L'UNIVERSITE DE MONTPELLIER
(1200-1400) par E.-Ch. BABUT
Mesdames^ Messieurs,
La Société des Amis de notre Université m'a fait honneur et nra fait plaisir en m'invitant à vous parler de Jios origines scolaires, et je tiens à l'en remercier. Je lui dois de parler ce soir devant un auditoire imposant dont l'indulgence m'est assurée, puisqu'il n'est composé que d'amis, associés ou non, de l'Université à laquelle j'appartiens. Je lui dois surtout d'avoir étudié de plus près que je n'aurais fait le beau sujet qu'elle m'avait désigné. A vrai dire, c'est un sujet sévère, car dans les pièces notariées qui sont presque nos seuls documents, si l'on voit bien revivre des groupes, on ne voit jamais apparaître aucune personnalité; il faut vous prévenir que votre patience va être mise à l'épreuve. C'est pourtant un beau sujet. L'histoire des Universités tient à celle du savoir et de la curiosité humaine pendant de longs siècles, et Montpellier est l'une des trois ou quatre Universités de l'Europe dont les origines remontent le plus haut, dont l'histoire première est le plus instructive, et dont la constitution présentait le plus de caractères originaux. Enfin mon sujet a ceci pour lui qu'il est beaucoup moins rebattu qu'on ne pourrait croire. Non que je veuille diminuer le mérite des érudits qui l'ont étudiée, et nommément de Jean Astruc, qui est l'une des gloires de Montpellier, et de M. Germain, le très respectable savant dont plusieurs de mes auditeurs se souviennent encore. Mais tout bon étudiant d'aujourd'hui,
grâce aux recherches érudites qui ont été faites sur les Universités depuis 1885 et dont l'initiateur a été le P. Denifle, pourait rectifier sur bien des points et surtout élargir les travaux de M. Germain. Il y a eu, du XIII'' au XV' siècle, des Universités dans toute l'Europe; il s'est fait entre elles de constants échanges d'hommes et de livres, et les statuts aussi ont voyagé de l'une à l'autre. La constitution de chacune de ces républiques, ou mieux de ces syndicats scolaires est imitée de la constitution de quelque autre, et pour bien entendre l'histoire d'une Université quelconque, il faut connaître au moins les principales Universités, au moins Paris et Bologne. Si nos écoles de médecine le cèdent à peine en antiquité aux écoles de ces deux métropoles universitaires, leur histoire corporative ne s'explique que par l'influence du type universitaire parisien, et notre Faculté de Droit est une fille authentique et reconnue de Bologne.
Peut-être croyiez-vous, en entrant ici, que les origines de notre Université pouvaient se résumer d'un mot. Il y a derrière moi une plaque de marbre, et au-dessus de cette tribune un panneau décoratif, qui commémorent le VP centenaire, célébré en 1890 avec une année de retard, de la bulle de fondation de notre Université. N'est-ce pas à la date de cette bulle, le 1^' octobre 1289, que l'Université de Montpellier est née, et son fondateur n'est-il pas le pape Nicolas IV, comme le fondateur de Toulouse fut Grégoire IX ? — Les choses se sont passées moins simplement et il y avait une part d'erreur dans la célébration du centenaire. Dans l'histoire de nos écoles de Médecine, qui étaient déjà vieilles en 1289, la Bulle est comme si elle n'existait pas. Et si nos écoles de Droit ont dû beaucoup à la Bulle, elles existaient bien auparavant et déjà même leurs maîtres formaient une université. On peut prévoir par là que notre histoire universitaire est complexe. Rien que de parler de l'Université de Montpellier est une
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eneui'. Montpellier n'a pas eu une Université, elle en a eu deux, je dis deux- en même temps, et elle a pensé en avoir trois. C'est en quoi elle a été, si vous voulez, la ville la pius universitaire de France.
Ceci demande cpielque coninienlaire, et vous coin prend qu'avant de parler successivemeid de nos Irois groupes d'écoles, Médecine, Droit et Arts libéraux, je commence par dire ou rappeler en quelques mots ce qu'était une Université au moyen âge.
Pour comprendre ce qu'était une Université du xiir' siècle (c'est surtout du xiir siècle que j'ai à parler), il faut commencer par oublier tout ce que l'on sait des Universités modernes. Ce mot d'Université nous fait imaginer un grand édifice où des professeurs nommés et appointés par FEtat enseignent chacun une spécialité. Rien de tout cela n'existait au xiii^ siècle. Il n'y avait pas de bâtiment commun: chaque maître enseignait dans une salle à lui, ou louée à ses frais. Pas de nominations faites par l'Etat ou le seigneur: tous les enseignements étaient donnés, comme l'est aujourd'hui l'enseignement de la danse, par des maîtres privés. Pas de traitements : un maître vivait des salaires que lui payaient ses étudiants. Pas de spécialisation: on enseignait toute la Médecine ou tout le Droit; chaque élève était inscrit chez un maître et chez un seul; et le maître enseignait seul dans son école, à moins qu'il ne fût assisté d'un ou plusieurs apprentis-maîtres, de ces élèves déjà exercés qu'on appelait des bacheliers. Pour le dire en passant, cette fonction de l'apprenti-maître est l'origine de notre baccalauréat, qui devrait s'appeler le baccalariat.
La réunion de toutes les écoles privées d'une ville, par exemple Orléans ou Paris, n'était pas appelée l'Université, mais le Studium de cette ville. Or il est impor-
tant de remarquer que les divers studia de l'Europe se divisent par leur origine en deux classes-.
Dans tout le Nord de l'Europe, le clergé a joui, depuis répoque carolingienne, d'un monopole de fait du savoir et de l'enseignement. Toutes les écoles importantes du temps de Gharlemagne et des quatre siècles qui ont suivi ont été des écoles d'évêchés, ou parfois d'abbayes. C'est de l'enseignement épiscopal que sont sortis les studia du Nord, et notamment le studium de Paris qui a été, à part l'Italie et l'Espagne, le type de tous les autres. Le chef de l'école épiscopale ou écolâtre était partout un chanoine; à Paris, c'était le chanoine chancelier de l'église de Paris. Cet écolâtre était, peut-être depuis l'origine, assisté de maîtres de son choix, qui enseignaient sous sa surveillance dans les salles du chapitre. Or au début du xii^ siècle, les écoliers devinrent si nombreux que le cloître Notre- Dame ne suffit plus à les contenir, et que la fiction de l'école épiscopale unique ne put être maintenue. L'écolâtre-chancelier dut donner licence d'enseigner à des clercs qui tinrent école d'abord dans le voisinage immédiat de la cathédrale, puis sur le Petit-Pont, puis sur la rive gauche dans la rue du Fouarre, et bientôt même par delà.
Ces maîtres privés parvinrent, avec le temps, à s'émanciper de la tutelle du chancelier ou de l'évêque. Mais leurs écoles restèrent tout ecclésiastiques. A Paris, à Oxford ou à Prague, la licence n'était délivrée qu'à des clercs, et les écoliers même étaient tous tonsurés et jouissaient du privilège de clergie. — Observons que la licence ecclésiastique, délivrée par les écolâtres d'évêchés, est l'origine de toutes nos licences modernes.
L'origine des studia du Midi est tout autre. Ici, et surtout en Italie, il y a toujours eu, depuis l'Empire romain, un savoir et un enseignement laïques des Arts libéraux, c'est-à-dire des Lettres et des Sciences. C'est de cet ensei-
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giiemeiit laïque que sont sorties, au commencement du xii^ siècle, les fameuses écoles de Droit de Bologne. Les maîtres de droit civil bolonais étaient des laïques, le plus souvent mariés, qui n'étaient tenus en raison de leur profession à aucune sujétion particulière envers leur évêque.
Voilà donc entre les studia une première différence qui tient à leur origine : ceux de France, d'Allemagne, d'Angleterre sont ecclésiastiques, ceux d'Italie sont laïques. Une autre différence tient à leur développement : les uns, comme Reims ou Nîmes, sont restés obscurs et n'ont attiré d'élèves que de leurs environs immédiats: on les appelait studia particuliers. Les autres sont devenus célèbres, internationaux. Internationaux comme nos Universités modernes ne le seront jamais; car il y avait alors, dans toute la chrétienté d'Occident, une seule et même langue scolaire qui était le latin. Ceux-ci ont été appelés studia généraux. Tels furent, par excellence, Salerne, Bologne, Paris, Montpellier. La notion du studium générale s'est précisée au xiii*^ siècle, quand la licence, et le doctorat qui n'en fut longtemps que le complément, furent partout devenus de véritctbles degrés universitaires. La licence ne conférait primitivement que le droit d'enseigner dans le studium même où l'on l'avait obtenue. Mais les diplômes délivrés par les sludia célèbres furent partout admis et recherchés. Quand on était maître en Théologie de Paris ou docteur en Droit de Bologne, on pouvait, en règle générale, enseigner n'importe où, en Sicile, en Pologne, en Angleterre. Ce (jiii caractérise le studium générale, c'est que sa licencia docendi est une licencia ubique docendi.
Or cette valeur universelle du diplôme, il y a des studia qui l'ont conquise d'eux-mêmes, par leur propre célébrité; ainsi Paris pour la Théologie, Bologne pour les deux Droits, Angers et Orléans pour le Droit civil. Les autres studia
ont dû leur universalité à des privilèges pontificaux (1): le type de ces studia généraux institués par bulle, c'est Toulouse. L'article essentiel de toute bulle de fondation était la garantie, donnée aux gradués d'un stuclium, (jue leurs degrés seraient reconnus et leur conféreraient le droit d'enseigner dans tout le monde catholique. Nous aurons aussi à voir si le studiiim de Montpellier a été générale en vertu de la coutume ou en vertu d'une bulle, et nous verrons qu'il a été l'un et l'autre.
Un studium générale, c'était à peu près ce que nous appelons une Université. Mais alors, d'où vient notre terme d'Université, et que voulait dire au moyen âge Universitas ? Le mot, qui était synonyme de collège ou de corporation, désignait une collectivité constituée. Il s'appliquait en particulier aux corporations de métier, ou, comme nous disons, aux syndicats professionnels. Les maîtres ou les étudiants d'une même ville, en effet, trouvèrent avantage à se syndiquer, comme les drapiers ou les orfèvres, pour la défense de leurs intérêts communs. Leurs syndicats ne s'appelèrent pas Université tout court, ce qui n'aurait rien voulu dire, mais université des Maîtres, comme à Paris, ou université des Ecoliers, comme à Bologne. Ils auraient aussi bien pu être désignés par le mot de collegium, et tel était en effet, à Bologne, le nom de la corporation des maîtres. L'Université était si bien une corporation professionnelle qu'à Florence, où existait une commission municipale des Approbateurs des statuts de métiers, les statuts dt l'Université devaient être soumis à cette commission comme les statuts des foulons ou des changeurs.
(1) On pouvait négliger ici les Studia dits généraux qui ont dû leur généralité à des privilèges de souverains laïques : la licence délivrée dans ces Studia n'était valable que dans les limites d'un état.
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Pourquoi les maîtres se sont syndiqués, nous le voyons très bien. Dans les Studia du Nord comme Paris, ils se sont ligués d'abord contre l'autorité épiscopale. Le chancelier de l'église de Paris prétendait donner et retirer à son gré la licence, c'est-à-dire le droit d'enseigner. L'objectif principal de l'université des maîtres parisiens a été pendant longtemps d'arracher au chancelier, soutenu par révêque, la disposition de la licence. Ils y ont complètement réussi, grâce à des décisions souveraines du pape; à la fin du xiir siècle, à Paris, l'évêque est censé octroyer la licence, mais il ne l'octroie que sur présentation des maîtres, tout comme aujourd'hui le ministre signe des diplômes qui sont en réalité accordés ou refusés par des jurys de professeurs.
Les maîtres ont eu d'ailleurs, dans tous les studia, des intérêts communs à défendre: ils se sont prêtés un mutuel appui contre les concurrents déloyaux et surtout contre les mauvais clients, les étudiants qui ne payaient pas. Ils ont fixé ensemble leurs jours fériés et leurs vacances d'été, ils ont fixé le nombre des années de scolarité à exiger de etc. Il s'agissait surtout pour eux, comme pour toutes les corporations de métiers, de rendre l'accès de leur profession difficile; c'est pourquoi ils ont établi le Doctorat. Le Doctorat du moyen âge est en premier lieu un examen de moralité, de scolarité et de capacité imposé à tout candidat à la profession. C'est en second lieu la cérémonie magnifique de VInceptio, célébrée dans une église (tous les actes importants de la vie scolaire, en effet, dans les studia laïques du Midi aussi bien que dans les studia cléricaux du Nord, sont précédés de cérémonies religieuses) : devant l'assemblée des maîtres que préside un évêque ou un chanoine, et en présence de tout un peuple d'écoliers, le candidat reçoit de son maître propre les insignes du magistère, ici un bonnet doctoral, là un anneau, et partout un livre ouvert, où il fait immédiatement sa première lec-
ture magistrale. C'est enfin, et c'est peut-être surtout, une distribution aux anciens maîtres de robes, de capuchons, de gants ou de pains de sucre, tous ces objets ayant une valeur tarifée et des cadeaux d'argent s'ajoutant souvent aux présents en nature. Un banquet offert par le candidat était la clôture obligée de la cérémonie, qui avait des analogues dans toutes les corporations de métiers. Aujourd'hui, l'essentiel des règlements d'examen, ce sont les programmes; au moyen âge, c'étaient les tarifs. Ils étaient très élevés. A Montpellier et au xiv^ siècle, un réformateur du studium avait voulu réduire les frais du Doctorat en Droit (sans parler des dix années d'études préalables), à la valeur de 10 ou 12.000 francs d'aujourd'hui. Ce devait être un minimum.
Je viens de rappeler que les studia juridiques de Bologne ou du type bolonais avaient eu des universités d'étudiants. On sait bien aussi pourquoi les étudiants en droit de ces villes, ou du moins ceux d'entre eux qui étaient venus de l'étranger, se sont groupés en corporations: ils tenaient à n'être ni jugés arbitrairement ni surtaxés par les magistrats des communes, à n'être pas rançonnés par les logeurs, par les libraires ou les autres fournisseurs; ils tenaient enfin, ayant acheté le droit de suivre les cours, à obtenir des maîtres un enseignement complet et ponctuel. Leurs universités étaient surtout des organes de défense mutuelle contre la commune, la population et les maîtres. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que les maîtres, à Bologne, étaient syndiqués aussi bien qu'à Paris; ils formaient un Collegmm. Les Studia à universités de maîtres et les Studia à universités d'écoliers se ressemblent bien plus qu'il ne paraît à première vue.
Vous voyez. Messieurs, qu'un studium, c'est-à-dire l'ensemble des écoles d'une ville, et une Université, c'est-à-dire une corporation organisée de maîtres ou d'étudiants, étaient deux choses fort différentes. Les maîtres de
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Salenie, qui a été, avant Montpellier, la capitale scolaire de la médecine, pourraient bien ne s'être jamais organisés en Université. Paris, au temps d'Abélard, vers 1130, avait déjà une très forte population scolaire oii toute l'Europe était représentée, mais les maîtres parisiens ne se sont ])robablement pas syndiqués avant 1200 ou 1210. Ainsi on a vu longtemps, à Paris et ailleurs, des Studia sans Universités. On a vu aussi, à Bologne et dans ses filiales, des studia qui comprenaient deux Universités distinctes. Nous allons voir que le cas de Montpellier a été tout semblable. En effet, j'en arrive à Montpellier, et d'abord à ses écoles de Médecine, sur lesquelles je m'arrêterai le plus longtemps.
On nous a dit ce qu'était Montpellier au xii'^ siècle: une tiès grande ville, sans doute une des quatre ou cinq plus glandes villes du territoire français d'aujourd'hui, puisqu'elle avait de 50.000 à 80.000 habitants à la fin du siècle; le chef-lieu d'une seigneurie qui s'étendait à l'Est jusqu'au delà de Baillargues, à l'Ouest jusqu'au delà de Paulhan, bien policée, sûre et paisible (c'est la guerre chronique (jui a tué Salerne) ; enfin un port de mer et une ville marchande où des Catalans, des Levantins et des Marocains se rencontraient avec des Bourguignons et des Allemands. Qu'elle fût grande et riche, cela suffisait pour qu'elle eût beaucoup de médecins : le médecin professionnel, celui qui avait appris dans les écoles la médecine ancienne et qu'on appelait le physicus^ ne soignait guère que les riches. Les pauvres étaient soignés par ces mires, sédentaires ou nomades, dont l'espèce se perpétue encore dans nos rebouteux et nos charlatans.
D'où venaient les premiers médecins de Montpellier, et où avaient-ils étudié ? Les deux plus anciens que nous
ccmiaissions vivaient à la fin du xir siècle: c'étaient un certain Rinaldo qui, étant parvenu au comble de la notoriété et de la richesse, se fit moine et ne soigna plus que des indigents, et un certain Salomon Matthieu ou Matteo. Or tous deux avaient été passés maîtres à Salerne. Il est probable que leurs aînés, ceux qui avaient les premiers pratiqué la médecine dans la ville, étaient comme eux des hommes de Salerne. On a souvent parlé de l'origine arabe ou judéo-arabe des écoles et de la doctrine de Montpellier, mais on en a parlé sans preuve.
Les médecins de Montpellier ont acquis très vite de la notoriété, et ils ont, sans doute à l'exemple de leurs maîtres Salernitains, ouvert des écoles. En 1137, un jeune noble lorrain nommé Adalbert, qui devait devenir archevêque de Mayence, après avoir étudié les arts et la théologie à Paris, fit le voyage de Montpellier pour s'instruire en médecine. Les écoles qui l'attirèrent de si loin devaient exister depuis assez longtemps, peut-être depuis les environs de 1100. Un peu plus tard, en 1153, on voit qu'un archevêque de Lyon, étant tombé malade à Saint-Gilles, vint se faire soigner à Montpellier, et y dépensa, dit ironiquement saint Bernard qui conte le fait. « ce qu'il avait et ce qu'il n'avait pas ». On peut rapprocher de ces témoignages un récit d'un conteur de miracles que sa crédulité a rendu célèbre, Césaire d'Heisterbach. A Montpellier, ditiî, les médecins disent aux malades pauvres: « Allez brûler un cierge à Notre-Dame, elle vous guérira » ; ils disent cela pour rire, mais la Vierge guérit les pauvres pour de bon. L'idée de Césaire paraît être que la Vierge est le meilleur des médecins, même à Montpellier. Il vaut U peine d'observer que ces premières attestations de la célébrité médicale de Mointpellier nous viennent des pays d'Empire, d'où l'on ne pouvait, au xii^ siècle, aller séjourner à Salerne, le royaume de Sicile étant pour les Impériaux une terre ennemie. Au xiv^ siècle encore, la propor-
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tioii des Allemands parmi les étudiants en médecine de Montpellier était très élevée. Il se peut que les longues guerres de l'Empire et de la Sicile normande et angevine aient contribué au succès de la rivale de Salerne.
Et les Français, que disaient-ils de Montpellier ? Ceux qui en ont parlé en disaient du mal. Le moraliste Guiot de Provins, dans la Bible Guiot qu'il a rimée vers 1210, se ])laint que les médecins fassent payer bien cher leurs sales pilules, surtout quand ils viennent de Montj)ellier. Un de ses contemporains a médit bien davantage de Montpellier: c'est Gilles de Gorbeil, ce médecin contemporain de Philippe-Auguste qui passe pour le fondateur de l'enseignement médical à Paris. Pour lui, les bons maîtres de la médecine sont ceux de Salerne, la cité hippocratique, et l'enseignement de Montpellier n'est que (( boue infecte ». (( Acariâtre, chagrin, violent, le Montpelliérain, dit-il, ne nourrit ses élèves que d'ivraie, il les gonfle et les assotit du mauvais grain de ses erreurs ». Et ailleurs: « Ces pharmocopoles de Montpellier, bavards, vaniteux et fourbes, ils n'écoutent que leur gourmandise et leur avarice. Ils n'ont pas l'amour de l'art, mais l'amour du gain ».
Les invectives de maître Gilles de Gorbeil prouvent simplement que Montpellier faisat une concurrence heureuse à son enseignement, et que la rivalité des écoles de Paris et de Montpellier date de loin. Les hauts tarifs de visites des médecins de Montpellier signifient encore qu'ils étaient plus cotés que d'autres. Rien n'indique d'ailleurs qu'à la rivalité d'intérêts se joignît une opposition de doctrine. Gilles de Gorbeil lui-même nous a appris qu'au temps de sa jeunesse les deux maîtres les plus connus de l'école de Montpellier étaient deux Salernitains.
On sait encore, des origines de notre studium médical, une chose très importante : c'est que l'enseignement y était donné par des laïques à des laïques, et que l'évêque de Maguelonne, au xii^ siècle, n'avait nullement qualité pour
autoriser les maîtres. La preuve en est que le seigneur Guilhem VIII songea à faire de cet enseignement un xnonopole qu'il aurait vendu. A cet égard, Montpellier est une autre Bologne, et son studium s'oppose au studium de Paris, où toutes les écoles étaient comme des essaims d'une ruche unique, l'ancienne école capitulaire.
On vient de voir que le studium médical de Montpellier existait déjà aux premières années du xii'^ siècle. L'Univerversité est moins ancienne d'un grand siècle; la première attestation que l'on ait de son existence est de 1220. C'est en cette année-là qu'un légat d'Honorius III, le cardinal de Porto Conrad, donna à V Université des médecins de Montpellier, tant maîtres qu'élèves, les premiers statuts qu'elle ait conservés. Notez qu'à Bologne les écoliers n'ont guère formé leurs corporations avant 1215, et qu'à Paris l'Université des Maîtres ne s'est vraiment organisée qu'après 1208. A peu d'années près, ces trois très anciennes Universités sont contemporaines.
Mais il y a autre chose à relever dans ces statuts du cardinal Conrad. Etudiés de près, on y reconnaît une transaction, imposée par l'autorité souveraine du pape, entre les prétentions contraires de l'évêque de Maguelonne et de la jeune Université. L'évêque de Maguelonne était alors en relations constantes avec des évêques français;^ on vous a parlé des divers conciles qui se tinrent à Montpellier au temps de la guerre des Albigeois. Il savait que dans le grand studium du Nord, à Paris, le droit d'enseigner était subordonné à la licence épiscopale, et (jue l'Université des
(1) Ainsi, tandis que Paris avait alors une Université fie maîtres et Bologne une Université d'étudiants, Montpellier eut une Universilé de maîtres et d'étudiants. Peut-être a-t-on eu lintention, à l'origine, de créer une corporation mixte, une combinaison des deux types bolonais et parisien. En fait, l'Université des médecins fut une corporation de maîtres.
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Maîtres parisiens n'avait d'autre ciianceiier que le chancelier de l'Eglise de Paris. Il a prétendu exercer sur le studlum de sa ville épiscopale la même autorité que 1 evêque de Paris sur son studium. Il a ainsi, d'une part, reclamé le droit exclusif de délivrer la licence de lire en médecine à Montpellier; il a d'autre part voulu substituer un chancelier ecclésiastique au chancelier médecin que s'était déjà donné l'Université. Le légat d'Honorius III, assisté de quatre évêques du voisinage, a donné dans le fond pleine satisfaction à l'évêque. Aux termes des statuts qu'il a dressés, la licence, c'est-à-dire la permission de tenir école de médecine, devait désormais être conférée par l'évêque de Maguelonne ou son délégué, après un examen passé devant lui et devant deux ou plusieurs maîtres par lui désignés. Quant au chancelier, ce devait être un maître, mais un maître choisi par l'évêque, sur l'avis purement consultatif de trois maîtres dont deux à son choix. Ainsi le chancelier ne pouvait être que l'homme de l'évêque. Ce chancelier jugeait au civil les élèves et les maîtres, mais les plaideurs avaient la faculté de faire appel de ses jugements à l'évêque, et l'évêque était d'autre part le seul juge au criminel de la corporation. L'existence de ce chancelier membre de l'Université resta pourtant l'une des particularités de notre Université de Médecine. On ne retrouve cette institution qu'à Oxford. Elle s'explique à Oxford par le fait que la ville n'avait pas d'évêque, à Montpellier par le fait que l'Université s'était d'abord organisée à sa guise en dehors de l'évêché.
Mais voici un rapprochement plus instructif: c'est en 1220 que l'évêque de Maguelonne, par sentence d'un légat d'Honorius III, est devenu le juge des maîtres et des élèves de médecine de Montpellier, et a acquis le droit exclusif d'y créer des maîtres. Or l'année précédente, en 1219, Honorius III avait fait de l'archidiacre de Bologne le chancelier perpétuel de l'Université, et lui avait conféré le
droit exclusif de délivrer la licence. Ainsi les deux grandes Universités laïques du Midi, Bologne et Montpellier, ont été soumises presque au même moment au régime parisien de la licence épiscopale, régime qui à Paris n'avait sa raison d'être que dans l'origine ecclésiastique du studium.
Il subsista cependant, entre les écoles de Montpellier et celles de Paris, une différence très importante. A Paris tous les maîtres étaient clercs, aussi bien les maîtres de médecine que les maîtres ès Arts ou les maîtres de Théologie ou de Droit Canon; les écoliers portaient au moins la tonsure; maîtres et étudiants étaient soumis à la loi du célibat. Ce n'est qu'en 1452 que le mariage a été permis aux maîtres parisiens de médecine. Les docteurs de Montpellier sont restés, sauf exceptions individuelles, des laïques et des hommes mariés; Montpellier est ainsi resté un studium du Midi, qui par son histoire et sa constitution, comme par ses origines, se rapproche beaucoup de Bologne. Les clercs pourvus de bénéfices y portaient seuls la tonsure. Ce fait a eu de grandes conséquences. Comme le Droit canon interdisait aux clercs de verser le sang, de pi'atiquer la moindre incision ou cautérisation sur la peau d'un malade, la chirurgie, à Paris, est restée rigoureusement séparée de la médecine. A Montpellier, cette séparation a de bonne heure paru déraisonnable. Dès 1239, les maîtres de médecine auraient voulu délivrer des diplômes de chirurgie, et ils en délivrèrent certainement, sinon au xiii^ siècle (et cela même est probable), au moins au xiv^ Un maître de médecine du Studium, Gui de Chauliac, écrivit à cette époque un manuel de chirurgie qui est resté classique jusqu'au temps de Louis XIV. Or c'est par la chirurgie que le progrès de la médecine a commencé. Les purs médecins pouvaient en rester indéfiniment à l'idée que les anciens avaient tout su, que la science était faite et qu'on n'avait qu'à l'apprendre. L'homme qui maniait le bistouri sentait la nécessité de recourir à l'étude directe de la na-
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lure. On a disséqué à Montpellier longtemps avant de disséquer à Paris; il s'y faisait, en 1340, au moins une anatomie tous les deux ans, et un peu plus tard une par an. Il faut retenir l'argument qu'invoquait l'Université poui' justifier cet usage: «C'est l'expérience qui est la grande maîtresse ». Experientia optima rerum magistra, ces quatre mots font grand honneur à l'école de Montpellier. On y a compris de bonne heure que les livres ne disaient pas toul, comme l'avait pensé Gilles de Gorbeil. A Paris, il y avait deux classes de médecins, les théoriciens et les praticiens. On n'a jamais parlé de cette distinction à Montpellier: dès
I origine, les aspirants au grade y étaient tous tenus de pratiquer. Arnaud de Villeneuve, qui était aux premières années du xiv'^ siècle un maître de grand renom, se moquait d'un grand professeur de Paris, logicum et theoricum optimum, qui ne savait pas composer la formule d'un cly stère.
II est probable que si les meilleurs maîtres de Montpellier ont eu quelque esprit de progrès et quelque intuition des méthodes scientifiques modernes, ils l'ont dû à la chirurgie, et en dernière analyse à leur qualité de laïques.
Il est donc heureux que le cardinal Conrad ait permis aux maîtres et aux élèves de Montpellier de rester des laïques et de ne point porter la tonsure. Cependant les statuts de 1220 ont fort mécontenté l'Université, au moins par l'usage que l'évêque en fit. La querelle de l'Université de médecine et de l'évêché de Maguelonne, après que le cardinal eut prétendu y mettre fin, fut débattue encore pendant quatre-vingt dix ans. L'évêque entendait disposer de la licence; il suffisait, d'après les premiers statuts, que les candidats fussent déclarés recevables par « quelques maîtres » de son choix, et un nouveau statut cardinalice décida, un pu plus tard, que ce jury de quelques maîtres serait réduit à deux, choisis par l'évêque. Que l'évêque fut sûr de deux maîtres, il pouvait licencier qui bon lui semblait, contre le gré de l'Université. L'Université réclamait
le droit de donner ou de refuser sur examen le droit d'enseigner. — Il ne faut d'ailleurs pas se faire d'illusion sur le sentiment qui animait les maîtres. C'était sans doute moins le désir légitime de rendre justice au mérite et d'écarter les incapables que l'amour-propre de corps, et simplement l'intérêt. Pour l'évêché de Maguelonne aussi, l'octroi de la licence devait être d'un bon revenu, et ce revenu ne pouvait être majoré que si la licence dépendait vraiment de l'évêché. Je ne vous conterai pas les incidents connus de cette querelle, qui est obscure. Le grand moyen de combat des maîtres était de refuser aux licenciés dont ils contestaient le savoir l'entrée dans leur corporation, c'est-à-dire le Doctorat. Par moments, tous se coalisèrent pour refuser certains candidats que l'évêque tenait à recevoir. Ils pouvaient encore en appeler au Pape des décisions de l'évêque. Par contre, le personnel de l'évêché, qui avait juridiction sur les maîtres, usait parfois de moyens violents; nous savons un cas où l'official de Maguelone mit en prison tout un jury d'examen, coupable de lui avoir refusé un candidat. Dans un autre cas, la licence fut accordée par l'autorité diocésaine sur l'avis d'un seul maître, sous prétexte que le second juge de l'examen avait gardé le silence et que silence vaut consentement.
Cette longue querelle rappelle de près celle de l'Université et de l'église de Paris au xiir siècle. A Montpellier comme à Paris, les maîtres ont eu gain de cause, et c'CvSt le Pape qui leur a donné raison. Pour Montpellier, le pape libérateur fut Clément V, le premier pape d'Avignon, un pape valétudinaire (c'est l'excuse qu'on a récemment alléguée de ses faiblesses envers Philippe le Bel et Nogaret), qui ne parlait que de ses maladies et n'avait pas de meilleurs amis que ses médecins. Il avait auprès de lui, pour veiller sur sa santé, trois anciens maîtres de Montpellier, dont le fameux Arnaud de Villeneuve, et un quatrième lavait soigné tandis qu'il était archevêque de Bordeaux. Ses médecins l'avaient bien chapitré ; ils lui avaient affirmé
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que réveque de Magueloiine élail le pire ennemi des bonnes éludes médicales et discréditait le studium de Montpellier en donnant la licence à des incapables, si bien que les meilleurs maîtres y renonçaient à l'enseignement. Sur une pétition de 1" Université, Clément V, dans une bulle du 8 septembre 1309, prit parti sans réserve pour les maîtres contre l'évêque. Il ordonna que la licence ne serait délivrée par l'évêque qu'après un vote de tous les maîtres résidants, et à la majorité des deux tiers des voix. Ainsi l'admission au grade ne dépendait plus que des maîtres, et les statuts de 1220 étaient réformés sur l'article principal. Une autre bulle les réforma sur l'article de la nomination du chancelier. Au lieu d'être choisi par l'évêque, le chancelier de l'Université dut être élu par les maîtres, à la même majorité des deux tiers des voix.
Les bulles de 1309, en mettant fm à un conflit chronique, ont fixé pour de longs siècles la constitution de l'Université de médecine. Ce qui reste désormais à l'évêque de l'autorité que le cardinal Conrad lui avait reconnue en 1220, c'est simplement que la grande cérémonie publique de VInceptio ou du Doctorat, qui se célèbre à l'église paroissiale Saint-Firmin, est précédée d'un examen privé à la Salle-l'Evêque, et que le diplôme consécutif est délivré au nom de l'évêque. Mais l'examen épiscopal est devenu universitaire; ce n'est plus que la première partie du Doctorat.
Sous le nouveau régime institué par Clément V, s'ouvrit pour l'Université de médecine une ère de splendeur qui n'a pas été dépassée. L'école de Salerne, dont le déclin avait commencé au début du xiii^ siècle, était tout à fait déchue. La Faculté de Paris n'avait pas pris le grand développement qu'avait espéré Gilles de Corbeil; quantité de maîtres ès Arts de Paris venaient ici faire leurs études médicales. La guerre de cent ans allait commencer, pendans laquelle Montpellier ne vit ni un Anglais, ni un Bour-
guignoii. Une grande partie de l'Europe y venait étudier la médecine. Deux listes de maîtres et d'étudiants de la fin du xiv*' siècle nous apprennent que le domaine d'attraction de Montpellier s'étendait du Portugal à la Pologne. Il n'y avait guère que l'Italie d'où il ne lui vînt pas d'étudiants, et l'Angleterre d'où il ne lui en vînt plus. En fait de médecine, Montpellier était un studium véritablement universel, le premier centre d'études du monde. Et cette universalité de son influence n'était pas l'effet d'une charte ou d'une bulle, mais de cette multiplicité de causes obscures qu'on appelait la coutume, et où il faut compter l'ancienne prospérité commerciale de la ville, l'autorité personnelle de quelques maîtres oubliés, la ruine de Salerne, et bien d'autres faits qui nous échappent.
Très différente est l'histoire de notre Université de Droit. On peut lui donner ce nom, bien qu'elle s'intitulât Université de Montpellier, car pendant longtemps elle n'a été composée que de la seule Faculté de Droit.
En nous parlant, l'autre jour, de la topographie de Montpellier au moyen âge, on nous a déjà appris que les écoles de Droit y étaient moins anciennes que les écoles médicales: la Médecine s'enseignait derrière la Préfecture actuelle, dans le quartier de l'école de Pharmacie ; le Droit, entre le Peyrou et le Gourreau, en dehors de cette Commune-Clôture qui avait été élevée vers 1150. Ce n'est en effet que dans la seconde moitié du xii'^ siècle que semble avoir été ouverte la première des écoles de Droit de la ville. Le plus ancien maître connu fut un juriste italien célèbre, qu'on appelait le maître de Plaisance ou le Placehtin; il enseignait le Droit romain, qui était toujours, en Languedoc comme en Provence, comme en Italie et en Espagne,
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la loi civile en vigueur. A vrai dire, il faut bien qu'avant PJacentin on Irouvàt, à Montpellier, quelque moyen d'apprendre le Droit; niais peut-être ne l'apprenait-on que par la pratique. Placentin apporta de Bologne ses livres, son Corpus Juris, ses recueils de gloses, et lit bénélicier Montpellier de la renaissance des études juridiques qui s'était produite à Bologne et dont le pronioteur avait été le légendaire Irnerius. Il a pu arriver dans notre ville, où il x séjourné deux l'ois et a composé des commentaires, vers 1170. Il mourut en 1192: l'anniversaire de sa mort fut plus tard jour férié pour toutes les écoles de Droit, qui prirent pour patronne la sainte de ce jour, sainte Eulalie.
Placentin a-t-il eu des successeurs ? Les érudits qui étudient l'histoire des Universités assurent qu'il s'est établi après lui plusieurs écoles dont le succès a été grand, que les maîtres de ces écoles ont formé au début du xii'^ siècle une corporation, et que cette corporation (Université ou Faculté) a créé tout aussitôt des docteurs, les premiers docteurs en droit civil qu'on ait fait en France. Ce serait donc par leur succès même, et en vertu de la coutume, que les écoles de Droit de Montpellier, aussi bien que les écoles de Médecine, auraient conquis leur rang de studîum générale. Mais toutes ces affirmations ne reposent ► que sur de prétendues lettres patentes de saint Louis, datées de 1230, et ce document est un faux, ingénieusement fabriqué par un évêque de Maguelonne du xiv^ siècle. Ce qui a trompé les érudis, c'est que les faussaire, pour authentiquer sa pièce, parvint, avec la complicité d'un clerc de la chancellerie royale, à la faire copier sur une page restée blanche d'un registre de saint Louis. La Faculté de Droit de Montpellier doit renoncer au titre supposé par où s'ouvre son Gartulaire, et à l'honneur d'être la doyenne des Facultés de droit françaises et d'avoir la première en France créé des docteurs en Droit civil.
Ce qui est sûr, c'est qu'au milieu du xiii^ siècle, il y avait plusieurs docteurs qui tenaient des écoles de Droit civil et
de Droit canon dans le quartier Sainte-Eulalie. Ils formaient une corporation, qui s'intitulait alors Université, et S'entendaient, par exemple, pour commencer leurs cours en même temps et ne point se débaucher mutuellement leurs élèves. Mais ces maîtres de Droit avaient fait leurs études et obtenu leur grade ailleurs qu'à Montpellier, la plupart ou tous à Bologne, et ils ne donnaient pas la maîtrise à leurs élèves. Montpellier n'était encore, quant au Droit, qu'un studium particulier. Le seul titre de docteur en droit qu'on y ait délivré avant l'extrême fm du xiii^ siècle a été conféré par le cardinal Gui Foucois, le futur Clément IV, muni d'une délégation spéciale d'Urbain IV. Ce premier docteur en droit qui ait été fait à la Salle-l'Evêque n'était pas un docteur montpelliérain, mais un docteur romain.
L'évêque et les maîtres de droit tenaient également à voir le studium s'accroître, à tenir bureau de diplômes. Evêque et docteurs y avaient tout à gagner, en revenus et en honneur. Mais cette licence que l'évêque désirait délivrer, ce doctorat que les maîtres désiraient conférer, auraient été des titres sans valeur. Les diplômés de Montpellier n'auraient pas été admis à enseigner dans d'autres studia, et n'auraient pas obtenu les emplois administratifs et judiciaires et les charges d'Eglise auxquels pouvaient déjà prétendre les docteurs. Il fallait qu'un privilège attribuât aux diplômes du studium la valeur universelle que la coutume leur refusait. L'évêque de Maguelonne essaya d'abord, peut-être pour ménager les frais, d'un simple privilège de légat (1285). Mais le légat sollicité ne put donner cours aux diplômes de Montpellier que dans les limites de sa légation; il n'y eut pas de candidat pour payer ce titre de valeur restreinte. C'est au pape lui-même qu'il était nécessaire de recourir: l'évêque obtint de Nicolas IV, en 1289, la bulle dont le VP centenaire a été célébré par nos aînés, et qu'on appelle très inexactement la bulle
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de fondation de l'Université de Montpellier. On peut en résumer le contenu en quelques mots: Montpellier est un lieu déjà très fréquenté et fameux. Il y aura désormais audit lieu un studium générale. La licence d'enseigner y pourra être donnée en Droit civil, en Droit canon, en Médecine, ès Arts. Ces quatre licences délivrées par l'évêque après consultation des maîtres, vaudront à leurs titulaires la pleine et entière faculté de tenir école et d'enseigner n importe où. Il n'est pas dit, comme vous le voyez, que le privilège octroyé par le Pape visât en particulier la Faculté de Droit. Mais il est clair que la Bulle n'avait été désirée que par les juristes et n'était faite que pour eux. l'andis que la corporation des maîtres de Droit avait grand besoin de ce privilège, la Faculté des Arts était trop cliétive, si même elle existait, pour en tirer parti, et l'Université de Médecine était assez sûre de son autorité pour pouvoir dédaigner ce parchemin. Elle en fit, en effet, fort peu de cas. L'évêque entendait que l'Université de Médecine se résignât à être une des Facultés, la seconde, de l'Université unique, et prêtât quelque chose de son éclat aux grandes écoles de Droit qu'il s'agissait de lancer. Les médecins n ont jamais consenti à cette diminution. Ils ont ignoré la Bulle. Il n'y a jamais eu de Conseil où ils aient siégé avec les maîtres de Droit. Juristes et médecins sont restés séparés par le mur de Commune-Clôture, les uns enseignant et délibérant intra muros, dans la paroisse Saint-Firmin, les autres extra muros, dans leur faubourg Sainte-Eulalie. Quand le Pape Martin V, en 1421, essaya de créer à Montpellier une Faculté de Théologie, il l'adjoignit seulement aux Facultés de Droit et des Arts, reconnaissant ainsi que la médecine formait une Université à elle seule. Jusqu'à la Révolution, notre Faculté de Médecine a gardé, seule en France de son espèce, le rang et les privilèges d'une Université.
Quant à l'enseignement du Droit du moins, la Bulle de
Nicolas IV a porté tout son effet. Les écoles avaient déjà pris de l'importance au moment où la Bulle fut publiée; dès 1292, avant qu'aucun bachelier du studium eût été passé docteur, il y avait à Montpellier quinze maîtres de Droit, dont quatre de Droit canon, deux de l'un et l'autre Droit, neuf de Droit civil. — Un de ceux-ci, qu'il faut bien nommer au passage, était Guillaume de Nogaret; il a dû enseigner ici une quinzaine d'années (1), avant de passer au service de Philippe le Bel. Cet homme que sa violence et son audace ont rendu fameux entre tous les ministres des rois capétiens était un professeur qui avait trouvé, sur le tard, à faire agréer ses services par le gouvernement royal. — Ainsi les maîtres ne manquaient pas à Montpelier, et il n'y avait pas, en ce temps-là, de maître sans élèves. En 1293, ces maîtres, pour la première fois, procédèrent aux pompes d'une Inception doctorale. Ce fut un grand jour pour les écoles et pour la Commune même ; le faubourg Sainte-Eulalie se voyait devenu effectivement, comme le quartier Saint-Firmin, un studium générale.
Ce studium a pris un développement rapide. Au temps de la papauté avignonnaise, c'était l'un des plus fréquentés de France. Les écoles de Droit de Montpellier avaient bénéficié de la renommée depuis longtemps universelle du studium médical; le voisinage d'Avignon y attirait les jeunes clercs ambitieux: le malheur des temps le favorisait au détriment de ses concurrents du Nord, Paris pour le Droit canon, Angers et Orléans pour le Droit civil. A la fin du xiv^ siècle, il y avait à Montpellier beaucoup plus d'étudiants en droit qu'en médecine; il est vrai
(1) Voir la pièce 22 du Cartulaire, datée de 1292.' Huit professeurs de droit civil y sont nommés par ordre d'ancienneté. Or le premier, Guillaume Ség-uier, occupait sa chaire depuis 1268 (cf. pièce 12). Nogaret est le troisième: il n'aura guère débuté à Montpellier après 1278.
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(jiie la société de ce temps avait besoin de [)liis d'hoiniiies de loi que la nôtre, et de moins de médecins. Ces étudiants venaient de régions un peu moins diverses que les étudiants en médecine. Ils formaient huit nations: Diocèse de Maguelonne, Provence en deçà du Rhône, Provence au delà du Rhône, Catalogne, Espagne, Auvergne, Bourgogne, Allemagne. Ce mode de groupement des étudiants était empi'unté à Bologne, et ceci me conduit à dire un mot de l'organisation de notre studium de Droit.
La Faculté de Bologne était la mère et le modèle de toutes les Facultés de Droit. Or Bologne, à notre jugement de modernes, c'était le manoir à l'envers. Les étudiants, et non pas tous les étudiants, mais seulement les étudiants étrangers, y faisaient la loi aux maîtres. L'association des nmîtres, appelée collegium^ avait été réduite à un état J'humble dépendance à l'égard de l'association des étudiants qui seule s'intitulait Université. Le président élu de cette Université des écoliers, un étudiant clerc, portait le titre de Recteur. C'était un magnifique personnage, qui avait le pas sur les professeurs, sur les évêques, sur les cardinaux. Tous les maîtres lui juraient obéissance, et si l'un d'eux s'absentait de la ville sans son autorisation, s'il ne commençait pas son cours à l'heure dite, s'il n'observait pas strictement le programme de lectures qui lui avait été assigné, il était mis à l'amende par le recteur étudiant. Les étudiants en Droit de Montpellier se sont oiganisés de la même manière, et ont prétendu régenter le Studium. Ils ont institué un recteur étudiant, choisi à tour de rôle parmi les Catalans, les Provençaux et les Bourguignons, et ont tenté d'imposer son autorité aux maîtres, à l'évêque, à la commune. De là des querelles et des violences qui paraissent avoir duré plusieurs années: il y a eu des bagarres entre les écoliers et la population, et l'évêque a excommunié un ou deux recteurs. En 1339, un cardinal légat, à la requête de l'évêque, vint pacifier le
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studium en lui dictant un statut qui est resté la loi fondamentale de nos écoles de Droit.
Cette constitution scolaire ne reproduisait celle de Bologne qu'avec de très notables amendements. Ici comme à Bologne, le nom d'Université appartint à l'association générale des étudiants, et la corporation des maîtres ne s'intitula plus Université, mais Collège; mais ici, l'Université comprenait, avec les étrangers, les étudiants de la ville et du diocèse. Le recteur, un étudiant clerc, subsistait, assisté de conseillers élus comme lui par les étudiants, e*. .gardait sa préséance honorifique sur les maîtres. On lui reconnaissait le droit de fixer, au début de chaque quinzaine, la section du Corpus Juris que chaque maître aurait à lire dans ses leçons quotidiennes, et à lire jusqu'au bout sous peine d'amende. Mais ce recteur, qui dictait aux maîtres le programme de leurs leçons, était confiimé par l'évêque et jurait de lui obéir. C'était à l'évêque, et non au recteur, que devait appartenir le droit de juger les élèves et les maîtres. L'intention évidente du cardinal Bertrand avait été de soumettre étroitement élèves et maîtres à l'autorité épiscopale. Il semble qu'il y ait réussi, et que depuis lors, l'évêque ait régné paisiblement sur son Université de Droit.
On pourrait presque dire qu'il y a eu à Montpellier, au xiir et au xiv^ siècle, deux studia généraux distincts. Le premier, le studium de Médecine, était général en vertu de la coutume ; le second, le studium de Droit, était général en vertu d'un privilège pontifical. D'autre part, l'Université de Médecine était une université de maîtres, et l'Université de Droit, une université d'étudiants. On trouve ainsi réunis, à Montpellier, des échantillons très divers d'institutions universitaires.
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Après les médecins et les juristes, il faudrait en venir enfin aux artistes, c'est-à-dire aux professeurs de sciences el de lettres. Rassurez-vous, Messieurs, jusqu'au xv'^ siècle dont je n'ai pas à parler, la Faculté des Arts de Montpellier paraît n'avoir existé que sur le papier. Un évêque a bien essayé, en 1240, d'organiser en une Université les chefs des modestes écoles de la ville (il paraît qu'elles étaient réunies dans le quartier actuel du Jardin des Plantes) où l'on enseignait la grammaire à des enfants; il a même donné à cette Université un statut. Des trois maîtres qui composaient, semble-t-il, toute la corporation, l'un fut titré Doyen et un autre Recteur. Mais il n'est pas resté trace de la vie de cette université, à supposer qu'elle ait vécu. La Bulle de 1289 spécifia encore que dans l'Université de Montpellier, qui devait être unique comme celle de Paris, il y aurait une Faculté des Arts qui tiendrait ses réunions avec la Faculté de Droit. Mais sur ce point, \ \ Bulle resta lettre morte. L'Université de 1289, c'est uniquement la Faculté de Droit (1). Il y a bien un document de 1378, une supplique au Pape Clément VII, où l'on voit VUniversitas Artistarum de Montpellier solliciter des bénéfices. Mais parcourez la liste des signataires : vous n'y verrez qu'un seul nom de maître, celui d'un clerc d'Utrecht
(1) On voit encore qu'en 1368 le pape Urbain V désigna deux chanoines de Cologne pour enseigner les Arts à Montpellier, mais on ne sait pas s'ils sont jamais parvenus à destination. Les Rotuli des Facultés de Droit et de Médecine du xiv"^ siècle ne mentionnent jamais de maîtres-ès-Arts de Montpellier.
qui était maître ès Arts de Paris et étudiant de troisième année en médecine. Il pouvait avoir quelque 27 ans, étant maître ès Arts depuis sept ans. Et il s'intitule : maître adu regens et Doyen de l'Université. Il la constituait, sans doute, à lui tout seul, puisqu'il en était doyen après moins de trois ans d'enseignement. Les onze autres signataires étaient des sous-maîtres, ou des élèves, ou des camarades complaisants. La supplique était presque une mystification. On l'a retrouvée cependant dans les registres de Clément VII, avec la mention Fiat, Accordé.
Je voudrais avoir à conter de cette Université ou Faculté des Arts, qui est la mienne, autre chose de plus glorieux; mais les documents ne m'ont rien fourni. Quant à la Théologie, elle n'a été enseignée à Montpellier, jusqu'au xv' siècle, que dans un couvent et à portes fermées.
Me voici. Messieurs, au bout de mon programme. Permettez-moi de ne pas conclure. Il y a très peu de recherches historiques d'où l'on puisse tirer des leçons pratiques, et s'il y a une histoire qui ne se prête à aucune application, c'est celle des Universités du moyen âge. Entre ces vieilles corporations de marchands de savoir et les grands établissements scientifiques auxquelles elles ont fini par donner naissance, il n'y a guère que des contrastes. Du passé que j'aurais voulu mieux vous retracer, il nous reste du moins deux choses: la première est que le lieu de Montpellier est encore en quelque mesure, comme disait le pape Nicolas IV, célèbre et fameux, et que son Université a gardé quelque chose de son caractère international. La seconde est que l'Université tient ici une grande place dans la vie de la cité, et n'a dans la ville que des amis. Je m'explique ainsi que vous m'ayez accordé si longtemps votre courtoise et patiente attention.