‹ Conférénces sur la question ouvrière [microforme]Chapitre 13 sur 37 · NS · texte numérisé non relu

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l'ordre de la Lor, parce qu'au-dessus de l'ordre économique, il y a les grands intérêts de la société et de la morale !

Le grand Léon XIII ne s'est pas contenté d'affirmer le principe de l'intervention de la loi : il descend dans la touchante nomenclature de ces intérêts ouvriers, que l'Etat doit prendre sous sa tutelle Suivons-le, mes frères: à la suite du docteur infaillible, on ne s’égare point ; et il y a une douceur inexprimable à contempler l’amour d'un Père pour son immense famille des deshérités de ce monde !

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En premier lieu, la loi doit protéger les grands intérêts de la morale et de la conscience. O législateurs, ne vous croiseZ pas les bras, dans une suprême indifférence, à la vue de ces innocences qui sombrent dans l’atmosphère malsaine de l'usine. (1) Les travailleurs n’ont pas les biens de la fortune, mais ils ont une richesse infiniment supérieure, ils ont la vertu, un capital d'honneur et de pureté traditionnelle. Vous avez des policiers et des juges pour sauver la caisse du millionnaire : et vous n'aurez pas une honne loi, et des inspecteurs pour défen-

dre le seul bien du pauvre, la sainteté de son âme ! Hâtez-

vous, je vous en conjure, il y a déjà tant de ces tristes épaves du vice ; par de sages lois, par l'exercice sérieux et fréquent du droit d'inspection, entrez dans la fabrique, sondez jusqu'aux derniers recoins de la manufacture, veillez à l'hygiène morale de l’atelitr. Oh! sans doute, il faut à la prospérité d’une nation, il faut les produits de l’industrie : mais ce serait vraiment trop cher, qu’on ne

(1) Oui, nous devons le dire, bien qu'il nous en coûte, —mais à quoi bon dissimuler le mal ?—des enquêtes ont révélé que bien des ateliers sont des maisons de prostitution. L'innocence paye parfois le droit d'y entrer, au prix du sacrifice de sa couronne immaculée. Îl est des manufactures, où la promiscuité des sexes, —le plus souvent des hommes etdes jeunes filles,—dans une température telle que: les femmes doivent se dévêtir partiellement,—tout constitue une tentation permanente à la faiblesse humaine. Nous connaissons même un atelier, où les water-closets sout communs aux deux sexes !

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La grande industrie tend fatalement à l'abolition du repos hebdomadaire. C’est peut-être déplorable, clament les économistes ; mais l'entretien des feux et des machines, les demandes et la concurrence du marché, veulent que le travail ne chôme jamais ; et puis, pour l'ouvrier lui-même, ne vaut-il pas mieux qu'il gagne sept jours que six seulement ?

Eh bien ! la loi doit assurer à touttravailleur le repos du dimanche, non seulemeut parce qu'il a un corps à reposer, mais surtout une âme à diviniser. (1) C’est le jour du Seigneur. L'âme humaine, écalée aux anges, adore et prie son Dieu. Alors.elle se sent grandir à l'infini, née pour quelque chose de mieux que la machine ou le métier. C’est aussi le jour de la famille, les cœurs s'unissent dans de doux épanchements, l’ouvrier jouit de sa bienfaisante autorité, dans ce petit royaume, où tout lui est soumis, parce que tous l’aiment ; de concert avec la mère, il donne tout son cœur à l'éducation de ses enfants. Oh ! encore une fois, maudite l’industrie sans pitié, qui vole ces joies souveraines au travailleur, et ne lui permet plus de sentir qu’il est autre chose qu’une machine vivante, mais un homme, mais un père, mais un chrétien !

(1) Nous sommes heureux de reconnaître que cette article de la législation du travail, est partout reconnu théoriquement, et presque partout pratiquement, ‘qui porte atteinte au repos du dimanche, est un ennemi du peuple, il est l'homicide de l’âme populaire,” dit très bien Je P. de Pascal. Les Economistes qui le réclament encore, —heureusement ils sont rari nantes in quigite vasto—sont de cette pâte. Un plume autorisée a fait justice de leur unique sophisme : ‘ Le travail du dimanche a paru nécessaire dans certaines industries, , a pu étre en conséquence autorisé. Mais la science a prouvé aujourd'hui, que la phipart de ces industries, verreries, sucreries, laminoirs, etc, peuvent chômer Je dimanche sans aucun dommage pour le patron. L’ Angleterre nous donne sur ce point, des exemples décisifs. Dès lors, les patrons sont mal fondes à se prévaloir d'anciennes tolérances de l’ Eglise : ceux qui ont souci de leur âme, doivent comprendre que 18 loi du repos dominical reprend toute sa rigueur, ,Jes faits ayant établi que l'arrêt jug ‘ autrefois impossible est devenu réalisable.’

M. Harmel, Catéchisme du patron,

Mais, après son âme, le travailleur a encore une vie corporelle à conserver, un organisme que l'excès du travail peut briser ou endommager notablement. Que la loi protège donc contre tous les abus d’une exploitation homicide Le corps de tous ces hommes du travail, qui, par leur nombre et leurs occupations, sont les muscles et les uerfs de la patrie, et un jour peut-être seront ses meilleurs défenseurs.

L'industrie viole la justice, elle commet un attentat monstrueux, quand elle n’a pas honte de traiter l’ouvrier, comme on fait d’une machine ou d’une bête de somme : eh bien ! vous, Etat, proscrivez ces injustices —Oui, dit le Saint-Père, exiger une somme de travail, qui émousse toutes les facultés de l’âme, écrase le corps et consume les forces jusqu'à l'épuisement, c’est une conduite que ne peuvent tolérer »? /a justice ni l'humanité. — Entendez bien, mes frères. Ce n’est pas seulement manquer à la charité, c'est de plus violer la justice. Donc le contrat de travail, qui stipule ces excès, est injuste. et entraîne après soi l'obligation de réparer le dommage causé à l’'ouvrier.—Oh! vous qui écontez ces choses, et les taxez peut-être d’'exagération, ayez donc le courage de descendre une heure seulement dans ces puits de mines, affreuses catacombes où douze heures durant, des centaines de travailleurs, le corps à moitié courbé, torturent les couches charbonneuses, dans la poussière noire, la nuit et la chaleur humide. Quand vous serez remonté voir la blanche lumière et respirer l’air des vivants, allez explorer ces immenses usines, pleines de bruits assourdissants, de gaz et d’exhalaisons malsaines : vous n’y tiendrez pas au bout d'un quart d'heure. Eh bien! c’est là-dedans que, pour vivre, peinent à outrance des milliers de vos semblables ! alors vous comprendrez les réclamations du Pape et les devoirs de l'Etat ! |

Or, mes frère: .e travail peut être exhorbitant de deux manières : ou en raison de la durée ou en rai-

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son de l'effort requis. Un ouvrier me racuntait, que dans une usine à pétrole, il avait dû travailler 46 heures de suite, sans sommeil, à peine le temps de manger : il fallait s’'enfermer dans d'immenses chaudières et, avec un pic, arracher les résidus pétrifiés du pétrole, au sein d’une telle chaleur, que parfois un jet de flamme jaillissait sous les coups de l'outil ; on. sortait du black pot [ainsi s'appelle cet enfer terrestre] noirci, brûlé et condamné à faire peau neuve. Sans doute, pour ce travail d’'esciave, il y avait un extra de salaire ; mais, ditesmoi, mes frères, si ces fatigues meurtrières peuvent se payer ? L'an dernier, dans un atelier de Paris, de pauvres couturières ont dû travailler ving'-huit heures de suite, pour la confection d’un corsage. Ce sont là des énormités que rien n’excuse ! Qu'on n’invoque pas la nécessité de l’industrie, l’urgence des commandes. Tout cela révèle un désordre profond dans le monde de l’industrie, Du reste, faut-il sacrifier la noble vie humaine, qui vaut mieux que tout un monde, pour quelques mètres de drap, pour une robe ou un soulier ? Eh bien, je vous le demande mes frères, la loi n’a-t-elle pas le droit, le devoir d'intervepir pour empêcher ces désordres meurtriers ? (1)

Mais il est une classe de travailleurs, la plus faible, la plus intéressante, que l’Encyclique enveloppe d’une protection spéciale et vraiment maternelle : ce sont les enfants et les femmes! Qui n’a vu, dans les centres indus-

(i) Au reste, ici encore la raison et l'expérience demontrent que la production n’a rien à craindre d’une sage limitation de la durée du travail. Quand elle est excessive, l’ouvrier épuisé ou énervé travaille moins et moins bien. M. de Mun a révélé, aux Chamtres Françaises, ce fait que divers irdustriels, pour arrêter uue surproduction inquiétante ou pour d’autres motifs étrangers à la bienveillance aux ouvriers, ayant diminué d’une ou même de deux heures la durée du travail, se sont trouvés quand même en face d’une production égale ou méme supérieure. Nous tenons à dire, qu’en ce pays Américain corame aussi en Angleterre, la coutume a SPpUE longtemps restreint la durée du travail bien audessous de 12 heures. En Angleterre même, dans les industries textiles, on ne

travaille plus que 10 heures. Eh bien ! les profits et les salaires, au lieu de baisser, ont monté considérablement, parce que le travail, ainsi limité, était devenu plus productif.—V, M, Liberatore, Principes d'Economie Politique.

92 CONFÉKENCES

triels, ces enfants pâles, amaigris, minés par la fatigue, aux yeux éteints, au sourire mélancolique, sans penser au lis flétri et décoloré dès le matin, parce que le soleil brûlant l’a tué dans sa fleur! Jadis des parents barbares jetaient leurs enfants dans les entrailles d’airain brûlant du dieu Moloch, et pour étouffer les gémissements des victimes, les sacrificateurs embouchaient la trompette ; et vous, pauvres enfants, nés sous un soleil chrétien, innocentes victimes, dévouées au Moloch de l'industrie, pendant que le feu de la cupidité vous dévore comme uné moisson en herbe, les pontifes du progrès matériel, pour fermer les oreilles à vos plaintes, chantent les gloires de la civilisation ! O gouvernements chrétiens, vous, ne soyez pas sourds à ces lamentations de l’enfance : fermez l'usine à l’âge encore trop tendre, aux forces encore naissantes ; et, plus tard, suivez-les même à la fabrique, pour protéger en deux les droits de la faiblesse et de l’humanité! (1) |

Et le travail de la femme, de la mère de famille, la loi ne doit-elle pas aussi s'en préoccuper ? — Il est des travaux moins adaptés à la femme, que la nature destine plutôt aux ouvrages domestiques [Encyc.]—Le foyer, voilà la place de la femme. C'est là qu’elle est reine, c'est là qu'elle exerce son empire bienfaisant snr son mari et ses enfants. Mais l’industrie vient l’en sortir, pour la

plonger dans ces galeries souterraines des mines, au seuil desquelles semble flamboyer la devise que Dante lisait à la porte de l'enfer :

4 Lasciate ogni speranza, voi che entrate !

Vous qui entrez, laissez toute espérance ! (2)

(1) Sans doute, presque partout, la loi a fixé 1e rninimum d'âge, au-dessous duquel il est absolument interdit d'admettre des enfants dans des manufactures. Malheureusement, la loi n’est pas toujours observée. Des parents même aident à sa violation : pour augmenter le pauvre revenu domestique du salaire de ces pauvres petits, ils fraudent seuvent sur leur Âge.—Il ssmble démontré que 14 ans: est précisément ce minimum. De plus, ii faut limiter la durée du travail pour les enfauts, adinis dans les manufactur:s : jusqu’à 18 ans, elle ne doit pas excéder 8 heures ; jusqu’à ce même âge, interdiction du travail de nuit.

(2) Inferno. Cants III.

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Là, dans la nuit profonde et la poussière du charbon, elle devivnt ‘ cet être innommé, noir, passif, taciturne, à peine humain ” qu’un écrivain nous peignait naguère. Ou bien, elle l’enferme douze heures et plus dans ces usines nauséabondes, malsaines, à une température suffocante de 30° R. ! Que gagne-t-elle au change ?

Vous dites qu’elle gagne de l’argent ! (1) moi je vous dis qu'elle y gagne la mort, la mort prématurée, l’infécondité, trop souvent l'honneur de son sexe et la paix du foyer ! Car pendant ce temps, les petits, sans soins, sans surveillance, grandissent dans l'ignorance et le vice, finissent par devenir des voyous, et trop souvent, hélas ! vont recruter le personnel des pénitenciers. De son côté, le mari déserte la maison, où rien ne l’attire, rien ne le retient : il va au cabaret, et l’ivrognerie achève la désolation du foyer !

—Où voulez-vous donc qu’il aille, disait il y a un an M. de Muu, cet homme qui trouveen rentrant une maison froide, inhabitée, mal tenue, mal soignée ? Où voulez-vous qu'il aille, quand il ne trouve à la maison ni

(1). Des esprits bien intentionnés ont dit : —Interdire ou règlementer le travail de la femme, mère de famille, c'est une cruauté contre le pauvre : voulezvous donc lui défendre de gagner, elle aussi, et d'augmenter le petit budget domestique ? Si le mari gagne un dollar,ct sa femme cinquante cents, cela fait un dollar et demi : n'est-ce pas mieux qu'un dollar tout court ?—Raisonner ainsi, c’est ne voir qu’un-côté de la question C'est oublier ie côté moral du problème,

our s'arrêter au seul côté économique. La femme qui travaille perd sa santé : e travail de nuit surtout lui est meurtrier et abrège son existence ; elle perd sa dignité de mère de familie ; elle perd le bonheur du foyer ; elle perd ce que l'Écriture appelle l'héritagr du Seigneur, la bénédiction du mariage, des enfants ; car la femme ouvrier est souvent stérile, ou du moins, d'après les enquêtes, la mortalité sévit plus parmi ses enfants que chez ceux de la femme du foyer ; elle erd la joie d'élever 8e3 enfants, celle de voir son mari se plaire à la maison... De grâce est ce 50 cents par jour qui peuvent payer tant de pertes ?

Et même dans l’ordre économique, y gagne-t-on beaucoup ? La femme à la maison, la bonne ménagère qu’aimaient tant nos aïeux, n'est-ce pas tout une fortune ? Propreté, épargne, aisance, et tous ces mille petits charmes que sa main et son esprit industrieux savent créer, font presque oublier an pauvre sa pauvreté.—Du reste, il est un point de vue fort important : si moins de femmes travaillaient dans les manufactures, il y aurait plus d'hommes ; ce qui fait baisser le salaire de l’homme, c’est la concurrence du travail féminin. Le salaire de l’homme aurait done un chiffre plus élevé.—I1l est bien évident, qu'ici nous ne

arlons que du travail de la femme à l'atelier, Il ne s’agit point de ces petites ndustries rémunératrices, que la mère de famille peu ajouter à sa tâche domestique, et qu’elle fait à la maison.

En tout cas, la loi doit absolument interdire le travail de nuit aux femmes, de mêms le travail manufacturier un bon mois X avant les couches, un grand mois après la délivrance.

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feu ni lumère ? Il va au cabaret, où il sait qu'il sera au chaud, qu’il verra clair et qu’il trouvera des compagnons. J’estime infiniment les moralistes, qui discourent sur l’alcoolisme ; mais je voudrais les voir à l'épreuve, placés dans une situation analogue, privés de leur foyer, de leur intérieur de famille, du repas préparé pour le soir, et 7e ne répordrais pas de leur vertu ! Nul ne déplore plus que moi la plaie de l'alcoolisme ; mais c’est dans la famille qu’il y faut chercher remède et en poursuivre la guérison; c’est en ramenant la femme à son foyer, et en lui donnant le moyen d’y retenir son mari.

Enfin, mes frères, l’ouvrier a droit de vivre, donc il a droit à un juste salaire ! Nous abordons ici une auestion bien grave, puisque les tro's quarts de la population vivent de. salaire, mais aussi bien délicate, en raison des intérêts divers qui y sontengagés, et parce qu'il ne faut pas allumer dans l’ouvrier des convoitises injustifiables.— Mais je sais, mes frères, que ce serait tromper votre attente que d’esquiver ce point, capital dans la question ouvrière. Du reste, nous nous maintiendrons sur le terrain des principes, laissant l'application à qui de droit. Et puis l’Encyclique nous fraye la route, et laisse après elle un sillon de lumière ! Tout le point de la discussion portera sur la fixation du juste salaire, et le droit de l'Etat dans cette fixation.

Les Economistes prétendaient que le contrat de travail ne relève que de la liberté des deux partis. Tout se règle entre le patron et l’ouvrier ; et l'intervention du pouvoir civil serait ici une oppression, un abus funeste aux deux contractants. Le patron est libre d'employer cet ouvrier ou non, de le payér moinsou plus. Mais l'ouvrier lui aussi, est libre de travailler au profit de cet industriel, d'accepter ou refuser le salaire qu’on lui offre. D'un côté, le patron tend à baisser le salaire le plus possible ; de l’autre l’ouvrier à le hausser le plus possible. Eh bien!

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laissez à ces deux libertés leur lutte pacifique : l'harmonie se fera, un certain équilibre abaissera l’exigence de l’ouvrier et élèvera l'offre du patron ; et l'accord ainsi convenu déterminera le Juste salaire.

Dans le même ordre d'idées, ils enseignaient que le travail est une marchandise comme une autre. Le travailleur met au marché l'effort de ses muscles ou son habileté professionnelle : l'industriel l’achète par un contrat formel. On demande quel est le taux du salaire, quelle est la mesure exigée par la justice ? Ce sera précisément celui sur lequel le vendeur et l'acheteur tomberont d'accord, Prétendre que l’Etat a le droit de fixer un minimwm de salaire, exige qu’on lui confie aussi celui de régler le prix maximum des denrées alimentaires, pain, viande, beurre ......... ce qui est une sottise on une tyrannie.

Or le prix des marchandises est gouverné par la loi de l'offre et la demande, loi aussi fatale que celles qui régissent les mouvements des astres dans les cieux. Cette loi revient à ceci :— Le prix d’une marchandise est en raison directe de la demande et inverse de l'offre—c'est-àa-dire, mes frères, pour briser l’enveloppe scientifique de cette formule, qu'il augmente avec le nombre des acheteurs, mais diminue avec le nombre des vendeurs. En appliquant ceci au contrat de travail, les fluctuati:ns du salaire dépendront du nombre des patrons et de l’accroïssem-nt de la population ouvrière. Un Anglais a exprimé ceci d’une façon piquante : —Si deux patrons courent après un ouvrier, le salaire montera; siau contraire deux ouvriers courent après un patron, le salaire descendra.— Une industrie s'implante dans une région ; au début, la main d'œuvre est rare, la demande du travail est en excès sur l'offre: c’est l'âge d'or des salaires. Mais si l’industrie prospère, les travailleurs ‘ne tardent pas à afuer ; l'offre du travail étant plus abondante, le prix du travail baissera, ce sera d’abord l’âge d'argent, puis finalement l'âge d'airain des salaires. Pourtant ces flottantes oscillations de l'offre et de la demande du travail tendent à

une certaine moyenne : et c’est là le juste taux du

salaire !

Et, satislaits d’avoir posé ces grandes lois du monde industriel, les Economistes s'’en:lormaient, uvec la conscience d'avoir bien mérité du genre humain. Mais les doléances violentes des travailleurs sont venues troubler ce sommeil. D'abord, ces savants n’y ont rien compris. Ils ont répondu avec insistance :—{a loi de l'offre et la demande est la seule qui détermine le salaire ; et puis, il y a la liberté du contrat de travail ! —Les ouvriers ont répondu :— Que nous importent vus lois, du moment qu’elles nous font mourir de faim. qu'elles amènent à nos foyers la misère, celle d'aujourd'hui, celle de demain ? Nous travaillons pour vivre : qu’on nous donne un salaire qui nous permette de vivre |—

Mes frères, ces savants Economistes ont une lourde responsabilité dans les troubles qui agitent présentement la société. Ils ont donné un essor inoui à l’industrie, et le monde contemporain, ébloui, s’extasiait devant tant de magaificences. Mais il est une chose qu’on ne voyait pas, à laquelle presque personne ne pensait : c’est que des milliers de vies humaines et de foyers étaient sacrifiés à ce progrès industriel. Le parterre jouissait des enchantements magiques de la scène et du concert : il ne soupconnait pas que derrière les coulisses on égorgeait les acteurs et les machinistes. Les serfs de l’industrie euxmêmes, sombres, désespérés dans leur isolement, ne comprenaient rien, sinon que la terre était maudite pour eux, et, presque comme l’Arabe fataliste, ils subissaient en silenc les lois d’airain du monde économique. Peu à peu cependant les malheureux travailleurs se sont rapprochés, ils se sont confié leurs souffrances, ils ont compris que des homines égoistes abusaient d'eux, ils se sont comptés, ont vu leur force ; et alorsune formidable clameur a retenti dans le monde. O savants Economistes, ce ne sont pas vos lois de la liberté du contrat ou de l'offre et la demande qui feront taire ceux dont vous aviez fait des esclaves, mais qui sont des esclaves révoltés !

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Hélas ! mes frères, des Docteurs Catholiques faisaient écho eux aussi à ces lois d’airain du salariat. [V. Congres de Liège.] (1) Mais, Dieu soit béni, la voix du Docteur infaillible a définitivement condamné ces théories :—Pareil raisonnement ne trouvera point de juge équitable qui consente à y adhérer sans réserve ; car 11 n’embrasse pas tous les côtés de la question, et il en omet un de fort sérieux........Que l’ouvrier et le patron fassent donc tant et de telles conventions qu'il leur plaira, qu'ils tombent d'accord notamment pa Le chiffre du salaire ; au-dessus de leur libre volonté, il est une loi de justice éternelle, plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l’ouvrier sobre et honnête .....….

Et en vérité, mes frères, cette liberté du contrat n'’estelle pas souvent une dérision ? Nous savons que la plupart des ouvriers vivent du salaire même de la journée ; il ne s’agit pas pour eux de gagner pour demain, c’est aujourd’hui même qu'il faut vivre, grâce au salaire. Dans cette condition, venez assister à la formation de ce contrat du travail. D’un côté le patron, de l’autre l'ouvrier. Le patron est riche, il a des avances; un délai de quelques jours, de quelques semaines ne peut le ruiner; (2) il peut donc attendre que l’ouvrier, vaincu par la nécessité, se rende à merci; du reste, il a le choix des bras qui s'offrent à lui : pour un qui refuse, il y en a vingt, plus misérables encore, qui accepteront d'emblée. L’ouvrier, lui, est

(1) Itaété dit dans ce fameux congrès : —Le juste salaire correspondant aux besoins, est une nouveauté ...,Le juste salaire, c’est le salaire qui est conforme à l’usage des lieux ; et quand vous patrons vous avez payé le salaire qui est couforme à l'usage d:s lieux, en justice, vous êtes quitte ; vous avez fait au point de vue de la justice ce que vous deviez faire. On ne peut rien vous demander de plus. Voilà donc ce qu'est le juste salaire. Ce n’est pas autre chose. —D'autres, comme le célèbre Claudio Jannet, allaient même jusqu’à traiter de bévue économique, la doctrine que nous soutenons, et à laquelle Léon XIII a donné le poids de son infaillible autorité.

(2) D'autant plus que le patron n’est bien souvent qu’une compagnie de capitalistes millionnaires,

peronné par la formidable nécessité de vivre aujourd’hui nême, lui et les siens ; sous peine de mort, il ne peut attendre ; le moindre délai amoncelle à son foyer les angoisses de l’indigence, peut-être même le déchirement dé la faim. Dans ces conditions, prodigieusement inégales, où est la liberté du contrat ? S'il plait à l'industriel de lui dicter un salaire de famine, l’ouvrier devra bon gré mal gré s’y résigner, tout eu frémissant dans son cœur conire l’égoi:me de cet homme qui spécule sur sa misère. Il est libre de refuser, direz-vous ! oui, libre de périr de faim ou s’étioler lentement : navrante liberté, en vérité !—Oui, Dieu merci, je sais que tous les ouvriers ne sont pas réduits à cette affreuse impasse. Mais il y en a beaucoup ; et ce sont précisément les plus misérables qui, parce qu'ils sont les plus besogneux, capitulent les premiers devant les exigences du capital, et déterminent ainsi la mesure générale des salaires. Aïnsi il arrive que la libre concurrence courbe les travailleurs sous le joug de la loi de fer: Obtenir le plus de travail possible, avec des salaires le plus bas possible.—Le sort des ouvriers devient de plus en plus précaire : et ils en viennent eux-mêmes à se faire concurrence, pour le morceau de pain que leur rationne l'industrie ! (1)

On dit encore que le travail est une marchandise, mise en vente au grand marché de l’industrie, et que, comme les autres, son prix, ses alternatives de hausse et de baisse, sont régies par la loi fatale de l'offre et la demande —Eh bien ! non, le travail n’est pas une marchandise, au moins dans le sens rigoureux. C’est un producteur de marchandises, au même titre que le capital, mais pas plus que lui il n’est une marchandise. Le travail des mains, comme celui de l'intelligence, n’est point une marchandise. C’est un acte humain, une fonction libre qu'une personne exerce au profit d’une autre, et qui demande une juste rétribution ; mais cette rétribution n’est pas le prix du travail, elle est seulement l'honorable entretien d’une vie qui se

(1) Nous avons entendu raconter ce fait navrant : dans une mauufacture

de chaussures, un bon ouvrier gagnait 8 dollars, par semaine. Un autre malheureux, aiguillonné par lé besoin, se présente au patron, et lui dit :—Le travail

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déprnse au service d’un autre.—En vérité, si l’on s’obstine à estimer Je prix du travail, qu'on lui donne alors tout ce qu'il vaut : ce travailleur vous donne sa vie, sa vie d'homme libre et actif, redonnez-lui sa vie, par un salaire qui l’aide à vivre convenablement.—Quand vous achetez une marchandise, vous ne faites attention qu'à son utilite ou à sa rareté, vous ne pensez pas même à qui la produit. Vous achetez un poisson sur le marché ; pouren donner le prix, vous verrez s’il est bon, combien il pèse, sans vous soucier du vendeur ou du pêcheur. Qu'il l'ait pêché au large, avec bien des fatigues, ou bien ramassé abattu par les flots sur la plage, c'est pour vous la même chose. —Eh bien ! en conscience, vous ne pouvez agir ainsi avec letravail. Le travail est l'acte d’une personne humaine : vous qui jouissez de ce travail, vous ne pouvez oublier l’être d’où il émane, vous ne pouvez faire abstraction ni de l’homme ni des respects dûs à l’homme.— Le travail n’est donc pas purement une marchandise ; sa rétribution, son salaire ne doit pas être absolument soumis aux fluctuations de l'offre et de la demande. (1)

Enfin parce que vous, patrons, employez dix ouvriers au lieu de trois, cela vous donne-t-il le droit de baisser leur salaire ? Ne-demandez-vous pas de chacun d'eux la somme-do travail que vous exigiez des trois ? Travaïlleront-ils moins parce qu'ils sont dix? Parce qu'ils sont dix, aurontils moins besoin deréparer leurs forces, leurs femmes et leurs enfants auront-ils moins faim à la maison ? Pourquoi alors les payer moins, précisément parce qu'iis sont; dix au lieu de trois ? O patrons, n'oubliez point que le travailleur n’est pas une.chose, une machine, un esclave, c’est un homme !. son travail n’est point une marchandise, qu'on estime selon qu’elle est utile ou rare, c’est le service d’une p:rsonne:libre, qui a des droits inviolables. Oh! certes, malgré ses humiliations et ses misères, le salariat est un grand progrès sur le servage du moyen-âge; comme: celui-ci en était un sur l’esclavage payen : mais ces théories de l'économie matérialiste feraient vite du salarié de; nos jours le frère. du malheureux esclave d'autrefois.

AD Voir M. .Liberatore, Principes d'Economie Politique, P. IIL . Le sa €.

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Après avoir démoli, il faut bâtir. Mes frères, quel est donc enfin, selon la justice, le taux normal, la quotité du salaire de l’ouvrier ? Nous ne parlons que de l’ouvrier, car il n’est point question ici des domestiques ou servantes : lesalariat perd poureux bien des amertumes, puisqu'ils sont assurés de la nourriture et du logement, et qu'ils sont presque les membres de la famille.—A cette question vitale, le Pape répond :— Le salaire doit étre suffisant à faire subsister l’ouvrier sobre et honnéle. — La suffisance pour la vie de l’ouvrier, voilà donc la mesure du juste salaire ! Donc l'industriel, qui spécule sur l’indigence du travailleur, et lui dicte un salaire de famine, outrage non seulement la charité, mais aussi la justice, il n’est pas seulement mauvais, il est un malfaiteur !

Mes frères, cette théorie du salaire n’est pas nouvelle, comme on s'est récrié en maints quartiers. ÆElleest aussi vieille que cette grande loi du travail, promulguée à l’homme au moment où il allait dire un éternel adieu aux délices de l’Eden ! Dieu lui dit :—Tw mangeras ton pain à la sueur de ton jront.—Oh ! quand après avoir lules pages sublimes où charmantes, qui nous content la naissance du monde et les joies innocentes de la première famille, nos yeux tombent sur cette sentence divine, un voile de tristesse passe sur notre âme. Nous ne voyons là qu'une manifestation de la Souveraine Justice, nous oublions que la Souveraine Miséricorde a au moins la moitié à réclamer dans ce décret. O vous les travailleurs, cette sentence de l’Eden est le texte légal de vos droits, elle vous sauve des abus de la force et de la fraude !

Mes frères, on n’a pas vu assez cela, on n’a voulu voir là rien qu'un arrèt sévère ct vengeur. Et cependant, Dieu posait en même temps une loi féconde, la loi et la mesure de toutes les transactions sociales. Sans doute, appliquée à moi, cette sentence est un châtiment, elle me condamne aux âpres fatigues du travail. Mais appliquée aux autres, elle détermine ce que je dois leur donner en retour

de leur travail, elle règle les questions de justice.—Pour bien sonder la profondeur de cette sentence divine, disons d’abord que par sueur il faut entendre toute fatigue, tout travail utile ; et par pain l’ensemble des moyens nécessaires à l’entretien de la vie, non-sedlement la nourriture, mais encore le vêtement et le logement.

La parole divine a donc une double portée, l’une pénale et de justice : elle est négative ; l’autre commerciale et de miséricorde : elle est positive. Dans le premier sens, voici sa formule :—Le pain est de la sueur, tu ne mangeras qu'en travaillant ; si tu ne travailles point, tu ne dois point manger.—Saiut Paul répétait ce mandat, avec la franchise apostolique :—Qui non laborat, nec manduct,—Que le fainéant se passe de manger !-—-Mais dans le second sens qui console des rigueurs du premier, voici sa formule :— Qui travaille a droit de manger, la sueur produit du pain, ou mieux la sueur c’est du pain.— (1)

Ainsi donc, mes frères, l’homme qui ne travaille point pêche contre la loi de Dieu : ou il se suicide, ou il fraude les autres dont il dévore les sueurs, ou il mendie. Ah! si dans l’aveugle ou l’infirme la mendicité est un malheur, un droit respectable, dans l’homme valide eile est une honte, plus que cela, un crime! Dieu n’a pas dit à l’homme :—Tu vivras de pain mendié de porte en porte ; mais bien :— Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front !

Mais à son tour, le patron qui donne un sa/aire de famine à l'homme qui travaille pour lui, viole la loi divine du travail ; car la sueur, le travail de l’ouvrier doit produire du pain ; et lui, il prend toutes ses sueurs et ne lui donne pas tout le pain dont il a besoin et auquel il a druit. La justice est violée, car la justice demande l'égalité, et Dieu a établi une égalité entre la sueur et le pain : sueur pour pain, pain pour sueur ! Selon la loi de l’éternelle justice, l’ouvrier dit au patron :—Donne-moi du pain, je te donnerai mes sueurs.—Et le patron lui répond :—-Je te donnerai du pain, donne-moi tes sueurs !—Oui, mes frères, voilà ce qu'il faut dire, si l’on ne veut pas admettre la monstrueuse doctrine, qu'il y a des hommes nés

(1) Voir Card. Tapparelli, Civilta Cattolica, an 1891, vol. 7 nt,

| 102 ‘CONFÉRENCES ‘| fl ur mourir de faim ; ou bien-le principe dégradant, que lan | e seul moyen de vivre, donné par Dieu à l'idigent. à Je Il ceux qui n'ont rien, c'est le bissac du mendiant ! de | pre fl ent fl XI de 4 mo . dor ‘4 En vérité, mes frères, on se méprendra toujours sur le sut + 4 salaire, si l’on s’obtine à ne l’envisager que du côté du pa: pro Lo tron, au point de vue des profits qu'il retire du travail. (1) mo : Non, c'est du côté de l’ouvrier qu'il faut avant tout le ing + considérer ; il est la rémunération de ses efforts, le but de bén ‘1 son travail, le fruit de ses sueurs. Or, qu'est-ce que le . L'ü travail pour l’ouvrier ? Ilest vraique c’est l'exercice de d'a: son activité libre, et quand il l'offre à un autre homme, pot c’est là un don personnel. Oh !si vous ne voyez que cela qui dans le travail, il est certain que l’ouvrier peut le donner alté à un prix quelconque : je puis même vous céder pour rien pas du tout l'effort de mes muscles !—Mais certes, il ya autre des mn. chose dans le travail : c’est plus qu’un don libre et person- pou nel: c’est un moyen nécessaire pour vivre. On ne travaille un "| pas pour le seul plaisir de travailler. L'ouvrier travaille YO parce qu’il le veut bien, mais il travaille pour vivre. Il Yos

doit vivre, et il n’a pour cela d'autre ressource que son

travail. Le salaire doit donc représenter précisément ce

‘à but naturel de son travail: avoir ce qu'il faut pour vivre

commodément et honnétement. Cela est si vrai, que l’ouvrier

lui-même ne doit pas accepter volontairement un salaire

qu'il sait absolument insuffisant ; il ne le doit pas, parce

qu'il ne peut renoncer au droit de vivre ! S'il s'y soumet

ce sera toujours en protestant contre cette dure nécessité, l'abus criminel de l’égoisme.

Voici donc, mes frères, comment se forme le con-

l trat de travail. Un capitaliste a besoin de bras pour

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