LA QUESTION OUVRIÈRE AU CANADA
Du moment où deux hommes se rencontrèrent sur le chemin de la vie, dans les rapports de maître et de serviteur, il y eût une question ouvrière. L’esclavage, chez les païens, le servage, dans les sociétés chrétiennes du moyenâge et la domesticité plus récemment furent autant de solutions données à ce perpétuel problème. Combien peu satisfaisantes elles furent pour l'immense majorité des hommes, reste écrit en lettres de sang dans l'histoire de Rome antique, dans celle si mouvementée des Etats de l'Europe et dans la relation quotidienne des grèves mo- 4 dernes.
Le Canada, bercé à l'ombre de la croix du Christ et nourri de la charité chrétienne, n'eut jusqu’à ce jour que À des luttes passagères et que des abus rares et légers. Au fond la question ouvrière n’exista pas à l’état social. Ce que la paroisse canadienne fut au point de vue politique, la famille le devint an point de vue social et, sur la ferme comme dans la boutique du petit industriel, le patron fut un père plutôt qu'un maître, et l’ouvrier ua fils plutôt qu'un manœuvre. De fait, le Canada a peut-être offert et offre encore, surtout parmi ses populations rurales, la plus belle preuve de la vérité des doctrines sociales de l'Evangile, et partant, le plus frappant commentaire de l'Encyclique du Souverain Pontife sur le Travail.
Mais il n'y a pas néanmoins à s'endormir sans crainte sur l’oreiller d’une confiance puérile et périlleuse. Le passé est passé pour nous comme pour les autres, et, ici comme ailleurs, à côté des campagnes, il y a des villes et dans ces villes, une population ouvrière active et nom” breuse. La grande industrie se substitue rapidement à la petite industrie et amène, comme conséquences inévitables, une foule de questions à résoudre et de conflits d'intérêts qu’il faudra calmer. S'il en est ainsi sur le terrain social proprement dit, l'observateur même le plus superficiel ne peut s'empêcher de remarquer un mouvement moral et religieux tout aussi accentué. La pensée du ciel a indubitablement perdu beaucoup de son empire sur les hommes de notre temps, et, comme il devait arriver, leurs regards et leurs désirs se sont portés vers les joies de la terre. De là, chez le patron, une awri sacra fames, une avidité, je devrais dire, une rapacité qui lui a fait fouler aux pieds les principes les plus élémentaires de la charité où même de la justice, et chez l’ouvrier, un désir insatiable de jouissances, qui l’entraine infailliblement à des prétentions exagérées, et par la suite, quand il se sent fort, à des exigences déraisonnables.
Voyons-nous déjà ces deux camps se dessiner au milieu de notre société canadienne ? Quelques-uns s’obstinent à dire non. Mais quiconque a parcouru d'un œil impartial les volumineux Rapports de la Commission Royale du Travail, établie il y a quelques années par le gouvernement d'Ottawa, ne peut douter un moment qu'il existe à Toronto, Montréal, Québec et un peu partout des
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nos grands centres industriels a vu, pendant les vingt dernières années, un changement considérable se produire dans les aspirations du peuple. La nourriture, l’habillement, l'habitation, tout est devenu plus luxueux au contact du bien-être Américain ; les jours de fêtes et les heures de repos ont dû être multipliés, et, si le théâtre n’est pas encore, comme à Paris et à Londres, entré dans les habitudes de nos ouvriers, c'est que le théâtre leur a manqué, car, quant aux désirs, eux ne lui ont guère manqué.
Laissons quelques années s'écouler et nous serons les témoins d’une lutte acharnée entre l'industriel et l'ouvrier ; la grève règnera à l'état endémique, et la famille canadienne se trouvera divisée en deux fractions presque irréconciliables.