‹ Conférénces sur la question ouvrière [microforme]Chapitre 16 sur 37 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Et maïnienànt, quel est le rôle de l'Etat dans cette ‘épinense question du salaire ? —Mes frères, l'Etat est par sa nature même le justicier de Dieu sur la terre, ilest le Sardien de la justice. Eh bien ! nous l'avons vu, la fixation du salaire relève de la justice, et de la justice sociale. ‘Elle relève donc de l’autorité souveraine de l'Etat, en ce sens du moins que l'Etat a le droit de protéger le travailleur, pour qu’il ne soit pas lésé en cette matière. (1)

Ah ! sans doute, toutes ces questions de travail, durée et salaire, seraient bien mieux résolues par des corporations professionnelles de patrons et d'ouvriers, si elles existaient légalement, avec la faculté d'imposer impérativement leurs règlements. Mais enfin, là ou elles n’existent pas, et c’est aujourd'hui le fait universel, l'Etat, gardien et vengeur de la justice, doit substituer son action toute puissante à la leur. N'oublions pas cette pensée profonde d’un philosophe chrétien : —On ne persuade pas aux hommes d'êtres justes, on les y contraint. (Bonald.)

Comment l'Etat exercera-t-il son mandat souverain ? L'Encyclique se tait. Mais il y a deux solutions : ou bien la loi fixera la durée maxima du travail et le salaire minimum dans toutes les industries. Ou bien, l'Etat introduira dans la législation des dispositions formelles, qui permettront à l’ouvrier, au cas de vexation soit pour excès de travail, soit pour salaire insuffisant, de poursuivre judiciaifement l'industriel qui aura ainsi abusé de sa détresse, et d'obtenir des tribunaux une indemnité, des dommages-intérêts.— La première solution est la plus commune parmi les Economistes chrétiens ; cependant nous avouons préférer la seconde, comme moins dangereuse et plus praticable.

Nous ne pouvons adopter le programme des froishuit, (2) article le plus tapageur des revendications de tant

(1) Qu'on ne dise pas que l'autorité législative est impuissante dans ce domaine. ,C’est le cas de répéter la magnifique parole de Pitt : ‘* Ne me dites pas que le Parlement est impuissant : pour protéger, il doit être omnipotent ! ”

(2) Les fameux frois-huit sont la journée ainsi partagée : S heures de travail, 8 heures de sommeil, S heures de plaisir, en famille et en société.

d'ouvriers à l'heure présente. C’est une règle trop inflexible dans son universalité : les exigences de tant d'industries variées, et les intérêts ouvriers eux-mêmes souffriraient de son application. Mais enfin, n'est-il pas évident que, même pour l'adulte, il y a une durée maxima, par exemple 10 heures, qu’on ne peut dépasser sans injustice, et que la Joi civile a le droit de défenäre d'ontrepasser ? Et ces misérables salaires qui donnent droit à peine àun morceau de pain, la loine doit-elle pas fulminer contre eux sa réprobation ?

Oh ! je sais, mes frères qu’on fait bien des difficultés à cette législation du travail que nous demandons.—On dira :—Ces procès ouvriers seront bien dificiles à trancher par les tribunaux ?—Pourquoi donc ? Tous les jours, les juges n’ont-il pas à décider des questions de dommagesintérêts bien autrement compliquées ? Le magistrat appréciera dans chaque cas, selon les lumières de son esprit et les principes de l'équité, s’il y a eu excès de travail ; il s’informera de la durée et de la grandeur du travail accompli, du prix moyen des denrées alimentaires dans le pays Du reste, vu le grand nombre de cas analogues, il est évident qu'il y a des milliers d'ouvriers dans la même situation, —il s'établira bientôt là-dessus une jurisprudence qui permettra de procéder plus vite et plus aisément. Que dis-je ? Les patrons aidefhnt à la solution de la question. Evidemment la menace de ces procès leur sera désagréable : pour éviter ces extrémités fâcheuses, ils auront soin de faire approuver leurs règlements d'ateliers et leurs tarifs de salaire par l'autorité administrative, ou mieux encore par des corporations mixtes. Et ainsi cette loi aura le grand ayantage de stimuler les patrons à promouvoir la création de ces corporations pofessionnelles, auxquelles ils n’ont guère songé jusqu'ici.

On dira encore :—Mais tout ce système est déshonorant pour l’ouvrier : en le plaçant sous la tutelle de la

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loi, vous l’assimilez au mineur d'âge et même à l’aliéné !—

Mes frères, nous répondons que le droit d’invoquer l'autorité civile n’avilit personne, puisqu'elle est faite pour le bien de tous. Avoir faim, n'est-ce pas une faiblesse aussi digne, plus digne même de la tutelle du législateur que les passions du mineur et du joueur ?

On objecte enfin :—Il est bien des ateliers où le patron ne pourra augmenter le taux des salaires sans se ruiner : la contrainte légale entraînera donc la chute de son industrie, et la ruine de ses ouvriers eux-mêmes qui seront jetés sur le pavé, sans travail, sans argent !—

Nous répondons, mes frères, que les patrons qui ne donnent pas à l’ouvrier un salaire suffisant, c’est qu’il ne le veulent pas, ou qu'ils ne le peuvent pas! Pour les premiers, la loi sera salutaire, elle fera taire leur égoiïisme et tiendra en échec leur insatiable cupidité. Quant aux seconds, quant à ceux qui réellement et habituellement [l’industrie peut traverser une crise passagère, qui rabaisse Les gains de l’ouvrier, jamais pourtant au-dessous du minimun : alors que l'industriel, déjà enrichi, prenne sur les profits accumulés du passé ou sur ses fonds de réserve!] ne peuvent donner à leurs ouvriers qu’un salaire de famine, nous le demandons :—Est-il désirable qu’il existe dans le pays des industries qui, faute d'entente dans les patrons ou de ressources locales, ne peuvent y fonctionner, qu’en imposant à la population ouvrière les angoisses du paupérisme, l'épuisement des forces. et l’étiolement de la race ?--Mes frères, poser cette question, c’est La résoudre! (1)

Non, la difficulté n’est pas là ! Elle est plutôt dans

la concurrence de l’industrie étrangère.

En effet, si dans

Oui, nous le disons sans crainte, après d’éminents penseurs : qu’elles disparaissent ces industries d’une infériorité notoire, svit à cause de l’insuflisance du capital engagé, ou de la mauvaise direction, ou d’un outillage suranné ! ce sera un soulagement pour le pays, le bien de la classe ouvrière. L'industrie nationale gagnera à cette suppression. Mais, dira-t-on, que d'ouvriers seront alors dépossédés de leur gagne-pain !—Non pas ! Car à moins de surproduction, les usines survivantes augmentcront le chiffre de leurs affaires et de leurs bénéfices : elles pourront donc accroître le salaire de leurs ouvriers et employer ceux que la chute des autres établissements a laissé sans travail.

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une nation la loi protège le travail, n’est-il pas à craindre que l’industrie nationale ne soit écrasée sur le marché ? Ses produits, d'venus plus coûteux, devront se vendre plus chers ; tandis que les industriels du pays voisin, affranchis de toutes ces entraves, vendront moins cher, accapareront les demandes, et bientôt le chiffre des exportations baissera d’une façon alarmante !........,

C'est là, mes frères, une difficulté sérieuse. Eh bien! l'unique solution est dans une législation internationale du travail | Pourquoi les nations civilisées ne s’entendraientelles pas pour déterminer les principes fondamentaux du contrat de travail ? La question ouvrière n’est pas régionale ; elle intéresse l'humanité tout entière ! Au début de ce siècle, les Etats chrétiens sont convenus d’abolir la traite des noirs : pourquoi ne feraient-ils pas un accord semblable pour interdire la traite des blancs ? Cette idée d’une législation internationale du travail a déjà été lancée dans le monde. Disons-le, mes frères, à l'honneur du nom catholique, c'est un gouvernement catholique (M: Decurtins, au nom du Canton de Fribourg, Suisse,) qui le premier l’a proposée, et c’est le Pape Léon XIII, si sympathique aux intérêts des classes besogneuses, qui le premier l’a bénie et chaudement encouragée. Espérons que l’idée fera son chemin ! (1)

Pardon, mes frères, d'avoir été si long dans l’exposé d’une question où de si grands intérêts sont en jeu ! Nous n’avons pas tout dit. Et comment tout dire ici? Nous

n'avons pas épuisé tous les enseignements: féconds de.

(1) Déjà même un Congrès International a été réuni dans ce but, originai- 1ement, il devait 8e tenir à Berne, selon la généreuse impulsion donnée à cètte dée humanitaire par M. Decurtins. Mais sur l'initiative de Guillaumé II, Empereur d'Allemagne, il s'est tenu à Bérlin, en 1890. Il y a à peu près entente : sur

le repos dominical], la protection des enfants, la limitatiou du travail des femmes,

l'hygiène de l'usine, etc, Restent encore la fixation de la durée maxima du travail et du salaire minimum pour les adultes. Mais on ÿ viendra : car il est dans la destinée dés idées généreuses, d'aboutir tôt ox tard ! WAR

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l'Encyclique. (1) Nous prions Dieu qu'il donne aux chefs d'Etat la lumière pour les comprendre, et la force pour les appliquer. Mais de grâce, qu'ils se hâtent d'agir : qu'ils sortent de leur longue insensibilité aux souffrances et aux plaintes de la partie la plus intéressante de la nation, les humbles artisans de la fortune publique et du progrès sociale ! Les tribuns de socialisme, armés une redoutable logique, se prévalent des abus de l’ordre économique, pour aigrir les masses ouvrières et les arme: pour la révolution social. Si l'Etat refuse d'intervenir dans le monde industriel, n’est-il pas à craindre que “ l’ouvrier se retourne contre cette puissance impassible et dédaigneuse, contre cette coûteuse et inactive machine, et, dans un accès de colère, s'efforce de la briser ? (L'Univers) ”

O chefs d'Etat, providence des petits, vous êtes l'espérance des travailleurs ! Et ils sont bien modérés dans leurs demandes ; ils ne vous demandent pas de leur créer le paradis sur terre, encore moins de dépouiller les fortunés de ce monde, ils vous prient seulement de penser à eux, de les sauver des affres de la faim et des haiïllons de la misère, des navrantes incertitudes du lendemain ; ils vous demandent de leur rendre leurs foyers avec un peu plus d’aisance et de joie! Ces justes demandes, vous pouvez y faire droit par une sage législation du travail, inspirée de l’'Encyclique Pontificale.

Au dernier jour de sa magistrature, Samuel prit à témoin tour Israël, massé sur les hauteurs de Galgala, qu'il avait gouverné la nation sainte avec justice et désintéressement. Et la voix formidable de tout le peuple s'éleva :—Oui, nous sommes témoins et Jéhovah aussi, que tu n’as point fait l'injustice et bien servi la patrie —

Chefs d'Etat, à vous de mériter ce glorieux témoignage ! Sovez les pères des ouvriers, de la clisse souffreteuse. Quelle consolation ce sera pour vous de pourvoir dire au

(1) Léon XIII indique à grands traits certaines réformes sociales, bienfai. santes à la population ouvrière : la création d’une propriété stable pour le tra. vailleur, l’encouragement à l'épargne, la protection de ces petits patrimoines, sorte de homesteads; l'énrayement de Ia dépopulation et de l’émigration, la modération et une stricte économie dans les-impôts, ete.—Il y aussi la: question: si grave de l'hygiène dans les manufactures, celles de l’assurance contre les accidents, les caisses de retraite pour la vieillesse, l’indemnité aux ouvriers renvoyés sans intimation du motif ou avis préalable} et enfin'la question dé {a participa. tion aux bénéfices de l'entreprise. LAURE RL HER 4 }

tribunal du souverain Juge :—Mon Dieu, j'ai y “ché : mais aussi sur cette terre, où vous m’aviez donné ae gouverner, je laisse des milliers d'hommes moins malheureux la dignité humaine protégée par les lois, la famille restaurée, A paix sociale mieux garantie !..... …

Encore une fois, mes frères, prions Dieu qu’il donne aux hommes de gouvernement l'intelligence de leur auguste mission et la volonté de l’accomplir. Ce sera notre manière, à nous, d'aider l'Etat à remplir le rôle providentiel que lui dicte Léon XIII.

O mon Dieu, donnez-nous des Saint-Louis, des Garcia Moreno ; et il n’y a plus de question sociale, mais la paix, la félicité, et la patrie de la terre est la plus belle image de la patrie de l'éternité !

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