‹ Conférénces sur la question ouvrière [microforme]Chapitre 17 sur 37 · SIXIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

SIXIÈME CONFÉRENCE

RÔLE DES PARTICULIEFS.—ASSOCATIONS OUVRIÈRES

VŒ soli !

Malheur à l'homme seul ! [Ecclés.]

Mes frères,

Nous avons lourni ensemble une longue carrière. Bien souvent, nous avons cheminé par des sentiers escarpés et rocaïlleux. Et pourtant nous marchions sans crainte ; non-seulement parce que le terme rêvé de la route fascinait 16: intelligences ; mais aussi parce qu’un Ange du ciel nous tenait par la main et nous portait sur ses ailes. Ce bua génie, c’est ceiai qu'uné voix prophétique du passé a baptisé : Lumen in cælo ! la lumière au ciel! (1) La grande parole du Pontife infaillible nous disait, où est le droit chemin, qui mène à la vie, au salut, où est l’abtme qui conduit à la perte, à la mort.

1) On sait que c'eit le motto de Léon XIII, dans la fameuse prophétie) attribuée à Saint Malachie, évêque d’Armagh, contemporain de S. Bernard,

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Eh bien ! mes frères, nous voici à la dernière étape de notre laborieux pèlerinage. Encore un effort, et nous touchons au terme désiré La question sociale a rempli le monde de cris sauvages, de haïne et de division : l’'Encyclique pontificale s'achève dans des paroles d'union et d'amour. Oui l’union fécondée par l'amour, l’union dans la charité, l'union dans la sainte fraternité, voilà le dernier remède aux conflits sociaux ! Par malheur, si celuilà échoue, tout est désespéré. Nous n'avons plus qn'à redire l’exclamation désolée d'un noble patriote Polonais, sur le dernier champ de bataille de sa patrie vaincue ; seulement il ne faud: » plus dire comme Kosciusko : Finis Peloniæ ! fin de la Pologne ! mais bien : Finis Socielatis ! fin de Ja société. Non pourtant, nous en avons la ferme espérance, ce est point la haine, principe dissolvant, qui triomphera, mais plutôt l'amour, principe vivifiant ; la haine n’a qu'un temps, l’amour est immortel et invincible Oui, mes frères, c’est la charité, qui aura le dernier mot dans cette menaçante question ouvrière !

Léon XIIT clôt l’enseignement salutaire qu’il donne au monde, par les mêmes paroles, qui sortaient des lèvres du Verbe-Incarné, à la dernière Cène :—0 Père, que tous ceux qui croiront en Moi soient un ; comme Tu es en Moi et Moi en toi, qu'eux aussi, ils soient un en Nous ; qu’ils soient un, comme sommes un ; Moi en eux tous et Toi en Moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité !—

[Ev. St-Jean .]

Mes frères, la sagesse de tous les temps a formulé ce principe, que rien n’a jamais démenti : L'union fait la force. Tout seul, abandonné à ses propres ressources, l’homme est un trésor de faiblesses et d’indigences : mais quand il unit sa vie, son énergie. son intelligence et son cœuravec ceux de ses frères, l’homme est une puissance invincible, une grandeur imposante.

oyez ce chêne géant, dont l'existence séculaire semble une ombre de l'éternité : c’est le type de la force et de

la majesté. Mais prenez un microscope, vous découvrirez

ue cet être fort et magnifique n’est qu'un immense tissu

e fibres entrelacées ; allez plus loin, les fibres elle-mêmes se résoudront en faisceaux de fibrilles ténues et de cellules prodigieusement amincies. Mais ces fibrilles et ces cellules microscopiques, qu’un souflle balaieraïit au hasard, unissez-les dans la fibre ligneuse ; croisez et mariez ensemble les fibres dans les tissus : et vous aurez le chêne, orgueil de nos forêts. O créatures humaines, vous aussi fibres solitaires et gémissantes. unissez-vous,croisez ensemble vos vie, vos pensées, vos amours et vos forces : et vous aurez la force et l'éternité des chênes.— Encore une fois, l’homme solitaire est bien petit, bien pauvre, c’est un zéro comme valeur ; mais devant ce zéro mettez l’un, l'unité féconde, et vous décuplez, vous centuple# sa puissance et sa valeur.

La parole éternelle s’harmonise ici avec les intuitions de la raison humaine. Quand il eut fait l'homme, lui, le Créateur, qui connaît bien les besoins de notre nature, il prouonça cet oracle, devenu la loi de toute vie humaine : — Non est bonum, hominem esse solum ! I] n’est point bon que l’homme soit seul.—Et plus tard, l'Esprit inspirait à Salomon, lé plus sage de tous les hommes, ces paroles à jamais célèbres :

— I] vaut mieux être deux cnsemb'e que solitaire :

Car ils jouissent ce léur société.

Si l'un tombe, l’autre e soutient :

Malheur à l'homme sent ! tom 1é il n’a personne qui le relève.

Uu peut triompher d'un seul, mais deux résistent a l'agression :

L'humanité a entendu cette double leçon. Outre les deux grandes sociétés naturelles : la Famille et l'Etat, on s'est associé pour le commerce, l’industrie, la littérature, les beaux arts, le plaisir même : il n’est pas d'intérêts, dont on n’ait mis la sauvegarde sous l'égide de l’association. Que dis-je ? on s'est associé même pour le mal, Car le mal a lui aussi ses intérêts sinistres, et il lui faut la force dé l'association pour désoler ou empoisonner le

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monde. Les voleurs et les pirates se sont unis pour ravir la propriété des autres, les fauteurs de mensonge et d’impiété se sont unis pour troubler les intelligences et corrompre les cœurs : et la Franc-maçonnerie de nos jours est la plus formidable association que le mal ait encore créée.

Ce principe de l'union est tellement ancré dans l’homme, qu’il baisse ou grandit avec lui : faible et pauvre chez les nations barbares, presque nul parmi les sauvages, fécond, immensément développé dans les peuples civilisés. Voyez les associations qui s’épänouaissent parmi nous : à qui voudrait les compter, on pourrait renvoyer le défi de Jéhoval à Abraham, en lui montrant les étoiles du firmament ! Numera, si potes, nombre, situ peux! Ily en à pour tout : congrégations et cunfréries pour la piété, académies pour la science, compagnie pour l'industrie et la finance clubs pour le plaisir !

Oui, mes frères, c’est un besoin inné de nous rapprocher dans l'association, tendance invincible, spontanée, que la raison ne fait pas mais qu’elle seconde, de nous entendre avec les hommes, qui vivent près de nous, ont les mêmes préoccupations que nous, besoin d’épanchements mutuels, besoin d'appui et de conseils intelligents, besoin fondé sur la conscience de notre faiblesse, la soif de notre perfectionnement et la confiance envers nos compagnons de vieet de travail. Il en est de nous, comme de ses banquises flottantes de glace, qui aspirent à se souder ensemble, pour emprisonner les fleuves et les lacs dans un étau inébranlable.—Il y a parmi nous quelque chose comme ces affinités électives, qui groupent les atômes dans la molécule et président à cette merveilleuse organisation du monde matériel, qui ravit les yeux du Chimiste et du Physicien : entre les homin:s du même ordre et du même travail, il y a des affinités multiples en vertu desquelles ils se recherchent instinctivement pour

se grouper ; tendances naturelles qui font de la société humaine un organisme plus beau encore que celui de l'univers, si les passions mauvaises et les abus du pouvoir civil n’y introduisaient trop souvent le désordre.—-L’animal est partout stationnaire, les espèces et les individus présentent toujours une monotonie désespérante : mais l'homme, être essentiellement perfectible, avance sans cesse dans la voie fleurie du progrès, il change et améliore les conditions de son existence. Toujours plus, toujours mieux | voilà le mot d'ordre que l'humanité a entendu à son berceau Mais le germe de tout progrès est dans l'association, dans l'union des intelligences et des cœurs : suppléer sans elle, l’homme végèterait, sa vie intellectuelle ne prendrait jamais son essor, et la barbarie serait l’état normal de notre race— En un mot, isolé, privé des bienfaits de l’union, l'homme n’est qu’une ébauche, une miniature d'homme: il ne devient un être parfait, achevé, enfant de lumière et d'amour. créature d’une beauté consommée, que par et dans la vie sociale !

Ah mes frères, je me sens le cœur à l’aise, pour parler ici de l'union. (1) À cette heure, dans la vieille cité de Champlain, berceau de la Nouvelle France, je vois des milliers de Canadiens-Français, venus de tous les points du Canada et des Etats-Unis. C’est ainsi que je comprends la puissance de l’union : ces milliers de cœurs canadiens, qui fraternisent ensemble, pour affirmer solennellement leur religion, leur foi, leur nationalité : un peuple aïnsi ;

(1) Cette conférence fut donnée le 21 Août92. C'était la veille des grandes Fêtes Jubilaires de son Em. le Card, Taschereau, Arch. de Québec, et de la Société Nationale, 1: St. Jean Baptiste. Fête magnifique, où l’on vit défiler dans les rues de la vieille .étropole près de 100.000 Canadiens-Français, accourus de tout le Dominivon et de. Etats-Unis. A contempler cette mér ondulante de drapeaux tricolores, flottant sur tous les poins de la cité,.on se serait cru, non plus à Québec, mais à Paris, dans les enthousiasmes d'une soirée du 14 juillet. Ce qui ravissait l'intelligence chrétienne, c'était surtout cé spectacle, si rare en nos jours d’indifférenee, de tout un peuple, mêlant ensemble les élans de la religion et les chants du patriotisme, Ce même jour, une frégate française vénait mouiller dans ce Saint-Laurent, qui fut jadis: français. (C'était l’Aréthuse sous les ordres de l’Amira] d’Abel de Libran. e vaillant amiral voulut que la France fut représentée dans cette fête religieuse et nationale, La présence au milieu d'eux, surtout en un tel jour, de nos braves petits marins, éleya au parnxysme l’:nthousiasme du peuple de Québec. Car c’est le canadien surtout, qui peut redire le vers du poëte :

Tout homme a deux pays : le sien, et puis la France. Tel est l'incident auquel fait allusion ce paragraphe.

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uni est immortel ! Je comprends mieux encore la force et la grandeur de l’union, mes frères, quand je vois cette frégate française, mouillée dans les eaux du Saint-Laurent, s’associer à nos fêtes : il me semble qu'alors l’ème de la vieille France vient embrasser l’âme de sa Fille du Nouveau-Monde, la Nouvelle- France, que toutes les deux n’en font plus qu’une, et que la race française, ainsi unie dans la foi et dans l'amour, ne périra jamais dans le monde !

Mais ici, mes frères, n'oublions point une vérité souverainement importante : c'est que ce droit d'association est inné dans l’homme. Ce n’est donc pas un don bénévole, une concession du gouvernement, parce que le gouvernement ne fait pas les hommes. C’est un don de Dieu, un privilège de notre nature : l'Etat doit le reconnaitre et protéser son exercice, voilà tout. Aussi rien n'égale l'absurdité d’un projet de loi présenté naguère en certain Parlement. On débutait, en déclarant que la loi reconnaît l'existence et la liberté de toute association, hormis celle qui serait mauvaise et dangereuse à l'Etat ; le reste était une règlementation draconienne de ce droit d’assoclatiov. Autant vaudrait déclarer que la loi consent à reconnaître que désormais l’homme aura deux jambes et une tête, mais encore à certaines conditions ! Oui, mes frères, tout homme a le droit naturel de former des associations utiles et honnêtes, et ce droit n’est point périmé ni épuisé par la société civile elle-même. Cette grande société préside aux intérêts généraux de la nation : mais il est d’autres intérêts d’une sphère plus humble, les intérêts locaux et professionnels, que l’association privée peut seule promouvoir efficacement. Comme l’observe justement le Pape, l'Etat qui refuserait à ces associations l'existence et la liberté, se suiciderait par là même : car toutes elles découlent de la même source que lui : la sociabilité naturelle à l’homme !

Eh bien ! donc, hommes du travail, voiei la dernière parole que vous envoie Léon XIII : unissez-vous ! La plaie du monde industriel, c’est l’individualisme, l’émiettement des forces, l'isolement des intérêts. C’est la formule anti-chrétienne : Chacun pour soi! qui a fait de la société un champ de batailles ardentes, lutte sans trève ni merci de l’'égoisme et des intérêts, lutte ou chacun combat pour l'existence, et qui finit toujours par le triomphe des plus forts, des plus habiles et l’écrasement des faibles. La concurrence effrenée, à son aise dans cet individualisme, a créé—ces légions d'ouvriers sans foyer, sans lendemain assuré, sans état dans la société, livrés avec leur

cet état de désorganisation, de puivérisation sociale, l’ouvrier est abandonné aux abus de la force, aux excès du travail, sans autre défense, sans autre protection que la charité personnelle du maître qui peut en manquer, ou la manière dont il comprendra son intérêt.—(A. de Mun

Eh bien lil faut en finir avec cet état social, qu’un savant Economiste chrétien flétrissait du nom de ‘marché aux esclaves, ouvert partout dans le monde moderne ” [Mer de Ketteler.] Travailleurs, donnez-vous donc la main, Serrez-vous les coudes. l’union professionnelle tarira ces calamités du régime individualiste. Oh! sans doute, il faudra pour cela se résigner à des sacrifices, il faudra imposer silence à voire orgueil, en reconnaissant que vous avez besoin des autres, silence à votre égoïsme, en vous dévouant aux intérêts de vos frères, qui en retour vous immolent les leurs, silence à votre jalouse liberté, en vous soumettant à une direction commune. En ce monde. voyez-vous, on n’a point de droits, point de jouissances, sans les payer chèrement, et en définitive ce sont toujours les ‘plus dévoués, les plus sacrifiés, qui moissonnent à

pleines mains aux champs de la gloire et du bonheur.—

La concurrence illimitée a plongé le monde du travail

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dans l’anarchie : ce.ne sont plus que des atomes humains qui se poussent, sa heurtent, le peuple.a été mis à l’état de poussière jetée sur le sol, livrée au hasard des combinaisons momentanées, balayée par le vent des intérêts divers. Encore une fois, mes frères, il faut à tout prix sortir de cet état' de choses ! cela ne peut ‘pas durer : il nous faut l’organisation du travail, c'est-à-dire l'union, l'association professionnelle !

Mais pourquoi prêcher les associations du travail ? Certes, il semble que ce soit la chose la moins rare en notre temps.—Mes frères. je sais bien qu'il existe partout des associations ouvrières. Il en est même qui sont de formidables coalitions, liguées pour protéger et venger leurs droits. Elles enserrent dans leurs vastes ramifications, et tiennent sous une discipline de fer les travailleurs de tout un pays, voire même de tout un continent, et, à un moment donné, elles lancent cette armée aveugle et passive à la guerre contre le capital et le patronat. Leurs agissements, nous les voyons de nos yeux, mais souvent leurs ressorts mystérieux nous échappent : car le secret est la loi de ces belliqueuses coalitions. Nous savons qu’à un mot d'ordre, fulminé par des personnages* inconnus, les masses ouvrières font éclater ces grandes grèves, qui mettent l'industrie aux abois ; imposent une gène cruelle aux consommateurs, et surtout plongent dans une affreuse misère tant d’'humbles ménages.

Mes frères, nous avons prononcé le nom de grève, nom sinistre, qui résume toutes les haînes, toutes les injustices, toutes les calamités du régime industriel de nos jours. (1)

(1) Ce nom vient d'une place de Paris, située sur les bords de la Seine, et jadis appelée /’lace de Grève, à canse du gravier, qui y abondait. C’est là que les ouvriers attendaient qu’on vint les embaucher pour l'ouvrage. Etre en grève, signifiait donc n'avoir point d'ouvrage, attendre du travail. De 1à le nom de grève, donné à ce grave accident économique : la suspension de travail dans les masses ouvrières.— Pour la doctrine que nous émanons ici, voir le magnifique ouvrage du Père Liberatore : Principes d'Economie Politique, P. IT, Grève.

Eh bien ! pourtant, disons-le en passant, en soi la grève n’est pas condamnable. Elle est certainement le droit du travailleur : il a évidemment le droit de suspendre ou de refuser son travail, s’il se croit victime de conditions iniques ; bien plus, vu la solidarité mutuelle des intérêts ouvriers, il a le droit d'y entraîner ses compagnons par des voies persuasives Sans doute, c'est une fâcheuse extrémité, mais enfin c’est souvent le seul moyen qui reste à l’ouvrier de faire respecter ses droits ; si la société en souffre, qu'elle s’en prenne à elle-même : pourquoi a-t-elle oublié le plus grave de ses devoirs, la protection de l’'humble travailleur ?

En soi, la grève est donc légitime. Mais, avouons que c’est là une arme fort dangereuse, un glaive à deux tranchants, que l’ouvrier ne manie presque jamais qu’en se blessant lui-même, une arme qui est bien à lui, mais dont il est à souhaiter qu'il ne se serve jamais —Naguère, dans un charbonnage de France, il y avait une grande grève de 30,000 mineurs. Elle dura deux semaines ; les pertes totales de la compagnie et des ouvriers ont été évaluées à trois millions. C'était en moyenne dix dollars perdus par chaque mineur. Qui ne comprend que dix dollars perdus, représentent, dans un ménage ouvrier, un douloureux capital de privations et de souffrances sans comparaison possible avec les millions de Ia compagnie ?

Mais, ce que nous réprouvons, mes frères, c’est la grève tumultueuse, incendiaire et parfois homicide. Les grévistes, qui endommagent la propriété des patrons, ou, ce qui est pis encore, violentent ceux de leurs compagnons qui veulent continuer le travail, commettent un crime, qu'on ne saurait trop condamner, ils violent gravement la justice.—Vous refusez de travailler, mon ami, parce que vous trouvez le salaire trop mesquin ou la durée du trava'l trop longue, c’est votre droit ! Mais moi, je suis satisfait des conditions de l'atelier, et je veux travailler, n'est-ce pas mon droit ? Qui donc vous autorise à troubler ma liberté par la violence ou les menaces ? — Déjà bien dangereuses, les grèves tournent donc parfois en brigandages !

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Eh bien ! nous le savons tous, ces grèves désastreuses sont le fait de ces. grandes coalitions ouvrières. (1) Faire la guerre au capital, guerre implacable, guerre éternelle, voilà ce semble leur seul programme d'action !

Mais quoi ? mes frères, la guerre est donc la condition normale du travail ? La Providence qui nous condamne aux sueurs, a-t-elle voulu que ces sueurs arrosent du sang el des ruines ? Non, c’est là une pensée révoltante, un blasphème contre Dieu auteur et souverain de la société humaine. En décrétant la concurrence illimitée, le système économique, en vogue de nos jours, a décrété la guerre permanente : et cela nous suffit pour le flétrir ! Triste ironie, en vérité de transformer l'instrument du travail en arme de combat, et, à force de progrès industriel, n’aboutir qu’à ressusciter parmi nous le cannibalisme des Canaques Océaniens ! Oh ! ce mot épouvantable de cannibalisme, ce n’est pas nous qui l’inventons pour porter les choses au noir, ce sont des économistes anglais, qui l’ont prononcé les premiers. [Herbert Spencer.]

Mes frères, Dieu a dit à l'homme : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ! mais il n’a pas dit, ce qu’on a écrit de l’Israëlite d'autrefois :—Tu vivras, la truelle d’une main et l'épée de l’autre !— Dieu a sanctionné le travail, non la guerre.

Que faire donc ? Faut-il bannir du travail le principe de l'association, partout aïlleurs si fécond ? Oh!

(1) Qu'on ne croie pas pourtant que nous voulions condamner en soi ces coalitions ouvrières, comme Îles Chevaliers du Travail, ete. Nous disons seulemeut, que ce n’est point l’idéal, qu’elles ont une base défectueuse, l'isolement du travail et du patronat. Mais ce defaut, ce ne sont point les ouvriers qui ensont responsables, c’est la société, c’est l’organisation économique qui fait de l’ouvrier et du patron, des étrangers l’uu à l’autre, des indifférents, trop souvent même des ennemis.

non, mes frères, mais il faut l'appliquer selon les conditions naturelles du travail. Il est prouvé que les coalition d'ouvriers d’une part, celles des patrons ou compagnies de l’autre, aboutissent presque fatalement à des hostilités, à la haine, aux désordres, aux attentats contre la propriété et la paix publique.

Ce qu'il faut donc, ce que le Pape demande, ce que tous les sages réclament, il faut des associations FR permanentes de patrons et d'ouvriers. En ces temps de rivalités, haineuses, l'union du capital et du travail, voilà le salut. L'idéal c'est la Corporation professionnelle, union des cœurs, union des forces, union des intérêts, vraie famille dont les patrons sont les frères, les ouvriers les enfants, qui assure à tous la paix et la dignité du travail, la solution pacifique de tous les conflits, l'assurance contre les chômages, la sécurité pour le temps mauvais de la maladie ou de la vieillesse.

Hélas ! mais pourquoi a-t-on divisé ceux que la nature aunis ? O Patrons, O Ouvriers, pourquoi ces haïnes, ces défiances ? Vous n'êtes pas des cannibales, vous êtes frères dans la famille professionnelle ! Mais pourquoi êtesvous des frères ennemis ? Le premier crime qui souilla la terre, ce fu. un fratricide : le plus grand malheur du monde du travail, c’est qu’il y ait des Caïns.—-Patrons et ouvriers, unissez-vous, donuez-vous la main dans la corporation professionnelle : et c'en est fait del’anarchie, il n’y a plus de question sociale, plus de question ouvrière. L'union corporative comblera l’abime béant, qui sépare les deux classes, celle qui représente le capital et celle qui représente le travail. Mais la nature elle-même le demande ! le salariat et le patronat, le travail et le capital sont deux termes qui se sollicitent mutuellement, ce sont les deux moitiés de l’industrie ; c’est leur action féconde qui ouvre dans la société ces sources abondantes dg richesse et d’aisance. Il est donc dans l'ordre des choses que le patron et l’ouvrier soient unis fraternellement : leur division, cette guerre à coup de couteau, c’est plus qu'un malheur, plus qu’un désastre. c'est un crime contre nature !

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Oh! qu'on ne dise pas que ces corporations professionnelles sont une chimère irréalisable ! car on les a déjà vues à l’œuvre ; elles ont été une bénédiction pour les travailleurs et pour la société. C’est au moyen-âge qu'elles eurent un merveilleux épanouissement. Eclos sous cet esprit d'union, propre au christianisme, le régime corporatif a été pendant de longs siècles comme un arbre à ramure gigantesque, donnant partout ses fruits bienfaisants et couvrant de son ombre tutélaire toutes les générations de la famille ouvrière. Certes, même «lors, ce n’était pas encore la félicité pure et sereine, c'était du moins l’aisance et la paix.

Au X et XIe siècle, âge de fer et de barbarie, daus la plus grande désorganisation sociale qui fut jamais. les artisans sentirent le besoin de se rapprocher, de mettre leurs intérêts communs sous la sauvegarde de l'union et alors maitres, compagnons et apprentis formèrent ces maîtrises, ces jurandes, ces corps de métiers si fameux : la grande famille du travail était créée. Le génie chrétien de Saint-Louis lui révéla l'excellence de cette organisation de l’industrie : il donna aux corporations la sanction de l'Etat. La famille professionnelle était un petit monde, vivant de sa vie, jaloux de son indépendance, fermé à toute ingérence du dehors. La corporation avait ses chefs, les maîtres ou gardes du métier, choisis par l'élection ; toutes les questions de travail relevaient de ce tribunal professionnel ; l’arbitrage paisible des hommes du métier apaisait facilement tous les conflits. Elle avait son patrimoine et ses biens-fonds, trésor commun où elle puisait pour soulager l’indigence de ses membres, quand l'industrie traversait une crise, ou quand l'infirmité réduisait à l'impuissance un des fils de la famille professionnelle. Mais surtout un fervent esprit religieux pénétrait la corporation. On n'était pas seulement uni dans le travail et les intérêts économiques, mais les cœurs fra ternisalent dans une même foi : la corporation avait sa

chapelle, sa fête, son patron céleste ; on partageait ensemble de joyeux banquets. - Ces agapes fraternelles, ces fêtes religieuses ennoblissaient le travail et achevaient la fusion des cœurs : quand maîtres et ouvriers avaient murmuré ensemble, — Notre Père, qui éles aux cieux ! —quand ils s'étaient agenouillés devant la statue du saint patron, oh! toute pensée de haine et d’antagonisme s’évanouissait ; il n'y avai plus place qu'aux sentiments d'estime et d’amour !

Hélas ! mes frères, c’est au passé que nous parlons : tout cela n'existe plus. La tempête révolutionnaire, qui a couru le monde dès l’aurore de ce siècle, a déraciné l'arbre de vie, et le monde du travail est devenu après comme l’aride Sahara, sable mobile qui ballote au brûlant simoun des intérêts égoistes et cupides.—Verronsnous jamais renaître de leurs cendres ces corporations bienfaisantes des vieux âges chrétiens, anciennes par leur principe, modernes par leur organisation ? (1) ou bien sommes-nous condamnés à nous débattre sans espérauce dans les tiraillements de la grève et de la concurrence ? C’est le secret de Dieu. Mais le salut n’est que là, ou nos pères l’ont trouvé. Ceux qui ont balayé ces vénérables institutions du passé, non contents de les tuer, ont voulu les noircir, les flétrir. Ils n’ont point daigné y voir, ce qui était la réalité :—la sauvegarde et la tutrice de l’industrie, qu'elles ont appris au peuple à se gouverner luimême, qu'elles ont été la grande affaire des petites gens, l'intérêt de toute leur vie, qu’elles ont donné tout ce que peut apporter de joie, de secours matériels et de force morale cette étroite fraternité, dont la charité à. été si longtemps le lien parmi les hommes [A de Mun] ; —mais ils ont déclamé que c'était l’'écrasement du grand nombre,

(1) Nul doute, que les conditions actuelles du travail, le développement surtout de la grande industrie, ne permettent pas de copier servilement ces corporations anciennes. Gardons le principe, donnons-lui une forme adaptée à notre âge. M DO EE à

l’étouffement de la vie industrielle, la famine en permanence, l’organisation de la mendicité ! Mais à qui fera-ton croire qu’une institution, qui a gouverné le travail durant huit cents ans, ait été cetie monstruosité

u’on nous dit ? Nos ancêtres n'étaient pas stupides, et ils se sont bien accomodés de ce régime. Nans doute, mes frères, avec la décadence de l'esprit chrétien et les ingérences abusives de l'Etat, il y eut bien des abus, dans les derniers temps surtout. Quelle est la chose si bonne, dont les hommes n’abusent pas ? Qu'ont-ils fait alors ? Ils ont aboli l'institution même, sans rien mettre en place. Insensés, vous avez jeté à bas l’arbre de vie du monde industriel, parce que des chenilles dévoraient ses feuilles et que certains de ses fruits étaient tarés !

Pourtant, mes frères, et c’est l'espoir de l'avenir, on revient de toute part au régime corporatif, sous une forme ou l’autre. N'a-t-on pas vu, dans ces derniers mois, l’arbitrage mixte de patrons et d'ouvriers. terminer paisiblement les grèves les plus formidables ? Cet arbitrage pacificateur, au lieu d’un fait éphémère, faites-en une institution permanente, et voilà la corporation ressuscitée. Oh! croyez-le, l'entente entre patron et ouvrier est bien facile,

uand ils peuvent se voir et se parler confidentiellement, Un excellent industriel de cette ville avouait que, toutes les fois qu’il avait voulu examiner par lui-même les demandes des ouvriers, souvent jugées d’abord exagérées, 1l les avait trouvées justes et y avait fait droit. Hier, mes frères, je lisais avec bonheur dans une excellente Revue, comment en Angleterre fonctionnent régulièrement les conseils d'arbitrage et de concilliation ; (1) en Allemagne les comilés d'ouvriers, qui avec les patrons, délibèrent et décident toutes les questions de travail, durée, quotité et échelle des salaires, caisse de secours, d'assurance, etc. En Fran-

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(1) La Revue du Monde Catholique, qui tient le lecteur au courant du mouvement ouvrier, et marche résolument dans le sentier frayé par l’Encyclique.

ce, les institutions patronales adoucissent la condition des employés, dans les compagnies de chemins de fer : (1) loyers commodes et salubres, caisses de secours alimentées en grande partie par des allocations mensuelles des compagnies ; écoles d'apprentissage pour les enfants des employés ; crèches et ouvroirs pour la famille; orphelinats, où je compagnies élèvent à leurs frais les enfants orphelins de leurs agents décédés ; mais l'institution la plus belle, est celle des Caisses de retraite, qui assurent aux employés une vieillesse douce et honorée : un léger prélèvement sur les appointements des agents est demandé, c'est vrai ; mais la source principale qui les alimente, c’est une allocation des compagnies :— Eh bien ! mes frères, j'ai senti dilater mon cœur, en voyant que les cinq grandes compagnies de chemins de fer en France, consacrent annuellement pas moins de 22 millions pour assurer à leur personnel les avantages de la retraite !

Mes frères, il est des hommes généreux, que leur noblesse ou leur fortune appelaient à couler doucement leur vie dans les hautes sphères de la société. Mais la foi et ‘le dévouement leur ont dit de renoncer à tout : ils sont descandus vers l'ouvrier, pour le sauver et le christianiser. À la lueur des tempêtes révolutionnaires, ils ont compris que la corporation professionnelle était seule l’arche de salut du monde ouvrier ; et ils dépensent leur or et leur vie, pour répandre partout cette semense salutaire. Pourquoi ne nommerais-je pas deux hommes, illustres entre tous ces bienfaiteurs des gens du travail ? Le premier, c'est M. dé Mu, héritier des Croisés ; il a brisésa vaillante épée d’officier pour faire une croisade nouvelle contre le socialisme et la révolution ; il s’est fait l'avocat permanent des travailleurs aux Chambres françaises. Le second, M. Harmel, que les ouvriers ont baptisé d’un nom qui récompense bien des dévouements, /e Bon Père, a donné le premier l’exemple de la corporation chrétienne dans l'usine du Val-des-Bois. Est-il téméraire de penser que

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(1) Nous ne parlons que des grandes compagnies de chemins de fer, parce

ue c’est. là, ce semb!e, Îe terrain le moins favorable à l’éclosion de ces institu-

tions patronales : mais partout ailleurs, dans toutes les industries, elles s’épanouissent : c’est un baume qui adoucit bien des blessures,

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le Pape avait en vue ces deux champions, quand il écrivait :— Il ne manque pas des catholiques, qui, pourvus d'abondantes richesses, mais devenus en quelque sorte compagnons volontaires des travailleurs, ne regardent à aucune dépense pour fonder et étendre des sociétés, où ceux-ci puissent trouver, avec une certaine aisance pour le présent, le gage d’un repos honorable pour l'avenir !— Les cercles catholiques d'ouvriers de M. de Mun, voilà, mes frères, la vraie corporation professionnelle, adaptée à nos institutions modernes. Il ne lui manque plus que la sanction du gouvernement, qui lui donne droit de posséder des immeubles, un patrimoine corporatif. La rosée du ciel a fécondé cette fondation généreuse : aujourd’hui elle compte environ 500 associations ouvrières, et près de 70 usines, organisées en corporations chrétiennes. Dans ces usines modèles, les patrons ne sont plus des demi-dieux, qui vivent dans uue sphère olympienne, loin et au-dessus de leurs ouvriers. Ils descendent à eux, se mêlent à eux, vivent près d'eux ; on se connaît, on s’estime, on s'aime, c’est une famille ! Les patrons ont uue sollicitude paternelle de l’ouvrier, de sa santé, de sa famille, de son instruction et de ses intérêts religieux. Les ouvriers à leur tour ont confiance aux patrons, du zèle pour le progrès de l’entreprise, d'autant plus qu'ils ont une part dans les bénéfices ascensionnels. Les usines du Val-des-Bois sont devenués le paradis de l’ouvrier. Oh! uand verrons-nous cette semence bénie des Cercles Ca- Hoiques franchir l'Océan sur les ailes de la charité, pour venir germer et s'épanouir dans ce pays si chrétien du Canada ! Il est vrai qu'ici les divisions sociales se compliquent de divisions religieuses et sociales ; l’associati n corporative entre le capital et le travaïl est donc plus difficile. Eh bien ! malgré tout, ines freres, j'ai foi au triomphe de la charité !

Enfin il est deux autres formés d'association ouvrière dont nous dirons un mot en passant. La prémière est l'association de production.

Ouvriers, vous ne pouvez vous entendre avec les patrons : eh bien ! passez-vous des patrons, associez-vous ensemble, et produisez vous-mêmes ! Si, en solidarisant vos forces vous vous substituez aux patrons, 1l n’y aura plus, entre vous et la richesse que vous produisez, des capitalistes ou une compagnie qui Aron la part du lion. Vous partagerez entre vous tous les bénéfices, à part égale ou proportionnelle. C’est la fameuse formule :—/a mine aux mineurs | l'usine aux travailleurs !

Evidemment, mes frères, c’est là un système bien beau. C’est même l'idéal, où tend légitimement le monde ouvrier. Enfin, devons-nous croire que le salariat est le terme dernier dans l’ascension progressive des travailleurs? Non, de simples salariés qu’ils sont encore, il faut qu'ils deviennent co-propriélaires. C’est alors que les ouvriers s'élèveront dans la hiérarchie sociale et deviendront les plus fermes soutiens d’un ordre de choses, qui donnera plans ample satisfaction à leurs légitimes aspirations d’amélioration et de progrès !— [P. de Pascal.]

Déjà des efforts ont eté tentés dans cette voie : s’il y a eu parfois des échecs, il y a eu aussi des promesses de succès. Chers ouvriers, tendez vers ce noble but ! —C’est vrai, il y a de grands obstacles. C’est d’abord le défaut de capital : eh bien !accumulez vos épargnes ! C’est ensuite l'absence d'éducation économique et professionelle. Il faudra bien une gérance dans votre société. Les plus intelligents d’entre vous devront diriger et administrer l’entreprise commune. Alors, quand vous les verrez, assis dans des bureaux, les mains blanches et gantées, tandis que vous descendrez dans la mine noire ou dans l’usine nauséabonde, vos mains calleuses et salies, penserez-vous, ouvriers que ces compagnons intelligents auront droit eux aussi à une part dans À es produits, part proportionnelle aux services qu'ils rendent ? Finirez-vous par comprendre la supériorité du travail intellectuel sur le travail manuel ? Si vous n’en êtes pas encore là, ouvriers, restez simples salariés !

Enfin, mes frères, ces difficultés ne sont pas insurmontables. L'association de production est donc, comme le disait un écrivain catholique :—un idéal magnifique,

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qui mérite au plus haut point notre attention et notre sympathie.— [Mgr de Ketteler.]

Mais, mes frères, ce qui est possible immédiatement, ce qui transformerait toutes les conditions de la vie des travailleurs, c’est l'association de consommation \—- Pendant que l’ouvrier produit à l'atelier. ‘! -onsomme à la maison, et son humble salaire doit «© - 4 toutes les dépenses de la nourriture, du vêtement, du logement, du chauffage et de l’éclairage. Or, nous savons comment les choses se passent : au fur et à mesure de ses besoins, l’ouvrier achète au détail chez le petit marchand voisin, tous les articles de consommation domestique. Et il paie fort cher tout ce qui a passé entre les mains de tant de vendeurs, le prix de la marchandise avec tous les renchérissements intermédiaires. C’est comme un encan économique, dont il est la victime, parce qu'il vient le dernier.—Ouvriers, unissez-vous en société de consommation ; choisissez un gérant probe et habile. Vous êtes cent, je suppose, à créer le capital nécessaire de cette association. En votre nom, votre gérant, instruit des temps et des lieux du bon marché, achète en gros, au prix coûtant, votre bois de chauffage, votre pétrole, votre sucre, votre beurre, votre viande et le reste ; met tout en réserve dans un dépôt, créé par l'association, et vous livre ces provisions domestiques, selon les exigences de vos besoins.— Ouvriers, avec ce bienfaisant système, le coût de la vie vous reviendra deux ou trois fnis moins cher; vos salaires pourront rester les mémes, mais en réalité 1ls auront doublé ou triplé! (1)

(1) Avec M. de Mun, nous avons foi aux sociétés de consommation. Les patrons, qui ont à cœur le bien de leurs ouvriers et même de leur propre, devraient contribuer à leur établissement et à leurentretien.—Mais il est de toute nécessité : 10 d’avoir une gérance, distinguée par l'honnêteté et l'intelligence ; 20 un contrôle mensuel ou bi-annuel de tous les associés, ou de ceux qu’ils députent à cet effet ; 30 un cahier de comptes, qui permette, dôs le débnt, d'établir une statistique de comparaison entre les dépenses J'üuites avunt l'ussociation et celles faites depuix ; 4o Il serait mieux de débuter par un petit nombre d'articles, ceux surtout qui prouveraient sensiblement la différence entre l’achat en gros etlachat

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Mes frères, ces sociétés de consommation ont été fondées dans plusieurs centres ouvriers de France et d’Angleterre ; partout elles ont bien fonctionné et donné d’heureux résultats. Elles méritent donc tous nos encouragements ; que dis-je ? elles méritent la protection de l'Etat, et le concours actif des patrons !

Mais, nous le répétons, mes frères, car c’est là une question de vie ou de mort : quelle que soit l'association ouvrière, il faut qu’elle soit pénétrée de l'esprit religieux. Malheur à elle si elle n’a point ce principe de salut, âme de tout bien ! Ce qui arrivera, c’est que l’antagonisme des convoitises, les passions et l’égoisme déchaîneront vite des tempêtes au sein même de l'association, et sépareront des hommes que la communauté des intérêts avait un instant rapprochés. Oh ! mes frères, la religion est l'élixir de tout ce qui est beau et bon sur la terre. Il est d’autres choses bonnes et belles, mais c’est elle qui consacre leur bonté et leur beauté. Le sursum corda ne gâte aucune jouissance légitime, il n’ôte aucune vraie joie, mais il leur infuse l’ambroisie céleste, il leur ajoute l’arôme de l’immortalité !

Mesfrères, j'ai fini! Voilà la grande, la féconde solution

“ le grand Pape Léon XIII a donnée à la question sociale. ette question est née de la haîne, elle a commencé dans

au détail ; 5o Mais il est bien important de faire remarquer aux associés, que dès le principe leur dépense sera peut-être la même ; parce que c’est une vérité d'expérience : que plus un article est meilleur marché, et plus sa consommation est grande ; 60 Il n’y aura à souffrir de ce système, que les petites épiceries, les petits magasins. Tant pis ! Nous avons peu de sympathies pour ces commercants qui vivent surtout aux dépens de la classe ouvrière : c’est grâce à eux surtout que le travailleur arrive à payer pos cher que le riche les mêmes articles de consommation. Et puis, quelles industries exercent-ils ? quel travail sérieux

font-ils ? qu’ils disparaissent, et se fassent eux-mêmes ouvriers,

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la guerre ; elle ne se terminera que dans l'union, dans l'amour. Oui, la justice d’abord, mais au-dessus de tout la charité, la charité, la charité! Voilà le remêde au poison qui noué tue, voilà le salut de la société humaine !

O chrétiens, enfants dégénérés du Christ, pourquoi avons-nous oublié le commandement, le seul, du Maître : —Aimez-vous les uns les autres —Anges saints, vous devez pleurer à la vue de ces haînes fratricides, qui grondent dans des cœurs faits pour s'unir, pour s’embrasser dans l’amour ! L'humanité, sauvée par le sang Rédempteur, elle dont on disait jadis .— Les chrétiens n’ont qu'un cœur et qu'une âme, voyez comme ils s'aiment ! —parce qu’elle a méconnu sa dignité évangélique, elle est retombée dans le cannibalisme ! Oh! l’amour reviendra-t-1l ? Jésus, vous avez dit qu'un jour viendrait où la charité du grand nombre se refroidirait : sommes-nous arrivés à ces temps maudits ? Je vois le monde contemporain, partagé en deux camps ennemis : —dans cette société, il ne reste qu’une masse d'individus, vivant côte à côte dans les destinées les plus égales, demeurant étrangers les uns aux autres, et ne nourrissant à l'égard du prochain que des sentiments d’indifférence, de mépris ou d’envie.—|[Leroy-Beaulieu, économiste.] O Christ, est-ce là le monde, que tu nous avais fait par l'Evangile ? Mais non, la charité n’est pas morte, elle flambe encore dans de nobles cœurs chrétiens : c’est d'eux que l'incendie partira pour fondre toutes les glaces et consumer toutes les haines !

O riches, aimez le pauvre ! Ce n’est pas assez de le payer, aimez-le. (C’est un frère malheureux, que notre Père qui est aux cieux confie à votre charité. L'amour pur et saint, la charité, tuera cet égoïsme qui vous rend insensibles aux souffrances d'autrui, cette convoitise sans pitié qui exploite les sueurs du travailleur, ce luxe monstrueux qui dévore la part de vos biens qui devait revenir à l’indigent, en même temps qu'il insulte à sa misère !

Et vous, pauvres humbles travailleurs, aimez le riche! Ce n’est pas assez de ne point le frauder, aimez-le. C’est un frère aîné, que l'Evangile vous a fait plein de bienfaisance et de dévouement. Priez pour lui, car le salut

éternel lui est plus difficile qu’à vous. Il doit vous ouvrir ses trésors ; vous, les bien-aimés du Christ, ouvrez-lui le ciel !

Mes frères, je crois fermement que l'Etat péut faire beaucoup pour améliorer le sort des populations ouvrières. Je crois aussi que celles-ci seront plus heureuses, si elles s'unissent dans la corporation, dans l’association. Mais je crois plus encore à la puissance divine de la charité. Car, c’est le grand Paul qui l’a dit, tout le reste finira mais la charité ne faillira jamais, parce qu’elle est plus grande que tout :

Major autem aurum est charitas !

Amen.

Lu

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