‹ Conférences sur la théorie darwinienne de la transmutation des espèces et de l'apparition du monde organique. Application de cette théorie à l'homme. Ses rapports avec la doctrine du progrès et avec la philosophie matérialiste du passé et du présentChapitre 11 sur 11 · SIXIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

SIXIÈME CONFÉRENCE

Messieurs!

Dans 1ère, qui s’ouvre à la chute de la philosophie antique, l’introduction du Christiani«me dans l'empire romain entré en décadence et voué à la ruine et l’influence souveraine exercée par cette nouvelle doctrine forment l'opposition la plus complète avec les vues matérialistes. Alors fut enfantée sur la matière cette idée absurde, qui hante encore le cerveau du plus grand nombre et que F. A. Lange dans son «Histoire du matérialisme» représente avec raison comme un «spectre.» Dans cette idée «la matière n’est qu’une substance ténébreuse , inerte , fixe et absolument passive, sans esprit, sans mouvement, sans noblesse — elle n’est a proprement parler qu’un obstacle à la nature spirituelle et plus noble de l’homme.» Une telle opinion se trouvait fortifiée de l’autorité considérable A Aristote, qui régna en maître presqu’absolu sur la scolastique et sur toute la philosophie du moyen-âge et qui fait lui-même très peu de cas de la matière. Notamment il lui refuse tout mouvement propre, et il représente \nfonne, son attribut nécessaire, comme ùn principe qui lui serait extérieur et lui ferait antagonisme. Aristote établit, mais d’une façon toute arbitraire , la nécessité de l’existence d’un ■premier moteur, lui-même immobile, et il travaille ainsi directement en vue de l'idée chrétienne de Dieu. Le seul point, qui le distingue des philosophes chrétiens, c’est que sa cause première

ou sou «lieu ne serait pas précisément le créateur ni l'architecte «le l’univers, attendu «[ue la matière et in forme renferment iléjà le principe de ces deux rôles, et n'en serait «pie le moteur. *)

C est seulement à la renaissance des sciences du là*" 1 ® siècle, que nous voyons réapparaître les idées matérialistes. La découverte de l'Amérique et la révolution opérée dans l'astronomie par Copernic et Ke/>pler avaient contribué à répandre sur le monde un esprit nouveau, qui devait se faire sentir aussi dans la philosophie; cette dernière science fut naturellement amenée à se placer sur le même terrain où les sciences naturelles couraient une carrière si rapide et si brillante, ce «pii valut à un certain nombre de ses adeptes le nom d'empiriques, de naturalistes et «1e matérialistes.

11 ne faut assurément pas s'attendre après une période de culture, qui n'embrasse pas moins de 15 siècles, à retrouver 1<» matérialisme au même point où nous l'avons laissé à la fin «le l'antiquité avec E/>ieitrr et Lucrèce. Néanmoins il existe entre le

Matérialisme «les temps modernes,

dont nous avons à nous occuper aujourd'hui, et le matérialisme de l'antiquité des attaches infiniment plus flirtes et mieux caractérisées qu'on ne serait d'abord porté à l'admettre. 11 ne faudrait pas non plus se figurer, que dès cette première aurore de renaissance intellectuelle ou ait déjà été à même de s’émanciper suffisamment de l’autorité redoutable d’Aristote, autorité qui s'exercait [lotir ainsi dire sur tout mouvement de la pensée et qu’on n’osait pas méconnaître. On ne rejeta donc pas Aristote sans

') Platon prétend aussi , que la matière est par elle-même dépourvue de qualités et de propriétés et qu'elle n'en a que par son allianc e avec la forme, fie monde des «corps consiste selon lui eu deux éléments, matière et forme, une mère et un ptere. qui par leur union donnent naissance aux formes de l’existence

détours, mais ou s'efforça de le mettre mieux eu lumière, et l’on prit comme prétexte de rétablir le pur, le véritable Aristote à la place des versions fausses ot transposées des scolastiques. *) La veuue d'un philosophe italien, qui entra dans cette voie, produisit en ce temps un grand émoi.

Pet rus Pomponaliuu lit paraître à Bologne, en 1516, un livre sur l’im mortalité de l'âme, dans lequel il cherche à prouver, que suivant Aristote il sciait impossible d’admettre l’immortalité de l'âme, attendu que forme et corps ou forme et matière sont deux termes inséparables. «Si l’on veut admettre la persistance de l’individu, dit textuellement Pomponatius , il faut d’abord prouver, comment l’âme |K>nrrait vivre sans avoir besoin du corps comme sujet ou comme objet de son activité. Sans idées nous ne pouvons rien penser, mais les idées dépendent de la corporalité et de ses organes. 11 est vrai que la pensée est en soi éternelle et immatérielle, cependant la pensée humaine est liée aux sens, elle ne reconnaît le général que dans le particulier, elle n’est à aucun moment sans intuition ni abstraite du temps, attendu que les idées vont et viennent en elle les unes après les autres. Notre âme est donc en etfet mortelle, car ni la conscience ne persiste, ni le souvenir.» — Il dit encore: «La vertu pratiquée pour elle-même est bien plus pure que celle, qui se propose une

*) On comprend sous lu nom de scolastiques lus philosophes des monastères, des écoles épiscopales , etc. du moyen-âge, du S'" 1 ” au lû*™* siècle. Le principal trait caractéristique de la scolastique est , outre une admiration servile d’Aristote, qui ne fut d’ailleurs eounu que postérieurement (13 4 ™* siècle), tC avoir restreint la philosophie à tle tels problèmes , qui ss rattachassent directement ou indirectement aux dot/mes chrétiens, et de plus d’avoir observé avec un scrupule tout particulier le formalisme de la logique ut de la dialectique. La scolastique Unit par se perdre dans les arguties les plus ineptes; cependant son intiuence se prolonge jusque dans le 17*“* et le 1H‘“* siècle, et aujourd’hui elle n’est pas encore complètement effacée.

récompense. Cependant il n’y a pas précisément lieu de blâmer les politiques, qui, pour le mieux général, font enseigner l'immortalité de l'âme, afin que les faibles et les méchants suivent, au moins par espoir ou par crainte, la voie droite, que les natures nobles et franches embrassent par plaisir et par amour. Car il est absolument rontrouré, qu'il «’»/ ait eu que des savants dépravés à nier i immortalité de Filme , tandis que tous les sages vraiment estimables t auraient admise ; un Ilomire, un Pline, un Simonide et un Sénèque n'étaient pas des méchants pour nantir [tas cette espérance, simplement ils étaient libres de toute servilité mercenaire .»

En dépit de cette opinion si franchement exprimée, Pomponatius affirme ensuite expressément sa pleine soumission à la foi chrétienne, et il déclare, que la révélation procure une consolation et une certitude telles que la philosophie n'en saurait donner de pareilles. Etait-ce chez Pomponatius hypocrisie ou conviction, — je l’ignore; toujours est-il que nous voyons le même fait se produire chez presque tous les penseurs de cette époque jusqu'au milieu du 17 ,:U1<> siècle, à quelque nuance qu’ils appartiennent Etait-ce la craiute du bûcher, dont tout philosophe indépendant assez lmrdi pour exprime)' sa pensée était alors menacé, ou bien peut-être est-ce la force excessive et incomparable de la foi de ces temps qui explique d’aussi étranges contradictions?

En 1543 parut le livre des orbites des corps célestes de Nicolas Copernic , «pli, par la démonstration du double mouvement de la terre sur elle-même et autour du soleil, ébranlait dans leurs fondements et la foi religieuse et la croyance à Aristote!

Un des premiers et des plus chauds partisans du nouveau système fut un italien, l'infortuné Giordano Bruno. Panthéiste, mais se rapprochant du matérialisme sur beaucoup de points, Giordano Bruno joignait à la profondeur du sens philosophique

uno .vaste érudition. Dieu, monde et via f lire ne sont ù ses yeux <|u’une seule et même chose, et l'univers est tm être infini, qnimé (huis toutes ses parties, une empreinte ou un développement de la divinité. L’àine humaine est unq fraction de l'esprit divin et comme telle destinée à une éternelle durée. Copernic avait pris Pythagorc pour modèle, Bruno préféra Lucrèce ; il professa comme ce dernier l’infinité des mondes et combina très heureusement cette idée avec le système de Copernic. Il expliqua déjà les étoiles fixes comme un nombre infini de soleils entourés de satellites. La matière est selon lui La mère de tout ce qui a vie, elle renferme en elle tous les germes et toutes les formes. «Ce qui d’abord était semence devient herbe, ensuite épi, ensuite pain, puis chyle, sang, semence animale, embryon, puis un homme, puis un cadavre; et cela redevient terre ou pierre ou quelqu’autre matière inerte, et de même en recommençant toujours. Ainsi nous reconnaissons là quelque chose qui se transforme en toutes ces chose* diverses et demeure cependant en soi un et toujours le même. Rien ne paraît donc stable, éternel et digne du nom de principe , si ce n’est la matière seule. En tant qu’absolu elle comprend en elle toutes les formes, et toutes les dimensions. Mais l’infinie variété des formes, sous lesquelles la matière se présente, ce n’est pas d'autre part et à l'extérieur seulement quelle les reçoit, mais elle les tire d'elle-même et les enfante de son sein. Où nous disons que quelque chose meurt, il n’y a en nullité que production à une nouvelle existence nu dissolution d’une combinaison et aussitôt formation d’une eombiuaison nouvelle.»

Cette conception est foncièrement matérialiste, car la matière y est envisagée comme l’essence véritable des choses et comme produisant d’elle-même les formes, tandis que chez Aristote, ainsi que nous l’avons vu, la forme passe pour déterminer la matière.

îa

I>a vie de Bruno n'est qu’une longue suite de jiersécutions. Il traversa l’Angleterre, la France, l’Allemagne et vint enfin tomber à Venise aux mains de l'Inquisition, qui le fit brûler à Rome en 16U0. Ses doctrines ont exercé une action puissante sur la marche de la philosophie; et pourtant dans l’histoire il se trouve comme rejeté au second plan par la venue du célèbre lord-chancelier d’Angleterre,

Bacon de. Vendant , qui surgit dans les quelque dix premières années du 1 7™'° siècle (1561 — 1626).

Bacon et D escortes, qui le suit, sont regardés comme les véritables rénovateurs de La philosophie, et Gassendi et Hobbes venus plus tard comme les rénovateurs du matérialisme.

Bacon , le ]ière des sciences naturelles modernes et de la méthode inductive, attendu qu’il érige l 'expérience, c'est-à-dire l’observation appuyée de l’expérimentation en source unique de nos connaissances et en principe de la science et de la philosophie, Baron est déjà tri* voisin du matérialisme. #Ce qui le prouve, c’est que parmi les systèmes philosophiques du passé il place celui de Démocrite bien an-dessus de tons les autres. Sans atomes, a-tril dit, 1» nature ne se laisse pas expliquer. Il se montre avec cela très tolérant*à l'égard de la foi religieuse, et il va jusqu’à prétendre que, vu l’état borné de la connaissance humaine, des vérités divines peuvent souvent nous paraître très absurdes. Jusqu'aux anges et aux esprits trouvent place dans sa philosophie. — 11 place aussi l’étude de l'homme, qui vise à ressembler à Dieu, bien au-dessus de l'effort fait en vue d’accroître la connaissance humaine, et cette tendance supranaturaliste tout opposée à ses vues empiriques naturalistes l'implique souvent dans de grandes contradictions. 11 considère la théologie comme une science, et il appelle l’âme raisonnable ou l'esprit quelque chose d’incorporel et de divin ; f âme irraisonnabie (?) seule vient de la matière et échoit aussi en partage à l’animal. Selon Kuno

Fischer (François Bacon do Vorulam, Leipzig 1 85ti) liarou lui même avoue, que sa philosophie est impuissante à expliquer l’esprit, attendu qu'il distingue X esprit d'avec ïduie yn regardant le premier comme une substance inexplicable, tandis tju’il fait de celle-ci une substance corporel/e qui a son lieu étendu dans le cerveau etc. — Beaucoup de gens pensent, que cette distinction n’a été qu’une concession faite à l’église par l’admit chancelier, afin de pouvoir ensuite exprimer plus librement ses idées matérialistes.

Eu face de Bacon se tient Descarie s (ne eu lû'dtî, mort en 1 lifiOX qui établit une distinction rigoureuse entre corps et esprit et par là introduisit dans la philosophie le vrai dualisme et le vrai spiritualisme. C'est de lui que vient le célèbre, je veux dire le trop fameux: «Cogito ergo sum» (je pense donc je suis). Sa philosophie n’a pas pour base, comme colle de Bacon, l’induction, mais la déduction ou l'abstraction. Descartes a cependant plus d’un lien avec le matérialisme, notamment sa conception mécanique de la nature dont l’exposé nous entraînerait trop loin. Je veux seulement faire ici mention de te fait, que de la Mettrie, un des plus extrêmes matérialistes du 1 siècle et auteur de «l'Homme machine,» se rangeait lui-même au nombre des Cartésiens et qu’il édifia sa philosophie en partie sur les principes de Descartes.

Bacon et Descaries marquent donc dans la philosophie le point de départ de deux grandes directions ou de deux embranchements qui se prolongent jusque dans les temps actuels; d’un côté, ce que l'on peut appeler l 'empirisme, le matérialisme et le sensualisme; de l’autre, 1 idéalisme et le spiritualisme. De Descartes, cette dernière voie mène par Spinosa, Leibnitz, Kant, Fichte, Schelting, Hegel aux idéalistes contemporains et aboutit au «Fichte toujours plus jeune» ou encore aux «derniers dix du bataillon spéculatif», ainsi que E. Lieicenthal désigne spirituelle-

ment les éditeurs et les collaborateurs de lu «Revue de philosophie et.de critique philosophique» de Fichte, Wirth et UlricJ. Suivant l'autre direction on part de Hnron et l’on arrive par Gassendi, Hobbes et Locke au matérialisme français du 18'“® siècle et enfin au matérialisme actuel. Cette ligne est la seule qui nous intéresse ici pour le but que nous nous proposons.

Le prieur G assailli né en France en 1592 est regardé par F. A. Lange (1. c.) comme le véritable rénovateur du matérialisme à cause de son écrit sur F.pic.ure, où il prend parti |»iur ce dernier — non pas ouvertement à la vérité, mais d’une manière déguisée, à l’exemple de tous les naturalistes de son temps qui ne manquaient jamais, avant de développer leurs principes athéistes ou matérialistes, d'affirmer leur pleine dépendance vis-à-vis de la foi religieuse. Ainsi, par exemple, Descartes dit expressément, avant d’aborder sa théorie de l’apparition du monde, qu'il ne [>eut pas exister un doute sur cette vérité, que Dieu a créé le monde d’une seule fois, mais qu'il sera pourtant intéressant desavoir, comment le monde aurait pu a [’ paraître de lui-même: il n’est ensuite question dans tout son exposé que de l’hypothèse de la formation naturelle de l’uuivers , et Dieu s’y trouve complètement mis de côté.

Gassendi prit dès l’abord dans ses «Disquisitiones Anticartesianae une attitude tranchée vis-à-vis de son contemporain Descartes , et il ne partagea de lui que son animosité contre Aristote. Tandis que Descartes partait de l'entendement, Gassendi partait de \ expérience , et il soutenait l’atomistique ancienne contre la théorie toute arbitraire des corpuscules de Descartes. 11 rejeta d’une façon absolue la séparation cartésienne du corps d'avec l’esprit et la célèbre distinction d’une substance pensante et d’une substance étendue. Il serait supei-flu d’entrer plus avant dans l’étude de sa théorie, attendu quelle est appuyée

toute entière à la doctrine d’Epicure et de Lucrèce. Suivant Gassendi toute connaissance vient seulement des sens.

À Gassendi nous rattacherons lun dos caractères les plus saillants de toute l’histoire du matérialisme, l’anglais

Thomas Hobbes, qui naquit en. 1588, au moment où la fameuse Armada espagnole menaçait les côtes d'Angleterre.

Hobbes est désigné dans la fameuse histoire de la civilisation on Angleterre de Th. Bu ch le comme le plus dangereux adversaire du clergé au 17 4mo siècle, comme le plus subtil dialecticien de son temps , comme un penseur profond et un écrivain d'une insigne clarté.

Hobbes s'est proposé dans sa philosophie de trouver, quelle sorte de mouvement ce peut être, qui produit la sensation et l'imagination chez les êtres vivants. Sa théorie de la sensation est tout-à-fait sensualiste , la sensation n'y est conçue en effet que comme un mouvement de parties corporelles occasionné par le mouvement extérieur des objets. Hobbes sépare déjà très ingénieusement la futilité ou propriété des sensations comme lumière, couleur, son etc., qualités qui se produisent seulement en nous, d’avec le mouvement dos objets eux-mêmes. Toute connaissance vient, selon lui, de l’expérience externe; la raison et l’intelligence ne sont qu’un calcul établi avec les images et les idées fournies par les impressions des sens. La transmission de ces impressions jusque dans le plus intime de l’être vivant s’accomplit par le moyen des nerfs, et la représentation extérieure des objets, qui vient après, n’est qu’une «réaction de l’animal tout entier.» — Pour ce qui est de l’univers, Hobbes s’en tient exclusivement aux phénomènes perceptibles et explicables par la loi de causalité, il abandonne tout le reste aux théologiens; et, chose étrange, il explique Dieu comme un être corporel. t

Obligé de fuir devant la démocratie anglaise contre laquelle

il s'était prononcé, Hobbes vint à Paris, où il vécut dans le commerce de Gassendi dont il s’assimila plus d’une idée. Il définit tn:s exactement la philosophie: une science, qui a pour objet d’arriver au moyen de conclusions justes à la connaissance des causes par les effets et des effets par les causes. Attribuant en outre un caractère pratique à la philosophie il veut qu’elle serve la politique et l’industrie — alliance précieuse du matérialisme philosophique et du matérialisme de la vie (ce dernier pris dans l’acception favorable du mot) et qui a été à coup sûr d’une grande importance pour les destinées de la pratique Angleterre. La religion n’est pour Hobbes que superstition et fruit de la crainte. Cette crainte est-elle sanctionnée par les lois et maintenue par l'état, on l’ap[>elle religion, autrement c’est superstition. Il compare avec assez d’à-propos les miracles de la religion positive aux pillules, qui savaient bien entières mais qu’il ne faudrait pas mâcher. Notre philosophe contemporain Schopenhauer dit pareillement avec beaucoup d’esprit: «Les religions sont comme les vers-luisants, il leur faut l'iffjscuiïté pour qu’elles brillent.»

Les principes professés par Hobbes et lhicon exercèrent une influence considérable sur la vio publique des Anglais, qui les firent immédiatement passer dans la pratique, comme c’est chez eux l’usage bien plus que chez nous. Lorsque le puritanisme rigoureux et hypocrite de la révolution anglaise eût été vaincu, il se produisit à la cour restaurée un vif courant non pas seulement de frivolité et de libre pensée, mais aussi de goût pour la culture des sciences expérimentales. Charles H., qui tenait. Hobbes en haute estime, qui avait le portrait du philosophe suspendu dans sa chambre, qui le pensionnait et le protégeait contre ses nombreux ennemis, Charles U. d’Angleterre était luimême un zélé physicien et av:jit un laboratoire dans son palais. Les études de chimie et de physique devinrent une affaire de

mode , et les grandes dames de l'aristocratie allaient dans les cabinets des savants assister à des expériences magnétiques et électriques. L'Angleterre s’engagea ainsi dans une voie heureuse de progrès pour - les sciences naturelles; un pur esprit de matérialisme se fit jour de toute part dans la pratique aussi bien que dans le domaiuc de la théorie, et la nation lut ainsi amenée à cet état matériel et intellectuel florissant, qui en peu de siècles l’a rendue, comme on le reconnaît, la nation la plus riche et la plus puissante de la terre.

Parmi les Anglais, qui après llobbcx ont aidé à l’avancement do la philosophie matérialiste, il faut citer en première * ligue le célèbre John iMcke (né en 1632). Bien qu'il 11 e fut pas lui-même absolument matérialiste, Locke a cependant exercé une grande influence sur l’ensemble de la direction, et par ses attaques contre les idées innées et la raison supraseusible il- a puissamment contribué à préparer la voie au matérialisme actuel.

D’abord philosophe, il se tourna ensuite vers la médecine, et l’un des traits qui le distinguent de Hobbes, c’est qu’en politique il se tint dans le camp de la démocratie au lieu que son devancier avait été un partisan déclaré de l’absolutisme. On a dit de Locke, et avec quelque raison, qu'il est le père du constitutionnalisme moderne. Il vécut longtemps dans l'exil en lutte aux persécutions du gouvernement anglais, jusqu'à ce que la révolution de 1688 lui eut rouvert enfin les portes de sa patrie.

Son fameux ouvrage «Sur l'entendement humain» (Essay coticerning huiuan understanding) ou sur l’origine et les limites de la connaissance humaine, qui parut en 161)0, se distinguait •

par une netteté et une clarté telles, que les vues qui y étaient exposées, eurent promptement rallié tout ce qu'il y avait alors d’hommes éclairés eu Angleterre. Voici en peu de mots les principes les plus importants de cette pliilosophie:

11 11 'y a pas d’idées, de principes, de notions innées, comme

l'entendent Platon ou Descartes-, en général il u'y a pas dans notre '(«usée d’idées préconçues. Il n’existe pas davantage de vérités morales ou logiques innées, attendu que nous ne connaissons ni une vérité- morale, ni une proposition logique, qui ait absolument la même valeur partout et eu tout temps malgré les différences de personnes ou de peuples, chez les enfants, les idiots etc. , et que nous trouvons au contraire partout les opinions les plus divergentes. Tous ceux, auxquels la culture intellectuelle ou l'éducation fait défaut, ne se doutent même’ pas de nos propositions abstraites ni de la plupart des vérités morales; comment doue les unes et les autres seraient-elles innées ! ? I)e plus notre connaissance procède expérimentalement de telle façon, que ce n’est pas le général, qui su présente avant le spécial et le particulier, mais au contraire le particulier qui précède le général.

L’entendement humain est donc comme une bible rase ou une feuille de papier blanc, qui ne se couvre que par les inqiressions reçues du dehors; et ces impressions, c’est-à-dire l’&/yvrienec, sont d’une manière générale la source unique où notre esprit puise lus moyens et les éléments de la connaissance. «Toute connaissance, dit I/ocke, se fonde sur l’ex]>érieuce et vient d’elle en dernier ressort. Notre observation, qui a pour objet soit les objets extérieurs qui se laissent percevoir, soit les actes intimes de notre esprit que la réflexion nous révèle, fournit à notre intelligence tous lus matériaux de la ponsée. Ce sont les deux sources uniques de connaissance, et toutes les idées, que nous avons en effet ou que nods pouvons naturellement avoir, sortent de là.» L'enfant n’aoquirt que peu à peu et grâce aux affections extérieures de ses sous variées et continuelles uue provision d’images, qui sont les matériaux de sa connaissance à venir. «Et si c’en était la peiue, il n’est p;is douteux, qu’ou pourrait élever un enfant de façon qu’il ait acquis Seulement un très

petit nombre des idées même les plus ordinaires.» Ou nous implante au temps de notre jeunesse une quantité de soi-disauts «principes» ou doctrines, qui ne peuvent se réclamer d’une plus haute origine que la superstition d'une grand-mère ou d’uno vieille femme; et plus tard, alors que nous ne pouvons plus nous rappeler d’où ils nous viennent, nous les prenons pour des «impressions de Dieu ou de la nature,» autrement dit nous les croyons «innés» etc. etc. — De toutes ces considérations découle cette proposition d’une haute importance: «Nilül est.in intcDectu, quod non ante fuerit in sensu» ou «Il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait été avant dans les sons.»

Il est vrai, d’après la citation que nous avons faite plus haut, que Locke admet deux sortes d’expérience, l’une par la sensation, l’autre par la réflexion; l’expérience peut s'exercer soit sur les objets extérieurs, soit sur les objets ou perceptions intimes (c’est la réflexion). Mais même cette perception intime ou ce raccordement et cette mise en oeuvre des idées simples introduites du dehors est, à n’en pas douter, chez Locke de nature sensible, attendu qu’il n’existe pas pour lui de connaissance, qui ne vienne des sens et qui n’ait tout au fond un caractère sensible. *) Les idées réfléchies ne sont elles-mêmes pas innées ui purement spirituelles, mais elles sont toujours seulement dV.epériettee. En dehors de la réflexion il n’y a rien de spirituel, et.

*) Cotte perception interne ou réflexion de Isn-ke diffère donc essentiellement de «l’expérience intime» de nos philosophes actuels, qui voudraient |iar cette expression ambiguë, après qu'ils ont confessé d'abord que l'expérience est la source nécessaire de toute philosophie , rouvrir comme une porte dérobée à toute leur aucieiuie crotte métaphysique et à leur • pensée absolue» et couvrir de l'honorable manteau de la -philosophie expérimeutale» leurs folles chimères et leurs imaginations subjectives. Heureusement que l'on distingue an premier coup d’oeil la bonuc marchandise d'avec la marchandise falsifiée et que l'on aperçoit aussitôt derrière ce qu'ils appellent «l'expérience intime , la trace de l'ancienne spéculation à priori et île la «raison pure» ou absolue des philosophes idéalistes.

toutes nos idées ne proviennent que de la sensation ou de la réflexion. — Locke ne précise pas de quelle façon propre la pensée so produit, seulement à l’adresse de ceux qui répètent continuellement que l’essence de la matière comme celle de l'étendue sont incompatibles avec la pensée, il laisse tomber cette observation purement déiste et bien conforme à l’esprit de son temps, qu'il est impie de prétendre, qu'une matière pensante est impossible, car, si Iticu l’eût voulu, il eût pu sans doute créer la matière jicimante.

Locke a de plus exercé une grande iictiou sur ses contemporains par ses autres écrits sur la tolérance, l'éducation, le christianisme, la politique, etc.; mais ce côté de sa philosophie ue nous intéresse pas ici.

Anthony Collins, 1 élève et le successeur de Locke, est allé beaucoup plus loin que sou maître, et même, dans sou traité delà «Libre pensée» paru en 1713, jusqu’à rompre tout-à-ihit avec la bible et la loi religieuse et à jeter le gaut à la théologie, pour n'adinettre que les droits imprescriptibles de la raison. — Dans cette meme voie ot presqu’au même moment nous rencontrons uu penseur français distingué

Pierre Hayle (mort on 1700 à l’âge de 32 ans), auteur d’un grand dictionnaire do critique historique, qui avança des propositions de cette portée :

1. L’incrédulité vaut toujours encore mieux que la superstition.

2. On peut concevoir un état d'hommes, qui se maintiendrait sans la croyance à Dieu et à l'immortalité de lame.

C'est encore à l'influence exercés» par Locke , qu'il convient de rapporter le livre remarquable de l'Anglais John Tolandi «I«e christianisme sans mystères,» dont la 3*“* édition parue en 1702 se répandit dans le monde entier. Ce livre produisit un tel émoi, (jue l’auteur dût fuir l’Angleterre, et l’on prêcha partout

contre lui (buis les églises bien qu’en somme il se fut borné à enseigner une sorte do religion rationnelle. — Mais dans la suite il s’écarta de plus en plus de la religion et écrivit ses laineuses «Lettres à Serons» (Londres 1704). (Serena est la fameuse reine philosophe Charlotte de Prusse, la spirituelle amie de Leibnitz et la bienfaitrice de Toland.) Les deux dernières lettres renferment un exposé pleinement matérialiste de l’uuiveri, où il fait tout reposer sur le rapport des deux termes «force» et «matière.» La matière, selon Toland, est animée et en mouvement; tout n’est qu’un étemel échange de substances et de formes, un va-et-vient sans relâche. Il n’existe pas do corps en repos absolu. La pensée elle-même n’est qu’m» mouvement corporel, une activité du cerveau liée au monde matériel. *)

Locke trouva deux partisans considérables, qui furent aussi les continuateurs de ses idées, dans l’anglais David Hume et le français Côndilluc, deux hommes qui appartiennent au siècle suivant, le 1 ï> 4m “ siècle, le grand siècle des lumières et de la philosophie matérialiste. Avant de passer à l'étude de cette époque, jetons un rapide coup d’oeil sur l’Allemagne du 1 7 4n '° siècle, dont nous n'avons encore rien pu dire n’ayant rencontré sur notre chemin que des noms italiens, anglais et français.

*) Au nom de Toland se rattache une piquante anecdote, qu'il raconte dans sou • Tetradymus - (Londres 1780) : Lord SAa/tcsbury, l'homme du monde philosophe et l’écrivain libre-penseur, qui a établi dans son essai sur les moralistes, que la religion ne comporte pas nécessairement la vertu ni ne l'élève, mais qu'elle l'affaiblit et l'égare, Lord Sehuflesbary s'entretenait un jour avec des amis de la variété des religions, qui existent dans le monde; finalement nu eu vint à cette conclusion, que lotis Us sages appartiennent à la meme religion. Une dame présente, qui jusque là n'avait paru prendre aucune part à la conversation, se tournant alors demanda avec curiosité quelle était cette religion? — A quoi ShaJ'tesburg répondit aussitôt: «Cela les sages ne le disent jamais!- — Heureusement aujourd'hui on n’est plus aussi exclusif, du moins en théorie , et ceux-là seuls, qui ont en vue dans leurs efforts l'affranchissement du peuple, peuvent prétendre à passer dans l'avenir pour les précepteurs de l'humanité.

L'Allemagne de ce temps ne nous offre par malheur aucun nom qui [misse être mis eu ligue avec ces noms etrangers ; car tandis que X Italie, XAïu/leterre et la France réagissaient contre la philosophie d'Aristote et des pères de l'Eglise, l'Allemagne restait le foyer du pédantisme scolastique; et si quelques voix isolées et furtives s'y faisaient entendre çà et là en faveur d’une peusée plus libro, elles étaient impuissantes, ne trouvant jras d’écho, à faire surgir de nouvelles écoles. C'est ainsi que parut eu 1713 la Correspondance sut l'essence de l'âme. Cotte publication, qui fut beaucoup discutée, était anonyme et écrite dans un effroyable style mêlé do bribes latines et françaises. L'auteur s’égaie avec un certain humeur (qui serait encore aujourd’hui de saison) sur les diverses conceptions philosophiques et théologiques touchant l’essence de l'âme, sur les opinions divergentes en ce qui concerne la place de l'âme daus le corps, sur la «qualitas occulta,» otc., et il définit lui-même l’être spirituel de l'homme un simple mouvement des Jil/res Jines de son cerceau. L'idée d'une âme ou dune substance distincte pour l'âme lui parait inadmissible.

L'honnête médecin allemand Vancracius Wolf (1097) sc tint dans un même ordre d'idées. Il dit «que les pensées ne sont pas des actes (actiones) de lame immatérielle, mais ‘des faits mécaniques (mechanismi) du corps humain ou en spécifiant (in spocie), du cerveau.» Frédéric Wilhelm Stosch , un spinosiste, qui chercha de concert avec plusieurs autres des siens à donner au spinosisme la tournure matérialiste la plus possible, en niant sans détours (101)2) l'immortalité et même 1 immatérialité de lame humaine, Stosch dit pareillement: que lame de l'homme consiste en un juste mélange /lu sang et des humeurs, qui coulent sans cesse à travers les canaux sains et produisent la variété des actes volontaires et involontaires. —

Le matérialisme du 18'""' siècle .

mérite une attention et une étude toutes spéciales. Il se distingue du matérialisme du siècle précédent surtout en ce qu’il ne connaît plus de barrières; et ses représentants loin d'affirmer leur soumission à la foi religieuse se déchaînent nu contraire furieusement contre elle. I>e là vient aussi qu’ils ont obtenu des résultats beaucoup plus grands que n'avaient fait leurs devanciers; et l’on peut considérer comme leur ouvrage en partie cette grande révolution française, (pii a bouleversé si profondément dans le monde entier la politique et les idées, et dont le choc a donné pour des siècles le branle à l'humanité. Le matérialisme du 18*“* siècle a cependant avec celui du 17“"’" un trait commun, par lequel ils se distinguent également de leur frère jumeau, le matérialisme du 19 in4 " siècle. C’est que l’un et X autre intéressèrent seulement les cercles éclairés et les classes supérieures de la société, sans toucher Ce qui est, à proprement- parler, le peuple — taudis que notre matérialisme actuel ne s’appuie que sur luimême et sur la vérité et agit essentiellement comme doctrine populaire. Au ÎS^" 1 * siècle le matérialisme philosophique avait son foyer dans les cours, où il trouvait ses premiers partisans et ses protecteurs ; tout au contraire au 19 imB siècle et aujourd’hui la crainte de la révolution et de ses conséquences a jeté tous les princes dans les bras de l’église tutélaire,* et la haute société, bien que la conviction n’y soit pas toujours, affiche cependant sa foi par hypocrisie et par calcul, — pendant ce temps les masses et le peuple véritable s’émancipent chaque jour de plus en plus du joug de la foi religieuse et penchent vers les idées philosophiques matérialistes. Ce fait est naturel et nécessaire, il marque on des caractères principaux de notre époque, qui a levé la barrière morale établie autrefois entre quelques hommes polis d'une part et la grande multitude des ignorants d'autre part;

il est avant tout la consécration du principe: Instruction et liberté à tous ! — C'est d'ailleurs ici le lieu d’observer, que la recherche des jouissances matérielles ou le matérialisme de la rie , qu’on a si souvent eu le tort de confondre avec le matérialisme philosophique, a toujours daus les classes supérieures de la société, à mesure que l’amour de la philosophie et le goût des hautes jouissances intellectuelles allait s'y affaiblissant, et que le matérialisme de la science en était plus généralement exclu, — ce qui est la meilleure preuve, que ces deux tendances ne se suivent pas l’une f autre, comme on l’entend si souvent dire, mais plutôt quelles sont diamétralement opposées.

Pour en revenir, après cette digression, nu matérialisme du 18 *'“' siècle, il eut son centre en France, où les Encyclojtédisics avec leur maître Diderot sont généralement regardés comme ses principaux représentants. Cette manière de voir n'est cependant pas parfaitement juste, attendu que les encyclopédistes n'étaient pas des matérialistes dans l’acception rigoureuse du mot. Eu revanche l'écrivain de la Mettrie et le fameux «Système de la nature» représentent les deux plus hautes manifestations du véritable matérialisme français; c’est donc par là que nous allons commencer, et nous grouperons ensuite autour de cette première étude les divers représentons du matérialisme en France, en Angleterre et en Allemagne. —

De la Mettrie, qui dans son principal ouvrage « l’homme machine» voulut faire de l'homme une machine, est le plus considérable de tous h* matérialistes français. Si leurs adversaires ont généralement coutume de faire des matérialistes des épouvantails, c'est surtout pour lui qu’il en a été ainsi; car son nom a été voué à l’exécration et à l’horreur. Et cependant, F. A. Lange l’indique, de la Mettrie était une plus noble nature que ses adversaires Voltaire et lloussenu. Sa philosophie est loin d’être aussi frivole et superficielle, qu’on affecte de le croire sans l’avoir

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bien étudiée ou sans même la connaître: particulièrement en médecine il s’est acquis des titres durables. Frédéric le Grand , qui l’attira à sa cour, lui attribue un naturel d’une aménité et d’une gaîté imperturbables, et il vante la pureté de son âme et l'honorabilité de son caractère. Ainsi donc, quand Netlner vient noug dire dans son histoire de la philosophie du 18' tmo siècle, que: «de hi Mettrie est un impudent libertin qui cherche dans le matérialisme la justification de sa débauche», on ne comprend pas de quelle source notre historien a pu puiser un tel arrêt; cette citation prouve en tout cas, avec quelle légèreté, quelle ignorance ou quel parti pris s'écrit encore chez nous l’histoire de la littérature.

Julien Oufroy de la Mettrie naquit à St. Malo en 17Ut*. 11 reçut une éducation soignée et se fit déjà remarquer comme écolier en enlevant tous les prix à la fin de ses premières études. Ses aptitudes et ses goûts le portaient surtout vers la poésie et l'éloquence; aussi s'adonna-t-il d’abord à la belle littérature, et finalement il fut destiné à l’état ecclésiastique. Mais il changea bientôt cette carrière contre la médecine qu’il pratiqua jusqu’en 1738, époque à laquelle il alla reprendre ses études en Hollande à l’université de Leyde auprès du célèbre Boerhave , qui avait lui-même passé par les mêmes vicissitudes et de théologien s’était fait médecin. De la Mettrie traduisit en français une série des oeuvres de Boerhave, ce qui lui attira des démêlés avec les autorités ignorantes de Paris, contre lesquelles il écrivit d’ailleurs et pour servir un ami une mordante satire. Obligé de fuir Paris il retourna à Leyde en 174(5; c’est là qu’il composa unau plus tard, 1747, son fameux «Homme machine», après avoir fait imprimer déjà son Histoire naturelle de l'âme. Une observation attentive pratiquée sur lui-même pendant une fièvre chaude, dont il fut atteint, l’avait amené à cette idée, que la pensée serait seulement un résultat de l’organisation de notre machine etc.

Dans son «Histoire naturelle de l'aine» (Ilaag 1745) de ht Mettrie commence par montrer, qu’aucun philosophe n’a encore pu rendre compte de l'essence de, [âme, et que cette essence restera toujours inconnue. Cest folie d’imaginer une âme sans corps; car l’ânie et le coips sont formés ensemble et unis et inséparables. 11 n'y a pas de guide plus sûr de la connaissance que les sens. «Ce sont mes philosophes» dit de lu Mettrie. Matière et esprit (ou force et matière) ne se laissent séparer que «conccptivoment», mais en réalité ils ne font qu'une seule et même chose ou uu même être. It’où il faut conclure que la matière peut ressentir — proposition que l’on repousse encore aujourd'hui sans aucune apparence de raison.

Armé de ce principe, de ta Mettrie s’applique à découvrir les points faibles et vulnérables de la philosophie cartésienne. Concernant le procédé même de la sensation et la manière, dont les nerfs et le cerveau reçoivent l’impression produite, il a déjà des idées assez justes et qu’il appuie sur des données physiologiques et anatomiques; mais parfois aussi ses vues n'ont jias toute la sûreté et toute la précision désirables, et c’est quand les notions scientifiques lui font défaut. Quoi qu’il en soit, une saine philosophie doit reconnaître avec de la Mettrie. qu’un être distinct, que l’on ap|>elle âme, lui est inconnu. -«Je suis corps et je pense; je n’en sais pas plus.» (Voltaire.)

Dans le dernier chapitre de son livre, de la Mettrie cite une série d’exemples de sourds-muets, d'aveugles-nés, d’hommes sans culture etc., pour montrer, «que toutes les idées viennent des sens.» Un homme élevé dans la solitude et le silence, à l’abri de toutes les impressions du dehors, restera dépourvu presque de tout développement spirituel, ce qui ne saurait avoir lieu, si l’esprit existait par lui-même et se développait par sa vertu intime, propre. Ces considérations servent à réfuter la doctrine Cartésienne des « idées innées », et de la Mettrie

oppose à Deseartes la sentence: «Pas de sens — pas

d’idées!»

. ' Dans son «Homme machine» (Lcyde 174 H) de la Mettrie va bien pins loin et avec beaucoup moins de réserve ipie dans son traité de l'Ame. Il est vrai, que l'ouvrage parut sans signature et que. pour mieux se déguiser, l’auteur s’y combattait lui-même. «Paré de toutes les séductions de la réthorique. dit F. A. Latiye fl. c.), ce livre vise autant à ]>ersuader qu’à démontrer; il est écrit eu connaissance de cause et avec le dessein visible de s’assurer un accueil facile et une rapide propagation dans les classes cultivées; c'est une oeuvre de polémique destinée à frayer la voie à une idée, mais non à exposer une découverte. De la Meftrie n’a cependant pas négligé de prendre une large base dans les sciences naturelles; faits et hypothèses, arguments et déclamation — tout s’y rencontre dp ce qui peut servir à atteindre le but.»

«Expérience et observation, dit lui -même de la Met/rie dans ce livre, doivent être nos seuls guidas; nous les trouvons chez les médecins qui ont été philosophes , mais non chez les philosophes qui n’ont pas été médecins. Seuls las médecins, qui ont observé tranquillement l'Ante dans sa grandeur comme dans sa misère, ont le droit de parler ici.

Que ] tonn aient nous dire les antres, et particulièrement les théologiens? N'est-il pas risible de les entendre décider sans pudeur sur un objet qu’ils n’ont jamais été en position de connaître. duquel ils ont été au contraire détournés constamment par des études obscures, qui les ont conduits à mille préjugés et en un mot au fanatisme, qui ajoute encore à leur ignorance du mécanisme du corps?»

De la Meftrie fait voir ensuite par l’exemple des malades, des fous, des imbéciles et par les effets de l’opium, du vin, du

café etc., quelle dépendance immédiate existe entre l’être spirite

tuel de l'homme et les différents états de son corps. Les maladies du cerveau font la folie; et si dans toutes les affections mentales on ne constate pas de dégénérescence du cerveau, c’est qu'il y a dans les parties les plus ténues des modifications que nous ne voyons pas. «Un rien, s’écrie de la Met trie , une petite fibre, n’importe quoi, que l’anatomie la pins subtile lie peut découvrir, eût fait d’Erasme et de Fontenelle deux fous!»

L’activité de notre cerveau est nécessaire. 11 faut qu’il pense, c’est-à-dire qu'il observe les choses, qu’il compare et conclue aussitôt que les impressions extérieures agissent sur lui , tout comme notre œil est obligé de voir ou notre oreille d’entendre, quand la lumière ou les ondes sonores viennent à les frapper. D’ailleurs, tout ce qui se passe dans Filme peut se rapporter à un acte de l’imagination, et c’est cette faculté surtout qui fait les grands esprits.

11 n’existe pas de différence spécifique entre l'orne de Vltovime et Ydiue de 1 anima!. Les animaux sentent, pensent, comparent et tirent des conclusions’ comme l’homme, seulement à un degré de perfection moindre. L’homme et l’animal sont formés des mêmes éléments , assemblés suivant les mêmes lois. Seulement le mécanisme de l’homme est plus compliqué que celui de l’animal — comme le mécanisme d'une horloge astronomique est plus compliqué que celui d’une montre ordinaire.

A la question de savoir, s’tY y a un dieu, de la Mettrie répond que cela est possible et que c’est même vraisemblable, mais aussi (ju’il est parfaitement indifférent pour notre repos et notre conduite, qu'il y ait un dieu ou qu’il n’y ait pas, et qu’il ait créé la matière, ou que celle-ci soit étemelle. Selon de la Mettrie la connaissance de ces choses nous est impossible et d’ailleurs, quand nous les saurions, nous n’en serions pas plus heureux.

La moralité est indépendante de la religion <“t de la foi en Dieu.

De la Mettrie traite la question de XimmortaUté de Xâme connue celle de l’existence de Dieu. Cependant il déclare d'une façon assez étrange, qu’il n’est pas impossible que lame soit immortelle, et il cite l’exemple si souvent invoqué de la chenille et du papillon. 11 reste donc dans ces questions en arrière sur Epicure, son célèbre devancier.

De la Mettrie voit très justement le principe de la vie non seulement dans le tout , mais encore dans chaque partie isolée, et if cite à l’appui de cette manière de voir une série d’observations et d'expériences physiologiques, comme l’excitabilité des muscles, les mouvements qui persistent chez un grand nombre d’animaux , au moins dans certaines parties, par exemple dans le cœur, après leur niort ou après qu’on leur a coupé la tète, la faculté de se reproduire que les animaux inférieurs conservent après la perte de certaines parties etc.

Le livre de de lu Mettrie est loin, comme vous voyez, d’offrir tout le danger que l’on pourrait croire, si l’on s’en rapportait à son titre ou à sa réputation, et il a été dépassé de beaucoup par le matérialisme physiologique moderne. 11 n’en produisit pas moins un grand émoi et suscita tout un déluge de réfutations, qui pour la plupart se distinguent très avantageusement des réfutations actuelles par le ton calme et la douceur et le sérieux de la critique. Il est "évident, qu’à cette époque on ne tenait pas la conception matérialiste de l’univers pour aussi monstrueuse que de nos jours, où l’on redoute beaucoup plus l’influence profonde, que le matérialisme est appelé à exercer dans presque toutes les branches de la vie.

Il est fâcheux, que de la Mettrie sut publié certains écrits sur le plaisir des sens et la volupté, et que dans son illumine

machine» il ait touché avec quelque frivolité à certaines

questions de pudeur, se croyant autorisé par son système à justifier après Epicure et Aristippe la recherche du plaisir et des jouissances sensuelles. Néanmoins on no sait rien de nature à faire supposer, que de la Mettr/e ait mené une vie dissolue ou seulement légère; tout au contraire, cette circonstance qu'il fut philosophe et qu'il sut sacrifier à son attachement à la science et à la vérité sa position et tous les autres avantages de la vie, témoigne pleinement en sa faveur à cet égard. Il ne connut pas non plus ces sortes de fautes personnelles à tant d’antres grands hommes. «11 ne jeta pas, dit F. A. Lange , ses enfants^ aux enfants-trouvés comme Rousseau; il ne trompa pas deux fiancées connue Swift; on ne l’a jamais accusé de vénalité comme Bacon, et le soupçon ne pèse pas sur lui comme sur Voltaire, d’avoir falsifié des documents. Dans ses écrits en somme le crime est excusé comme une maladie, mais - nulle part il ne s’y trouve recommandé comme dans la trop fameuse fable des abeilles de Mandeville. I)e la Mettrie s’attaque avec raison à la dureté insensible de la justice de son siècle. Il est en vérité sur-

prenant, que parmi les grandes animosités qui l'assaillirent de toute part, on n’ait pas pu articuler contre cet homme nn seul grief positif. Toutes les déclamations contre sa perversité sont tirées uniquement de ses écrits; et sous leur réthorique prétentieuse et leur railleuse facilité ces écrits cachent pourtant comme un noyau considérable de saine pensée.»

«Nous n'avons donc pas à blâmer Frédéric le Grand d'avoir accueilli cet homme et, quand le séjour en Hollande lui eut été interdit, de l’avoir appelé à Berlin où il devint lecteur du roi (et une de ses compagnies préférées) en même temps qu’il obtenait un siège a l’académie et reprenait, sa pratique médicale.»

Des oeuvres postérieures de. la Mettrie la plus remarquable est son jKîtit essai «l’homme plante» (Postdam 1748). où toute la nature organique est présentée dans son intime unité connue

une série non interrompue de formes se suivant par degrés et toutes de la même parenté, conception qui répond tout a fait aux idées modernes!*) — De la Mettrie a fait aussi un exposé du système d'E/ncure. Car en soqpue Epicure jouait dans la société française d’alors un rôle semblable à celui qu’il avait eu au temps de l’empire romain, et le poème didactique de Lucrèce traduit en français était devenu l’objet d'une lecture! assidue.

Il semble que c’est surtout par le genre de su mort que <le la Mettrie se serait fait du tort ainsi qu'à sa cause. Il mourut, dit-on, d’indigestion, le 11 novembre 1751, à la suite d’un grand repas donné pour tëter le rétablissement de l’ambassadeur français près la cour de Berlin, qu’il avait lui-même soigné et guéri. Cette histoire dont on s'est tant servi contre de la Mettrie, n’est seulement pas bien avérée , et Frédéric le Grand lui-même se borne à raconter ce qui suit:

«Mr. de la Mettrie mourut dans la maison de Milord Tirçounel, le plénipotentaire français, auquel il avait rendu la vie. Il semble que la maladie, sachant bien à qui elle avait à faire, ait eu l’habileté de l’attaquer au cerveau; pour en venir plus sûrement à bout. Une fièvre chaude se déclara avec un violent délire. Le malade fut contraint de recouvrir à la science de ses

*) l'artant du principe de l’unité générale, dans la nature, de la Mettrie démontre dans ce traité, qu'il n’y a pas de dittérence essentielle entre l’animal et la plante , et il se livre à une étude comparée approfondie des différents organes entre rime et l'autre- Nulle part dans l'univers on ne trouve de saillies , mais on ne voit partout que transitions par degrés les plus insensibles. et la quantité des degrés ou des nuances est infinie. Si l'homme, cetauimal achevé, se trouve placé au sommet de toute l'échelle, il ne le doit qu'à la supériorité de son cerveau et à ses nombreux besoins, etc. Ne méprisons donc pas des êtres qui ont la même origine que nous ! — Les «Oeuvres philosophiques de la Mettrie .» éditées à Berlin en 1710, , renferment dans le I er volume le .célèbre: -Traité de l'Ame» et dans le second volume: -le Système d'Epicure, -l’Homme plante,» «les Animaux plus que machines,- TAnti-Sénèquc- ou -du Bonheur et la «Lettre à Mademoiselle A. C. P.»

collègues, et il u'y trouva pas le secoure qu'il avait si souvent, • tant pour lui que pour le public, trouvé dans ses propres con-

naissances. »

Vingt ans plus tard, en 17 gl), parut, comme le couronnement en quelque sorte et le dernier mot du matérialisme français du siècle, le célèbre et tant décrié «Système de la

nature ou: las* lois du monde physique et du monde moral.» Cet ouvrage par sa hardiesse et le peu de ménagements , qui s’y trouvait gardé, frappa tout le monde éclairé de surprise et d'effroi.

Le « Système de la Nature » est sorti du Centre même du camp matérialiste; il a pour auteur un baron allemand: Paul Henri Dietrich d Holbach , né en. 1723 à Heidelstieim dans le Palatinat. Dans sa première jeunesse d Holbach était déjà venu à Paris avec sou compatriote G rinim, et il s’était initié à la vie française et mêlé au courant qui entraînait alors las esprits. Ses premières études avaient porté sur la chimie ; il avait traduit de l'allemand eu français plusieurs ouvrages traitant de cette science et avait écrit dans l'encyclopédie des articles sur la même matière. Mais plus tard il s’appliqua de préférence à la philosophie. Immensément riche, il faisait de sa demeure hospitalière le centre de tous les cercles philosophiques et savants de Paris. Il publia un assez grand nombre d’écrits, partie métaphysique, partie morale, mais toujours sous l'anonyme et avec un lieu d'impression supposé. Le plus important de ses écrits est le «Système de la Nature», qui en paraissant portait sous sou titre comme nom d’auteur le nom de Jean Baptiste Mirabaud, ancien secrétaire de l’académie, mort déjà depuis dix ans. Personne ne soupçonna l'auteur véritable, qui était connu seulement comme un hôte aimable et en même temps comme un homme modeste, auprès duquel chaque talent était sûr de trouver toujours pleine justice, et dout

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l'enjouement, la bienfaisance et la bonté semblaient incompatibles avec le personnage d’un savant et d'un écrivain d’un tempérament si fortement accusé. Mais eu réalité Holbach possédait un riche trésor de connaissances dans les sciences naturelles et la philosophie.

«Holbach mourut à Paris, comme le rapporte //. Hcttncr 1. e., le 25 février 1789, à l’Age de Gt5 ans. L'équité veut qu’on dise de lui, qu’il cachait un fruit tendre sous une rude écorce et qu’il avait un noble et grand coeur. Diderot, dans sa première lettre à Mlle Volland, l'appelle un gai, spirituel et robuste satyre; mais avec ses amis il fut un ami fidèle et pour les pauvres et les opprimés un sauveur généreux. On raconte sur sou dévouement charitable les traits les plus touchants; il ne voyait dans ses richesses qu'un moyen d’accomplir et d’assurer le bien. — C’est lui que Rousseau dépeint sous les traits du noble Anglais Wolraar dans la nouvelle Héloïse; et dans sa correspondance littéraire Grimm a consacré les lignes suivantes à sa mémoire: «J’ai rencontré, dit-il, peu d’hommes instruits et généralement cultivés autant que l’était Holbach, je n’en ai jamais vu qui aient eu moins de vanité et d’ambition. Sans son zèle ardent pour le progrès de toutes les sciences, sans le besoin devenu chez lui une seconde nature, do communiquer aux autres tout ce qui lui paraissait utile et important, peut-être n’eût-il jamais trahi sou incomparable érudition. Il usait de sa science comme de sa fortune. On ne l’aurait pas soupçonné, s’il lui eût été possible de la cacher, sans faire tort à ses propres jouissances et sou i tout à celles de sas amis. Il ne devait que bien peu coûter à un homme ainsi fait, de croire à la souveraineté de la raison; car ses passions et ses délectations étaient juste ce qu’il fallait qu elles fussent, pour assurer la prépondérance aux bons principes. Il aimait les femmes, il aimait les joies de la table, il était curieux , mais sans subir le joug d’aucun de ces penchants. Il

n'avait jws la force de haïr personne; et c’est seulement quand il parlait des agents du despotisme et de la superstition, que sa douceur native devenait amertume et se changeait en ardeur agressive.»

Quant au «Système de la Nature» lui-même, il se divise en deux parties, l’une anthropologique, l'autre théologique.

La première partie ou hi partie anthropologique est lu plus importante des deux. Elle s’ouvre par cette thèse, que si l’homme est malheureux, c’est qu’il méconnaît sa propre nature ; elle a donc évidemment une hase surtout morale comir^ le système d’Hpicure.' Aussi, pour devenir heureux, faut-il que l’homme s’attranehisse des préjugés et de l’erreur dont les liens pèsent sur lui depuis son enfance; car c'est de cette erreur et de la trompeuse croyance à un fantôme snpraterrestre toujours poursuivi en vain, (pie sont tirés les fers ignominieux dont les tyrans et les prêtres chargent partout les nations; c’est l'erreur qui engendre la rage de persécutiou, le fanatisme, les guerres continuelles, l’effusion du sang etc. etc. «Tentons donc de chasser le mal des préjugés et d’inspirer à l'homme le courage et l’estime de sa raison! Que eeliu, qui ne peut renoncera ses rêveries, accorde du moins aux autres le droit de se faire des opinions à leur guise et de se convaincre, que ce qui importe surtout aux habitants de la terre, c’est detre équitables , bienfaisants et pacifiques.» Pour Holbach vertu est synonyme de félicité.

Cinq chapitres sont ensuite consacrés à l'étude du plan général de la nature, matière, mouvement, régularité de tout ce qui arrive, etc., suivant les principes connus du matérialisme. Ifans le dernier de ces chapitres l'auteur porte le dernier coup à lïdée des causes finales et consacre ainsi la scission définitive entre les matérialiste* et les diixtcs , au rang desquels derniers compte Voltaire, qui pour cette raison dirigea de violentes attaques contre le «Système de la nature.»

Tout est renfermé dans la nature, dit Holbach. Les êtres qui se tiennent au-delà ou au-dessus, ne sont que des créations de l’imagination. L’homme n’est lui-même qu’une ouvrage de la nature, un être physique sujet à ses lois et incapable de fran- (jiir même par la pensée les bornes, que la nature lui a jiosées. Ses qualités morales même ue sont qu'un côté particulier de sa mit tue physique. C’est seulement grâce à l’action réciproque eugagée entre lui et la nature, qui l’environne , et par la voie d’un développement graduel ascendant, que l’homme est devenu peu à peu ce qu'il est aujourd'hui. «Concluons donc, dit Holbach à la tin dif dixième chapitre de sa première partie, que l'homme n’a aucune raison de se regarder comme un être privilégié dans la natme; il est soumis aux mêmes vicissitudes que tous les autres êtres. < ju’il s’élève par la pensée au-delà des limites de ce globe, et il contemplera d'un même oeil sa propre race et tous les autres êtres; il venu, quelle accomplit des actes et produit dos ouvrages avec la même nécessité que l’arbre porte des fruits. 11 remarquera que l’illusion, qu'il se fait à son avantage , provient de ce qu’il est à la fois spectateur et partie de l'univers. Il reconnaîtra, que la préférence, dont il se fait l’objet, n'a d’autre raison que son amour-propre et son intérêt personnel.»

Le monde n’est, suivant Holbach, que matière et mouvement et un enchaînement indéfini de causes et d’effets. Tout dans l'univers est dans un perpétuel état de fluctuation et d'échange, et tout repos n’est qu'apparent. Même les corps les plus durables subissent des continuels changements. La matière et le mouvement sont éternels: la création de rien est un mot vide de sens. En ce qui concerne l’essence de. la matière ou de la substance, Holbach ne se montre pas rigoureusement atomistc; il déclare plutôt que cette essence est inconnue. En revanche il admet avec tous les matérialistes un échange incessant de la

matière, un courant tle circulation perpétuelle de tout ce qui est «C’est la marche immuable de la nature, c’est le cercle éternel, que doit décrire tout ce qui existe. Do la sorte le mouvement fait apparaître les parties de l'univers, il les conserve un instant et les détruit peu à peu , les unes par les autres , la somme de ce qui existe restant toujours la même. La nature produit par son action formatrice les soleils qui vont au centre d’un nombre égal de systèmes; elle produit les planètes, qui gravitent de leur propre essence et décrivent leure orbites autour des soleils. Insensiblement le mouvement les modifie les unes comme les autres, et peut-être un jour dispersera-t-il de nouveau les particules dont il a formé ces masses prodigieuses, que l’homme n’aperçoit qu'en passant dans le laps étroit de son existence.»

Ce qui montre d’ailleurs, quelle idée fausse et peu d'accord avec nos connaissances actuelles se faisait Holbach des échanges de la matière, c’est qu’il regardait encore avec Heraclite, Epicure, Lucrèce et Gassendi le feu comme le principe propre de toute vio et qu'il faisait intervenir' daus tous las phénomènes vitaux des particules de nature ignée. Quatre ans plus tard Priestley découvrit l’oxygène, et vers la même époque Lavoisier faisait déjà sas grandes expériences, qui devaient bientôt jeter une vive lumière sur- las phénomènes de la combustion et servir de bases à la théorie la plus large des échanges chimiques.

l)e même qu'Empédoclès mettait en jeu l’amour et la haine , d Holbach explique par les forces d attraction et de répulsion le mouvement des dernières particules matérielles. Du reste tout ce qui passe dans la nature, est d'une régularité stricte, et ce sont les forces éternelles fondamentales de la nature , qui président à cette régularité. De plus par l'enchaînement de l'effet à la cause, la nécessité demeure loi souveraine dans le monde physique comme dans le monde moral.

D'Holbach fait notamment voir au chapitre, de X ordre, qu’on ne peut rien entendre par ce mot, que la succession régulière des phénomènes amenés par les lois immuables de la nature. Ou ne peut pas d'ailleurs appliquer proprement à la nature las idées (X ordre et de détordre, qui sont des notions abstraites de notre être. Il ne doit pas y être davantage question d’un «aveugle hasard, > car il n’y a d’«aveugles» que nous, quand nous méconnaissons les forces et les lois naturelles et que nous attribuons au hasard des effets dont le lien, qui les rattache à leur cause, nous échappe. Il va de soi que cette régularité dans la nature n’a rien de miraculeux. «Il n’y a de miracle dans la nature que pour ceux qui ne l’ont pas étudiée suffisamment.» — Il faut prêter aux idées de «bon» et de «mauvais» une valeur seulement relavite, comme aux idées d’ordre, de hasard, etc.

Voltaire a attaqué très vivement ces excellentes explications, mais non pas avec un grand bonheur, car il ne s’est appuyé que sur le sens commun, qui ne va pas méthodiquement et ne voit guère loin dans ces matières.

Holbach se déclare très ouvertement contre Descartes et contre sa doctrine, que ce qui pense serait distinct de la matière, alors qu’il eût été pourtant plus simple et plus naturel de conclure, que la matière elle-même s’élève chez l’homme à la faculté de penser! Toutes les modifications de Lime reposent suivant Holbach sur X activité du cerveau, activité que les impressions reçues éveillent et appellent vers le dehors. «Ceux qui ont séparé l’âme du corps, semblent n’avoir fait autre chose que distinguer leur cerveau d’avec eux-mêmes. Le cerveau est le centra} où les nerfs convergent de tous les endroits du corps ; et toutes les fonctions, que l’on attribue à l’Ame, s’accomplissent par le secours de cet organe — il réagit contre les impressions extérieures, soit qu’il mette les organes du corps eu mouvement, soit qu'il agisse sur lui-même, et il est ainsi capable de produire une

grande variété de mouvements que l'on a compris sous le nom de facultés de l’âme.»

L’âme n’est donc rien que la qualité et l’activité de la matière et en particulier du cerveau, dans lequel toutes ces actions concourent comme dans un centre. «Si l’âme meut mon bras, — en supposant qu'il n’y ait d’ailleurs aucun obstacle — elle no le fera plus, quand on aura chargé le bras d'un poids trop fort. Nous avons donc là une cause matérielle, qui annulle une incitation due à une cause spirituelle, quoique cette dernière, qui n’a aucune analogie avec la matière, ne devrait pas trouver plu* de difficulté à mouvoir le monde qu’un atome. On peut donc conclure, qu'un tel être spirituel est une chimère.

En conséquence il n’y a pas d’idées innées, ni d’instincts moraux innés, ni de libre arbitre absolu, ni de personnalité persistante. Tout résulte des sens, de l’éducation, de l’exemple et de l’habitude. La doctrine du libre arbitre, méconnaissant la nature, soustrait l'homme à la dépendance nécessaire dans laquelle il est avec le tout. Ce n’est pas dans la liberté, mais c’est par la nécessité de son être, que la volonté humaine poursuit l’utile et quelle a horreur de ce qui peut nuire. Quand nous croyons agir librement ou fairç un choix entre deux partis, en réalité c'est qu’un mobile a été plus puissant que l’autre et qu’il a donc eu raison de la volonté. C’est à cause de la variété et du enlisement compliqué des causes, qui influencent notre résolution, qu’il nous est si difficile de reconnaître les causes dernières et déterminantes de nos actes.

® Sur l'immortalité de l’âme voici à peu près en quels tonnes s'exprime if Holbach : Celui qui prétend que l'âme continue à sentir et à penser après la mort , doit nécessairement prétendre aussi, qu’une montre brisée en morceaux marque le cours des heures après aussi bien qu'avant. Combien il est étrange, que tous ceux qui vantent la fermeté de leur croyance à l'immortalité.

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tiennent néanmoins sf fort à la vie présente et ne redoutent rien tant que la mort ! Et cette croyance n'est pas même utile -, elle ne retient pas les méchants dans l’accomplissement du mal , et quant à celui qui n'attend pas une seconde vie, il cherche à rendre heureuse la vie présente, et il ne peut trouver ce bonheur qu'en s'efforçant de mériter l’amour de son semblable, etc.

Les passages politiques de l’ouvrage contiennent une telle rancune contre l’ordre de choses établi et couvrent une doctrine si hardie et si radicale, qu'ils doivent assurément avoir contribué pour beaucoup à préparer la l'évolution françasie: «Nous ne voyons, dit textuellement <1 Holbach, une telle quantité de crimes sur la terre, que parce que tout se conjure, pour rendre les hommes vicieux et criminels. I.z?urs religions, leurs gouvernements, leur éducatiou, les exemples, qu'ils ont sous les yeux, les poussent irrésistiblement au mal. Aussi c’est en vain que la morale prêche la vertu, qui ne serait qu'un douloureux sacrifice du bonheur dans des sociétés, où le crime et le vice sont constamment récompensés, estimés et couronnés, et où les forfaits les plus abominables ne sont punis que dans ceux, qui sont trop faibles pour avoir le droit de les commettre impunément. La société punit chez les petits des fautes quelle honore chez les grands, et souvent elle commet l’injustice d’ordonner la mort de gens, qui n’ônt été jetés dans la corruption que par les préjugés que l’état lui-même maintient debout.»

La seconde partie du livre contient une critique très approfondie de la religion et de l'idée de Dieu , et la conception matérialiste de l’univers s’y trouve ainsi poussée jusqu’à des conséquences, que toute la littérature antérieure n’avait jamais osé tirer de la sorte. De. la Mettrie lui-même n’avait prêché le matérialisme qu’autant qu’il s’agissait de. l'homme.

Ce sont aussi des considérations essentiellement pratiquée et morale «, qui amènent d Holbach à regarder la religion comme

la source principale de toutes nos infortunes et à vouloir lui couper toutes les racines. Bon argumentation contre les preuves île l'existence de Dieu est à La vérité très peu solide et partant assez fastidieuse, attendu que toutes ces preuves, ou le sait, ne signifient absolument rien au point de vue philosophique et ne valent pas une réfutation sérieuse. Celui qui croit en Dieu, y croit pour des raisons étrangères à la philosophie. Du reste Holbach ne combat pas seulement le théisme, niais aassi le panthéisme et tout aussi résolument; il cherche enfin à établir qu'il y a des athées, et, d’accord avec Bayle, que l'athéisme ne fait pas tort à la morale. 11 estime pourtant que la multitude n’est pas capable d'athéisme, parce que le temps et le goût lui font défaut pour absorber une étude aussi grave et se faire une conviction par la science. Mais en revanche Holbach , pleinement d’accord avec les principes des temps modernes, réclame dans l’état la liberté absolue de la pensée, et il est d’avis que les opinions les plus diamétralement opposées peuvent sans inconvénient subsister côte à Côte — s’il est admis, qu’on n'aura pas recours à la violence pour assurer le triomphe de l’une d’elles. Cependant avec le progrès les hommes en viendront peu à peu à reconnaître tou» la vérité sur ce point.

Finalement la nature et ses trois filles, la vertu, la raison et la vérité sont invoquées comme les seules divinités auxquelles appartienne toute vénération. —

Au «Système do la Nature» se rattachent naturellement les célèbres Encyclopédiste s fiançais, qui du reste avaient compté d'Holbach au rang des leurs, et dont le beau moment tombe outre l’apparition de l’« Homme machine» et la publication du «Système de la Nature.»

L 'Encyclopédie, fondée par le libraire Le Breton, devait offtir le résumé de toutes les connaissances du temps, conçu dans un esprit de libre discussion et de libre recherche. L’idée de l’entre-

prise appartient à un anglais nommé Chambers qui en 1727 avait fait paraître une «Cyclopedia or a Universal dictionary of Arts and Sciences.» Dans le principe Le Breton voulait traduire cet ouvrage, mais ayant ensuite fait le plan d'une entreprise qui lui fut propre, il s’attacha le célèbre Diderot comme rédacteur principal. Avec Diderot travaillait d Alembert et tout un groupe d'hommes célèbres partageant leurs idées, dont Voltaire fut un des plus zélés collaborateurs.

Les deux premiers volumes parurent eu 1751 et 1752 sous le titre: «Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, par une Société de gens de lettres, mis en ordre et publié par - M. Diderot etc., et quant à la partie mathématique par M. d’Alembert etc.» L’apparition de ces deux livres souleva le plus violent orage du côté du clergé et do la science orthodoxe, et l’Encyclopédie n’aurait pu continuer sa publication, si elle n’eût trouvé un appui tacite dans le gouvernement lui-même et notamment chez un ministre éclairé Malesherbes. Rarement un ouvrage aussi étendu et aussi coûteux s’est répandu aussi généralement. La première édition fut tirée à 30000 exemplaires, et en 1774 on en avait déjà fait«quatre traductions. Les libraires y gagnèrent de 2 à 3 millions de francs.

L’encyclopédie a exercé, bien que peu à peu , une énorme influence sur les idées et les convictions de ce temps. Cabanis l’appelle «la sainte alliance contre la superstition et la tyrannie,» et c’est elle, suivant Rosenkranz,» qui a amené la rupture de l’esprit français avec le dualisme cartésien, la ruine du supi^ naturalisme théologique et la popularisation de la philosophie empirique des Anglais.

Les deux hommes, qui ont surtout marqué leur esprit dans l'encyclopédie, sont donc Diderot et <t Alembert.

Diderot procède comme Voltaire de Newton et de Locke,

mais il a plus de science que Voltaire, et il va plus résolument que lui au matérialisme avoué et à l’athéisme. Sa vie tranquille et retirée fut celle d'un savant, et tout le monde s’est accordé à reconnaître en lui une nature noble et sympathique à tous égards. Il naquit, en 1713 et n’embrassa aucune carrière déterminée, pour se vouer tout entier à la science; Bacon, Locke, Bayle semblent avoir été ses modèles. Il publia de 1745 à. 1749 une série d'écrits ou de traités importants, (pii lui valurent cent jours de captivité à Vincennes. En 1749 fut entreprise l’Kncyclopédie, à laquelle il travailla vingt années au milieu de difficultés, de persécutions indicibles et de désagréments de toute soit*. La célèbre impératrice Catherin*, de liuesie lui témoigna une grande faveur et l'invita plusieurs fois à sa cour. En 1773 il se rendit en effet à St. I’étersbourg. où il fut accueilli avec la plus grande bienveillance et comblé de présents, mais son état maladif lui commanda le retour, Quelle différence de ce temps à aujourd’hui, où nous voyons la médiocrité et la bassesse, la cagoterie et l'esprit d’ aliétissement trouver seuls protection auprès les têtes couronnées ! !

/éiderot mourut en 1734, et ses dernières paroles furent: «Le premier pas vers la philosophie est l'incrédulité.» L'impératrice de Russie assura une rente viagère à sa veuve.

Dans un petit travail consacré à la mémoire de Diderot et qui se trouve adjoint à la correspondance littéraire de (irinun, le portrait du philosophe est tracé comme il suit: «Un artiste

É herchaut l'idéal d’une tête de Platon ou d'Aristote eût difficilement pu trouver une tête plus convenable que la tête de Diderot. Son front large, élevé, libre, légèrement bombé portait l'empreinte imméconnaissable d'un esprit su^s bornes lumineux et fécond etc. Quoiqu’il y eût d’abandon dans son maintien, pourtant il y avait dans son port de tête, quand il parlait avec vivacité, beaucoup de noblesse, de force et de dignité etc. A l'état

de repos ou dans l'indifférence on y eut facilement trouvé quelque chose d’embarrassé et de naïf, peut-être même de contraint; mais en vérité Diderot n’était que Diderot quand la puissance de sa ]>ensée le dominait.»

Bien qu’il fut matérialiste comme philosophe, sous les autres rapports Diderot, a peut-être été l'idéaliste le mieux caractérisé, — d’une bonté, d’une complaisance, d’un dévouement sans bornes, doux et tolérant envers ceux, qui ne partageaient pas ses idées. 11 alla jusqu’à écrire contre lui-même un libelle, pour gagner à un bas satirique mourant de faim 25 pièces d’or offertes par le duc d’Orléans. Dans son fameux dialogue avec le neveu de Rameau Diderot se dépeint bien lui-même, lorsqu’il fait dire à l’interlocuteur; «Je ne méprise pas les joies des sens, j'ai aussi un palais, que flattent un fin souper et un vin précieux; j’ai un coeur et des yeux, j’aime aussi posséder une femme gentille, l’embrasser, presser mes lèvres contre les siennes, etc. Maintefois une soirée joyeuse avec des amis ne me déplaît pas. même une soirée folâtre, mais je ne puis vous cacher, qu'il m'est infiniment plus doux d'avoir secouru un malheureux, terminé une affaire épineuse, donné un sage conseil, lu un livre agréable, fait une promenade avec un bon ami, passé îles heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page et dit à ma bienaimée des choses tendres, douces, qui me valent un baiser etc.»

Kn tant que philosophe Diderot a passé successivement par trois degrés; ayant cru d’abord à la révélation, il devint ensuite déiste ou rationaliste, puis enfin il passa au matérialisme et à l’athéisme déclaré. Comme matérialiste il chercha la cause première de toute chose dans la matière et dans ses plus petites particules, qui paraissênt animées et actives de toute éternité. Ce qu’il a écrit de surtout remarquable à cet égard , se trouve dans sou travail de l'an 1770: «Sur la matière et le mouvement,» et dans «l'Entretien de d’Alembert et de Diderot et le songe de

d’Alembert,» qui n’a été publié qu'en 1831. Hans son histoire de la littérature llettner donne d'intéressants extraits de ce dernier ouvrage. Diderot se sert de l'exemple de l'ww/entr autres, pour montrer comment, rien yue par i effet de la chaleur, un être rivant, sensible sort d'une masse inerte et dépourvue de seusibilité. «Avec, cela, s’écrie-t-il, vous renversez toutes les écoles des théologiens et tous les temples de la terre!» Une fermentation sans relâche, un échange incessant de substance, une circulation perpétuelle «le la vie, tel est selon Diderot le dernier énigme de l’existence. Rien ne demeure, tout change. Tous les individus ne sont que des parties d’un grand Tout qui est un. Il n’y a pas de mort. Naître, vivre, mourir signifient seulement: changer de forme. L’âme n’est que l'épanouissement et le résultat de l'organisation; la psychologie ou science de l aine n'est rien de plus que la physiologie des nerfs. 11 n’y a pas de libre arbitre ni de personnalité persistante. L’immortalité de l’individu n'est que l’immortalité de son acte, car celui-ci ne passe pas, et il demeure éternel par son effet. Bonheur et vertu ne sont qu’une seule et même chose. Il ne faut pas étouffer la passion, car c’est elle qui mène aux grandes actions. «Bref, dit Hettner I. e., il n’est pas une seule question du matérialisme moderne, que Diderot n’ait soulevée et suivie jusqu'à son dernier sommet. Le matérialisme moderne cherche avec les progrès des sciences naturelles à affermir ces sommets qui en soi restent les mêmes. »

Après Diderot je puis m’étendre moins longuement sur d Alembert, qui, du reste, comme cofondateur de l'encyclopédie, est un des noms les plus populaires de la littérature «les lumières en France. D'Alemhert jouit d'une grande réputation de mathématicien, il fut membre et secrétaire de l'Académie et ami intime de Frédéric le Grand et de Catherine de Russie. Né à Paris en 1 7 1 7, il se tit connaître de très lionne heure par des

travaux de mathématique, de physique et plus tard par des écrits sur l'astronomie. Caractère des plus nobles et des plus sympathiques, bienfaisant et généreux , exempt de passions, su suffisant à lui-même, d Alembert eut avec tout cela le tort detre faible et irrésolu, défaut qui perce jusque dans son raisonnement. Il se place en philosophie sur le même terrain que Bacon et Locke. Sa logique est rigoureusement sensualiste. Cependant il ne touche pas aux idées de Dieu, d’immortalité et de spiritualité île l'âme, île libre arbitre, etc. ou bien il les laisse dans le doute, car il est plutôt sceptique que partisan d'un système philosophique déterminé. Il écrivait à Voltaire en 17(51): «Par ma foi! dans toutes les obscurités métaphysiques je ne trouve que le scepticisme de raisonnable; je n'ai une idée claire et parfaite ni de la matière, ni de quoi que ce soit en vérité; aussi souvent que je me perds en considérations là-dessus, je me sens tenté de croire, que tout ce que nous voyons n’est qu'une manifestation des sens, et qu’il n’existe rien en dehors de nous qui réponde à ce que nous croyons voir, et je reviens toujours à la question de ce roi indien: Pourquoi y a-t-il quelque chose? Car c’est en effet ce qui doit le plus nous étonner.» En 1 770 il écrit aussi à Frédéric le (îrand: «La devise de Montaigne: «Que sais-je? . . .» me parait la seule raisonnable dans toutes les questions philosophiques. C’est surtout dans la question de Dieu que le scepticisme est à sa place. Il y a dans l'univers, et particulièrement dans la structure des plantes et des animaux, des arrangements et des combinaisons des diverses parties, qui semblent accuser sûrement une intelligence consciente, comme une montre accuse l’existence d'un horloger. Cela est incontestable. Mais que l'on aille "plus avant. Que l’on demande: comment est cette intelligence? a-t-elle réellement créé la matière ou simplement arrangé celle qui existait déjà? Une création est-elle

possible? et si elle ne l’est pas, la matière est-elle éternelle?

Et si la matière est étemelle, cette intelligence est-elle seulement inhérente à la matière elle-même ou en est-elle distincte? Si elle lui est inhérente, la matière est-elle Dieu, et Dieu la matière? Si elle en est distincte, comment un être, qui n’est pas matière, peut-il agir sur la matière? Il n'y a toujours que la réponse: «Que sais-je? . . .» — D' Alembert ne s'exprime pas autrement sur lame, sur l’immortalité , etc; mais vous trouvez même dans le passage, que je viens de citer, la preuve, que ce scepticisme complet laisse percer un matérialisme déjà passablement accusé.

Aux encyclopédistes et à leur école se rattachent d’assez près deux autres hommes, l'abbé Condil/ac , né eu 1715 et par conséquent antérieur à d’Alembert de deux ans, qui, ayant choisi objet principal de ses recherches la théorie de l'entendement, arriva en somme à des résultats sensua listes, — et le médecin Cabanis, né en 1 757, qui continua Condillac en prenant surtout son point d’appui dans les faits physiologiques. Le traité de Cabanis «Sur les rapports du corps et de l'âme dans l’homme» (1798— 1799) fut traduit dans presque toutes les langues d’Europe, e.t il a eu de nouvelles éditions jusqu’à nos jours. Four Cabanis le corps et l'esprit ne se tiennent pas seulement dans la réciprocité la plus intime, niais ils sont tout à fait une seule et même chose. La physiologie, la science des idées et la morale représentent simplement trois branches d'uue même science, l’ anthropologie ou science de l'homme. Lame et l’esprit ne sont rien que les mouvements et les sensations des nerfs et du cerverfu. C'est à Cabanis qu’appartient le mot fameux: «les nerfs voilà tout l’homme !» Il déclare en toute assurance le cerveau pour l’organe de la pensée, et l’on croit presque entendre Charles Vogt , quand on rencontre des propositions comme cellesci: «Le cerveau est destiné à la pensée connue l’estomac à la digestion ou le foie à la séparation de la bile du sang. Les im-

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pressions entrant dans le cerveau le mettent en action, comme les aliments entrant dans l’estomac mettent l'estomac en action. La fonction propre de l’un est de produire une image de chaque impression particulière, de grouper ces images et de les comparer entr’elles, ]>our formel - des jugements et des idées, comme la fonction de l'autre est d'agir sur les aliments introduits pour les dissoudre et les transformer en sang.»

Comme est l'homme, ainsi son Dieu ! L’ordre de Dieu n'est autre chose que l'ordre nécessaire de l’univers, la loi de nature de la matière. «Tous les phénomènes de l'univers n’ont été, ne sont et ne seront toujours que la conséquence nécessaire des propriétés de la matière ou des lois qui régissent tous les êtres. C'est par ces propriétés et ces lois que se manifeste à nous la cause souveraine de toute chose, et c'est elle que dans son langage poétique Van Hehnont appelle l’ordre de Dieu. »

Avec Cotulillac et Cabanis et grâce à l'action exercée antérieurement par les encyclopédistes, la prédominance du sensualisme fut assurée en France. Au temps du directoire et du consulat il avait déjà pénétre tous les cercles cultivés, et son influence se ht encore sentir assez avant dans le dix-neuvième siècle.

Il faut encore citer en France un nom, celui du célèbre C. A. Helvétius, que l’on ne sépare guère du nom do de la Mettrie par la raison que ces deux philosophes sont ceux, qui ont mené le plus loin la morale matérialiste. Né à Paris en 1715 de parents allemands. Helvétius était animé d'un vif amour de la gloire, il négligea tous les avantages et tout l’éclat des positions qu’il occupa, jxiur se vouer tout entier à la science. Au bout de dix ans d'efforts pamt en 1758 son livre «Sur l’Esprit», qui lui acquit une prompte célébrité. Dans ce livre la sensation est présentée comme l'unique source de connaissance. Helvétius appelle la faculté de sentir — l'âme et la somme des

impressions et connaissances acquises par l’âme — ïeaprit. L'esprit est donc selon lui l’effet de l’âme et du plus ou moins de tinesse de notre organisation. Toutes les idées viennent des sens; hors des sens il n’y a pas de pensée possible. L 'enfant a une >ime, c’est à dire qu’il est capable de sentir, mais il n’a pas encore d'esprit, car l'esprit ne se forme que. peu à pou et du trésor toujours croissant des perceptions sensuelles. L’homme naît doue avec; son âme toute entière, mais non pas avec tout sou esprit.

L'iyovmir et l’intérêt personnel ou le besoin de se satisfaire soi-même sont après d '/feln'tiuit le mobile de tous nos actes et de nos jugements. L’homme n'agit que suivant sou intérêt. Faire le bien pour lui-même est aussi extravagant, que si l’on parlait de voulair faire le mal pour le mal. Il faut doue, pour ne pas rester sans effet, que toutes les prescriptions du devoir soient ramenées à l’égoïsme.

«Cherche le plaisir, fuis la contrariété» — tel est le principe moral (V HeloMun. La vertu consiste uniquement à subordonner son propre bien-être à celui de l'état, de la société, de l’humanité.

IfeleétiiiM attache le plus grand prix à ïêilv cation, car il croit que tout repose eu elle, et que les individus comme les I>eiiples ne sont que ce que les législateurs et les pédagogues les ont faits. On comprend dès lors, avec quelle énergie il dut combattre les méthodes d éducation en vigueur de son temps.

Ces attaques et d’autres encore, qu'il dirige dcuis son livre contre l'ordre de choses politique et religieux, suscitèrent contre lui de violentes persécutions. En 1795 son ouvrage fut brûlé publiquement par oi-dre du parlement L’auteur lui- mémo dut faire une rétractation et quitter la France. Le livre atteignit néanmoins rapidement sa édition et fut traduit dans

presque toutes les langues vivantes; il passe depuis longtemps.

mais à tort, pour l'expression la plus vraie et la plus originale du mouvement d'éclairement dans la France du 1 8*"“ siècle. Buffon, Voltaire, Diderot, d’Alcmbert et même Frédéric le Grand semblent du reste setre prononcés contre cet ouvrage.

Personnellement et comme homme, Helvétius lut ainsi que tous les matérialistes de cette époque, un modèle de bonté, de bienfaisance, de générosité, de dévouement, le sauveur des pauvres et le protecteur du talent et du mérite. Il lit de fortes pensions à plusieurs savants, il chercha relever l'agriculture et l’industrie, et comme fermier général il s'efforça d'adoucir le plus possible la dureté d’un régime fiscal oppressif. Il mourut en 1771, après avoir été l'objet d'un accueil distingué à la cour

de Frédéric le Grand. —

La littérature dis lumières de la Franco au 18 4 " 10 siècle a rendu au genre humain et à la cause do l'humanité des services, qu’on ne saurait trop exalter; elle marque, suivant Ifettner , une des flexions les plus puissantes dans l'histoire de la société moderne. Il se produisit alors un réveil des esprits et un bouleversement général et profond dans les opinions et les idées, tels qu’on n’en avait pas vu depuis la grande réforme. Mais la révolution (pie la réforme avait faite dans la théologie , cette diffusion des lumières l'a opérée dans le domaine de la philosophie-, elle a reconquis et rendu à la raison ses droits qu'elle avait perdus sur elle-même. Jamais aucune époque n’a été plus que eello, qui nous occupe, dominée par la philosophie. Tous les hommes marquants y sont avec cela pénétrés d’un brûlant et généreux amour de l'humanité, d'un zèle ardent pour la liberté de pensée et de croyance, pour l'amour, la tolérance, l’éducation, la culture, et d'une haine vigoureuse contre l’oppression et l’abêtissement! *Si ces hommes, dit llettner, avaient été simplement les persifleurs immoraux, spirituels et impudents, pour lesquels on a coutume de uous les donner, comment

auraient-ils laissé après eux des traces si profondes dans les croyances, les idées et la conduite des générations qui leur ont succédé?» —

A la rigueur, Messieurs, nous aurious terminé ici notre étude sur le matérialisme du 18*"“ siècle, attendu que dans ce siècle la France fut seule à cultiver sérieusement ces doctrines, pendant que l'Angleterre et l'Allemagne ne se tenaient qu'au second rang. Qu'il nous suffise donc de jeter un rapide coup d'oeil sur l'état de ces deux derniers pays.

Pour l’Angleterre, comme nous l'avons vu, par ses grands esprits Bacon, Newton, Locke etc. elle fut à proprement parler le berceau des lumières de lu France, qui réagit à son tour puissamment sur elle.

De tous les écrivains matérialistes anglais, que la France ait suscités et iuflueucés à cette époque, le plus saillant est

David Hume né à Edinbourg eu 1741. 11 vint étudier à Paris en 1734, puis il retourna en Ecosse. Ses différents écrits parurent de 1739 à 1757. — Lan 1763 il revint, en qualité de secrétaire d'ambassade, à Paris, où il trouva un brillant accueil et fut beaucoup fêté. Il mourut en 1776.

Comme philosophe Hume procède, ainsi que la plupart des matérialistes de ce temps, de son compatriote Locke , qu'il continue et avec plus de logique, car il ne tient pas comme lui lame pour immatérielle et immortelle. Par cela qu'il déclare l'impossibilité du monde supraseusible , il rompt de la fa<;on la plus brusque non seulement avec la révélation, mais aussi avec la religion de raison ou de nature maintenue jusqu'alors par les déistes anglais. 11 donne la preuve, que chaque religion ne repose que sur les plus invincibles contradictions, et (pie pas une d'elles ne tient contre le doute. — Indépendamment de ses titres philosophiques, Hume eut encore une véritable valeur comme historien et comme homme d Etat.

L'influence française se fit grandement sentir sur le célèbre historien anglais Gibbon, 1734 1794. Locke, Bayle, Voltaire

et Montesquieu furent ses modèles. Dans son fameux ouvrages «Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain» (6 volumes, 1776 — 1788) le christianisme naissant est signalé comme une des principales causes de cette chute, et l’auteur déverse sur les miracles, les moines et le sacerdoce ses sarcasmes les plus amers.

Mais en Angleterre le plus haut représentant du matérialisme avoué de cette époque fut

Joseph Priestley (né en 1733), qui était aussi un des plus remarquables naturalistes de sou temps. Priestley a fait d'importantes découvertes en physique et en chimie, et il est en réalité le partisan et l'héritier de David Hartley, médecin et philosophe écossais de la période /«/encyclopédiste (il vivait de 1705 à 1757), qui avait professé déjà un matérialisme assez avancé, en se plaçant, comme philosophe, sur un terrain exclusivement physiologique*). Stimulé par la hardiesse des français ses devanciers, Priestley suit ses opinions jusqu'à leurs conséquences extrêmes , et il ramène la pensée et la sensibilité humaines à une activité purement matérielle du cerveau. Il nie aussi le libre arbitre. Il cherche pourtant à maintenir dans sa conception de f univers un créateur personnel et extérieur à la création, et il combattit à outrance le «Système de la

*) Dans son Système et histoire du Naturalisme* édition,

page 156) E. Lamenthal dit d 'Hartley, qu’il est le penseur le plus clair et peut-être le plus important de l'école écossaise, bien quou fasse à peine attention à lui. Suivant le même auteur, Hartley comprit le premier, après Héraclite. d'une manière purement naturelle la constitution de l’esprit humain. 11 parle déjà de «vibrations nerveuses», provoquées et transmises par un tiuide subtil et élastique qn'il appelle .éther.» Le cerveau est à son avis le siège de toute activité de l'àme et le levier de toutes les impressions des sens et de la production de la pensée.

Nature.» Obligé de fuir en Amérique il mourut à Philadelphie en 1808.

• 11 y a peu de chose» à dire de ÏAlfeuiayne pendaut ce

siècle. La philosophie de Délimita avec son harmonie préétablie et scs monades y régnait en souveraine; et après Leibnitz le philosophe populaire Christian H o!fi\ «honnête homme et libre-penseur mais fort médiocre philosophe» > Lange), devint le chef de l’école allemande. 11 resuscita le vieux principe scolastique, «que l’âme est une substance simple et incorporelle,» et par ce simple article de foi tout matérialisme fut écarté désormais. — Il n’y a guère à signaler dans ce temps que les recherches faites sur la /wycholoyie des animaux , qui, à la vérité, toutes sont conçues dans les idées de Leibnitz et posent avec l'immortalité de lame humaine l’immortalité de l’âme des animaux. Les travaux les plus connus sur ce sujet sont ceux de Reimamv. «Observations sur les penchants altistes des animaux,» 17t>0, et du professeur Ci. F. Meyer (1749), qui tenta de faire une nouvelle théorie de l'âme des animaux. Meyer s’était déjà lait connaître par son hostilité contre le matérialisme, en faisant imprimer eu 174;} une «Preuve que la matière ne saurait penser.» Au même moment le professeur Martin Knutzen de Knmigsbcrg s'essaya sur la même question. Vous voyez, avec quelle ardeur on traitait déjà à cette époque un point, qui a aujourd’hui une si grande importance dans la thèse matérialiste. Pour ce qui est de la question en elle-même, il y a seulement à s’étonner de l’effrouterie et de l’ignorance de nos métaphysiciens et de nos spéculatifs d’à présent, qui regardent comme une affaire entendue, que la matière no saurait penser. Mais ils nous doivent encore la preuve do cette assertion, tandis que pour l’opinion contraire les preuves abondent. De la Md trie s'était déjà égayé sur cette sottise: «Quand on demande, avait-

il dit, si la matière peut jajnser, s’est comme si l’on demandait

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si la manière jasut sonner les heures?» Et le philosophe Sc/iopeii/muei ■ s’écrie: «Lu matière poutrelle tomber à terre,

elle peut aussi penser!» Il est vrai que la matière, en tant rjue matière, est aussi peu capable de penser que de sonner les heures ou de tomber à terre ; mais elle fait l'un et l'autre du moment qu'elle est entrée dans de telles combinaisons déterminées, que le fait de penser ou de sonner les heures ou de tomber à terre en résulte comme fonction.

L’«Homme machine» de de la Mettrie produisit un grand émoi en Allemagne et y souleva une vive opposition, mais le déluge de réfutations, qui s’en suivirent, contiennent du reste peu de chose qui mérite de fixer l'attention.

Et pourtant en dépit de toutes ces hostilités les ideés matérialistes avaient jeté de profondes racines eu Allemagne, et des hommes comme Forster, Lichtenberg, Iferiler, Lacater, penchaient vers le matérialisme ou du moins on accueillaient des éléments importants dans leurs doctrines. Il gagna de jour en jour du terrain, particulièrement dans le domaine des sciences positives, et en philosophie il eut «lu moius ce résultat négatif de préparer la défaite décisive de l'uncienne méthaphysique, attendu que toute la philosophie de l’école était incapable do lui faire contrepoids. Un Leeeiny, un Ocethe, un Schiller ne se reconnaissaient pas à la vérité matérialiste, mais ils ne se détournaient que plus résolument de la vieille philosophie de l'école et de la dogmatique, pour chercher une compensation dans la vie et dans la culture de la poésie. Ote the ne pouvait guère toucher de plus près au matérialisme, quand il a dit: «Puisque jamais la matière n’existe et ne peut être ;igissaute sans l’esprit, pas plus d'ailleurs que l'esprit sans la matière, la matière, elle, a donc la force de se compliquer, ainsi que l’esprit ne se laisse pas ôter d’attirer, de repousser etc.»

Si dans le cours de cette période nous n’avons à citer en Allemagne aucun ouvrage systématiquement matérialiste, nous pouvons du moins signaler un célèbre représentant de l'idée matérialiste toute entière dans la personne du roi de Prusse philosophe, Frédéric le Grand, qui réunit à sa cour les coryphées de son siècle, cultivant avec eux la philosophie et la littérature et réglant son gouvernement snr les principes de liberté de croyance et de conscience, dont ils réclamaient l’application. Ses propres écrits renferment bon nombre de déclarations, qui trahissent un esprit purement matérialiste. Nous trouvons la même tournure d’idées chez sa grande cousine Catherine, Jl. de Russie, qui, comme nous l'avons mentionné, appela Diderot auprès d’elle et le combla d’honneurs. —

Ainsi donc, Messieurs, j’aurais terminé par là cette rapide revue du matérialisme an 18*““ siècle. Qu’est ce qui me reste à vous dire en Unissant sur le

Matérialisme du l!P mf siècle!

Quant à lui, je crois avoir le droit de me résumer brièvement. Vous avez tous vu cette philosophie naitre, grandir, gagner en extension, et cela en partie tout près de vous. Vous connaissez ses principes, ses résultats, ses destinées. Remarquons ici avant tout, que c’est X Allemagne, qui marche la première cette fois, après avoir assisté deux ou trois siècles au grand mouvement intellectuel sans presque y prendre paît. On dirait qu'à l’égard de la philosophie matérialiste il existe une distribution eu forme des rôles entre les quatre grands pays de l'intelligence: X Italie, X Angleterre, la France et X Allemagne. A u H)'' mo siècle c’est X Italie, au l7 iuw c’est X Angleterre, au 18 i '“’® c’est la France, au li)*” 1 * s’est X Allemagne, qui tiennent la tête du mouvement. L’ Allemagne a donné le ton dans ce siècle, et l’Angleterre, la France et l’Italie vivent sur notre richesse. Des

quatre concurrents c’est en tout cas l 'Allemagne, qui a joué le personnage le plus lent, mais aussi le plus réfléchi et le plus profond ; car elle ne s'est jeté dans les bras du matérialisme ou n’a embrassé une philosophie matérialiste quo du jour, où une telle philosophie eut trouvé dans les résultats grandioses des science* positives une base, qui lui manquait auparavant.

Jusqu'alors, bien qu'on se fut sagement cramponné à l’ex|>érience. les éléments d'expérience n'étant ]>as suffisants, tout ce que les écoles matérialistes antérieures ont produit, a été plutôt le. fruit de la spéculation et de la déduction que de l’empirisme et de l'induction. Mais les conditions ne sont plus les mêmes aujourd'hui, le matérialisme dispose d’une somme de connaissances et de faits qu’il n'avait pas autrefois , et il tient en réserve une série de principes inattaquables, qui répresentent dans leur clarté et leur perfection les conquêtes détinitives de la science. Ce sont par exemple: l’indestructibilité de la matière ou des atomes — la conservation de la force — l’inséparabilité de la force et de la matière — la connaissance plus j*-écise des échanges de matière — l'infinité de l’univers astronomique — l'immuabilité des lois de la nature et l’identité des substances et des forces dans toute l’étendue de l'espace visible — la théorie des cellules et l'histoire naturelle de la terre et du moude organique — l'unité intime de tous les phénomènes organiques et inorganiques — les découvertes sur l'Age , les temps primodiaux et l’origine du genre humain — l’indication physiologique certaine que le cerveau est l’organe de l’Ame — le principe vital, l’idée des causes finales, et en somme toutes les forces mystiques bannies de la science de la nature — la définition précise de l’idée d'instinct et la preuve , que la différence entre l'âme de l'homme et celle des animaux n'est pas fondamentale, mais ne porte que sur le degré de leur développement — etc. etc.

Vous voyez. Messieurs, combien est superficielle et peu fondée l'assertion île ceux , qui prétendent que le matérialisme actuel serait simplement la répétition d’un vieil ordre d’idées écarté et réfuté depuis longtemps, (jette manière de voir repose sur une double erreur. D’abord le matérialisme ou l’ensemble du système n’a en somme jamais été réfuté, et il représente la conception philosophique de l’univers la /Jun ancienne, qui existe et qui a' reparu avec une force nouvelle chaque fois qu'un réveil philosophique s’est produit dans l’histoire. Ensuite le matérialisme d’à présent n'est plus celui d’Epieure ou des encyclopédistes; grâce aux conquêtes des sciences positives c’est devenu une toute autre méthode, qui d'ailleurs se distingue essentiellement des méthodes antérieures en ce qu’au lieu de représenter un système proprement dit, elle est une simple conception philosophique réaliste de l’existence, qui se propose avant tout la recherche des principes uns dans le monde de la nature et de l'esprit et qui vise partout à la démonstration d’une dépendance naturelle t»t régulière entre tous les phénomènes de l'univers. La désignation de cette tendance générale par le mot usité de «Matérialisme» dans le sens d’un système philosophique déterminé n’ést donc plus convenable, ou elle paraît du moins beaucoup trop étroite! Le matérialisme actuel n’est lui-même plus en état d’attribuer une importance exclusive ou seulement prépondérante à la matière, attendu qu'il regarde, la fort e et la matière comme inséparables, bien plus comme ne faisant qu’une seule et même chose, et qu'il pourrait ainsi choisir la force aussi bien que la matière comme principe fondamental, s’il était besoin de faire de l’une des deux La base première de toute chose. Pour emprunter à la langue de l’art un terme caractérisant bien la méthode qui nous occupe, il faudrait l np|ieler le réalisme. Ce réalisme ne tend pas à supprimer la philosophie, comme on l'a si souvent prétendu à tort, il tend plutôt à en faire comme l’ftrae

«le toute srienc»' humaine — avec cette différence toutefois, que la philosophie ne ropiésente plus une science à part, tirant d’ellcmême ses principes et ses résultats, mais quelle forme un foyer commun, où les résultats «le toutes les nutres sciences convergent pour subir une élaboration commune. Ce sera donc pour la philosophie une renaissance véritable, «et dans cette restriction d’elle-même serait son véritable rehaussement.» (Spiess.) Une telle, philosophie assurément n'aura pas la prétention d’affirmer la valeur absolue de ses sentences, ni ne laissera tomber du haut des sommets éthérés de la pensée des lois décisives à l’univers; au contraire elle limitera son domaine aux recherches, que pourra comporter à chaque instant l'état de la science réelle. Les limites de ce domaine ne sont aucunement fixes, mais elles reculent chaque année devant les progrès «le la science. Il pourra se produire encore plus «l’une erreur, mais au lieu de nuire, ces erreurs ne feront que servir à la découverte de ht vérité, suivant le vieux et excellent proverbe allemand: «l)u

faux au vrai ceux qui voyagent, ce sont les sages; ceux que l’erreur fixe «lehout, ce sont les fous!»*) —

Je vous remercie, chers Messieurs, de l’intérêt et «le la grande ntt«*ntion, que vous m’avez accor«U*e d’un bout à l’autre de ces conférences, bien que le sujet en fût si grave et quelquefois abstrait. Cette attention de votre part est pour moi uue preuve consolaute, «]ue le poids des intérêts matériels, dont le culte est si développé «le notre temps, n’a pas encore étouffé dans nos cercles éclairés le g«>ût «les choses intellectuelles et du matérialisme «1e la science. Si «lans notre Kurope vieillissante — «pii glisse chaque jour plus ayant sur la pente rapide «lu césarisme, du militarisme et du soin dominant des intérêts

*) «Die durrli Irrthwn znr Wahrheit reisen, «tas siml «lie Wcisen: «lie tieim Imtnirn liebarren. «las siml «lie Narrent»

! Renvoi <ln traducteur.) .

matériels d'argent ou de puissance, et qui justifiera peutêtre bientôt ce mot du grand Napoléon: «Dans cinquante ans

l’Europe sera républicaine ou cosaque!» — si donc dans cette Europe une renaissance intellectuelle ou une rénovation philosophique est encore après tout possible, elle ne pouiTa être accomplie que par les idées, dont je suis ici devant vous un des représentants. Il est bien clair, que l'ancienne croyance religieuse ne répond plus à l'esprit du temps et des niasses et doit être remplacée; il me paraît également clair et incontestable, que la vieille philosophie de l'école avec son fatras de formules, ses dogmes passés , son jargon métaphysique et son ignorance sans homes des sciences positives ne peut pas fournir la compensation. Il ne reste donc rien que la philosophie matérialiste ou réaliste; et l'extension extraordinaire, que cette philosophie prend de jour en jour , est la meilleure preuve à l’appui de ce que j'avance. Tout le momie sent le besoin pressant de quelque chose de nouveau, qui soit à la fois simple, clair et rrai; et ce quelque chose ne peut venir que d'une couception réaliste de l’univers. Sans doute il pourra s'écouler bien du temps avant qu’une telle idée triomphe des hostilités sans nombre quelle soulève, mais il n’est pas douteux pour moi que celu doive arriver uu jour. Les chefs et les représentants de cette école sont encore aujourd'hui mésestimés, calomniés, poursuivis; dans cent ans ou deux cents ans on leur élévera des monuments, et il en sera d'eux peut-être, comme de notre grand ]>oète Schiller , en souvenir duquel on a par vanité dépensé des millions , après l’avoir si peu connu et si peu apprécié pendaut sa vie, que c'est à peine, si l’on a pu retrouver son tombeau et les détails sur ses derniers moments! Binaire une fois, Messieurs, merci du fond du coeur pour votre bienveillante attention !

TABLE ALPHABETIQUE.

Agassiz (Professeur). 65. 109.

Albumine 81.

Alcool 81

Aleuibert (d’), rédacteur de l'encyclopédie. 255 suiv.

Allemagne . le foyer du |>édautistne scolastique au siècle. 236.

— donne le ton au llt&mo siècle. 268.

Amendation, naturelle. 46.

Amérique, méridionale 105.

Ammoniaque, carbonate. 74.

Amphioxe. 164.

Amphioxtis lanceolatus 161.

Anaxagore. 205.

Anaximaudre. 197.

Anaximènes. 198.

Angleterre. Art de l’amendation. 50.

— Foyer des lumières philosophiques de la France. 264.

Apparition du monde organique. 8.

Aptères. 68. (Note )

Archaooptrix macrurus. 87. 93.

Archcncephala. 125.

Aristippe , Ethique ou Morale 210.

Aristote. 185. 221. 222.

— contre Dcmocritc. 209.

Atavisme. 43. 44.

Atomistes. 204.

Aurore (Animal-) du Canada. 80.

Australie. 105.

Australie attardée à un degré géologique antérieur. 32.

Avé-Lallemaut (D r - R.). Les Botokoudes. 136. (Note.)

Bacon de Vendant. 226 suiv.

liaden - Powcll. Philosophie de la création. 22.

liaér (de). 64.

Bauer, llistoirede la philosophie 202.

üaumgacrtner (Prof.;. Division des germes. 107.

Bayle (Pierre). Dictionnaire de critique historique. 23-1.

Berkeley. 185.

Bimanes. 121

Biscboff (Prof. ). 148

— Distinction entre l'homme et l'animal. 132

Boerne, au sujet de Pythagore. 201.

Boudha ou Gautama (Doctrine de).

Boudhisntc (le) prêche l’égalité et la fraternité de tous les hommes. 190.

Brachiopodes 150. (Note.) 152.

Brahmanisme. 189 suiv.

Braun (J.). Histoire de l'art. 171.

(Note.)

Breton (le), fondateur de l’Encyclopédie. 254.

Bronn fProf.). 66. 67.

Broun, traducteur de Darwin, 27. 11.

Bmno (Giordano). 224 suiv.

Brutus, stoïcien. 213.

BuckJc (Th ), historien anglais. 194.

— Histoire île la philosophie eu Angleterre. ‘229.

Buffon. I‘22.

Btimonf. 191.

Cabanis, naturaliste. 2!iLL suiv.

Cambrique (Système). 159,

Cassius, épicurien. 213.

Castelnau. Les lagotriches sur le fleuve des Amazones. 135.

Catastrophes et révolutions, généra- •les. liL

— locales. BL

Catherine II de Russie 25ii. 2(18.

Causes fiuales ( Idée des) écartée. 1 10.

Cellules cmliryonnalos, 68.

— de la levûrc, XL

— (Procédé de multiplication des) par voie de fractionnement. HH.

Céphalopodes. 152.

Cerveau (le), organe de la pensée. 125, Césarisme en Europe. 154. (Note ) Chaillou (du). Au sujet dugorille, 138.

Charles II d’Angleterre. 230, Chimie, synthétique. 8L Chimpanzé. 1.18.

Chine. 153.

— Indifférence pour sa civilisation prématurément si développée. 173,

Chondrine. HL

Cicéron, adversaire d’Epicure. 213.

Cirripèdc. 58.

Coccyx. 63.

Collins (Anthony). Traité de la libre pensée. 234.

Colombe de rocher, sauvage. 48.

Colonie allemande en Pensylvanic. 97.

— norvégienne en Islande. 97.

Combat pour l'existence. 28 suiv.

Combinaisons organiques, 81,

Condillac (Ahliél. 235

Conques caractéristiques, principal indice des formations terrestres. 5,

Copernic (Nicolas). 222. 224.

Correspondance sur l'essence de l’âme. 236.

Corse. 105.

Coserit/. (Ch. de). Iles uègres. 133 (Note.)

Cosmogonie des Juifs. 182.

Cosmologie. 187.

Cotta (Prof.). Des découvertes géologiques dans le Canada. ltlO, (Note.)

Couches du miocène. 1 40.

Crâne (Conformation du). 145.

Créations successives. 5

Création (Version sur la) chez les .insulaires des mers du Sud. 181

— (Tradition de lai chez les Arméniens. 181.

Critias, le chef des 30 tyrans. 2U9.

Croisement, et amendation exercée dans l'intérieur d’uue variété. 38.

Cuba. 105.

Cuvier. 19. 122.

— père de In paléontologie. 2.

— Révolutions de l’écorce terrestre. i

Darwin /Charles). 4. 8 suiv.

— Objections à sa théorie. 84.

— llu climat. (LL

— De l'action de la Nature. 52.

— Condition de l'hérédité. 15.

— Distinction entre espèce et variété. JîL

— Théorie. 26.

— Développement réciproque. 54.

— Amendation artificielle dos animaux et des plantes domesti-

qnes, 48. '

Davidson. Des brachiopodes d’Angleterre. 86. (Note.)

Débris primitifs. 3.

Decandolle (A. P.). Le combat pour l'existence. .24,

Démocrite d'Abdère. 204.

— Doctrine atomique. 207.

— Théorie de la perception sensuelle. Xi.

— Opinion sur l’essence de l'âme. 208.

— Ethique ou morale. 200,

Denys de Syracuse. 21(T

Dépôts, couches, sédiuientaires, ItiU.

(Note.)

Descartes (Cartesius). 296. 227 suiv.

Descendance, üü,

Dévelopi»ement, embryounal ou fêtai. lâ.

— de l’être organique du sein de l'oeuf. OS.

Diderot, à la tête des encyclopédistes. 21 a

— rédacteur principal de l'encyclopédie. 255 suiv.

Dieterici (Prof.). Les mythes de l'Inde. 182.

Diluvium. 172.

Division du travail. 107.

Ouncker (M.). Histoire de l’Antiquité. 191. 196.

Dupont de Belgique. La mâchoire inférieure humaine trouvée dans la grotte de la Naulette. 112.

Dystéléologie. 65 (Note.)

Ecole, éléatigue. 2dl .

Kdda. poème héroïque des anciens peuples du Nord. 182. (Note.)

Edwards. 109.

Egypte. 39. ■

Eléatiques. 201.

Eléphants primitifs. 1. 3.

Elephas primigenius. 87

Empédocles. 203, 204, 214 suiv .

— Développement graduel de la terre et du monde organique.

2üL

Encyclopédistes 254 suiv.

Eozoou canadense. 76. (Note.) 80.

Epicure 210. 211 suiv.

— Mouvement de la terre 215.

— Forme des atomes. 215

— La crainte de la mort écartée. 21(1 Espèce (Mutabilité de T). 19.

— (L’idée d') rejetée. Hi.

Ethique épicurienne. 218.

Exhaussement du sol dans diverses

contrées. 92. (Note.)

Extinction des intermédiaires .'15. .

Fécondité (wur l'ensemble de l’espèce 3Ü

Feuerbach (Louis). 201,

Fibrine. 81 ,

Fischer (Kuuot. Au sujet de Bacon de Terulain. 227

Forbes. Influence des variations du sol et du climat sur les organismes. 20

Formations, laurentieunes, eu Bohême et en Bavière. ÜÜ. 1G0.

— siluriques et cambriques 79 Formique (Acidei. 81 Forster 2G7.

Fossiles, les plus anciens. 75

— vivants. £2,

Fourmis. Lehr instinct de poursuivre la domestication d'autres animaux.

LUL

Frédéric le Grand. 289. 2G8 Gauoîdes. 164.

Gassendi 22G.

— rénovateur du matérialisme. 228 suiv.

Gaudry (A.). 93. (Note.)

Generatio aequivoca. l.'l.

Gibbon. 138. 139. 265,

— le plus petit des singes anthropoïdes. 135,

Giebel. Inanité de l'idée d’espèce. 41.

Girafe. 52 suiv.

Gorille. 122.

Goethe. 63. 267.

— Caractéristique de Cuvier et de Geoffroy-St.-Hilairo 19.

— Découverte de l'os intermaxillaire 18,

— L’écolier de Faust. 187.

— Métamorphose des plantes. lif

Griium, il la mémoire de d'Holbach. 247.

Grimpantes ( Plantes). 112.

Grupp (O. F.). (Citation.) 187.

Gyrenréphales. 125.

Haarlem (Mer d'). 91.

Haeekol. 18. 2U. 76 suiv.

— Adaptation directe et indirecte.

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