CINQUIEME CONFÉRENCES
Messieurs!
Je me propose, dans mes deux dernières conférences, de vous exposer la connexité de la doctrine darwinienne avec le matérialisme et la philosophie matérialiste du passé et du présent. Cette connexité me parait aussi claire que naturelle. Une fois en effet que l'homme est parvenu à se reconnaître, pour peu qu'il réfléchisse sur lui-même et sur les choses qui l'entourent, ce qui le frappe le plus et s’impose le plus impérieusement à lui après la grande nature manifestée dans les deux et dans la terre — c’est lui-même, c'est sa race et le reste du monde organique qui lui est proche. Et la première question que la réflexion l’amène à se poser est celle-ci : D'où viennent ces êtres ? Comment ont-ils surgi? Qui les a créés ? Et l’homme en particulier, d’où vient-il , ce maître de la teire et ce chef-d’ieuvre de la création ?
En dehors de la science et sans le. secours des recherches scientifiques il est impossible de faire à ces questions une réponse satisfaisante et d’expliquer naturellement les phénomènes <jui nous entourent. Il n’est donc pas surprenant (pie les plus anciennes versions sur la création soient pleines, chez les différents peuples, d’inventions le plus souvent mystiques, qui s’égarent dans le domaine du merveilleux, de l’étrange, du surnaturel
et qui sont encore en partie revêtues de tout l’éclat de cette imagination juvénile et déréglée, propre à l'enfance ou à la première jeunesse des peuples.
Voici, d’après les archives d’Ermann, quelle est chez les Arméniens la tradition sur la création:
L'être primordial, éternel, invisible et que l’esprit seul peut reconnaître, désira enfin se montrer dans toute sa puissance et dans toute sa gloire. Il créa d’abord, par la vertu d'une seule pensée, l'eau; et il y déposa la semence de la création, semence qui devint un oeuf, brillant comme l’or et d'uu éclat aussi vif que les mille rayons du soleil. Il se forma lui-même dans cet oeuf, sous la figure de Parambrama, l'honnne-dieu. Ayant brisé cet oeuf, après un terme de plusieurs millions de millions d’années solaires, il se mit aussitôt à créer l'univers visible. I)'un morceau de l’oeuf il créa le ciel , de l’autre il lit la terre, qu’il sépara d’avec l’eau. Puis, se divisant lui-même en deux moitiés, il changea l’une en un être mâle et l'autre en un être femelle. C’est-à-dire qu’il revêtit en même temps deux natures, l’une active, l'autre réceptive , afin de se reproduire dans des créatures qui soient participantes de sos divines qualités. — Eu vertu de. cette tradition, les arméniens s'oft’raient des oeufs en présent au renouvellement de l’année. Et les pères de l’église chrétienne ont ensuite consacré cet usage en le transportant au jour de Pâques.
Chez les insulaires de la mer du Sud, la tradition de la création , que le missionnaire Turner nous livre, est plus simple. Les hubitans des îles des navigateurs croient que la terre était d'abord complètement couverte d’eau. L'eau s’étant peu à peu retirée, le père des dieux envoya d’en haut sa propre fille sous la forme d’une colombe, qui apporta sur les rochers un peu do terre et une plante rampante. La plante prit racine, puis se couvrit d’une vermine, d’où naquirent les hommes et les
femmes. Une partie des poissons, qui nageaient auparavant à la place où est maintenant le sol, restèrent à sec. et furent changés en pierre. Et c'est pourquoi l'on trouve si fréquemment des pierres qui ont été des poissons ou d'autres bêtes. —
Vous connaissez tous la eoamogcnin dos juifs, sur laquelle reposent nos croyances religieuses. Elle se définit dans les six jours biblique», dans lesquels a été créé le monde; et elle représente la création de l’univers comme l’acte volontaire d'un être |>ersonnel, qni, après avoir créé la lumière le premier jour, n’en crée p;is moins le soleil , la ltmo et les étoiles au quatrième jour seulement! et qui forme enfin l'homme «à sa propre image» Chez les juifs, Dieu est nu~<lvay>ia de toute matière et porte en lui-même la raison et le principe de toute chose. Il crée donc l'univers de rien — contrairement aux croyances dos peuples de race non-séiuitique, qui admettent connue principe de tout une Matière primordiale étemelle, et. dont toutes les religions commencent, comme il est prouvé par une déification des forces naturelles. particulièrement de la lumière ou du soleil. *) Ainsi, suivant le professeur Dirterici , on trouve au fond de tous les mythes indiens la notion d'une matière éternelle avec une force éternelle qni lui est inhérente; c’est-à-dire un chaos primordial au sein duquel se développe la foire créatrice. Cest seulement
*) La langue de la grande famille arienne ou imlogcrmanique possède le radical «div». qui signifie : lumière, luire ou luisant. De ce radical commun dérivent tons les noms dont les peuples indo-germaniques se servent pour désigner Dieu. Kn sanskrit, Dieu se dit «Devas» ou - lieva-, et le ciel Dyaus. Le grec Htoa (Diem ou «boo , d’où plus tard on a fait itra ; le latin dcas ou diovis, devenu ensuite jovis ou Jupiter: le gothique tius, le français -dieu», l'italien dio, l’espagnol et le portugais dios, sont tous de mémo dérivation. Dans le haut allemand ancien dieu se dit zio, en slavelithuanien: diewas. et dans la langue Scandinave de l’Kdda. tivar Dans le vieux |ioëine héroïque de l'Eiltia le mot : tivar signifie aussi par extension: dieux et héros; et le mot igr, qui en est un dérivé, désigne, comme on sait, le dieu de la guerre chez les peuples du Nord.
plus tard, que de cette notion de force s'est formée la conce]>tion d’un créateur à la matière et la dominant.
C’est de même sur une matière primordiale, àlaquelle une force primordiale est inhérente, autrement dit sur le chaos, que repose le mythe des anciens Parut* ou Perse» et dont se développent leurs deux principales divinités : Ormue et Ahrimau. Ormuz, le dieu de la lumière, crée le monde en six jours, comme dans la bible, mais en suivant un ordre plus logique. Le premier jour il crée la lumière et le ciel étoilé; le second jour l’eau, les nuages, etc.; le troisième jour la terre. les montagnes et les plaines: le quatrième jour les plantas; le cinquième les animaux; et enfin le sixième jour l’homme.
Les babyloniens admettent, qu'à l’origine tout était eau et ténèbres, peuplées d’êtres monstrueux de toute sorte. Mais le dieu llel sépara de ce d^aos le ciel et la terre, fit les étoiles, puis il confia aux dieux le soiu de créer les hommes et les auimaux.
Les Egyptiens croyaient pareillement à uu oeuf-univers, duquel le dieu Pbta sort pour créer le monde. — .
Cette séparation profonde, qui divise, cumme je viens de vous l'indiquer, les croyances et les conceptions humaines en deux groupes opposés, cette séparation règne d’un bout à l’autre de l’histoire de l’esprit humain; et ericore maintenant elle est aussi vive que dans ces vieilles cosmogénies, qui allaient chercher l’origine de toute chose les unes dans la matière, les autres dans un Dieu vivant et personnel. C/est le même antique dualisme, qui exerce encore en partie son funeste empire sur le monde actuel, et qui se traduit dans le présent par les antithèses de force et matière, spiritualisme et matérialisme, naturalisme et supranaturalisme. —
En face de ces notions d’un caractère plutôt religieux nous en trouvons d’assez bonne heure de purement philosophiques.
Et ces dernières se rapprochent souvent d'une façon merveilleuse des idées que la science d'aujourd’hui nous a faites sur l'apparition du inonde et de ses habitans. On serait tenté de dire, que les peuples, au temps de leur enfaucc forts d’une simplicité et d’une faculté d’intuition immédiate que le supranaturalisme n'a pas eucore gâtées, ont pu s'élever à certaines conceptions, auxquelles l’humanité ue devait revenir ensuite qu’à son âge mur, mais alors avec plus de lumière et en y apportant la rigueur scientifique. Ou bien est-ce peut-être, que ces premiers philosophes n’étaient pas des spécialistes, comme nos savants d’aujourd’hui , mais que chacun d’eux, possédant à lui seul toutes les • connaissances de son temps, pouvait avoir sur l’ensemble une vue
plus libre et moins bornée. Ils étaient aussi pour la plupart médecins ou naturaliste», et leurs occupations même les ramenaient avant tout sur le terrain de l’ob^vation et de l’expérience — taudis qu’après eux la philosophie s'érigea en science pour son propre compte et crut devoir puiser en elle-même tous ses éléments. — Cependant, même parmi les sectateurs de cette dernière philosophie, où la spéculation domine, il s’en trouva toujours quelques-uns, qui revinrent de temps en temps et guidés par des principes purement spéculatifs au matérialisme dont ils professèrent plus ou moins ouvertement les doctrines. Nous les a passerons rapidement en revue tout à l’heure. Si les philosophes matérialistes ont en général en le dessous, sauf à certains ma-' monts, avec les écoles opjiosées, cela s'explique en partie par la puissante influence du christianisme , qui rendit longtemps impossible toute philosophie indépendante; en partie aussi par l'absence de notions positives suffisantes. Tant que les matérialistes n'ont pas été à même de justifier par des raisons palpables leurs idées sur les rapports naturels de l’existence, et particulièrement sur l’apparition naturelle du' monde organique, il leur a été impossible de se gagner l’esprit des masses, auxquelles les spiri-
tualistes offraient une satisfaction plus grande. Des hommes même d’un si grand esprit et d'un si grand savoir, un Aristote ou un Voltaire, ne dédaignaient pas de reprendre contre le matérialisme ce vieil argument sans cesse répété et qui ne manque jamais son effet sur la multitude, à savoir que l’oeuvre suppose nécessairement un ouvrier, l'édifice un architecte.
Aujourd’hui, Messieurs, il en est tout autrement; et c’est ce qui fait, qu’à mon avis un lien si étroit existe entre Darwin, sa théorie et la philosophie matérialiste. Car bien qu'il faille reconnaître, que la seide théorie Darwinienne ne suffira pas de longtemps, à rendre pleinement compte de l’apparition du monde organique avec toutes ses particularités (je vous ai dit là-dessus ce qui est nécessaire , en vous laissant expressément remarquer.
que l’on doit invoquer encore d’autres causes), — c’est pourtant Darwin , qui le premier a frayé la seule voie véritable et qui a démontré à l'évidence, qu'une explication naturelle n’est pas impossible , comme arant lui on pouvait le croire. Cependant, même avant Darwin, ceux qui croyaient à l'unité intime de l’ensemble des phénomènes, pkilosophûptement pouvaient déjà ne pas mettre -en doute que l'apparition du monde organique fût un phénomène naturel , et qu'en particulier l 'apparition Je l’homme dût être rapporté au.\ mêmes causes. Moi-même plusieurs années avant Darwin j'ai exprimé cette opinion avec toute l’assurance qui était alors permise!!
Mais on comprend que de telles déductions philosophiques, tirées de principes généraux, n'ont de la valeur que pour un petit nombre d’hommes instruits ou même de j)enseurs; tandis que la grande majorité (celle qui. suivant l’expression du philosophe Berkeley , ne pensant pas elle-même, veut avoir cependant une opinion) exige d’autres preuves où le fait tienne plus de place, et surtout des explications. Grime à Darwin , on peut fournir du moins dans une certaine mesure ces preuves et ces explications.
Et alors les innombrables fantaisies et les spéculations des théologiens et des philosophes d’autrefois sur l'apparition du monde organique .simplement s'écroulent; et le champ reste libre à une philosophie naturaliste ou matérialiste, qui puise ses derniers arguments dans la nature même et dans le fond des choses.
11 est clair, après tout cela, que la philosophie matérialiste est redevable de beaucoup à la théorie darwinienne, et quelle ne saurait trop lui donner de son attention ; non seulement à cause du rapport que nous avons signalé cntr'elles, mais aussi parce tpic cette théorie a la première marqué la voie, suivant laquelle une saine philosophie de la nature peut être réédifiée et retrouver sou ancien éclat. 11 est vrai qu’une pareille tâche doit s’entendre tout autrement que ne l’a\ ait compris l'ancienne -philosophie de la nature, qui, exagérant outre mesure de faibles similitudes et négligeant lus plus grandes dissemblances, discréditait en somme par ses spéculations vides et vaincs toute philosphie de lu nature. La théorie darwinienne, mène au contraire à une philosophie, qui n’est pas seulement de la philosophie, mais de la science, et dans la meilleure acception du mot.
Maintenant que nous avons ce point assuré, et que nous connaissons l’importance et le prix de notre théorie pour une conception de l’ univers, qui se suit comme un trait de lumière depuis l’origine de la pensée humaine jusqu'il nos jours, où le positivisme et les sciences lui donnent encore une plus grande valeur, — maintenant, dis-je, Messieurs, il sera pour nous d’un grand intérêt de jeter un coup d’oeil rapide sur la série de ces hommes, qui, aux différentes époques de l'histoire, out eu ces opinions ou dos opinions semblables et les ont ouvertement professées. Nous y saluerons plus d’un nom fameux, et chemin faisant nous aurons la satisfaction d’observer que du point de vue simple et naturel, auquel ces hommes se plaçaient, ils sc sont raicontré sur les mêmes idées fondamentales; d'où est résulté
dans leur philosophie une grande clarté et une rare concordance d'opinions. En dehors d'eux, l'histoire île la philosophie n'est au contraire qu'un chaos inextricable de systèmes contradictoires et souvent absurdes, dont l'étude laisse it la fin cette impression, que toute philosophie serait impossible, et fuit penser au mot fameux de lelève dans le Faust de tiœthe:
Tout cola m’abaountit
Comme si j'avain un moulin dan* la tfte.
Il est vrai, que messieurs les philosophes parlent d'euxmémes eu d’autres termes et dénoncent pour des calomnies tout ce qu’on dit sur leur compte. Mais enfin où en sont-ils arrivés avec tous leurs efforts? Ils en sont arrivés là, qu'un de leurs coryphées même a pu déclarer aux applaudissements de tout le monde, que «L'histoire de la philosophie est une histoire de l’erreur avec quelques rares traits de lumière.». (O. F. Gruppe: «Le présent et l’avenir de la philosophie en Allemagne.» 1855. Jamais on n'a rien dit de plus vrai, et la seule école philosophique, que ce jugement n’ atteigne pas, est précisément celle dont nous avons à nous occuper ici. Considérons d’abord le
Matérialisme de l’antiquité.
On cherche habituellement les plus anciens philosophes et les premiers matérialistes chez les Green, qui les premiers ont bâti à proprement parler des systèmes philosophiques, et qui dès l’abord se sont occultés surtout de comnolog fe; ce qui fait, que les philosophes grecs d’avant Socrate sont ordinairement appelés comaolot/wm. Mais on sait aujourd'hui, que longtemps avant la civili r sation grecque il y a eu en Orient des centres d'intelligence très importants et très avancés, et cela donne à penser, que la civilisation grecque si fameuse n’est pas autochtfwne . c'est-à-dire qu elle s’est pas formée d’elle-niéme, comme on l’a cru longtemps, mais qu’elle a été eu grande partie apportée d’Orieut, particuliè
rement d’Egypte. Consciencieusement, nous devons donc nous demander, si les idées philosophiques matérialistes se rencontrent déjà dans les deux contrées où l’antiquité orientale se trouve surtout représentée, dans Y Egypte et Y Inde! — Les sources sont malheureusement rares en ce qui concerne la philosophie de C Inde; on dit cependant, que quelques philosophes indiens étaient déjà avancés dans le matérialisme jusqu’au point de considérer l'univers comme résultant des actions contraires de deux principes primordiaux éternels, la matière et la. forme, qui reviennent ensuite constamment en cause dans l'histoire de la philosophie matéria liste. — Par une singularité remarquable, le matérialisme et l’athéisme sont moins dans la philosophie des indiens que dans leur religion. Je fais allusion surtout à la célèbre doctrine de JBoudha ou de Gautauta, qui fut fondée l’an 600 — 543 avant J. -Ch. par Houdha ou (iautaina, fils d’un roi de l’Inde.
Cet intéressant système, auquel la critique moderne a seule accordé l’attention qu’il mérite, et qui est d’ailleurs encore le [dus répandu de tout l’orient, est suivant Koeppen une religion sans dieu créateur ou conservateur de l'univers, sans service di vin, saus culte, sans sacrifices, sans cérémonies, sans prières — en un mot sans tout l’appareil usité dans les religions; et il ne repose que sur la discipline, la morale et l’humanité pure, autrement dit sur la vertu. Le Boudhisme se trouve en germe dans la philosophie cru la doctrine de Sankjah, qui consacrait déjà 1 p matérialisme le plus complet, n’admettant ni un seul dieu, ni plusieurs dieux , ni ce qu’on appelle une âme universelle , mais professant au contraire l’éternité d’une matière impérissable, mue par deux grands principes, la nature et Y âme , et qui se trouve, entraînée par les forces naturelles qui lui sont inhérentes, dans un courant d’échange incessant. La mort n’est qu’apparente, il n’y a en réalité qu’un perpétuel changement. Dans lu doctrine de Sankjah Y âme humaine seule reste un être existant pour lui—
même et distinct du corps; et ainsi nature et esprit sont deux termes opposes.
Le Boudhisme reconnaît les mêmes principes. Il n 'admet comme ayant une existence réelle, que 1? fameux Pralcriti ou matière primordiale, au sein de laquelle résident les deux forces du repos et de V activité. Cette dernière force a déterminé {apparition de F univers, qni est un fait de nécessité naturelle, une conséquence de la loi d’enchaînement de l'effet à la cause, un être enfin qui n’existe que par la destruction et la transformation continuelles de ce qui a une fois été.
Le Boudhisme se mit ainsi eu pleine opposition avec le /Indtmanisme qui, par un effort de spéculation spiritualiste, déclare que la matière n’existe pas, quelle est mie simple apparence et une illusion des sens (la Maya), à laquelle il rattache le dualisme indien du corps et de l'esprit, ainsi que la doctrine fanatique de la mortification de la chair, de la négation philosophique de l'univers et de toute existence. *)
Mais par sa direction pratitpue et par sa morale plus encore que par sa doctrine le Boudhisme s'est mis en opposition avec le Brahmanisme. La morale du Boudhisme était excessivement
*) Cette spiritualisation du Brahmanisme semble d’ailleurs n’étre qu’une phase déjà tardive de son développement, attendu qu’il a commencé, comme toutes les religions, par une déification des forces de la nature, et que, dans le princi|ie. Brahma fut près comme, synonyme de matière, c’est-à-dire, de matière et en même temps créateur ou moteur dé la matière. Il est dit textuellement dans les Vedas: *l)e même qu’à une seule petite boule d’argile on reconnaît toute l’argile, et comme il n’y a en réalité qn’une seule argile; de même, o mon ami. qu’à un sent bijou d’or on reconnaît tout l’or, ou à nu seul couteau tout l'acier — il eu est de même de Brahma;» il est la substance et la cause de toute chose ; il est la matière qni se transforme ellemême; il n’est pas seidement la cause de toute chose, il est lui-même toute chose.
Le principe du brahmanisme alla se spiritualisant de plus en plus, taudis que la philosophie de .Saukjah et le boudhisme qui en dérive, s’attachaient à la matière et la relevaient davantage.
populaire et tournée en vue de X affranchissement et de Xhumaait<’. Les vertus, qu'il prêchait, sont l'amour, la compassion, l'humilité, la pitié, la bienfaisance, la patience, la chasteté, l’amour du prochain, la défense de l’opprimé, la douceur, particulièrement envers les animaux, le bannissement de la haine, de la vengeance, etc.; et il les recoin mandait à part toute considération de récompense ou de châtiment, pour le seul amour du bien. Il enseignait en outre Wk/nliti et la fraternité de tons les hommes, l'abolition des castes odieuses et de tous les privilèges de naissance ou de position. «Le corps d’un prince, disait Bond lia, ne vaut pas plus que celui d'un esclave.»
Boiulha s'est essentiellement distingué de tous ses prédécesseurs en laissant de côté le Sanskrit ou langue savante, pour écrire dans la langue du peuple, — ce qui était le bouleversement de toute théologie d’alors. Il a rejeté les Vedas ou livres sacrés et chassé les dieux et la multitude des esprits brahmaniques, sans tomber toutefois dans le fanatisme ou l'intolérance. Modération d’autant plus estimable, que le linudhisme s’attribuait de lui-même le caractère du cosmopolitisme le plus lai-ge et se posait d’avance comme la religion universelle. Aussi eut-il ses missionnaires dans toutes les centrées du momie, tout comme le christianisme en envoie encore aujourd'hui. Car son but était, lu fraternité et l’égalité de tous les hommes et la régénération de tous les peuples par uu système, qui, comme nous allons le voir, leur promet, l'affranchissement de toutes les souffrances et douleurs de l’existence par l’entrée dans le Nirvana ou néant. Aussi Boudin voulait bannir du monde entier la misère, tandis que les Brahmanes, dans un pur esprit sacerdotal, n’avaient souci que deux-mêmes. Il ne faut pas s’étonner, dans de telles conditions, que le Boudhisme se soit rapidement gagné de nombreux partisans, et qu'il se soit répandu sans bruit chaque jour davantage.
Dans son excellente histoire de l’antiquité, M. Dunckrr raconte, qu'^çol-a, roi de Magadha, fut 250 ans avant J.-Ch. le premier souverain, qui érigea le Boudhisme en religion d’état. 11 usa ('(“pondant envers les dissidente d’une douceur conforme à l'esprit de la nouvelle doctrine et ne persécuta pas les Brahmanes ou les prêtres. 11 ne mit jamais à mort aucun prisonnier, romme c'était l'usage général en Orient, et même ou croit qui! aholit la j/eine de mort!! 11 avait fait planter des arbres fruitiers et élever des fontaines sur le bord des routes et le long des chaussées pour rafraîchir les voyageurs; il hébergeait les pauvres et il fonda des hôpitaux — non seulement pour les liomine a, mais aussi pour les animaux vieux et malades.
Tout autres étaient les idées et les pratiques des ISruhmaues, dont le Boudhisme menaçait de ruiuer la considération. Avec l’aide des princes ils déchaînèrent contre le boudhisme uue large persécution, qui sévit dans su pins grande violence du 3*”"* au 7*““ siècle après J. -Ch. et qui, après les plus sanglantes atrocités. eut pour résultat d’étouffer le Boudhisme dans l’Inde ancienne, c’est-à-dire dans son propre berceau. Mais le Boudhisme ne rit que s'étendre davantage vers les pays voisins, Ceylan, la Chine, le Japon, le Thibet, la Mongolie, à ce point qu’iL est encore presqu'aujourd'hni la religion la plus répandue du globe. On compte 460 millions de Boudhistes pour 47f> millions de Chrétiens.
Mais cette suppression du Boudhisme dans l'Inde ne fut pas absolue, et en réalité elle ne put se faire que parce que les Brahmanes eurent l'habileté d'accueillir certains éléments houdhiques et de les assimiler à leur propre doctrine. Kn somme, le banditisme exerça dans la suite sur les développements du Brahmanisme une action si profonde, que ce dentier en vint à adopter |K»ur son compte les deux principes fondamentaux du boudhisme, 1 éternité de la matière et le A 'ireana.
Le Nirvana offre comme l'épanouissement et le résumé du boudliisme tout entier. On a beaucoup discuté sur la valeur propre de ce mot; il n’ost cependant pas douteux, qu'il exprime l’idée de rien ou de néant, et qu'à ce titre le Boudhisme représente le nihilisme le plus complet et fiersonuifie l'universelle douleur. Suivant liondha, le monde u'est composé que de mal. Toute chose est vaine et doit périr. Les quatre grands maux sont la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort ; la vie ellemême est un martyre, et pour échapper à ces maux et se soustraire à ce martyre, l'homme a le devoir de s'affranchir peu à peu par la religion et la philosophie de tout sentiment et de toute idée , afin de revenir finalement au repos du vide ou du néant Un autre objet capital du Nirvana est aussi l'affranchissement des souffrances de la résurrection, idée qui tient comme on sait une grande place dans les croyances de l'Inde. Le Nirvana est donc en lui-même un état de délivrance, de cessation de, la pensée et de la conscience, un retour à l’inanité générale paisible, au néant primordial (Çunjaj, qui est représenté comme letat de suprême félicité.
Les brahmanes transformèrent ensuite le Nirvana des Boudhistes jusqu'à en faire découler l’oisiveté absolue de l’individu. L’homme dit Ont, oui, et par la contemplation intime et l'effacement du ftioi il retourne insensiblement eu Dieu ou en Brahma ; toutefois ce retour n'est possible qu'aux Brahmanes. —
Mais si le Brahmanisme s'est assimilé des éléments boudhiques, réciproquement le boudhisme a emprauté beaucoup à son rival , ensuite il a dégénéré et perdu la pureté primitive de sa doctrine en pénétrant plus avant dans les niasses; il s’est environné fieu à fieu de tout cet attirail désordonné de saints, d'images, de reliques, de cloîtres, d'ascétisme ou de mortification, de clergé et de hiérarchie, «pii, malgré l'opposition des deux doctrines, lui donnent une si grande ressemblance avec la religion
catholique. Boudhn lui-même devint bientôt l’objet' d’un culte divin, et, connue par ironie, les anciens dieux du brahmanismes qu’il avait voulu annéantir, se groupèrent autour de lui en forme de «cour.»
En dépit de cette dégénérescence, les principes de ce remarquable système religieux ont encore une telle force, qu’on voit ceux, qui les reconnaissent, et les brahmanes eux-mêmes user de tolérance à l’égard dès partisans d’autres croyances. Le docteur Itaug, professeur de Sanskrit au collège anglais de Puma (présidence de Bombay), raconte que les brahmanes, s'attaquant au fanatisme religieux et au prosélytisme des chrétiens, lui disaient: «Ce fanatisme estde signe certain do la faiblesse et de l’étroitesse «d’esprit; un sage ne persécute jamais personne pour des opi- «nions religieuses» — et ils ajoutaient: «Vous vous mettez «en pleine dépendance vis-à-vis Dieu, — nous, au contraire, ne «nous reposons que sur nous-mêmes. I/e christianisme vient d’un peuple de race sémitique; cette race est de beaucoup inférieure à la nôtre et n’a pas une seule idée philosophique, qui ne soit empruntée ; jamais nous n’accepterons de pareilles croyances. » Les brahmanes ne pouvaient surtout pas s’accommoder de la génèse biblique.
Ainsi, Messieurs, quand on prétend, que le christianisme a proclamé le premier les deux grands principes de î amour et de la religion universelle , vous voyez que c’est une erreur, et que ces principes étaient posés déjà longtemps auparavant. Peutêtre même le christianisme n’a-t-il fait que les emprunter à l’Inde. Iæ philosophe Schopenhauer, qui soutient que le christianisme a du sang indien dans les veines, et que ce sang lui est venu par l’Egypte, dit en propres termes: «Le christianisme n’a fait que professer ce que toute l'Asie savait déjà depuis longtemps et ce quelle savait mieux.» On n'ignore pas en effet, que les préceptes
de la morale mosaïque se trouvent déjà tous chez les Boudhistes:
et suivant Fiumouf (le I»tus de la bonne foi, 1852) la fameuse parabole de l’enfant prodigue est présentée déjà, luen que sous une forme différente, dans les écritures boudbiques an livre (lu «lotus de la bonne loi.» — D’ailleurs , sur beaucoup d'autres points le christianisme a de frappantes analogies avec le Boudliisme et le Brahmanisme; il suffit d'énumérer l'ascétisme (mortification), la séparation et l'antagonisme de la nature et de l'esprit , l'idée sombre et monacale de la )iefversité absolue de la chair et de la désolation de la vie terrestre, la solitude, la rie monastique, le cloître, etc.
Il ne se trouve donc rien d'essentiellement nouveau dans le christianisme; et tous les principes de sa morale étaient connus longtemps avant lui. «Il n'y a, dit le célèbre historien anglais Buckle , qu’une ignorance grossière ou une mauvaise foi calculée, pour soutenir que le christianisme a livré à l'humanité des vérités morales nouvelles.» — Les dogmes même, que l’on considère comme son bien propre, ne sont qu’un emprunt ; tel est par exemple, le fameux dogme de «l’immaculée conception,» qui a ranimé tout récemment de si vives discussions. Mille ans ou deux mille ans avant le Christ on avait déjà raconté la même chose de la fille d’un roi d’Egypte. — Pareillement l’idée chrétienne de la Trinité parait, selon Iiceth, avoir déjà trouvé place dans les croyances religieuses du peuple Egyptien. —
Pou r en finir avec l’Inde, passons aux anciens Egyptiens, desquels ItœtA dit dans son histoire do la philosophie des pays occidentaux, que l’idée, chrétienne ou juive, de la création du monde du néant était pour eux une absurdité, c’est-à-dire qu’elle leur répugnait souverainement comme insensée. Ils admettaient l’existence de <juatre êtres fondamentaux ou causes premières d essence inqiénétrable : la matière, Yesjtrit, Y espace et le temps, dont l’union constitue uue divinité première ou primordiale. I)e ces quatre principes le seul qui nous intéresse pour le but que
nous nous proposons, est 1» matière ou- matière primordiale, qu'ils appellent Keith et qu’ils se représentent animée et douée d’une force existant par elle-même et continuellement agissante. L’inscription de la statue de Xeitli a Sais : «Je suis tout ce qui a été et sera», trahit une conception foncièrement matérialiste, qui se révèle mieux encore dans le nom de «la grande mère» donné à Keith.
Suivant la genèse des Egyptiens, une partie de la matière contenue dans la divinité première se sépara ensuite en un tout indépendant et forma l’Univers, Dans cette doctrine, l’Univers n’est donc rien d'absolument nouveau et ne représente qu'un développement et une transformation de ce qui existait déjà de toute éternité — conformément à ce que la science moderne est venue nous enseigner plus lard. Cet univers a la forme d'une boule et s'appelle aussi «l’oeuf universel.» C’est dans lui que se forment les divinités intérieures à [univers , et non pas à titre de divinités créatrices, mais seulement comme produits subséquents de la matière primordiale. L’univers s’achève ensuite peu à peu durant le cours de périodes immenses ; et il y a là une théorie complète de l’apparition du ciel et de la terre, qui semble avoir servi de canevas à la version biblique de la création. —
Si du matérialisme religieux de ‘ïorient nous passons au matérialisme purement philosophique de t occident , nous trouvons d’abord en Grèce , dans la période de la philosophie dite présocratique , une série de philosophes très remarquables et qui passent communément pour être les fondateurs de toute pliilosophie; cette série embrasse près d’un siècle et demi, depuis les premières années du G ini * siècle jusqu’à Socrate , dont la naissance tombe en l’an 469 avant J.-Ch. Tous ces philosophes se sont donné pour tâche d'expliquer l'apparition de l’univers, d’où ils ont gardé le nom de cosmologues ; et tous ils n’ont invoqué que des causes matérielles physiques, en admettant une
matière primordiale de laquelle tout est sorti; *} aucun d’eux ne connaît le dualisme imaginé plus tard d'esprit et matière, de corps et Ame, etc. En conséquence ils sont tous montâtes (c’est ainsi qu’on appelle les philosophes qui admettent un seul principe,! , et sur un grand nombre de questions ils se rapprochent d’une façon suprenante des principes de la science moderne. Que si les philosophes grecs sont arrivés si juste dès le début, nous en pourrons trouver la cause d'une part dans la disposition réaliste de l'esprit grec, hostile à tout dualisme — d’autre part dans cette circonstance, fort judicieusement relevée dans l’histoire de l’antiquité de M. Duncker, que la philosophie de la Grèce ne découle pas, comme chez les autres peuples, de la "théologie et d'un état sacerdotal, mais qu’elle n’a d'autres sources que la contemplation de la nature et l’observation physique et astronomique. Selon Duncker, la Grèce a eu dans ses premiers naturalistes ses premiers pliilosophes. — -la 1 plus ancien d'entr’enx est 7'Au/A* de Mi lot, que les Grecs eux-mêmes s’accordent à regarder comme le ]>ère de la philosophie, et qui passe dans l’histoire pour avoir été le fondateur de l'école Ionique. Né vers l'an 635 avant J .-Ch., il avait commencé son instruction eu Egypte dans le commerce des prêtres et dans l’étude de leur sagesse antique. Thaïes expliqua les débordements du Nil par des raisons naturelles; il mesura la hauteur dos pyramides par leur ombre; il fixa l'année, comme les Egyptiens, à 365 jours, et il sut même prédire un éclipse de soleil à ses compatriotes émerveillés! Il apprit seulement chez les Grecs, que la lune tire sou éclat du soleil, et il estima qu’elle est 720 fois plus petite que lui. 11
*) Nous avons déjà observé au conimencemeut de cette conférence, combien était répandue dans l'antiquité cette conception d'une matière j>rimoriliulf préexistante à toute chose ; et l’on peut admettre que c'est dans une telle idée, que les cosmologues grecs ont puisé leur première nourriture spirituelle et les éléments de leur science.
divisa le ciel en cinq zôuos , el il tint les étoiles pour des corps semblables à la terre, mais remplis de feu. C’est lui ainsi le premier qui ramena les Grecs du ciel poétique, que leurs rêves avaient peuplé de dieux, à l’univers réel, existant. Mais non content d'avoir dépouillé le ciel, il purgea aussi la terre de ses maîtres invisibles. N'envisageant la nature que comme un tout , il prétendit, que toute chose était sortie de l'eau. Dans l’eau se trouvait l'origine et la matière première de tout ce qui est; tout venait d’elle et tout subsistait par elle. I<a terre qu’il considérait déjà comme un globe, opinion très juste dont s’écartèrent ses successeurs, était flottante sur l’eau, et c'est à l’action de cette eau sous-terrestre qu’il rapportait les tremblements de terre.
Dans la voie ouverte par Thalès et suivant sa puissante impulsion, se pressèrent après lui un groupe de ses compatriotes — désireux tous de trouver dans la nature et La matière l’explication de l'univers. Un des plus jeunes contemporains de Thalès , Anaximandre (né 610 av. J.-Ch.) construisit les premiers chronomètres et entreprit de relever les contours de la mer et du continent, — en d’autres termes — il eut l’idée de la première carte géographique, et il la traça sur une table d'airain. Il s'appliqua à déterminer avec plus de précision les courbes, les distances et •les dimensions des astres; et il considéra la terre comme un plateau circulaire, susjtendu immobile au centre du monde, et sur lequel les créatures vivantes s’étaient développées par degrés, depuis les animaux marins les plus incomplets jusqu’à l’homme. Quant à l'idée de Thaiès, que l’eau est la matière première de toute chose, Anaxinandre ne trouvait pas quelle fut juste; cherchant donc un point de départ plus simple encore, il plaça antérieurement à -tout la substance elle-méine ou la matière; — c’est-à-dire qu’il fut, pour employer le langage de nos philosophes, le premier matérialiste. Cette pure matière primordiale était, selon lui, illimitée, impérissable et infinie; elle était plus grossière
que lnir, niais plus subtile que Tenu ; elle portait en elle de toute éternité une force active de mouvement et de développement et donnait lieu eu se condensant ou se rare liant à tous les phénomènes de la nature. «La matière primordiale, dit Anaximavdre, embrasse tout et dirige tout» etc. De ce limon piiinitif la terre s’est formée; puis sur elle les êtres vivants, animaux, hommes et ainsi toujours. Mais de même que tout a surgi, tout doit aussi disparaître. «Toute chose, qui est, doit nécessairement périr, en retournant d'où elle sort.» Vérité exprimée par Anaximanâre et qu'on a si souvent oubliée après lui !
AnaxitnAiès, le troisième des philosophes milésiens cosmologues (570 — 500 av. J.-Ch.), négligea les principes géométriques et astronomiques d'où et Anaj-imandr» < étaient partis,
pour vouer une étude d’autant plus exclusive au problème de l’apparition de l'univers. La matière primordiale, telle qu’^noxttnandrc l’avait admise, ou la substance en elle-même lui parut trop indéterminée et trop inerte pour avoir produit la vie de l’univers. Il aima mieux chercher une substance fondamentale (jni, possédant en soi le mouvement et la vie, fût à même de les tirer de soi. En observant la vie dans l’homme , il trouva que cette vie dépend de la persistance du souffle. Mais l'homme respire l 'air! L’air est doue la condition de la vie chez l’homni# et chez les animaux. Mais si pour les plus hautes créations de la nature c’est de l’air que dépend la vie, à plus forte raison poulies plus basses ! Et si l’air est la condition , il peut être aussi la cau.tr. L’air est invisible , l ame de l’homme l’est aussi; l’air se meut de lui- même, l’âme humaine pareillement. Cette puissance invisible, mobile par sa propre vertu , et de laquelle dépend la vie de l'homme et de la nature, ne pouvait-elle- aussi être ellemême l'âme de l’homme, lame de toute vie dans la nature. V Anaximénès reconnut donc le souffle, la vie et lame pour une seule et même chose; il déclara, que l'air est non seulement l'âme
humaine, mais encore lame do l’univers; -c’est-à-dire qu’il en est la matière primordiale, la force primordiale et conservatrice. Anaxùnénia dit dans son livre, écrit d’ailleurs sans ornements de langage: «De mémo que notre âme, qui est de l’air, nous possède et nous domine, de même Pair et le vent embrassent tout l’ordre des choses.» I)e toute éternité, suivant cette doctrine, l’air se tient dans un état de perpétuel mouvement et de transformation incessante quant à sa substance et quant à sa forme, et par voie simple de condensation ou de raréfaction il produit toute chose — en se raréfiant, le feu; en se condensant, les nuages, l'eau, la terre, la pierre. Plus rare, il fait la chaleur; plus dense il fait le froid. La terre elle-même n’est qu’un produit de la condensation de l'air. lies corps célestes humineux sont masses terrestres lancées, sur lesquelles, par suite de la rapidité du mouvement, la raréfaction se produit et avec elle la chaleur et le feu.
Merveilleuse pénétration de l’esprit humain! Combien ces vues, qui ne reposent sur aucune connaissance résille de la nature, ces vues d'hommes qui ne trouvaient pas à ht vérité, que la tâche de la philosophie fut de suivre de niaises fantaisies, — combien ces primitives conceptions ne se rapprochent-elles pas des résultats de notre science actuelle, dans lesquels se résument pouj-tant les longs et pénibles efforts île l'esprit humain durant .le cours des siècles! Nous savons aujourd’hui, avec Thalès, que la terre est un globe, et qu’à sa surface comme dans le ciel les mouvements ne sont que des effets naturels; nous savons avec Aftaxiniandrc, qu’il existe une matière primordiale, éternelle et impérissable, qui ne saurait pas plus être anuéantie, quelle n’a pu être créée , et qui porte en elle la force de mouvement et.de développement; nous savons, comme Anaximénis, que tous les corps ne sont que de l’air condensé ou raréfié, et nous croyons comme lui, que notre terre et les corps célestes
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se sont jadis agglomérés dans leur forme actuelle, sortant d’air ou des substances réduites à letat aëriforme ; nous aussi, nous regardons les météorite » , qui sc produisent encore aujourd'hui dans le ciel, comme des corps originairement aeriens ou gazeux, dont la condensation ne se produit qu'à leur entrée dans l’atmosphère, et qui s'échauffent alors et tombent sur la terre comme des masses lancées; pour nous aussi l’eau n’est que de l’air condensé, et le froid et la chaleur s’expliquent par un mouvement de contraction et de dilatatiou de la matière ! Oui, nous en sommes arrivés à savoir, que ce sout pour la plupart des gaz véritables, et ceux-là même qui à l’état ordinaire font la composition de «l’air,» qui composent aussi uotre corps et tout le reste du monde organique et qui produisent, par d’innombrables combinaisons à proportions diverses, les innombrables substances et fonnes de cet univers. Certes nous avons dépassé de beaucoup le philosophe grec , et d’autant plus que ce qu’il tenait pour simple et dont il avait cru pouvoir faire le principe de tout, est redevenu pour uous. une chose très composée, et que le mot «air» entraîne maintenant pour nous une idée autre et bien plus large que celle qu’il eu pouvait concevoir.
Après ces Ioniens, qui, non contents de philosopher, observaient aussi et qui ont introduit dans la science les fcois grands principes fondamentaux — l’eau, l 'air et la matière, — survint l'école Pythagoricienne., fondée par Pythagore qui mourut vers l’an 540 avant J.-Ch. Nous ne devons pas compter les Pythagoriciens parmi les nôtres , car ce sont eux d’abord qui ont introduit une sorte de mysticisme dans la philosophie-, et leur point de départ, an lieu d’être comme pour les Ioniens dans l’observation de la nature, plutôt se trouve pris dans des formules mathématiques préconçues, ce qui est une trace évidente de l’influence sémitique transmise par l’Kgypte. Pythagore fut souvent eu Egypte ; et lorsqu’il eut groupé autour de lui uu cercle intime,
il releva dans uue sorte de quadruple unité les quatre principes fondamentaux de la pliilosophie Egyptienne: matière primordiale , esprit primordial , espace et temps primordiaux. Les Pytliagoriuiens s'occupaient beaucoup de mathématique, d’astronomie et de musique, et ils posaient des aphorismes tels que : «L’essence de toute chose est le nombre» ou bien: «Toute cltose est un nombre.» Cest ainsi qu'ils introduisirent dans la pliilosophio bon nombre de pures fantaisies; et leur école a imaginé la fameuse «harmonie des sphères» et la théorie de la «migration des âmes.»
Les idées des Pythagoriciens sur la formation de l’univers sont confuses. Cependant un des leurs, Okellus Lukanus, dit expressément, que l'univers a toujours été et qu’il sera toujours.
Au fameux théorème de Pythagore, que dans un triangle rectangle le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés, se rattache uu mot du célèbre éerivain Bœrne, mot qui mérite de rester aussi fameux (pie le théorème: «Lorsque, dit Bœme , Pythagore eut découvert sou grand théorème, il fit aux dieux une hécatombe (un sacrifice de cent boeufs ); et depuis lors tous les boeufs se mettent à beugler chaque fois qu'on découvre une vérité nouvelle.»
L'école éléatique est j dus importante pour nous, que l’école de Pythagore. Fondée par le célèbre Xénophanès de Colophon (Asie mineure), elle avait pris son nom de la ville d'Elée en Sicile et Horissait vers l’an 540 avant J.-Ch.
Xénophanès figure comme le premier champion de ce grand combat entrepris dès ces temps reculés contre la superstition religieuse, et qui se poursuit sans interruption jdsqu'à nos jours. On attribue généralement au philosophe Louis Feuerbach cette judicieuse sentence: «Toute conception de Dieu ou d'être divin est un anthropomorphisme,» c’est-à-dire, une copie idéale de
l'homme et de aa propre essence; le premier mérite en revient cependant à XAiophani s, qui poursuivait d'une haine inexorable les sujmrstitions polythéistes de ses concitoyens, c'est-à-dire leur loi à l’existence dos dieux , et prononçait déjà ces paroles devenues célèbres: «Il semble aux mortels que les dieux aient la figure , les vêtements et la langue humaines. Le nègre sert des dieux noirs avec le nez camard, le Thruce prête aux siens des yeux bleux et des cheveux rouges; et si les boeufs et les lions avaient des mains pour faire des statues, ils représenteraient leurs dieux à leur propre image, etc.» Je vous ai dit dans ma première conférence, que c’est X énop/ianh, qui sut reconnaître déjà de sou temps les jiétritications trouvées au sein de la terre pour ce quelles sont réellement, a savoir, les débris d’étres ayant vécu dans des temps antérieurs. — 11 crut aussi à l'existence d'une quantité infinie de mondes , sans toutefois compter de ce nombre les astres visibles au ciel, qu’il prenait pour des émanations ignées de la terre.
Un des plus célèbres éléatiqucs est Pannénidès d’Elée, né 520 ans avant J.-Ch. Dans sou poëmo didactique «de la Nature» il rejette l'idée du néant et celle de X espaça vide. Le passage du néant à quelque chose (tel que la genèse chrétienne l'admet) lui semble être une impossibilité; il en résulte, que toute essence est iucréée, immuable et impérissable. «Ce qui pense en nous, est un avec l'organisation du tout.»
Suivant ilauer (histoire de la philosophie 1863), les Eléatiques ont fondé et développé le Panthéisme daus un esprit d'antagonisme contre la conception nligùuse de l'univers.
Un disciple de Xénophanès se détacha de l’école éléatique pour ériger nu système indépendant.
C'est Hérédité ou Héracleitos, surnommé «l’obscur» à cause des difficultés que présente l'intelligence de son livre «de la Nature.» Il Horissait vers l'aii 500 avant J.-Ch., et c’était uu carac-
tère superbe, soqibre, et misanthrope. Tandis que les éléatiqueS s’attachaient surtout à Yêtre, Heraclite donne l'importance capitale au devenir. «Toutes U* choses, dit-il, sont constamment dans l’état de devenir; elles apparaissent, elles passent, mais elles ne sont à aucun instant.» Aux éléments des Ioniens, air, eau, matière, il eu ajouta un quatrième, le feu , ce qu’il regarde comme supérieur. «L’univers, le même à tous, dit-il, n’aété fait par aucun, ni des dieux ni des hommes-, mais ç*a été, c’est, et ce sera éternellement un feu vif, qui s’allume et s’éteiat dans une mesure déterminée; c’est un jeu que Jupiter joue avec luimême.»
Suivant Heraclite, l’âme humaine n’est elle-même que du feu, et il l’explique par une émanation du feu éternel, divin. Nous croyons voir des choses stables, où tout n’est en réalité que changement et devenir. Nos connaissances sont donc fort incomplètes et vides, et la vie elle-même est vaine et sans but!
Ce n/ant des choses terrestres , qui rappelle la doctrine de Boudha, fut relevé si haut par Heraclite, que ce philosophe en a gardé le surnom de «pleureur.»
Le célèbre philosophe et médecin Emptdoclës (450 avant J.-Cli.) s'efforça de concilier l’idée d’être des Kléii tiques avec le devenir d Heraclite ; et ce qui le recommande encore à notre attention c'est qu’il a été en quelque sorte le premier père de la théorie Darwinienne. Pour arriver à son but il considéra le devenir comme une reconstitution de ce qui a déjà été, c’est-àdire comme une phase de l’être. Aux trois éléments connus, le feu , l'eau et 1’aiir, il en ajouta un quatrième, la terre, et fut ainsi l’inventeur de la célèbre formule des quatre éléments, feu , eau, air et terre, formule qui a si longtemps dominé la science. C’est bien à tort qu’on les nomme les éléments d'Aristote, attendu qu’ Aristote ne les a pas trouvés et qu’il s’est contenté de leur faire une place dans sa philosophie, eu y ajoutant l’Essentiu
quinta ou quintessence — élément éthéré , plus subtil et qui, à son avis, pouvait être la cause des phénomènes spirituels.
l’our Empédoclis , comme pour Heraclite, le monde est étemel et inciéé. «Nul dieu ne l'a formé, ni aucun homme; il a toujours été.»
A l’origine, dit Empédoclèe, tous les éléments assemblés par l'amour en un globe unique se tenaient dans une paix parfaite: plus tard seulement survinrent la haine et la division, contre lesquelles réagit l'amour. C’est là le point de départ de Y attraction et de la ré/mUion, qui ont ensuite donné lieu à l’apparition de l’Univers.
Une fois l’univers obtenu, Empédoclis admet que la terra et le monde organique se sont développas peu h j>eu, le plus parfait procédant du moins parf.iit. D a pu dans cette évolution se produire des formes anormales ou irrégulières qui, ne se trouvant pas en état de persister telles quelles étaient, ont dû, pour arriver à une complexion plus propice, éliminer peu à peu leurs imperfections 1!
Empédodh avait déjà aussi une idée juste du courant de circulation de la matière; car son opinion était, que les éléments dont se compose le corps humain, peuvent avoir été engagés auparavant dans toutes les combinaisons imaginables.
Il croyait à la migration des âmes, et il cherchait à cette idée une signification éthique ou morale, en y relevant l’indication du retour de l’âme à l’état primordial de paix et d’amour. —
Mais de tous les philosophes d'avant Socrate les plus importants pour l’histoire de la philosophie matérialiste sont ceux qu’on a appelés les atomùtes.
Ce nom seul indique le caractère de cette école, dont les fondateurs furent Leucippe et Dêmocrüe ou Demoeritos , — ce dernier originaire de la colonie ionienne d'Abdère, où il naquit 450 ans avant J. -Ch.
Leucippe ou Leucippo » , dont on ne sait que peu de ehose, paraît ( avoir été à proprement parler le père du système des atome», bien qu’avant lui le philosophe Anaxagora » ait déjà enseigné l’existence d'un nombre infini de petites semences premières ou de molécules matérielles toutes égales, qu'il appellait homoeoméries. Ce système atomique, dans ses traita essentiels, a joué jusqu’à ce jour un grand rôlç dans les sciences naturelles, et il y tient même aujourd'hui une place plus belle que jamais !
11 y a donc, -suivant Leucippe , «un espace vide dans lequel se meuvent en quantité innombrable des corpuscules imperceptibles. Ils se meuvent de tonte éternité , et les choses naissent ou passent suivant qu’ils s'unissent ou se séparent. Ces atomes sont indivisibles et étemels. Do son côté l’espace est étemel et infini.»
Leucippe ne veut rien savoir de Dieu ni des .dieux, et il est aiusi le premier qui ait fait profession d’athéisme.
Son disciple Démorrüe, plus célèbre que le maître, professait la même doctrine : les atomes sont étendus, simples, indivisibles, étemels; leur nombre est infini; ils échappent au regard par leur petitesse. Dfmocrite les compare aux poussières atmosphériques, ordinairement imperceptibles, mais qui se trahissent dans un rayon de soleil.
Les combinaisons changeantes de ces atomes ont ensuite produit tout, aussi bien les éléments d’Empédoclès que les corps organiques; et la diversité de ces corps tient uniquement aux différentes conditions de graudeur, de figure et de position des molécules qui les composent. Ces molécules sont séparées par des espaces rides, beaucoup plus considérables que le volume de la matière elle-même, et dès l’origine elles sont animées les unes à l’égard des autres de deux mouvements, l’un de révolution, l’autre rectiligne de choc. — Le nombre des mondes est
intiui, comme leur étendue; il en mût sans cesse de nouveau*, taudis que d’autres périssent — L'âme aussi est composée d'atomes d’une finesse infinie, sphériques comme ceux du feu, et qui produisent la chaleur du corps. Tout organisme a une âme, et cliacun possède conséquemment sa température déterminée. L’âme est saus cesse eu effort pour s’échapper du corps, mais elle y est constamment retenue par l'inspiration du souffle. Aussi la mort survient quand le souffle a cessé!
DAmotrife a sur la perception des sens une théorie qui lui est propre: l'âme est émue, et ses mouvements sont les idées. Mais les idées ne reposent elles-mêmes que sur une impression corporelle et sur l'introduction des images corporelles dans l'âme. Ces images ou idoles, émanées de tout objet, pénètrent par les organes des sens et transmettent à l'âme des impressions, qui ne répondent jws absolument à la nature des choses, car nous n’avons pas la perception nue des atomes, et les atomes seuls sont réels. Nous voyons ainsi des couleurs, nous entendons des sons etc. là où nous nous ne i^pÿons saisir que des figures mathématiques. On ne pas se contenter de la percep-
tion des sens, et il faut encore recourir à la raison. — Les dieux eux-mêmes ne sont qu’un assemblage d'atomes, mais avec cette différence, que leurs atomes sont plus puissants et ont plus de vitalité que ceux de l'homme. — 11 n'y a pas d'immortalité pour lame, attendu quelle est formée d’atomes combustibles , qui se désagrègent après la mort et redeviennent des atomes de feu.
A l'exemple de Parménidès, Dfmocrite )>ose ce principe: «Rien ne sort de rien; et rien de ce, qui est, ne peut être annéanti ; » et cet autre à certains égards plus important: «Tout ce qui arrive, arrive par nécessité : les causes finales ne sont pas admissibles.»
là Ethique on la morale de Démocrite est très simple: il faut pratiquer la vertu, parce que la vertu mèue au 1 >on heur, —
manière de voir d’ailleurs très répandue chez les anciens. Faire le bien, non par crainte mais par sentiment du devoir, et rougir devant soi-mémo plutôt que devant les autres. Une vie sans troubles et sans chagrin est* le plus grand bonheur terrestre.
DAmocrite pour sa part eut une longue et sereine vieillesse et jouit pendant sa vie d’une grande considération. Toute l'antiquité a reconnu son immense érudition, et particulièrement en médecine il semble avoir eu des connaissances très étendues. Les préceptes, qu'il nous a laissés pour l’usagé ordinaire de la vie, ne montrent pas seulement un homme d'expérience universelle (dans sa jeunesse Démocrate avait employé toute sa fortune à faire de longs voyages dans tous les pays counus de son terni»), — elles révèlent encore la gravité du caractère. — Même dans sa philosophie on trouve une profondeur, une cohésion et u|| fini, que n'a offerts au même degré que lui aucun de ses devanciers, et cette philosophie est de toute l'antiquité celle qui se rapproche le plus de la science actuelle.
Cela est vrai surtout de sa thAorie <le» atome», qui se rapporte en tous ses points essentiels à notre théorie atomique, avec cette seule différence, que les atomes de Démocrate n'ont que des formes mathématiques diverses, tandis que les nôtres se distinguent d'ailleurs les uns des autres parleurs qualités chimiques. De plus il prête aux atomes un mouvement initial, au lieu que nous considérons ce mouvement comme le résultat d'un antagonisme entre l'attraction et la répulsion — deux forces que nous jugeons, inhérentes aux atomes. Enfin nos atomes sont infiniment plus petits, ce ne sont peut-être que des [joints d'application de forces, tandis que DAmocrite compare les siens aux poussières lumineuses de F atmosphère. *) — U ne faut pas oublier du reste, que les
' *) ■ l'n grain île sol, dont nous sentirions à peine la saveur, contient des milliards de groupes d’atomes, que notre noil n’arrivera jamais à percevoir.» (Valentin.)
atomes de Démocri/e ne sont qu'une donnée spéculative, sup- . posée pour faciliter l'explication des phénomènes de l’existence, au lieu que les nôtres, bien qu’ils ne soient aussi qu’une hypothèse, s'appuient du moins sur d’innombrables observations et expérimentations scientifiques.
En second lieu sa théorie de la pluralité infinie des mondes, dont les uns passent alors que d'autres surgissent, répond toutà-fait aux données expérimentales et aux théories de notre astronomie actuelle.
Troisièmement son principe, que rien ne peut sortir de rien et que rien de ce qui est ne saurait être annéanti, ce principe est aussi le nôtre et répond à notre théorie de l’indestructibilité de la matière et de la conservation de la force.
Quatrièmement il rejette la télénlogie et les causes finales absolument au même point de vue que nous; et cela lui a valu dans l’antiquité les mêmes reproches qu'on fait encore aux matérialistes de notre temps, celui par exemple «le faire de «l’aveugle hasard» le maître de l’univers. Mais en réalité cesfc la nécessité et uon le hasard , «jui préside à tout. Démocrite ne nie pas, qu’il y ait une loi, seulement il n’admet pas que cette loi agisse en vue <f une fin; et il nomme le hasard: une excuse de l’ignorance humaine.
Sa théorie de la perception sensuelle, d'après laquelle l’univers n’est en réalité «ju’un monde d’atômes en mouvement et les sons, les odeurs, les couleurs etc. ne sont que des impressions subjectives de notre moi ou de nos organes des sens, cette théorie répond trait pour trait aux théories en vigueur aujourd’hui sur les sensatious.
Enfin sa conception de l 'essence de Yâme est pareille à la nôtre, avec cette différence, que les atomes de feu de Démocrite sont représentés chez nous par les produits du cerneau et de nerfs , mal connus de son temps.
Vous voyez, Messieurs, que Démocrite. est de tous les philosophes de l'antiquité celui qui s'est le plus rapproché de nos idées. Mais ce serait une erreur de croire, que son matérialisme n’ait pas été reconnu et dès lors combattu chez les anciens au même titre que notre matérialisme contemporain. Aristote entrautres l’attaque fréquemment et avec violence, et dans la suite toutes les calomnies et tous les soupçons sont entassés sur le nom de Démocrite , bien à tort d'après ce que nous avons dit de lui. F. A. Lange raconte, que dans sa philosophie de l'histoire Hitler a déversé sur la mémoire du philosophe tout un amas de rancunes antimatérialistes; il est vrai que Brandis et Zetttr ont ensuite réduit ces tentatives à néant. —
Après Démocrite sont venus les sophistes , qui ont formulé les doutes naturels au coeur humain sur l’exactitude des notions acquises et sur la possibilité même d'en acquérir. Cette école à nos yeux n’a d'importance que pour avoir étendu le doute jusqu’aux dieux. Protagoras d’Abdèro (440 avant J. -Ch.) déclarait qu'on ne peut dire des Dieux, qu'ils existent ou qu’ils n’existent pas ; il fut accusé d’uthéisme et banni d'Athènes, pendant que son livre était livré aux flammes. Ainsi l'inquisition et la fureur de persécution religieuse, qui ont couvert ensuite le monde de tant de maux, Horissaient déjà en ce temps dans la classique Athènes.
Il faut bien dire qu’avec le temps les sophistes en vinrent à se montrer moins réservés que Protagoras. Critias, le chef des trente tyrans, professait ouvertement, que les dieux ne sont qu’une invention d'hommes habiles, pour tromper le peuple ignorant. Il faut remarquer aussi, que les sophistes niaient le bien absolu et faisaient reposer la distinction entre le juste et l'injuste sur une simple convention établie par la société. Poussant à bout ces doctrines Aristippe , qui Surissait dans le 4 ,w siècle av. J.-Ch., fut conduit à fonder une morale nouvelle, basée sur le
plaisir. Selon lui le plaisir est le but de l'existence ; la jouissance est le bonheur. Cependant le sage seul peut être heureux, qui unit la réflexion à la domination de soi. la* plaisir du corps vaut mieux que le plaisir de l’esprit; la douleur corporelle est plus terrible que la souffrance spirituelle.
Aristippe était l'homme des sociétés polies du temps. Il hantait la cour des tyrans; et chez Denys de Syracuse, qui le tenait eu haute estime, il lui arriva souvent de se rencontrer avec Maton , son grand et spirituel adversaire. L'école d’ Aristippe produisit Theodmus , le premier athée sans réserves.
Avec Aristippe se trouve cluse la période matérialiste d’avant Socrate, et la place reste libre à l'idcalisme philosophique et au formalisme, personnifiés dans Platon ut Aristote. Nous pouvons passer outre sur ces. deux philosophes, aussi bien que sur leur maître Socrate , car ces noms n'appartiennent pas à une histoire de la philosophie matérialiste. —
C’est seulement cent ans après (pie survint le grand philosophe Kpicure , qui sut grouper en un même et grand système les doctrines de Démocrite et âl Aristippe. Pendant tout ce siècle le spiritualisme inauguré par Socrate avait été la seule voie suivie, ut Platon particulièrement, plutôt poète que philosophe, avait tait beaucoup de mal. C'est lui qui inventa le dogme de l'immortalité de lame et de l'être distinct jaïur le corps et pour l'esprit; l’influence de ses doctrines se fait encore sentir de nos jours. «Ses rêveries du ciel ont beaucoup contribué à gâter la terre pour d'innombrables générations.» (E. Lwwenthal: «Système et histoire du Naturalisme.» 4*'“° édit. 1803.)
Parmi les propres élèves d'Aristote il s'en trouve un cependant, le célèbre physicien Straton de-Laïupsaque, dont les doctrines, bien que nous n’en connaissions que de rares fragments, semblent former un système tout-à-fait matérialiste.
Straton prend dans une acception toute humaine le fameux
vorç d'Aristote, c'est-à-dire l'esprit on l’intelligence qui meut l'univers; ce n’est pour lui que la conscience basée sur la sensation, et il fait dériver tout être et toute vie des fnrcex naturelle » inhérentes à la matière. Ainsi il juge superiiu le principe spirituel, qu Aristote place au fond de toute chose, et l 'ensemble de ht ■nature est ce qu’il nomme la divinité. \J entendent eut n’est à ses yeux déjà qu’une faculté pleinement sensuelle, attendu que toute pensée suppose nécessairement avant elle une perception des sens.
Mais l'homme, qui forme pour ainsi dire le couronnement du matérialisme antique, l'homme qui a exercé l’influence la plus considérable sur ses contemporains comme sur la postérité, c’est Epi -tire.
Epirure, dont nous avons déjà cité le nom, naquit l’an 342 avant .f.-Cli. dans une bourgade de l’Attique. Un jour, à l'âge de 14 ans, il lisait à l'école la Cosmogénie d’Hésiode, où le chaos est représenté comme le berceau de toute chose. Il demanda à son maître, d’où pouvait bien provenir le chaos V Mais on ne sut que lui répondre, et dès lois il se mit à philosopher pour son compte.
11 étudia spécialement Dfmoerite et sa doctrine des atomes et il suivit en outre à Athènes les levons des disciples d Aristote. Après s’être retiré chez lui, pour écliapjier aux désordres politi- • ques auxquels Athènes fut en proie à la mort d'Alexandre le Grand, il ne revint habiter cette ville qu’à un âge déjà avancé. Il y acheta un jardin, où il vécut entouré de. ses disciples comme au sein d'une grande famille, et l’antiquité toute entière n’offre pas d’exemple d’une vie plus belle et plus pure, que cette vie menée en commun par Epieu re et les gens de son école.
A mesure que l’F.tat et la religion allaient se dissolvant de plus en plus, le refuge offert par la philosophie devenait chaque jour plus propice. Epirure n’a jamais revêtu de fonctions pu-
bliques. Il honorait à la vérité les dieux suivant les traditions de son pays, mais il eut soin de les mettre toujours en dehors de la philosophie, et il les représente comme des êtres éternels et immortels, exempts de préoccupations et d'affaires, vivant dans les intervalles des mondes (Métacosmics ou intennundies) dans un profond désintéressement des choses terrestres et de la marche de la nature. Les dieux, selon lui, 11e doivent être honorés que pour leur état de perfection. Il 11e voit en eux qu'un spécimen d’une nature humaine plus noble, personnifiant l'idéal de sa propre philosophie, qui est une existence heureuse, exempte de douleurs. C'est là d'ailleurs le but poursuivi par toute son école, qui était une large association d’amis basée sur la confiance réciproque la plus absolue. Cependant l'école et sou fondateur devinrent plus tard l’objet des plus exécrables et des plus fausses calomnies. O11 leur reprocha les plus honteux excès, mais sans pouvoir jamais articuler rien de précis. Il est établi au contraire, que la vie d 'Ejdeure se signala par la plus grande pureté. Il mourut âgé île 72 ans, et jusque longtemps après sa mort ses disciples se réunirent le vingtième jour île chaque mois dans le jardin, qu'il leur avait légué, en un joyeux banquet, pour la célébration duquel E/iicun - avait constitué une somme.
JC/iicure a écrit environ trois cent livres, dont nous n’avons que des extraits. Une des sources les plus importantes, que l'on puisse consulter sur l’épicuréisme , est le poème didactique: I)e rerum Natura ou «de la Nature des choses,» du poète latin Jjucreciue Carus, le plus considérable des épicuriens après le maître (Sif> — 52 av. J.-Ch.). Le poème tout entier n'est vraisemblablement que la reprise d’un travail d'Epieure, portant le même titre.
Lucrèce est uu auteur bien connu et fort goûté, et les matérialistes du dernier siècle le lisaient encore avec prédilection. Il
a contribué pour une grande part à l'extension de la philosophie épicurienne chez les llomaii is, «pii de tous les systèmes philosophiques de la Grèce n’en avaient guère adopté que deux: le stoïcisme .et X épicuréisme. Plusieurs des grands esprits de Rome se vantaient ouvertement d'être épicuriens; llorace entr'autres se qualifie ainsi: «Moi un porc du troupeau d'Epicure, etc.» D’autres , comme Cicéron , étaient les adversaires déclarés d’Epicure et tâchaient à vouer sa doctrine au ridicule et au mépris. Des deux grands républicains ennemis de César l’un, limtus, était stoïcien, Cassius au contraire épicurien. La philosophie d’Epicure eut sa plus grande splendeur du temps qu 'Auguste était à l’empire; et dans la pléiade sereine de poètes, dont il était environné, il ne s’en trouvait pas un seul (pii no goûtât et ne suivit cette doctrine.
Le couronnement de la philosophie épicurienne se trouve dans X éthique ou la morale, que sou fondateur regardait comme le point le plus important. La division, usitée dans la philosophie grecque, en logique, phtisique et éthique est conservée; mais les deux premières branches ne sont considérées que connue des sciences auxiliaires ou accessoires de la morale, qui a, elle, son objet essentiellement pratique dans la jioursuite dune vie sage et heureuse , troùhlée le moins possible par [inquiétude et la douleur. # •
En physique Epicure se rallie pleinement aux idées de Démocrite , et il professe comme ce dernier les atomes et l 'espace viiie. Epicure a seulement en propre cette opiuion, que les atomes sont entraînés dans une chute éternelle à travers le vide des espaces infinis, et non pas parallèlement , mais dans des directions légèrement obliques, de façon à se heurter les uns contre les autres; ce choc détermine un mouvement de tourbillon, qui finalement donne lieu à une multitude de combinaisons ou de figures changeantes et variées. — On a conclu de là, comme
pour Démocrù qu ' Epicnn n'avait vu dans tous les phénomènes de la nature que l'oeuvre d'un aveugle hasard.
!/.' fiohne de Lucrèce offre dans ses premiers livres un exposé détaillé de ces idées, avec des preuves spéciales et dos exemples. Tout au début le poète montre, comment les libres et hardies recherches des (îrecs (Déniocritc, F.pioure, etc.) ont fait tomber la religion, qui avant eux opprimait cruellement l'humanité. La religion et la superstition qui marche avec elle, est présentée comme la source des plus grandes horreurs ou des plus vives tortures , tandis que la philosophie porte en elle le bonheur et le re]ios.
Lucrèce développe ensuite un principe excessivement important, que nous avons déjà vu à plusieurs reprises formulé dans l'histoire de la philosophie grecque, à savoir, i/ue rien ne moi t ni ne fient sortir fit rien , et que lien de ce, qui a été une fois, ne saurait périr ou disparaître; mais que tout être ou devenir repose sur des transforma! ions. Cos transformations sont ojiérées par les atomes, que leur petitesse tend imperceptibles et entre lesquels règne un espace vide. Tous les corps sont composés d’atomes indestructibles et éternels ou de réunions d’atomes. Ces derniers ne sont <L ailleurs /jus divisibles à Linjin é, ce qui rendrait possibles tous les résultats imaginables et empêcherait toute régularité.
Après avoir exposé la théorie des atomes, Lucrèce rend hommage à Empéilocle pour l'affinité de ses idées avec le matérialisme et la doctrine atomique , et il le proclame un des plus grands esprits de l'humanité.
La question de l’origine de l’univers est traitée à la tin du premier livre. Il n y a pas à ï univers de bornes déterminées : une limite réelle ne se comprend pas. Pour établir ce principe, le poète a recours à l’exemple d’un javelot lancé — comparaison assez naïve qui est bien dans l’esprit simple du temps.
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Un javelot lancé dans le vide, deux cas seulement peuvent se présenter: ou bien quelqu’obstacle l'arrêtera dans son vol, ou bien il poursuivra toujours son chemin à travers l’infini ; mais d’une manière comme de l’autre il y a encore nécessairement quelque chose par de là cette limite, qu’on aurait d’avance supposée à l'imivers.
Enfin la réfutation absolu?, de F idée des causes finales (qu'Empédocle avait déjà faite avec une grande rigueur) est présentée en quelques vers à la fin du premier livre: «Car, en vérité, dit textuellement Lucrèce, ni les atomes ne se sont mis juste chacun à sa place après une sage réflexion, ni ils n’ont décidé sûrement eux-mêmes quels mouvements chacun devait donner; mais comme leur masse, heurtée à travers l’espace, passait depuis l’éternité par des combinaisons variées, ils ont essayé tous les genres de mouvement et toutes les façons de se grouper, et enfin ils sont arrivés à prendre les positions en lesquelles consiste la création actuelle ; et cette création, après s’être maintenue pendant de longues et nombreuses années et avoir été une fois lancée dans le mouvement qui lui convient, fait, que les fleuves nourrissent de leurs flots opulents la mer avide, que la terre échauffée par les rayons du soleil pousse de nouveaux produits, que la race des vivants s’épanouit et prospère, et que les étincelles glissant dans l’éther restent allumées.»
Dans son deuxième chant, Lucrèce donne de plus grands détails sur les propriétés et les mouvements de l’atome, qu’il représente comme entraîné par un éternel mouvement dans une chute étemelle à travers les espaces. La terre aussi tombe constamment, suivant Epicure, et si nous n'en avons pas conscience c’est que nous sommes entraînés avec elle. Ainsi Epicure avait déjà reconnu le mouvement de la terre et la véritable .raison pourquoi nous sommes incapables directement de nous en apercevoir!! — Quant à la forme de l'atome, elle est variée,
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suivant Epicure; l'atome est tantôt nmd et poli, tantôt rude ou (Kiintu ou à plusieurs branches ou crochu, etc. À ces différentes formes répondent des actions différentes, et chaque corps est un assemblage des atomes les plus divers unis dans des rapports spéciaux.
Lucrèce aborde ensuite une grave question, qui figure encore aujourd'hui, à proprement parler, comme la pomme de discorde dans le débat matérialiste. Comment la sensation, la conscience se développent-elles du sein de la matière ou des atomes? Les vues d Epicure à cet égard sont foncièrement sensualistes et matérialistes, attendu que toute connaissance selon lui découle d’une perception des sens; et la sensibilité se développe au sein de ht matière insensible, pourvu quelle remplisse certaines conditions de finesse, de forme, de mouvement et de disposition. La sensation ne se produit du reste que dans les corps organiques animaux; et les couleurs et autres qualités seusibles ne sont pas inhérentes aux atomes, mais elles résultent de leurs modes d’action quand ils sc trouvent assemblés daus certains rapports. La sensibilité n’est pas non plus une propriété des atomes, elle appartient seulement au tout qu’ils composent. Audelà des phénomènes du monde sensible il n'y a rien, et il ne faut rien chercher; l’esprit humain ne peut donc s'appliquer qu’à l’étude des lois de ces phénomènes. — Le poète termine son second chant par l'exposé de la grande hypothèse de la pluralité infinie des mondes, qui, au-dessus, au-dessous, tout autour de nous, durent des éternités, pour passer ensuite et renaître. Et notre terre a la même destinée.
Le troisième chaut est consacré à V essence de t âme et à la réfutation de la doctrine de t immortalité. La démonstration s’applique eu finissant à combattre le sentiment de la crainte de la mort , eu tant que souverainement puéril et antiphilosopliique. *La mort, dit très bien E(iictire, ne nous regarde pas; car
où nous sommes, lu mort u'y est pas; et où est la mort, nous 11 'y sommes plus.» Dans son effroi de lit mort, ainsi continue le poète, l’homme pensant à son corps qui pourrira dans la terre ou qui sera dévoré pur les flammes ou déchiré par les bétes sauvages, l’homme garde toujours au fond un peu de cette idée qu'il y sera lui-même pour subir cos traitements. Bien qu’il se défende contre cette idée, l’homme la nourrit toujours, et il ne parvient pas à s’abstraire assez complètement de la vie. 11 ne prend ainsi pas garde, qu'à l’heure précise de son trépas lui-même ne peut plus être là pour déplorer sa destinée, etc. etc.
L’âme et ï esprit sont de nature corporelle et sont formés des atomes les plus petits, les plus ronds et les plus mobiles. Quand l’âme s’enfuit, ou s’en aperçoit aussi peu et l’on constate aussi peu une diminution, que quand le parfum d’une fleur ou le bouquet du vin s’exhale.
Le cinquième clmnt traite de Y histoire t/e la création et renferme une remarquable digression, qui rappelle de très près les plus récentes découvertes de la science sur le développement ■progressif du genre humain et de la civilisation. Plus forts et plus violents que les hommes d’à présent, nos premiers ancêtres vivaient comme les animaux, nus, daus les cavernes ou les forêts, sans agriculture, sans moeurs, sans lois. L’usage du feu même leur était inconnu, et toute leur existence se passait en combats incessants contre les bêtes des forêts. Peu à peu ils apprirent à les vaincre, ils construisirent des cabanes, se vêtirent de peaux, tirent usage du leu et allèrent en progressant. Le langage se développa peu à . peu de grossières ébauches; les arts, les découvertes etc. suivirent la même marche lente, et ce n'est qu’après avoir épuisé bien dés erreurs, que l'homme en arriva ]»eu à peu au juste et à l’utile. La croyance aux dieux n'est venue à l’homme que de son ignorance, et pane qu’il netait pas en état d’expliquer par des raisons naturelles les phéuo-
mènes dont il était environné, comme le tonnerre, l'éclair, l’orage etc.
«O race infortunée des mortels, qui a rapporté aux dieux ces choses et leur a poétisé l’attribut d’une terrible colère! Quelles terreurs vous avez amassées par là sur votre propre tête, quelles plaies sur nous, et que de larmes pour nos descendants!» I,e poète explique ensuite longuement, comment en face des spectacles d’épouvante, que lui livrait le ciel, au lieu d'une contemplation calme des choses, qui seule eût été d'une vraie piété, l'homme devait facilement en venir à vouloir apaiser la colère présumée des dieux par des sacrifices et des voeux, qui ne sont cependant d’aucun secours.
Dans le sixième chant sont présentées sous un jour déjà très clair les causes d'un certain nombre de phénomènes de la nature.
L 'éthique ou morale Epicurienne repose, Comme je l'ai déjà dit, sur le bien suprême de la félicité. Cependant Epicure n’admet pas seulement, comme Aristippe et les cyrénaïques, le plaisir corpurel, mais il considère et place bien au-dessus le plaisir spirituel. Il estime particulièrement l’état de repos et de contentement spirituel qui ne se réalise qu’après la satisfaction de tous les besoins du corps. Epicurr prend soin de justifier sa doctrine du reproche d’exiger la bonne chère et les délices; et il se vante, avec du pain d’orge et de l’eau de pouvoir rivaliser de félicité avec Jupiter. Plus les besoins de l’homme sont restreints, plus leur satisfaction est facile, et plus grand est le bonheur. — L’amitié est un trésor précieux, et l’homme devrait au besoin marcher à la mort pour un ami. — Quant à la vertu, Epicure ne lui attribue qu’une valeur relative, et il n’en recommande la recherche qu'autant qu’elle peut être suivie de plaisir, jamais comme but propre. Rien n'est en soi bon ou mauvais, et tout
dépend de concordances et de rapports. Les lois ont seulement
une raisou d’utilité. —
A Epieure et son écolo s’arrête l'iiistoire de la philosophie matérialiste de l’antiquité. Il ne resterait pins, pour en finir avec cette philosophie, qu’à passer en revue le scepticisme et le néoplatonisme , dont l'étude ne rentre pas dans notre sujet, et nous arriverions au Christianisme et à la philosophie scolastique du moyen-âge. L'antiquité a eu le singulier bonheur de ne pas connaître les égarements et les erreurs sans bornes des écoles et des systèmes venus après-, et bien que dans l’histoire de sa philosophie les idées et les systèmes idéalistes et matérialistes alternent et se combattent, on ne peut cependant méconnaître qu’un trait sain, matérialiste, la traverse dans tout son cours. Il n’était pas question chez les anciens de monde suprasensible de religion ou de raison absolue, mais on expliquait les phénomènes du monde sensible par ce que les sens avaient perçu, ou du moins par ce que l’on croyait de leur domaine. On n’établissait pas entre idéal et réel, entre spirituel et corporel, entre le monde visible et le monde invisible cette barrière infranchissable qui est devenue plus tard la cause de tant d’erreurs et de tant de maux, mais on cherchait à tout embrasser dans une seule et même conception. Cette prétention fanatique à affirmer l’incompréhensibilité absolue de certains faits, qui joue encore aujourd'hui un si grand rôle, l'antiquité ne la connaissait pas davantage que la croyance paralysante à forces mystiques, (pii ont dévoyé et tant obscurci les sciences plus tard. Jamais en aucun temps l’antiquité n’a connu d’idées comme l 'horror vacui ( l'horreur du eide) ou le principe vital ou le maunétisme animal ou le pbloifistique ou les esprits morbides ou la possession démoniaque ou V homœopathie , etc. etc. La notion ridicule et antinaturelle d'une âme distincte ou d’une substance de l'âme, qui ne serait que passagèrement et vicieusement unie au corps, était absolument
étrangère aux anciens (Platon est jx 1 ut-être le seul qui ait fait exception), car elle était trop absurde et artificielle pour leur intelligence naturelle et (Imite. Vid-'e des causes Jinalrx, (pii joue plus tard un si grand rôle dans la philosophie et qui semblé encore aujourd’hui presqu’impossible à déraciner, était, comme nous l’avons vu. bannie généralement de la philosophie. — Et tout cela est d'autant plus à remarquer que les connaissances des anciens étaient plus défectueuses.
Il est vrai que l’absence de ces notions positives se fait sentir en général chez tous les philosophes grecs et donne souvent à leurs opinions une couleur naïve, enfantine et même capricieuse. On reconnaît à la plupart de leurs doctrines, qu’elles reposent en partie sur des conceptions arbitraires, qui auraient pu aussi bien se prendre autrement. Mais un sentiment juste et un jugement sain a toujours maintenu les anciens dans la bonne voie, et rien ne leur fait plus honneur , que la confirmation éclatante apportée a un grand nombre de leurs idées et de leurs principes par les derniers travaux de la science moderne. L'influence exercée par les philosophes grecs sur la rie matérielle et intellectuelle de leur nation a été aussi des plus heureuses; et le siècle tant de fois célébré d'un I Vit clés coïncide avec l’époque florissante de la philosophie matérialiste et sensualiste en Grèce. Nous aurons d’ailleurs à faire encore plusieurs fois la meme observation ou à constater des faits analogues, dans le coure des siècles, qui ont suivi, comme dans les temps modernes.