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Enrayer le mouvement par des mesures administratives et des lois plus ou moins oppressives, L'Allemagne a vu que c'était impossible ; noyer l’ouvrier, transformé en ennemi de la société, dans le sang de ses compagnons, la Russie a bientôt été convaincue que c'était une entreprise au-dessus de ses forces ; faire passer une armée sur les corps sanglants d'ouvriers hallucinés, la France asenti que ce n’était qu'enraciner des haines et qu'accumuler des rages. Aucun de ces moyens violents n'a été efficace.
Aussi le grand Pape qui gouverne l'Eglise a-t-il voulu nous donner, tirés de la loi naturelle et de l'Evangile, les principes que les catholiques doivent suivre au milieu de ces luttes sociales, et il l’a fait avec une clair-
voyance et un: impartialité telles que le monde entier a poussé un cri d’admiration à l'apparition de sa mémorable Encyclique. R
L'auteur de ces conférences n'a eu qu’un but : faire goûter au public canadien ces grands enseignemenis chrétiens et par là fournir une pierre pour la digue dentil voudrait voir le Canada, sa patrie d'adoption, entouré contre les vagues de la révolution cosmopolite et sociale. Dans un style élégant et simple, il a mis à la portée de tous les plus hautes questions et il s’est tenu, autant que possible, sur les cimes élevées où l’air est plus pur et les horizons plus grands. Il a laissé à d’autres de dire dans quelles mesures et par quels moyens les réformes recommandées par le Souverain Pontife pourront et devront être réalisées.
A-t-il eu tort de porter dans la chaire des questions de ce g'ure? S'il a eu tort, il a eu tort après le Souverain Pontife lui-même et un grand nombre d'orateurs sacrés. Nous croyons qu’en pareille compagnie il peut aisément se consoler des quelques critiques d’esprits étroits et inquiets. Mais au Canada ! a-t-on dit, pourquoi soulever ces questions ? Parce que ces questions sont actuelles au Uanada comme partout aillenrs. Le Souverain Pontife a adressé son Encyclique à tous les évêques du monde et les doctrines qu'elle contient sont vraies partout : pourquoi vouloir les laisser ignorer ? En supposant même contre toute évidence qu'il n’y a jamais eu d'abus ni de la part des patrons ni de la part des ouvriers, pourquoi vouloir laisser ignorer aux uns et aux autres les lois de justice et de charité qui doivent règler leurs rapports mutuels ?
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Si ces principes ne sont pas des remèdes à des:maux déjà existants, ils seront au moins des préventifs ; et certes, les maux causés par une Commune, par les menées nihilistes en Russie et par les agissements socialistes en Allemagne, que dis-je ? par les grèves dont l'Anglet-rre et les Etats- Unis sont chaque année le théâtre, sont assez considérables pour que le prêtre catholiqu: puisse et même doive s'en occuper Il nous souvient, à propos non pas d'un sermon mais d'une simple conférence, donnée il y a quelques années devant une société ouvrière, d’avoir eu l'honneur d’être appelé révolutionnaire par un brave curé de la campagne. Jamais épithète ne nous plut davantage, car elle nous prouvait que nous étions dans notre véritable rôle, celui de conduire le peuple à la conquête de ses droits, tels que déterminés par le bon sens et surtout par la doctrine de l'Evangile. Bon gré mal gré, il arrivera au Canada que louvrier se rappelera qu’il est homme, chrétien, père de famille: et il vaut mieux lui enseigner ses devoirs touten reconnaissant ses droits que l’exposer à devenir victime de sociétés condamnées et dangereuses, dans lesquelles il n'entendra parler que de ses droits sans jamais savoir qu'il a des devoirs à remplir. On a dit qu'il ne faut pas être plus catholique que le Pape ; nous oserons ajouter qu'il n’est pas prudent d’être moins révolutionnaire que lui, et certes l'expérience comme l’histoire prouve que ces réactionnaires ont du mal à être aussi catholiques qu’ils devraient l'être. | ÿ
Dans $es trois dernières conférences, le R. P. Grohiet est descendu sur un terrain beaucoup plus mouvant.
Longtemps, parmi les économistes catholiques eux-mêmes, il y a eu désaccord sur plusieurs points de l’économie sociale.
Le grand nombre, entraîné par le courant utilitaire, ne voulait voir dans l’ouvrier que son pouvoir producteur et ne le rétribuait que d’après la loi brutaie de l'offre et de la demande. Heureusement le bon sens chrétien a prévalu et aujourd’hui il n’est pas, je crois, un seul catholique qui en théorie du moins ne consente à voir l'homme dans le manœuvre et à lui payer son travail comme tel. Beaucoup hésitent encore à le traiter comme un fntur ou actuel époux et père de famille, obligé de pourvoir à tous les besoins physiques et moraux de ceux que le bon Dieu lui a confiés ou lui confiera un jour. Mais soyons sans crainte sous ce rapport : la parole de Pierre pleinement cumprise ne saurait manquer de produire l’union de tons les esprits dans la vérité et la charité chrétiennes.
Une autre cause de division parmi les écrivains catholiques, et celle-ci beaucoup plus sérieuse, a été celle de l'intervention gouvernementale dans le règlement du travail. À Dieu ne plaise que nous ayons la moindre sympathie pour les régalistes des siècles passés ou pour les statolâtres du nôtre ! Non, grâce à Dieu, nous avons toujours cru que l'officier civil devrait toujours s'arrêter à la porte du triple sanctuaire de Dieu, de la famille et de la conscience ; mais plusieurs n'ont-ils point poussé trop loin la crainte de l'Etat et ne lui ont-ils point nié des droits nécessaires à sa fin, voire même à son existence ? Pourquoi ne pourrait-il pas réprimer les abus publics dont les ouvriers seraient les auteurs ou les victimes ? Pourquoi ne pourrait-il pas protéger les faibles là aussi bien qu'ailleurs ? Pourquoi ne pourrait-il pas essayer d’empécher ces discordes entre patrons et ouvriers dont l'effet
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nécessaire est de troubler la paix publique, de paralyser les affaires et parfois de mettre en danger la vie et la propriété des citoyens ? Et le pouvant, pourquoi ne le devraitil pas ?
Ces raisons ont paru si obvies que l’accord s’est déjà fait sur certains points entre les écrivains catholiques. Ainsi tous admettent que le repos dominical doit être l’objet d’une législation spéciale, que la femme et l’enfant doivent être protégés par l'Etat chrétien, que la durée des heures de travail peut être déterminée par les légis-
| lateurs et, s’il y a encore des hésitations par rapport à 12
fixation du salaire minimum dû à l’ouvrier, il nous paraît probable qu'elles auront bientôt disparu devant la lumière des principes moraux. Nous ne dirons rien des règlements faits ou à faire par rapport à la santéet à la vie des ouvriers, car tous s'accordent à reconnaître à l'Etat
4 pleine juridiction en ces matières.
Sur tous ces points, le Conférencier de Saint-Sauveur a exprimé ses vues : elles sont toujours conformes à celles des auteurs les plus recommandables par leur science, et les moins suspects de tendances révolutionnaires. Le R. P. MM. Liberatore S. J. lui a souvent servi de guide et personne n'avait plus droit à cet honneur que le Vétéran de toutes les batailles philosophiques et sociales de notre temps.
Il est d'autres problèmes que le R. P. Gohiet n’a pu éviter de soulever au courant de la plume et sur lesquels il serait trop long de s'étendre. La grande et intermina-
À ble question des droits et devoirs respectifs de la famille,
de l'Etat et de l'Eglise sur l'éducation des enfants, celle des associations ouvrières de toute nuance et de tout genre, celle des sociétés de consommation, ont à bon droit fixé son attention et éveillé sa pensée. En ces matières, l'opinion a encore libre cours. Au reste, quelles que soient les vues que l’on embrasse, il faut savoir se dire qu’elles ne sauraient être immédiatement applicables et que le meilleur parti est souvent de savoir attendre.
Restons-en là : le lecteur jugera par lui-même. Nous ne lui demanderons. avant d'entreprendre cette lecture, que deux choses : premièrement, de fouler aux pieds tous les préjugés dont certains journaux et journalistes entourent ces questions, et secondement, de comparer sans cesse les vues de l’auteur avec les enseignements du Souverain Pontife. Ainsi cette lecture deviendra attrayante et utile.
J. J. FILLÂTRE, O.M.I.
Doctéur en Théologie et Vice-Recteur :
de l'Université d'Ottawa,
En la Fête de Saint Mathieu, 21 septembre 1892.
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