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A MONTPELLIER

AUX XVII' ET XVIIP SIÈCLES par P. GACHON

Mesdames, Messieurs,

Moins heureux que mes collègues, mes amis qui, avec Fautorité de leur compétence et l'attrait de leur talent, ont fait figurer devant vos yeux les aspects originaux de notre Cité, je dois vous la présenter en une période où sa pliysioliomie a perdu beaucoup de ses traits distinctifs et comme personnels.

Vous avez assisté à ses premiers développements en ce point privilégié du littoral méditerranéen, au pied de l'avancée méridionale des garrigues cévenoles, sur ces collines inclinées vers la grande voie bleue par où se sont acheminées les flottes de l'antiquité classique et de l'Orient médiéval; vous l'avez vue dotée d'une autonomie que permettaient à ses bourgeois le contact et la rivalité de seigneuries diverses, pourvue d'une sorte de diplomatie capable de sauvegarder ses intérêts, imposant même un certain respect à la monarchie française lorsqu'elle est incorporée au domaine royal et, enfin, vivant d'une vie intense et par son activité économique et par son activité intellectuelle, ville de négoce et de science, emporium et studium à la

fois, marché et Université au sens moderne et presque récent de ce dernier mot.

S'il ne me fallait que retracer sa condition municipale à ces époques lointaines, ma tâche serait singulièrement simplifiée: je n'aurais qu'à ouvrir devant vous le beau livre que lui a consacré un de ces hôtes qu'elle a toujours si bien accueillis, le livre d'un Parisien qu'elle a su retenir et adopter i)our sa propre gloire et celle de ses Ecoles, le livre d'Al. Germain, mon éminent prédécesseur, VHistoire de la Commune de Montpellier.

Mais au moment où s'est clos le moyen âge, selon une expression trop consacrée, l'intérêt qui s'attache à ces destinées urbaines a paru moins vif parce qu'elles étaient devenues moins individuelles, si je puis dire — Montpellier, en entrant dans le courant national, a participé avec honneur, mais moins de relief que par le passé à une histoire plus vaste; et c'est pourquoi il n'a pas inspiré d'œuvres aussi complètes et aussi attachantes — Le personnage avait diminué; ses biographes, même contemporains, nous prêtent moins de secours, et les honnêtes annales du bon chanoine d'Aigrefeuille ou de Greiïeuille, en leur dernière partie, ne passionnent guère.

Et cependant essayer de dégager les caractères de nos institutions municipales au xvii' et au xviii^ siècle, chercher comment elles se sont adaptées aux nouvelles conditions du gouvernement général, ce qu'elles ont gardé du passé, ce qu'elles ont préparé pour l'avenir ne saurait être sans intérêt ni utilité.

Nous sommes en 1622, au lendemain de ce siège de Montpellier que M. le doyen Vigié a décrit avec tant de précision — La ville s'était laissé entraîner dans le mou-

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vemeiil féodal à forme protestante qui avait dressé contre l autorilé royale les régions du Midi, non moins redoutable à Funité de la nation que l'avait été naguère la forme municipale et féodale à la fois du catholicisme ultramoniain pendant la Ligue — La répression a coûté du sang, et, selon la sobre et triste remarque du chroniqueur Gariel, « il n'y avait pas alors une maison de la ville où l'on ne l)ortât le deuil ». Ce qui intéresse surtout notre sujet, c'est que l'événement marque et sanctionne la fin de ce régime intérieur que la Cité avait pu conserver, malgré les atteintes portées par les Valois et Henri IV. Non que la forme en fût expressément changée; mais rapidement elle achèvera de se vider de fonds, de réalité. Aux yeux des habitants les plus attachés à la tradition le contraste va devenir évident entre la vieille formule du serment autrefois prêté par le lieutenant du roi, lors de l'élection du bayle: « salvas las costumas et los uses et las franquesas de Mountpelliè », et l'acte prochain qui, dès 1643, créera des consuls par lettres de cachet.

C'est que le traité de paix accordé par le roi à la ville, le 19 octobre, contenait, entre autres articles: le rasement des fortifications élevées pendant les troubles; ne laissait debout que la vieille enceinte destinée à disparaître bientôt, impuissante, en tout cas, contre une artillerie nouvelle; et qu'à l'avenir le gouverneur de la Province de Languedoc, Montmorency, au nom du roi, investirait les consuls de leur charge.

Comment résister ? On fut bientôt derechef sous le canon de la citadelle que M. de Valençay, le gouverneur de Montpellier fit construire à l'emplacement actuel de la caserne du Génie pour « le repos et la sûreté de la Ville », disent les documents officiels du temps. Ce qu'on appelle la centralisation se manifestait par une tutelle armée. Ce ]j'était pas, ici plus qu'ailleurs, une chose neuve. On se plaint, de nos jours, de l'excès de cette centralisation que

I on fait remonter, selon ses préférences, soit à la Convention ou au premier Empire, soit à Richelieu et à Louis XIV. Mon Dieu ! qu'il y a donc longtemps que ce mal a commencé ! Il date des organisations les plus anciennes; dure, sous nos yeux, jusque dans les rangs de ceux qui disent en souffrir et s'unif ient pour en enrayer les progrès ; et, lorsque les partisans des principes les plus individualistes se rencontrent et s'entendent pour la propagande de leurs idées, c'est un début de centralisation. — Pour ne pas se perdre en un passé trop reculé, rappelez-vous seulement que c'est le roi Charles VI qui, en 1392, réduisit le nombre de consuls de 12 à 6, et que Charles VIII, par une mesure plus grave, remplaça la convocation et l'assemblée des bourgeois réunis auparavant pour les intérêts de leur ville au son de leur cloche, le Gros-Sent, par (( un conseil de 24 habitants composé de deux députez de chaque Compagnie royale, et le reste, du Corps des Marchands ».

La résolution royale semble, d'ailleurs, avoir répondu à un abandon spontané de cet usage.

Mais le mouvement centralisateur continue; en 1574, il se marque par l'acte de Montmorency-Damville qui choisit Jes 6 consuls sur une liste de candidats présentée par une Commision qu'il avait lui-même composée.

Quoiqu'il en soit, et comme les formes, souvent, survivent aux réalités enveloppées par elles, Montpellier garde encore, après 1622, le dessin et la figure de son organisation ancienne, ainsi qu'elle a conservé quelque chose de son aspect d'autrefois.

C'est encore une place forte, de moins de 20.000 habitants (les troubles religieux ont diminué l'effectif), entourée de murailles et de fossés, avec une large ceinture de faubourgs, que couvrait un second rempart, défenses destinées à disparaître, avec leurs portes et leurs portalières ou portes de fortune. Si les hautes églises, au cours des luttes récentes, ont. par endroits, souffert, une active

LA VIE MUNICIPALE A MONTPELLIER

roconslruelioii va leur rendre leur eouronnemeiil ou leur parure; dans les rues, où s'étaient aiïaiblies les rumeurs ouvrières, la manufacture renaît au bruit des métiers battant; la ceinture élargie de la cité laissera place aux grands amas de verdure renouvelée qui marquent l'emplacement des vastes couvents repeuplés; la vigueur de la végétation voilera bientôt dans la plaine les vides faits par les travaux du siège. Sur un horizon de lointaines montagnes et de plages marines, entre les massives tours de Saint-Pierre, flanquées des murs à mâchicoulis du cloître Saint-Benoît, et les sonores clochers du quartier Saint- Denis, la cité aux nombreuses écoles, « la Sainte- Geneviève du Midi » apparaît, paisible désormais, au haut de sa colline que prolonge, à l'ouest, le Peyrou, alors aire à blé, avec ses escarpements buissonneux.

Car, malgré ses corporations universitaires et son industrie compliquée et savante de tissus, de teintures, de liqueurs et de parfums, elle reste encore une ville agricole; et quelques étroites maisons de nos faubourgs, au toît surélevé, anciens colombiers ou anciennes granges, en demeurent, de nos jours, des témoins; comme aussi ces petits chariots à âne que vous pouvez rencontrer chaque soir, chargés d'herbe fraîche en la belle saison, sur les voies d'accès anciennes et qui rentrent aux vieilles maisons paysannes à peine transformées — La division en sixains, pour la défense, y subsiste au xvii^ siècle; la division en huit quartiers, pour l'administration urbaine. La popu- Itition, où le droit de bourgeoisie s'est peu à peu unifié par la fusion des seigneuries et des éléments divers qui, originairement, avaient composé la ville, garde encore, cependant, certaines distinctions en classes au-dessous de celles qui partageaient la nation en trois ordres. Elle se divise, pour la pratique de la vie publique, pour les élections de ses premiers magistrats, les consuls, en « Echelles » ou catégories dont le nom même indique une hiérarchie et

(jiie la Iradilioii faisait remoiiler aux Guilliems. Chacune d'elles ne vole, d'ailleurs, que par délégation, une délégation très restreinte.

Le pouvoir jjolitique, comme on disait alors, municipal, dirons-nous aujourd'hui, s'exerce, à Montpellier, dans rilôtel de Ville par les consuls assistés d'un Conseil.

A ce mot d'hôtel de Ville il ne faut pas se figurer ces grands hôtels de Ville de la région du Nord, avec leur beffroi, leur luxe architectural, leurs dentelles de pierre, cathédrales laïques qui furent le centre et l'âme de la cité, le joyau et la citadelle des grandes corporations ouvrières. Non; à Montpellier, les juridictions furent, de bonne heure, trop diverses et trop dispersées pour donner lieu à un tel édifice. C'est, jusque sous Louis XVI, un grand bâtiment situé derrière le chevet de l'église Notre-Dame-des-ïables (emplacement de la halle aux colonnes). La façade principale est tournée vers l'église; une façade latérale fait une partie de la rue alors dirigée vers la porte de Lattes. Sur cette façade, la salle des délibérations, soutenue par de grands arceaux, avec, à l'intérieur, un cordon de bancs de pierre de Saint-Geniez où le populaire s'assied pendant les cérémonies. Elle était ornée des portraits des consuls galerie disparue pendant la Révolution, ma] remplacée dans nos archives de la Tour des Pins par un album où quelques-uns figurent en robe rouge, baguette noire à la main.

Cet hôtel de ville était, d'ailleurs, assez vaste pour les réceptions des hôtes de marque, princes ou ambassadeurs qui passaient par Montpellier. Agrandi depuis 1647 pour la tenue des Etats de la Province, il comprenait les bureaux des Archives, des Finances, de différents autres services et une chapelle.

Les maîtres de la maison passagers, annuels, ce sont les Consuls, premiers magistrats élus de la Ville.

Leur élction est bien curieuse, en son archaïsme méti-

LA VIE MUNICIPALE A ?^1UNTPELL1ER

euleux. La procédure eu a élé éludiée, après Pégal, par M. Grasset-Morel dans un intéressant travail. La base de cetle élection est dans les « Echelles ». A la première place, dans le consulat: un gentilhomme ou un docteur de robe longue; à la seconde: un bourgeois; à la troisième: un marchand de catégorie inférieure (un détaillant) ; à la cinquième: un artisan; à la sixième: un vigneron. La coutume reste, au xvii" siècle, ce qu'elle était pour les contemporains de Jacques le Conquérant, roi d'Aragon et de Majorque, seigneur de Montpellier; les consuls des métiers s'assemblent séparément dans la maison consulaire. Chacun nonmie cinq hommes de probité de son échelle, ce qui donne le chiffre de trente-cinq électeurs du premier degré. Mais sept seulement sont gardés sur les trente-cinq. Ce clioix est fait par les consuls des métiers au scrutin secret; leur vote est enfermé dans des boules de cire toutes de même poids et de même couleur. Sur les trente-cinq boules, sept seulement contiennent le nom d'un électeur. Ces boules sont tirées et ouvertes par un enfant ou une personne non intéressée. Les sept élcteurs désignés, les reste des trentecinq personnes proposées se retire. Cela fait, les consuls en charge, avec les sept électeurs, procèdent à l'élection des consuls modernes ou nouveaux. Ils choisissent soixante hommes de probité, tous de la ville, pour désigner, parmi eux, ces consuls.

C'est, vous le voyez, à peine moins compliqué que certains projets récents de représentation proportionnelle. Au fait, c'est aussi un essai de IL P. On veut que toutes les classes sociales soient représentées, si étroite puisse être la base de la représentation.

L'entrée en charge des consuls était le 25 mars, après prestation de serment au gouverneur de la ville que les titulaires nuo veaux jurent de bien administrer, en gardant les statuts, saufs les droits du roi et les coutumes de la cité.

Mais déjà, le 2 mars, le lendemain de la Saint-Mathias,

CONFÉRENCES SUU L'hISTUIHE DE MONTPELLIER

jour iixé pour l'élection, ils ont fait leurs visites, en costume d'apparat, robe rouge et chaperon noir, escortés de leurs écuyers mi partis de rouge, couleur de la ville et de bleu, couleur du roi; de leur greffier en robe noire, le premier consul portant à la main la baguette à pomme d'ivoire, insigne de son pouvoir, comme viguier ou officier de justice royal.

Ces visites ont pu les faire réfléchir, s'ils sont observateurs. Elles concernaient: le Gouverneur de la Province et l'Archevêque, Président-né des Etats, s'ils sont là; le Lieutenant du Roi dans la Province, l'Intendant et Madame rintendante, l'Evêque, le Juge mage, le Lieutenant du Roi a la ville, le Lieutenant du roi à la citadelle, le doyen des Trésoriers de France, le Procureur du Roi,

C'était l'apparition, évoquée chaque année, de l'Eglise, de l'Administration et surtout de la Royauté au-dessus du pouvoir consulaire.

Et cette dernière intervient souvent, par ses agents, dans les élections consulaires: en 1645, le Gouverneur de la Ville, le vicomte d'Aubijoux, finit par lui imposer comme premier consul, de Relleval, chancelier en l'Université de médecine « élu et nommé par le Roi », d'après les termes mêmes du registre du greffier. En 1647, l'élection n'est qu'un simulacre: 35 noms, puis 18 sont « donnés » par le Gouverneur. En 1657, 6 noms seulement sont désignés par lui. Il fallait, en effet, exclure par ce choix préalable tout candidat huguenot et trancher, par l'arbitraire, le long procès parfois plaidé, l'épée et le mousquet à la main, entre les deux confessions. Quelques timides velléités de résistance, de 1658 à 1668. Puis toute formule de rappel aux anciennes coutumes cesse.

On allait ainsi, dans ce coin de France, vers cet uniforme abaissement des libertés municipales (jui fut, dès 1692, la condition de tout le royaume. On n'a peut-être pas toujours fait assez ressortir l'importance de l'édit qui.

LA VIE MUiNIClPALE A MONTPELLIER

à celle date, crée, dans les villes, les oflices des maires perpétuels el de leurs assesseurs des Irois premiers degrés. Ces oflices s'aciielaiciit el les prix lixés, à Moiilpeilier, eiaieiil: 40.000 écus pour la luairie ou consulat de prcLuier rang; 6.000 livres, 4.000 el 3.000 pour les dignités d'ordre inférieur. Le premier acquéreur du titre fut Georges de Belleval, premier président à la Cour des Comptes.

Mais le consulat subsistait, les deux dignités de maire et de consul n'étant point encore confondues, comme elles le furent plusieurs fois dans la suite, sous le vocable de consul-maire, et Henri de Ranchin, conseiller à la même Cour, fut élu selon l'antique cérémonial. Après serment prêté, le nouveau consul commence ses visites, muni vie la traditionnelle baguette, insigne de ses fonctions qu'il a fait demander au maire. Les visites achevées, il refuse de la rendre, la considérant comme la marque de son autorité de viguier royal, dignité attachée à celle du consulat. Le maire acquéreur de la charge proteste; Ranchin s'obstine, en une série de ces scènes bouffonnes et parfois émouvantes dont les corporations anciennes ont laissé le souvenir (ce fui une dysnalie énergique, cette dynastie des Ranchin, héroïque, par moments, dans l'histoire municipale de Montpellier). Le Contrôleur général, qui avait une partie des attributions de notre ministre actuel de l'Intérieur, sur lettres de l'intendant Bâville, intervient durement. Ranchin, révoqué de sa charge, est exilé à Saumur.

Tout cela pour un bâton ! Mais ce bâton était un insigne de tradition, d'autorité, de dignité, un symbole. Laissez-moi croire que Ranchin s'est battu pour un symbole, en un temps de formalisme — et aussi de réalités crues.

Car il n'y avait pas en cause que le bâton, marque apj)arente. Il y avait les bénéfices inhérents à la charge consulaire, ce qui ex])]i(|uail le haut prix de l'achat; d'abord les intérêts de la somme dépensée, assez bas, puisqu'ils étaient de 6.000 livres seulement; puis, et surtout, le titre

de noblesse qui confère certaines immunités héréditaires, celles de la taille pour les immeubles roturiers^ de tutelle de curatelle, de guet, de garde, de logement des garnisaires. A Montpellier, qui n'était pas parmi les villes où s'était établie la noblesse de cloche, confine Bordeaux, Toulouse ou Orléans, ce titre provenait de la fonction de viguier royal. A cela s'ajoutait le revenu de la montre, ou taxe payée par la Province pour l'assistance aux Etats provinciaux, pour l'assistance aux assiettes, c'est-à-dire aux assembleées où s'asseyaient et se répartissaient les les impôts des diocèses, circonscriptions financières de la Province; c'était, avec quelque habileté, plus de 3.000 livies. Il fallait compter, en outre, certains menus profits: la livrée consulaire, avec le service correspondant, et même la toilette de Madame la Mairesse, gants, chapeaux, rubans. Puis c'étaient les honneurs, si nombreux et si variés : banc d'honneur à l'église, costume d'apparat, réceptions et chevauchées où le consul-maire figurait au premier rang. Il représentait la Ville en tout et partout. Ce privilège valait bien quelque argent.

Au fond l'achat de la charge était un placement sérieux, voire de père de famille. Ces fonctions furent remboursées à la famille de Belleval, en 1700, sur le pied de 135.442 livres — et multipliez par 3, au moins, pour avoir la valeur de ce capital en monnaie de notre époque. La même charge coûte à son acquéreur 240.000 livres, en 1734. En 1736. une dame Dampmarlin offre des prix pareils pour l'acquisition de deux de ces offices. Fut-ce déjà un geste féniiniste ? Non; il n'y a. certes, ])as là, (k'ïvouement d(; suffragette avajit l'heure. La bonne dame avait sans doub; beaucoup de fortune et cherchait un bon placement. Probablement comptait-elle faire exercer les fonctions par des pareivts ou simplement des mandatair(*s, des gérants.

Spéculation maladroite de la monarchie qui donnait ainsi une prime à la richesse mobilière, créait une liiérar-

LA \]E AIUNICIPALK A MONTPELLIER

chie (l'ein])lois t)ivini('ij)aiix e1 bourgeois, au préjiidico do sa iiol)loss(^ (Ml Iraiu do so iiiiiior par un luxo obligé. p]llo n'y vil (|ii"un iobM'ot lisoal. loul au phis un nioy(Mi do ooidralisation. L Adniinislralion nvunioipaJo y gagnail-olb\ du riîoius ? Pas loujours. Lo [xni do diu'oc^ do Tanoionnc^ oliargo oonsirlairo olail un oJ)slaclo aux dilapidations conlinuos. La perpétuité de la mairie, son maintien prolongé dans les mêmes mains ])ouyait y exposer davantage les contribuables que, d'ailleurs, lésaient les immunités accordées à leurs dépens.

Le Gouvernement manqua, d'ailleurs, de suite, dans l'application de son système. L'histoire du xviii^ siècle est pleine de créations, de suppressions, de rétablissements d'offices de ce genre. Rachetés en 1701 par la ville de Montpellier, ils sont restaurés en 1703 jusqu'en 1717, puis supprimés. Ils reparaissent en 1733, sont limités à une durée déterminée: 4 ans pour le premier consul-maire; 3 ans pour le second consul. Les titulaires sont tous, du reste, choisis par le gouverneur, au nom du roi. Quand la Révolution vint changer l'état des choses, la mairie perpétuelle était rétablie.

Les consuls ne composent pas à eux seuls le Corps de Ville. Ce fut même longtemps une de leurs plus importantes prérogatives que le choix des membres du Conseil chargé de les assister dans l'administration des affaires courantes, surtout des affaires financières. Dans le conseil dit des Vingt-Quatre les trois premières places appartiennent aux trois premiers consuls sortant de charge. Les vingt-et-une places restantes étaient réparties entre: 2 chanoines du chapitre cathédral de Saint-Pierre; 1 président et 1 conseiller à la Cour des Comptes, Aides et Finances; 2 trésoriers de France; 2 conseillers au Présidial; 2 gentilshommes; 1 avocat; 2 négociants en gros; 2 notables bourgeois; î procureur ou notaire; 1 marchand au détail; 1 chirurgien; 1 aipothicaire ; 1 ménager (petit propriétaire ou fer-

mier agricole); 1 artisan. A ces personnages étaient adjoints 4 auditeurs pour arrêter les comptes. Et on peut remarquer là le souci d'associer à radmiiiistration urbaine des représentants des principales administrations et des principaux intérêts, bien que la part du tiers-état y soit légèrement réduite. Mais la liberté du choix entre les perscnnes en disparaît bientôt: à partir de 1717, tous les membres de ce Conseil sont nommés par le Gouverneur royal.

Des officiers municipaux complètent ce personnel directeur: 2 syndics ou procureurs, 1 greffier et son clerc; puis viennent les agents administratifs et d'ordre public, capitaines de guet, estimeurs jurés, gardes du terroir, sergents et écuyers. Tous prêtent serment entre les mains des consuls.

Aux attributions de ces derniers correspondent les diverses formes de la vie municipale — Et leurs fonctions n'entraînent pas que des bénéfices, mais aussi des charges, des responsabilités, des périls même en des époques longtemps et souvent troublées. C'est parfois l'émeute; celle de 1645 contre des abus de fiscalité fut sauvage. De plus en plus, le soin de la police en ces accidents, passe à l'Intendance. Ils diminuent, d'ailleurs, de fréquence dès le nnlieu du xvii^ siècle où la force de la monarchie fit, pour un siècle et demi, le calme partout. C'est aussi, de temps en temps, la peste, nom que l'on donnait alors à une sorte de typhus à formes variables, comme l'épidémie de 1630 où se signala l'énergie du consul Ranchin et de l'évêque Fenoillet. Ce fléau, dû surtout aux mouvements des troupes, s'éloigne de la ville avec le déplacement aux frontières des aires d'hostilité quasi permanente. Les deux tentatives enne.Mies sur Cette, en 1703 et en 1710, sont les dernières qui se soient produites à l'horizon de Montpellier; le fantôme n'apparaît plus que dans le lointain. Aussi l'ancienne préoccupation de la défense urbaine n'est-elle plus ins-

LA VIE iMUNlClPALE A MONTPELLIER

laiito. la ^aide (hnionl uno fomialilé, un préli^xU^ à ])arades pour les bourgeois, et les sixains ne sont plus une division militaire.

Mais la disetle reslait j)ossible, que pouvaient amener les rigueurs d'un règlement souvent démejiti, souvent exécuté, fermaid, parfois la jnovinee à l'importation des céréales produites au dehors; là était peut-être la principale inquiétude, à l'approche des récoltes, des intendants (pii filent, d'ailleurs, preuve, en ces occasions, d'une intelligente sollicitude; en les consuls s'y associaient. Ils ne purent toujours prévenir ou réparer par leur zèle la difficulté des communications et quelques années furent douloureuses, au cours de la longue guerre de la succession d'Espagne.

Ce n'étaient là, d'ailleurs, pour les premiers magistrats de la cité, que des périodes exceptionnelles.

Leurs attributions ordinaires et permanentes demeurent Tadministration financière de la ville, l'exercice d'une juridiction et d'une police urbaines, la surveillance économique des marchés et de certaines transactions.

La disposition des finances urbaines est aux consuls, aidés dans leur gestion par huit bourgeois qui forment avec eux le Conseil des Quatorze de la Chapelle. Ces huit personnages sont des répartiteurs d'impôts qui exercent leur fonction par une visite dans chaque maison, en compagnie d'un consul en chaperon.

Le collecteur des impôts porte le nom de clavaire. Il est délégué par le second consul et prend la claverie, sa fonction, en adjudication en vertu d'un arrêt de la Cour des Comptes, Aides et Finances. Pour 1646, cette adjudication s'élève à 4.213 livres.

Ce serait peu ; mais ce comptable recouvre, en outre, la taille pour le compte de l'Etat, le consul étant partout le collecteur-né de la taille, selon la théorie exposée par Bâville dans sa correspondance avec le Contrôleur général.

Le clavaire est, de plus, Irésorier-payeur pour les obligations municipales; il paie, sur commandement des coiisuis, loules (léj)enses non courantes.

Mais les réels responsables des dettes de la Ville restent les consuls. Cette responsabilité des i)reniiers magistrats urbains est un fait considérable dans notre histoire. Un édit d'Henri IV, trop peu connu, fixait à 300 livres pour les petites villes, à 600 livres pour les grandes le maximum de l'emprunt qu'elles pouvaient faire sans autorisation royale. C'est comme un début de la tutelle de l'Etat exercée sur la gestion des intérêts communaux. Elle ne put être de longtemps maintenue rigoureusement. On voit, en 1662, se constituer pour les villes de Languedoc une commission de surveillance et de vérification des dettes comprenant, entre autres personnages, le prince de Conti, l'évêque de Saint-Pons, le marquis de Castries. etc. Toutes impositions doivent être autorisées par elle; le règlement anticipé, s'il y a lieu, en est assuré, comme celui des dettes, par les avances que consentent les financiers sur les gages donnés par les villes. A ce moment, la dette de Montpellier s'élevait à plus de 200.000 livres. Malgré ce programme, elle n'est pas encore liquidée en 1680. Colbert s'en mêle, défend tout emprunt. En 1683, la surveillance et le règlement des comptes sont délégués à l'intendant qui s'était déjà livré à des vérifications; de Bezons, en cette matière, avait donné l'exemple à son successeur Daguesseau.

De nouveaux droits furent, comme il est d'ordinaire, établis pour payer les reliquats, surtout des droits sur les objets de consolidation que nous fait connaître la continuation de la curieuse série de documents contenus dans notre Grand Thalamus et dont Daguesseau surveilla sévèrement la levée et l'emploi.

Zèle insuffisant, puisque, après son départ, la dette s'est accrue et qu'en 1692. le Conseil politique demande au Roi

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la perniission d'augiu^^iiler (^ncorc les di'oiis d'oclroi. Il y oui à ce sujet, un procès do viiigl-cin(| ans avec

rAdiuinisli'iil iou do l'oolroi ol (inaloinoiil lUio iiidonmilo de 12i.0(K) lÎM'os à j)aYor par la Ville aux reriuiers de celle pereoplioii.

La dette urbaine ne cesse de monter jusqu'à la lin du xviii^ siècle. En 1779, elle s'élève à plus d'un million. La Ville a, d'ailleurs, grandi; ses ressources avec elle. Les dépenses aussi, qui résultent d'une civilisation de plus en plus raffmée, de besoins nouveaux chaque jour révélés. Elles ont suivi une progression plus marquée encore, comme, d'ailleurs, les frais d'administration et de représentation de la mionarchie elle-même. Mais Montpellier possède le Peyrou, l'Esplanade, l'Aqueduc de Saint- Clément à la cité et un Théâtre.

A cette date, le budget de Montpellier se chiffre ainsi: revenus, 147.656 livres; dépenses, 161.739 livres; impositions royales, 103.876 livres; dettes, 1.060.151 livres.

A ces dépenses devaient correspondre, en recettes: 1° la levée des tailles; — 2° une taxe de trois deniers par livre perçue sur le débit de la viande de boucherie; — 3° le produit de la vente des coupes du bois de Valène, propriété de la Ville; — 4'' un droit de courtage et de pesée sur diverses denrées; — 5° le loyer des boutiques de FOrgerie et de la Grande Loge.

Naturellement ces ressources devinrent insuffisantes; le cadre en fut élargi depuis et singulièrement chargé. Une fois établi, un impôt, même municipal, grandit, change parfois d'aspect, mais ne disparaît plus.

Les sources de dépenses, en effet, abondèrent de jour en jour grossissant les frais anciens d'administration qui se décomposaient ainsi: 1" dépenses de police, corps de garde, etc., payées avant tout autre chapitre; — 2° gages des officiers et employés municipaux comprenant 6 escudiers, 4 compagnons du guet, 6 sergents hallebardiers,

126 GONB^ÉRENCES SUR L'HISTOIRE DE MONTPELLIER

1 capitaine do guet, 1 médecin de l'hôpital Saint-Eloy, 1 capitaine de santé, 12 portiers de la ville, de 40 à 50 auxiliaires payés entre 30 et 80 livres chacun (cela fait déjà beaucoup d'employés); — 3« dépenses pour la tenue et la livrée des consuls; pour le chauffage, l'éclairage, l'entretien de la maison consulaire, les travaux publics, le loyer des logements fournis au Gouverneur de la Ville et à son secrétaire, les voyages des consuls en députation, soit à Paris, soit aux Etats de la Province. Et dans ce dernier cas, une partie de la montre ou indemnité payée aux députés retombe sur la Ville, même quand les Etats se tiennent à Montpellier. Ajoutez à ce total les gratifications (ce temps en a l'habitude) au Gouverneur, à sa femme, à son secrétaire, à l'Intendant, à d'autres encore et vous comprendrez que ce chapitre fut assez coûteux: 14.000 livres en 1763; 22.000 en 1784. Charge acceptée, d'ailleurs, avec bonne volonté. On a encore, même aux approches de la Révolution, le respect des dignités et des hiérarchies. En 1786, une lutte de courtoisie et de générosité s'engage entre la municipalité et le populaire intendant Ballainvilliers. Celui-ci refusait obstinément 31.000 livres que lui avait attribuées le Corps de Ville pour réparations à son hôtel. Sur les instances des consuls, il finit par accepter, mais consacra la somme à des secours pour les indigents pendant les chômages d'hiver.

Dans ces dépenses ne figurent point les subventions que les communes modernes accordent à l'école ou à diverses institutions d'instruction publique, ce service étant alors aux mains du clergé ou pourvu par des fondations privées. Il en est de même pour l'assistance publique; la Ville n'y intervient que pour une part occasionnelle, ajoutant parfois sa contribution à l'œuvre de la charité privée ou à l'organisation que longtemps les Eglises des deux confassions, puis l'Eglise catholique, après la révocation de l Edit de Nantes, ont fondée et entretenue.

LA VIE MUNICIPALE A MONTPELLIER

Les aitribulioiis des consuls coiiii)reiiiieiit doue, en délinitive: la justice et la police urbaines; — la surveillance économique des marchés; — celle des travaux publics ressortissant à Tédilité.

Ils ont la viguerie et la baillie de Montpellier depuis 1551, achetée par leurs prédécesseurs en même temps que la seigneurie avec ses droits de juridiction. Ce pouvoir se réduit à peu de chose au xviii'^ siècle; trop.de juridictions royales le restreignaient et surtout la compétence d'exception de l'Intendant. L'administratif envahit vite le judiciaire. Aussi la fonction de justice fut-elle tôt déléguée à un juge ordinaire au civil et au criminel qui prononce en première instance. Les appels vont au Présidial.

Mais il resta une juridiction aux consuls qui a une importance particulière, celle qui s'exerce sur la manufacture, autrement dit: la profession et la pratique des divers métiers soumis aux règlements royaux. Des lettres patentes de 1670 la leur confèrent, la pensée de Golbert étant sans doute d'associer à ses minutieuses prescriptions, le zèle des élus urbains. D'où la nécessité de prendre toujours un des consuls parmi les marchands, c'est-à-dire aussi bien les industriels que les commerçants. Il y avait à ce choix une raison de compétence nécessaire. Et un édit de 1685 confirme la décision antérieure.

A partir de 1692, le maire-viguier, sous le nom de consul-maire, concentre en ses mains tous ces pouvoirs. Il n'exerce guère, d'ailleurs, qu'une justice sommaire, analogue à l'action des juges de paix en certains cas, et sans frais. Quelques usages anciens subsistent, avec leur caractère familier, tel l'arbitrage du juge des vendanges, dont nous parle d'Aigrefeuille. C'était un vieux ménager ou

cultivaleur qui, sous l'un des porches de la maison de ville, en plein vent, connaissait des débats entre ouvriers vendangeurs, enibauchenrs el ouvriers, inévitables au moment de la récolte. Là, au bruit des réclamations, contestations soulevées en dialecte sonore, des cris, des injures ou des rires, il faisait son enquête, interrogeait, prononçait et ne se trompait jamais: une scène à la Daudet.

Les consuls avaient d'autres devoirs, extérieurs à la cité, s'étendant à la banlieue. Ils étaient seigneurs des lieux de Combes et de Puech-Gonil (la butte aux lapins, entre les routes actuelles de Grabeis et de Ganges) ; seigneurs de Puech-Villa (entre la tuilerie de Massane et le château d'O) ; seigneurs du bois de Valène et du mas de Caravettes (entre Viols-le-Fort et Les Matelles). Les droits de justice y étaient partagés entre eux et l'Evêque de Montpellier. C'était un paréage; mais il en découlait toute une administration rurale et forestière, dominée, encore au xvni'^ siècle, par les us féodaux.

Quant à la police urbaine, ils la conservèrent malgré une tentative d'ursupation faite par le juge-mage, en 1646. Autrement redoutable pour leur pouvoir en cette matière devint vite l'action de l'Intendant. Sur l'avis de Bâville, en 1687, un arrêt du Conseil royal décide la réorganisation de ce service. La raison en était facile à trouver et à formuler: les consuls avaient négligé cette partie de leurs devoirs. Une commission est donc nommée pour cet objet, comprenant : 2 officiers de la Cour des Comptes, 2 du Présidial, 2 du Bureau des Trésoriers de France, avec des représentants des habitants nommés par la Bourse des Marchands et le Corps de Ville. Le roi voulait tenir plus sûrement sa ville; on était tout près de la Révocation. Mais le fonctionnement de ce conseil était peu pratique, lent. Et, d'ailleurs, la Ville, pas plus que les autres grandes communautés de Languedoc, ne bougeait. La police urbaine finit donc par rester aux consuls, l'Intendant ayant

LA VIE iMUNIClPALE A MONTPELLIER 129

des préoccupations d'ordre plus général; ou leur donna n\ême la faculté de demander, en cas de troubles, l'appui des troupes royales. C'est après 1692; le roi était tranquille sur le compte de ses consuls, acquéreurs de leur cbarge municipale. Ils avaient payé de leurs deniers leur devoir de fidélité.

Plus d'occasions d'intervenir étaient, d'ailleurs, offertes à leur zèle, dans une cité depuis longtemps paisible, par la surveillance économique. En cette matière leur autorité s'accroissait avec le chiffre de la population et son activité. Non que cet accroissement fut rapide. Le recensement de 1689 ne donne à la ville que 21.397 liabitants et d'Aigrefeuille attribue aux effets de la Révocation de l'Edit de Nantes le peu d'importance relative de ce chiffre. Bâville, dans son célèbre Mémoire qui porte sur l'année 1697, y compte 13.803 familles, évaluation évidemment trop forte, puisque, à ne supposer même que 3 personnes par famillle, on dépasserait ainsi un total de 41.000 habitants. Et le recensement de 1789 n'accuse que 33.202 âmes; celui de 1856: 50.000. Quoiqu'il en soit, le développement était réel et fut continu.

Mais les habitudes et l'aspect changèrent lentement. Montpellier conserve encore au xviii'^ siècle beaucoup des caractères d'une ville agricole ainsi qu'on peut le voir dans les Reglemens faits par le Bureau de Police, recueillis et imprimés en 1760 par les soins de Reboul, lieutenant du maire. Beaucoup de maisons ont, en 1754, de la paille devant la })orte et le creux à fumier à proxirnité. La ville est nourrie par sa, banlieue; d'où les nombreux tarifs appliqués aux denrées introduites et toute une oj ganisalioii urbaine du travail agricole. Les travailleurs ruraux se louent, en effet, le dimanche et jours de fête, sur la place du Petit-Temple, et c'est le Bureau de police qui fixe le prix des journées.

Quant à l'industrie urbaine, elle est, comme dans toutes

les villes du royaume, l'objet de règlements royaux dont rexécutioii est eoiiliée aux consuls ou maires. Son exercice est soumis à une foule de minutieuses dispositions. On peut y distinguer la prédominance de certains métiers. Par exemple, d'après les contingents que leurs diverses corporations fournissent à la milice, on voit défiler, d'après l'ordre d'importance numérique: les cordonniers, tailleurs, menuisiers et barraliers (fabricants de futailles), maçons, plâtriers, tisserands, serruriers, pâtissiers et traiteurs, fustaniers (ouvriers en futaine ou velours de fil et coton), orfèvres, libraires et imprimeurs (ceux-ci au dernier rang). La prépondérance est très marquée en faveur des bourgeois et marchands (46 unités contre 10 ou 8 des catégories les plus nombreuses d'artisans). Déjà s'annonce le caractère d'une ville de luxe que développera le séjour de nombreux officiers royaux et de rentiers.

Plusieurs industries sont spéciales à Montpellier: fabrication du vert de gris pour la teinture; de la futaine; travail de la laine, importée des Gévennes et des Gausses, pour une valeur annuelle de 400.000 livres; tanneries de cuir; blanchiment de la cire du Levant; préparation de vins rcuges et blancs, d'eau-de-vie, de liqueurs aromatiques [eau de la reine de Hongrie, eau de Cette, eau de cannelle). de kermès pour la Hollande ; et d'autres encore.

Depuis 1691 a été supprimée l'antique juridiction des consuls de mer qu'a remplacés la Chambre de commerce, avec l'Amirauté de Cette. C'est que la ville du Port Juvénal et de Jacques Cœur avait été peu à peu isolée du commerce maritime, le monde commercial s'étant élargi. L'accroissement du tonnage des bâteaux, les barrières douanières avaient dérivé vers des ports plus ouverts, l'activité des négociants. Marseille était né ; Cette s'était développé. Montpellier n'était plus la porte de l'Orient. Les draps pour le Levant sont toujours fabriqués dans nos manufactures; mais ils vont à Marseille.

LA VIE MUiNlGlPALE A MOiNTPELLlEH 131

Eu son aclivilc restieiiile, la production est très surveillée; davantage encore la consomniation locale. A cette époque, peu de grands niarcliés régionaux. Cliaque ville l'ait sa loi. Et, sur ce point, l'intendant laisse faire. Aussi a poussé sur ce sol, connue ailleurs, toute une végétation toulïue de règlements de détail. Us s'appliquent à tous les objets produits, sous forme de prescriptions techniques et de tarifs. Dans la boulangerie des ordonnances minutieuses fixent la qualité, le poids, le prix de la marchandise. Qui dit monopole, dit règlement. Jusqu'aux petits pâtés qui sont réglementés: <( les pâtissiers, dit Keboul, ne peuvent augmenter le prix des petits pâtés, ni en diminuer le volume, de leur autorité privée ». Voilà des précautions contre la vie chère ! Et la Révolution passe couramment pour avoir inventé le maximum !

De même, règlements pour le prix du mouton, dont on consommait peu, son élevage étant fait surtout en vue de la production du lait et de la laine ; règlements pour le prix du bœuf, avec prescriptions rigoureuses aux détaillants sur la coupe des morceaux et leurs charges \ règlements pour le prix du porc vendu 3 sous la livre (de 9 à 11 sous de notre monnaie) ; règlements pour le poisson, pour la volaille, pour les légumes. Autant de gênes, jalousement gardées, d'ailleurs, non seulement par les autorités, mais par les syndicats. C'est l'âge d'or des syndicats minuscules, des étroites corporations, écoles de conscience professionnelle, parfois ; trop souvent de routine et d'égoïsme.

Des vieilles coutumes et de l'activité séculaire surgissait cependant une ville nouvelle. Les grands hôtels des gens du Roi ou des officiers des Etats, ceux des financiers et des marchands enrichis s'édifient peu à peu. Et les travaux d'édilité, que surveillent les consuls, accompagnent l'accroissement et rembellissement de la cité. En 1724, sous les auspices du Gouverneur de la Province, le duc de Roquelaure, s'ouvre l'Esplanade. En 1689, le Peyrou n'était

encore qu'une aire à blé. Le marquis de La Trousse et l'architecte d'Aviler intervinrent, de concert avec les Etats de Languedoc et la Ville. La statue de Louis XIV et l'arc de triomphe qui lui fait face marquèrent la future promenade, son agrandissement et ses dispositions actuelles. Elle aboutit alors à son Château- d'Eau, ce lanternon taillé pour recevoir et disperser la lumière , dominant notre horizon familier de montagnes aux courbes rythmiques et de plages ensoleillées et donnant, dans l'air limpide, avec la large ordonnance de ses marches d'accès, l'impression d'une sereine et harmonieuse <( antiquité ». Là se terminait, depuis 1753, la belle construction de Pitot, l'aqueduc de Saint-Clément à la ville supportée par ses arches massives et hardies. De là se répandait dans la cité un courant que les vieux puits de l'époque médiévale ne pouvaient fournir, leur eau souvent malsaine s'étant parfois vendue à bon prix pendant les périodes de sécheresse.

Si la ville n'avait, comme le prouve l'intéressant travail de Guiraud, pris qu'une part médiocre à la grande œuvre de Richer de Belleval, le Jardin des Plantes, elle avait en revanche, plus tard, tracé de spacieux boulevards et ouvert de larges artères à une circulation plus active.

D'autant plus aisément le pouvait-elle c[ue deux des plus importants chapitres des dépenses municipales de notre temps, et des plus chargés ne figuraient pas à son budget, du moins à titre obligatoire : l'Instruction et l'Assistance publique. Les Ecoles étaient aux mains de l'Eglise. Mais les consuls donnent des subventions à l'Ecole de Droit qui les paie bien de retour avec la science des Pacius, des Etienne Ranchin, des Jean Philippi. Et, sans doute, il est superflu de parler ici des liens étroits qui depuis si longtemps ont rattaché la ville à son Ecole de Médecine. On peut cependant rappeler que son « Académie des Sciences », où figuraient les plus renommés des docteurs de sa

LA VIE MUNICIPALE A MONTPELLIER 133

Faculté est, en 1684, « incorporée » à celle de Paris. Louis XIV avait déjà l'ait nationaux les grands établissements d'enseignement de notre cité.

Pour l'assistance publi(iue, les consuls apportent leur aide pécuniaire à l'hôpital des Trois-Couronnes, au quartier du Pila-Saint-Gély. Mais la dispensation et Torganisation de la charité était encore oeuvre d'Eglise, des deux églises catholique et réformée, pendant longtemps, ou création de l'initiative privée. C'est ainsi que se formèrent et grandirent l'hôpital Saint-Eloi, l'hôpital de la Charité, et, de 1680 à 1682, l'hôpital Général.

Ecartée de la grande activité commerciale et industrielle au XVIII' siècle, déjà ville de luxe et ville intellectuelle, Montpellier laisse, à cette époque, voir ces derniers caractères dans les mœurs de ses habitants.

Sans doute les distractions mondaines de toute nature y sont réglementées comme tout le reste. Les établissements publics, tels que cafés, cabarets et tavernes y sont impitoyablement fermés à dix heures du soir, encore au DÛlieu du XVIIP siècle. Mais, à ce moment, l'Opéra est ouvert. Des réunions fréquentes et choisies amènent un tcn général de politesse et d'urbanité que les étrangers et les visiteurs remarquent. On est loin du temps où la Grande Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans, hautaine et revêche, trouvait que « les dames de Montpellier se mettent trop de rouge et ont l'air trop enjoué ». L'aristocratie locale s'est vite affinée au contact des hauts fonctionnaires dç la monarchie. Et, d'ailleurs, la Province et la Ville ont bientôt fourni des familles où se perpétue, avec l'habitude des grandes affaires, l'usage du monde élégant qui est parfois heureux d'accueillir leurs représentants,

y trouve, même à Versailles ou à Paris, agrément et pro- 11t. Ici habitait à l'ordinaire le Président Moulceau, un des correspondants les plus estimés de Madame de Sévigné ; ici s'est continuée la dynastie intelligente des Joubert, de père en lils syndics généraux, hommes de conliance des Etats de Languedoc, sans cesse en correspondance ou en relations directes avec les ministres du roi ; d'ici sont partis, pour y revenir souvent, les Pennautier, et, plus tard, les Bonnier de la Mosson et les Grozat dont le crédit, à plusieurs reprises, appuya celui de la monarchie et dont le sang s'est mêlé à celui des plus hautes familles de la noblesse de cour.

Par elles et par leur entourage, les bonnes lignées da bourgeoisie sédentaire, descendait aux classes populaires el se communiquait une habitude de savoir vivre qui s'ajoutait à leur finesse native. Toutes les relations de voyage sont d'accord là-dessus; la ville est devenue une capitale provinciale par le ton comme par l'importance administrative. Et le curieux et intéressant document publié par M. Berthelé, Montpellier en 1760, le prouve.

Ces classes populaires conservent, surtout dans les faubourgs, un reste de ruralité, encore; mais l'ensemble n'y perdait ni en vivacité, ni en pittoresque. Le peuple à qui la sévérité municipale interdisait les loisirs et les fêtes nocturnes n'en savait que mieux s'amuser au plein soleil. Les élections de magistrats, annuelles sous le régime de l'ancien consulat, remplacées par des fêtes et des processions sous les maires-consuls; les réceptions d'ambassadeurs ou de princes; les entrées de grands dignitaires militaires ou civils étaient autant d'occasions de réjouissances que la tradition et le tempérament méridional faisaient bruyantes et bigarrées. Entre temps, c'étaient des fêtes locales, des anniversaires de quartier dont la tradition n'est pas entièrement perdue et qui rappelaient, à des dates peu espacées, la formation complexe de la cité.

LA VIE MUiNlGlPALE A MONTPELLIER

C'étaieiil aussi les jeux, pratiqués assidûment lois du repos doiuiiiieal el qui avaient leur eérémonial, leur proloeole, leurs eosl unies eoniplaisanmienl déerits par d'Aigrel'euille: le noble jeu de Tare dont nos Archives communales conservent un curieux traité; le jeu de mail qui fournissait (( les premiers joueurs de l'Europe )), au dire d'un voyageur du xviii'' siècle et qui se maintient encore, grâce au zèle de nos « Chevaliers du Bols roulanl », épithète plaisante qu'explique peut-être le souvenir du caractère aristocratique gardé par la confrérie des archers, le mail étant un amusement populaire et dont l'instrument, l'outil était souvent, orné et enrubanné, offert, comme un cadeau de la cité, aux princes qui la traversaient. Tout autour, les danses, vulgaires ou historiques, telles que le Chevalet qui évoquait la mémoire de Marie d'Aragon, ou les Treilles y farandole lente, au nom symbolique en ce pays des pampres et des raisins. Par dessus tout, l'aménité et la grâce.

En 1701, les princes, revenant d'Espagne après leur visite au nouveau roi Philippe V et passant par Montpellier furent un jour, avec leur suite, menés à Gastelnau, le riant faubourg d'où la ville et ses divers aspects pouvaient le mieux se découvrir. A leur rencontre, au devant des lourds et somptueux carrosses, parmi les riches costumes dont on avait paré les acteurs de la danse historique du Chevalet, les robes et les uniformes des grands officiers, les habits de cour, un groupe attira et retint soudain l'attention: des paysans et des paysannes du village dansant un pas rustique. Le cortège s'arrêta, nous dit d'Aigrefeuille. Princes et dames n'eurent plus d'yeux que pour eux; tout le reste oublié pour un instant. Impression sincère, à coup sûr, devant ce coin de vraie nature, chez ce beau monde de Versailles peu habitué à de tels spectacles; surtout instinct du charme et de la séduction que dégage le Midi. C'était en raccourci, le Midi languedocien, déjà provençal:

un groupe de paysans dansant librement sur la colline de Castelnau, sous le ciel clair.

Et c'est bien un sentiment analogue qui circule dans les lignes des Confessions de Rousseau consacrées à Montpellier: le plaisir qu'il trouvait dans son tour de Canourgue, à midi, en compagnie plaisante; les goûters joués au mail par les chemins raboteux et plein de pierres (on peut encore les voir !) : les étudiants décents, malgré la présence de filles jolies, «plus bruyants que crapuleux, plus gais que libertins ». Ah ! sans doute il a, dans sa Correspondance ^ lors de son séjour, en 1737, accumulé les griefs contre Montpellier et poussé au noir le tableau, comme il a fait, à d'autres moments, contre Lyon, contre Paris. lî avait ses raisons, toutes de passion. Il a dit du mal des médecins et des dames. Qui n'en a dit, quitte, après, à faire pénitence ? Mais plus de justice se fit jour, avec le recul du temps, en son esprit d'artiste et apaisa ses ressentiments. Par le souvenir, l'ambiance d'autrefois, avec ses impressions oubliées, se renouvelait autour de cette âme inquiète.

Ce qui avait amené Rousseau à Montpellier c'était la renommée médicale de la ville. Longtemps, en effet, là, fut le principal motif d'attraction vers elle, et , d'une façon plus générale, sa renommée scientifique.

Après que le négoce en décadence eût cessé dy retenir les grands manieurs d'argent, tels que l'italien Dominique Boccador ou Jacques Cœur, la science resta, patrimoine qui en vaut bien un autre et qui même, parfois, pas souvent, est de bon rapport. C'est sa tradition reconniK^ (jui explique le séjour dans notre cité des grands pèlerins de la culture intellectuelle, depuis Pétarque, en passant par Rabelais, Casaubon, Locke et Astruc, jusqu'à ces esprits

LA ME MUiNIClPALE A MONTPELLIER

curieux de la liu du xviii'' siècle, français ou étrangers qui ne manquaient pas de la visiter.

Mais dans rintérét qu'ils lui portent, il entre un autre élément : son agrénient, son aménité, au sens latin du mot. Et c'est d'abandonner ce charme qui inspire à l'étudiant styrien Strobelberger les mots touchants d'adieu qu'il a pour elle; au bâlois Félix Flatter le regret de la quitter « les larmes aux yeux ». Von Vizine, le premier poète comique de la Russie, qui l'a visitée, en 1777, en vante le climat et les promenades; et l'anglais Arthur Young, dans sa relation du voyage accompli par lui à travers la France, dix ans plus tard, l'appelle « une capitale plutôt qu'une ville de province )).

Et voilà pourquoi Montepellier était une étape obligée de ce « tourisme » volontiers pratiqué par l'élite européenne au xviii^ siècle, moins rapide que le nôtre et moins étendu, plus intructif peut-être, restreint par les flâneries de la chaise de poste, non emporté par la projection des automobiles. En quelque manière, donc, notre cité élargissait, pour sa part l'action du pays de France dans le monde civilisé.

C'est là. Messieurs, un bel héritage et un titre d'autant plus précieux que le mouvement des esprits, servi par la facilité des communications crée, à cette heure, par dessus les frontières, une pénétration réciproque des études et des Universités. A nous de seconder cette tendance généreuse en soutenant avec honneur ce rôle d'intermédiaires de la pensée et de la science qui en vaut bien un autre, même dans l'ordre économique. Il nous suffirait, pour le bien remplir, de nous rappeler qu'ici l'activité intellectuelle fut toujours un complément, mieux: un fruit de la vie municipale.

L'œuvre est déjà comoiiencée ou reprise, comme il vous f conviendra. Elle est, pour la plus grande part, aux mains de votre Université qui, fidèle à ses traditions, saura la

mener à bonne fin. Non point qu'elle doive y laisser quoi que ce soit de sa personnalité, de son originalité, pas plus que la cité elle-même de ses qualités et de sa distinction locales; ni que l'une et l'autre puissent abandonner quoi que ce soit des idées ou des intérêts nationaux. Ce n'est pas eux-mêmes que viennent chercher parmi nous les hôtes que nous sommes heureux d'accueillir, mais c'est nous, tels que nous sommes et notre ville, avec les mérites qu'on lui fait l'honneur de reconnaître. Elle doit justifier cette opinion avec son urbanité et son charme traditionnels.

Vous aiderez, Messieurs, ceux d'entre nous qui ont particulièrement assumé cette haute et féconde tâche. Vous êtes des amis de l'Université: vous l'avez prouvé ce soir par votre bienveillance. Soyez-le toujours effectivement et activement. C'est le vœu que forme, en vous recmerciant, un de vos compatriotes d'adoption.

MONTPELLIEH IL Y A CENT ANS

par Louis-J. THOMAS

Il ne sera guère question, ici, que de «petite histoire» : vie locale, vie privée, petits événements, anecdotes. Mais, outre que cette petite histoire sera aussi scrupuleusement documentée que le pourrait être une page de la grande, il est possible de lui donnerun intérêt plus général et, si j'ose dire, supra-montpelliérain, en la considérant comme le fond indispensable au bel effet des grands événements qui sont au premier plan du tableau. Dans un temps héroïque dont on connaît surtout les grandes actions par oîi triomphent les énergies spontanées, s'affirment les grands hommes et s'exaltent les individus, nous rechercherons comment, dans le silence et la paix d'une province reculée, se continue parmi la foule anonyme le rythme de la vie sociale.

Qu'était, il y a cent ans, le peuple de Montpellier? Gomment viA^aient nos pères de 1811, ceux qui saluèrent l'héritier naissant du grand Empire à son apogée ? — En qualité de «bonne ville», Montpellier devait figurer, dans l'esprit du Maître, sur l'un au moins des trois atlas dont parle

Taine (1) : ot l'on pourrait être tenté fie reconstituer la page du chef-lieu de l'Hérault: avec la liste des services publics que Ton y trouve, et des ressources que Fou peut tirer fie son commerce encore florissant et de son industrie toujours active; avec ses fonctionnaires impériaux de tout ordre, administratif, religieux, [judiciaire, financier, universitaire et militaire ; avec, enfin, ses 33.000 administrés. L'Aimanach Impérial serait pour cela un guide commode, — mais décevant. Car ce tableau tout officiel ne nous ferait rien connaître vraiment de la vie de Montpellier, ni de Fàme montpelliéraine. Montpellier est une vieille ville, de longtemps illustre, hier encore capitale du plus vaste et du plus riche des pays d'Etats. De la réceate crise révolutionnaire, elle est sortie désemparée, un peu déchue même. Elle s'efforce, dans rétablissement du nouveau régime, de sauvegarder son caractère et sa personnalité ; de continuer dans un cacilre renouvelé sa vie antérieure; de maintenir une façon montpelliéraine d'être citoyen français ; de retrouver la capitale dans le chef dieu. Mais pour comprendre tout cela, il est nécessaire de suivre le peuple montpelliérain dans les diverses manifestations de sa vie quotidienne ; et nous rencontrerons toujours assez tôt l'administration, de plus en plus Adsible et présente, et parfois gênante.

La ville n'a pas beaucoup changé, depuis la fin de l'ancien régime. La Révolution y a pourtant mis sa marque : la statue équestre de Louis XIV a disparu du Peyrou ; sur l'Esplanade s'érige, depuis 1792, la Colonne delà Liberté. Sur-

fl) liégime moderne, tome 1, p. 41 (édition in-S") : « Il y a trois atlas principaux on lui... »,

MONTPELLIER IL Y A CENT ANS

tout, gTMce au roml>l('menl; récent des fossés, apparaît «le tour de Aille» : on comuieiice à bâtir contre les remparls des maisons neuves et à planter d'arbres les boulevards. Le long des boulevards Saint-Guilhem et lleiu'i-l V, ce sont des mûriers blancs, dont la feuille est vendue chaque année, à l'adjudication, aux éleveurs de vers à soie. Le cours des Casernes s'aligne aussi; on y plante des platanes. Au milieu des jardins apparaissent les débuts de quelques faubourgs : Saint-Jaumes, Gourreau, Saunerie, Villefranclie . A l'intérieur, depuis 1808, somptuosité nouvelle, les réverbères sont tenus allumés non pas encore toutes les nuits, mais les plus obscures des quatre mois d'été pendant lesquels Féclairage permanent est interrompu (1).

Il convient de demander leurs impressions à quelques étrangers qui virent Montpellier à cette époque. L'un des correspondants de Jouy (2) écrit: « La ville est une carrière de pierres taillées en belles maisons dans des rues étroites et mal percées. » Ce caractère monumental que nos pierres de taille donnent à la ville a frappé aussi le docteur J.-A. Murât (de la Dordogne), élève de la Faculté de Médecine et ancien médecin de la Charité de Montpellier, médecin ordinaire du 8° corps des armées d'Allemagne, qui dédie, en 1810, à son homonyme S. M. le Roi de Naples sa Topographie médicale de la ville de Montpellie?^ (3). «Les mai-

(1) Archives municipales de Montpellier. Procès-verbaux de Tadministration municipale depuis 1790, registres 23, 24 et 25 : 4*^, 5* et 6^ Registres des délibérations du (Conseil municipal. - Louis Grasset-Morel : Montpellier, ses sixains, ses lies et ses rues ; ses faubourgs. Montpellier, Valat, 1908, in-8^ n-517 p.

(2i Œuvres complètes d'Etienne Jouy. Paris, Didot, 1823-1828, in-8°, tome IX : Essais sur les mœurs ; V Ermite en Province, p. 106.

• 3) Topograjjhie médicale de la ville de Mont-pellier. Ouvrage qui a remporté le prix au jugement de la société des médecins et des naturalistes de Souabe, le 14 juillet 1808, par J.-A. Murât (de la

sons, dit-il, sont généralement hautes, bien bâties, et toutes construites en pierres de taille. A la vérité les rues sont étroites et mal abgnées, comme le sont partout celles des villes méridionales ; mais Fair circule et se renouvelle librement dans la ville, parce que celle-ci est divisée en cent-cinquante-et-une îles, et que les murs sont presque tous détruits. Ensuite les rues sont pavées, journellement balayées, et leurs pentes rapides ont permis de pratiquer des aqueducs souterrains qui reçoivent les immondices des lieux d'aisance, et les transportent dans deux ruisseaux situés l'un et l'autre au midi de Montpellier (1). »

A ce témoignage de l'hygiéniste français, joignons celui d'un touriste étranger. I.-A. Schultes, conseiller du roi de Bavière, professeur de médecine à l'Université de Landshut, entreprit, dans Tété de 1811, un A^oyage à pied à travers la France dont il a laissé le curieux récit (2). Il fut à Montpellier du jeudi 26 au samedi 28 septembre 1811 : «Des villas et des jardins magnifiques, des cyprès, des bosquets et des allées de platanes annoncent le voisinage d'une ville riche. Les rues sont étroites, tortueuses et obscures... (3)». Mais quand il sort de cette obscurité vers le Peyrou , c'est l'émerveillement: «Imaginez, occupant le sommet d'une colline à pentes douces, uae place capable de contenir plus de 100.000 hommes. Au milieu, des allées rayonnant ocmme les branches d'une étoile partent d'un vaste bassin au-dessus duquel est construit un temple. Montez dans ce temple, et votre œil salue les Pyrénées à l'ouest ; à l'est il distingue bien au delà du Rhône les Alpes ; au sud, au delà

Dorclogne), docteur en médecine de la Faculté de Montpellier, etc., A Montpelher, chez Renaud, libraire, à la Grand'Rue, 1810, in-8°.

(1) Page 53.

(2) Briefe iïber Franckreicli, auf einer Fussreise. Leipzig, 1815, 2 volumes in-8°.

(3) Tome I, p. 204.

MONTPELLIER IL Y A CENT ANS

li-3

d'une plaiiio fertile, brille la mer, semblable à im émail azuré ; au nord se dressent les Gévenncs dénudées. » Et son enthousiasme déboi'de : «Ce n'(^st pas seulemiMd la Frjinee qui n'a (|u'nn Peyron, c'est rKnro|)e enlièr(\ Vraiment cet endroit de l'Europe valait bien la peine (pie les nobles habitants du beau Languedoc dépensassent 1.200. ()()() francs pour en faire ce (ju'il est, la plus belle des places de tontes les villes de l'Europe (1). »

UAlmanach impérial de 1812 compte à Montpellier 32.723 habitants. Le docteur J.-A. Murât consacre un chapitre de sa Topographie à la Constitution physique et morale des habitants de Montpellier.

c( Les Montpelliérais, dit-il (2), ont le teint brun et les cheveux châtains ou presque noirs, le corps sec et nerveux, la stature variable, mais haute en général ; plusieurs jouissent d'une complexion robuste et ont beaucoup d'embonpoint. Les Montpelliéraises ont la taille svelte et plus petite, et quoique brunes comme les hommes, elles ont de l'éclat dans la jeunesse, mais plus de grâces que de beauté (3). Le tempéramentdes uns et des autres est biliososanguin... Les Montpelliérais sont les individus les plus impressionnables que je connaisse. Ils s'abandonnent à toutes les seu-

il) Tome I, p. 205.

(3) Il est bon de remarquer qu'ici Murât (de la Dordogne) corrobore, en la copiant textuellement, l'opinion du montpelliérain Jacques PoiTiiviN qui, dans son Esmi sur le cUmatde Monlpellier... (Montpellier, Tournel, et Paris, Marchant, an XI, in-4-'^' 163 p.) dit, à la page 40, en parlant des femmes : « Plus de grâce que de beauté. »

sations qu'ils éprouvent, et la mobilité qui fait la base de leur caractère devient la règle de leur conduite et détermine leurs mœurs. Ces moeurs sont un mélange de rudesse et de douceur, d'attachement et d'inconstance, et le plus grand amour de soi, particulièrement chez le peuple... Ils sont en général spirituels, intelligents, gais, vifs, pleins d'imagination; peu appliqués, colères et paresseux. On ne peut douter de leur peu d'application, si l'on considère qu'avec tout ce qu'il faut pour réussir dans les arts et dans les sciences, ce pays n'a pas fourni autant de grands hommes et d'artistes qu'il avait droit de l'attendre de l'heureux génie de ses habitants. Si la nature les avait moins faA^orisés, ils sentiraient sans doute mieux le prix de l'étude. Mais le travail les ennuie bien plus qu'il ne les fatigue. Ils sont ennemis de toute espèce d'assujétissement. »

Charles de Belleval , dans sa Notice sur Montpellier (1), regrette que l'on y trouve si rarement « cette politesse qui distingue les habitants de la capitale.» Le correspondant de Jouy en donne, semble-t-il, l'explication quand il note ce trait : « Le peuple, indépendant par caractère, ne témoigne aucun respect pour le rang et pour la richesse ; il court audevant de tous les personnages considérables, mais par pure curiosité : c'est un spectacle qu'il se donne (2) . » On n'en impose pas au Montpelliérain, qui a le sentiment très vif de sa A^aleur propre, A'oire de sa supériorité :« Il est fier de son pays: soit'i enfan de Mountpéié est l'éloge que chacun se donne ici le plus volontiers (3). » Aussi paraît-il un peu raide et distant aux étrangers: Charles de Belleval dit dans sa notice :« On a toujours reproché aux habitants de Mont-

(1) Montpellier, an XI, chez Renaud, libraire à la Grandl^iie, p. 8-9.

(2) V Ermite en jjrooince, tome IX, p 113. (3; Ib id .

MONTPELLIER IL Y A CENT ANS 145

pellier leur peu de sociabilité, surtout envers les étrangers » Et le dessinateur Amelin écrit : « L'étranger est généralement rejeté comme une scorie impure (1). » Mais c'est à l'égard des élrangers qui ne le comprennent pas, et qui arrivent ici avec cet air, que nous connaissons bien, un peu dédaigneux et moqueur. Les exemples abondent, au contraire, de raccueil cordial et de l'hospitalité sans réserve que Montpellier a toujours offerts à ses hôtes. Sans doute, en 1812, l'état de guerre prolongé privait notre ville des anglais et des russes qui jadis y venaient nombreux : mais le savant Humphry Davy y résidait, par permission spéciale de l'Empereur, et ne s'y trouvait pas mal. Et je no veux citer qu'un trait, mais tout à fait remarquable. On sait avec quel soin jaloux notre Ecole de Médecine A^e illait à la conservation de son caractère propre et de son esprit particulier ; or en 1808 on lui envoie, de Paris, et sans qu'elle l'ait souhaité, le genevois Pyrame de Gandolle comme professeur de botanique, pour succéder à Auguste Broussonnet. a Le jour même de mon arrivée, écrit Gandolle dans ses Souvenirs {2), tous mes collègues vinrent me faire des visites très aimables. Les employés du Jardin des Plantes Apurent prendre mes ordres; le préfet A-int lui-même m'engager à diner chez lui. La plupart des amis et des parents de M. Ghaptal me

firent des avances Victor Broussonnet, mon collègue à

l'Ecole de Médecine,.... et sa femme nous firent préparer notre appartement et nous aidèrent avec bonté dans tous les soins matériels qu'exigeait l'établissement d'un ménage..» Quelques années plus tard, on accueillait de même le parisien Delpech .

Schultes a noté soigneusement son impression sur les femmes de Montpellier, les célèbres grisettes: il est un peu

(1) Bibl. de la Ville, manuscrit Amelin, tome I, p. IG. (2; Publiés par soniils. Genève, 1867, in-8°, p. I9i-195.

de l'avis de Poitevin et de Murât: « Je n'ai pas trouvé, dit-il (1), que les femmes et jeunes filles fussent particulièrement jolies : elles sont cependant très agréables. » Roucher, en des vers célèbres, avait, peut-être, outré la louange :

Je dirai qu'en les murs règne un sexe enchanteur, Je peindrai son œil vif, son parler séducteur, Son front où la gaîté s'allie à la noblesse, Ses grâces, son esprit et sa svelte souplesse.

Les poètes montpelliérains d'il y a cent ans qui ne craignaient point de parler et d'écrire la langue des grisettes en ont donné un portrait plus exact. C'est alors, en effet, que Benoît Gaussinel chante, sur Fair : « Moi je voudi ais avoir la rose, » La parure des grisettes de Montpellier. (2)

Quan faoù telleta ay toujours pooù D'estre pas assès ben renchada :

Cargue moun dezabilié nooù El mette ma coiffa broudada.

Porte moun mantaoù lou pu beoii Et pioi mapoulida dentela.

Sus lou front placé mon bandèou, Alors semble una doumaïzella.

Moun claviè d'or à moun constat Et mous pendens fan ma parura; Pioi moun fichu tant ben renchat Donna de grassaà ma tournura.

De chaînas ay un double tour ; Emb" una crous d'or qu'ès fort bela, Mette moun ruban de velour.

Alors sembl' una doumaïzella.

(1) Briefeûber Franckreich, t. I, p. 231.

(2) N° 84 du précieux recueil de poésies de Gaussinel patiemment constitué par M. Léon Gaudin, l'érudit bibliothécaire de la ville de Montpelher.

iMONTPELLU:u IL Y A CENT ANS

Cette chanson de Gaiissiuel, un naïve el paloisante, est demeurée célèbre. On peut [)rélVM'(n', connue poi'lrait

Fontaine des Trois-G races, sur la place de la Comédie (d'après la gravure de Jules Boilly. — Vues de Montpellier... Boehm, 1840, in-4°). On la donne ici surtout pour ces autres « grâces», les grisettes, que l'on y voit autour de la fontaine.

de nos grisettes, ces vers, moins connus, mais plus achevés de Cyrille Rigaud dans son poème : Las amours de Mounpéié (1) :

(1) Obras coumpletas crAuGUSTA f^e Cyrilla Rigau d. Montpellier, 1845, p. 39.

Aïsadamen se pot creire Ounte que Ton pode ana De fennas on trouvara Que ségu fan gaù de veïre .

Mais aquel moure finet, Aquel airdegageadet, Aquel tant menut coursage, Aquel tant doucet langage, Se trovou, sans flatariè, Mai qu'en Hoc à Mounpéié.

Me semble que vese rire Las gens que soun pas d'aïci :

Baste pouguessoù veni Un dimenche à l'Esplanada Lou vespre d'un mes de mai Quan la caloù n'es toumbada,

Encara n'an pas quinze ans, Eh bé ! parloun de galans !

c( Les gens qui ne sont pas d'ici » ont un autre sujet d'ironie : le langage. Le temps n'est pas loin oi^i « l'on ne parlait que patois dans la société (1). » Alphonse Malml, qui vient de Carcassonne pour aller étudier à Lyon, trouve (2) que , de tout les pays de Languedoc , c'est à Montpellier que l'idiome « est parlé avec le plus de pureté et de douceur. » Mais la langue romane recule et se patoise : le goût de la lecture plus répandu (les livres sont français) ; plus d'égalité dans les fortunes, dans le luxe, dans l'éducation, dans les manières, et donc le désir de copier le langage comme les modes de Paris ;

(1) Candolle, Souvenirs, p. 19G.

(2) Souvenirs, publiés par L.-G. Pélissier, Revue des Langues Bomanes, t. 37 (1893-1894), p. 511.

MONTPELLIER IL Y A CENT ANS 110

les déplacements plus uoiiibroux vers les provinces du nord amenés parla tourmente révolutionnaire en sont les causes. Mais la plus active est peut-être le goût des spectacles: le théâtre, depuis vingt ans, est à peu près permanent à Montpellier ; il est très suivi ; il ne représente guère que des œuvres françaises, les derniers succès 'parisiens... et la grisette, pour copier la « jeune première ^, a un dézabilié...

Le menu peuple de Montpellier, s'il perd un peu de la pureté de son langage, a conservé à peu près intactes ses mœurs d'avant la Révolution. Il se partage entre tous les petits métiers traditionnels, parmi lesquels l'un des plus répandus est celui de travailleur des champs. Ils habitent, ces travalhadous , surtout dans les quartiers de la Yalfère et du Plan de TOlivier, les hautes et étroites maisons que l'on y voit encore, avec leurs trois étages, leur escalier étroit et tournant, leur terrasse .en haut, leur écurie pour l'àne en bas. La femme fait le ménage ou bavarde dans la rue, tandis que l'homme est au travail, ou au cagnard, ou au jeu déboules, et que la fille, la grisette, est à la courdiira. Le devant-de- porte est un rendez-vous commode pour d'interminables bavardages ; on y prend même le repas du soir, pendant l'été ; et l'étranger y voit figurer des plats, àiga-boulida, orleta, soupe blanche, qui Fétonnent, et qu'il s'empresse de décrire s'il a l'esprit d'observation (1).

C'est la bourgeoisie qui tient le haut du pavé : bourgeoisie du commerce, de l'industrie, des professions libérales. Les eaux-de-vie de Montpellier sont toujours fameuses et recherchées ; les fabrifjues montpelliéraines disputent à Rouen

(1) Manuscrit Amelin, p. 1T-1(S.

le monopole de l'andrinople ; les couvertures et les flanelles du Port-Juvénal, les bougies, la crème de tarte, le verdet fournissent encore à l'exportation, malgré la gène du blocus et la permanence de la guerre. La parfumerie de lliban a

Une maison rue de la Vieille, telle qu'on la pourrait voir encore si l'on ouvrait le portail renaissance qui la clôt : d'après un dessin original fait en 1832 par Amelin et conservé à la Bibliothèque de la Ville, dnns son Atlas de vues pittoresques du département de l'Hérault, tome I".

gardé sa vieille et européenne renommée. La fabrique de produits chimiques de la Paille, fondée par les États de Languedoc et longtemps dirigée par Tillustre Ghaptal, est en pleine prospérité sous la direction de son propriétaire actuel, Etienne Bérard. On trouve parmi les membres de la Gham-

MONTPELLIER IL Y A QEiNT ANS

bre de Comiiierco : MarLiii-Portalès, Diiraiid-Fajon, Granier l'aîné, Marc-Anloiiie Bazille, Farel aîuo, Barthéloiiiy, qui sont les plus 110 la 1)1 os coin nie rçants. Salzele fils, Hue, Sépet, Euzière, Cusson, Cairix occupent les charges d'agents de change. Dunal est un banquier « qui passe pour riche dit Pyrame de Gandolle, dont le fils du ban(|uier, Félix Dunal, fut l'élève préféré (1). Les feuilles d'annonces et V Almanach impérial, le « Catalogue de la compagnie des Pénitents Blancs», imprimé chez Auguste llicard en 1811 par permission du préfet, le tableau des membres de la .-. Loge l'Ancienne, imprimé en vertu d'une permission analogue (2), nous font connaître les noms des principaux notabh3s. On y peut relever — le même nom est parfois en même temps au tableau des francs-maçons et au catalogue des Pénitents blancs — les notaires Grasset, Alicot, Péridier ; les avoués SaA^y, Dessales, Accariès, Anduze père et fils, Yernicre, Subleyras, Jammes, Féau, Aldebert ; — l'orfèvre Bardon ; le plâtrier Jac ; l'horloger Gure ; le jardinier Ayniard ; Riban le parfumeur ; Jean Bimar, directeur des diligences et messageries : Mion, bijoutier ; Goste et Grasset, parlemardiers ; et quelques importants propriétaires : Goste-Fréjorgues, Valedeau, Gastilhon, Daumas.

Les familles nobles sont nombreuses et riches ; elles forment un petit monde à peu près fermé. Ge sont les Montlaur de Mûries, les Solas, les d'Albenas, les la Groix de Gastries, les Montcalm, d'autres encore. Si les hommes sortent volontiers sur les promenades ou dans quelque

(1) u C'était, dit-il dans ses Souvenirs (p. 234), un jeune homme de talents distingués, d'un caractère ardent, d un cœur chaud... »

(2) A la G.-, du G.-. A.-, de TUnivers et sous les auspices du S.-. G.-. C.-.. Tableau des officiers et membres composants la R.'. L.-. de Saint-Jean sous le titre distinctif de l'Ancienne et de la

f Réunion des Elus, etc., pour l'an de la V.-. L.-. 5807. Montpellier, Tournel, in f'': placard.

cercle, on ne voit presque jamais hors de leur hôtel les femmes de la société noble . La bourgeoisie participe largement à la yie administrative : la noblesse se tient, non pas à l'écart, mais à côté de la vie publique ; elle est, non point boudeuse certes, mais comme passive. Elle ne se mêle aux autres groupes de la population que pour les manifestations religieuses.

Ces manifestations religieuses tiennent dans la vie de Montpellier une place tout particulièrement importante ; elles ont, au début de son épiscopat, un peu étonné et embarrassé l'évêque, qui n'est pas du pays. Mgr Marie -Nicolas Fournier, que l'empire a fait baron de la Gondamine (1), est né à Gex en 1760. C'est un prélat des plus distingués, qui a été, en 1805, le principal rédacteur du Catéchisme de r empire français ; l'un des aumôniers de Sa Majesté, il est présent, en 1811, au baptême du Roi de Rome ; le Concile National qui s'ouvre aussitôt après l'a choisi comme secrétaire . La faveur dont il était l'objet ne lui ôtait point son franc-parler : il publia, en janvier 1812, un mandement, dans lequel il montrait que les malheurs du temps devaient être pris comme une punition de nos fautes. Dès qu'il se trouva devant l'empereur, il fut un peu vivement tancé : «Monsieur l'évêque de Montpellier, lui dit le Maître, j'ai lu votre mandement : seriez-vous bien aise que les puissances

(1) Chanome F. Saurel, Marie-Nicolas Fournier, pvèque de Montpellier, (Mémoires de l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier. Section des Lettres, 1" série, tome IX [1892 1, p. 39-536).

MUiXTPIiLLlER IL Y A GEiNT ANS 153

étrangères envaliisseiit mon royanme (1) i ». Le diocèse de Montpellier comprend aloi's les deux départements d(* l'Hérault et du Tarn ; pour W départemenl (W l'iléraull MgrFournier a comme vicaire-général et précieux auxiliaire Pierre-François-Xavier Goustou, en qui se personnifie l'an-

Abside de la Cat/iédrale. — D'après une sépia d'Ameliii, de 18M. (Atlas do vues pittoresques, tome P% p. 03).

cien clergé de l'ancien diocèse de Montpellier. Gomme Goustou, les trois curés des paroisses Saint-Pierre, Saint-Denis et Notre-Dame-des-Tables, les quatre desservants de Sainte- Anne, Saint-Roch, Saint-Mathieu et Sainte-Eulalie sont des

(1) [Soulier , Recherches historiques et chronologic/ues pour servir à l'Iiisloire de Montpellier. Loisirs de V.-L. S. pendant les vacations des années 1814 et suiv. — Ms. de la Bibliothèque de la ville de Montpellier, t. II, année 1812.

15 i CONFÉRENCES SUR L'hISTOIRE DE MONTPELLIER

hommes d'âge, quelques-uns même des vieillards, (|ui ont été déportés pendant la Révolution, mais qui ont prêté serment sans réserve à la constitution de l'an VHl et au Concordat, et dont l'attitude à l'égard du gouvernement est tout à fait loyale (1). Parmi eux les fidèles ont distingué le vénérable curé de Notre-Dame, Louis ïhéron, jadis membre de la G''' de Jésus, puis, après sa suppression, professeur au Collège royal, ami des pauvres, et qui meurt à 75 ans, en 1812, unanimement regretté (2). Parmi le jeune clergé on commence à s'intéresser à l'abbé Flottes, qui mourra professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Montpellier. En cette année 1812, à peine âgé de 23 ans, jl écrivait un gros livre d'apologétique : « Les mensonges du philosophisme », et pensait à le publier. Il en avait confié le manuscrit à son ami et ancien condisciple à l'École Centrale, Frédéric Bérard, qui poursuivrait ses études de médecine à Paris : « vu l'esprit du temps », il fut impossible de trouver un éditeur (3). La réputation de cet ouvrage dans le clergé de Montpellier valut à l'abbé Flottes d'être nommé, en 1813, professeur de dogme au Grand Séminaire.

L'Empereur voulut avoir, en 1812, des détails précis sur l'éclat des cérémonies religieuses, au moins dans les églises cathédrales : y a-t-il des orgues ? des chantres ? des musiciens ? La réponse au questionnaire du ministre des cultes faite par la cathédrale de Montpellier le 30 octobre 1812

(1) Arch. nat. F"' i 36i-52 : Rapport du Préfet de l'Hérault au conseiller d'Etat chargé du 2« arrondissement de la police générale de l'Empire, sur les «fonctionnaires du culte » dans le département, 8 septembre 1807.

(2) ?2loge historique de M. L. Théron, curé de N.-D. des Tables [par M"^ de Massillan, née Castan]. Montpellier, 1812, in-8.

(3) Vie de l'abbé Flottes, ancien vicaire général, professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Montpellier.. -po.r Fabbé C. D[URAND], Montpellier, Séguin, 1866, in-8°, p. 20-27.

MONTPELLIER IL Y A CENT ANS

nous apprend (1) (jii'on y fait couramment usage du plaincliant romain, sans arcompagnement. « A coi'tains jours solennels quelques amatenrs se réunissent pour exécuter une messe en musique. » On entretient, à, peu de frais, un organiste, un chantre a basse-taille » qui ne sait que le plain-chant, deux clercs de sacristie à 10 francs par mois qui c( ne cliantent que par routine », et un prêtre hebdomadier.

Le clergé régulier n'est représenté que par quelques religieuses : une trentaine de sœurs de la Charité desser- A^ent la Miséricorde et l'Hôpital Saint-Eloi ; huit « sœurs de M. de Pradel » sont à l'Hôpital Général. Quelques Ursulines et «Dames Noires » ont recommencé d'enseigner ; le monastère de la Visitation est ouvert, depuis 1807, à six religieuses.

Mais ce qui fait le caractère plus particulièrement montpelliérain du renouveau catholique au lendemain du Concordat, c'est la prospérité des Confréries de laïques, et particulièrement des Pénitents. On retrouA-e, en 1811, à Montpellier, l'antique confrérie de la Vraie Croix : les crouzets^ avec plus de 500 membres ; celle de Saint-Joseph: les josépés, en compte 120 ; celle des magdelaines, plus particuUèrement recrutée parmi les artisans, jardiniers et travalhadous, une centaine : chacune avec leur chapelle, leurs dignitaires et leurs secours mutuels. La confrérie des Augustins est d'un caractère un peu différent: elle est formée par la société des propriétaires qui ont acquis l'église des ci-devant Augustins pour y maintenir le culte catholique. De même les Pénitents Bleus sont propriétaires de l'église des ci-devant Pères de la Merci, qui est, en môme temps que leur chapelle, la paroisse Sainte-Eulalie.

(1) F. Saurel. Marie-Nicolas Fournier... 2^ partie, pièce justificative No V, p. 317.

La « dévote et royale compagnie des Pénitents Bleus » compte, en 1811, environ îiOO membres; son grand prévôt est Claude Lenormand, que Massai remplace en 1812. Elle a longtemps disputé le pas, dans les cérémonies publiques, à la «dévote et respectable compagnie des Pénitents Blancs», fiè^e de ses 1.400 adhérents de toute classe. La querelle, eutre ces deux compagnies, est en quelque sorte traditiounelle : l'une est plus ancienne comme compagnie de Pénitents, l'autre comme association religieuse ou confrérie. Quand Mgr Four nier arriva dans le diocèse, il fut un peu scandalisé par la rivalité de ses Pénitents, en môme temps que leur zèle religieux le remplissait de joie, et il conçut le projet audacieux de mettre entre eux la paix : il fit un règlement leur défendant d'avoir plus de douze thuriféraires aux processions, et prescrivant qu'ils n'y seraient jamais ensemble, les années de nombre pair étant réservées aux Blancs, celles de nombre impair, aux Bleus. Ce règlement, plein de bonnes intentions, était inapplicable : le bon évéque, qui conta sa peine à Tillustre abbé Emery, en reçut des conseils de sage tolérance : « Pensez, lui écrivait le restaurateur de Saint-Sulpice (1), au pays que vous habitez, aux mœurs des habitants qui aiment les grands spectacles, et à qui les spectacles de religion peuvent être fort utiles.,. » En 1812 M. de la Croix de Gastries est prieur des Pénitents Blancs, succédant à Dominique de Montlaur de Mûries. Il aura lui-môme pour successeur, en 1813, Jean Fabre, procureur général près la Cour Impériale, qui est, en 1811, syndic de la compagnie en môme temps que son premier président Duveyrier. Cette année-là les sacristains sontBimar, le directeur des messageries, Auteract, l'agent de change et le traiteur Charpentier ; les maitres de cérémonies, Gilbert de Montcalm-Gozon et Mathieu Estorc, ancien

(1) F. Saurel, p. 251.

MONTPELLIER IL Y A CENT ANS

professeur au collège de chirurgie; les choristes, Mingaud et Gras, instituteurs. S. A. S. Mgr. i'Archichancelier de l'Euipire fait partie* do la Cc^inpaguie depuis 1703 : il eu l'ut prieur en 171)0 (1).

Les protestants de Montpellier ont réorganisé leur consistoire dès 1795, au temps de la lil)(Hié des cultes: Daniel Encontre, Poitevin, Philippe Bazille. Fraissinel pèi*e, Fi'at, Louis Farel en sont les principaux membres. Ils ont, on 1803, acheté pour 32.000 livres l'église de TObservance ; toutes les autorités constituées en grand costume ont assisté à l'inauguration du Temple nouveau. Le consistoire est, depuis ce moment, présidé par le pasteur Honoré Michel, de Marsillargues Le préfet, dans son rapport, lui reconnaît une « influence acquise par sa bonne conduite et ses talenspour le ministère», et loue son «opinion conforme aux A'Ues du gouvernement (2)».

Il n'y a, vers 1812, aucune apparence de discorde entre les fidèles des deux confessions : la bonne harmonie semble, au contraire, établie. Les protestants ont même demandé, dès 1802, lors de la première réunion officielle de leur consistoire, qu'on n'appliquât pas à Montpellier le paragraphe des articles organiques qui interdit les manifestations publiques du culte dans la Adlle oh coexistent plusieurs confessions, par égard, disent-ils, pour les coutumes de leurs compatriotes catholiques (3). C'est à cette démarche à la fois tolérante, cordiale et habile des protestants que les catholiques de MontpeUier doivent le rétablissement de ces processions solennelles auxquelles ils tenaient tant. La

(1) Catalogue de la C'" des Pénitents blancs, imprimé chez Auguste Ricard en 1811.

(2) Arch. Nat. F"' i 3645^. Rapport au conseiller d'Etat chargé du 2" arrondissement de la police, 8 septembre 1807.

(3) Ph. Corbière. Histoire de V église réformée de MontiMillier , depuis les origines jusqu'à nos jours. Montpellier, 18B1, in-8".

tolérance était d'ailleurs réciproque : «Ni fanatisme espagnol, ni bigoterie italienne», dit rallemand Scliultes pour résumer ses impressions sur l'esprit religieux du Bas-Languedoc (1).

« Montpellier, écrit le même voyageur, vit surtout de ses écoles, et des malades qui y viennent pour consulter et se soigner. » Il exagère en parlant d'écoles ; car seule a survécu, pendant la crise révolutionnaire, TUniversité de Médecine, au prix de plusieurs transformations et diminutions, au cours desquelles c'est miracle qu'elle ait conservé son antique renommée. On venait à peine de la supprimer comme toutes les corporations enseignantes, lorsqu'il fallut avoir recours à ses membres pour ouvrir l'Ecole de Santé qui instruirait les médecins et chirurgiens des armées de la République. L'Ecole de Santé devint bientôt l'Ecole de Médecine, qui, sous la direction lointaine et incompétente du ministère de l'intérieur, s'efforçait de renouer la tradition ancienne et de reconstituer l'Université cinq fois centenaire, lorsqu'en 1809 elle fut incorporée à l'Université impériale, pour être le premier établissement d'enseignement supérieur de l'Académie de Montpellier. Ce ne fut point sans réserves ni protestations qu'elle s'y résigna ; le gouA^ernement impérial, pour lui rendre la sujétion moins amère, choisit Dumas, le doyen de l'Ecole, comme recteur de l'Académie. Dumas conservait d'ailleurs sa chaire d'anatomie, en même temps qu'il devenait recteur. A côté de lui Virenque et Anglada enseignent la chimie ; Victor Broussonnet et Pierre Lafabrie sont professeurs de clinique interne ; Montabré professe la

(1) Briefe ûber Franckreich, tome I, p. 232.

MONTPELLIER IL Y A CENT ANS 159

clinique oxtorno et Baumes la pathologie ; Yignroux a la chaire d'insliluts de médecine, et Bei'tlie celle de IhéiîiixMitique. Pvi'ame de Caiidolle enseigne Iîi hotanicjue et dii'ige le Jai'din des Plantes.

La plupart de ces maîtres sont du pays et ont étudié

Catlicdrale et École de Médecine, d'après Camaret, 3° livraison, planche I. La rue Saint-Ruf est encore fermée du côté du boulevard Henri IV.

à Montpellier. Victor Broussonnet est fils et frère de professeurs réputés; ses campagnes de 1793 à 1795 à l'armée des Pyrénées occidentales, dont il dirigeait les ambulances, et ses services de médecin en chef de l'hôpital lui ont valu, en 1810, d'être nommé membre de la Légion d'honneur : et désormais il signe volontiers « le chevalier V. Broussonnet». Il est, à l'Ecole et à la ville, un personnage de premier rang. Berthe et Vigaroux son mêlés depuis vingt ans au mouvement politique ; le dernier est encore membre du conseil municipal. Pierre Lafabrie, fils du régisseur des de Graves, longtemps secrétaire de Bar thez,

maintient dans l'Ecole le double culte de ce maître , dont il fut le collaborateur intime, et de Rabelais, dont il est l'admirateur passionné (1). Anglada, né en Roussillon, fut à l'Ecole de Santé l'élève de Ghaptal. Baumes est le fils d'un négociant de Lunel ; le plus célèbre et le plus actif de tous, il est aigri par de nombreux déboires et A^it un peu à l'écart : Gandolle assure qu'il est brouillé avec tous ses collègues (2). Si Dumas , le doyen , est lyonnais , c'est à Montpellier qu'il a été fait docteur en médecine. Ainsi Pyrame de Gandolle est, de tous ces maîtres, le seul qui soit étranger. Quand il accepta, sur le conseil de Berthollet et de Ghaptal, de venir remplacer Auguste Broussonnet, ce fut pour attendre, et le moins possible, l'occasion favorable qui le ramènerait à Paris et le ferait entrer à Fbistitut : il avait trente ans, l'âge où jeunes savants et jeunes généraux se sentaient dignes du bâton de maréchal. L'I^cole de Montpellier attachait plus de valeur à sa chaire de botanique et à la direction de son Jardin des Plantes : elle accepta volontiers le savant déjà réputé qui venait lui faire honneur ; mais elle ne crut pas moins l'honorer, et sauvegarder en môme temps sa tradition et ses privilèges, en le nommant, avant toute présentation, docteur de Montpelher (3).

(rest qu'alors les chaires Agaçantes étaient d'ordinaire attribuées après un concours organisé par la Faculté même, et dont les concurrents avaient en général été formés dans son sein. En 1811. à la mort de Méjean, sa chaire de

(1) Notice historique sur te professeur Pierre Lafabrie, par le professeur Victor Broussonnet, Montpellier, Martel, 1841, in-8°, 8 pages.

(2) Notice biographique sur M. Baumes, professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier, par M. Golfin, professeur à la môme Faculté. Montpellier, V'' Picot, 1828, in-8% 27 pages. — Gandolle. Souvenirs, p. 238.

(3) Gandolle, Souvenirs, p. 190-192.

MONTPELLIER IL Y A CENT ANS

médecine opératoire fut disputée par ciuq candidats : Maisonabe, Delmas, Houbieu, Provensal et Lordat. Deux lerons magistrales dont le sujel étîiit donné la Abeille par tirage au sort ; deux compositions écrites d'une durée de G heures chacune ; une épreuve de dissection avec leçons sur le cadavre ; la soutenance des thèses : tel fut le programme de ce concours, pour lequel le public montpelliérain se passionnait. Le journal le Vêridiquc (1) publie l'heure et le sujet de chaque leçon ; la foule se presse dans la salle des actes ; on y conduit les hôtes de marque, telle sénateur Berthollet, venu pour installer la Cour Impériale, et qui assiste à la deuxième leçon de Lordat. Celuici était le candidat favori. Arrivé de sa Gascogne natale juste au moment où la Révolution désorganisait les études de médecine, il se faisait connaître comme opérateur. Chirurgien des prisons en 1794, prosecteur d'anatomie et chef des travaux anatomiques à l'Ecole de Médecine, il était pour les maîtres un collaborateur précieux, pour les étudiants comme un frère ainé un peu grave, mais très cordial et très bon. Son mérite reconnu l'avait fait dispenser, à la demande de la Faculté, des épreuves de dissection et de thèse. Aussi d'unanimes acclamations accueillirent la proclamation de son succès, dont ses rivaux eux-mêmes reconnaissaient d'avance la justice. En l'installant dans sa chaire, qu'il devait conserver plus de 50 ans, le recteur Dumas fit de Lordat le plus bel éloge en le comparant à l'illustre Guy de Chauh'ac, gloire de l'Ecole au XI siècle (2). Quelques mois plus tard un concours analogue, pour la chaire de clinique externe lais-

(1) Le Vcridique, journal administratif, judiciaire, littéraire, etc., du département de l'Hérault, pul)Iié depuis 180G, chez l'imprimeur Fontenay-Picot, place des Capuciqs à Montpellier. Il parait les jeudi et dimanche jusqu'à la fin de 1810; les mardi, jeudi et dimanche depuis 1811.

(2) \éri:lique, 21 janvier 1812.

162 COiNFÉRENCES SUR L'HISTOIRE DE MONTPELLIER

sée vacante par la mort de Foutingoii, met aux prises, avec les montpellicrains Pages, Maisonabe, Roubion et Provensal, Mauiioir de Genève, Coutelle d'Albi et Delpech de l^aris: c'est Delpech qui l'emporte. Mais Provensal professe l'histoire naturelle au Lycée et la zoologie à la Faculté des Sciences ; Roubieu, qui sera plus heureux à un prochain concours et mourra professeur, est désigné par le recteur et autorisé par le préfet pour faire chez lui, descente de la Rlanquerie n° 280, un cours d'accouchement, obligatoirement suivi par les élèves sage-femmes (i).

Gandolle, s'il ne peut oublier Paris, s'est pourtant laissé séduire au charme inatlendu de ce milieu à la fois solennel et cordial. l\ poursuit activement l'œuvre de réfection commencée par Auguste Rroussonnet au Jardin des Plantes; il y achève son Traité élémentaire de botanique, qui «révolutionnait cette science» et qu'il fit paraître en 1813. Avec le concours précieux de son jardinier en chef, Michel, il fait toutes les expériences que lui demande le préfet ou qu'il imagine pour permettre l'acclimatement dans le pays de la betterave et pour la reprise de la culture de pastel; il fournit aux agriculteurs les semences, les renseignements et les encouragements nécessaires (2). N'étant médecin que de nom, il évite autant qu'il peut la participation aux examens, arguant de son incompétence ; mais s'il y figure, c'est pour « combattre les doctrines, à ses yeux absurdes, que Barthez et son école avaient introduites à Montpellier (3). »

C'est le seul point — à la vérité assez grave — sur lequel

(1) V(?'Hf/ig//^, 19 janvier 1812. Son concurrent Maisonabe, qui est chirurgien en chef du dépôt de mendicité, fait aussi chez lui, place Brandille n° 258, un cours théorique et pratique d'accouchement, mais qui n'a rien d'officiel ni d'obligatoire. ( Véridique, 1- juin 1811.)

(2) Véridique, 3 mai 1812, notamment.

(3) Souvenirs, p. 237.

MONTPELLIER IL Y A GENT AN3

il se trouve en désaccord avec ses collègues. Par ailleurs il semble tout à fait conquis par l'Ecole ; et c'est lui qui nous donne des célèbres a dîners de corps » cet aniusanl croquis (1) :

« L'Ecole se réunissait chaque premier du mois pour régler ses comptes, et chacun recevait la part (pii kii revenait sur les droits d'inscriptions et d'examen. Lorsque cette part était un peu au-dessus de la moyenne, il y avait toujours quelqu'un qui disait : « Mais la prima mcnsis est bonne ! il faut diner ensemble ! » Chacun applaudissait, et l'École, dans ces jours-là, montrait qu'elle était digne d'avoir compté Rabelais parmi ses professeurs... Ces repas étaient très remarquables sous le rapport gastronomique. Je parle ici du défaut mignon de Montpellier, et certes les professeurs de l'École n'en étaient pas exempts. Tous les traiteurs de la ville sollicitaient la pratique d'un tel jury dégustateur, dont l'approbation faisait leur réputation. Le secrétaire de l'École (Piron) soignait ces dîners comme une partie essentielle de sa tâche : il nous valait beaucoup notre réputation de gourmands et de gourmets... Ces dîners... étaient animés par une gaîté vraiment languedocienne. Il était rare qu'au second service on ne se mît à parler patois. Je l'entendais un peu sans le parler, et mes confrères me savaient une sorte de gré de ne pas me gendarmer contre leur langue maternelle. »

La même cordialité unit les étudiants et leurs maîtres. Le jour oii Lordat fit sa première leçon, les étudiants avaient envahi l'amphithéâtre. L'un d'eux, Guy Dupuy-Montbrun, avait été élu par ses camarades pour haranguer en leur nom leur professeur et ami : « Lorsque, dit-il, de nouveaux rapports de supériorité semblent vous éloigner de nous, je ne sais quel sentiment de confiance nous rend presque notre

{\) Souvenirs, p. 238-239.

première place... » La réponse « douce et modeste » de Lordat soulève l'enthousiasme juvénile. On le célèbre en prose et en vers (1) :

Des grands maîtres de l'art rival ingénieux, Tu nous prouves qu'on peut unir à la jeunesse Le savoir consommé que donne la vieillesse...

Tu dois tout à toi seul et rien à la faveur. Ouvre -nous les trésors de ta vaste science, Et guide avec bonté notre inexpérience I

Un soir qu'au théâtre trois étudiants trop bruyants avaient été arrêtés, leurs camarades vinrent à grands cris les réclamer devant la préfecture, barrant le passage aux invités du préfet, qui ce soir-là donnait un grand bal : il suffit que GandoUe, présent à ce bal, descendit sur la place et adressât aux étudiants quelques bonnes paroles ; ils se dispersèrent aussitôt, avec des vivat en son honneur (2). La Loge de la Parfaite Union, fondée parmi les étudiants en droit et en médecine en 1783, et qui s'est réorganisée en 1802, nomme les professeurs membres honoraires et les invite à ses banquets (3).

Ainsi survivait, glorieuse encore et active, notre vieille Ecole de Médecine. L'effort récent du gouvernement pour créer et faire vivre un établissement d'enseignement secon-

(1) Véridlque, 3 décembre 1811.

(2) Candolle. Souvenirs, p. 237-238.

(3) A. Germain : Une loge maçonnique d'étudiants à Montpellier. {Mémoires de l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier. Section des lettres, 1^^ série, tome VI, p. 125-160: d'après les registres de la Loge conservés aux Archives de la Faculté de Médecine.)

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daire parait moins lieureux. De l'ancien Collège il ne subsistait que le local : le Lycée Impérial y avait succédé h l'Ecole Centrale. Le corps enseignant avait été, presque tout entier, recruté sur place, parmi les épaves des anciennes sociétés savantes et des anciens clergés. C'est un ci-devant bénédictin, Basse, qui enseigne la philosophie ; Alexandre de Garney, l'un des professeurs d'humanités, s'occupait aussi de physique, d'astronomie, et de géographie (1). Les deux chaires de mathématiques transcendantales et spéciales ont pour titulaires Daniel Encontre, ci-devant pasteur au désert, et le ci-devant abbé Poussou. La renommée de celui-ci n'a guère dépassé l'horizon de la Société Libre des Sciences et Lettres de Montpellier ; mais Daniel Encontre est justement célèbre. Il avait, en 1792, abandonné le pastoral pour l'enseignement, qu'il pratiqua d'abord à Andu/e puis à Montpellier où il fut maître de pension. Lors de la fondation de l'École Centrale, il obtint au concours les deux chaires de belles-lettres et de mathématiques, et opta pour les lettres. Une traduction des psaumes de David du texte hébreu en prose française, et quelques comédies légères, dont l'une, M. Boiœacous ou l'S et le T fut représentée avec succès sur la scène de Montpellier, attestent ses talents littéraires . Mais il était surtout un remarquable mathématicien : la liste de ses travaux en fait foi (2). D'ailleurs il ne dédaignait pas de mêler un peu de bonne et douce gaité languedocienne à cette science souvent austère (3). Il était

(1) Voir les Bulletins de la Société libre des Sciences et Belles- Lettres de Montpellier (an XI-1814).

(2) Ph. Corbière : Daniel Encontre considéré comme savant, littérateur et théologien {Mémoires de l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier. Section des Lettres, l'« série, tome V, p. 89 et suiv.) — Daniel Bouchemin : D. Encontre, Paris, Grassart, 1877, in-8°.

(3) Ph. Corbière, Daniel Encontre, p. 102: On avait soumis à

demeuré profondément religieux : en 1811 il fui impérieusement ramené vers la théologie par le désir de défendre la révélation contre les attaques de Gombes-Doumens. En 1814 il fut nommé professeur de dogme à la Faculté de théologie protestante de Montauban. Il n'est pas sans intérêt de rappeler que c'est justement pendant ces années de crise religieuse, de 1811 à 1814, que Daniel Encontre fut, au Lycée de Montpellier, le professeur d'Auguste Comte. Celui-ci en reçut une profonde impression, et a toujours regardé Encontre comme son initiateur. En 1856 il dédiait à la mémoire de son maître le tome l^^ de sa Synthèse subjective. «La tendance philosophique et encyclopédique de son enseignement, dit-il, a déterminé maA^ocation intellectuelle et sociale. » Auguste Comte était en 1811 un des « forts en thème » du Lycée de Montpellier ; à 14 ans il obtenait, dans la classe d'Humanités supérieures, les 1*^'" prix de prééminence, de mémoire et de latin, et, en même temps, le i^^ accessit d'algèbre et le 2^ de prééminence dans la classe de mathématiques spéciales ; en 1812, en rhétorique, il remporte le l^'^ prix de français (1). Il était pensionnaire au Lycée, et, disent ses biographes, un peu « rebelle à la discipline scolastique. »

Cette discipline un peu rude et guerrière — les élèves forment un bataillon qui fait la manœuvre et, aux céré-

un professeur de mathématiques le problème suivant : Quelles sont les chances qu'ont deux amants d'être placés à côté l'un de l'autre dans une partie desizelte où les places sont tirées au sort? Il avait donné à la légère une solution erronée: Encontre le blâma fort: «C'était pourtant, lui dit-il, une bonne occasion de dépouiller les mathématiques de l'appareil austère qui les environne : l'Algèbre et l'Amour sont contre vous». Et il donna la vraie solution.

(1) Les palmarès du Lycée le désignent sous son prénom, alors usuel, d'Isidore.

MONTPELLIER IL 1 A CENT ANS

moiiies scolain^s, t'oui'iiil une escorle en ai'iucs aux aiitorilés — est une dos causes (jui font proférer au Lycée les pensious libres. Tl y on a plusieurs, dans la ville, où le latin est enseigné; les prix y Avarient de 50 à GO francs par mois pour les internes, de 9 à 12 francs pour les externes (1). Daniel Encontre n'a cédé son pensioiuiat à son cousin André Encontre qu'en 1809, quand il est nommé doyen de la Faculté des Sciences: encore gard(vt-il chez lui trois ou quatre élevés particuliers; ces places, sollicitées Advement. sont toujours occupées par des jeunes gens des « premières familles » de la ville. On Aante les succès du pensionnat de M. Guillaumin (2). Mais le plus achalandé paraît bien être celui de M. Fonzes; il est situé sur l'Esplanade et sur la rue Sainte-Foy, au n° 137 de l'Ile dos Pénitents Blancs, tout h fait commodément pour conduire les élèves aux cours du Lycée. Les exercices annuels de fin d'année y sont l'occasion de réjouissances offertes aux parents des élèves et aux « mécènes » du maître de pension : drames touchants de Berquin, pièces bibliques comme X Enfant Prodigue^ farces comme M. de Crac, ballet exécuté par les élèves, rien n'y manque, pas môme les remerciements en vers adressés à M. Fonzes par les parents reconnaissants (3). La vogue est telle que les instituteurs des villages A^oisins veulent aussi être maîtres de pension. On lit, au Véridique du 21 aAanl 1811 , cette curieuse annonce : « André TastaA^in, instituteur, établi depuis longtemps à Gelleneuve, faubourg de Montpellier, a l'honneur de prévenir le public qu'il a levé un pensionnat, dans lequel il

(1) Archives départementales de l'Hérault, T*, Instruction primaire.

(2) Véridique, 15 août 1811 : compte-rendu de la distribution t des prix.

(3) Véridicpœ, 12 septembre 1811.

enseigne la langue française, l'orthographe, le latin, la mythologie, la géographie, l'histoire, le calcul ancien et le calcul décimal, le plain-chant tant simple que figuré. La religion et la morale forment la base de son enseignement. Il est logé à Gelleneuve, maison Bousquet, très bien située, où l'on respire un air très salubre. C'est là qu'on est prié de s'adresser pour traiter avec lui, relativement aux élèves qu'on voudrait confier à ses soins.» Enfin le petit séminaire diocésain, transféré à Béziers par décret impérial, mais que l'habile insistance de l'évèque sut maintenir à Montpellier, peut être compté au nombre de ces pensions, puisqu'il en subit le régime: le décret du lî) novembre 1811 soumet, en effet, petit séminaire et pensions à la « rétribution universitaire » du vingtième du prix payé par les élèves; et les séminaristes sont tenus d'aller suivre au Lycée les cours de philosophie.

Ce décret du 15 novembre 1811 avait d'ailleurs pour but avoué de vider ces écoles privées au profit des lycées (1). A Montpellier , la crise des lycées est particulièrement ressentie. Le proviseur Castan, découragé, a obtenu d'aller « goûter au sein d'une vie tranr|uille les jouissances qu'éprouve une àme pure ». On lui donne pour successeur Sordes, inspecteur de l'Académie de Caen, ancien bénédictui, (|ue le recteur Dumas installe solennellement le 21 décembre 1811. Le recteur, dans son discours, ne dissimule pas la gravité de la crise, et il en énumère les causes: défiance pour les nouveautés, trop grand nombre des établissements particuliers que favorisent h la fois l'intérêt personnel de leurs maîtres et « la tendresse in([uiète des mères ». Mais il faut compter, dit-il, avec le nouveau proviseur, et

(1) A. AuLARD. Napoléon /" et le inunopole iinioarsilalre. Origines et fonctionnement de V Université impériale. Paris, Armand Colin, 1911, in-16.

MONTPELLIER IL Y A CENT ANS

sur sa longue expérience acc[iiise au soin d'un ordre respectable. « ÎNIes cliers enlanis, dit le proviseur à son tour, je viens vous servir de père... » Et il fait appel à l'application des élèves, à l'émulation des professeurs « pour donner de la vie et de Fàme à un établissement qui languit... (1) »

Si le gouvernement impérial s'efforce ainsi de maintenir pour l'enseignement secondaire le monopole universitaire, il parait se contenter d'une surveillance un peu lointaine sur renseignement primaire qui s'est librement organisé. Un avis du recteur rappelle, cependant, aux instituteurs primaires qu'ils doivent, pour pouvoir enseigner, obtenir un certificat de moralité de l'autorité numicipale, et faire examiner leur ca])acité par le professeur de pliilosopliie l'inspecteur d'Académie (2). La ville de Montpellier s'intéresse à l'enseignement primaire, dans la faible mesure de ses ressources : elleinscrità son budget de 1812 une «indemnité de logement » de 1.800 francs, qui est partagée entre 4 instituteurs et 3 institutrices, et elle a commencé des négociations pour l'établissement à Montpellier des Frères des écoles chrétiennes (3). Elle accorde 200 francs par an à la Mère Tliéron, sœur du curé de Notre-Dame, qui, avec six autres religieuses Ursulines «dont lapins jeune à 50 ans, » a ouvert une école pour les jeunes filles (4). La ville achète enfin à Lordat la Tour-des-Pins pour y installer le pensionnat des Sœurs de Saint- Maur ou Dames Noires (o). Cependant c( Madame Lapret, de Paris, connue dans ce département par vingt années d'exercice dans l'enseignement, vient de

(1) Yéridique, 12 janvier 1812.

<2) Yéridique, 10 octobre 1811.

(3) Arch. municipales. Procès-verbaux do rAdministralion mmiicipale, registre 24 : Tv registre des délibérations du Conseil municipal. — Arcli. dép. de l'Hérault, T', Instruction primaire.

(4) F. Saurel, Nicolas Fournier, p. 235.

(5) Arch. municipales, .5^' registre des délibérations [N" 24|

fixer son séjour à Montpellier, où elle continuera à se livrer à l'instruction des jeunes demoiselles. » Son prospectus annonce «les méthodes les plus faciles... les principes religieux, première base d'une bonne éducation... ces soins du ménage dont la pratique et le goût... constituent plus solidement les vertus, la paix et le bonheur domesticjues que les prestiges de ces talens agréables, trop perfectionnés, qui font presque l'unique mérite d'une certaine éducation moderne... (1). »

En même temps que l'enseignement primaire, on ébauche l'œuvre de l'enseignement supérieur. Des Facultés des Sciences et des Lettres ont été installées le 30 mai 1810, mais sans crédits, sans local approprié, sans programmes, sans personnel qui leur soit propre. Ce sont des professeurs du Lycée qui constituent la Faculté des Lettres: Basse, Randon, de Garney, qui est doyen, Courtades, que l'on a fait venir de Tarbes tout exprès. Ce gascon bon-enfant accepta d'abord la chaire de littérature grecque qu'il échangea au bout d'un mois contre celle de littérature française, au moment même oi^i par un discours latin en l'hoiuieur du mariage de l'Empereur il démontrait au public son universelle compétence. Walckenaer, nommé, de Paris, comme professeur d'histoire, espérait une suppléance en Sorbonne, et les objurgations du doyen, du recteur, du Grand-Maître de l'Université lui-môme n'avaient pu l'arracher à son Quartier latin (2). La Faculté des Sciences avait plus de relief, grâce au mérite particulier de quelques-uns de ses maîtres. Daniel Encontre en était le doyen; et si le professeur de physique, Larcher d'Aubencourt, ne se distingua jamais que

(1) Véindique, 20 octobre 1811.

(2) L.-G. Pélissier. Documents sur la Facullé des Lettres de Montpellier: la Faculté des Lettres sous l'Empire {IS08- 18 16) . MontpeUier, Ricard, 1892, in-8o.

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ITl

par sa foi légitimisle (I ) ; si les deux iikmUmmiis Provoiisai et Aiiglada, professeurs de zoologie et de cliiuiie fouruis par le Lycée et l'Ecole de Médecine, ne s'élèveut pas au-dessus de riiouiiète moyeiuie, ou trouve ici deux savants de premier ordre : Gandolle, professeur de botanicpie, et Mai'cc^l de Serres, professeur de minéralogie. Les cours ont lieu, pour l'une et l'autre Faculté, dans la maison Grozals, au numéro 265 de la rue des ïrésoriers-de-France (2). La ville, en 1812, donne à la Faculté des Sciences les cabinets de ptiysique et d'histoire naturelle qui lui viennent de l'ancienne Société Royale des Sciences.

Il ne fut pas créé d'Ecole de Droit, mais il existait une École spéciale de Pharmacie ou enseignait Etienne Bérard. On confiait volontiers aux laboratoires de cette Ecole l'analyse des Adns suspects de fraude, qui se multipliaient, paraitil, dans le département, depuis l'établissement des droits réunis (3).

L'initiative privée du miniaturiste François Matet, de Fontanel et de Riban avait créé, dans la maison Mion, rue des Etuves, un musée dont la pièce maîtresse était la maquette du Voltaire de Houdon, acquise par Fontanel. A côté de ce Musée, le conseil municipal a établi une Ecole gratuite de dessin, que dirige Bestieu, le conservateur du

(1 ) Candolle. Souvenirs, p. 254.

(2) Véridique , 17 décembre 1811: on y trouve l'horaire des cours et leçons.

(3) Arch. Nat. F'^3678''. Lettre du préfet de l'Hérault au conseiller d'Etat chargé du 2' arrondissement de police, du 19 septembre 1812: « Un témoin de l'opération [frauduleuse] qui a de fortes raisons de ne pas paraître assure que l'on met dans un bocal de l'eau forte dans laquelle, ^oar le bain de sable, on faisait dissoudre du vitriol et de l'indigo des isles ; mais comme cette drogue est fort chère, on devait lui substituer de l'indigo pastel et du bois de campèche ou toute autre drogue plus dangereuse..»

Musée, et où Matet enseigne (1). Trois petits musées particuliers, trois «cabinets» s'entrouvent pour les privilégiés; ceux de Valedeau et d' Alger, encore en formation, celui beaucoup plus riche de Duché,

Où les arts dans an amateur Pourraient retrouver un modèle (2)

...car il est « un des plus beaux hommes de son temps, » assure son ami Martin-Choisy.

La môme initiative privée essaie aussi de créer l'enseignement commercial. Paradis, fabricant de crème de tartre au Gourreau, à l'entrée du Faubourg Saint-Dominique, enseigne les mathématiques tous les jours, sauf le jeudi et le dimanche, de 7 à 9 heures du matin, et la banque de 5 à 6 heures du soir (3). Jean Salze , ancien banquier, après 50 années d'expérience du négoce, a ouvert dans son jardin, vis-à-vis l'éghsedes Pénitents Bleus, un cours de commerce et un bureau de renseignements commerciaux (4).

L'administration universitaire présidait d'un peu haut, et d'un peu loin, à tonte cette activité, représentée par l'inspecteur d'Académie deBonald, fils de Fillustre philosophe, jeune, ambitieux, et peu adroit ; et par le recteur Dumas. c( Dumas, dit Gandolle (5), était un homme agréable, facile à vivre, assez bon physiologiste, mais très médiocre admi-

(1) Véridique, 29 septembre 1811 : distribution solennelle des m(klailles et couronnes auxélèves, sous la présidence de l'adjoint Dupy.

(2) [Martin-Choisy]. Le Demi-jour , poème en deux chants, suivi de poésies diverses, Paris, Didot, 1812, in-8".

(3) Véridique, 22 septembre 1811.

(4) Véridique, 6, 13, 20 septembre 1810.

(5) Gandolle. Souvenirs, p. 240,

MONTPELLIER IL Y A CENT ANS 173

nistrateiir. Qiioic|n'il approchât do la ( inquautaiiio, le goiit des plaisirs le dominail ; el cette circonstance, jointe à, la. pratique médicale et au peu d'ordre qu'il mettait dans son travail, le détournait de radministration... Il laissait faire à chacun ce qu'il voulait... »

La vie intellectuelle de Montpellier est loin de tenir toute entière dans le cadre de ses écoles. Savants, écriA^ains, poètes sont nombreux et actifs. Trois sociétés savantes réunissent les débris de l'ancienne et illustre Société Royale des Sciences à quelques nouveau-venus, grands fonctionnaires, comme le préfet, ou professeurs, comme Pyrame de Gandolle. (c II y aA'ait là, dit ce dernier (1), trop peu de vie pour que j'en tirasse quelque profit». Il est vrai qu'il venait tout droit de la célèbre Société d'Auteuil, où les plus réputés savants de l'époque se réunissaient autour de BerthoUet. Nos modestes savants montpelliérains n'avaient pas les mêmes raisons pour se montrer difficiles. Leur Société libre des Sciences et des Lettres les réunissait à l'Observatoire de la Babotte ; ils publiaient un Bulletin, dont Encontre était le principal rédacteur; ils aA^aient, en l'anX, célébré l'inauguration du Voltaire de Houdon au musée Fontanel, et depuis lors ils tenaient tous les ans une assemblée publique et solennelle. Dans celle du 26 décembre 1811, on entendit (2) un poème d'Auguste Rigaud sur Gutenberg

(1) Souvenirs, p. 226.

(2) Mémoire historique el biographique sur VancAenne Société Royale des Sciences de Monl^jellier, ^wc Junius Castelnau, précédé de ïa \âe de Tauteur et suivi d une Notice Idstorique sur la

) Société des Sciences et Belles-Lettres la même ville, par Eugène Thomas. Montpelliçr, Bœhm, 1858, in-4^ p. 282-283.

et une traduction en vers latins du psaume 18, œuvre de l'abbé Poussou, le professeur de mathématiques ; Poitevin fils lut l'éloge de Sébastien Bourdon, et l'astronome Danizy, ancien professeur de mathématiques des Etats de Languedoc, sa notice sur la comète de 1811 qu'il avait observée et décrite sur l'ordre du préfet (1). La Société mettait au concours pour 1812 ces deux sujets : « l'éloge de Michel de Montgolfier », et «des moyens de rendre les étangs moins insalubres. »

La Société libre d'agriculture de r Hérault réunit, à peu près, les mêmes personnes ; mais elle a un caractère semiofficiel ; c'est le préfet qui pourvoit aux vacances : en avril 1812 il y fait entrer Gambon, pour remplacer Albisson qui vient de mourir (2). Cette même année la Société met au concours un prix de 500 francs pour une mémoire sur le sujet suivant: «Est-il vrai que les plants étrangers employés depuis 25 ans: spart, alicante, aramon, carignan, mourastel, soient trop susceptibles à la température, notamment aux gelées tardives, et qu'on ait raison de les arracher, comme font quelques-uns, ou au contraire?»

Enfin le professeur Baumes a organisé et dirige la Société de médecine pratique-, elle publie un Journal, institue des concours, et décerne des prix dans des séances publiques où Baumes se montre « aussi étonnant par les connaissances immenses qu'il possède que par sa mâle et brillante éloquence (3). »

Il faut, parmi tant d'honnêtes travailleurs, citer à part deux botanistes inégalement célèbres : Antoine Gouan et

(l) Arch. dép. de l'Hérault, M^" 996: correspondance du préfet et de Danizy, minute du rapport du préfet au ministère de l'Intérieur, avec croquis de la comète par Danizy.

(2j Véridique, 26 avril 1812.

\éridique, 24 mai 1812.

MONTPELLIER IL Y A CEiNT ANS

P.-J. Aiiioreux. Goiiaii, qui fui l'ami de Liiiiir, li^ luaîtro d'Auguste Rroussonnet et de Flourens, est près de ses 80 ans, et presque aveiiiile ; niaiscetle juiikm^ 181^ lui tq)p()rl(^ une joie inoiiicv le noyer du .hipoii, (iii)k(j(> hilofxi, (pi'il cultivait de[)uis 24 ans HeiiiMt pour la pi'eniièi'e l'ois le 12 avril lcS12. Ce fut pour céléhrei' cet événement, attendu impaliemment des botanistes du monde entier, (ju'il publia, le dernier de ses écrits: la description de ce Ginkgo: 12 pages in-8, avec figures. Ï^.-J. Amoreux dut recevoir la nouvelle de ce dernier succès avec un contentement mêlé de dépit: tout aussi savant botaniste que Gouan, il était loin d'avoir eu une aussi brillante carrière ; aussi était-il parti de sa maison de l'Esplanade A cndue h Fonzes, le maître de pension, caclier sa surdité et sa misanthropie au fond du faubourg Boutonnet, dans la rue de la Garenne. Il y reprend, en 1812, les cours de ses travaux en publiant, en 50 pages, une étude sur l'origine du cachou (1). — En même temps paraissait, chez Jean Martel le jeune, une brochure de 14 pages avec figures, de Silvestre Agussol, curé de Grabels : « Le problème de la quadrature du cercle résolu . »

Les poètes montpelliérains de ce temps sont de pure tradition classique: Horace, Virgile, Anacréon, Parny, Delille sont leurs maîtres préférés, — avec, toutefois, le chevalier de Florian, dont l'influence en ce pays fut très grande : au point d'y faire apparaître, par imitation des procédés du chantre d'Estelle et de Némoiin, un commencement de romantisme et comme un genre nouveau, larmoyant, sensible et champêtre, qu'on pourrait appeler le « genre troubadour» tant le troubadour y tient de place. On trouve cette double influence

(1) hi-8°, chez Picot à Montpellier. — La bil)liotlièque iiiunici pale d'Avignon possède (manuscrit n° 1-2G9) les curieux mémoires de P.-J. Amoreux, précieux pour riiistoire des milieux uni- } versitaires et scientifiques de MontpelUer au xvni* siècle et au commencement du xlx^

chez Martin de Ghoisy, conseiller à la Cour Impériale, frère du général Martin de Gampredon, qui publie, en 1812. un poème en deux chants : Le demi-jour, et des poésies fugitives (1). L'œuvre de son collègue le conseiller Sicard, qui traduit de l'anglais des Leçons sur la poésie sacrée des Hébreux (2), est plus sévère. Mais on retrouve Anacréon, Virgile et Florian dans les Gêorgiques du Midi de Suzanne Verdier- Allut (3) ; dans les poésies et les fables (4) qu'Auguste Rigaud rime pour les Jeux Floraux ou les réunions académiques ; dans celles que François-Raymond Martin insère au Véridique (5) ; dans les poésies françaises du célèbre abbé Favre, enfin, que l'avocat L.-J. Brunier. détenteur des papiers de l'abbé (6), donne par fragments dans le Véridique dont il est le rédacteur. Ce sont des traductions des odes d'Horace : « Si cette traduction, dit Brunier (7), était publiée, Favre aurait bientôt comme poète

(1) Le Demi-jour, poème en deux chants, suivi de poésies diverses, par M. XXX. Paris... Didot, 1812, in-8°.

(2) Leçons sur la looésie sacrée des Hébreux du docteur Lowht, professeur à TUniversité d'Oxford, traduites du latin en français. Lyon, Ballanche, 1812, 2 vol. in-8°, sans nom d'auteur ; mais la 2^ édition, parue en Avignon chez Séguin en 1839, porte le nom d'Etienne-Joseph Sicard.

(3) Pubhées seulement en 1862 par son petit-fils Gustave FoRNiER DE Clauzonnis mais vivement louées dans la séance publique de la Société libre des Sciences et Belles-Lettres du 31 décembre 1812. L'auteur, dit le président, est « une muse dans l'une des grâces ».

(4) Poésies d'Auguste Rigaud, suivies de quelques pièces fugitives de Cyrille Rigaud. Paris, 1820, in-12. — Fables nouvelles, par Auguste Rigaud, Paris, 1823, in-8°.

(5) 7 avril 1812 : L'aigle voulant faire choix d'un ambassadeur. — 19 avril 1812 : Le levraut et le lapin.

(G) [Léon] G[AUDiNj. Lettres inédites de l'abbé Favre. Revue des Langues Romanes, tome IV (1873), p. 277. (7) Véridique, 12 avril 1812.

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français une réputation égale à celle que lui ont valu ses charmantes poésies languedociennes. »

Brunier lui-même est poète : il fait partie d'un groupe de joyeux rimeurs que l'on nomme le Sacré Vallon ; ils se réunissent tous les mois en un banquel fraternel, dans la chaleur communicatiA^e duquel ils échangent couplets, chansons , fables et odelettes ; au dessert « on tire au sort les mots sur lesquels chacun doit exercer sa verve » en un impromptu. Des « couplets emblématiques et modestes » charrtés au banquet du 12 juillet 1811 par Brunier (1) , nous les font connaître , sous les traits supposés de Collé, Panard, Gresset, Piron, .Î.-B. Iiousseau, Gentil-Bernard : c'est Gratone, quartier-maître de la gendarmerie impériale, doyen des amis du Sacré Vallon, vieux, béquillard, mais encore franc buveur et joyeux poète ; ce sont Atger, Sarran, Eugène Bérard, Goste aux grosses joues rebondies, Bené ïrédos, l'acteur Philippe, du Vaudeville, venu en convalescence à Montpellier; c'est Tastavin, rinstituteur deCelleneuve, qui chante « les tendres Naïades » de la Mosson : nos laveuses (2); c'est J.-P. Amans, qui manie avec le même bonheur la langue française et la langue romane, comme en témoigne sa fable : Lizela et minou (3) :

Aquel cat, filhas, es lamour :

D'abord es clous, quand cerca a playre ;

Vous fay passa de bouns uioumens.

iViaï Unis, a tard ou a tems,

Per vous engraoufigna, pécaïre !

On écrit beaucoup, en effet, et de plus en plus, dans ce

(1) Véridique, 6 août 1811.

(2) Véridique, 27 juin 1811.

(Si Véridique, 31 décembre 1811.

dialecte occitan « que, boutas, a be soun pris», comme dit Cyrille Higaud (1). J^]t ie gouvernement lui-même s'intéresse à cette renaissance : il « fait recueillir les productions intéressantes de divers idiomes méridionaux (2)». Une enquête générale sur les dialectes français est même entreprise, pour laquelle le ministre de l'Intérieur (3) demande au préfet, au début de 1812, de lui procurer la traduction en dialecte local de la parabole de l'Enfant prodigue dans l'Evangile selon saint Luc, et d'y joindre, s'il le peut, «un lexique, quelque pièce dialoguée et notamment des chansons ou autres morceaux de poésie ancienne, transmis par une longue tradition, et consacrés parmi le peuple comme le type de son langage et de l'esprit qui le caractérise.»

L'influence toujours vivante de Tabbé Favrc et de ses œuvres a créé vraiment, dans ce début du XIX^ siècle, une « école de Montpellier», dont les représentants les plus notoires sont, avec les deux frères Cyrille et Auguste Rigaud, Fr.-R. Martin, Tandon, Gaussinelet Bertrand-Bénié. On peut remarquer que dans ce pré-félibrige, comme plus tard à Fonségugne, il y a des blancs et des bleus : les frères Rigaud et Tandon sont libéraux et protestants ; Bertrand- Bénié et Gaussinel sont catholiques et légitimistes; mais tous sont fraternellement unis dans l'amour de leur pays occitan et le culte de leur langue maternelle. Le grand poème de Cyrille Rigaud: Las amours de Mounpeïé, est peut-être l'œuvre la plus marquante de cette école. Moins connues et appréciées sont les « Fables, contes et autres poésies patoises » de Martin (4), ou les « Fables, contes et

(1) Dans son poème: Las amours de Mounpt'ié, paru en 1806, mais qui est à sa 2^ édition.

(2) \éridique, 30 juin 1812.

(3) Arch. dép. de l'Hérault, M^^, Statistique. Deux lettres du ministre de l'Intérieur au préfet, du 31 janvier et du 31 mars 1812.

(4) Montpellier, Renaud, in-8°.

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autres poésies en vers patois » de TaiHlon (1). C'est dans le Véridique du M septembre 1812 ([ue paraît la première chanson de Benoit Gaussinel : uLes désirs, romaiice pjdoise, musique de Perrin, avec accoin[)ai;iiement de guilare. » Le succès est prompt, et d'autres chansons se succèdent, désormais, dans presque tous les numéros du journîd. llaussinel s'en va. les dimanches, sur les promenades, chanter luimôme et vendre ses chansons. Mais aucune de celles (jui sont demeurées célèbres n'est de ce temps : ni A roumbre doit houscage, ni Soùy mouquet, ni la Font de San Uertoumieh. Celui dont le public de 1812 répète surtout les refrains est Bertrand-Bénié, Fheureux auteur du Retour du Printemps: A'ici la sezoun de las flous ^ mais surtout des Regrets d'Estelle après le départ de Némorin :

Roussignoulés, ah! tayza vous!

Prada, per yéou siès pas pus bela.

Margarideta, parpaïous.

Charmas pas pus lous yols d'Estella.

Ay perdut moun beoù pastourel

Que faziè moun bounhur, pécaïre!

Ara seray couma Tagnel

Que lou loup y'a ravit sa mayre !

Il fit paraître cette romance au Véridique du 20 mai 1810, précédée d'une lettre au rédacteur, dans laquelle il disait : « Je m'indigne lorsque j'entends donner le nom avilissant de patois à un idiome dont l'accent est si doux, dont les expressions sont si vives, si pittoresques, et dans lequel nous avons d'ailleurs des poésies légères qui égalent les meilleures des français et des italiens. ))L.-J. Brunier en fit aussitôt une traduction en vers français. Bertrand le remer-

(1) Montpellier, 1813, 2« édition. — Sa fille a épousé Moquin, le premier lithographe établi à MontpeUier.

cia, — et ce fut la gloire. Hélas! il la voulut faire consacrer sur la scène, et il échoua platement. Autour de sa romance si fraîche et si naïve, il mit, en deux actes de prose et de vers, un sombre mélodrame, que Facteur Esse agrémenta de musique. Et sous le titre d' « opéra », Les Noces d'Estelle ou le Troubadour languedocien furent représentées au théâtre de Montpellier le 3 décembre 1811. Ce fut un c( four » mémorable. Et sans doute Bertrand avait ses raisons pour crier à la cabale : la polémique fort vive engagée pendant tout le mois dans le Véridique montre bien qu'il y eut complot. Mais à lire la brochure (1), qui contient pourtant un texte remanié et amélioré depuis la représentation (2), on est obligé de reconnaître que c'est la cabale qui avait raison.

Le théâtre est très suivi à Montpellier, sans être pourtant le divertissement unique. C'est qu'il est ouvert en permanence. On renouvelle, seulement, la troupe vers le début du mois de mai. Le 4 mai 1811 débute, avec un succès fou, M'"^ Rosalie Cardinal, première chanteuse et grand premier rôle (3) ; mais elle est tout de suite en rivalité aA^ec Mlle AHce Burgère, l'autre chanteuse; on les critique et on les loue ; on leur lance de petits vers et des couronnes. L'acteur Fleury, qui est en même temps directeur, les produit successivement dans un même rôle, pour entretenir la

(1) Montpellier, Jean Martel, 1812, in-8".

(2) Némorin ne paraissait d'abord qu'au 2'^ acte : dans la bro chure, il parait dès le 1"'\

(3) Voir pour tout ce qui concerne le théâtre en 1811 et 1812 les copieuses chroniques par lesquelles le rédacteur du Véridique est souvent heureux de remphr son papier.

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polémique et attirer le public. Les mêmes acteurs, exlraordiuairement souples et obéissants, sont h la fois chanteurs et comédiens. M"^^ Cardinal, après aA^oir chanté Bidon ou Armide, donne, en Aricie, la réplique à M™^ Laruette dans la Phèdre de Racine et joue, le lendemain, en travesti, un

La place de la Comédie et le Théâtre en 1820.— (Daprès un dessin reproduit dans le Recueil d'Albert Fabre: Montpellier; Portraits, Scènes historiques, Œuvres d'art, Monuments, tome 1" ). — A droite , l'ancien hôlel du Gouvernement. Au fond, la rue Richelieu, qui longe le théâtre, se prolonge jusqu'à l'entrée de la rue du Gouvernement. La place n'a été dégagée jusqu'à la rue des Étuves qu'en 1835.

rôle de jeune officier. Le Misanthrope^ les Précieuses ridicules, triomphe de Facteur Morel, le Dépit Amoureux sont du répertoire comme Fanchon la Vielleuse, et alternent avec le Richard de Grétry, la Vestale de Spontini, le Devin du Village de J.-J. Rousseau, la Cendrillon de G. -G. Etienne, qui est le gros succès de la saison. 11 y a des ballets. L'acteur Esse, véritable Protée, chante les barytons Martin,

danse dans les ballets, joue la comédie et môme la tragédie, écrit la musique des Noces d'Estelle...

Quelques vedettes renforcent parfois la troupe ordinaire: tel le ténor Jausserand, « notre compatriote ». Le soir du 28 mai 1811, ayant chanté Richard, il fut rappelé par la foule en délire : « N'oublions pas l'aimable surprise qu'il nous a causée lorsque, après nous avoir fait entendre une romance française, accompagné au piano par le jeune Chérubin Esse, il nous a chanté cette ancienne mais toujours aimable chanson languedocienne : Counouyssés la bela Lizeta.. .» Tel autre soir, c'est un amateur, le jeune peintre Jean-Jacques Reynes, qui se produit sur les planches. Depuis qu'il avait figuré Anacréon sur un char de carnaval, du haut duquel il chantait une cantate de Bertrand-Bénié, il ne rêvait que de théâtre : il débuta le 4 juillet 1811, dut son succès à une chanson patoise qu'il chanta; mais quand après son deuxième début le critique lui conseilla de «joindre aux talents qu'il tenait de la nature la perfection que le travail seul peut donner », il se découragea, et retourna à ses pinceaux.

Il y a, comme il convient, querelle entre le critique, trop méticuleux, et le directeur qui lui refuse son entrée gratuite au spectacle ; querelle entre l'acteur sifflé et le critique qu'il roue de coups : mais la police intervient et l'acteur doit faire des excuses publiques. Le bruit, pendant les représentations, est fréquent : on bavarde sans se gêner ; on n'écoute bien que les ballets et les pantomimes. C'est peut-être, explique le critique, que le public, auquel les sifflets sont interdits, manifeste par là son mécontentement. Le lundi est le jour populaire: «Il règne [ce soir là] une sorte de familiarité entre les acteurs et le public, et peu s'en faut, souvent, qu'il ne s'établisse une conversation entre les comédiens qui sont sur la scène et les spectateurs les plus voisins ». Le public, d'ailleurs, est difficile: « Nos Languedociens, accoutumés à entendre dans leurs cercles, ou leurs théâtres de[société, au miheu même des promenades pen-

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dant les belles soirées d'été, des voix pures, sonores et mélodieuses, s'accoiitiinieiit difficilement à des sons nasillards et contraints (1) ».

En 1812 la nouvelle troupe, malgré que M^^^^ Cardinal y demeure, n'a aucun succès ; il y a, contre le théâtre, une prévention injuste, dit le critique: un soir, une chanteuse reçoit — sur le ventre — des 4^ galeries, une couronne de gousses d'ail a pesant cinq quarts de livre », sous laquelle elle tombe évanouie (2). Le public délicat suit plus volontiers les concerts que donnent « MM. les amateurs de l'Athénée réunis à MM. les artistes de l'orchestre». La foule préfère le Cosmorama, oh l'on voit le Louvre, le Vésuve, Naples, c( une chute d'eau supérieurement rendue », et surtout les marionnettes « où l'on représente — fort mal — la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ (3).» Le gouvernement doit alors intervenir, et l'on essaie de sauver le théâtre par la transposition du procédé même qui soutient le monopole universitaire : de même que toute pension doit payer à l'Etat le Adngtième de ce qu'elle reçoit de ses élèves, « il sera perçu au profit du théâtre privilégié une redevance sur tout spectacle de pantomime, de figures, d'animaux, de joutes et de jeux, sur tous les cabinets de curiosité ains^ que sur les bals et concerts... Cette redevance sera du cinquième du produit brut des recettes, déduction faite du droit des pauvres... et seulement du dixième sur les bals et concerts qui sont permanents dans cette ville... » Ainsi décide (4) un arrêté préfectoral du 14 septembre 1812.

A cet abandon du théâtre correspond aussi un renouveau

(1) Véridique, 7 mai 1812.

(2) Vpridique, 18 octobre 1812.

(3| Véridiqiœ, 26 juillet 1812.

(4) Arch. dép. deTHérault, K, 29. Arrêtés du prélet, registre 11.

de la vie en plein air et des jeux. L'Esplanade est, à cause du voisinage de la Comédie, la promenade lapins fréquentée ; dans ses trois allées plantées de maronniers, garçons et filles, assis sur l'herbe jouent à la main chaude ; les Adeux parlent de la guerre; les mères patafigeow.

Mais ounze houras van piqua :

Las mèras, miech endourniidas, Cridoun a noslras manidas:

Fihasî se caoù enana (1)!

Le Peyrou est délaissé, à cause des dégâts que l'on y fit c( en des temps orageux» : on y avait dressé la guillotine. Le conseil municipal projette (2) d'y élever ^une statue à

4 i^ii^ifu^

LWrc de TriompJie et ses abords, d'après un dessin d'Anielin.

x\apoléon. Dans les faubourgs on joue aux boules et aux quilles ; le jeu de ballon qui est au bout de l'Esplanade réu-

(1) Cyrille Rigaud. Las Amours de Mounpeié.

(2) Arch. mun. de Montpellier, 5*^ registre des délibérations [n° 24, fo 76 : séance du 12 mai 1812.

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nit, raprès-diiier, la jeunesse de la ville et des environs (1). Tout à côté le conseil municipal encourage l'ouverture d'un manège (2). Les « Glievaliers du bois roulant » réapparaissent nombreux sur les pclKs cbomiiis de campagne pour s'y livrer au a noble jeu de mail. »

Les prés d'Arènes, la Font-Saint-Bertliomieu, la Font- Putanelle reçoivent, à la belle saison, les flots des pronn^neurs du dimanche. La jeunesse se presse à la foire de Pignan, et l'on y danse :

L'auboï, lou^tambourinet, Quias dessus una bouta, Jogoun un air poulidet...

On danse encore, l'hiver venu, dans les établissemeids « vulgairement connus sous le nom de lycée (3)... » oii les grisettes suivent les étudiants, pendant que leurs mères les croient à vêpres. La valse, qui est nouvelle, y fait fureur et étonne un peu :

Fan mioù que de dansa :

An puleoù Tair de nada,

dit Cyrille Rigaud (4) qui apparamment n'aime pas la valse. Le spectacle de la rue est toujours nouveau: on a a régler sa montre, à midi, sur la méridienne de l'Hôtel Saint- Gôme ; il y a toujours quelque exposition curieuse aux boutiques de la Comédie, chez Bignon le parfumeur, ou dans la Grand'Rue chez Fontanel le libraire ; et l'on se repose

(1) VérklUjue, 2 iiûn 1812.

(2) La «rue du Manège» où il se trouvait s'appelle maintenant rue Baudin.

\ (3) Belleval, Notice, p. 9.

(4) Cyrille Rigaud. Las amours de Mounj^eïé.

au café du Pavillon sur l'Esplanade, ou dans la Graiid'Rue au café Quet, célèbre par ses savoureuses limonades, mais qui se fait fermer pour un mois par arrêté du maire, le 14 octobre 1812, pour avoir donné à jouer à des jeux prohibés. AucarnaA^al, de joyeux cortèges s'en vont de la Grand'Rue à Boutonnet, donnant l'aubade, au passage, à toutes les « autorités ». Celui de 1811 comprenait les chars d'Apollon, de Bacchus et d'Esculape, ce dernier dans la forme de la barque àCaron. C'est le peintre J.-J. Ueynes qui les a dessinés; les masques chantaient des odes de Bertrand-Bénié, qui sont bien plates. En tête douze arlequins à pied et vingt mameluks à cheval escortaient un troubadour qui distribuait au peuple des chansons... (1).

La « Société » a ses réunions particulières. On compte à Montpellier plusieurs cercles (2) : «les économistes», où il n'y a qu'une chandelle par table de jeu ; la Triple Alliance oii l'on joue l'écarté; les Vrais Amis, ou les Troubadours: on s'y dispute sans cesse. « Mais au p'remir rang brille la Loge... Sous le nom philosophique de la Vraie Humanité, elle réunissait... tout ce que Montpellier offrait d'hommes recommandables et d'étrangers de distinction. » C'était, dit Candolle (3) « un espèce de cercle dans lequel on lisait les journaux politiques». Plusieurs sociétés particulières, formées de cinq ou six familles, se réunissent habituellement. Candolle fut reçu dans celle qu'on appelait le Salon et qui groupait plusieurs familles protestantes: Pomier, Blouquier, Levât, Bazille, Lichtenstein : on jouait au whist, on organisait des pique-nique, voire des bals, des comédies et des soupers. CandoUe, voulant rendre des poHtesses, offrit

(1) Véridique,26 février 1811.

(2) L'Ermite en province, tome IX, p. 10:^-10i Peut-être faut-il voir ici moins de vérité que d'ironie.

(3) Souvenirs, p. 226.

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un bal qu'il fixa, sans penser à mal, au 21 janvier ! Gela lui fit, dans la Société, une réputation détestable (1).

Il est temps de passer à l'étude de la vie publique, et de rechercher, parmi les Mont[)elliérains, quels sont les admiuistrateuis, et ce qu'ils font. Il y a 24 conseillers municipaux, choisis par l'Empereur parmi les candidats qu'a présentés le collège électoral. Ce sont des industriels, des négociants, de riches propriétaires, des juges, des professeurs (2). Quelques-uns ont servi dans les armées ou les tribunaux d'ancien régime ; beaucoup ont fait leurs débuts dans les conseils administratifs de la période révolutionnaire. Le maire est Louis Granier, négociant ; il a, en 1812, 54 ans ; il est marié, père de deux enfants, et passe pour jouir

(1) Souvenirs, p. 223-224.

(2) Liste des conseillers municipaux de 1812: de BoussairoUes père, conseiller à la Cour Impériale ; Frat, ancien négociant ; Farel, président du Tribunal de Commerce; de Plantade, propriétaire ; Poitevin du Bousquet, ancien capitaine du génie ; Isnard ; Bouchet; Bascou, négociant; Castelnau, négociant; Cambassédès, propriétaire ; Bestieu, commissionnaire; Cambis, propriétaire; Bosquat, propriétaire; Martin-Choisy, conseiller à la Cour Impériale ; Barthélémy, négociant ; de Masclary, ancien capitaine de cavalerie ; Coste-Fréj orgues, propriétaire ; Vigaroux, professeur à l'Ecole de Médecine ; Allut aîné, le plus riche propriétaire de la ville; Durand-Faj on, négociant ; Jean Hue, banquier ; Henri René, médecin; François Caslilhon, propriétaire; Martin-Portalès, négociant.

Il y a des notes fort précieuses sur chacun d'eux : âge, situation de famille et de fortune, opinions, etc., dans les listes deprésenf tation envoyées par le préfet au ministre de l'Intérieur : Arch. Nat. F^^ II, Hérault, cartons 3 et 4.

de 20.000 francs de revenu. «Excellent administrateur, dit le Préfet (1), zélé, vigilant, probe, impartial, doux par caractère, mais sévère lorsque le bien public l'exige. » Il est baron de l'Empire comme maire d'une «bonne ville». Le conseil municipal loue son activité et son désintéressement, alors que tant d'autres se font de la mairie un marchepied commode à leur ambition ; aussi lui vote-t-il, à l'unanimité 10.000 francs de frais de représentation (2), afin qu'il n'ait plus à «payer de sa poche.» Le premier adjoint est J.-B. Dupy, pépiniériste, « probe, honnête et doux (3). » Les deux autres sont Pierre Goste et Maurice Riban ; le premier, marchand de grains, est un « administrateur zélé, probe et intelligent. » Le second est colonel de la garde nationale et commandant de la garde d'honneur à pied. « Quoiqu'il soit encore jeune (32 ans), ses services constants dans la garde nationale et l'exercice de la police remontent au moins à dix années. Il a toujours été infatigable pour le service (4) . »

Parmi les employés municipaux, il faut citer au premier rang le receveur municipal, Desmazes, que l'on paie à tant pour cent des recettes qu'il fait. Puis, trois commissaires de police à 1500 francs plus un bel uniforme; il ont sous leurs ordres trois agents de police seulement, mais qui « remplissent bien leur devoir: leur activité et leur zèle préviennent les délits ou du moins les rendent très rares (5).» Il est

(1) Arch. Nat. F"' ii, Hérault 4. Liste des candidats proposés par le préfet comme maires et adjoints à la nomination de l'Empereur, 8 octobre 1812.

(2) Séance du 11 mai 1811, 5-^ registre des délibérations [n° 24], f» 42.

(3) Arch. Nat. F»'' n, Hérault 4.

(4) Ibîd.

(5) Arch. mun. de Montpellier, 5^ registre des délibérations [n° 24], f« 18.

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vrai que la garde nationale concourt obligatoirement — et gratuitement — à la sûreté publique: la ville, toutefois, lui fournit les corps de garde et les tambours, ces « tambours de ville » qui marchent aussi en t(Me des processions, et qui coûtent, en 1812, 756 francs. L'architecte de lavill(% payé 1000 francs, a sous ses ordres l'inspecteur de la voirie et celui de la boucherie, chacun à 600 francs, et deux gardefontaines à 400 francs. On donne 600 fraucs par an à Bestieu, directeur du musée, autant à Dani/y comme préposé à l'Observatoire, et à Cyrille Rigaud, qui est bibliothécaire de la ville. Enfin, avec les 3 agents de police, 6 appariteurs, 1 concierge et le trompette forment la « suite municipale » portant la livrée aux armes de Montpellier (1).

La mairie, c'est la maison d'Alco — aujourd'hui rue Fournarié n*" 3 — que la ville loue à M"*^' Garrette et Minguet, filles de Bonnier d'Alco (2) . Mais « l'administration y est logée d'une manière peu convenable et très incommode. » Aussi Adent-on d'acheter la maison de Belleval, sur la place de la Ganourgue, et en attendant que l'administration supérieure approuve cet achat — il faudra attendre jusqu'à 1816 — on loue la maison de Belleval (3) et l'on y installe les services municipaux à la fin de 1812. Ils y sont toujours.

Le principal souci du conseil municipal, c'est le budget. Les recettes ordinaires sont d'environ 376.000 francs, dont 320.000 proviennent de l'octroi, mis à ferme par bail du 1^^ janvier 1809. Le reste est fourni par les centimes addi-

(1) 5-^ Registre des déhbérations, f° 18.

(2) Grasset-Morel. Mo7îtpellier , ses sixains, ses îles et ses rues, p. 213.

(.3) Arch. munie, S*' registre des déli])érations [n» 24], séances au 18 avril et du 12 mai 1812.

fcionnels, la location des halles ancienne el nouvelle, la ferme du poids public, les amendes. Les dépenses ordinaires laissent un boni de 15.000 francs environ. Il faut 16.000 francs pour les frais d'administration ; le loyer de la maison d'Alco coûte 3.000 francs par an; l'Etat prélève 10 o/o sur le produit de l'octroi ; la compagnie de réserve du département absorbe obligatoirement 5 o/o des revenus ordinaires. Mais la grosse dépense est celle des hospices : 72.000 francs, et du bureau de bienfaisance ou Miséricorde qui se

La Poissonnerie, d'après im dessin d'Amelin. — Bâtie par Giral en n47' elle fut démolie en 1858. Son emplacement est occupé par la partie de la Halle neuve qui est en bordure de la rue Saint-Guilhem.

suffit à peine avec 14.000 francs, car tout augmente. Les réverbères coûtent 34.000 francs; la pompe à incendie, 1.500 seulement, et l'on remet le soin de l'améliorer « à un temps plus opportun. » L'entretien des halles, des promenades, de l'aqueduc et des égoûts est une lourde charge : mais on fait

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remarquer (1) que la « ville de Montpellier esl peul-cMre la seule qui ait des coiiduiles soulerraiiies di^sliiiéi^s à recevoir lesiuiinoudices decluique lUîiison. » L'I^^cole de di^ssiii coùlv 7.000 francs; il faut 800 francs pour les prix des rlèves du Lycée ; 1.800 francs pour rindenmité de logement des instituteurs; 4.000. à 800 francs par tête, pour celle des r\ curés et des 2 pasteurs. Mais il y a les dépenses extraordinaires: il faut payer en quatre annuités les 60.000 francs qu'a coûté l'achat du jardin Itier pour agrandir le Jardin des Plantes; il faut payer l'immeuble Belle val; il faut une loge de concierge au cimetière des protestants; il faut réserver quelque chose pour l'imprévu : le passage des conscrits ou la naissance du Roi de Rome. Puis on a des mécomptes : la halle neuve — la Halle aux Colonnes — affermée 13.800 francs, ne fait pas ses frais; marchands et acheteurs s'en détournent : l'opinion n'est pas encore habituée à la présence de ce marché à viande de boucherie sur l'emplacement d'un sanctuaire A^énéré ; il faut, d'après le rapport de l'architecte Donnât, accorder à l'adjudicataire un rabais de 50 pour cent (2). Pour avoir des ressources, on remanie les limites et le tarif de l'octroi (3); d'autant que le gouvernement exige de grosses réparations au Lycée afin qu'on y puisse loger 300 élèyes.

(1) Projet de budget pour 1811.

(2) Mlle Louise Guiraud a donné à ce sujet de précieux détails dans le journal VÉclairàn 27 février 1912.

(3) Arch mim., 5*^ registre des délibérations [n°24], f° 58: séance du 24 mars 1812. 6" registre des délibérations [n° :^5], f° 1 : séance du 12 mai 1812.

Le plus élevé en dignité des représentants de S. M. l'Empereur et Roi ou du gouvernement central, et centralisateur, à Montpellier, c'est le commandant de la 9^ division militaire, M. le baron de Chabot, général de division, l'un des commandants de la Légion d'honneur. C'est un poitevin — il est né à iNiort — sous-officier de 1789 qui signa, comme divisionnaire, la glorieuse capitulation de Mantoue, le 2 février 1797, à côté du général Bonaparte. Ce beau militaire de 55 ans épouse, le 12 mai 1812, Rosine Sales, fille du maire de Pézenas, qui est dans la fraîcheur de ses 19 ans. S. M. a signé au contrat ; les astronomes ayant annoncé que la planète Vénus paraîtrait dans son plus grand éclat le 11 mai, les poètes notent cette coïncidence et accordent leurs lyres :

D'un favori de Mars la brillante hyménée Dans celle qui rendra sa chaîne fortunée Montre à nos yeux Vénus plus belle que jamais.

Un autre évoque les « nymphes des rives de la Peyne », et «du Lez les naïades timides. » Mais le plus lyrique est Alexandre Soumet :

Chéri d'un monarque fameux, Fidèle époux, .guerrier fidèle, La faveur et l'hymen ont couronné vos vœux, Et vous êtes le plus heureux Comme Rosine est la plus belle (1).

Plus populaire encore est M. le baron Rarthélemi Noga-

1 \éndique, 21, 24, 26 mai 1812.

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ret, préfet de l'Hérault. Il est originaire de Marvejols en (jévaiidan et propriétaires Saint-Laiirent-d'Olt : mais il fut moutpelliérain dans sa jeunesse, alors que son père axad ici une charge de procureur dont la llévolution le priya. Il retrouva, étant iléputé de l'Areyron au Conseil des Cin([

La Pre/ec/wre' (d'après le dessin de Camaret, 3 livraison, plaiirlic II). — La fontaine a été transportée en 1884 au carrefour des rues Nationale et de la Loge.' L'arceau sous lequel commence la rue du Panier-Fleuri (aujourd hui Cambacérès) fut construit en 17o'2 pour relier l'hôtel de l lntendance à la maison de Grasset, dans laquelle on mit les bureaux; il fut démoli en 1 839 ; la maison appartenait alors au professeur LordaL

Cents, Taniitié et la protection de Cambacérès, ([ui le fit nommer préfet de l'Hérault dès la première promotion, le 12 ventôse an VIII. Il est un administrateur remarquable au gré du gouvernement impérial, qui multiplie en sa faveur les témoignages, publics ou confidentiels, de satisfaction (1), plus encore au gré de ses administrés. « Il con-

(1) Arch. nat. F"' ii , Hérault 3 , correspondance du préfet

naissait bien le pays, dit Gandolle (1) et était universellement aimé et estimé. » Il s'était marié à Montpellier, avec M^'e Louise de la Hoquette ; elle devint pour lui la meilleure des collaboratrices dans cette œuvre délicate d'apaisement, de rapprochement et de fusion des anciens partis qui fut ici l'œuvre essentielle de Nogaret. Cyrille Rigaud les chante l'un et l'autre dans ses vers (2). En 1819, à l'occasion de l'entérinement des lettres patentes qui lui maintiennent son titre de baron, le marquis de Forton premier président de la Cour Royale et le Procureur général se sentent obligés, dans leurs discours, de rendre « à cet ancien magistrat un témoignage éclatant de la sagesse de son administration (3)». Nogaret donne des fêtes, protège le théâtre, fait partie de toutes les sociétés saA^antes et collaboï c activement à leurs travaux, manifeste sa sollicitude pour les

avec le ministre de rintérieur. — Légion d'honneur, noblesse impériale, etc.

(l ) Souvenirs, p. 245.

(2) Poésies diverses, Montpellier. 1821, in-16; p. 69: Couplets à M. Barthélenii Nogaret, premier préfet du département de THérault, le jour de sa fête :

Aux africains sur l'abstinence Le Saint prodiguant ses leçons Les fit jeûner: en récompense Il les régala de sermons.

Le nôtre entend mieux son affaire Et prend, s'il veut nous convertir, Une bonne table pour chaire Et pour son texte, le plaisir.

P. 72 : A M™" Louise Nogaret, épouse de M. le Préfet de l'Hérault, pour sa fête (la Saint-Louis) :

Il combattit les infidèles,

Et vous n'en trouverez jamais!

(3) Bibl. de la ville de Montpellier, manuscrit Desmazes: Continuation du Petit Thalamus, p. 192.

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victimes des accidents (1) . fait vacciaer sou fils unique et publie le résultat de l'opération (2) afin d'encourager par son exemple à cette médication nouvelle et encore un peu effrayante.

Ses collaborateurs immédiats, les conseillers de préfecture André Verdier, Paul aîné, Cléniens, sont des niontpelliéraius ; ce sont enx qui le suppléent quand il est en congé ou en tournée. Surtout il profite de la précieuse expérience du secrétaire général Jacques-André Bouge tte, qui collabore avec l'administration centrale depuis cinquante-deux ans, ayant été secrétaire des Syndics de la province de 1760 à 1790, et occupant l'emploi de secrétaire général depuis la création du département. Un autre montpelliérain, Agénor AUut, sous-préfet de l'arrondissement de Montpellier, lui est d un moindre secours, car il manque d'expérience, un peu d'intelligence aussi ; son principal mérite est d'être le fils d'AUut aîné, le riche, par lequel, à l'occasion, on le fait suppléer (3).

Le premier président de la Cour Impériale, le baron Henri Duveyrier, est un avocat parisien, qui, après avoir eu quelques déboires dans la diplomatie de la RéAolution, s'enrichit en spéculant sur les biens nationaux de France et d'Italie, puis fut tribun, puis, après la suppression du ïri-

(1) Arch. dép. de l'Hérault, M*», 996 : minute de la lettre du préfet au maire de Montpellier, 28 août 1811, sur le déplorable sort d'un homme qui s'est tué par accident d'un coup de fusil. — Autre du 24 février 1812, pour s'intéresser à la famille d'un pauvre ouvrier maçon qui est tombé d'un toit.

(2) Véridique , 30 décembre 1810: « M. Nogaret, préfet de l'Hérault, etc., vient défaire vacciner son fils unique, âgé de trois ans. L'opération a très bien réussi ; plusieurs pustules vacciniques se sont manifestées, et l'enfant se trouve garanti des atteintes de la petite vérole. »

(3) Arch. dép. de l'Hérault, K. 29, registre 11 : arrêté préfectoral du 25 janvier 1812.

bunat, fut solennellement installé le 1^^ juillet 1811, par le sénateur comte BerthoUet, à la tète de notre Cour d'appel. Sans perdre le contact avec Paris, il s'installe pourtant à Montpellier ; il est inscrit parmi les Pénitents Blancs, qui s'empressent d'en faire Fun de leurs syndics. Son fils aîné débute au théâtre, à Montpellier, en faisant représenter, au printemps de 1811, un à-propos en vers : La naissance du fils de Charlemagne, qui célèbre la naissance du Roi de Rome : il prélude ainsi à la gloire qu'il acquit plus tard par une longue et fructueuse collaboration avec M. Scribe sous le nom de Mêles ville. M. le Premier Président jouit d'un prestige mérité ; dans sa mercuriale de rentrée, le 3 novembre 1812, il fait le parallèle de l'ancienne et de la nouvelle magistrature : « Dans le tableau du parfait magistrat qu'il présente, les spectateurs ont reconnu Fauguste chef de la magistrature et, plein de l'impression qu'avait faite sa màle éloquence, chacun disait: En peignant le A^rai magistrat, l'orateur s'est peint lui-même (1) ». Le procureur général Jean Fabre est de Florensac, allié à plusieurs familles nobles du pays, mais ancien juge au district de Béziers pendant la Révolution. Lui aussi est pénitent blanc. La composition de la Cour Impériale est un chef-d'œuvre de politique : deux présidents de chambre sur trois, Boussairolles père et Juin de Siran ; la plupart des conseillers, parmi lesquels Barthès baron de Montfort, Farjon, Clauzel, Duvern, Sicard, Rey-Pailhade, proAdennent de l'ancienne magistrature: Parlement, Cour des Aides, présidial ou sénéchaussée; au contraire le Parquet, avocats généraux et substituts, est recruté, à une exception près, parmi les juges de l'époque révolutionnaire. Et tous sont du pays ; les plus lointains sont les substituts, qui ont été pris dans les

(1) Véridique, 8 novembre 1812.

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cours criminelles des départements du ressort ; celui qui vint de la cour criniiiu^lie de l'Aveyroii était Fuîddès (1).

Montpelliéraiiis aussi les chefs des gi'ands sc^rvices l'injuiciers du département: Despous, qui est recmeui' i2,éiiéral, Poitevin qui est payeur du trésor, Tesses qui vient de succéder à son père comme directeur des contributions directes.

Des fonctionnaires pris dans le pays; les grands chefs : général, préfet, premier président, recteur, évèque, qui sont du dehors, vite séduits, gagnés, conquis, naturalisés sans pour cela cesser de mériter la confiance du gouvernement central : c'est pour Montpellier et pour l'Empire une bonne fortune. Sauf quelques changements dans la richesse de quelques particuliers ; à part un sensible déplacement d'influence en faveur de la bourgeoisie riche, la ville peut aA^oir l'illusion de se retrouver, dans un cadre national mieux ajusté, à peu près telle qu'elle était avant la crise, ou au moins de continuer désormais son développement selon le rythme traditionnel. Aussi l'esprit public y est- il excellent: tous les rapports du préfet (2) le constatent. La joie, l'enthousiasme qui ont accueilli en 1810 le mariage de l'Empereur avec Marie-Louise, et, plus récemment, la naissance du Roi de Rome le prouvent encore mieux. Le

(1) Chauvet, président du Tribunal de instance, et Peytal, procureur impérial, sont aussi du pays. Le préfet, dans son rapport au ministre (Arch. Nat. F'M, 3645^) du 11 septembre 1807 leur reconnaît du talent, mais peu d'influence. Les trois juges de paix sont alors trois vieillards : Philippe Bousquet, Claude Viel et Pierre Montels ; ce dernier est sourd, ce qui n'empêche point « qu'il fasse usage de ses talents ».

(2) Arch. Nat. F^^ m, Hérault, 9, 12, 14. — F7 3678^

Véridique déborde, à ces deux dates, d'adresses, de compterendus des réjouissances, devers lyriques, naïfs et touchants. Mais il y a, juste en ce milieu de l'année dSll, un changement notable. Les fêtes du mois de juin, pour le baptême du Roi de Rome n'ont plus la même spontanéité ; le peuple, sans doute, prend sa part des jeux qu'on lui offre ; il danse, chante, boit et se presse à la représentation gratuite ; il s'amuse, il ne c( manifeste » pas, comme il l'avait fait l'année précédente, et encore au mois de mars. Quelles peuvent être les causes de ce changement, de cette désaffection qui commence?

Le peuple de Montpellier, qui est très religieux, est vivement ému par la querelle entre le Pape et l'Empereur, qui est alors à l'état aigu. On prie pour le Pape; on fait secrètement une neuvaine à son intention (1). L'imprimeur Auguste Ricard imprime et laisse colporter la brochure contenant les prières, sous ce titre : Prières en Vhonneur de Saint-Pierre-aux-Liens . Ricard était le meilleur imprimeur de la ville ; il démontra, dans son interrogatoire, qu'il n'avait enfreint aucun règlement; le maire et le préfet lui étaient favorables : il n'en fut pas moins rudement frappé. L'arrêté ministériel du 9 juillet 1811, qui applique dans le département de l'Hérault le décret impérial sur la réduction du nombre des imprimeurs, ne le comprend ni parmi ceux que Ton conserve, ni parmi ceux que l'on tolère à titre viager. Ricard vendit son matériel à l'un de ces derniers, Bonnaricq, qui, soupçonné d'être personne interposée, vit son imprimerie aussitôt fermée et mise sous scellés (2).

(1) Manuscrit Soulier, à l'année 1813. Les textes allégués plus loin montre que la neuvaine est bien de 1811.

(2) Arch. dép. de l'Hérault, T, Imprimerie. — Limprimerie d'Auguste Ricard fut réouverte en 1814, pendant la première Restauration, et devint, à titre de compensation, l'imprimerie de la Préfecture. Elle l'est encore aujourd'hui.

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La coiiscriplioii. l'appel anticipé des classes, la sévérité h l'égard des réfractaires expliquent mieux encore l'inquiétude nouvelle des Montpelliérains. Cyrille Rigaud chante ainsi les plaisirs de la campagne (1) :

Je n'y lis point, dans une affiche, Que TEtat veut bien emprunter L'enfant du pauvre et l'or du riche Peu curieux de les prêter.

Le tambour ni la renommée En ces lieux n'annoncent jamais Après le plus brillant succès Un recrutement pour l'armée.

Or ce n'est plus seulement l'or, c'est aussi les enfants des riches que l'Etat commence h emprunter. Le proviseur du Lycée reçoit fréquemment et doit transmettre aux parents de ses élèves les propositions de l'Empereur, qui demande des jeunes gens pour être de suite sous- officiers (2). En 1812 «l'affection particulière» de S. M. abaisse à 17 ans révolus l'âge suffisant pour obtenir ce grade (3). Or le 13 août 1811, à la distribution des prix, où l'usage veut que l'on entende la lecture de quelques traA^aux des meilleurs élèves, Stiévenart, pensionnaire du Lycée, lit un poème dédié au Roi de Rome:

Sous ton empire heureux Mars a perdu ses droits, La paix, la douce paix fait entendre sa voix.

(1) Poésies diverses, p. 74.

(2) Le proviseur use, pour ce recrutement, de la publicité du \éridique, notamment le 29 novembre 1810, les 19 septembre et 20 octobre 1811.

(3) Appel du proviseur Sordes, faisant fonction d'inspecteur d'Académie, inséré au Véridique du 20 juillet 1812.

Et rélève Salvador, de la pension Guillauiiiiii, déclame « une ode au génie, imitée de Lebrun » :

Les fougueux enfants de Bellone S'élançant au sein des horreurs Parent leur front d'une couronne Que souillent le sang et les pleurs.

Lorsqu'on voit les villes en cendres, Les murs sous l'herbe languissmts.

Des Césars et des rXlexandres On se souvient en frémissant.

Mais lorsque du tendre Virgile Ou du poète de Sicile On lit les écrits gracieux, Alors, pénétré de leurs cha mes.

L'homme sensible senties larmes Couler doucement de ses yeux.

Et le Véridique publie ces vers (1) , et d'autres encore où le Roi de Rome sert de prétexte à d'autres manifestations pacifiques, et jusqu'à l'évocation du bon roi Honri (2). Gela ne porte pas bonheur au Véridique. Le décret du 12 septembre 1811 a décidé que désormais les annonces formeront un journal séparé : comment remplir les quatre pages et retenir les abonnés ? L'avocat Rrunier devenu suspect (3) doit abandonner le journal , auquel « les occupations de son état » ne lui permettent plus de collaborer (4) .

Autre cause de trouble: la disette. Montpellier ne souf-

(1) N° du 20 août 1811.

(2) Véridique, 9 juin 181L

(3) N'est-ce point lui qui, avec P. Sarrant, autre «ami du Sacré Vallon » publie en 1814, chez Tournel, Le premier avril 1814, ou le Retour des Bourbons, comédie-vaudeville en un acte ?

(4) yérirfi^Me, 9 janvier 1812.

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fiaif guoiv (lu blocus conlsncnîal. v\ so pl;rii;iinil scMilcMiicnt des droits réunis, (]ui foiulaioid la cl la riiculalioii

des vins et eaiix-de-vie plus diflleiles. Mais la l'éeolle do 1811 a été déplorable; au conrniei)e(MU(Md de 1812 \c blé manque partout, et la création, ])ar ordre, d'un bout à l'autre de l'Empire, des soupes à bon marché — soupes à la Rumfort du nom du savant qui en donna la foi'mule — augmente encore la panique. Pour 2.996 soupes quotidiennes distribuées aux pauvres dans le canton de Montpellier, il fallait 6.741 francs par mois: on vote des centimes extraordinaires. Un comité formé du maire, du curé de Saint-Denis, de Martin-Choisy, président de la Miséricorde, de MM. de Masclary et Fandin-Saint-Hippolyte, est nommé par le préfet pour organiser la distribution (1). Le bruit court en ville que le maire a autorisé les boulangers à mêler au pain de la farine de maïs: le maire s'empresse de démentir ce bruit; on a seulement fait des expériences ; c( cette mesure , qui pourrait devenir utile dans d'autres circonstances, ne l'est pas en ce moment (2) ». Cependant un marché aux grains et aux farines est établi sur la place Saint-Côme; il a lieu tous les mercredis à 8 heures; l'adjoint Riban y préside; pendant la première heure peuvent seuls acheter les boulangers de la ville et les habitants pourtour seule consommation particulière (3). Le préfet fixe par arrêté le prix maximum des grains... Mais avec l'été et une récolte meilleure, la disette disparaît : ce maximum préfectoral est supprimé dès le mois de juin ; la distribution des soupes à la Pumifort cesse dès le 1^^ juillet On comprend que le comte de Las Cases, dans sa tournée

(1) Arch. dcp de l'Hérault, K, 20, registre 11. Arrêtés du pré fet des 4 et 10 avril 1812.

(2) Véridique, 5 avril 1812, lettre du maire au rédacteur.

(3) Véridique, 27 mai 1812.

d inspection de 1812, trouve qu'à Montpellier le peuple est grossier, mal disposé et difficile à gouverner (1). Ce peuple pourtant ne demande qu'à continuer à vivre paisiblement. Il a appris, en juillet, la guerre qui commence avec la Russie , par de copieux suppléments du Véridique qui contiennent les pièces officielles des négociations récentes^ et les trois premiers bulletins de la Grande Armée ; et il reprend confiance. Il célèbre avec l'allégresse coutiimière, par les illuminations, la procession et les danses, la fête du 15 août. Il approuve le mandement par lequel son évêque, au commencement d'octobre, célèbre (( les glorieux efforts de notre invicible empereur, repoussant jusqu'au fond du Nord une puissance formidable, et opposant une digue insurmontable à ce torrent dévastateur (2) ». Il écoute avec joie et il reprend au refrain les premières chansons de Gaussinel. Il a peu de nouvelles de la guerre : on a lu, au Véridique du 6 décembre, le 28' Bulletin de la Grande Armée, daté de Smolensk le 11 novembre : insignifiant, et assurant que « la santé de l'Empereur n'a jamais été meilleure ». On se presse donc au théâtre, le 15 décembre, pour les adieux de Mme Cardinal ; on va chez Fontanel, à la Grand'Rue, choisir les « étrennes mignonnes » de l'année : le Gentil Troubadour, les Etrennes de Cythère, la vue de Moscou prise du Kremlin, le portrait de Rastopchine, la « gravure allégorique représentant S. M. l'Empereur sous l'emblème du soleil ; dans cette allégorie, la tête de S. M. I. et R. est placée au milieu du disque du soleil ; ce disque passe sur l'arc-en-ciel où se ferme le nom de Marie-Louise, et auprès brille une constel-

(1) Pli. GoNNARD. Les impressions du comte de Las Cases sur l'Empire français en 1812. ~ lievue cV Insloire moderne et contemporaine, tome VIII [1906-1907], p. 360.

(2 Véridique, 6 octobre 1812.

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la lion où paraît celui du Roi de Rome » ; sous verre et avec cadre dore, « prix de Paris : 10 iVuiics (1) )).

Et le 24 décembre c'est l allreuse nouvelle : le Véridique publie le 29' Rulletin de la Grande Armée, l'iiorrible et douloureux récit de la défaite et du désastre : u J usqu'au G novembre, le temps a été parlait et le mouvement de l'armée s'est exécuté avec le plus grand succès. Le froid a

commencé le 7 Cette armée, si belle le 6, était bien

différente le 14... et il fallait marcher... pour ne pas être tournés... Les cosaques, cette misérable cavalerie... redoutable à la faveur des circonstances. Le duc d'Elchingen... Cependant l'ennemi occupait tous les passages de la Bérésma... Ces braves cuirassiers... 6000 prisonniers, 2 drapeaux et 6 pièces de canon tombèrent en notre pouvoir... Le lendemain 29, nous restâmes sur le champ de bataille... Dire que l'armée a besoin de rétablir sa discipline, de se refaire, c'est le résultat de l'exposé qui vient d'être fait... Dans tous ces mouvements l'Empereur a toujours marché au milieu de sa garde... La santé de l'Empereur n'a jamais été meilleure ». On s'étonne, on s'émeut, on pleure. On pense aux Montpelliérains qui étaient à la Bérésina. Il y avait le général Claparède ; à la tête de ce qui lui restait de sa division polonaise, il escortait les voitures de l'Empereur. Berthier lui écrit le 27 novembre : « S. M. me charge de vous faire connaître, général, qu'elle a besoin de vous ». Il accourt, il protège le pont de Studianska sur la rive droite ; il y est blessé. Ces 6000 prisonniers, ces 2 drapeaux, ces 6 pièces de canon, cette « victoire de la Bérésina» dont parle le 29^ Bulletin, c'est son œuvre (2). Pendant que Claparède combattait auprès du pont, les 400

(1) Véridique, 20 décembre 1812.

(2) Claparède, né à Gignac en 1770 , mort à Montpellier en 1842. — Lieutenant Mestre. Le général Claparède, sa vie militaire, ses campagyies, d'après des documents inédits. Paris Dupont, 1899, in-12.

pontonniers d'Eblé travaillaient nus dans la rivière. Des deux seuls qui survécurent, l'un était de Montpellier, le sergent Pierre-Paulin Lazuttes ; il fut nommé lieutenant en 1813, et vint, tout perclus, après la chute de l'Empire, achever sa vie au café Bourbon, près du Palais, où il mourut en 1837 (i).

Mais passé le premier émoi, l'on se reprend; l'on relit ce Bulletin, et l'on y trouve, parmi le poignant récit de la retraite, tant de traits par lesquels on voit que le rédacteur, sans rien diminuer du désastre, a voulu pourtant relever les courages abattus et ressusciter l'espérance. Et l'on s'informe : que peut-on faire pour aider l'Empereur, dont on a appris avec soulagement le retour dans sa capitale ? Si loin, aux extrémités de l'Empire, mal et lardivement instruits, les montpelliérains ne savent pas se qu'il convient de faire pour manifester leurs sentiments, pour donner carrière à leur élan patriotique. Que fait-on ailleurs ? Que fait Paris ? Paris équipe et monte à ses frais des cavaliers: Montpellier fera comme Paris. Dans sa séance extraordinaire du 23 janvier 1813, le conseil municipal, à l'unanimité, par acclamation (2), offre vingt chasseurs montés et équipés aux frais de la ville, « pour concourir^ Sire, à reparer les pertes que la rigueur prématurée de la saison a fait éprouver à votre armée victorieuse... ». Car on ne veut plus croire à la défaite. Et tous signent l'adresse à TEmpereur, même les adjoints que la loi exclut des séances, mais qu'on a admis ce jour-là tout exprès.

(1) Marches de l'Est, 3= année (1910-1911), p. 33G-345: Les survivants delà Bérésina, documents publiés par le capitaine Sautai.

(2) Délibérations, Reg. 25, f» 3.

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Et la vie continue, car il faut bien vivre, et la besogne ne manque pas. Le contingent de 1813 est parti ; la garde d'honneur s'organise. Et ce sont les grands travaux qu'il faut mener à bien : le gouvernement insiste (décret du 15 novembre 1812) pour l'agrandissement du Lycée et 1 aménagement des bureaux de l'Académie. On entreprend la percée de la rue des Etuves sur la rue du Gouvernement, et de la rue des Grenadiers sur le boulevard. On achève l'installation de la maison centrale à l'ancien couvent des Ursulines, et de la gendarmerie dans la partie nord de l'ancien hôpital Saint -Louis (1). Cependant Nogaret, écrasé par la besogne des six derniers mois, est malade, demande un congé, et offre sa démission. Le général Chabot songe au divorce. Bertrand-Bénié corrige son Estelle et pcurfend ses détracteurs dans de virulentes satires. L'évêque Fournier se débat entre le nouveau Concordat de Fontainebleau et les « purs », les anti-concordataires de son diocèse. Et Benoît Gaussinel recommence à chanter. Et Bougette fils succède à son vieux père comme secrétaire général du département. Sa nomination par S. M. est datée du 29 août 1813 et de Dresde (2). Car avec la belle saison la victoire est revenue, « forçant nos ennemis à désirer la paix », dit le préfet dans sa demande de congé. Et l'on sent bien que tout le monde la désire, pourvu qu'elle soit glorieuse : mais on ne peut douter qu'elle le soit...

C'est la vie de Montpellier qui continue selon le rythme

(1) Actuellement caserne Mathieu-Dumas.

(2) Arch. Nat. F^^ ii, Hérault 5.

accoutumé, avec cet entrain mesuré, cet optimisme un peu fataliste, cette allégresse souriante, cette façon de goûter la douceur de l'heure — aïci biscan pas ! — qui sont les fruits de notre ciel et de notre climat, et comme la marque de notre race ; — et sans trop de souci du lendemain — de ce lendemain qui sera la crise et le déchirement de

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