Conférences sur l'histoire de Montpellier
Je remplis tout d'abord un devoir en remerciant l'Association des Amis de l'Université de l'initiative qu'elle a prise, en vous invitant à entendre une série de conférences consacrées au pays que nous habitons; à M. le Recteur qui a cru pouvoir me confier le grand honneur de prendre le premier la parole devant vous; à vous, Mesdames et Messieurs, qui avez en si grand nombre répondu à l'appel des Amis de l'Université.
A vrai dire, l'Association a été encouragée par le succès éclatant des conférences faites, l'année dernière, ici même, par notre éminent collègue de Toulouse, M. le Professeur
Cai'tailliac. Il a paru que si rArchéologie préhistorique enseignée par un tel maître a captivé Montpellier, vous trouveriez quelque intérêt à entendre traiter d'objets moins lointains et de sujets plus particulièrement méditerranéens. L'affluence de ce soir dit assez que les organisateurs de ces conférences ne se sont pas trompés.
En vérité, les universitaires se réjouissent grandement de voir combien notre Université compte d'amis.
Cependant, après vous avoir tous remerciés, je suis forcé de m'excuser. Quelle fatuité d'avoir osé accepter de vous parler de Géographie, moi qui ne suis pas géographe! Les géographes manquent-ils donc en cette ville ? — Ils sont nombreux ! Cette Université de Montpellier qui nous réunit ce soir n'en possède officiellement qu'un ! Ce n'est pas assez, il s'en faut ! Mais, en attendant que nos vœux et les vôtres se réalisent sur ce point, nous avons une Société de Géographie, société nettement régionale; on n'avait que l'embarras du choix entre ses membres les plus actifs; nous avons un Lycée où la Géographie tient une fort bonne place. Pourquoi n'avoir pas fait appel à la bonne volonté d'un de ces spécialistes ? Il ne m'appartient pas de le rechercher. J'ai eu l'imprudence d'accepter; voilà le fait en sa simplicité.
A l'un de ces maîtres, le plus qualifié par la place qu'il occupe dans l'enseignement, nous faisons volontiers crédit. Il est jeune; il est timide. Nouveau venu parmi nous, il ne sait pas encore assez, sans doute, combien vous êtes bienveillants à tous les hommes qui travaillent. Et puis, il nous est venu avec un bagage de travaux en cours d'exécution qu'il doit terminer. Nous lui faisons crédit, avec le ferme espoir que son activité et sa bonne volonté nous seront, après, plus entièrement acquises.
Mais pourquoi ai- je accepté ? Pourquoi ne suis-je pas parmi vous, l'auditeur attentif et respectueux de l'un de ces maîtres que nous voudrions entendre ? — C'est, il faut
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b'wn ravouor, que je suis un ineorrigible bavard ! (Vesl aussi (|U(^ j'aime surtout parler de ce qui m'est très cher, (.elle Université où j ai été admis et accueilli il y a longtemps, je la veux grande; je la veux rayonnant au loin sur le monde, comme jadis, attirant à elle les étudiants de toutes les nations; voilà pourquoi j'accepte sans hésiter de parler d'elle aux personnes qui lui veulent le plus de bien. Seulement, voici qu'à la réflexion, j'ai compris que cette réunion serait une déception pour vous, si vous attendez de moi une belle et bonne conférence. Je ne pouvais plus reculer; soyez très indulgents, je vous en prie, en raison de mes bonnes intentions.
La Méditerranée est de toutes les mers intérieures la mieux individualisée. Elle est le type des mers intérieures, des Méditerranées, comme on dit volontiers aujourd'hui; on n'en saurait trouver au monde un exemple aussi remarquable.
De même la Région méditerranéenne est nettement tranchée vis-à-vis de toutes les régions voisines; elle a des limites aussi précises que les régions naturelles les mieux définies. Que nous quittions notre pays pour aller vers Lyon le long du Rhône, et, non loin de Montélimar, au défilé de Donzère, le décor change; le ciel perd son éclat, l'atmosphère sa transparence, le vent sa bienfaisante sécheresse, la végétation ses teintes argentées. L'Olivier disparaît et avec lui ces frondaisons sans déclin qui donnent rillusion d'un été sans automne. Que, vers l'Ouest, nous atteignions Carcassonne et, bien souvent, le regard plonge vers la Méditerranée, dans les profondeurs des horizons bleus, tandis qu'il s'égare, du côté de l'Océan, dans les brumes grises et les nuées pluvieuses. Ailleurs comme chez nous, la région méditerranéenne c'est « le pays du soleil )). Climat, végétation, paysage y sont les mêmes, dans leurs traits essentiels. Dès avant l'histoire, la Médi-
terranée et ses rivages ont exercé sur les hommes un attrait universel. Elle est devenue, elle devait être le berceau des arts, de la civilisati'on, de la philosophie et des sciences, le berceau de tout ce qui fait la grandeur de l'humanité, tant l'admirable magicienne imprime sa beauté à ceux qui vivent auprès d'elle. Par là encore, elle est unique au monde.
Elle est belle et captivante par tant de traits qui lui appartiennent en propre ! Laissant à d'autres le soin de célébrer les bienfaits qu'elle a répandus sur les hommes, jetons seulement un coup d'œil rapide sur sa naissance, sur ses origines lointaines, sur quelques traits aussi qui m'ont plus spécialement frappé.
(( Pour bien connaître les choses, il faut les voir venir », a dit un naturaliste, il y a plus d'un siècle. Pour bien connaître un pays, il en faut étudier les origines, l'évolution, le passé brillant et les faiblesses. Pour connaître la Méditerranée et la région méditerranéenne comme unité physiquement définie de la terre habitable, il importe d'en connaître les débuts et les phases successives.
Tout de suite, on est frappé de Y Unité de formation de la Méditerranée et de ses rivages. La Méditerranée apparaît comme une mer jeune. Le relief de ses rives et des contrées qui la bordent est heurté; on dirait des formes alpestres. Le rocher de Gibraltar et les grandes falaises de Majorque, les hauteurs qui dominent Oran ou Alger, les rivages de notre Côte d'Azur, ont les mêmes profils que les sommets de la haute Provence et les Alpes de Savoie, que notre Pic Saint-Loup et les Alpilles de Provence. C'est qu'elles sont en effet, les unes comme les autres, des montagnes alpestres. L'altitude au-dessus du niveau actuel de hi mer n'importe en aucune manière. Le Gap Gerbère et le Cap de Creus, aux confins de l'Espagne, sont tout pareils aux promontoires des Maures. C'est que tous ces reliefs sont également jeunes, en dépit de l'ancienneté des
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terrains (jiii les foniieiit. Ils forment un cadre, de niôme style, parce (ju'il est partout de la même époque.
La mer Méditerranée apparaît dans l'histoire de la Terre a une date récente, à l'époque miocène, alors que la plupart des animaux et des plantes actuels avaient remplacé les formes de la vie, éteintes les unes à la suite des autres, dans Ifi série indéfinie des temps. Le monde vivant avait à peu près sa physionomie actuelle; l'homme manquait encore lorsque commencèrent à se produire les effondrements qui devaient aboutir aux formes actuelles de la Méditerranée. Peut-être, les premières races humaines ont-elles été les témoins des plus récents parmi ces accidents. Mers tyrrhénienne, de Libye, Ionienne, Egée, mer Noire, Golfe du Lion et les autres représentent des compartiments effondrés les uns après les autres. Les îles de la Méditerranée sont toutes des ruines de montagnes, des témoins de massifs montagneux abîmés sous les eaux. C'est justement pourquoi les montagnes aboutissent sous des angles si divers à tous les rivages de cette mer et plongent si brus- . quement sous les eaux. Toutes appartiennent aux chaînes tertiaires; toutes renferment des terrains tertiaires plissés.
C'est parce que les pays méditerranéens sont des ruines de massifs montagneux que tant d'animaux et de plantes vivent également sur les îles et sur le continent périphérique, qu'un certain nombre d'espèces animales et végétales survivent ici ou là dans une ou plusieurs îles en même temps qu'en quelques points du continent.
Cela suffit pour établir l'unité géographique de la Méditerranée. La Géographie de la Méditerranée est indécomposable, indivisible. Elle doit être étudiée dans l'ensemble, sous peine d'en fausser les rapports et d'en faire quelque chose d'artificiel et de faux. N'étudions pas cette admirable région naturelle par lambeaux. Ne la déchirons pas pour la mieux voir. Les provinces, les limites d'Etats n'ont rien à voir avec les faits géographiques. Ceux-ci sont géné-
raux; celles-là sont déterminées }3ar des raisons étroites, objectives; elles dépendent de circonstances passagères et sont trop souvent illogiques. Prétendre îie connaître qu'un petit bout de la Méditerranée et de la région méditerranéenne, ce serait se mettre dans le cas de ce soi-disant géologue qui entendait ne pas voir au delà des limites de son département, parce que M. le Préfet et le Conseil général l'avaient chargé d'étudier la géologie du département.
C'est à la Géographie de toute la Méditerranée que nous devons nous consacrer à Montpellier.
Combien notre programme est vaste ! La Géographie a compris qu'elle devait renouveler ses méthodes, sous peine de demeurer stérile. Elle prétend être aujourd'hui l'explication de la terre à la lumière de son passé, suivant la forte expression d'un des maîtres de la Géographie, qui débuta comme étudiant à Montpellier, il y a plus de 40 ans (Ratzel).
De plus, le géographe tient la Terre pour un organisme vivant; or, il est impossible de se faire une idée d'un être vivant si l'on ne prend en considération l'idée d'un milieu. Le milieu se compose de la mince pellicule de terre sur laquelle nous vivons, dans laquelle nous pénétrons à peine, de l'atmosphère et de l'hydrosphère, pellicules aussi qui ne dépassent pas quelques milliers de mètres d'épaisseur. Il faut y ajouter l'ensemble des êtres vivant à la surface du sol, s'élevant momentanément dans les airs et peuplant les mers: tous ces éléments du milieu sont actifs, fonctionnent, réagissent les uns sur les autres et réalisent de perpétuels changements.
Un certain nombre de principes guident les géographes vers la solution des problèmes de la géographie physique, les seuls auxquels je puisse m'arrêter.
Nous en avons énoncé un, fondamental, le principe d'évolution ou de continuité: « Pour bien connaître les
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choses, il faut en suivre le développement. » En dépit de la limpidité de cet énoncé, ce principe a été différemment interprété. Quelques savants ont cru que la Géographie physique étant Texplication de la Terre par son passé, la Géographie se confond avec la Géologie. C'est lui faire un cadre trop étroit. Le géographe s'appuie sur la Géologie, tient grand compte des faits géologiques; il utilise, suivant les circonstances, ceux d'entre eux qui lui sont nécessaires, beaucoup plus si le relief est jeune que s'il est usé. D'autres croient que la Géographie physique se confond avec l'étude des formes de la Terre, de la Morj)hologie de la Terre. Il n'est pas douteux qu'il importe de connaître et de bien comprendre les formes. On ne peut interpréter les harmonies du corps qu'à la condition d'en connaître les formes et d'en comprendre le mécanisme. Si nous devons à un illustre géologue l'œuvre géographique la plus considérable qui ait été produite depuis longtemps, c'est que, mieux que personne. Ed. Suess a été capable de comprendre et de synthétiser l'histoire de récorce terrestre. On ne comprend rien du relief de la région méditerranéenne sans l'intelligence de phénomènes géologiques complexes, de tout le système des plis alpins, auxquels se rattachent, soit dit en passant, les plus modestes collines des environs de Montpellier.
C'est cependant encore donner à la Géographie physi- ({ue un sens trop étroit. Ces formes ne représentent qu'un squelette. A cette ossature, il y a un revêtement; c'est l'atmosphère, c'est l'eau, c'est tout ce qui vit.
L'eau qui nous enveloppe de ses vapeurs, qui semble parfois s'arrêter un instant sur nos montagnes, mais qui s'écoule pour revenir à l'état de vapeur; Pair qui nous baigne, plus subtil encore et moins saisissable que l'eau, actionné par le soleil, rouage moteur de la circulation sur la terre, ce sont les éléments essentiels de tout mouvement et de toute vie. Le climat est l'ensemble des moda-
lités complexes suivant lesquelles s'harmonisent chaleur, humidité, lumière.
C'est le climat qui nourrit et qui peuple. Les migrations des masses humaines ont été la poursuite de l'insaisissable goutte d'eau. La recherche du point d'eau est à la base de l'histoire de tous les peuples méditerranéens. L'eau seule assure le pâturage, l'herbe, la nourriture. Les vents secs chassent et dispersent tout ce qui vit.
C'est à la condition d'examiner chacun de ces éléments, de n'en pas perdre de vue les multiples rapports et les incessantes réactions qu'on est géographe, qu'on peut essayer de résoudre l'ensemble des problèmes de la géographie physique.
L'eau fait le pâturage, l'herbe, fait toute la végétation. Or, la végétation traduit de la manière la plus fidèle les moindres nuances du climat. La végétation, on peut le dire, est le miroir du climat. Je dis la végétation et non pas telle ou telle espèce végétale. Des espèces étrangères les unes aux autres vivent associées, les unes à côté des autres, cherchant chacune son propre profit, son profit exclusif, certaines pouvant même être nuisibles à d'autres espèces de l'association, comme il arrive pour les parasites. Parmi les espèces composant l'association, certaines sont dominantes à divers titres, à tel point qu'on les utilise dans la pratique pour caractériser l'association; d'autres sont invariablement associées à certaines autres espèces, en constituent le cortège assuré. L'espèce principale venant à manquer elles en peuvent même en être le réactif. Nous avons donc là le moyen de donner à la végétation sa valeur géographique, toute sa signification géographique.
Or voici encore un fait capital: la végétation donne à qui sait la lire les indications les plus précises sur les possibilités de l'expansion humaine. Puisque, par l'utilisation de l'eau, la végétation fournit à l'homme et à ses animaux