‹ Conférences sur la théorie darwinienne de la transmutation des espèces et de l'apparition du monde organique. Application de cette théorie à l'homme. Ses rapports avec la doctrine du progrès et avec la philosophie matérialiste du passé et du présentChapitre 8 sur 11 · AVANT-PROPOS PU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS PU TRADUCTEUR

L'idée renfermée dans ce livre s’en dégage avec une telle clarté , qu’il serait superflu d’en présenter l’analyse au lecteur. C’est l’idée naturelle, réaliste de l’univers suivie à travers l’histoire depuis les origines de l’humanité jusqu'au temps présent. Dans cette vue d’ensemble, à laquelle il eût été impossible de s’élever il y a seulement quinze ans, se trouvent reproduits sans doute bien des aperçus démodés. Epicure, Lucrèco et plus tard de la Mettrie, d’Holbach, qui eurent la vogue dans leur temps, ont été ensuite dédaigneusement relégués à l’écart. Ce dédain est allé si loin, qu’en France il suffit presque d’avoir cité ces noms pour que l’on croie avoir réfuté les doctrines qu'ils représentent et que généralement l’on ne connaît pas. Hans de telles conditions, le livre du docteur Büchner a cette grande importance, qu’il embrasse et relève par un seul effort toutes les doctrines matérialistes du passé, pour les éclairer au jour nouveau de la science.

Il y a quinze ans une tentative de ce genre n’eût pas été possible, attendu que les recherches positives sur l’histoire des organismes n’avaient pas livré des résultats assez grands. Mais depuis que Darwin a scientifiquement démontré la communauté d’origine de tous les animaux, y compris l’homme; depuis que d’autres savants et philosophes reprenant la théorie darwinienne ont réussi à l’étendre par ses deux extrémités, c'est-à-dire premièrement , à expliquer comment les ébauches originelles de

la vie, que le naturaliste anglais admet avoir été animées par le créateur, ont pu naître du sein même de la matière inorgnhique par la seule action prolongée des forces qui lui sont inhérentes; et sei-oiidement , à vérifier dans l'ordre moral l'application des lois de développement et de progrès observées dans le monde matériel, — depuis lors le matérialisme a cessé d’être un système que l'on admet ou qu'on repousse suivant l'éducation et le tempérament; il est devenu, sous le nom de réalisme, un corps de doctrines scientifiques, que les ignorants volontaires ou involontaires peuvent seuls méconnaître ou dédaigner. Il n'est non plus permis maintenant de regarder les doctrines matérialistes et athéistes de l’Inde, de la Grèce antique, de Home et de la France du XV1II 4 “® siècle comme des exceptions monstrueuses à la croyance spiritualiste des peuples. Réhabilitées et légitimées après coup par la science moderne, la plupart de ces idées doivent aujourd'hui nous apparaître seulement comme d'audacieuses divinations do l’esprit humain — pressentiments d’autant plus admirables qu'ils étaient alors moins justifiés! Mais encore une fois le réalisme scientifique s'impose avec la rigueur d'uu fait naturel; il s'enseigne, et ne se réfute pas — étant de son essence même inattaquable aux arguments métaphysiques. La première réponse, la seule aussi qu'il couvienne de faire à nos spiritualistes, qui ue savent qu’invoquer Aristote, Platon ou Descartes, c’est de les renvoyer à la nature, dont ils semblent ignorer le premier mot, et qui pour ce' motif leur inspire autant d’aversion, que les théologiens en ont pour la raison pure.

Mais si la philosophie réaliste a ce grand avantage de mettre d'accord tons les hommes instruits et de bonne foi, la tournure particulière des esprits s’y fait néanmoins visiblement sentir; de sorte qu’il n’est pas difficile de relever chez les savants des divers pays des diifereaees assez tranchées. Sans porter sur le fond même de la méthode, ces différences accusent des

diversités de tendance caractéristiques. En quelques mots nous pouvons nous rendre compte de ces nuances; il suffira de comparer rapidement le matérialisme allemand avec ce qu’on est convenu d’appeler le matérialisme fronçai*.

En France, jusqu’à présent, le réalisme scientifique moderne n'a guère, à proprement parler, mérité le nom de matérialisme. Un groupe d’hommes éminents a réussi dès l'abord à changer sa direction ou du moins à le retenir sur sa pente naturelle, en lui assignant le nom particulier de positivisme.

Le positivisme, c'est l’affirmation pure et simple des découvertes de la science et la mise en oeuvre rationelle de ces découvertes, avec un dédain profond de la métaphysique; dédain très légitime s'il n'allait jusqu’à se traduire par l'abstention calculée de tout jugement, affirmatif ou négatif sur les questions qui ne sont pas de l'ordre naturel. — L’école |>ositiviste (car c'est encore en France l’école réaliste dominante) admet nécessairement avec la science la conception matérialiste et athéiste de l'univers, mais elle repousse les mots et cherche à écarter les idées de matérialisme et d'athéisme. Car, disent les positivistes, dès que la raison humaine a conçu l'explication de l'univers et des phénomènes du monde moral sans faire entrer en cause dieu et X esprit , elle n'a plus à s'occuper utilement de l'existence de ces deux principes, pas plus jiour les nier que (tour les affirmer. Quelques-uns ajoutent même, avec une subtilité toute cartésienne, qu’il suffirait de nier dieu et l'esprit pour avoir implicitement reconnu leur existence!

Cette excessive réserve, en admettant qu'elle soit fondée en logique, aura toujours le grave inconvénient de ne pouvoir être comprise et goûtée que par des esprits déjà passablement avancés dans l'étude des sciences et de la philosophie. Car, comment faire accepter aux masses qu’il est raisonnable et facile de se passêr de dieu? comment les amener surtout à

xn

mettre de côté l'idée de dieu dans le commerce de la vie; en un motcommcnt donner à la doctrine un caractère pratique* si, après avoir établi qu’un principe spirituel quelconque n’est ni nécessaire ni même utile, ou n’a pas soin d’ajouter expressément que, rien d'autre part ne prouvant son existence , un tel principe doit être déclaré n’existant pas? — Les masses n’ont guère l’intelligence ouverte aux restrictions délicates; le doute déjà leur répugne; à combien plus forte raison seront-elles incapables de s’abstenir à la fois d'affirmation , de négation et même de doute sur une question aussi grave que celle de dieu, et de se conduire néanmoins connue si dieu n’existait pas ! — Et c’est là que tend le poaitioùme!

On comprend qu’une pareille tendance ne soit pas devenue populaire. Comme d’ailleurs parmi les chefs de l’école positiviste se sont trouvés et se trouvent encore des hommes les plus éminents de la science et de la philosophie, cette école a gardé une influence à peu près souveraine. Et sans doute qu’on peut voir là un des principaux obstacles qui ont arrêté l’essor du matérialisme en France.

Mais depuis une dizaine d'années l’intluence de l’Allemagne s’est fait sentir fortement chez nous. Bon nombre d’esprits, surtout dans la jeunesse éclairée, regrettant que le positivisme se soit tenu hors de la portée des masses dont il aurait pu prétendre à diriger le mouvement se laissent attirer par dessus le Rhin à la voix des philosophes allemands. Ces voix lointaines ont même trouve de l'écho daus des couches du public français, que le positivisme, d’un caractère trop peu pratique, n’avait pas pénétrées en trente ans. Le peuple, qui, en philosophie aussi bien que dans la science et la politique, ne recherche et ne saisit que le côté immédiatement applicable des découvertes ou des doctrines, le peuple en Frauce témoigne par différents signes que le matérialisme de l’Alle-

magne l'intéresse, et qu’il en apprécierait surtout h* conséquences.

Ce qui nous trappe le plus chez les Allemands, nous Français dont l’enfance a été parquée dans l’obéissance aveugle aux dogmes du catholicisme, c’est la hardiesse des doctrines. Les Allemands discutent ces questions de science, de philosophie, de morale avec une liberté, et ils sont prêts à poursuivre les conséquences extrêmes de leurs principes avec une rigueur, dont nous sommes loin d’avoir au même degré qu’eux l’habitude, — sans qu'une aussi grande différence dans les allures des deux jwuplos soit suffisamment justifiée par le plus ou moins de libéralisme de leurs institutions.

C’est qu’il y a quelque chose de plus fort toujours que les institutions politiques et même que les lois, ce sont les moeurs d'une nation. Or la réforme religieuse a fait si bien passer l’esprit d’examen et de libre discussion dans les moeurs des Allemands, que eet esprit se révèle jusque dans les moindres manifestations de leur activité. — En France il n’en a pas été absolument ainsi. Le mouvement intellectuel du lM inie siècle, qui semblait devoir affranclûr chez nous définitivement la pensée, n'a eu en somme qu’une action très restreinte. Purement philosopldque, cette rénovation restait forcément superficielle et ne pénétrait pas, comme la réforme religieuse en Allemagne, jusque dans le coeur de la nation. De même donc que l'excessive réserve du réalisme français s’explique par l'influence du milieu timide dans lequel la science du 1 9 4me siècle a eu chez nous à se développer, de même la libre allure du réalisme ou du nifttérnlisine allemand tient à l’indépendance radicale que la réforme luthérienne a communiquée à tous les esprits qui sérieusement s’en sont trouvés atteints.

L’exemple de l’Angleterre s’offre à propos pour confirmer la justesse de cette explication. Les Anglais ont senti comme les

Allemands las effets de U réforme religieuse; ils ont aussi de commun avec les Allemands, et sans doute plus accusé que chez ces derniers, le génie pratique particulier aux peuples de race saxonne. Mais la réforme anglaise, soit à cause des circonstances politiques dans lesquelles elle s’est produite, soit aussi pour d'autres motifs, a eu son principe radicalement vicié par l’intolérance. La terreur biblique, à laquelle l’Angleterre a longtemps été en proie, se fait sentir encore aujourd’hui; et il semble (pie ce soit à elle qu’il faudrait attribuer une sorte de timidité que l’on observe dans le procédé philosophique de certains savants anglais. — C’est ainsi que Darwin, après avoir démontré que tous les êtres organisés, et l'homme, remontent à quelques formes primordiales cent fois plus simples que les êtres les plus simples que notre oeil puisse apercevoir, Darwin n’ose mener plus loin la science; mais il donne gratuitement à entendre (pie le créateur a pu communiquer la rte à ces premières ébauches, mères de tout le monde organique.

Les savants d'Outre- Rhin comprennent autrement le rôle de la science et de la philosophie. Ce livre, où se trouve incontestablement l’expression la plus récente et la plus complète du réalisme scientifique de l'Allemagne, on fournira le témoignage. — Mais il ne faudrait pas croire qu’il soit de bon ton en Allemagne de se faire matérialiste et athée a jn-iori, comme cela se voit encore chez certain peuple spirituel, où bon nombre d’esprits, fort estimables d’ailleurs, poussés par je ne sais quelle vieille habitude d’école, ont la manie de faire dogme de tout même de l’absence de toute vérité et de tout dogme. Les Allemands ne donnent guère dans cet excès. Simplement ils se bornent à ne pas reculer devant les conclusions de la science. Une fois leur conviction faite, il est vrai qu’ils la confessent et qu’ils s’efforcent de la vulgariser. — O11 a vu comment le positivisme français, en s’entourant de réserves subtiles, s’était rendu inaccessible aux esprits simples

qui sont les plus nombreux. Le réalisme allemand, au contraire, a la prétention de devenir populaire, en mettant à la portée de tous non seulement les résultats immédiats de la science, mais encore, et surtout, les conséquences pratiques qui en découlent. I>3 reproche de dogmatisme, que cette tendance lui a valu, n'est donc pas fondé; et dans l'étroite mesure, où il pourrait l'être, il faudrait le prendre encore pour le meilleur éloge qui se puisse faire de la doctrine. Car c’est peu de posséder la vérité, encore faut-il l'affirmer et la répandre. Et ce devoir est rigoureux quand il s’agit des vérités scientifiques appelées à modifier toutes les institutions sociales et politiques des peuples, Or il u’est contesté par personne que la vulgarisation du réalisme scientifique, ou si l’on veut du matérialisme allemand, ne doive bouleverser lentement, mais à coup sûr et de fond en combles, l’ordre de choses actuel dans lequel justice, morale, politique, tout a été édifié avec les siècles sur la flottante conception d'un Dieu dans l’univers.

Le vieux monde peut donc savoir gré encore aux philosophes allemands de ce! qu’ils ne se départent pas de la sage lenteur, qui convient à des hommes épris seulement de la vérité. Il doit reconnaître que ces matérialistes ne sont pas de dangereux démolisseurs, puisqu’ils ne procèdent que, par la conviction et avec, la science, sans jamais devancer l’une ou forcer l'autre. Quant à la moralité du but. qu’ils poursuivent, on ne comprend pas qu’elle puisse être débattue. Est-il une tAchc plus noble, que de travailler à remplacer les croyances et les institutions artificielles et branlantes des peuples par des principes et une organisation définitives basées sur la nature même des choses? — C’est là l’unique tâche du réalisme philosophique, dont le programme tout entier est contenu dans ces mots: dégager en tout la vérité tangible, et instaurer partout le règne de la justice indiscutable,

— à l'aide du seul instrument que nous ayons sûr: la Science.

Mais le docteur Buchner s’est abstenu dans ce livre de développer , comme il aurait pu le faire , les conséquences lointaines de ses principes. 11 serait peu convenable que nous sortions ici des limites que l'auteur a lui-même jugé à propos de se tracer.

Paris, Avril 1809.

Messieurs

A chaque pas que nous faisons sur la terre, notre mère commune, nous foulons les tombeaux de millions et de millions d’êtres, qui, ayant vécu, combattu, souffert longtemps avant nous, sont morts, laissant leurs traces, leurs empreintes ou leurs débris dans le sol étendu sous nos pieds. I)e tout temps on a vu et observé ces vertiges et ces empreintes, mais on savait si peu s’en rendre un compte exact, qu’on les regardait assez généralement comme des fantaisies de la nature qui avait dû so jouer en cherchant à reproduire (huis le sein de la pierre les formes et les contours des êtres vivants. Au moyen-âge même, on était si loin de la vérité, que les os gigantesques, trouvés çà et là, d'éléphants primitifs et de mastodontes passaient pour les débris d’une race de géants qui longtemps avant l’homme avait dû peupler la terre.

Quelques esprits pénétrants, quelques hommes devançant leur siècle, comme il s’en trouve do tout temps, pressentirent d’assez bonne heure la vérité; do ce nombre est le philosophe grec Xéno phams de Colophons , ennemi acharné des Dieux de la Grèce et père de la philosophie dite Méatique, qui reconnut il y a 2400 ans, les fossilos pour ce qu'ils sont on effet: les restes de créatures autrefois . virantes. Il reconnut dans los animaux et les plantes fossiles des êtres ayant eu la vie, et conclut très -justement de la rencontre de conques marine^ sur les montagnes et do la découverte d’empreintes de poissons et dè phoques sur les pierres dos carrières do Smyrne, Paras et Syracuse, que l'eau avait jadis couvert le sol de ces contrées.

Mais ces éclairs isolés de génie ne pouvaient conduire à lu connaissance rie la vérité; car on n'avait p.as encore la clef de l’énigme, et les notions positives étaient trop défectueuses pour qu’on put baser sur elles une doctrine conforme à la réalité. Ce n'est que peu à peu et par degrés insensibles que l’on se fit de ces choses une idée plus juste; et c’est en somme à une époque relativement tris récente, au commencement de ce siècle et à la fin du siècle dernier, que le célèbre naturaliste Cuvier jeta les fondements d'une science, aujourd'hui si importante, la paléontologie ou science îles êtres primitif». On apprécie facilement dès lors, combien celte science est encore jeune et imparfaite, on voit aussi tout ce qu’il en faut attendre. Le célèbre naturaliste Agassi» en fournit d’ailleurs un témoignage:

«Ce qu'il eii a coûté, dit-il, de travail et de patience pour établir ce simple fait que les fossiles ou débris pétrifiés sont effectivement las restes d’animaux ou de plantes ayant vécu autrefois sur la terre, ceux-là seuls peuvent le savoir, auxquels l’histoire de la science est familière. Il a fallu démontrer d'abord que les fossiles ne provenaient pas des ruines du déluge biblique, comme l'idée en prévalut longtemps chez les savants eux-mêmes. Et la paléontologie n’acquit une base solide que du moment où Cuvier eût mis hors de doute, que ces débris sont ceux d'animaux aujourd’hui disparus. Mais maintenant même, combien de questions importantes attendent encore une solution!»

Ces qu&stions dont parle Agassiz. la science moderne travaille courageusement à les résoudre, et pour l'accomplissement de cette tâche elle rencontre ces auxiliaires, que, loin d’avoir on ne pouvait même espérer autrefois, dans les nombreuses trouvailles auxquelles donnent lieu l’établissement des chemins de fer et des tunnels, le travail des carrières, la construction des routes et des villes, le percement des puits , l'exploration des pays étrangers etc. etc. Ces occasions étaient jadis beaucoup

plus rares, et lorsque par hasnnl on avait fait une trouvaille, faute d’une appréciation exacte, on n’en tenait pas compte, ou du moins on la considérait comme un simple objet de curiosité.

Ce sciait d'ailleurs, Messieurs , une grave erreur de croire que tou s les êtres primitifs , ou seulement le plus grand nombre aient pu se conserver jusqu’à nos jours. Le fait ne s’est produit au contraire (pie pour un nombre excessivement restreint de ces êtres, et encore leur a-t-il fallu des conditions singulièrement favorables. Dans l’immense majorité des cas ils ont été complètement annéautis par les milieux environnants, tandisqu'une multitude d’autres étaient par leur nature même incapables de se conserver. Telle est par exemple la classe des mollusques. 11 en a été de même des parties molles des autres animaux; et ce n’est que par exception qu’on trouve des empreintes de ces parties d’animaux sans squelette. Ou ne rencontre donc le plus souvent à l’état fossile que des coquilles ou coques calcaires, des os, des fragments osseux, des /mils, des /tînmes, des ilents, des sabots, des excrements pétrifiés et autres débris semblables: c’est d’après ces indices qu’il faut retrouver la structure et le genre de vie des êtres primitifs auxquels ils se rapportent. Rarement on trouve eu entier et dans un bon état de conservation, les squelettes ou clnu-peutes osseuses des temps primitifs; mais on rencontre plus rarement encore et seulement dans des conditions spéciales, les animaux tout entiers. L’exemple le plus frappant de ce dernier mode de conservation est fourni par les mammouths de Sibérie, c. cst-à-dire les éléphant s primitifs , qui appartiennent aux faits les plus intéressants de la paléontologie. t'es animaux sont entiers, avec leur peau, leur poil et leurs entrailles; on prétend qu’on a pu trouver dans leur estomac les débris de leurs anciens repas; leur chair est en partie conservée au point de servir encore de nourriture, quoique plusieurs milliers d'années aient dû passer sur eux. Leur conservation tient à l’action de

la glace ou du sol congelé, dans lequel ils sont tombés et ont été ensevelis lorsque l'eau était encore liquide ou le terrain limoneux. Pour juger combien l'intelligence humaine est impuissante à comprendre, sans le secours de la science, ces sortes de phénomènes il suffit de se reporter à la croyance îles peuples nomades de la Sibérie, qui considèrent ces animaux comme de monstrueuses taupes vivantes, circulant sous le sol et expirant aussitôt quelles arrivent à la lumière. Les Chinois de l'Asie septentrionale partagent cotte erreur, et c'est aux évolutions souterraines de ces animaux qu’ils attribuent les trernhlements de terre.

Si la connaissance que nous pouvons avoir îles êtres primitifs est déjà limitée par ce fait qu'un très petit nombre de ces êtres se sont conservés, et seulement en partie, dans la plupart des cas, ces limites nous apparaissent encore plus étroites quand nous songeons que de ce petit nombre d'êtres une fraction infime seulement nous est connue,, et presque toujours dans un état de conservation très défectueux. Considérez que les deux tiers ou les trois cinquièmes de la surface du globe sont cachés sous les profondeurs de la mer, inaccessibles à nos investigations paléontologiqucs, et qu’une grande partie de l’autre tiers est couverte de hautes chaînes de montagnes, ou se trouve formée aux inves tigations scientifiques par des obstacles naturels. Les trésore fossiles des vastes continents de F Ane, de ï Afrique, de T Amérique et de i Australie nous sont à j>eu près inconnus; et la presque totalité des découvertes nous viennent de notre petit continent européen; encore sont-elles le plus souvent dues au hasard, comme nous l’avons expliqué. Darwin a donc bien raison de dire qu’auprès de la réalité nos plus riches collections paléontologiqucs ne sont que de misérables musées, et n’ont trait qu'à une portion très restreinte et très imparfaitement explorée de la surface de la terre. Cependant, par la variété relativement si grande de ces collections, on peut juger quelle innombrable

multitude d'êtres vivants ont dû peupler la terre à toutes les époques.

Dans des conditions si défectueuses, et avec les imparfaites notions qu'on possédait sur les êtres primitifs, ou avait pu cepeii dant constater que les différentes couches terrestres et les diverses formations, dont ou compte un grand nombre, renferment des organismes différents.

C’est-à-dire que daus les diverses périodes de l'hnstoiro du globe, représentées chacune par une de ces formations, il a dû exister tout un monde spécial de plantes et d'animaux. Et ces organismes sont distincts et s'écartent de ceux qui vivent aujourd'hui, d'autant plus que l’on recule vers un passé plus lointain.

Cette loi do corrélation ressortait si évidente , que maints fossiles parurent caractéristiques de certaines couches; on n’hésita pas à déterminer les formations terrestres, c'est-à-dire à leur assigner leur place dans le système géologique, d'après la nature seule dos organismes quelles contenaient. 11 en il été ainsi surtout des coquilles ou enveloppes calcaires dos mollusques primitifs, qui grâce à leur essence pierreuse se conservent bien à l’état fossile et se rencontrent en abondance. Longtemps ces coquilles, dites caractéristv] a es, sont restées le principal caractère des différentes roches , et maintenant encore elles fournissent des indications précieuses, quoiqu'un grand nombre de découvertes nouvelles soient venu ébranler les systèmes établis.

I)e cette notion une fois acquise et de la fausse interprétation île certains faits géologiques résulta la fameuse théorie des catastrophes et des ré relations du ylole, et comme conséquence nécessaire, celle des créations successives ; théories soutenues par le célèbre Cuvier, et qui jusqu’à ces derniers temps ont assez généralement prévalu daus la science. Dans cos hypothèses on imaginait des bouleversements complets ayaut effacé à la surface du globe toute trace de vie, destructions suivies de nouvelles

créations d'êtres animés; et eus alternatives devaient s être reproduites 3f> , 4M ou 50 fois dans l’histoire du globe.

Kt déjà cependant la paléontologie elle-même avait acquis une série de faits très difficilement conciliables ou absolument incompatibles avec cette théorie — comme par exemple, Om/iossi/iilité Je démontrer la destruction de tous tes êtres virants a un moment donné de t histoire du globe. En eflet, lion seulement nous connaissons des tg/ies stationnaires , c’est-à-dire des formes ou des espèces d'êtres vivants, qui sont arrivées jusqu'à nous, sans subir de modifications, à travers toutes les périodes et les catastrophes géologiques, — les animaux marins inférieurs sont de ce nombre; — mais de plus, à travers ces diverses périodes, nous observons un accroissement progressif, puis une extinction lente de certaines races organiques; c’est-à dire que d’un état du globe à l'état suivant il y a eu transmission des mêmes formes ani mées. Ces observations ne permettent pas d'admettre uue destinetion complète suivie d'une nouvelle création. L'unité du /dan fondamental dans la nature organique et la structure intime de toutes les formes animées répugnent d'ailleurs également à cette interprétation. Car nous trouvons dans les différentes couches du sol non seulement un grand nombre de formes pareilles, semblables ou analogues, mais encore nous suivons à travers tous les âges une lente gradation ascendante , et bien plus nous pouvons saisir une intime corrélation entre les différents êtres d'une même localité, aussi bien entre les races éteintes d’une part et celles actuellement vivantes, qu'entre toutes celles d'une même époque. Il existe doue un lien qui unit les unes aux autres toutes les fumes diverses; ce qui ne saurait avoir lieu dans la théorie dont nous parlons.

Et néanmoins cette théorie fut longtemps appuyée de l'autorité de savants considérables, et maintenant encore elle compte des partisans. Cuvier , dont le nom s’y rattache plus directe-

nient, etqui par ses travaux sur les ossements fossiles (Recherches sur les ossements fossiles 1K21) eut le mérite d'introduire le premier une méthode dans l'étude des restes primitifs et sut faire de cette étude une science, Cuvier reconnut expressément, il est vrai, dans ses «Révolutions de l’enveloppe terrestre» ocs faits contradictoires. Il los présente même dans un ordre assez conforme aux idées de Darwin ; cependant il a négligé de les con cilier avec sa propre théorie, sans doute parce qu'une, pareille tâche était impossible! Mais on hésite à juger sévèrement le grand homme, quand on voit un naturaliste aussi distingué qu’ Ai/ttsxiz ne pas craindre de trancher ainsi la question: «Le créateur a pu, dit-il, créer de nouveau une forme qui lui avait plu une première fois.» Faire uue telle réponse, c’est fermer d'un coup la porte au nez de la science et de la raison humaine. La théorie des catastrophes ou des révolutions géologiques n’est autre chose que l’aveu ou l'expression de notre ignorance. L’ad mettre, sous prétexte que la raison intime et naturelle des faits n'a pas été pénétrée, c’est recourirau fameux «deus ex machina», à cette invocation d’une intervention surnaturelle, dont on ne se sert qu’au moment oïl les éléments naturels d’explication font défaut. Mais se résigner à une telle condition, — qui est encore le cas d'un certain nombre de nos maîtres de philosophie, • — c’est imiter ces Indiens sauvages et ignorants, qui, voyant débarquer sur leurs rivages l'aventureux Cristophe Colomb et ne s’expliquant pas dbù il pouvait venir, n'hèsitérent point à admettre qu’il descendit du ciel. Cette doctrine n’a tenu si longtemps et en partie jusqu’à nos jours, que parce que l’on n’avait rien de mieux à lui substituer; la croyance à [immutabilité des espèces avait d'ailleurs jeté de trop fortes racines dans tous les esprits. Chaque espèce était considérée comme immuable dans le temps et due à un acte spécial de création. Ce n’est que depuis Darwin, et à la faveur des recherches les plus réceutes, qu’une telle opi-

mon a pu être ébranlée et frayée ainsi la voie aux progrès de la science.

Déjà longtemps avant Dartcin une autre opiniou également préjudiciable à la science avait été ébranlée et ruinée dans le domaine géologique; c'est la croyance déjà mentionnée aux catastrophes et aux révolutions du globe. Le mérite dune si grande nouveauté appartient au célèbre géologue anglais Sit ( 'hurles Lyell , qui dans ses «Principes de Géologie» a démontré péremptoirement que ces eatastiophes u'out jamais eu un caractère i/éiurnl mais toujours un caractère seulement local; qu'eu somme jamais les bouleversements n’ont intéressé la surface entière du globe, mais que la terre ne poursuit dans toute son histoire qu’une évolution progressive, constante, continue, et qu elle reste à chaque instant soumise aux mêmes forces et sujette aux mêmes accidents qui travailleut encore aujourd’hui à modifier sa surface. Et il ajoute que cette évolution s’accomplit si lentement, d'une façon tellement imperceptible, que notre expérience et notre observation bornées dans la durée n’eu peuvent constater directement les résultats.

Cette idée si juste et si naturelle eut bieutétt rallié la masse des géologues, et l’on comprend que ce dût être le coup do grâce [mur la théorie des actes réitérés de création, corrélatifs des différentes périodes de formation du gloire. Ainsi la ruine de la doctrine géologique prépara les esprits à une révolution dans les idées admises touchant l’apparition et le développement du monde organique à la surface de la terre.

En ce qui cuucerne [apparition du minute onjanijuc , il n’y avait ou il n'y a eu somme que trois suppositious à faire: Ou bien admettre la théorie des créations successives.

Ou bien celle du développement processif, successif et graduel du monde organisé sous l'influence des causes uatu relies.

Ou enfin suivre l'opinion qui admet l'apparition spontanée et immédiate de toutes les diverses espèces, même des organismes supérieurs, à toutes les époques et par le simple concours îles forces naturelles.

I)e ces trois hypothèses, Messieurs, vous jugez facilement laquelle a dû recueillir l’héritage de l’ancienne théorie tombée en discrédit. Pour la troisième, celle qui sup]>ose que tous les êtres organisés, même les êtres supérieurs, ont apparu de tout temps spontanément et par le simple concours des forces naturelles, il u'est même pas besoin de science pour qu'on se refuse à l'admettre, car elle est en contradiction avec tous les phénomènes du monde organique. Je ferai remarquer cependant que le célèbre géologue anglais Ltjell l’a scientifiquement posée ut soutenue, et voici à peu près dans quels termes:

«L'expérience, dit-il, nous apprend qu’une multitude d’êtres et d'espèces organisées s’éteignent sans cesse, «uns que /tour et: lu l'univers soit détjarni; d’où l’on peut conclure avec assurance que de nouvelles espèces ont dû, par quelque procédé naturel, remplacer celles qui sont mortes. C’est donc une erreur bien par donnable, do dire que ces espèces sont nouvellement découvertes, alors qu’eu réalité elles sont nouvellement produites.*

Mais ceux d’entre vous, Messieure, auxquels les sciences nu turelles sont déjà familières, sentiront que ce u’est là qu’un subterfuge et non pas une doctrine sérieuse. On ne se figure pas eu effet qu’une espèce organique surtout cl’uue organisation supérieure comme par exemple un lion, un cheval ou un autre animal qui n’existait pas, puisse surgir tout d’un coup sans autre préparation et sans que nous y ayons rien vu, par le simple concours des forces naturelles actuellement agissantes.

Pour avoir tranché la question, il ne suffisait donc pas d’établir qu'il naît en effet de nouvelles espèces; oncore fallait-il s’expliquer de quelle manière le fait peut avoir lieu, et que l’expli-

cation donnée fut conforme à nos vues sur la nature même et le mode d'action des forces naturelles. Ce problème si important et si difficile h été résolu, au moins en partie, par l'homme dont je vais vous entretenir aujourd’hui, et qui doit être considéré comme un des plus grands esprits de notre temps. C’est

Charles Darwin

naturaliste anglais, déjà connu et estimé dans la science à cause de son fameux voyage autour du moude sur le vaisseau anglais Beagle 1832— 1837. Danoin est né en 1808; il vit actuellement daus sa terre de Down-Bronilev, comté de Kent en Angleterre, retenu dans cette retraite par le mauvais état de sa santé. Comme il nous le racontait à nous-méme, Danrin a consacré vingt années de sa vie à la seule étude de l'importante question qui nous occupe, et finalement il est arrivé à ce grand résultat, de constater que tous les organismes, du passé comme du présent, dérivent d'une demi-douzaine au plus de formes typiques végétales et animales, et qu'en dernière analyse on ne trouve même comme point de départ que quelques formes inférieures, quelques cellules primordiales. Les organismes sont d'ailleurs engagés, selon lui, dans une évolution incessante de transformations. évolution qui rejwse sur une loi naturelle immuable. Le livre de Darwin est un modèle de méthode philosophique iiatu raliste, c'est-à-dire d'explication logique de certains phénomènes naturelles avec leurs dépendances intimes, par le seul secours de l'expérience et de l'observation. Darwin ne se dissimule pas les difficultés de sa théorie, au contraire, il les met eu lumière pour les écarter ensnite de son mieux, et noms apprenons avec lui à connaître une multitude de faits nouveaux, ou du moins nous les voyons à un nouveau point de vue. Tout ce que Danoin nous présente se rattache étroitement aux plus importantes questions des sciences naturelles, spécialement à la physiologie, et doit dès

lors intéresser tous ceux qui ont souci des questions générales que ces sciences embrassent. —

Depuis les «Principes île Géologie» de Lycll (I’rinciples of Geoiogy) aucun livre n'a oj)érc de transformation si grande ni si profonde dans l'ensemble des sciences naturelles. Darwin fait en effet pour la science des organismes ce que Lytll a fait pour la géologie; c'est-à-dire qu'il en bannit l’imprévu, le soudain et le surnaturel, pour y substituer le principe du développement graduel, sous l’empire des forces naturelles, dont l'action dure encore et que nous connaissons.

Mais avant de passer à l'étude de la théorie de Darwin , il est indispensable que nous jetions un rapide coup d’oeil sur une série de devanciers que Darwin a nus dans la science. Luimême se livre dans la préface de son livre à un travail de ce genre, qui est très intéressant, parce qu'il nous montre que, depuis longtemps, les mêmes idées ou des idées analogues dormaient au sein de la science, saus oser se produire au grand jour, faute d'une continuation suffisante pas des faits-, ou bien sans trouver, lorsqu'elles s’étaient une fois produites, l’appui ou le crédit dont elles auraient eu besoin.

Lamarck est le plus ancien et aussi de beaucoup le plus im|)ortant des prédécesseurs de Darwin. Loin d'être, comme on l'a cru chez certain public étranger à la science, un philosophe fantaisiste, il est au contraire un des naturalistes français les plus considérables, et qui occupa longtemps la chaire de zoologie au jardin des Liantes de Paris. 11 étudia d'abord la météréologie et la médecine, plus tard la botanique et la zoologie, deux sciences dans lesquelles il s’est fait une place très importante, sans compter- ses travaux philosoplüques. Il n’y a pas longtemps encore sou nom était voué au ridicule à cause de la théorie dont il est le père et dont il s'était trouvé le seul partisan, jusqu’au moment où Darwin la reprit pour la mettre en honneur.

On s'était tenu avant Lamarck à cette croyance générale que les esjiècos sont des essences absolument immuables, constam ment identiques à ce quelles avaient pu être en sortant des mains du créateur. Linné, le grand botaniste du dernier siècle; dit expressément: «11 existe autant d’espèces qu'il y eût de formes vivantes créées ù l’origine.» Un très petit nombre seulement de savants, et des philosophes plutôt (pie des naturalistes, avaient de temps en temps émis l'opinion que les formes actuelles pouvaient bien provenir, par uno transformation graduelle, de celles qui avaient précédemment existé. Le mérite de Lamarck n’en est que plus grand, lui qui naturaliste et empirique sut faire |Kmrtnut la part de la philosophie, et édifier le premier une théorie qui lui valût si longtemps les railleries de tout le monde. Les principaux travaux de Lamarck sur cette matière sont sa « Vit /lonophic Booloyiifue* (1809), et son « Histoire Jeu animaux sans vertèbres* (18 lu). Ces deux ouvrages contiennent la première théorie complète et raisonnée qu’on ait eue du monde organique, et ou y trouve pour la première fois exprimée cette idée généralement admise aujourd'hui, que les espèces peuvent nôtre pus immuables, mais que les êtres organiques procédant les uns des autres se sont graduellement développés et élevés à travers d’immenses espaces de temps, depuis leur premier point de départ, depuis la cellule muqueuse, jusqu'au terme actuel d'achèvement.

Lamarck assigne à ce perfectionnement plusieurs cause#: l’exercice, l’habitude, la nécessité, le genre de vie, l’usage et le non-usage des organes ou des diverses parties du corps, le croisement, l’action des milieux extérieurs etc. — Et il place au-dessus de ces influences , et agissant do concoure avec elles, l'importante condition de l'hérédité. 11 admet en outre une loi de dévcln/i/tement progressif et se prononce à l’égard des firmes organiques inférieures pour la génération dite aequiooca , c’est- à, -

(lire la génération spontanée telle qu’un grand nombre de naturalistes l'admettent encore aujourd’hui. Lamarck paraît avoir attaché la plus grande importance à l’usage et au non-usage des organes, à l’habitude et à la nécessité; c’est du moins ce qui ressort du choix des exemples qu’il cite. Quelques détails plus précis sur les explications qu’il a données dans ce sens, deviennent ici nécessaires, pour marquer les rapports étroits qui existent entre Lamarck et Darwin, bien que l’on ait eu tort de confondre les théories de ces deux hommes.

Bien quelles semblent indiquer la bonne voie, les vues de Lamarck sont systématiques, fausses et insoutenables en partie, au lieu qu'on ne saurait contester dans la généralité la rigueur des explications données par Darwin. — Pour ces dernières il y a seulement lieu, de se demander si elles ont en effet la valeur qu’elles doivent avoir, c'est à dire si elles s’appliquent à tons les phénomènes du monde organique.

Prêtant une importance capitale aux conditions d'habitude, de nécessité , d’exercice et do genre de vie, Lamarck admet que l'individu, par le fait de son activité, s’adapte peu à peu à son entourage, se plie, à ses besoins etc., tandis que selon Darwin c’est en sens inverse que les choses se passent , et les êtres sont passivement modifiés sous l’influence des conditions extérieures, plutôt qu’ils ne se prêtent d’eux-mêmes aux changements. Lamarck ne tient d’ailleurs pas assez compte de l'action considérable du letnjix , auquel Darwin fait jouer, comme on sait, le “plus grand rôle.

Quelques exemples pris de la théorie de Lamarck rendront ceci plus clair:

La taupe, c’est Lamarck qui raisonne ainsi, n’a pas d'yeux ou a seulement des yeux rudimentaires, parce que vivant continuellement sons terre, elle n’a besoin ni d'organe visuel, ni de lumière. Et poursuivant les conséquences de ce principe.

Lamarr.k pense qu'il suffirait de placer et de maintenir sur l’oeil d’un enfant nouveau-né, un bandeau, pour que l'enfant arrive à n’avoir qu’un oeil; et que cette expérience pratiquée sur plusieurs générations de suite finirait par amener une race de cyelopes.

Les eerjients n’ont une forme allongée, un corps lisse et dépourvu de membres que parce qu’ils se sont trouvés dans la nécessité et qu'ils ont pifs l'habitude de se glisser en rampant dans des passages étroits.

La conformation particulière des mollusques marins et leurs tentacules allongées sont la conséquence de leur genre de vie et des efforts qu'ils font |>our saisir la proie.

Les oineaux aquatique le canard par exemple, doivent au besoin et à l’habitude de nager la membrane qu’ils ont entre les doigts.

Par un phénomène inverse, le héron qui séjourne au bord <le l'eau, s'appliquant à n’y |x>int tomber, a acquis par ces efforts constants des pieds hauts longs et robustes-, et son grand cou et son long bec résultent de la façon dont il a dû prendre sa nourriture.

cou du Clique n’est recourbé et si long que paire que cet oiseau s'est- efforcé sans cesse de trouver sa pâture au fond de l’eau.

La Girafe doit la longueur démesuré de son cou à la nécessité dans laquelle elle se trouve , de le tendre sans cesse vers* le feuillage d'arbres élevés.

Le penchant et le besoin qui le poussent à heurter de la tête, ont fait venir les cornes au taureau-, et la façon particulière dont le Kanguroo porte ses petits dans une poche attaché à son ventre, ont valu à cet animal scs robustes pattes île derrière ainsi que sa longue et forte queue.

Ces quelques exemples que nous pourrions multiplier à plaisir, font assez voir ce qu’une telle interprétation des faits

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a <1 p fora' ot d’insuffisant; admissible jwmr certains cas isolés et dans de certaines conditions , elle ne s’applique assurément pas à l'enchaînement des êtres du inonde organique. Il faut ajouter, à la louange de Lamarck, qu’il attachait déjà beaucoup d’importance à la grande loi de F hérédité, relevée ensuite si haut et si habilement mise à profit dans la théorie de Darwin. Nous remarquerons seulement que le savant français n’ayant pas encore une idée nette du mode d'exercice de l’hérédité, s’est trouvé impuissant à en indiquer l’action dans les cas particuliers au lieu que Darwin nous a détaillé le fait jusque dans ses moindres circonstances. Lamarck se contente d’affirmer d’une manière générale, qu’à la faveur des influences mentionnées plus haut et avec le concours de la condition souveraine de l'hérédité, tous les organismes, issus des plus minces origines, se sont peu à peu dévéloppés au gré de leurs nécessités et suivant les conditions extérieures auxquelles ils ont été soumis.

Placé à ce point de vue et s'inspirant de l’esprit philosophique du 18 4 ”® siècle, Lamarck étend naturellement sa théorie jusqu'à l'homme ; et il pense que la souche du genre humain a dû être quelque espèce de singes ressemblants à l'homme, lequel s’en est peu à peu distingué par une série de perfectionnements acquis, puis devenus héréditaires.

Notons en passant que les idées de Lamarck ont une analogie surprenante avec les opinions d'un philosophe allemand qui a fait beaucoup parler de lui ces dernières années. A.Schopcnhauer, < j ni entreprit, comme on sait, de placer dans la volonté le principe de toutes choses, soutient à peu près dans les mêmes termes que Lamarck , que leurs besoins et la volonté ont façonné aux animaux leurs organes , et qu'eutin tous les accidents d'un organisme sont simplement les manifestations extérieures, les produits objectifs de la volonté inhérente à sa nature. Ainsi le taureau doit ses cornes à son penchant et à sa volonté de

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frapper avec la tête, le cerf ses jambes rapides à sa volonté de courir, etc.

Si nous ne pouvons partager ces opinions de Lamarck , ou si du moins nous ne le faisons pas sans réserves, notre adhésion n’en sera que plus empressée sur quelques autres points où il se trouve être d’accord avec Darwin ; c’est d'ailleurs alors que sa pénétration apparaît la plus grande et qu'il se montre le plus en avant sur son siècle.

Le premier de ces points est la négation formelle de l'idée d'espèce. Suivant Lamarck , dans la nature il n'y a pas despires, mais seulement des individus, qui se tiennent tous par d'insensibles transitions. Et si nous ne saisissons pas les changements sur le fait, c’est seulement parce que notre expérience embrasse un temps trop court eu égard à la durée des âges primitifs. — Ce même nrgument joue un grand rôle dans la théorie de Darwin.

Le deuxième point important, c'est que Lamarck fait peu de cas de l’opinion géologique de ses contemporains qui admettaient les catastrophes et. les révolutions générales du globe — il ne reconnaît, lui, que des catastrophes locales; et c'est là une intuition vraiment surprenante pour l’époque à laquelle il vivait et au point où se trouvait alors la science. *)

*) Lamarck n'a pas d’ailleurs appliqué à ces seuls objets su philosophie, mais il a étudie encore d'autres questions générales, qu’il a résolues dnns le sens purement réaliste ou matérialiste, comme on dit aujourd'hui, se trouvant déjà souvent d’accord avec la science do nos jours Voici quelques axiomes empreutés à sa philosophie dn règne animal :

l) Les divisions systématiques en classes, ordres, espèces, etc ne sont qu'artificielles.

ü) Les espèces se sont formées peu à peu , elles n’ont qu’une existence relative et ne sont immuables que dans des limites de temps déterminées.

Ml La différence îles conditions extérieures exerce une inflnencc sur l’état de l'organisation, sur la forme générale et les diverses parties «les animaux.

Digitizea

Un seul homme en France osait marcher de front avec Lamarck, c’est Geoffroy S 1 Hilaire (1772 — 1844), savant considérable, zoologue distingué, qui se rapproche par ses vues philosophiques de l'école naturaliste allemande. En 179n, il en était arrivé déjà à faire les mêmes conjectures que Lainarek, mais c’est seulement en 1828 qu'il osa dans son essai: .«Sur le principe de l’unité de composition organique» professer ouvertement, quoique avec une grande circonspection, l’idée de la transformation graduelle des es]>èccs.

Il est vrai qu'il chercha le plus souvent les causes de cette transformation dans des considérations toute différantes de celles auxquelles Lamarck s'était attaché. Ainsi il attribue une importance capitale aux circonstances extérieures, particulièrement à l'atmosphère, à ses changements, à ses états variables de température, d’hygrométrie, ou de richesse en acide carbonique etc., états divers qui, par la respiration, devaient agir essentiellement sur la conformation et la structure des êtres organisés. Geoffroy S 1 IlUaire admet en outra un plan commun de structure pour tous les organismes.

A cette même époque travaillaient en Allemagne, et dans le sens des idées de Lamarck , deux hommes : le grand |>oète Goethe et le célèbre naturaliste et philosophe Okev.

Goethe , dont les vues philosophiques sur la nature se rap-

4) I,a nature a formé les animaux peu à |>eu. commentant par les formes les plus liasses et finissant par les types supérieurs.

é) Les plantes et les animaux ne different que par la sensibilité.

t») La vie n'est qu'un phénomène physique.

7) Le tissu cellulaire est la mère commune de tout être organisé

8) Il n’y a pas de principe vital distinct.

SI) Le système nerveux produit les idées et tons les actes de l'intelligence.

10) Lu volonté n’est jamais véritablement libre.

11) La raison n'est ipi'nn degré de dévehqqiemcnl dans la connexion (nectitudo) des jugements.

provient tout à fait île celles «1<; ( ieollVoy, et qui s'est fait d'ailleurs un nom dans l'anatomie comparée par l’importante découverte de l’os intermaxillaire chez l'homme, aussi bien que par sa théorie du crâne envisagé comme un assemblage de vertèbres spécialement modifiées, Goethe avait dans sa «Métamorphose des plantes» publiée en 1790, exposé avec claité et précision les priuei)>es de h» théorie de la descendance. 11 y faisait dériver de la feuille, considérée comme organe fondamental des plantes, la structure de tous les autres organes. Plus tard il se rallia pleinement, comme nous aurons à le rappeler, à la théorie du développement progressif ou de la descendance soutenue par Lamarck et Geoffroy.

Lorenz Okeu a joui comme naturaliste d'une plus grande réputation que Goethe, 177!) — 18f>l. Il suit dans son «Traité de philosophie de la nature» (1809 — 181 1) le même ordre d’idées que Lamarck. < tken n'a pas formulé seulement les principes de la doctrine de la transmutation, mais encore il a posé avec netteté la théorie des cellules si importante aujourd'hui. Sa célèbre «Mucosité primordiale» (Urschleim), d'où il fait sortir d'abord toutes les manifestions de la vie, rappelle ce que nous appelons à présent le «plasma» ou «protoplasma». Sa non moins fameuse théorie des infusoires suivant laquelle tout le monde organique et l’homme lui-même résultent d'un assemblage plus ou moins compliqué d'infusoires, contient uu clair pressentiment de la théorie actuelle des cellules. Mais quelque justes que fusseut ces deux idées fondamentales des doctrines du développement et des cellules, elles étaient alors empreintes de trop de mysticisme et de fantaisie philosophique pour que la science pût en tirer aussitôt parti, ou seulement en attendre quelque secours. Okeu a d'ailleurs donné à ses idées une forme obscure et sententieuse qui eu rendait la propagation très difficile.

F, il somme, lu philosophie de lu nature dont 01,-eu était le principal représentant, ne fit tpie se déconsidérer de pins en plus pendant les vingt eu trente années qui suivirent. Si bien que lors de la mémorable discussion engagée le 'J'2 février 1 .S.'iO au sein de l’académie des sciences de Paris, sur l'ensemble de la question et particulièrement sur la mutabilité de Feepice, entre Geoffroy S 1 Hilaire d’une part. Carier d’autre part, et leurs partisans, les savants de l’école philosophique lurent vaincus et durent céder le terrain à leurs adversaires. Ce fut une victoire du positivisme, de l’idée rationnelle et de l’interprétation sobre des données sur la vue philosophique de la nature étudiée à un point, do vue plus général et plus élevé, victoire justifiée alors autant par l’insuffisance des faits acquis à la critique philosophique, que par l’interprétation mal entendue de ces faits. Toutes les opinions de Geoffroy, préconçues alors, mais justifiées au jourd'hui, furent repoussées comme îles idées à priori, et ses adversaires surent s'assurer momentanément l’avantage, en se limitant sur le terrain du fait, de l’empirisme et de l’observation. La question de l'origine des espèces fut tout bonnement déclarée tranxrendante et comme telle reléguée hors du domaine des sciences naturelles.

Cette discussion fit alors grand bruit dans toute l’F.urope. (Jorlhe qui, comme nous l’avons dit. se rapprochait tout à fait de Geoffroy et de sa philosophie, écrivit à ce sujet un mémoire qui mérite d’être lu. Il le termina peu de jours avant sa mort ( 18H2) après y avoir tracé, outre une excellente caractéristique île Cuvier et de Geoffroy, un remarquable exposé des deux tendances que ces hommes personnifiaient La victoire des empiriques ou des ennemis de toute spéculation philosophique fut si décisive, «pie (Kuidant trente années de ÎS.’JO à lHijO il ne fut même plus question de philosophie «le la nature, et avec les imperfections et les erreurs de. cette science on oublia ses bons

côtés et scs mérites. On se (in malheureusement, dit Ifwrkef, à cette idée, que dans le domaine îles faits naturels la philosophie serait incompatible avec la science; et l'incompatibilité semblait si radicale que Lr/e/l lui-même, le "nmd réformateur de la géologie, l'homme que ses propres opinions y devaient porter le moins, prit cependant parti contre Lamarck. Il raconte lui-même dans son «Ancienneté du genre humain» (page 321) comment dans ses «Principes de géologie» (1832) il s’était déclaré ouvertement contre le savant français; ce qui ne l’empêchait dans le dit ouvrage de revenir souvent à Lamarck et de lui prier pardon. «Tout ce que, dit-il, Lamarck a avancé sur la transmutation des espèces ast exact.» — «A mesure que nous connaissons un plus grand nombre de nouvelles formes, nous nous trouvons moins en état de définir ce qn’est une etqièco;» les idées se fondent les unes dans les autres par d'innombrables nuances.

Chose étonnante, malgré cette contradiction, c'est LyeAi. qui devait en bannissant de la géologie les catastrophes et les révolutions admises dans l’ancienne théorie, porter le coup fatal à la persistance des espèces.

Car une fois que Lyell eut ainsi miné la doctrine des transitions brusques entre les diverses périodes géologiques, et des créations successives qui s'y rattachent, après que, d’aeenrd avec lui, l’anglais Forben eut démontré l'influence considérable des modifications du soi et du climat sur les organismes, — les idées de Lamarck et de («eoffroy devaient forcément revenir en vogue malgré toute la répulsion qu’elles inspiraient aux naturalistes et aux hommes spéciaux. En effet, certaine condition étant admise |M»ur la formation du globe terrestre, cette condition devait nécessairement s’étendre à la formation du monde vivant qui le couvre, et la continuité constatée dans le premier phénomène impliquait la continuité dans l'accomplissement du second.

Toutes ces idées réapparurent donc, mais seulement une à une et comme à la dérobée, et Darwin a pu nous citer dans sa préface toute une série de noms des savants qui se sont depuis lors ralliés à son opinion. Parmi ces noms figurent ceux de quelques l/i&loift'vHtt anglais considérables, — circonstance qui a plas d'importance eu Angleterre qu’eu Allemagne.

Ainsi donc la croyance qu'il existe une dépendance intime, régulière, entre toutes les formes organiques et que ces formes procèdent lentement les unes des autres, était trop vivace pour être effacée jamais complètement; et ces idées travaillaient, bien qu'en silence, l’esprit de certains philosophes, jusqu'à ce que fut venu le jour de les formuler positivement eu les appuyant suides faits.

C'est ainsi qu’en 1837 le doyen IP. Herbert déclara, que les espèces végétales ne sont qu'un degré supérieur de variétés, et qu'il n'en est pas autrement des espèces animales.

Eu 1 S M parut en Angleterre le fameux livre «Vestiges of créations c'est-à-dire «Vestiges de la Création» ouvrage qui eut un grand nombre d'éditions. Son auteur anonyme pose l’existence de deux inllueuces modificatrices des êtres vivants: 1" les conditions extérieures de la vio , 2“ la force inhérente à l'organisme, force intime, spontanée, qui le pousse à son achèvement. l)e ces principes généraux fauteur déduit immédiatement que les espèces ne sauraient être des produits immuables. La lu 4 ”* édition de ce livre fut donnée en 1853.

Eu l'année 184ü, un savant belge considérable, un des vétérans de la géologie, d Omalius d H allô y dit dans un mémoire inséré au «Bulletin de l’académie royale de Bruxelles» que les nouvelles esi»èccs sc produisent par descendance plutôt quelles ne sont dues à une création spéciale, et il déclare avoir émis cette opinion dès 1831.

En 1852 — 1858, un Anglais d'un grand savoir, Herbert •

WH-

Spencer, après avoir comparé outre elles les deux doctrines, de la Crfation et du développement , conclut de diverses données d’expérience et de la gradation générale suivie dans la nature, que les espèces ont dû nécessairement se modifier, à savoir pur l'influence des changements survenus dans les milieux.

Mn 18é>2 Anodin, botaniste français distingué, disait qu'à son avis la nature a formé les eupiren de la même manière que nous produisons artificiellement les variétés.

En 1853 le comte Kaygerliny essaya d'expliquer l’apparition des nouvelles espèces par un miasme, qui à certains moments se propagerait à la surface de la terre et féconderait les germes d'où les espèces doivent sortir. Quelque absurde que soit en elle-même cette idée , c'est cependant une curieuse tentative |Hiur expliquer naturellement un fait.

Deux années plus tard, connue Darwin le raconte, en 1 H55, le très estimable Daden-Pouell , dans ses .«Kssays on tlie unity of Worlds» (Essais sur l'unité de l'Univers), a traité admirablement la «philosophie de la création», et il a très bien montré que l'introduction de nouvelles espèces dans la création, loin d'être un miracle, doit au contraire passer pour un phénomène régulier.

Kn 1859, deux savants anglais considérables, les professeurs Huxley et lloukir se prononçaient sur la question presqu'en même temps que Dancin , et sans beaucoup s’écarter de ses idées.

Huxley, anatomiste comparé, bien connu depuis l'apparition de son incomparable livre <J)c la place de l'homme daim la nature » (En allemand chez Vicweg 1863), démontrait dans une conférence faite à l’institut royal de Londres , que la croyance à des créations successives est en contradiction 1° avec les faits,

2° avec la bible,

3“ avec la loi d'analogie, générale dans la nature.

11 expliquait ensuite cumulent 1 hypothèse dans laquelle les espèces actuelles résultent de la modification d'autres espèces ayant précédemment existé, est la seule qui emprunte à la physiologie quelque élément de solidité.

Presque aussitôt après le livre de Darwin, paraissait l'admirable «Introduction à la Hore Tasuianique» d'un botaniste distingué, le docteur Ifooker. Il est démontré dans cet ouvrage que Ca/iparition des espèces végétales ne peut s’expliquer qu'avec la descendance et par la modification des espèces antérieures. //«»/. «• partage beaucoup des idées de Darwin ; par exemple il s'accorde avec lui à considérer la nature comme un champ de bataille, où dans un combat général et incessant pour l'existence le plus fort tue le plus faible, et où les variétés les plus capables île lutte et de vie finissent par se constituer en espèces. Les espèces elles-mêmes, suivant f/uulcr, n’arrivent à revêtir un type arrêté qu'à la longue, et seulement après la destruction complète des formes intermédiaires.

Mais nous reviendrons plus tard sur quelques-unes de ces particularités intéressantes. J/ooker fait donc dans la botanique la même révolution à peu prés que Darwin dans la zoologie; et la doctrine dite du proyris est, à ses yeux, la plus féconde de toutes celles que les écoles uUturulistes aient jamais agitée.

Mais outre l'idée générale, fondamentale de la théorie de Darwin , if est des accessoires importants de cette théorie, qui déjà longtemps à l'avance se produisent dans divers travaux isolés. En 1813, dans un mémoire lu devant la société royale de Londres, au sujet d'une femme blanche qui avait la peau marquée de taches sombres, un docteur Wells formula l'idée de la sélection naturelle , car il observa que la nature forme les races humaines de la même manière (pie le fermier amende les races d'animaux domestiques. Les hommes de couleur foncée, dit-il, résistent mieux aux miasmes que les hommes de couleur*

claire; les premiers ont donc pu se multiplier dans une proportion relativement plus forte sous les tropiques ou zone brû lautes, jusqu'à ce que la race noire ait Hui par exclure toutes les autres.

1. idée de la lutte, pour C c.riulvncc trouvait déjà eu 1820 un défenseur dans le célèbre botaniste français A. F. DeoandoUe, qui regardait tous les végétaux d'une contrée ou d'une localité comme engagés dans une sorte de lutte ou de concurrence permancnte et tirait de cette idée toutes les conséquences qui en découlent.

11 n'aurait fallu que généraliser ces aperçus et les étendre à tout le monde organique, comme Darwin a su le faire, pour arriver avant ce dernier et lui prendre sa place.

Je pourrais ici anticipant sur Histoire vous dire que le livre de Darwin a rallié les plus grands savants de l'Angleterre, I l'ai lace , Lgclt, Dirai etc., sans compter Jluxln / et llovkcr que nous avons déjà nommés. On s'imagine facilement quel bruit dut faire un tel livre. En 1 cttiU dans une réuuiou de naturalistes anglais, révoque d'üxford s'éleva contre la doctrine de Darwin, la dénonçant comme irréligieuse; mais il fut vertement relevé par la docte assistance *), qui se prononça toute entière en faveur de Darwin ou au moins j>our la liberté des recherches dans le sens où Darwin les a conduites. — Eu Allemagne, et en France, la nouvelle doctrine souleva d'abord une vive opposition qui ne lit ensuite que s'apaiser de jour eu jour; et maiuteuaut la plupart des savants allemands et français, particulièrement ceux de la jeune école , ou bien sont îles partisans déclarés de

*) Huxley lui (lit entre autreschoses -Si j’avais à choisir mes ancêtres entre un sinirc perfectible et un homme qui emploie son esprit à se moquer de la recherche du vrai , je préférerais le singe.» Voir G. Pennetier: lie la mutabilité des formes organiques, Puris lSljti

Darwin, ou au moins adhèrent à la théorie de la transmutation <|if il a relevée avec tant de succès. *) Le ) ni ncipiil argument t|iie de tous côtés au nom de l'empirisme on ait fait valoir contre Darwin se résume à ceci: 'fin sa théorie est mie hi/pothise dont la Justesse ne se //eut démontrer. Ses adversaires ont oublié que leur hypothèse, celle d'une création unique ou des créations successives, est encore bien plus injustifiable et quelle se trouve même complètement fausse, étant eu contradiction avec tous les faits, l’our Darwin c'est tout le contraire, et sa théorie explique une quantité de phénomènes avant lui réputés incompréhensibles. Ou a reconnu déjà par exemple, que lu fait d'une création uni- '/ ne. est une inq>ossibilité, vu que les animaux et les plantes parasites ne vivent qu’en dépouillant d'autres organismes et qu'un grand uoiubrc de [riantes ne profitent qu'à l'ouibre de certaines autres.

Au reste l’idée de Darwin est moins une hypothèse qu'une e.rplirntion ou une découverte. Mais je n’insiste [tus plus longtemps sur cette objection , car nous aurons lieu d'y revenir en faisant la critique de Darwin.

Avant d’en finir avec les éléments historiques de la question j’ai peut-être le droit, sans trop blesser la modestie, de me nommer moi-même au rang de ceux qui longtemps avant Darwin ont formulé le principe de la théorie de la transmutation. Car dans la première édition (1855) de mon livre «Force et matière», au chapitre de la «génération primitive», je présentais déjà en toute confiance la production de nouvelles espèces comme l’effet

*1 Le travail le plus i ni | h irtan t qui ait paru sur Darwin et sa doctrine est sans contredit le livre 1 1 Ho-cket: • Morphologie générale des organismes» lierlin ÎSBH, g vol. — , oit l'auteur développe suivant ses propres idées plusieurs points de 1a théorie, notamment la question de la première apparition des organismes Nous avons emprunté noua-mème diverses citations à ce livre

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cl’un procédé naturel de descendance et de transmutation; et rommc causes principales de cette transmutation j'indiquais, d'une part, l'influence des états variables de la surface terrestre, d’autre part une modification graduelle des germes. Connue à cette époque je n'étais naturellement pas à même de préciser en détail l'action de ces causes ou de ces iigents, non plus que de fixer les lois spéciales de cette transmutation, je me reiwsai suides recherches postérieures du soin de justifier mes vues tirées surtout d'aperçus généraux. Une éclatante justification m'a été donnée cinq ans après par l'apparition du livre de Darwin et la réadoption générale do la théorie de la transmutation.

Vous voyez, Messieurs, à tout ce qui précède, que la théorie de Darwin n’a pas surgi à l'improviste comme on pourrait le croire, mais que dans les trois grands pays où la science est surtout cultivée, en Angleterre, en France et eu Allemagne, principalement en Angleterre , les esprits étaient suffisamment préparés à l'accueillir. Tout esprit sérieux en effet avait reconnu que l'ancienne théorie est insoutenable, mais il fallait pouvoir mettre quelque chose à la place — et c'est ce qui manquait et qui nous a été fourni par

la Théorie de Darwin

qui fera aujourd'hui le sujet de ma conférence. Cette théorie est en elle-même excessivement simple, si simple que malgré la complexité de son ubjet . j'espère vous la rendre claire en peu do mots. La seule chose surprenante, c'est que lu nature avec des agents relativement si faibles et comme imperceptibles ait pu produire un si grand résultat, — et seulement par l'accumulation lente et graduelle do leurs actions durant l'immensité des périodes géologiques. Aussi cette théorie nous remet eu mémoire le dicton: Simplex veri sigillum — la simplicité est le sceau du vrai — . Presque toute-! les grandes découvertes, inventions ou vérités,

portent au front ce cachet île simplicité et de facile compréhensibilité, et le premier mouvement de ceux qui les apprennent est de s'étonner que la découverte n’ait pas été plus tôt faite, ou s'il s'agit d'une vérité, quelle n’ait pas été plus tôt reconnue.

Le titre seul du livre de Danrin contient déjà en quelque sorte toute la théorie in nuee, c’est-à-dire en germe; le voici:

'Production tien esjiices à la faveur de la sélection naturelle, on h la faveur île la conservation des races accoin/divs dans ta latte /tour f existence .» C’est à dessein que je n'ai pas suivi le traducteur de Danrin, le professeur /troua qui a exprimé le mot anglais «sélection» par le mot allemand «Züchtung» (amendation), mais que j’ai traduit littéralement par «Auswahl» (sélection); car ce dernier mot équivaut à l'anglais «sélection» et rond avec fidélité et précision la pensée de l'auteur, au lieu que le mot «Züchtung» éveille dans l'esprit plusieurs idées accessoires dont nous n’avons que faire ici. Dans la pensée de Darwin, la nature n'amende pas (züchtet nicht) comme l'homme peut faire, simplement elle élimine, elle sélige (wiihlt aus), mais sans parti ni dessein.

Toute la théorie à mou avis peut se diviser en quatre points principaux que Darwin lui-même lia pas, il est vrai, séparés aussi nettement, mais dont l’examen successif facilitera beaucoup l'intelligence de l’ensemble. Ce sont:

1" Le combat pour l'existence.

’J" La formation des variétés ou l'altération des individus.

3 ' La transmission héréditaire de ces altérations aux descendants.

4" La sélection par la nature de ceux de ces indiv idus modifiés qui se trouvent avoir une supériorité, sélection qui s'opère à la faveur du combat pour l’existence.

Ces quatre iiiHuenees étant réunies et agissant en concur-

rence, leur effet rjni est la truusformatiou continuelle des êtres de la nature, se produit comme spontanément.

Le premier et le plus important do ees éléments, celui que l'on peut considérer comme la base de lediiiee, est

le coinlnU iHHir F existence.

L'expérience montre que tous les individus, végétaux et animaux, sont doués d'une fécondité et d'un peuchuiit à lu reproduction beaucoup plus grands (pic no le comporteraient la quantité de nourriture dont ils ont l'usage, et l'étendue de la terre qui les reçoit. Et sans parler des espèces véritablement fécondes. — les poissons et les rote îles champs, par exemple , se multiplient au point que si tous leurs germes aboutissaient et trouvaient ensuite une nourriture suffisante, la mer eu serait bientôt comblée, et la terre en serait couverte eu peu d'années jusqu'à la hauteur d'une maison *j — sjuis parler de ces csjièces cela est vrai aussi de celles qui ne se multiplient que très lentement. Ainsi l'éléphant est un des animaux dont la propagation est la moins rapide. Sa femelle ne porte qu’à trente ans, et de 30 ans jusqu’à 00 elle ne met au monde que trois couples de petits. Cependant on a calculé que. si nul obstacle n’entravait la multiplication d'un seul couple pris comme point de départ, au bout de 500 ans il y aurait déjà 15 millions d’éléphants! I)c même une plante annuelle qui ne paierait que deux germes — ou u’eii connaît pas d’aussi peu fécondes, donnerait en vingt ans nu million de «jetons. L'homme «pti se multiplie très lentement, double cependant de nombre eu 25 ans, et si sa propagation n'était pas contrariée, au bout de quelques milliers d" auuées la terre ne lui suffirait déjà plus etc. . . .

*) Chus les jioissons une |>onte est souvent de mille rl meme de cent mille oeufs

Et ce n'est pus là un simple calcul mais bien un fait réel; nous avons en effet à notre portée des exemples intéressants d'espèces qui ont pu, ne rencontrant pas d’obstacles sérieux, se multiplier dans des proportions colossales. Ainsi les chevaux et les taureaux sauvages qui paissent en troupeaux innombrables dans les vastes plaines de l'Amérique du Sud, proviennent d'un petit nombre de couples amenés d'Kurope lors de la conquête espagnole. A. de Humboldt estime qu'il y a maintenant dans les seuls pampas de la IMata, environ trois millions de chevaux sauvages. En Australie, dans ce continent nouvellement découvert, les plantes et les animaux d'Europe apjiortés sur les vaisseaux, se sont en peu de temps multipliés à un tel |>nint qu'ils couvrent le pays d’où ils ont évincé les organismes indigènes. On trouve aux Indes orientales des plantes dont l'introduction date seulement de la découverte de l'Amérique, et qui s'étendent déjà du Cap Comorin à l'Ilimalayah!

Cette immense fécondité se trouve contrariée et limitée par plusieurs causes, ('est d'une part la concurrence qui s’engage entre les divers individus; c'est aussi la défectuosité des conditions eut é, i cures de la rie et enfin, provoqué par cette double condition, le conduit ou la lutte /sine t existence — lutte art ire on /Missive, suivant quelle est engagée avec d'autres êtres rivaux ou qu'elle est soutenue contre les forces brutales de la nature. harwin nous rappelle que la nature sème les germes d'une main prodigue, mais qu'une immense quantité de ces germes n’atteignent pas leur développement. Il en périt sans cesse des millions. L'alxindance et la sérénité frappent surtout nos regards, mais sous ces dehors s'agite une lutte incessante, dans laquelle sont déchaînées toutes les forces d'annéantissement et de destruction

Voici quelle description Datirin nous donne de ce combat pour l’existence: lorsque, dit-il. par une belle soins; d'été les

oiseaux tranquilles font retentir autour «le nous le bruit de leurs chants, lorsque la nature entière ne semble respirer que la paix et la sérénité, nous ne pensons pas que tout ce bonheur repose sur un vaste et perpétuel annéantissement delà vie; car les oiseaux se nourrissent d'insectes et de graines de plantes; nous oublions aussi que ces chanteurs dont nous recueillons les accents, ne sont «pie les rares survivants d'entre lem-s frères qui ont été sacrifiés aux oiseaux de proie et aux ennemis de tout genre qui dévastent les nids, ou qui ont succombé aux rigueurs des saisons, de lu dis«*tte, de la froidure etc. . . .

On comprend que dans ce combat général pour l’existence les individus, les espèces et les races qui ont le plus de chances de remporter la victoire, c'est-à-dire d’assurer leur conservation et celle de leurs descendance, sont celles qui se distinguent de leurs concurrents par quelque propriété, quelque avantage iln corps ou de l'esprit, l'es propriétés ou avantages peuvent être de mille sortes, comme la vigueur, la force, la grandeur ou la petitesse, la nature des moyens d’attaque et de défense, la couleur, la beauté, la rapidité, l’aptitude à supporter les privations, un meilleur vêtement, la ruse, l’habileté à se procurer la nourriture, l’intelligence ou lu prudence à éviter un danger qui menace etc. etc. Ce sont pour l’ensemble d’uue espèce une plus grande fécondité (quoique l'influence de la fécondité soit très restreinte): pour les plantes une plus parfaite appropriation au sol ou une force de résistance [dus grande contre les influences extérieures défavorables. Si par exemple on tient rasé très court un gazon mêlé «Vautres [liantes, ne résisteront à cette action continuelle que les [dus vivaces ou celles qui répondent le mieux à la nature du sid, et ainsi elles auront remporté la victoire sur leurs plus faibles rivales. On a vu dans des expériences de ce genre neuf espèces sur 20 disparaître. Ou si l’on sème diverses espèces «le froment mêlées, «pie l'on récolte, (pie l’on ensemence avec la

- ' Dig'itizëd byCoogle

graille recueillie et que l'on continue un certain temps sans intraduire de nouvelle semence, il ne reste bientôt plus qu'un petit nombre d'entre les espèces primitivement mêlées, et celles-là sont comme on se l’irfiagine, les plus vivaces, les plus fécondes et celles dont la nature répond le mieux à l'état du sol. Sur le bord d'un désert, deux [liantes disputent laquelle des deux endurera le mieux la sécheresse; et pendant un temps de disette, l'animal le mieux en état de la supporter vaincra ses concurrents. Un gui engage la concurrence avec ses voisins par la douceur ou les autres qualités spéciales de ses fruits que les oiseaux consomment et dont' ils dispersent la semence plus vite ou en plus grande quantité que celle d’une espèce voisine. Certaines variétés de moutons de montagne s'éteignent au milieu d'autres variétés «pii s'adaptent mieux nu genre et aux conditions de la vie, et l’on observe le même fait |>our la sangsue médicinale. Grftee à la conformation de ses pattes le coléoptère d'eau plonge coin modément, ce qui lui assure un avantage jiour la chasse et dans la fuite sur les êtres de même genre que lui. Dans des conditions identiques à tous autres égards, certains animaux sont favorisés par leur couleur; comme la perdrix blanche où l’ours blanc qui habitent les régions polaires toujours couvertes de glace et de neige; comme les insectes verts (pii vivent sur les feuilles etc.; d’autres le sont par une fourrure plus chaude dont ils se couvrent à l’approche de l’hiver; d'autres par leur rapidité ou leur vigueur dans la fuite ou le combat. Dans cet ordre de faits on cite des exemples curieux, comme celui de la disparition à peu près complète en Angleterre du rat noir anglais sous la dent du rat <jri.i de Hanovre, qui avait passé la Manche sur les vaisseaux de Guillaume d'Ornnge; à San- Francisco en Californie on ne trouvait autrefois que le rat Itlanv, mais il a été détruit par l'espèce noire introduite avec les flottes européennes, et en peu de temps cette dernière espèce se multiplia au point qu’un

cliat se payait ôu dollars. — Aux Ktats Unis une espèce d'hiron delle a supplanté une autre espèce, et en Angleterre la propagation rapide des grives de gui a eu |Ktur oflèt. la disparition des grives chanteuses. — la* principe de la compétition des races s'applique aussi très largement à l’homme, et le fait historique de la rapide extinction des races sauvages de l'Amérique et de l'Australie, refoulées devant l'immigration européenne, est une conséquence de ce principe.

La concurrence n’atteint d’ailleurs son maximum d'intensité qu’entre les espèces qui ont entre elles le plu* J affinité* , parce que ces es|H>ees sont amenées sur un champ commun de conquêtes, au lien quelle va s’apaisant à mesure que les espèces diffèrent davantage et finit même par cesser tout à fait. l’Ius une forme est ancienne, plus elle a vécu, moins elle est vigoureuse et moins elle se trouve en état de résistera ses rivales plus jeunes et plus fortes, qui se sont approprié par la lutte les formes répondant le mieux aux changements survenus dans les conditions de la vie. Toute forme qui a été une fois vaincue ou évincée ne peut donc jamais reparaître, attendu quelle n’est pins à même de soutenir la concurrence. Dans P Australie ou Nouvelle //<>/— lamie nous trouvons reproduit d’une manière frappante tout cet ordre de faits. Cette partie du monde placée géographiquement à l'écart et mise ainsi à l’abri de toute concurrence, a conservé sa faune et sa flore, e’esWi-dire ses animaux et ses plantes, attardés à un degré géologique devenu depuis longtemps fossile chez nous. I,e type le plus élevé de sa faune est le type relativement inférieur des uiiiiaau.r à bourse qui vivaient en Kuro]M‘ à f époque dite sccnnilaire, et qui y ont été depuis longtemps évincés par des espèces plus vigoureuses et plus hautement spécialisées. Kn Australie, sur un terrain borné et uniforme, ces animaux ne rencontrant pus île concurrents dangereux ont pu rester jusqu'à notre é|>oque le type dominant. Mais depuis l’occupation de la

Nouvelle Hollande par les Anglais, sa condition arriérée est devenue singulièrement funeste à tout ee monde organique indigène, qui ne s’est pas trouvé à même de soutenir la concurrence avec les organismes introduits par la colonisation. Depuis l'émigration anglaise, ce vieux inonde de plantes, d’animaux et d’hommes s’efface avec une entraînante rapidité devant la compétition et sous la pression des espèces venues d’Europe. Mais le contraire n'a jamais eu lieu, c’est-à-dire qu’on n'a jamais entendu dire, que des produits australiens aient librement pris un pied solide en Europe.

Si la multiplication d'un grand nombre d’animaux est tenue en échec par les animaux de proie, ceux-ci de leur côté sont très positivement arrêtés par le manque de pâture. La condition de nourriture en somme marque toujours l’extrême limite que la reproduction d'une espèce peut atteindre. L’action du climat, les accidents do froidure et de sécheresse viennent d’ailleurs s'ajouter, quoique dans une mesure restreinte, à l'insuffisance des aliments. Pendant le rigoureux hiver de 1854 à 1855. dans les chasses de Dctricin, le cinquième des oiseaux périt par la gelée; il va sans dire que les plus forts, les mieux emplumés et les mieux acclimatés survécurent, de même que dans un temps de disette il n’y a suivant la règle de Darwin que les individus les plus vigou reux, les plus rusés et les plus hardis qui réussissent à se nourrir. On comprend que la lutte contre les influences hostiles de la nature, particulièrement contre le froid , s’exaspère d'autant plus qu’on monte plus haut vers le Nord, cependant elle cesse à un certain point où les forces naturelles trop intenses demeurent souveraines. D'ailleurs, l’action du climat sur une espèce est surtout indirecte, ne s'exerce qu'à la faveur de la concurrence offerte par d'autres espèces. Ainsi nous avons dans nos jardins une multitude de plantes qui supportent bien le climat, mais

qui, abandonnées à elles-mêmes, hors des jardins, loin de la pro-

tort ion rie l’homme, ne soutiennent pas la lutte avec des rivales, ni ne résistent aux injures des animaux. La venue <lu sapin d’Ecosse est influencée en Angleterre par la présence des boeufs qui le tondent à l’état de jeune plant; pour profiter en Angleterre le sapin doit donc être protégé. Dans d'autres contrées la réussite île ce même végétal est subordonnée à la présence de certains insectes qui lui nuisent. — - On a remarqué qu’au Paraguay les taureaux, les chevaux, les chiens ne passent pas à l'état sauvage comme cela se produit généralement dans le reste de l’Amérique du Sud; cette singularité tient à l'existence d'un insecte ailé qui pullule dans la contrée et tue les petits nouveauxnés de ces animaux en déposant ses oeufs dans leur nombril. Si quelque espèce d’oiseau insectivore se propageait au Paraguay, la quantité de ces dangereux insectes en serait amoindrie: mais le nombre des chevaux et des boeufs sauvages s'accroîtrait d'autant, et cette dernière circonstance exercerait une action profonde sur le règne végétal auquel ces animaux empruntent leur nourriture. Or ces changements dans la flore du pays réagiraient a leur tour sur la condition des oiseaux, et ce serait là le point de départ de toute une série de modifications s’appelant et s’équilibrant les unes les autres.

Cet exemple montre quel jeu spécial de rapports compliqués peut exciter et excite en effet dans la nature le combat pour l’existence; il fait voir en outre comme tout s’y tient dans la plus intime et parfois aussi la plus large réciprocité. Darwin a mis en oeuvre une grande pénétration pour rechercher et exposer ces rapports, et les résultats auxquels il arrive sont admirables. Entre autres choses, il explique comment une multitude de plantes ne doivent leur fécondation qu'aux fréquentes visites d'insectes (arbeillos, bourdons, mites) qui portent le pollen d une fleur à l'autre; car si l'on retient artificiellement ces insectes, les plantes restent infécondes. Mais le nombre des bnuidons dépend de la

quantité dos ruts ilf r/iawjHi, car cos derniers recherchent et détruisent les nids de bourdons. Le nombre des rats de champs dépend lui-même de celui des chats, hiboux, chouettes et qui leur font la chasse: de telle façon qu’en somme la présence d'un carnassier dans un lieu donné a son influence sur la propagation de certaines plantes. Les intermittentes apparitions dans nos sapinières d’une esi>èce de chenille, la Nonne, nous fournissent un autre exemple analogue. Partout où cette chenille se trouve, le nombre des Ichneumons grossit aussitôt dans une proportion extraordinaire, car l’Ichneuinon dépose ses oeufs dans le corps de la chenille qui en meurt. Mais une fois la forêt dévastée, la Nonne périt faute de nourriture; sa disparition entraîne celle des ichneumons, et l'équilibre primitif se trouve rétabli.

Lutin nous citerons un troisième exemple tiré de l’ile de K" Hélène. Cette île était au 10 siècle couverte d’une épaisse forêt: mais les Européens y introduisirent des chcrres et des jtove* qui broutèrent les jeunes pousses si bien qu’au bout de deux siècles le sol se trouva dépouillé. De grands changements dans la faune du pays s’en suivirent naturellement; et l’on trouve encore dans le sol les restes de mollusques terrestres , espèce éteinte aujourd'hui, qui existait autrefois et ne se rencontrait (pie dans cette île.

Ces exemples suffisent; ils démontrent que chaque organisme dans sa structure et ses caractères particuliers tient par des lieux intimes, mais souvent cachés, aux autres êtres organiques qui lui disputent la nourriture, l’abri etc. — Et cela se voit aussi clairement, dit Daririn, aux dents et aux ongles du tigre, qu'aux griffes et aux pattes de l’insecte parasite attaché à son poil.

Afin de consoler ceux, qui contemplent en hommes plutôt qu’en savants ce cruel et horrible combat pour l'existence, Darwin a soin d'ajouter: qu’une telle guerre n’est pas sans relâche, qu'aucune terreur n’est le |mrtage des victimes, que la mort est

prompte, et qu'enfin c'est le plus fort, le plus sain, le plus habile qui remporte ordinairement la victoire.

Le professeur Hatckel observe d'ailleurs non sans raison, dans son livre mentionné plus haut, (pie Darwin a quelquefois cité des exemples impropres à côté d'exemples légitimement choisis. Le combat pour l'existence se borne, suivant Hatckel, à la rivalité des divers organismes, qui se disputent les satisfactions aux nécessités communes de leur existence. Quant à la lutte contre les exigences, même de la vie, elle n'a pas pour résultat d exclure les êtres, mais seulement de les plier à ces exigences. Nous avons fait nous-mème. au début de cet exposé, une semblable division, en distinguant dans le combat pour l'existence la lutte active et la lutte passive.

C'est là , Messieurs , tout ce que j'avais à vous dire sur le combat pour l’existence, combat qui, vous le savez, se livre aussi dans la vie et le monde moral, souvent même avec plus de violence que dans la nature. Cette seule donnée ne suffirait cependant pas à expliquer dans les idées de Darwin le développement du monde organique, si trois autres éléments ne venaient s’y joindre; nous les avons déjà indiqués, ce sont: l'altération des individus ou l’apparition des variétés; la transmission héréditaire de ces altérations aux descendants; et enfin le procédé continuel de sélection exercé par la nature en faveur des formes auxquelles sont échus les changements les plus avantageux. Je vais essayer de traiter très brièvement ces trois points.

La formation des variétés

repose sur ce principe d'expérience formulé par Darwin, que tous les êtres organisés ont une tendance à se modifier entre certaines limites et dans des sens divers, c'est-à-dire à s'écarter du type des êtres qui les ont produits, par quelque particularité soit dans la figure, la couleur, le vêtement, la grandeur, la force, lu

conformation de certaines parties ou certains organes etc. Les rejetons ne ressemblent jamais complètement à leurs auteurs, de telle sorte que malgré la multitude innombrable des êtres on 11'en pourrait trouver deux absolument semblables, pas plus qu'on ne trouve sur un arbre deux feuilles pareilles. Il existe toujours une différence ou un écart, si faible qu'il soit; la mutabilité dans de certaines limites est donc une loi générale qui s'applique à tous les êtres. L'observation même très générale des phénomènes et des accidents auxquels donne lieu le procédé de la descendance, mène à cette loi inévitable. A ne juger que superficiellement on pourrait croire au premier abord que deux cas seulement peuvent se présenter, et que la vérité est dans l’une de ces deux formules: Tout être produit un être pareil h lui-même, ou bien: Tout être produit un être différent delni-même. L’ignorant où le non-savant dira sans plus réfléchir: «La première formule est seule et peut être seule exacte; une fève mise en terre produit une fève, un chien n'engendre qu'un chien, les rejetons d'un couple humain sont des hommes aussi bien que leurs parents!» Mais si l'on regarde de plus près, on reconnaît qu'en réalité ni l’une ni l'autre de ces deux formules n’est exacte, et que l'hérédité n’est pas plus parfaite qu elle n’est livrée à un caprice. Si l’hérédité était parfaite, à toutes les époques, dans toutes les circonstances, le monde des êtres organiques se fut conservé le même — ce qui n'est assurément pas le cas dans la nature, puisqu'en suivant le cours des âges géologiques nous constatons la mutabilité des êtres et les grands changements qu'ils ont subis. Mais l'hérédité n’est pas non plus capricieuse, attendu que des variations désordonnées eussent nécessairement égaré les formes organiques dans d’irrémédiables écarts — ce qui encore n’est pas le cas. La véritable formule est donc celle-ci: «Tout être produit un être semblable à lui-même.» D'après ce principe tout individu ressemble à ses parents dans leurs traits essentiels, mais jamais en

tout: de petites dissemblances restent toujours, quoique souvent presque imperceptibles. Et l’écart est d'autant plus grand que la descendance a lieu par un circuit plus long. Ainsi les plantes et les arbres venus par boutures ressemblent davantage à la plante mère que les végétaux issus d’une graine, et les arbres fruitiers anoblis ne. peuvent se reproduire que par bouture, attendu qu’une plante semée tend toujours à revenir à l’état sauvage. 1 tailleurs, les différences entre rejetons et parents sont souvent si insignifiantes quelles échappent à l'homme ignorant ou a l’oeil qui n est pas exercé. Dans un troupeau de moutons, dont toutes les pièces semblent pareilles, le berger reconnaît facilement chaque bête à quelque signe particulier, et dans une bande d’oiseaux chaque couple n’a pas de peine à se retrouver.

Cette tendance qu’ont les organismes à se modifier, a pour effet bien connu et généralement incontesté la production des variétés, accident qui, vous le savez, joue un si grand râle dans l’amendation artificielle île nos animaux domestiques et de nos vergers et dans la culture des fleurs; soit que l’on s'efforce de produire une variété par le croisement ; soit que l'on cherche à la fixer, une fois découverte, en l’amendant elle-même.

Ce fait, suivant Darwin, est à proprement parler le point de départ de l’apparition de nouvelles espèces-, celles-ci résultant de la concentration sur un seul type des propriétés de divers individus, par voie <!' hérédité, dans une longue suite de nombreuses générations. Les variétés ne sont donc, dans l’idée de Darwin, que des espèces qui surfissent ou qui commencent : et les espèces elles-mêmes ne sont, que des variétés distinctement exprimées et devenues permanentes.

Mais il n’en advient pas nécessairement toujours ainsi : et très souvent, peut-être même dans la plupart des cas, les mêmes modifications sp reproduisent uniformément dans le cours des années, tant par le croisement que par le mélange constant des

mêmes individus. C’est et* qui arrive dans les lieux où les conditions extérieures de la vie, le diluât, le sol, la nourriture, l’air, la distribution île la terre Tenue et des eaux etc. ou bien ne varient pas du tout, ou du moins ne sont pas essentiellement modifiés. Le contraire a lieu lorsque des changements dans ces conditions permettent à la «sélection naturelle» d'apparaître et d’exercer sa force dans le «combat pour l’existence.» L’Egypte, cette antique contrée merveilleuse où les partisans de l'immutabilité des espèces ont cru trouver un argument irréfutable pour leur cause, attendu que d’après certaines données expérimentales, les plantes, les animaux et les hommes de ce pays n'auraient subi durant des milliers d'années aucun changement notable, l’Egypte nous offre un intéressant exemple du premier de ces deux cas. Quoiqu’il ne soit pas établi que les données auxquelles nous avons fait allusion soient tout-à-fait exactes, admettons un instant qu’elles le soient; l’argument n'en acquiert pas plus de force, attendu (pie l’Egypte, enceinte de toute part et se trouvant dans des conditions géographiques spéciales, n’a subi depuis des milliers d’années aucune variation, qui vaille la peine, ni dans sou climat ni dans ses autres conditions particulières; et ainsi les êtres organiques n’ont pu y recevoir l'impulsion qui eût déterminé leurs changements.

Le résultat est tout autre dans les lieux, où à la faveur des circonstances extérieures variables, à la faveur des migrations, des variations climatériques etc. le principe de sélection naturelle trouve l’occasion d’intervenir dans toute sa force.

Cette tendance qu’ont les organismes à varier, à Tonner des variétés . est un fait trop connu et trop généralement admis |>oifr que los adversaires les plus déclarés de Darwin aient osé le nier; mais afin d’en atténuer la portée, ils prétendent que cette tendance n intéresse jamais que les traits e.ctfrieum et non essentiels de l’individu, comme la couleur, la |/feau, les dimensions etc.,

et quelle ne va jamais jusqu a menacer le “fond même de l'organisation. Devant cette prétention , Darwin réplique simplement, qu’une telle assertion est fausse, et il s'offre à établir par mille exemples, que les parties essentielles elles-mêmes vicient. Les adversaires de la mutabilité se meuvent, selon lui, dan? un cercle vicieux. Ils disent en effet que les organes importants ue varieut pas, et si on leur montre un organe important qui varie, ils nient aussitôt son importance. Darwin, lui, s'appuie sur ce principe que la distinction entre espèce et variété , distinction de laquelle toute la question dépend, est scientifiquement impossible. Les divergences qui se produisent chez les naturalistes sur les deux conceptions <f espèce et de variété, sont en effet considérables et pour ainsi dire infinies; il n'existe pas de ces deux idées une seule définition acceptable, do sorte que c'est précisément au sujet de ces définitions innombrables qu’on se livre à une discussion sans fin. La fécondité, considérée jusqu'à ce jour comme le critérium de la définition de l'espèce, a laissé les observateurs dans le plus complet embarras.

Il ne se passe pas une année que les savants ue créent une quantité de nouvelles espèces, et chacun d'eux les distingue à sa façon. Ainsi Darwin raconte que le botaniste anglais Watson a compté 182 plantes anglaises, qui, bien que généralement classées au rang des variétés, ont déjà été érigées en espèces par divers botanistes. Tel savant range dans une seule et même classe 251 espèces, tel autre n'en met que 112 — ce qui ne laisse pas moins de 139 formes douteuses'.! llooket dit à ce sujet: «Les botanistes comptent actuellement de 8000 à 15000 espèces différentes de plantes, l’idée d'espèce est donc tout-à-fait indéterminée, et c'est seulement paix* que le champ de notre expérience est trop resserré dans le temps, ipie uous ne pouvons constater directement la transmutation des es|>èces.» — Et il en est ainsi du monde des animaux, où une multitude de types sont

continuellement pris tantôt comme variétés, tantôt comme espèces. Le professeur de zoologie Oiebel , adversaire de la doctrine de l’espèce, démontre très bien l'inconsistance de l’idée même de l’espèce, en observant qu’on fait valoir, jmur distinguer des e8|>èces d’animaux . des différences Iteaucoup moindres que celles qui existent entre les diverses races humaines. Jfœck-el remarque que par t ' amendation artificielle on obtinent chez les animaux et les plantes domestiques des variations souvent plus importantes que les différences naturelles , jugées suffisantes par les naturalistes, pour servir de base il des espèces ou même à des genres!! Le professeur lironn, le traducteur de Darwin, dit aussi: «L’idée d’es|>èce n’a aucune consistance et ne nous a pas été suggérée par la nature des choses.» 11 est ainsi bien naturel qu’un classificateur ait d'autant plus de peine à distinguer les es|H‘cns, que ses connaissances sont [dus étendues, attendu

qu’il connaît alors un plus grand nombre de variétés et de formes \

intermédiaires. A mesure donc que la science va s’élargissant, l'idée d'espèce perd de sa solidité, ce qui prouve bien que cette idée n’a rien de réel, rien qui réponde n la nature, mais n’est qu’une simple abstraction de l'esprit humain; car c’est le contraire qui devrait avoir lieu. *)

l-es rari&cs n'ont que peu de prix aux yeux du classificateur de l'ancienne école; elles lui sont souvent désagréables et l'embarrassent. car elles ne se prêtent pas à un arrangement systématique. Mais au contraire pour Darwin et les naturalistes de son école ces différences individuelles sont de la plus haute importance. parce quelles marquent le point de dé] mit, et donnent

*i Sur l'idée d'e*]»ère et ee qui s’y rattache, notamment sur la questiou de savoir si les espèces existent dans la nature ou si elles ne sont que le résultat de classifications arlilicielle», consulter l'Essai de l'auteur: »M. le professeur Agassi* et les matérialistes» dans •Science et Nature, essais de l’hilusophie et de Science naturelle.» Paris lHtit».

hi preuve (lé la formation de nouvelles espèces. Depuis Daricin les procédés de classifica tion ont donc été complètement changés, et l’on relève maintenant avec soin les variétés ipie l'on négligeait autrefois comme d'inntiles et gênantes infractions à la règle. Lyell raconte à ce sujet dans sou «Antiquité du genre humain », qu’un grand marchand de coquilles de Londres, très versé dans les sciences naturelles, lui disait il y a trente ans, qu’il lie redoutait rieu tant, pour déprécier ses collections, que l'apparition d'une lionne monographie de quelques grands genres de mollusques; car toute espèce qui aurait été reléguée au rang de simple variété, ne trouverait dès lors plus d’acheteurs.

«Par bonheur, depuis ce temps, ajoute Lyell , on a fait en Angleterre un si grand pas vers l'appréciation de l’objet et du but véritables de la science, que les échantillons de transition entre des formes séparées ordinairement par de grandes lacunes sont recherchés avec passion et se paient souvent mieux que les formes typiques ou normales.» •

Il ne faudrait pas ce]iendant de tout ce qui précède conclure que dans la pensée de Danctti chaque variété puisse devenir une espèce, même avec un concours de circonstances favorables; attendu qu’un grand nombre de variétés se perdent à la suite de croisements ou s’éteignent par l'action de la sélection naturelle. — Hæ.ckel pense d'ailleurs que toutes les espèces ne sont pas également aptes à se modifier; les nues sont très variables, tandis que d’autres sont constantes, et que d’autres enfin ne sont modifiables que dans une certaine mesure; et ces différences dépendent, selon lui, des conditions extérieures de la vie, de la plus ou moins grande diffusion de l'espèce et d’autres causes semblables. Aux yeux de ce savant C espèce humaine est incontestablement celle qui possède la plus haute puissance d’adaptation.

C’est là, messieurs, tout ce que j’avais à vous dire, sur la

tendance qu’ont les organismes à varier; mais clans la doctrine de Darwin cette influence resterait sans valeur, si cdle ne recevait le concours de la transmission ou hérédité (atavismus, liéréditas). Toutes les qualités distinctives des espèces tendent à se transmettre, c’est-à-dire à passer dans les descendants; cette règle repose sur des faits sans nombre. Nous savons tous que l'hérédité se montre très tenace, non pas seulement pour les maladies et autres particularités diverses, mais encore pour les vices de conformation et les monstruosités qui se prêtent le moins à l’idée de genre, comme le manque on le surcroît des doigts ou des ongles, l'albinisme, la peau rugueuse, les mutilations accidentelles etc.; nous savons, qu’en dehors des propriétés satires les propriétés acquises , soit à dessein, soit fortuitement pendant la vie, se transmettent également; que les qualités sfti rituel les, comme les tendances, les penchants, les habitudes, le caractère, les talents etc., tombent dans le domaine de l’hérédité aussi bien que les propriétés corporelles ; nous connaissons enfin les cas fréquents et atavisme, où plusieurs générations sont franchies et la transmission ne s'exerce que sur des arrière-descendants ou des collatéraux.

la; principe de la transmission héréditaire était reconnu longtemps avant Darwin , mais on ne l’avait pas assez compris pour eu mesurer toute la portée philosophique. On ne relevait guère les cas isolés que pour leur curiosité, au lieu qu’aujourd'hni nous les considérons à hou droit comme dos documents pour servir à l'histoire du développement du monde organique et de l'humanité. Kn médecine seulement le fait si grave de l’hérédité des maladies avait depuis longtemps fixé l'attention. Les médecins savaient que le plus grand nombre des maladies chroniques peuvent devenir héréditaires, et de plus quelles ne se manifestent souvent qu’à uni' époque déterminée de la vie, après être restées latentes dans l'organisme, comme on l’observe pour lq tuber-

culose qui apparaît avec l'adolescence. Les médecins connaissaient déjà aussi le fait, si important pour la physiologie et la psychologie, de la transmission des maladies gagnées pendant la vie, et ils étaient assez familiarisés avec le phénomène surprenant de T atavisme, par lequel des enfants se rapprochent parleurs penchants, leurs habitudes, leur caractère, leurs disjrositions maladives et autres qualité» corporelles de leurs grands parents, de leurs aïeux on d'ancêtres collatéraux. *) Il y a 10 ou 15 uns, un homme qui a contribué pour une grande part aux progrès de la médecine moderne, le professeur Virchow, émit en présence de ces faits l’opinion que le corps du père et celui de la mère communiquent à la substance du germe et par suite aux êtres qui en doivent provenir, certain mouvement matériel d'une nature déterminée — mouvement qui ne cesse qu’avec la mort.**) Et Virchow prévit dès lors avec une grande sûreté de jugement quelle importance cette question devait prendre, et il la désigna comme devant servir un jour de point de départ à une saine philosophie de la nature. Cette idée était parfaitement juste-, eu effet, par le moyen de l’hérédité on arrive à expliquer naturellement, et sans les torturer, une multitude de phénomènes, aussi bien dans la vie corporelle et spirituelle des individus que dans l'existence des peuples-, et ces phénomènes sont de ceux que l’on ne pouvait comprendre autrefois, à moins d'avoir recours à une puissance extranaturelle ou d’attribuer aux êtres une pré

*) Le mot atavisme, du latin «atavus» (ancêtre), désigne en général l'effort pour revenir à un type antérieur de plus d’un degré.

•*) Le professeur Hacktl dans sa -Morphologie générale des organismes- (tome 2, page 147) s’est récemment prononcé dans le même sens: *L évolution complète de l’individu est un enchaînement continu de mouvements moléculaires du plasma actif, qui grâce à sa ténuité iuliuie se retrouve dans l'oeuf et la semence avec sa structure moléculaire et sa constitution atomique, pour expliquer les phénomènes infiniment variés et complexes d'hérédité »

disposition inexplicable. Tout ce qu'est l'homme, parvenu au point élevé où il se trouve, et tout ce qu'il possède, a été conquis au prix «l’un lent et pénible travail, poursuivi durant l'immensité des âges, sur une suite de nombreuses générations, grâce à cette vertu héréditaire des qualités et des dispositions acquises; mais ce n'est aucunement un don den haut , un présent immérité et inconscient, comme se croient obligés de l’admettre ceux qui n’ont pas l'intelligence de ce mécanisme intime de la nature. Les observations réunies jus«ju'à ce jour semblent nous autoriser à dire que les dispositions de V esprit, tendances, penchants, instincts, talents ou qualités, (acquises pendant la vie autant que natives), tombent plutôt encore sous le «amp de la loi d'hérédité, que les dispositions corporelles ; et leur transmission continue d'une génération à la génération survanter a dû être une des raisons principales du progrès moral et intellectuel de l'humanité.

Mais nous ne saurions , sans perdre «le vue le but que nous nous sommes proposé, insister davantage sur ce sujet aussi grave qu’intéressant. Je me permets donc de renvoyer ceux d'entre vous, qui désireraient de plus amples détails, soit au chapitre «Hérédités physiologiques» démon livre «Science et Nature», où ils trouveront groupés les exemples les plus frappants d'hérédité, morale et physique; soit encore aux «lettres généanomiques» de Levin Schiickiny , où l’auteur montre, entre autres choses, comment dans maintes familles (dont le caractère particulier n'était pas trop effacé par riufluence des croisements) certaines aptitudes mécaniques ou artistiques ont été transmises et sont restées comine l’héritage commun de plusieurs générations.

Quant à Darwin, il se montre moins frappé de l’importance du principe de l'hérédité eu lui-mêine, que du complément que sa théorie y peut trouver. Darwin dit donc: «S'il est une fois démontré que les altérations, même les plus insolites et les plus incompatibles avec l’idée de genre , comme le manque ou le sur-

croît (les doigts ou des ongles, l'albinisme, la peau rugueuse etc., se transmettent avec une certaine persistance. — à combien plus forte raison doit-il en être ainsi des variations habituelle ». auxquelles s'applique d'une manière évidente la règle d'hérédité qui embrasse tous les caractères individuels.» Darwin avoue cependant, que les lois propres de f hérédité sont entièrement inconnues, et qu'il reste encore bon nombre d'énigmes dont l'explication dé pend des recherches à venir. *j

Nous arrivons au dernier élément, le plus important de lu théorie de Darwin , celui qui en représente comme le sommetlumineux; c'est

La sélection naturelle , «naturel sélection», (pie Jironu appelle aussi l amendai ion naturelle.

Lu sélection n’agit qu'autant que les variations, dont nous avons parlé et qui sont héréditaires, revêtent chez 1 individu cer-

*) Sur ces lois de l'hérédité laissées dans le doute par harui » le professeur Hitckei s'est cependant prononcé ainsi :

1 I.a transmission est d'autant plus intense (pie le fragment détaché est plus considératde: elle est donc plus complète dans la reproduction par bouture ou marcotte que dans la reproduction par voie de semence.

g Chaque organisme lègue à ses descendants, outre les propriétés qui lui ont été Irantmii te», une partie de relies qu’il a arqnium durant sa rie: de sorte qu’il y a une transmission connrratriee et une transmission progretrive.

3" Le changement de génération n’est 'qu’un cas de atarvone ou de retour , d'un ordre très iutense.

4 ■ Lu général, les rejetons mâles ressemblent plus au père, les rejetons femelles il la mère.

f>« Certaines mutilations accidentelles (comme la perte des cornes, de la queue etr I deviennent aussi ]iarfois héréditaires

(»'• Les caractères acquis sont d’une transmission d’autant plus facile et pins persistante . que la modification a été exercée plus longtemps et sur au plus grand nombre de générations, comme cela se produit dans la culture des fruits, l'amemlation des fleurs etc.

7" Il y a aussi une loi de transmission entre les âges correspondants de la vie, c'est-à-dire une transmission .corrélative nu temps». — accident remarquable qui se produit surtout dans les maladies

tain? signification dans le combat pour l'existence. Or ces altérations individuelles présentent nécessairement un des trois caractères suivants: ou bien elles sont utile» an type engagé dans la lutte, ou bieu elles lui sont nuisible», ou enfin elles lui sont indifférentes. Dans le dernier cas leur signifiait ion est nulle, et il importe peu quelles soient maintenues ou qu’elles se perdent. Si elles sont nuisible», c'est la même chose, car la seule alternative est. alors ou la destruction de l'individu ou la disparition de la propriété qui lui serait funeste. Mais le résultat change quand la variation se trouve être utile à l'individu; elle lui assure aussitôt un avantage déterminé sur ses frères et rivaux dans le combat pour l'existence, autrement dit, des chances plus grandes de conservation; tous avantages dont bénéficieront ses descendants, car cette nouvelle propriété sera transmise et jreu à peu développée durant la suite îles années et suivant le cours des générations. Toutes les phases du combat pour l'existence, tel que nous l'avons dépeint, trahissent comme autant d'efforts de l'individu pour dégager, pour attirer à lui, |>our perfectionner quelqne qualité utile, et la fixer ensuite, pou à peu, par l’hérédité. On comprend qu’une seule réussite de ce genre ne suffit pas, pour donner Heu à l'apparition d'une nouvelle espèce, et qu'il en faut une succession innombrable, dont les effets s'accumulent par degrés, durant de longues années et suivant de nombreuses générations. On comprend surtout l’importance de cette dernière condition. Plus de cent, plus de mille, plus de dix mille générations dans certains cas peuvent s’être épuisées à cette tâche. — Et loin de voir là un côté défectueux de la théorie, il faut au contraire y reconnaître la marque de son excellence, attendu que le temps est sans contredit l’élément qui fait le moins défaut dans l'histoire de notre terre et de ses formations. Le vertige s'empare de nous à la seule considération des nombres prodigieux d'années que représentent, d’après les calculs de la

science, les diverses formations géologiques. En présence de ces durées, notre existence apparaît à peine comme un instant.

Vous voyez. Messieurs, que Darwin suit la voie dans laquelle avant lui LgeU et ses successeurs ont avec un si grand succès poussé la géologie. Cette voie est d'ailleurs frayée chaque jour plus avant, et nous arrivons par elle à nous rendre compte des oeuvres gigantesques dont la nature nous livre l'étonnant spectacle, sans avoir à recourir qu’à des causes ou des forces faibles en elle-même ou de |ieu d'importance apparente, et qui n’ont amené d’aussi considérables résultats, que par l'accumulation lente et prolongée de leurs actions.

La «élection naturelle est donc, pour ainsi dire, la clef

de voiîte de toute la théorie. Mais pour en apprécier le sens

exact, il importe de savoir par quel enchaînement de faits

Darwin lui-même a été conduit it en concevoir l’idée. Il v a été

amené par l’étude de V amendât ion artificielle des animaux et de« plante» domestique», science qui; vous le savez, s'est élevée peu à peu à des résultats surprenants, surtout en Angleterre, dans la patrie de Darwin où elle présente un degré de perfection qu’elle n’a encore atteint nulle part. Là bas de grands fermiers, des propriétaires fonciers, des jardiniers, de riches amateurs s'occupent avec prédilection, depuis longtemps, de tout ce qui touche à cette question, et Darwin lui-même atiu d’acquérir les notious les plus exactes, a fait pont' son compte un grand nombre d'expériences. Ainsi, avec une énergie toute anglaise, il se fit admettre dans deux cercles institués à Londres pour la culture des pigeons, afin d’y constater, par ses yeux, que les innombrables variétés de colombes que l'on connaît aujourd'hui, descendent toutes de la colombe saurage de rocher (coluinba liviu', et qu'elles trahissent à l'occasion leur première origine, en reproduisant <;à et là quelqu'un des caractères spécifiques île ce type. Et pourtant ces variétés se distinguent par dos différences et

îles propriétés tellement caractéristiques que, les rencontrant à l'état sauvage, on n'eût pas hésité à en faire autant de nouvelles espères; car les différences ne |M>rtent pas seulement sur les traits extérieurs, mais aussi sur la conformation du squelette, de l'oeuf, sur le mécanisme du vol etc. Cependant , comme nous l’avons dit, toutes ces variétés proviennent d’un type unique; elles s'accouplent très bien ensemble; et parfois la couleur bleue de la colombe de rocher réapparaît chez quelques individus. * Avant d'avoir moi-même nourri des colombes, ajoute Dam-in , et d'avoir fait dos essais dans leur élève, je ne croyais pas qu’il fût même permis de penser, que toutes ces variétés pussent descendre d'une même forme première.»

L’homme a atteint, suivant Darwin, le grand but de l'amendation artificielle, du moment qu’il peut, par une sélection artificielle ou réfléchie, accumuler, jusqu'à un degré excessif, sur un type les moindres variations individuelles. La tendance à varier ou à s’écarter d’une forme première, se montre bien plus énergique chez les êtres soumis à la culture domestique que dans l’état de nature; parce que, dans le premier cas, entrent en jeu des conditions de vie plus diverses et aussi plus largement variables, comme une meilleure habitation, une nourriture plus plantureuse etc. An reste, cette aptitude ne se perd jamais, et nos plus anciennes plantes domestiques, le froment par exemple, donnent encore des variétés. — Le principe de l'aniendation artificielle était connu d’ailleurs dans des temps très reculés; les anciens romains, les chinois et d’autres peuples encore savaient l’appliquer. Il paraît même avoir été familier à bon nombre de peuplades sauvages de l’Afrique. Tout bonnne qui nourrit des animaux ou des plantes, poursuit déjà ce principe, sans le savoir et sans le vouloir, par cela seul qu’il choisit toujours , pour les élever, les meilleurs animaux ou les mouilleurs sujets, par exemple les chiens (le chasse, les bons chevaux etc. Les sauvages eux-

mêmes qui ignorent le principe sont parfois amenés à l'appliquer, sans s’en rendre compte; ainsi, dans un temps de disette, ils n'entretiennent que les animaux indispensables ou les meilleurs sujets, tandis qu’ils tuent les autres, ou les abandonnent à leur sort.

Si la science de l’élevage s'est développée surtout en Angleterre, cela ne tient pas tant au goût des amateurs, qu’à ce que les pauvres gens ne peuvent s’y adonner et qu'elle n’est praticable que chez les propriétaires de grands troupeaux , comme il s’eu trouve beaucoup en Angleterre. Ce n’est en effet que sur un grand nombre de sujets que, ça et là, il s'en rencontre un, doué d’une singularité avantageuse. Les anglais en sont donc arrivés peu à peu à amender tous leurs animaux domestiques en vue des services qu’ils en réclament. Pour la boucherie: des boeufs à ventre épais, à jambes minces, à petite tête et sans cornes; de même pour la production du jambon et du lard: des porcs dits de plein sauy; des moutons qui semblent faits exclusivement pour porter de la laine ; des coqs et des bouledoyues pour le combat; des piyeons avec toutes les qualités qui peuvent plaire à l'amateur; enfin des chevaux épurés pour le trait comme d’autres pour la course. La race des chevaux anglais ou chevaux de course, obtenue artificiellement par l'amendation du cheval arabe, l'emporte aujourd'hui de beaucoup, par ses qualités excellentes, sur la souche d’où elle est sortie. En quel agréable et utile animal une amendation progressive u’a-t-elle pas transformé le cheval et surtout le chien ! Soit que l’on conserve les meilleurs échantillons qui se présentent et que l’on assure leur propagation, soit que par des soins artificiels on améliore le sol, etc., on arrive dans la culture des fleurs, des jardins et des vergers à des résultats encore plus suq>renants. Ainsi, une racine, sèche et dure à l’état sauvage, la carrotte, a gagné à la culture la bonne saveur que nous lui connaissons; et tous les fruits délicats qui

flattent si agréablement notre palais sont, comme vous savez, le résultat des soins de l’homme et d’une sélection intelligente, pratiquée pendant de longues années. — Cette sélection artificielle n'a d’ailleurs pas suffi, et l'ou a dû recourir encore au croisement des races, afin d’en obtenir une qui réunisse eu elle les différentes bonnes qualités de toutes les autres. Cependant, la sélection donnerait par elle-même des résultats autrement importants s’il se trouvait un plus grand nombre d’éleveurs capables de l’appliquer avec discernement. Je ne veux pas omettre, bien que Darwin l’ait passé sous silence, le cas des moutons Otter d'Amérique; c’est un exemple aussi intéressant qu’instructif du parti que l’éleveur peut tirer d’une singularité toute accidentelle. 11 se rencontra dans le Massachussets un mouton qui avait le corps très allongé, et les pieds de devant très courts; cette conformation parut bonne aux colons, parce que ce mouton ne pouvait pas comme les autres sauter par dessus les palissjules des parcs; on mit doue un grand soin à le cultiver, et à cause de l'avantage qu’elle offrait, la race en fut promptement répandue sur une grande partie du territoire de l'Amérique du Nord ; jusqu’à ce qu'enfin, 60 ans après, elle fut évincée par le mérino, qui fournit une laine plus abondante et de qualité supérieure. — Azara cite dans le Paraguay un exemple analogue. En 1 770 un taureau vint au monde sans cornes, et ses descendants furent comme leur père. Cette variété étant appréciée des éleveurs, on Ja cultiva; et maintenant encore, d’après le témoignage de Rode, le bétail indigène du Paraguay est dépourvu de cornes.

A ces exemples ou reconnaît assez quels modes d’action variés peut affecter l’amendation artificielle. Donc purtaut du là, Darwin complète ainsi son idée: — de même, dit-il, que l’homme modifie et améliore artificiellement les races, choisissant dans les individus les particularités qui lui semblent les plus avantageuses ou qui répondent le mieux à un but proposé, et cherche ensuite

à les fixer, soit pur le croisement, soit pur l ameiulatinn exercée après la naissance, — rie même agit la nature qui accumule jour par jour, heure par heure, les variations utiles ou avantageuses à l’individu, polir les passer d'une génération à la suivante. La seule différence qu'il y ait entre ce travuil de l'homme et l'action de la nature, c’est que le premier est fait en connaissance do cause; c’est, de plus, qu'il s'accomplit dans un temps relativement très court, au lieu que, pour réussir, la nature a besoin d’immenses espaces île temps. Et Darwin poursuit ainsi son raisonnement: si donc l'homme peut déjà tirer uu tel parti du principe de sélection, à quoi n'aboutira pas la uature, elle qui ne sélige pas pour sa propre convenance, mais pour le bien des êtres euxmêmes, et qui travaille avec plus d'à propos et une plus souveraine puissance. A chaque instant et par tout l’univers la nature est en effort et s'applique à rendre pussibles les moindres variations dans les êtres ; puis elle les améliore si elles se trouvent bonnes, et quand elles sont mauvaises, elle les rejette. C’est ainsi que chez, certains animaux ont apparu les couleurs qui les protègent contre les recherches et los poursuites de leurs ennemis; c'est ainsi qu'est venue au bec des jeunes oiseaux la pointe tendre dont ils brisent la coque de l’oeuf qui les enveloppe; c’est ainsi que se sont trouvées appropriées si bien à son genre de vie la couleur et la conformation des griffes, du bec, delà queue et de la langue du //ic, qui court eu grimpant aux arbres et cherche les insectes sous l’écorce; ainsi les pieds rapides du chevreuil . ou la vue perçante et les armes terribles des animatu'. de proie: ainsi et par uue sélection dite sexuelle est apparu le bois puissant du cerf et l’éperon du coq; *) c'est de la sorte eutiu que

•) l.a sélection sexuelle qui est produite pur lu rivalité et le combat «les mâles pour la possession des femelles, il, suivant le professeur //<< ' 1. ' I, au point de vue de lu modification des organismes encore plus d’importance

s’wtt développé chez la giraffe le long cou qui lui permet de tondre les jeunes pousses des grands arbres, circonstance dont je vous ai déjà entretenu à propos de la théorie de Lnmarck. Mais puisque nous retrouvons cet exemple, je vais chercher à bien marquer la différence qui existe entre les deux théories de Lamarck et de Darwin : ainsi vous apprécierez mieux quel grand progrès ce dernier a fait faire à la science dans ce genre d’explication naturelle des faits, .le vous ai dit que Lan tard- rendait compte de cette conformation de la giraffe par une nécessité ou habitude, sous l’empire de laquelle l’animal avait dû tendre le cou vers le feuillage d’arbres élevés; et la particularité s’était produite, |*m à peu, grâce à l'adaptation active de l’individu auxconditions propres de son existence. Dans l'explication qui lui appartient, Dannin suit un ordre d idées tout différent. La giraflé actuelle, dit-il, descend d’un type intermédiaire, qui a disparu depuis longtemps, lequel n’avait pus encore ce long cou et qui d’ailleurs (attendu que tons les organes et tontes les paitios d’un animal sont unis dans un rapport de sym|>athie et de réciprocité) devait avoir sa structure différente en d’autres points. Cette forme intermédiaire a peut-être existé très longtemps, cent

que Dannui lui-même ne lui en attribue; et elle ne s’exerce pas seulement sur les miles, mais aussi sur les femelles. I,a crinière du lion, les fannus du taureau, la ramure du cerf, les défenses du sanglier, l’éperon du coq, les tenailles du cerf-volant etc, sout aux yeux d 'Hackel des avantages qui ne sont dus qu’à lu sélection sexuelle. Il en est de même de la belle parure et des couleurs d’un grand nombre d’oiseaux mâles ou de papillons: de la belle voix ou du chant qu’ils peuvent avoir; attendu que les animaux ainsi doués sout les privilégiés des femelles. Ilmcltl assure en effet que chez les oiseaux chanteurs il s’engage entre les mâles de véritables assauts de chant pour décider de la possession des femelles. IhiHel croit giouvoir affirmer que cette sorte de sélection, raisonnée, trouve une application très large chez l’homme, et qu’elle a été sans contredit une des causes principales de son progrès dans l'histoire.

uns ou mille ans, sans subir de modifications essentielles, les conditions dans lesquelles elle vivait ne changeant pas; jusqu’à ce que survint une saison de disette ou de grande sécheresse, qui tua la plupart des grands arbres et n'épargna que les plus forts, c'est-à-dire les plus élevés. La conséquence nécessaire de cet accident fut que, dans un troupeau de giraffes aussi nombreux qu'il vous plaira de l'imaginer, les seuls individus qui survécurent ou qui trnrcnt des chances plus grandes de résister, se trouvèrent être ceux qui se distinguaient par une plus haute chaqwnte et un cou plus long, car cette particularité leur permit de faire leur pâture en dépit de la difficulté des circonstances. Ceux-là transmirent donc cette conformation spéciale à leurs enfants, qui se propagèrent pendant un temps indéterminé , jusqu’à ce que le même accident venant à se reproduire ait derechef exercé une pareille action; et cet ordre de faits peut s’étre répété assez souvent, jwmr que suivant le cours des âges et sur une longue série de générations héritant les unes des autres, ait pu se développer la forme de notre giraffe actuelle. — N’oublions pas que des transformations de ce genre s'opèrent avec le concours d’une influence puissante, qui vient detre mentionnée en passant et que Darwin apjKille le principe du développement réciproque. La réciprocité consiste en ce que les organes et parties d’un corps ou d’un être organique sont ensemble dans un rapport sympathique qui ne peut être capricieusement changé; de sorte ijue les variations dune partie ou dun organe sont généralement accompagnées de variations correspondantes d'autres organes ou parties. On a remarqué, par exemple, que l’allongement des jambes répond à l’allongement du cou; que les pigeons à bec court ont aussi les pieds courts; que les chats qui ont les yeux bleux sont ordinairement sourds; que les chiens sans poils n’ont qu'une denture imparfaite etc.

Ou pourrait, Messieurs, faire ressortir de la même façon,

dans tous les exemples donnés par Lamarck , la différence des deux doctrines et montrer de quel grand progrès nous sommes redevables à Darwin. Cependant , ne croyez pas que Darwin rejette ou pense à remplacer les causes de variation indiquées dans les maximes de Lamarck. 11 les reconnaît au contraire expressément et leur fait une place importante à côté de son principe de la sélection, qu’il considère, à vrai dire, comme l'agent souverain. Ces causes ou agents sont ainsi que nous l’avons «lit: [habitude, [exercice, la nécessité, [usage et le non-usage de s organes; et l’on voit aux exemples cités par Darwin, que ces influences doivent compter pour une part , bien que la moindre, dans les modifications produites. C’est ainsi que le canard domestique a les os du pied plus forts et les us de l’aile moins développés que le canard sauvage, par la raison que le premier exerce davantage ses pieds et le second ses ailes. Les vaches et les chhres que l'on trait régulièrement ont la tetine plus grande. Presque tous les animaux élevés en domesticité ont las oreilles pendantes, car ils n’ont à en faire que peu d’usage, tandis que les espèces sauvages les portent droites sur la tête. De même les oiseaux qui ne volent pas , comme les pingouins, les casoars et en somme tous ceux qui appartiennent à la famille de l'autruche, ont les ailes atrophiées. La taupe pour laquelle son existence souterraine rend tout organe visuel superflu, n’a que des yeux rudimentaires; et les insectes , les jwissons et les chauvesouris des célèbres grottes de Steiermark et du Kentucky sont aveugles. Ces animaux n’étaient pas originairement aveugles, comme en témoigne encore chez eux la présence du pédicule de [oeil et, en général, d’un oeil fortement atrophié.

L’importance si grande attribuée par Geoffroy S 1 Hilaire, le collègue de Lamarck, à l’influence des circonstances extérieures et des conditions de la vie, (climat, sol, nourriture, lumière air, distribution de la terre et de l'eau, etc.) est reconnue expressément

par Darwin , mais non pas avec assez de justice: car il rattache toujours et subordonne cette infiucuce à son principe de la sélection naturelle. L'action des milieux et de leurs variations |S*ri têtu elles à la surface <lu globe. (surface ijui n’offre elle-même rien de fixe et se modifie à chaque instant) cette action est en réalité -i importante, ‘qu'un grand nombre de savants ont pensé, quelle stade suffirait à expliquer les changements continuels subis par le monde organique et toute la somme des accroissements qu'il a peu à peu réalisés. Ainsi nous savons, avec notre expérience bornée, que le vêtement des animaux dépend du climat; que leur couleur vient de leur nourriture ou tient à l'action de la lumière ou varie avec la nature des lieux où ils se tiennent habituellement ; que leur taille est en rapport avec la richesse de leur alimentation etc. Mais ces circonstances extérieures dont je délimiterai l’action par des exemples plus spéciaux dans une conférence suivante, ne sauraient jamais expliquer, suivant Darwin, l’adaptation excellente des êtres à leurs milieux, à leurs conditions de vie. à leur besoins etc. Une adaptation si exacte ne peut être qu'un résultat de la sélectivn naturelle, qui demeure la souveraine cause et avec laquelle agissent de concurrence et les conditions extérieures de la vie et lusage et le non-usage des organes et l'habitude et le principe du développement réciproque et l'hérédité et le croisement etc. etc. De l’action combinée de causes si nombreuses sortent des effets si compliqués, qu’il pavait très difficile et souvent même impossible, de déterminer en présence de chaque résultat, pour quelle part chacune d’elles y est entrée. Darwin pense qu’en général nous sommes dans une ignorance profonde des luis suivant lesquelles varient les êtres, et que le pins que nous puissions faire, c'est d'affirmer l'existence de ce> lois. Quelles quelles soient d’ailleurs, ou ne pont nier qu une accumulation constante de légères modifications bonnes pour l’individu ue se produise ou ne doit nécessairement

se produire par suite de la sélection naturelle.*) Il ne faudrait cependant pas dire que cette continuelle accumulation de modifications bonnes pour l'individu doive dans tous les cas déterminer son achèvement. Quelque apparence qu’il y ait qu'il en doive être ainsi, quelle que soit en général la souveraineté de l'effort produit en vue d’une amélioration ou d’un perfectionnement, ce résultat n'est pas toujours atteint. Il suffit souvent que l’individu ait seulement un faible avantage d'une signification déterminée, pour qu’il en acquière une supériorité marquée sur ses frères, bien que d’ailleurs ses autres propriétés soient moindres que les leurs, ou l’ensemble de son organisation d'un ordre moins élevé. Bien plus, un avantat/e peut dans certains cas devenir

*1 ffieckel, partisan d’ailleurs bien déclare «le Darwin, est également d'avis qu'il attribue trop pou d'influence immédiate aux conditions extérieures de la vie qui en ont beaucoup en réalité. Ifnc/.el trouve que dans l'estimation de ces influences on a généralement le tort d’envisager l'organisme comme un être trop exclusivement tandis qu’il se comporte anHsi très

activement 'a l’égard de eus influences, etquc l'adaptation n’est chez lui qu'une conséquence de ce double état. De l'avis A'Httcbel t’est l'accumulation continuelle des actions et des réactions qui est la condition essentielle (cousuetudo est altéra natura). — Toutes les propriétés ou caractères des organismes sont donc, suivant Iiœcl-el, soit un résultat de ce qu’on appelle le principe interne île formation . principe spontané qui dépend à fa fois do la composition matérielle première de l’organisme et de ses hérédités: soit un effet de la force dite principe externe de formation , principe qui résulte de la réciprocité d’action avec le monde extérieur et de l’adaptation qui en est la conséquence. Il n’y a pas d’autres agents de formation que ces deux là. Hieciel est d’avis que le mot adaptation caractérise au mieux le fait de la sélection; et ii distingue deux adaptations, l'une directe, l’autre indirecte; la première s'exerçant sur les parente, la seconde sur leurs dence ridante. L'expérience noos enseigne en effet qu’à la suite de changements dans l'alimentation de leurs parents l'organisme des eufants est souvent motlilié d'une manière frappauto, et qu’en somme ce n’est guère que sur les enfants que cette cause produit ses effets. La captivité par exemple ou une nourriture surabondante déterminent chez les animaux la stérilité ; et par suite de la réciprocité d’action avec le monde extérieur tous les organismes peuvent subir ainsi des variations nutritives dont l'effet se manifeste tantôt sur eux-mémes, tantôt sur leurs descendants.

une cause d’infériorité , comme par exemple la grandeur et la force à un moment où la nourriture manque. On peut donc dire que le progrès accompatjne souvent, mais non pas guil accompagne nécessairement les variations de F individu . Et il peut très bien se produire un mouvement rétrograde qui mène à la dégénérescence. C'est ainsi que notre ours brun descend à n’en pas douter de Fours des cavernes, de l’époque diluvienne; ce dernier était plus grand et plus fort, mais par suite des changements survenus à la surface du globe et des changements de résidence, de nourriture, de milieu , de genre de vie etc. cet animal est déchu à son type actuel. De même les vers intestinaux., qui, incontestablement sont des descendants du ver vivant autrefois à l'état libre, ont par suite de leur nouveau genre de vie, perdu certaines parties qu’ils possédaient dans leur forme achevée, le tube intestinal par exemple; c’est-à-dire qu’ils ont rétrogradé. Une sorte de cirripède qui, à l’état de liberté, possédait une coque calcaire, dépouille peu à peu cette enveloppe, lorsqu’il se fait parasite sur d’autres animaux. Ce résultat est l’effet de la sélection naturelle; la coque qui pouvait lui être autrement d’un si grand avantage, devient inutile dans ce nouvel état, elle serait même nuisible à l'animal et le surchargerait sans profit. (J est ainsi que tout être vivant perd peu à peu chaque partie de son corps qui n’a plus sa raison d'être dans l'utilité.

L’exemple des' scarabées de Madère fait bien voir comment, dans certains cas, un avantage peut devenir préjudiciable à l’individu. Darwin nous dit que dans Me de Madère la plupart des espèces de scarabées, et notamment celles gui se trouvent exclusivement dans le pays, ont des ailes si imparfaites qu’il leur est impossible de voler; mais qu’en revanche on ne trouve pas dans Me certains autres genres, munis, ceux-là, d’un appareil aérien très fort et très développé et qui abondent en d’autres endroits. Cette circonstance, suivant Darwin, tient à ce que les scarabées

volants, à mesure qu'ils s’élèvent dans les airs, sont entraînés par les vents violents qui régnent dans ces parages, et jetés à la mer où ils périssent; de sorte que les sujets indolents ou paresseux, ceux qui ont des ailes imparfaitement développées, sont les seuls à survivre et transmettent leur conformation à leurs descendants. On a remarqué de plus, que les scarabées ne sortent que quand, le soleil ayant paru, la violence du vent s’est apaisée; et que contre la pâroi humide des rochers, où les insectes privés d’ailes ont un meilleur abri contre le vent, leur nombre est plus grand que dans Madère même. Les insectes qui vivent dans l’île et qui volent, ont au contraire des ailes très fortes, car c'est pour eux le seul moyen de résister au vent. Il y a évidemment dans ce cas combinaison du principe de la sélection naturelle avec le non-usage des organes.

De tels exemples, que l’on pourrait multiplier à volonté, font bien voir que la sélection naturelle n’aboutit pas toujours au perfectionnement de l'être, bien quelle y mène le plus souvent. Au reste, dans le monde organique, le plus ou moins de perfection n’est qu’une idée incertaine et équivoque; et il faut s’en souvenir quand on veut, sur des cas déterminés, faire l’épreuve de la théorie de Darwin. Telle disposition qui semble heureusement ménagée et, pour ainsi dire, parfaite, étant donné certain ensemble de conditions , de temps, de lieu, et de circonstances, peut très bien, dans d’autres conditions, devenir tout le contraire. Ainsi, quand les conditions extérieures de l’existence se trouvent très simples, une haute organisation, c'est-à-dire une organisation accomplie, devient un inconvénient plutôt qu’un avantage; dans ce cas, la sélection naturelle détermine la rétrogradation de l’organisme et non pas son progrès. Il faut se rappeler aussi, ce que nous avons déjà dit, que le principe de sélection n’entre dans toute sa force, que là où les êtres peuvent s’ouvrir les uns aux autres une concurrence très serrée; et c’est pourquoi à côté

GO

d'espèces <|»i peignissent. il s'en trouve qui restent stationnaires. Et d’ailleurs il se |ieut que elle/, certains genres des variations utiles ne se soient jamais produites, attendu que les formes, i|iii se trouvent soustraites à l’action de toute concurrence j»ar l’exti'éme simplicité de leurs conditions de vie. sont vouées à lu fixité. Tel est le oas de certains mollusques inférieurs, rpii, depuis des temps incalculables, donnent an même échelon de la vie organisée; et d'autres, qui n’ont subi que «les variations ou n’ont fait que des progrès insignifiants. Mais peutêtre certaines formes très voisines de celles-ci et dont lest premiers types ont disparu depuis longtemps, sont-elles montées plus rapidement. Enfin, tùmblions pas que la procession lente de laquelle sort tout le monde organique, n’a jamais souffert d’interruption, et que, selon toute vraisemblance, elle se jmursuit encore, de bas en haut, du simple an composé, aujourd'hui comme de tout temps. Cela «eut dire qu’il surgit sans cesse de nouvelles formes primordiales, de l’ordre le moins élevé, qui entament ii leur tour la série des développements.

Tout ce que nous venons de dire explique comment il sc fait qu'en dépit de l'action sélective de la nature, exercée durant l’immensité des âges géologiques, la surface de la terre soit encore semis) «l'un si grand nombre de types inférieurs et «le formes inachevées. Ce fait d’où l’on a tiré mi des arguments les plus loris contre la théorie de 1 tannin , aurait pu lui faire un grand tort, si I on n’avait pas réussi à l'expliquer d’une manière satisfaisante. Au reste, ces formes fixes ou faiblement variables ne se trouvent que parmi les invertébrés , c’est-à-dire dans les légions les plus basses «le la vie animale; au lieu que les types d'animaux vertébrés (l’homme est de ce nombre) paraissent tons, à de rares exceptions près, constamment s’acheminer vers le terme de leur achèvement. Les animaux à bourse font exception à la règle générale, ils possèdent encore aujourd'hui une

conformation peu différente de celle qu'ils avaient à l'époque jurassique, à laquelle remonte leur apparition. En général c’est une loi posée par Lyell: que les formes organiques se montrent d’autant plus [HTsistantes quelles sont d’un ordre moins élevé, au lieu que lo changement, la mutabilité et l’effort vers le progrès s'accroissent à mesure que l’on s'élève plus haut dans l'échelle des êtres. Cette loi répond exactement au principe du progrès dans C humanité. La raison en e 6 t, pour les formes inférieures, d’une part dans la simplicité de leur organisme et dans leur impressionnabilité relativement faible; d’autre part dans l'uniformité ou l'identité persistante des conditions extérieures de leur existence, — taudis que chez les types supérieurs une impressionnabilité plus grande et une organisation plus compliquée concourent avec la variation plus fréquente des conditions extérieures et la vive concurrence qui en est le résultat, à augmenter la propension au changement.

Jjo lien d’ affinité qui unit tous les êtres, ue peut mieux se concevoir, suivant Dwricin , que (>ar l'image d’un arbre dont les rameaux verts et bourgeonnants représenteraient les espèces actuelles, tandis que les branches plus anciennes et en partie desséchées figureraient les espèces éteintes. Tous les rameaux qui grandissent, tendent à opprimer les autres, et leurs jeunes bourgeons se développent pour leur propre compte et Comme s’ils s’efforçaient- d'étouffer leurs voisins. Pour rester vivaces, il est nécessaire que les espèces varient. Chaque variété nouvelle a plus de vitalité que le type d'où elle sort; une esjwoe qui ne peut plus varier n'a plus de chances de durée, et une fois vaincue ou évincée elle 11e reparaît jamais. Plus un genre est do formation récente, ou, ce qui revient au même, plus il a mis de temps à suivre la série géologique, plus il est fécond en espèces, c’est-à-dire capable de vie; au lieu que les genres dont l'apparition date du plus loin, deviennent de plus eu plus pauvres

en espèces et finissent peu à peu par s’éteindre. Le règne organique de notre époque est le plus fort, et il supprime tous ses devanciers, ainsi qu'on l’observe dans la nouvelle Zéelande. *) Dans des temps antérieurs , toutes les formes organiques tenaient de beaucoup plus près les unes aux autres-, mais depuis lors elles ont en quelque sorte rayonné autour du premier type et se sont écartées chaque jour davantage, en produisant une variété plus grande de formes nouvelles. Les formes plus anciennes réunissent donc une quantité de caractères qui se sont répartis ensuite et spécifiés sur des genres différents. Ce qn'Ayassiz exprime, en disant que ces formes sont des formes prophétiques ou des •prototypes. Ces prototypes ne se trouvent que sur des îles isolées, où, la concurrence ne pouvant être que très faible, ils se sont maintenus jusqu’à nos jours , sortes de fossiles vivants ; comme le curieux ornithorynque (animal à bec), le lApidosire etc.

Enfin, à ceux qui se font une arme contre sa théorie de l’état d'inachèvement d'un grand nombre de formes organiques. Darwin répond par cette observation, également importante à d’autres égards: — Beaucoup d'animaux et même la plupart doivent à C hérédité des organes ou des particularités de conformation, qui dans des conditions nouvelles leur sont inutiles ou désavantageuses. Tels sont les pieds palmés de la frégate ou de l’oie terrestre, oiseaux qui ne nagent pas et qui ont cependant hérité d'une conformation particulière jadis utile à leurs ancêtres qui allaient dans l’eau. On retrouve dans tout le règne animal et végétal de ces sortes de legs sans profit, et on 1(« désigne du nom d’organes rudimentaires, c’est-à-dire organes atrophiés ou imparfaitement développés. Leur présence n'avait

*) Les Maori ou indigènes d'Australie ont dans leur langue ce dicton plein de sens: «Le rat de l’homme blanc & chassé le rat du pays, comme la mouche européenne a chassé notre mouche. Le trèfle étranger tue notre fougère, et ainsi le Maori lui-méme disparaîtra devant l'homme blanc.»

Digttt2ed-by-Goi

servi jusqu’à ce jour qu’à faciliter la tâche des classificateurs; quant à s’en rendre compte, c'était impossible, et il y avait là un énigme, du point de vue d'où l’on envisageait la nature. Au nombre de ces legs il faut ranger les yeux rudimentaires des animaux des cavernes; les rudiments d’ailes des oiseaux et des insectes qui ne volent pas; les indices de mamelles chez les mâles des mammifères; les rudiments de bassin et de membres postérieurs chez les serpents ; les dents que l’on rencontre chez les embryons des cétacés, alors que l’animal adulte n’en garde pas de trace , et à la mâchoire supérieure des veaux les traces d'incisives qui ne sortent jamais, et mille autres cas pareils. Les embryons des oiseaux laissent voir des dent» rudimentaires, exemple saisissant d’hérédité et qui justifie l’idée de la parenté des espèces! L'homme lui-méme a retenu du règne des mammifères, auquel il touche, un assez grand nombre de ces legs inutiles: r ou du coccyx ; Cou iiUermuxillaire supérieur, dont Goethe a eu le mérite d’établir l'existence; le yroclx vernuctUaire ou sorte d'appendice rudimentaire au tube intestinal etc. *) Mais

*) Hiccktl , qui d'ailleurs appelle dyttiliologe la science des organes rudimentaires, considère leur existence comme un des arguments les plus décisifs en faveur de Darwin, et il y voit »la ruine immédiate de la téléologie ou de la théorie des Uns. • Ces organes sont en effet selon lui ou indifférents et inutiles ou nuisibles et alors contraires aux fins. Or on eu peut retrouver d'incontestables spécimens dans presque toutes les espèces organiques Leur présence s'explique, soit par le non-usage de certaines parties, prolongé chez plusieurs générations, soit par la cessation du fonctionnement de ces parties h la suite des changements survenus dans les conditions de l'existence. Suivant Hasckel la théorie de la « Création’ vientéchouercontrc ces faits. Parmi tous les exemples frappants dont la science dispose, Htcckel se contente de citer: les yeux rudimentaires des animaux parasites et de ceux qui vivent sons terre ou au fond de la mer ; les ailes rudimentaire» d'un grand nombre d'oiseaux et de l'ordre entier des insectes que pour ce motif on a nommés aptère* (sans ailes), bien que tou* les insectes descendent apertement d'ancêtres communs ailés; la suppression complète des quatre extrémités caractéristiques des vertébrés chez la plupart des

cette |>ersistai]ce do l'hérédité se révéle encore mieux dans le cours de lu vie fatale, à une des premières périodes de laquelle entre autres particularités le foetus présente de chaque côte du cou des fentes qui ressemblent absolument aux brauchies par lesquelles respirait les vertébrés inférieurs dépourvus «le poumons. Les artères s'intiéiliissent pour, entrer en relation avec cas plis, comme si quelque respiration branchiale allait eu effet s’établir. Plus tard cette di$]H>sition so modifie pour se prêter à d'autres usages.' Le poumon même des plus hauts mammifères n'est rien de plus que la vessie natatoire des poissons développée et compliquée. Chez le LépiJosire, dont nous avous dqjà parlé et qui tient à la fois du poisson et «lu reptile, la respiration se fait simultanément par des branchies et des poumons; et l'on y voit très clairement «pie le i>oumoii n'est qu’une vessie natatoire coupée «lumoiuhrahles choisons, avec une issue ouverte sur la bouche. Les caractères emùn/onnigues s'interprètent d'ailleurs «laus ce sens, aussi bien «pie le principe d'unité de la formation ombvvonnaie, principe suivant lequel les animaux les plus divers sont tous semblables au premier degré de la vie fêtai»' et reconnaissent tous pour point du départ une forme fondamentale unique. I«e célèbre embryologue Je IiaVr affirme que les embryons «les mamm itères, des oiseaux, des lézards, des se fixait*, des tortues ("c'est-à-dire des classes d’êtres le- plus nettement trhrii.Jiées) commencent par se ressembler tous à ce ixiiut que les dimensions seules permettent d'établir une différence; et il ajoute «pie cette ressemblance persiste quelquefois jusque dans les premiers instants de la vie. Bien plus on démontre, sans peine, que l'embryon des plus liants vertèbres, de l'Inmimu, touche en se

reptiles et îles poissons sans nageoires; lu poxMiiinence caudale rmlttnentaire des oiseaux; eutin le prolouireincnt de la ridonue nTtébrule «liez l'tiomuie et les singes dé|KHirvus «te ipieue I x* ngne réyftat atiomlc d'ailleurs en exemples de cette sorte.

Difitized by’CiUO^Ie

développant à tous les principaux degrés marqués dans l’échelle de la vie par les êtres placés au-dessous de lui, et non seulement les êtres qui vivent actuellement, mais encore les êtres fossiles ou antérieurs. Un savant, qui est pourtant un adversaire,le professeur Ayassiz, s’exprime tri* catégoriquement ainsi: ttTest un fait que je /min maintenant énoncer u nue manière toufh- fait qén/ralc : les embryons et les /letits île tous les animaux qui existent aujounThui, h quelque classe qu'ils appartiennent, .unit la miniature virante îles types fossiles de. ce.» familles.»

Avec les anciennes idées, c’est-à-dire dans la théorie de la création , tous ces phénomènes et ces faits sont plus qu'incompréhensibles , ils deviennent contradictoires ; au point de vue théo/oyie/ue ils sont pr/judiciahles ; au lieu que si l'on partage les vues de Darwin sur la descendance commune de tous les êtres animés, ces mêmes faits s'expliquent parfaitement, et par surcroît ils fournissent une preuve directe en faveur de cette descendance. Comment une oie, qui ne nage pas, aurait-elle h* pieds palmés? I)’où viendraient ces imperfections superflues ou nuisibles à l’organisme, que l’on rencontre en si grand nombre dans la nature, s’il ne fallait les- expliquer comme nous l’avons fait? Où serait la raison des analogies relevées par l’anatomie comparée? A quelle cause rapporter l’unité de formation embryonale ou la présence des organes rudimentaires, si nous n'admettions pas pour principe fondamental l’enchaînement nécessaire de tous les êtres animés dans mie série progressive, cpii comprend depuis les formes les plus basses jusqu’aux organismes les plus achevés?

Du reste, il faut dire aussi que Darwin — et c’est là un côté défectueux de sa doctrine — ou bien n’a pas eu le courage, on bien n’a pas eu la logique de poursuivre et de mener jusqu’à ses dernières et extrêmes conséquences son idée de l’origine commune de tous les êtres. Il s’arrête à 4 ou 5 formes jrrimor-

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diales ou couple s souche» pour le règne animal, autant pour le règne végétal, et il admet qu'à l'origine, dans des temps lointains, excessivement lointains; ces types aient été appelés à l’existence ■ par le créateur. Cependant il ne passe pas tout-à-fait sous silence un point aussi grave de sa théorie; il l’aborde avec assez de franchise à la fin do son livre, où il dit expressément, que par f una/ofp'e on est conduit nécessairement à n admettre quun type primordial unique , et qu’il y a de nombreuses raisons de croire sque tous les êtres organiques ne reconnaissent qu’une même origine.» Il n'omet pas non plus de relever cette circonstance si importante dans la question, à savoir qu’on ne saurait trouver une séparation nette ni profonde entre les deux règnes, végétal et animal; mais il se garde d'entamer plus avant le sujet, et il se contente de dire: «Jo regarde donc comme vraisemblable, que tous les êtres organisés, qui ont jamais vécu sur cette terre, descendent tous de quelque forme primordiale, à laquelle le souffle du créateur a une fois communiqué la vie. Mais cette conclusion re|>ose avant tout sur l'analogie, et il n’est pas essentiel qu’on la reconnaisse ou non.»

Cette dernière assertion n'est d’aucune façon rationnelle, et le professeur Jlronn, le traducteur de Darwin, s'élève justement contre elle, dans une postface à sa traduction, attendu quelle suffit à rendre défectueuse et même a ruiner toute la théorie. Si, en effet, l’on reconnaît que des actes de création spéciaux ont été 1 nécessaires pour S ou 10 premiers couples originels, pourquoi ne pas accepter cette création aussi bien jtour tous les autres êtres ’t Et pourquoi s'efforcer en somme d'expliquer leur apparition par une voie naturelle'/ Car il est assez nidifièrent au philosophe, que l’acte créateur se soit produit une ou plusieurs fois; pour peu qu’on l'admette, c’est toujours un miracle à la place d’une loi de. la nature. 11 11 e nous reste donc plus qu’à élargir, jusqu'à ses dernières limites, la théorie de la descendance

(ou (le la provenance commune de tous les êtres organisés), que Darinn a édifiée, et à faire dériver l’ensemble du développaient organique d’une seule forme élémentaire, la première et la plus simple; put-être de la cellule ou de l'ovule. «Et cela devrait-il donc tant nous surprendre, s’écrie Broun , nous (pii voyons chaque jour le même phénomène se dérouler sous nos yeux, alors qu'un être organique, même le plus achevé, l'homme, se dégage peu a peu pendant les phases de la vie em/iryonaire et féta/e du sein d’une cellule unique ou de loviilc!»

Broun fait allusion ici à un phénomène qui est la meilleure illustration de toute la théorie et qui s’accomplit journellement, sons mille aspects divers, devant nos yeux et en quelque sorte dans nos mains — c’est le développement de tout être organisé |kmidant les périodes embryonaires et fatales du sein d’une cellule unique, f oeu f ou ovule, comme point de départ, — évolution qui n'exige qu’un nombre relativement très court, d'heures, de jours, de semaines ou de mois. L’ovule est. une vésicule sphérique, tri-s petite, microscopique le plus souvent, composée d'une membrane mince, transparente, qui renferme une substance visqueuse, et d’un noyau, — ce tout servant lui-même de noyau à une vésicule pareille, un peu plus grande. Cet ensemble constitue ce qu’on appelle f oeuf. Et ce mot ne doit pas vous représenter ici f oeuf de. poule qu’on emploie à des usages de cuisine. L’oeuf de poule et en général l’oeuf d’oiseau diffère de tous les oeufs, notamment de celui du mammifère, en ce que chez le premier l'oeuf proprement dit OU l'ovule, qui n'eut d'ailleurs pou plus gros que chez te mammifère, s’entoure d’un jaune nourricier, d’une enveloppe d’alhuminc (blanc d’oeuf) et d’une coquille; c’est-à-dire de tous les matériaux nécessaires à la formation dti nouvel animal, au lieu (pin l’oeuf du mammifère, (pii est dépourvu d’une telle enveloppe, doit tirer sa nourriture des milieux qui l'environnent dans le corps de la mère.

Ainsi tout être organique — plante ou animal — a pour point cle départ un oeuf, d’où le développement se fait le plus simplement du monde, par le remarquable phénomène de la division ou du si/lontietneiU du contenu visqueux de la cellule ovulaire, autrement dit, \e jaune. Le jaune se transforme ainsi en un amas d’éléments organiques dits: ce// n/es embryonales. Ces éléments sont aptes à subir dans la suite toutes les transformations possibles , et l’organisme à naître s'édifie sur eux, à mesure que s’ajoutent de nouvelles cellules on masses cellulaires. Tout le phénomène se réduit donc a une multiplication de ce/fuies par fractionnement-, et tous les globules sépares, depuis le premier jusqu’au dernier, c’est-à-dire le plus jtetit, peuvent et doivent êt re considérés comme autant de cellules. *)

Mais cette question rentre dans le domaine de la science moderne de F embryologie. Pour nous, qu’il nous suffise de savoir, que tous les organismes, aujourd’hui encore, sortent de la forme élémentaire, la première et la plus simple que l’on connaisse — de la cellule, et de quelle façon le phénomène se produit. Cette évolution individuelle que nous sommes à même d’observer et de suivre dans toutes ses phases, n’est pas moins admirable et dépend des mêmes principes, que le développement de toute la grande nature organique: laquelle, issue des cellules primordiales formées il y a des millions d’années dans le fond de l’océan primitif, a grandi peu à peu à travers les immenses durées qui séparent le présent de ce passé le plus lointain.

Mais ce n’est pas là encore le dernier mot de la théorie de la descendance. Il reste à savoir J oh remuait ces cellules yrè mitives ? ou en d’autres fermes, à fixer l’origine de la première

*) Pour cle détails plus précis sur cette question comme sur In' théorie des cellules voir surtout les «Tableaux physiologiques» de l’auteur (laipzig 18f>l) au chapitre la» cellule . (notamment page 2tî!l et suivante»).

forme organique que Darwin a admise et qu’il suppose avoir été d'abord animée par lé souille d’un créateur? l’eut- elle avoir surgi spontanément et par un etlét naturel, ou bien faut-il nécessairement qu'elle ait été créée, et que le créateur ait artificiellement déposée eu elle l’aptitude aux grands développements qui l’attendaient? — Si l'on devait s’arrêter à cotte dernière supposition, ce serait, comme on dit vulgairement, «un grand accroc» pour la théorie. Admettre en effet la nécessité d’un miracle ou accident surnaturel, c’est donner aux naturalistes, qui se placent au point de vue théologique, le droit de dire: Si quelque action créatrice s'est exercée une fois , fut-ce même dans des temps si reculés, la même action a pu aussi bien s’exercer toujours.

Ainsi voilà que nous sommes ramenés à cotte importante question, soulevée de tant do façons et résolue dans des sens si divers, la question de la yénérration s/nnitanée (gcueratio acquivoeu) ou de f apparition des premières cellules el des formes organiques inférieures — qui est aujourd'hui l’axe sur lequel pivote toute la science des organismes. Si nous parvenons à établir la possibilité, la vraisemblance, ou mieux la vérité de ce fait , que l’apparition des premiers êtres est un résultat naturel île forces • naturelle * , nous tenons par la théorie de Darwin et de la descendance la clef de toutes les richesses du monde organique, et nous sommes à même do nous en rendre compte pailles raisons naturelles. Car on a aujourd’hui la certitude, que les plantes et les animaux, même ceux qui possèdent l’organisation la plus haute et la plus complexe, ne sont qu'une agglomération plus ou moins compliquée de cette première forme organique élémentaire, la cellule ; et que par suite de leur embryogénie non seulement elles peuvent, niais encore elle» doivent reconnaître la cellule pour point de départ.

Une fois d’accord sur ce point de la question, nous n’avons plus à nous occuper de la génération sjtontanée pour des or-

ganismes suptrienrs ou plu» achevés, mais seulement |>our les êtres organiques les plus lias et les plus incomplets, qui, comme nous le savons, consistent eu une cellule unique ou même en un élément plus simple encore. En ce qui concerne les êtres un peu hautement organisés, il ne peut plus être question d'apparition immédiate ou de génération spontanée. Il est vrai qu’uutrefois ou élargissait le domaine de cette génération jusqu'au |ioiiit de lui attribuer la création tout d’une pièce, d'êtres inférieurs, animaux ou végétaux, insectes, vers etc., dont ou ne savait comment expliquer l’origine. Mais avec les progrès introduits dans la pratique des recherches on dut peu à j>eu renoncer à cette façon trop commode de traiter la nature; et enfin le microsco|>e fit voir des oeufs ou îles germes partout où surgissent des organismes , et permit même souvent de découvrir par quelles actions et quelles voies secrètes ces geimes sont survenus. On est ainsi arrivé filialement à ces organismes de l’ordre le plus bas, qui se composent d’une seule cellule et qu’on nomme infusoires , • parce qu’au microscope on les voit se développer rapiilemeut et en masse au sein de toute infusion aqueuse où l’on a fait macérer quelque substance organique. Au sujet de ces infusoires et sur la question de la spontanéité ou de la non-spontanéité de leur apparition s’est engagée comme vous savez une vive discussion entre les naturalistes. Apres s’être assoupi quoique temps, le déliât a été de nouveau ranimé par quelques savants français et agité même en partie au sein de l' Académie des sciences de Paris. Mais sur cette question, dans la forme où elle était posée, il 11e semble pas qu'il lut possible de se prononcer, ni qu’il y eut aucune issue à un procès qui repose sur des expérimentations sujettes à des causes d’erreur innombrables et insaisissables. En effet, tant que l’on 11e connaîtra pas exactement les circonstances dont le concours a été ou est encore nécessaire pour déterminer dans la nature l'apparition spontanée des premières cellules, on 11e

saurapas reproduire ces circonstances en retenant les genues con tenus dans l'air, dans l'eau, etc.; et bien plus, il est vraisemblable maintenant, que la cellule elle-même, malgré sa simplicité, a déjà une organisation trop compliquée pour qu’on la regarde comme le produit immédiat de la réunion spontanée de matériaux in formes inorganiques. Scientifiquement, cette apparition immédiate serait peut-être un aussi ;/rantl miracle, ou une impossibilité aussi grande que la naissance subite d'un être supérieur du sein de la matière brute. La cellule u'est donc clle-mémc probablement que le dernier terme de toute une série de développements antérieurs, et ce n'est pas en c/le qu'on doit espérer trouver l'origine de la vie; il faut la chercher plus loin en arrière flans ces formes récemment découvertes, qui ne sont pas encore dos cellules et consistent simplement en de petites vésicules animées ou des mucosités à i>eu près informes. —

Et d'ailleurs. Messieurs, quand même cette donnée ne serait pas exacte, et quand toutes les expériences et tous les expérimentateurs se prononceraient contre la génération spontanée et sa persistance au temps présent , alors même la question ne se rait pas absolument insoluble à un point de vue plus général ou philosophique. Il faudrait seulement admettre que, si la génération immédiate ne s'exerce plus aujourd'hui, c’est que les condi tions quelle exige, se trouvent accidentellement et temporelleinent faire défaut, tandis quelles étaient réalisées autrefois dans les temps primitifs ou primordiaux de la formation terrestre. Cette supposition n’a rien de forcé ni d’invraisemblable, car nous savons bien que la terre a passé par des phases très diverses, dont quelques-unes ont pu se trouver plus propices à la génération spontanée, que l’état présent. En d'autres termes: la génération immédiate repose sur une loi naturelle, qui reste latente aujourd'hui ou ne se manifeste pas faute d'un concours de circonstances indispensables,

taudis qu'elle a pu dans les temps primitifs s’exercer très largement.

Mais, Messieurs, ainsi ipie je I';ü déjà indiqué, il est excessivement probable que nous uaurous pas à user d'un paroil argument, et l'on peut espérer (pie les progrès incessants de la science nous feront facilement franchir tous cos obstacles. Je puise, |sjur ma part, dans des considérations générales la ferme conviction (pie la génération S|>ontanée s’exerce encore aujourd'hui dans son sens le plus général, et que tôt ou tard cette certitude nous sera livrée par la science. Plusieurs naturalistes considérables qui depuis l'apparition de la théorie de Danein se sont appliqués à l'étude de ces questions, sont d'ailleurs du même avis que moi.

Le docteur tlustare .foyer, entre autres, aggrégé à l'uni vorsité de Vienne et directeur du jardin zoologique de cette ville, a consacré lu traisir tue de ses (Lettres zoologiqucs» (Vieillie ldlMj exclusivement à la question de l'apparition des premiers êtres organiques; et il a éclairé cette étude. sous le nouveau jour ouvert par la théorie de Darwin. 11 dit avec beaucoup de justesse, dans son introduction, que sur cette question deux partis earrémeut opposés se sont tînmes et se trouvent encore en présence, les ruprauaturalistes et les naturaliste*, et il ajoute:

«Lorsque ces deux opinions vinrent à se heurter pour lu «première fois, la connaissance des faits était encore défectueuse «au point de laisser dans l'embarras les savants doués de l'iina «gination la plus vive et la plus haute pénétration, si bien que «les naturaliste m amenés a s'expliquer devant leurs contradicteurs «étaient réduits à donner (les explications peu satisfaisantes et «qui aujourd'hui semblent presque ridicules.

«Maintenant c’est toute autre chose. La paléontologie, la «géologie, la géographie et les faits acquis à la topugraphie «végétale, à l'anatomie, à la physiologie et à l'embryologie, forçaient comme un gigantesque arsenal au service de l'école réaliste.

«Au moment où Darwin donna p;ir lu publication de sou livre «le signal d’une nouvelle lutte, l’école réaliste, fortifiée par la «connaissance d'une multitude de faits réputés inexplicables, se «trouvait déjà maîtresse de la plus grande moitié du champ de «bataille. Les supranat u ra 1 istes, qui avaient fait une campagne «victorieuse sous la conduite de Cuvier, sont aujourd'hui chassés «du terrain presque sur toute la ligue; et leurs adversaires les «acculent dans leurs retranchements, ébranlés sous les coups «d’une logiqne impitoyable, s

C’est un grand combat qui se livre actuellement, un combat destiné à faire époque dans le domaine scientifique de la -mémo façon que la guerre de trente ans a marqué sur le terrain «de la vie religieuse. Et si l’on admet que c’est dans le champ «de la vie organisée, que les plus hauts problèmes de la science «doivent trouver leur solution, nous avons le droit de dire que «cette lutte est la plus importante qui puisse jamais se rencontrer «dans toute l’histoire de la science.»

Pour ce qui est de sa propre théorie, Joyer pense que les premiers êtres organiques se sont trouvés dans l’eau, et qu'ils se composaient des memes éléments que les corps organiques actuels — à savoir principalement de carbone, d ’hi/droijèuc, (\\j.r.i/</<'nc et d ; et par conséquent du composé d’oxygène et de carbone, F aride carbonique, qui entrait pour une part considérable dans la composition de l’atmosphère primitive et aussi i\i ammoniaque, composé très riche en azote ; de sorte qu’une <1 insolation aqueuse de carbonate tf ainvutniaque semblerait avoir été chimiquement le jH>iiit de départ du développement des êtres < irganisés.

Quant à leur forme, ces êtres n’étaient, suivant Joyer. qu’une simple cellule, e’est-à-dire nni/oenfoiers-. et ils se nourrissaient, comme aujourd'hui les cellules de la levure de matière in

organique, particulièrement de carbonate ammoniacal. *) On ne I>eut d'ailleurs pas penser qu'il y ait eu un centre unique de ■création , mais il faut admettre que le phénomène a eu lieu sur la plus grande partie de la surface terrestre ; et la monotonie ou (uniformité des conditions, qui régnaient alors sur toute cette surface, doit s'être imprimée passablement dans les premières formations organiques — en d’autres termes — la généralité des êtres sortis de la /minière création doit avoir été uniloculaire. Cette manière de voir est d'accord avec le fait que ces êtres à une seule collule se trouvent encore présentement répandus avec la même monotonie sur presque toute la surface de la terre.

En ce qui concerne leur nature, Ja-i/cr pense que ces êtres n'étaient ni animal, ni plante, mais une sorte d'intermédiaire, analogue à ces formes dont nous connaissons une quantité et qui tiennent encore actuellement le milieu entre la plante ot l’animal. C’est seulement par suite de développements survenus plus tard, que ces premiers types se sont bifurques en deux grands embranchements: le rèipm animal et le n\/ne oAjétal. 11 n y a d’ailleurs absolument pas jusqu'à ce jour de caractère scientifique tranché, qui distingue l'un de l'autre ces deux règnes; au contraire nous connaissons une multitude de types de transition, qui résident aux. plus bas confins de la vie et n'ont pas une mi ture déterminée, ni comme plantes, ni comme animaux. Cette circonstance a même fait naître l'idée de créer pour eux un règne spécial, celui des protistes ou êtres primordiaux. Jieger réadmet comme caractère distinctif que la contractilité ou faculté de

*) Aiusi que nous l’avons donné il entendre, lu cellule a déjà une conformation trop compliquée , pour qu’il soit permis de la regarder comme la forme primordiale de la vie; c'est plutôt le sarcoih , sorte de mucosité, informe. animée, qui entretiont déjà un échange de substance avec les milieux lluides qui l'environnent I.cs premières cellules ont pu se former de ce sarcode, que nous apprendrons à mieux connaître sous le uom de plasma .

revenir sur soi et de su détendre. Une cellule est-elle contractile, c'est un < mimai ; dans le cas contraire on peut dire que c’est une ///ante. — Mais on trouve aussi des êtres uniloculaires, qui, coutractiles à une certaine époque de leur vie, ne le sont pas à une autre époque; ce qui marque évidemment le («oint de transition entre les deux lègues ou leur point de contact. Car de tels êtres ue sout ni animal, ni plante, mais quelque chose de moyeu entre les deux. On rencontre d’ailleurs des êtres multiloculaires qui offrent la même particularité ou quelque chose d'approchant; d’où il ressort clairement que nous ne nous faisons des idées distinctes de l'animal et de plante, que d'après les apparences extérieures des innombrables formes supérieures qui frappent journellement nos yeux, sans nous appuyer sur aucune donnée scientifique. Il n’est donc pas étonnant, suivant Jauger, que dans les couches terrestres les plus anciennes nous trouvions déjà des plantes et des animaux côte à côte, au lieu que suivant la théorie de l'échelle unique des êtres on se croyait obligé d’admettre que le règne végétal, le plus imparfait, avait du devancer le règne animal, plus pariait, — ce (pii est faux.

Do ces organismes à une cellule ont procédé, par voie d'addition ou d’accoleinent , les organismes multiloculaires ; et Jtrt/er établit que ces derniers (au rang desquels comptent les types les plus élevés de la création) descendent tous des organismes à une cellule. Selon lui toute la paléontologie ou le développement des organismes primitifs offre la similitude ou la concordance la plus frappante avec le développement du germe durant les périodes de la vie fétale et embri/onale ; phénomène 1 qui se déroule journellement sous nos yeux et qui a fait l’objet immédiat de nos études. Ainsi, par exemple, les plus anciens types fossiles do poissons n’ont pas de squelette osseu.r., mais un squelette cartilnijineu.r , pareil à celui des poissons actuels au premier temps de leur vie; et les squelettes fossiles des vertébrés

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les plus anciens ne comptent que (mis grande» mictions (tête, troue et ijiksuc), tout-à-fait comme les mammifères actuels aux premiers temps <le leur vie létale. — Kt si l'on rencontre encore aujourd'hui des types arrêté» à tous les degré» de la vit; organique. même les plus lias, Jayer en rend compte par cette raison, que le procédé général de développement, dont les êtres uniloculaires marquent le. point de départ, se poursuit aujourd'hui de la même façon que dans le» âges primitifs. A la question de savoir si l’on doit espérer retrouver dans la terre les restas de ces premiers êtres, ,/ayer, sans hésiter, répond négativement — attendu que, ces êtres étaient beaucoup trop petits et trop mous, et <|Ue d'ailleurs les plus anciennes roches ont subi par l'accumulation des siècles des modifications intimes trop considérables. *)

Un autre savant dont nous avons déjà cité ici diverses opinions et (pii, s'appuyant sur les principes de Darwin, a fait de très sérieuses études sur cette question, s’est prononcé là-dessus en termes presque, identiques, quoique d’une manière plus explicite et plus affirmative. Les recherches approfondies du professeur Ihnhl d léna, qui semblent appelées à livrer une solution très simple de cette grave question, donnent en effet à penser qu’audessous des uni/oru/ 'aires décrits par Jtcger il existe encore des organismes (l’un ordre inférieur, sans structure, sans forme de cellule, sans noyau, sans organes, se nourrissant par aiwor/itioii immédiate et se reproduisant par voie de section. Ces êtres ne sont en réalité que de petites masses ita/huminn contractiles, c’est-à-dire susceptibles de. contraction et d'expansion toutefois dans une faible mesure et avec beaucoup de lenteur. Ils touchent de très près au genre des rhizopodes (animaux à pieds-racines), qui ont eu plus une coque calcaire pour enveloppé. Ils ont la

*)Ona néanmoins découvert cl un s une tics roches les plus anciennes (tu de ces animaux primitifs ^ T Ko zoo o canadcnsci, sur lequel nous reviendrons plus en détail.

faculté de changer leur aspect extérieur en faisant sortir de leur corps' des prolongements mous, informes, dits /iseudojsnlrs ou faux pieds. A cause de leur simplicité, Htvcktl désigne ces êtres du nom de Montres, du mot grec fiotrqçi t ç (simple), comprenant sous cette dénomination des petites masses organiques, albumineuses, informes, homogènes, aptes à la nutrition et à la reproduction, et chez lequelles toutes les fonctions organiques, au lieu de s'accomplir comme chez les animaux supérieurs par le moyen d’organes spéciaux, émanent directement de la matière orgatti que informe.

Pour expliquer l'apparition do ces moue res ou globules plastiques *) , desquelles suivant lui tout le reste des êtres vivants provient par simple descendance, lheckel admet, que pareilles à des cristaux dégagés du sein d’une dissolution , elles se développent dans un liquide où se sont déjà formés spontanément des composés ternaires ou quaternaires de carbone, <1 hydrogène, iX oxygène. et d’azoté, — et que le phénomène s'accomplit peu à peu sous l'influence des attractions réciproques.

Ilrrekel pense que, s’il a été longtemps difficile d'admettre l'idée d’une génération spontanée fgeneratio acquivoca), c’est qu'on ne connaissait pas ces êtres très simples ou Montres \ au lieu qu’à présent on ne jwmt plus douter que ces êtres marquent le premier degré de la vie, et que la cellule ou tout organisme cellulaire les reconnaisse comme point de départ. Pour ce qui est du procédé même, la transition à la cellule s’accomplit par une condensation du point central, qui devient comme un noyau dans la masse plastique de la monère; ce noyau s’entoure peu à peu de la substance visqueuse, et finalement apparaît la membrane qui enveloppe le tout. C'est ainsi qu’on expliquait autrefois la formation des cellules par le schème de Schleideu et

*) Plasma signifie: masse, substance formatrice

Schwann; la cellule passant, ]»mr se dégager, immédiatement et spontanément du sein d’un liquide où la matière plastique était contenue. Ihvcktl établit toutefois cette distinction que l'organisation cellulaire n’est javiaû s|xintanée, mais quelle a pour condition indispensable la préexistence des monères. Ainsi se trouve écartée la question de la génération spontanée, telle qu'on l'a posée jusqu'à ce jour. — Par suite de différences relativement peu considérables dans les conditions chimiques ou extérieures, il a pu apparaître au sein de la mer primitive, qui a entouré la terre à peine refroidie, de nombreux types de monères ou de nombreuses espèces indépendantes les unes des autres, et la plupart de ces espèces peuvent avoir été annéanties dans le combat pour l’existence. Un certain nombre cependant a dû se conserver, et celles-là sont devenues les premiers ancêtres du monde orga nique tout entier. Suivant J[<rcM chacun des grands groupes d’êtres organiques est sorti d'un genre particulier de monères; ce qui n’empêcherait pas d'ailleurs toutes ces monères d’espèces diverses de résulter de la modification graduelle d’une seule forme, c’est-à-dire d'une monère — nn/ywe, non quant an nomhre, mais quant à Ce**mce. «11 se peut, dit lhrc.kel , que, pendant des «milliers d’années, de nombreuses générations de ce premier «animal aient ]>euplé l’océan primitif dont la terre refroidie «s’était couverte, jusqu’au jour où la variation des conditions «extérieures de la vie, auxquelles ces êtres d’origine commune «durent s’approprier, eût amené des modifications dans leur «masse albumineuse et homogène etc.» *)

*i 11 vient île paraître tout nouvellement dans la «Gazette d'Iéna (mur In médecine et les seienre» naturelles * (Volume IV. 1 |,r cahier) une monographie des minières aver dessins, par llnrlrl II est impossible, dit l'auteur, d'inmiriner des organismes plus simples, plus impartait» que res monères ■

Note de la Ü*" 10 édition.

Seulement Tlœckel ne décide pas si ce phénomène, qu’il nomme autogonie ou génération de soi-même, dure encore aujourd'hui. La seule chose dont on soit sûr, à son avis, c’est que le fait a dû se produire au moins une fois à l’origine des temps. La paléontologie ne peut d’ailleurs, pour les raisons exposées par Jteger, rien nous fournir sur ces premiers commencements. Iheckel reconnaît, d'accord avec Jteger, qu’il est impossible d'établir une distinction entre la plante et l’animal, et il se trouve conduit à admettre une catégorie intermédiaire, celle des protistes ou êtres primordiaux. Le seul caractère essentiel, par lequel les deux règnes organiques diffèrent, consiste selon lui en ce que la cellule acquiert dans les développements de la plante une plus grande consistance que chez l'animal. Enfin Iheckel résume lui-même sa théorie dans ces quelques paroles: «Tous «les organismes, qui peuplent aujourd'hui ou qui ont jamais «peuplé la terre, ont été produits dans le cours d'immenses espaces «de temps par la transformation lente et le perfectionnement «graduel d’un très petit nombre de types primordiaux, «(peut-être même d'un seul); et ces types s’étaient eux-mêmes «dégagés du sein de la matière inanimée par le procédé «d'autogonic attribué aux organismes les plus simples, plas- «tides ou monères.»

Dans sa simplicité et sa vraisemblance, cette théorie d ’ iheckel lève toutes les difficultés dont la génération spontanée

(generatio aequivoca) a été l’occasion. Elle se trouve d’ailleurs

expérimentalement continuée par une découverte paléontologique très importante, faite récemment en Amérique; mais dont l’exposé m’oblige à reprendre les choses de plus loin:

On avait cru jusque là, que les roches dites siluriennes ou camhrigues formaient les couches les plus anciennes de l’écorce terrestre; et ce fait paraissait à bon droit surprenant et peutêtre même défavorable à la théorie de la descendance. Cepen-

■laiit on pouvait à la rigueur par dos raisons géologiques se rendre compte de la présence simultanée dans ces couches inférieures d'un nombre assez considérable de plantes et d'animaux déjà passablement développés, bien qu'appartenant aux es)»coes les plus basses. Mais S. IC. Lvgaii découvrit dans le Canada, au-dessus du cours du Lorcuzo, une série de roches d'une puissance considérable , qui ont dû précéder encore les formations siluriennes ou cambriques les plus anciennes; et qui ont exigé pour arriver à leur état actuel d’immenses espaces de temps. On a désigné ces couches du nom de formation laurentienne. Or cette niche laurentienne, retrouvée d’ailleurs ça et là en Hongrie et en Bavière, comprend un banc calcaire épais de mille pieds, où se rencontrent dos débris organiques. Ces débris sont les coquilles d une grande espèce do RJn'zopoden, animaux qui marquent, à jieu de chose près, le plus bas degré de la vie, *) et qui ne représentent en réalité qu’une de ces petites masses molles de plasma décrites par Ilærkth, enrichies seulement d'une enveloppe calcaire. Cette enveloppe s’est conservée et se retrouve méléc au calcaire d’Amérique, comme les premiers vestiges d'un essai de la vie sur la terre. Naturellement de l'animal lui-même il ne reste rien. Il existe encore en grand nombre de pareils animaux sur le fond de nos mors. Ils consistent en une petite vésicule muqueuse animée, sans structure définie, sans forme de cellule, avec une coquille excessivement mince. Depuis le jour où la lumière du soleil pénétrant l'atmosphère de vapeurs qui voilait la terre, eut excité les premières lueurs de la vie. jusqu’à l'instant présent où l’eau, l’air et la terre sont peuplés d’une variété si riche d'êtres, ces petits animaux n'ont pas changé. On a nommé «Kozoon fana dense» ou animal aurore du Canada l’animal

*1 Les Rhizupoilr * sont un ordre de la classe animale la jdus liasse, celle des protnzmiirrt ou animaux primordiaux

SI

trouvé au Canada, "pour rappeler que lui ou ses pareils ont marqué la première aurore de la vie sur la terre. *)

Ainsi donc avec ees animaux ou avec leur chusse nous toucherions au premier ou presqu’au premier degré de la vie, ou, ce qui est plus encore , nous saurions expliquer par des mie* naturelles le phénomène de la vie, cette merveille, la plus grande de toutes celles (jue l'on rencontre dans la nature! — Cependant? pour ébranler cette opinion on pourrait peut-être encore emprunter à la chimie une dernière objection et nous dire: Mais qui a produit les compoxt* organique*, du sein desquels se développent ees premiers êtres, ees globules de plasma ou d’albumine, ces monères, ces cellules primordiales? Pouvez-vous nous faire admettre, que ces composés se dégagent spontanément de la matière inorganique, quand nous savons qu’ils ont besoin pour se produire de l’action de corps ori/anis/s?

Cette objection, Messieurs, est encore une de celles qui ont perdu leur valeur dans l’espace de ces dix à vingt dernières années. Les grands résultats de la synthèse chimique ont ruiné ce dernier reluge, des partisans du vitalisme en histoire naturelle et du supranaiur alisme dans la philosophie de la nature. On forme aujourd'hui chimiquement de toutes pièces et par les seules forces de la matière- inorganique les composés organiques les mieux caractérisés, comme lWeooé, le suvre de raisin , ï aride oxalique, l acide formique, les corps i/ras; et même X albumine, la Jiftrine, la chondrine — toutes substances qui ne gardent rien de la nature inorganique, ne sont plus cristallisa/des, mais seulement coagulai les, et desquelles on croyait encore récemment qu’elles ne pouvaient se former que sous l’action immédiate de la

*) Hariri* aussi compte l’Eozoon dans la classe la plus liasse des animaux connus, mais en faisant remarquer que sa coquille indique déjà pour cet animal une certaine supériorité dans l’intérieur de sa classe.

vie. Et eo qui se peut faire dans le laboratoire du chimiste, devient assurément bien jilus facile dans l'immense et mystérieux lalmratoire où travaillent les forces les plus violentes de la nature! On ne peut donc refuser à la nature la puissance d'organiser la matière Imite sans le secours d'êtres organisés, puisque nous-mêmes sommes en état de remplir artificiellement une telle •tâche. *)

Quelques-uns parmi vous, Messieurs, vont penser peut-être qu’il devrait dès lors être possible de composer artificiellement des êtres organisés, et que nous ne serions plus bien loin du fameux homunculus de nos pères, qui devait soitir tout achevé des creusets du chimiste. Il ne peut cependant être sérieusement question d’un tel rêve, car nous ne serons jamais en état de réaliser artificiellement les circonstances et les conditions si diverses et si difficiles dont le concours est indispensable pour produire un organisme déjà passablement compliqué. Ec temps surtout nous ferait défaut , le temps dont il faut disposer dans la mesure la plus large et la plus illimitée pour l’accomplissement d’un pareil phénomène. Tout au plus pourrions-nous, en soumettant des composés organiques artificiels à toutes les influences de vie nécessaires, réussir à en tirer ces êtres ou types originels de l’ordre le plus bas dont il a été question. Mais pour ce qui est de l’élévation ultérieure de ces êtres à des types plus élevés, il n’est pas vraisemblable que nous puissions jamais, resserrés comme nous le sommes dans l'espace et le temps, réunir les conditions nécessaires à la production artificielle d’un type quelconque, alors même que ces conditions nous seraient parfaitement connues. Au reste, l'esprit humain a déjà tant fait et de

*) Toute la manière organique qui se trouve sur notre terre, remonte en dernière origine il la nature inorganique ou minérale ; et longtemps avant que des êtres organisés aient apparu sur la terre, de tels composés organiques ont pu et ont dû même nécessairement se développer à sa surface.

si grandes choses, qu’il dépassera peut-être aussi sur ce point nos plus audacieuses espérances. *) Mais l'homunculus et tout ce qui lui ressemble restera éternellement hors de notre portée, attendu que las types organiques développés et aujourd'hui existons sont le dernier produit d’un pénible travail de plusieurs millions d'années , accompli par la nature elle-même, — travail que nous ne serons jamais en état d’imiter même de très loin. Je vous laisse aujourd'hui Messieurs avec cette consolation; dans notre deuxième conférence nous nous occuperons des objections élevées contre la théorie de Darwin. **)

*) «Le génie de l’homme», dit Georges Pouchel dans son excellente ouvrage «De la pluralité des races humaines etc » (Paris 18U4), «n'a pas de bornes; qui peut dire oh il arrivera ï Qui sait si, nouveau Prométhée, créateur h son tour, il ne soufflera pas un jour la vio à quelque espèce nouvelle sortie de scs lalHiratoires?»

**) A ce propos il est bon de citer ici une observation du professeur Schvafhamen de lionn, consignée dans un mémoire adressé à Milue-Kdwards en 1863. Schaafhausen examinant au microscope des granulations de '/an » — V* x» de ligne d’épaisseur, lus vit produire la monade ou premier type de la vie animale. 11 vit ensuite la monade se transformer peu à peu en infusoires d'un ordre plus flevi; et il observa chez des pituites et îles animaux le même ordre de faits, s'accomplissant seulement dans la capacité d’une cellule plus grande. Voir pour plus de détails «Force et matière* édition , pages 7.'! et 74 , en note. 1 les observations analogues se trouvent consignées chez une foule d’autres auteurs, comme Pineau, Nicole I, Pouchel, Joly, Musset, Wymann, Mantegazza etc., qui ont tous vu la genèse primitive ou sjsmtanée s'opérer sous leurs yeux. «Nous-mêine, ajoute Georges Pennetier repressant tous ces témoignages dans un excellent traité des animaux microscopiques (Les microscopiques, extrait, etc., Rouen 1805). nous-mèmo nous l’avons plusieurs fois suivi dans toutes ses phases, et nous pouvons affirmer avec Mr. Schaafhausen , qu’ou peut voir les infusoires se produire aussi sûrement qu’on voit des cristaux se former dans une solution, qui en contient les éléments.» Knfln le professeur Huilier d’Iéna a vit un champignon filiforme commun (Pénicillium glaucum) affecter dans des milieux différents des formes si diverses, qu’il aurait fallu, pour se conformer aux principes usités, en faire des espèces ou même des genres distincts; «Et des cas pareils, ajoute-t-il, on en registre chaque jour de nouveaux.»

DKUX1ÜMK CONFERENCE.

Messieurs, dans ma première conférence je vous ai rapide ment exposé la doctrine de liant in et ses conséquences — et ces aperçus ne peuvent manquer de laisser une impression durable dans l’esprit de tout homme sérieux. Que de graves objections pouvaient être et seraient inévitablement élevées contre sa théorie, personne mieux (jue lia ricin lui-même ne l’a pressenti; aussi consacre-t-il’ à ces objections une bonne partie , et même la [dus grande, de son livre; les formulant, pour les réfuter, avec une finesse admirable et une profonde connaissance de la matière. Il profite de cette occasion pour développer plus largement différents points de sa théorie, en les précisant mieux ; et il déploie dans l'appréciation des raisons contradictoires une telle impartialité, qu’on ne peut mettre eu doute, que la possession de la vérité ne soit son seul but.

L’examen de toutes les objections qui ont été faites à Darwin ou qu’il s'est posées à lui-même, pourrait nous entraîner beaucoup trop loin. Je me contenterai donc d'en relever une seoir des plus graves et que je ne puis passer sous silence, attendu que nous l'avons, [tour ainsi dire, sous la main, et quelle parait irréfutable au premier abord. Cette objection, la [dupait d’entre vous l’ont déjà soulevée dans leur esprit ou se sont au moins intérieurement consultés à son égard. Il ne s’agit d’ailleurs pas de l’objection ihéoloyitpce. Darwin n’a pas consacré à cet argument de réfutation directe; il a seulement voulu en amoindrir la

portée par cette considération, que lidée d’une création bornée à quelques types, disposés dès l’origine en vue de tous les développements ultérieurs, ferait plus d'honneur à la grandeur et à la sagesse de Dieu que l'hypothèse des actes de création réitérés. Il va sans dire, qu’une explication pareille n’est qu'un /««./•fuyant , auquel Darwin pouvait se dispenser de recourir, s'il n’avait tenu à ménager les croyances bibliques de ses concitoyens, même au détriment de la vérité. En effet tonte sa théorie est basée, comme vous savez, sur le hasard le plus aveugle et ne suppose que le concours le moins prémédité des forces et des rapports naturels; il n'y est en aucun jioint question d’une loi de développement ordonnée, par quelque sagesse prévoyante. Si uii ordre assuré règne dans la nature, cet ordre ne peut être considéré, suivant Darwin lui-même, que comme [état d'iynilikre dans lequel le.s êtres vivants se sont peu à peu placés à la suite de la lutte engagée entre eux. La théorie de Darwin est donc à ce point de vue la plus naturaliste qu’on [misse imaginer, et elle jsise l'athéisme beaucoup plus sûrement que ne faisait celle •le son précurseur boit décrié, Lanmrclr. I.amarck admettait au moins une loi générale île progrès et de développement, au lieu que Darwin fait reposer tout le développement organique uniquement sur une accumulation graduelle d'actions naturelles minces et fortuites, qui sont innombrables.

Ainsi donc, ce n’est pas cet argument fourni par la Ihéot oyie , mais bien une objection scientifique, que je veux examiner avec vous; — objection d’autant plus grave quelle ne porte pas seulement contre la théorie de Darwin in specie, mais aussi contre toutes les théories de transmutation, et au point de les rendre toutes impossibles si d’abord on no réussissait à l'écarter. Elle emprunte d'ailleurs une importance spéciale à ce fait, quelle entre sérieusement en question, lorsqu'il s'agit d'appliquer la théorie de la transmutation à l'homme et de déterminer la place

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qu'il occupe dans la nature et dans le règne animal. Cette objection peut se formuler ainsi:

S'il est vrai, que tous les êtres animés se soient jkmi à peu formés, par développement, les uns des antres, il a dû y avoir une multitude de dei/rés de transition ou de formes intermédiaires, dont il faudrait retrouver les traces ou les débris dans le sol, comme on y retrouve ceux des formes accomplies. Pourquoi ces formes intermédiaires n existent-elles pas? Ou, si elles existent, pourquoi ne les a-t-on pas trouvées?

A ces questions il y a trois réponses à faire: Premièrement l'objection porte à faux, attendu que nous connaissons déjà un grand nombre de formes intermédiaires, et (pie l'on en découvre de nouvelles tous les jours, particulièrement dans le règne des animaux à conques. Ces animaux, grâce à leur enveloppe pierreuse ou calcaire, se trouvent être les mieux conservés de tous les êtres primitifs, et leurs diverses séries sont aussi les plus faciles à compléter et celles qui se. raccordent le mieux. Un a déjà pu à l’aide des formes concliyologiques transitoires que l’on connaît, composer de longues séries, dont les termes extrêmes dill'èrent tellement, que l'idée d'un rapprochement serait inadmissible à défaut d'intermédiaires pour indiquer lentement la transition. *) Et la découverte récente de nouvelles couches de formation a permis de combler des lacunes qui auparavant étaient complètes. C'est ainsi que ces dernières années, on déterminant dans les versants Sud et Nord des Alpes autrichiennes les couches de Ilalhtadt et 9 Cassian, on a découvert entre le Lias et le Trias moyen tout un monde d’animaux marins, com-

*) Mr. Dantlton, l’auteur d’une savante monographie des brachiopodes d’Angleterre, dit que la Spirilèra trigonnlis et la Spirifera rrassu. les deux ternies extrêmes d'une série ainsi formée, (liftèrent ii re point, que l’idée de les rapprocher répugnerait à tuute personne, qui n'aurait pas vu les formes intermédiaires qui les relient.

l>usé d'en moins 800 espèces, qui comblent d'un seul coup une vaste lacune; et sans doute qu’il reste à faire encore un grand nombre de semblables découvertes. II faut considérer aussi qu'avaut Darwin on ne voulait rien savoir des variétés: ou les rejetait comme un lest inutile, au lieu qu’à présent on commence seulement à les recueillir et à en comprendre le prix.

Au reste, Messieurs, du moment que l’on considère la chose sous son vrai jour, ou voit que pour les auimaux supérieurs, les mammifères , par exemple, il n’en est pas autrement que pour les mollusques marins. Ainsi l’Klephas primigenius (Mammouth ou éléphant primitif) n’est que le dernier terme d’une longue série (pii ne compte pas moins de 2 ri espèces d'éléphants primitifs. Ces formes de transition comblent l’intervalle «pie laissent entre eux le Mastodonte (nue espèce d’éléphant dont on suit l’origine jusqu’au commencement de la période tertiaire) et notre éléphant actuel. Le Rhinocéros , que l’on retrouve partout côté à côte avec l’éléphant, se relie de la même façon avec ses représentants primitifs. L’anatomiste Anglais theen a découvert une quantité de formes fossiles intermédiaires entre les ruminants et les pachydermes, de façon que la distiince énorme, qui sépare le chameau du porc par exemple, se trouve supprimée.

La découverte récente du remarquable oiseau Carchwoptrir marrions promet un rapprochement entre deux groupes d’animaux, dont les formes respectives sont tout-à-tkit distinctes et divergentes, l’oiseau et le reptile. *)

*) A la laveur de cette découverte on i>ciit, si l’on veut, faire sortir les reptiles et les oiseaux, de la même souche, connue (ieoffroy-St.-Hilaire l’avait déjà tenir en 1828, alors ipi'il faisait dériver les oiseaux des reptiles. L’arehacoptrix maerurus a été découvert eu 1861 à Sulcnlinfen dans le haut Jura; il fut acheté |«jur l'Angleterre au prix de ôtlOO thaler, c.e qui prouve assez quelle importance on attachait à cette découverte. La longueur totale de l’aninial est 1 pied 8 pouces, sa largeur 1 pied 4 [vouées. Il a une queue semblable à celle du lézard, longue de 11 pouces et demi et formée de

Un grand nombre de gésilogues, zoologues et paléontolnguen font aussi la faute de elierelier des formes intermédiaires entre deux espèces existantes. C’est une erreur suivant Darwin ; car les formes qui existent actuellement, ne proviennent pas les unes des autres, mais chacune d'elles est le résultat et le dernier terme d'une longue série de développements. 11 faut donc, quand on veut relier entr elles deux formes données, leur chercher, non /tas un intermédiaire direct . mais quelque ancêtre commun que l’on ne connaît pas. Ainsi, le pigeon paon et le pigeon grossegorge ne descendent pus l'un de l'autre, tuais les deux se rattachent au pigeon de rocher, et chacun par des intermédiaires qui lui appartiennent en propre. Il n’y a p;us non plus de forme qui tienne le milieu entre le cheval et le tapir ; eejiendant ces deux animaux descendent de quelque ancêtre commun, mais inconnu, qui a pu être très différent de chacun d’eux et qui a disparu depuis longtemps. Uue souche beaucoup moins reculée, mais éteinte aussi, relie les quatre formes actuelles du cheval, de l'âne, du zèbre et du bien qu’on liait pu découvrir

d'intermédiaire immédiat entre ces quatre types d'animaux. On comprend d’ailleurs que les souches communes disparues, aux-qtielles il faut remonter, sont d’autant plus lointaines qu'il s'agit de rattacher ensemble des formes existantes plus dissemblables.

•JO vertèbres minces , allongées , dont chacune porte une paire de plumes, au lieu que le queue des oiseaux actuels, brève et ramassée, ne compte que de f> à !l vci ’*res courtes dont la dernière seule ]airle les plumes de la queii" C’est seulement il l'état embryonaire ou pendant la vie fétale que les oiseaux actuels ont les vertèbres de la queue distinc tes; l'autruche par ex. en compte de 18 à ->0, qui se réduisent à !) par la croissance. I>e plus, l'arrangement en éventail des plumes insérées à l’extrémité des membres antérieurs de l'arrhaeoptrix raacrurus est uue disposition moins pariai te que celle de nos oiseaux d’il présent : toutes ces circonstances acc usent un typelointain de formation d’un caractère embryonaire et qui réduit au, moins jusqu'à un certain degré la grande distance qui existe entre l’oiseau et le reptile.

Chose, incompréhensible, on a très souvent négligé d’observer cette condition, la première et la plus importante de toutes, pour faire lu critique et l’application de la théorie de Darwin. De vive voix ou dans «les écrits souvent on a émis devant moi des jugements, «pii prouvaient qu’on commettait un énorme mulen tendu. Par exemple, dos gens vous disent des choses de ce genre: Quoi! voulez-vous nous persuader qu'un lion peut provenir d’un âne ou un éléphant d'un tigre!!

En effet, Messieurs, si la théorie de Darwin tendait à nous mettre'dans l’esprit quelque chose de pareil, il serait juste «le la reléguer au rang des pures curiosités de la science. Mais elle est assez défendue d’un pareil reproche par cette considération «léjà invoquée: «pie les formes orgaui«iues du monde actuel ne descendent pas les unes des autres, mais quelles sont seulement les derniers résultats ou les plus récentes extrémités des rameaux venus sur les grandes souches du passé, par suite de l’action lente de la nature exercée durant des millions d’années. Il est naturellement inadmissible que ces types puissent se suivre, attemlu que chacun d’eux représente le dernier ternie dans une série particulière qui s’est développée pour son compte; mais d’autre part ou comprend très bien que ces termes extrêmes existent côte à côte sur le même terrain et au même moment. * C’est de la même façon à^peu près que sur un -arbre deux feuilles appartenant à des branches différentes sont l’une près de l'autre et se touchent parfois en se balançant au vent, bien que leur point de départ se trouve dans des parties de l’arbre toutes diffé-

*) «Les formes organiques qui existent côte à côte, «lit le professeur //allier (Théorie de Darwin. liainlmry I8G5), se sont forméc's les unes auprès «les antres, mais non pas les unes «les autres. Beaucoup «le gens se représentent le Darwinisme comme exprimant la possibilité d'une transition d’une espèce vivante à «me autre. Celui qui se fait de pareilles idées, prouve qu'il n'a même (>as lu le livre de Darwin »

rentes, et qu’il faille, si l’un voulait avoir la première origine de chacune, remonter séparément à travers les rameaux, les branches et le tronc, jusque dans des racines distinctes. A ce propos, Darwin fait une remarque très juste dans un certain passage de son livre oii il dit: «I»a maxime «natura non facit saltum» (la nature ne procède jamais par bond) ne nous parait pas juste si nous considérons le monde vivant actuel ou les êtres (pii habitent aujourd’hui la terre; mais elle se justifie aussitôt que nous faisons entrer eu compte le passé et (pie nous nous demandons quelles ont été les racine « des êtres aujourd'hui vivants? Cos êtres semblent avoir entr’eux de grandes lacunes, mais ce n’est qu'en apparence et paire que les intermédiaires, qui les unissaient, sont morts depuis longtemps.» — En somme, comme je vous l’expliquais dans ma première conférence, tous les groiqies ou tous les types divers se tenaient beaucoup plus près les uns des autres dans le passé; au lieu ipi’aujourd hui ils se sont écartés en rayonnant autour du type primitif, et ils semblent ainsi laisser entr’eux des lacunes beaucoup plus grandes. —

Une deuxième et meilleure réfutation de l’argument tiré du défaut de formes intermédiaires se trouve dans l 'élut extraordinairement incomplet du bulletin de la science géologique. Au début de nia première conférence je vous ai déjà fait remarquer, quelle portion relativement minime de la surface terrestre a été scrutée par la paléontologie, et quelles lacunes considérables en doivent résulter dans nos connaissances sur les êtres primitifs, las trois quarts ou les trois cinquièmes des couches terrestres de formation se trouvent enfouies sous la mer, et de l’autre quart une grande partie est couverte de hautes chaînes de montagnes ou bien fermée à nos investigations par divers obstacles. Mais les points accessibles eux-mêmes ne nous sont que partiellement et très défectueusement connus. Ainsi, l’imuiense continent américain, autrefois relié à l’Asie, et qui pourrait, par cette seule

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raison , nous livrer îles éclaircissements précieux , est encore à peu près complètement inexploré. Et d’autre part quelles portions considérables de la surface terrestre ont été primitivement noyées et fouillées par la mer ou les fleuves et les restes qu'elles contenaient totalement détruits! Ne possédant ainsi que des fragments de l'histoire du globe, il ne faut pas nous étonner que la succession des races nous semble pleine d’interruption et no nous soit connue que par morceaux. *) Ajoutez à cela, que les êtres organiques ne se conservent le plus souvent que d'une manière fort incomplète, et qu'il faut encore pour cela, dans un lieu donné, un concours d'accidents particulièrement heureux. Les orga nismes tout-à-fait mous ne se conservent jamais, et les coquilles et, tes os eux-mêmes disparaissent, s’ils n’ont pas été recouverts, c’est-à-dire assurés à l’avance contre les agents de destruction par l’acciunulation lente de dépôts de sédiment. Lyell cite dans son «Ancienneté du genre humain» un exemple saisissant pour montrer la rapidité avec laquelle les restes organiques peuvent être détruits. En 1853, lorsque les travaux de dessèchement de la mer de Ilaarlem furent achevés, on ne retrouva nulle trace d’ossements humains, bien que l’on (ait sillonné le sol des canaux dans tous les sens. Et cependant il y avait eu sur cette mer des naufrages et des combats; des centaines de soldats Espagnols et Hollandais y avaient été perdus; une imputation d’environ 30 ou 4OMJ0 âmes avait durant des siècles habité scs bords. Quel-

*) «Dans cet état lie choses, dit le professeur Huxley (Des causes des phénomènes dans la nature organique), et les cnnuaissanees que nous pouvons acquérir étant déjà, comme ou voit, très incomplètes . on n'a guère fouillé sérieusement plus de la dix-millième partie des lieux accessibles de la terre. Aussi peut-on dire à Iton droit, que les notions grélogiques sonl encore fort incomplètes; car je le répète, il est inévitalde, vu la nature même des ehuses , que ces notions ne soient souverainement incomplètes et décousues.»

que* débris de vaisseaux, des monnaies, désarmés, etc., on ne trouva rien autre chose.

Tout ce. que nous avons dit, serait dtÿà suffisant, pour expli quer, comment il se fait que nos connaissances paléontologiques aient tant de lacunes, et pourquoi les formes intermédiaires nous font si souvent défaut. Mais voici une considération nouvelle à laquelle Pariein croit devoir attacher une importance capitale: l)e la façou dont les faits géologiques sont réglés, dit-il, des lacunes ne pouvaient manquer de se produire, attendu que les diverses formations géologiques sont séparées par d'immenses périodes. Kn effet, chaque région de la surface terrestre subit sans cesse de nombreuses et lentes variations de niveau; tantôt une région s’élève du sein de la mer, tantôt elle s'y enfonce!’ et ces mouvements embrassent une grande étendue.» *) Ces alternatives ont eu pour effet de rendre intermittentes les indications, que peut fournir la géologie concernant la formation des êtres organiques. Car, pendant la phase twceuxionneUe, qui est le moment le plus favorable à la formation de nouvelles formes vivantes il ne se produit pas de ces dépôts sédinienteux grâce auxquels les restes organiques peuvent se conserver, au lieu que ces dépôts se précipitent pendant la période dWxiôwemr'Mt. Ainsi lorsqu'elle réparait au-dessus de l'eau, une région se trouve peuplée d’esjM'ces récentes, qui se sont formées cependant en d’autres endroits, mais

*) I,u justesse de eette assertion lie saurait être contestée. (In constate encore il l'âge présent des oscillations lentes de niveau en différents iwiuts de la surface terrestre, en Scandinavie, dans l' Amérique du Sud. en Italie etc. A Valparaiso la côte en îRSt ans s’est, élevée de 19 pieds; à Chiloc le mouvement a été’ plus sensible encore. A Coquimbo le. sol eu lôO ans a monté de plusieurs pieds. Kn général, ces mouvements sont suivis de très longues pauses. Ou évalue il ’200 pieds l'exhaussement du sol de la Scandinavie depuis les temps historiques. Voir pour d’autres exemples «Antiquité du genre humain» par Lycll (traduction allemande de l’auteur, Leipzig 1801.) Note de l'auteur.

elle ne contientpas enfouis les restes, <juï permettraient de rattacher ces espèces à celles <jui existaient avant l'immersion. 11 faudrait pour établir ce rapprochement, qu’on recueillit un grand riombrot, de types provenant de localités différentes; mais le paléontologue n’est presque jamais en état de le faire. Néanmoins chaque année livre des trésors nouveaux qui confirment la théorie; le nombre des types intermédiaires connus va croissant, et l’on se trouve de mieux en mieux à même de combattre les erreurs du passé. Combien de temps u’a-t-on pas cru, qu'il n’avait pas existé* de grands mammifères avant l'époque tertiaire, ou qu’il n'y avait pas de singes fossiles! On connaît aujourd’hui une quantité de singes fossiles, et l'on a trouvé de grands mammifères dans les terrains secondaires et même dans des formations plus anciennes. i,a même Chose rat arrivée pour les mteaux. Jusqu’en 1858 on n’avait pas trouvé de restes d’oiseaux remontant au-delà de l’époque tertiaire, mais on découvrit alors dans le haut du grès vert de la eouche crayeuse (formation secondaire supérieure) les restes d’un oiseau aquatique de la famille des mouettes. C’est à des temps plus reculés encore que remonte l’archtcoptrix macrurus, le remarquable fossile ailé du sehiste de Solenhofen qui se rattache à IV olitfre de (époque secondaire. Suivant Darwin, on a même reconnu déjà dans le grès rouge l’empreinte du pied de trente oiseaux gigantesques dont on n'a pas trouvé le moindre débris. Et aussi les nouvelles découveites à mesure quelles se multiplient, établissent mieux de jour en jour, que, l'apparition soudaine et immédiate d'un nouveau groupe d’espèces (par ex. des vrais poissons osseux de l'époque crayeuse) n'a jamais eu lieu, comme on l’admettait autrefois. *)

*) Comme nous l'avons déjà dit souvent, la paléontologie est une science encore au berceau. Chaque jour lui ap|iorte Une découverte et lui en fait espérer de nouvelles. Ainsi le savant naturaliste A. (Itimlry a rapimrté à

La troisième et dernière réponse que Darwin oppose à l’ar-

Ruinent tiré de l’absence des formes intermédiaires , a trait aux conditions dans lesquelles ces formes ont dû vivre. On ne trouve que fort rarement, suivant Itartrin, les restes des formes de transition, parce que leur solidité et leur durée ont été moindres que chez les types mienx affermis qui sont venus après. Et si elles ont disparu plus facilement et plus vite, on en peut donner deux raisons:

La première, c’est que la période de variation dans les conditions extérieures de la vie, qui est surtout le temps propice à la production de nouvelles formes, en excitant l’action sélectrice de la nature, est relativement très courte, comparée au temps indéterminé pendant lequel persistent les fonnes organiques une fois quelles se sont modifiées et mises jusqu’à un certain point en harmonie avec leur entourage. Charles Voijt cite dans ses conférences sur l'homme (Vol. II. page 2GG — 2G!)) un exemple sur lequel je reviens et j’insiste, pour bion démontrer la justesse de cette idée. Suivant Vofjt, Cours brun d'à présent descend certainement de l’ancien ours des cavernes de l’époque diluvienne, et nous connaissons très exactement les trois degré-s qui font la transition entre ces deux typas. Mais il est rare que l’on trouve les restes do ces êtres intermédiaires, au lieu que l’ours des cavernes et l'ours brun se rencontrent en quantité; particulièrement le premier, qui n’a presque jamais fait défaut dans les innom-

l’ttrig de IHi ermi', en Grèce, une multitude de fossiles qui représentent pour la plupart des intermédiaires très intéressants à connaître et dont Or. l'mnelier dans son opuscule sur la mutabilité des formes organiques, Paris 1 N >1 i . a dressé le liuiletin. Par ees decouvertes se trouvent reliées entr’elles non seulement des familles de mammifères déjà voisines, mais encore relies qui diffèrent le plus, comme Vours et le chiçn , le pore et le cheval etc.; tellement que Gaudry lui-même s'écrie avec étonnement: «Oit s'arrêtera la paléontologie dans eette voie de découverte d'intermédiaires'/» Voir pour plus de détails l'opuscule cité

brahlcs cavernes du temps diluvien que l'on a pu explorer. Cette particularité ne peut s’expliquer que par la variation relativement brusque des milieux et par l’épuisement rapide de ces types intermédiaires dans la lutte qu’ils étaient forcés de soutenir contre ces conditions nouvelles d’existence.

11 faut remarquer d'ailleurs que l’influence de la variation des milieux a toujours atteint sou maximum d’effet et de jiersistauce aux endroits où de la vie dans l'eau il y a eu passage à /« vie sur terre et dans tair. Toute forme vivante qui dans l’histoire de la terre a pu résister à une telle transition, se présente aussitôt comme déjà assez hautement organisée. Darwin croit qu’il subsistent encore" de ces types de transition; par ex. le Mink (Mustella vison), qui poursuit le poisson dans l’eau pendant l’été et citasse les animaux terrestres eu hiver.

La seconde raison, pour laquelle l’extinction des êtres intermédiaires ou de transition est plus facile et plus rapide, se trouve dans la simple considération de ce fait, que, la violents; de la lutte et l’intensité de la concurrence atteignant leur plus haut degré entre les formes qui se touchent du plus près ou qui ont eutr’elles le plus d’afflnités, les formes intermédiaires qui sont encore mal affermies, ont le plus d’occasion d’être détruites. Celles au contraire qui par une épreuve prolongée de la lutte se sont le plus différenciées, peuvent vivre aussi le plus facilement côte à côte, parce quelles se font une concurrence d’autant moins vive pour satisfaire aux conditions de l'existence. Ainsi donc, pour les formes intermédiaires, les chances de ruine sont d’autant plus grandes, (jue les occasions de naître sont plus nombreuses-, et plus le progrès est prompt et significatif (tel qu'on le voit surtout chez les tonnes les plus hautes de vertébrés), moins sont visibles ses transitions.

\i extinction des intermédiaires a lieu aussi très positivement dans un autre domaine, .qui peut paraître très éloigné de celui

«lont nous nous occupons ici, et rjui a pourtant avec lui beaucoup «l'analogie et de grands rapports; c'est le domaine de la lingvitth'i/iie. Les diverses langues se comportent absolument de la même façon que les esjiiees, se développant et procédant les unes des autres et se faisant concurrence. Toutefois, au point de vue de l’étude de ces lois communes, les langues ont ce grand avantage de varier beaucoup plus vite que les races et les espèces et d'offrir ainsi un champ beaucoup plus accessible à l'expérience et à l'observation immédiates. Les espèces peuvent durer cent mille ans, mais on no sait pas qu’une langue soit jamais restée vivante plus de dix siècles. Cette analogie, aussi intéressante qu'importante. Darwin la signale à la page 426 de son livre, mais il n’insiste pas assez. I^e géologue Lyell au contraire, s’appuyant sur les travaux du fameux philologue Max Miiller. fait dans un chapitre de son «Antiquité du genre humain» l’application de la théorie darwinienne à la linguistique. Il y démontre péremptoirement, que les espèces dans la nature, et les langues dans l’histoire changent d’après des lois identiques. Toutes les langues subissent les mêmes vicissitudes auxquelles les espèces sont sujettes, et nulle n’est marquée pour une éternelle durée. S’il est difficile de distinguer les espèces d’avec les ranitrx , la difficulté se retrouve la même entre les langues et les dialectes. Aussi les philologues ne sont-ils pas plus d’accord sur le nombru des langues, que les naturalistes ne le sont sur celui des espèces, et en comptent-ils environ de 4 à 6000. On n’a trouvé d'ailleurs aucune définition satisfaisante de l’idée de «langue» opposée à l’idée de «dialecte», pas plus que des deux idées 'd'espèce» et de «variété.» Dans l’évolution des langues la «variation» et la «sélection naturelle» sont aussi les deux influences déterminantes souveraines; là aussi de grands effets sont produits par l'accumulation d’une multitude d'inffuenees minces en elle-même et insignifiantes en apparence, telles que

l'introduction d’expressions étrangères, la venue d’orateurs ou d’écrivains considérables, les inventions, les découvertes, l'acquisition de nouvelles connaissances, la concurrence incessante qui s'engage entre les différents mots etc. Toutes ces actions finissent par changer la langue, et le fait qui domine dans ce résultat, c’est la disparition définitive des termes ou des formes intermédiaires. La traduction de la bible faite par Luther a assuré au dialecte Saxon la prédominance dans toute l’Allemagne, mais aujourd'hui, au bout de 800 ans seulement, Luther est devenu presque incompréhensible. On a observé que dans une colonie, isolée et sans relations, où la concurrence a par conséquent peu de prise, la langue mère se conserve à ce point, qu’au bout de 5 à 000 ans les colons n’entendent plus le nouveau langage, que par suite des relations et du progrès se sont fait les habitans de la mère patrie. Ainsi le prince Beruhard de Saxe-Veimar rencontra lors de son voyage dans l'Amérique du Nord (1818 — 182t>) une colonie allemande dont les relations fréquentes avec l’Europe avaient été interrompues par les guerres de la révolution française (1792 — 1815), durant un quart de siècle environ. Bien que l’isolement n'eût pas été complet, cependant les allons parlaient un vieux dialecte usité en Allemagne au siècle précédent, et qui depuis y était tombé en désuétude. Une colonie norvégienne fixée eu Islande vers le 9'’ m “ siècle, ayant gardé son indépendance environ 400 ans, continuait à parler la vieille langue gothique, tandis que par suite de ses relations avec le reste de l’Europe la Norwége avait pris uuo langue nouvelle dérivée de la première.

La même raison fait que nous ne comprenons plus aujourd'hui (ancien allemand, pas plus qne les anglais n'entendent l’ancien Anglais, ni les Français le vieux français. Les savants seuls peuvent lire notre grand poëtne héroïque national des

Nieàelungen, quoiqu’il ne remonte pas à’plus de 700 ans.

À mesure que la civilisation gagne chez un peuple, les progrès de la langue deviennent plus rapides, car le travail se divise davantage, c’est-à-dire que les idées se précisent et chacune d’elles trouve son expression spéciale. La richesse du vocalm- /a ire est donc l'indice caractéristique de l'état d’avancement d’une langue' et de l’état de culture de l'homme. ( D’après certains calculs, fruits du désoeuvrement de quelques-uns de ses compatriotes, Shakesjieare aurait le plus riche vocabulaire connu.)

Sur Ye.rtinction des forints intermédiaire* en linguistique et sur les conséquences que ce fait entraîne, Lyell cite un très intéressant, exemple qui se trouve bien à notre portée: La langue hollandaise est, comme on sait, une forme de transition entre Y Allemand et V Anglais. Si donc, le hollandais devenait une langue morte, soit, que politiquement le pays se trouve absorbé dans un autre soit à la suite de quelque accident physique, la distance, (pii existe entre Y Anglais et Y Allemand, se trouverait considérablement accrue; et les philologues de l’avenir, à supposer qu’ils n’eussent pas connaissance de cette langue éteinte, pourraient croire à peine qu’il y ait eu un lien entre ces langues do deux grandes nations, malgré que ce lien aurait îéellement existé. Ainsi c’est bien à la disparition des intermédiaires qu’il faut attribuer h* grandes dissemblances, qui apparaissent entre les langues aussi bien qu’entre les espèces vivantes, et les incompatibilités apparentes, qu’on y observe, n’ont pas d’autre origine. Une longue une fois éteinte n’est d'ailleurs pas susceptible do revivre, pas plus qu'une espèce disparue ne saurait renaître.

Ceux qui veulent entrer plus avant dans l’étude de ces intéressantes analogies, feront bien de consulter outre Lye.ll le livre du professeur Schleieher: «Ijv théorie de JJarwin et In linguistique» (lfttîb). L’auteur, dont les travaux sur l'origine et la formation des langues sont très remarqués, déclare que les

principes (fanriniena s'appliquent de tout point au procédé de développement des langues. Ainsi, presque toutes nos langues européennes ont une souelie commune, la langue mère indogermanique, sur laquelle se sont développés divers embranchements, qui sont eux-mêmes devenus le jaiint de départ de nouvelles ramifications, et ainsi de suite. Et, comme l’observe Sch/eir/ter, ce n’est pas là une simple hypothèse, mais un fait scientifiquement établi. Le philologue a seulement dans cet ordre d'études un grand avantage sur le naturaliste, c’est de se mouvoir sur un terrain plus facilement accessible. On peut en effet observer (■( .suivre pas à pas une langue, la langue latine par exemple, dans toute son évolution; et l'on constate sur elle, avec certitude, que. les langues varient tout le temps quelles sont parlées, las monumrntx écrit* fournissent l’élément indiscutable de cette observation. A défaut de monuments écrits une pareille étude serait impossible, et la tâche du savant deviendrait même alors plus difficile que quand il s'agit des en/iècits. los transformations d’une langue exigeant d’ailleurs beaucoup moins de temps, on comprend qu’il soit aussi moins difficile à l'esprit de les saisir et de les embrasser. I)e plus, la structure de toutes les langues les mieux organisées laisse voir d'une manière frappante, que leur développement a eu lieu par degrés , en commençant par les formes b* plus simples; et qu’elles n'ont connu à leur point de départ que la partie mgni/ii'iUive des mots; c’est-à-dire les ternes simples qui rendent les sensations, les images, les idées, etc., sans aucune inflexion grammaticale. Dans le principe ces premières racines se sont formées en quantité, de la même manière absolument que les cellules organiques; ce qui prouverait qu'il y a eu d'abord une quantité de langues mères, toutes soumises au même procédé de développement. Les formes organiques initiales se sont constituées, connue animal ou comme plante, par un procédé unique, et c’est seulement plus tard que leurs déve-

loppements ont affecté des directions différentes; — il en a été tle même des origines des langues.

Les langues doivent avoir en. suivant Schleicher , une existence préhistorique beaucoup jtlus longue que leur durée historique — ce qui est d’ailleurs conforme aux résultats livrés par les plus récentes recherches sur l'ancienneté du genre humain et son existence préhistorique. 11 ne faut pas perdre de vue que nous ne connaissons rien des langues avant l’invention de (écriture , et que cette invention marque un degré déjà très avancé dans l'histoire du développement de l’humanité.

Dans le cours de cette période préhistorique de même que pendant les âges historiques, une quantité de langues ont du s’éteindre; et il s’cn est formé aussi de nouvelles, qui se sont développées et étendues an détriment de celles qui les avaient précédées. Il est même vraisemblable que le nombre des groupes de langues dont la disparition avait devancé (histoire , et desquels nous ne savons absolument rien , est de beaucoup supérieur à celui des langues qui ont survécu. Dans le combat pour l’existence, l’avantage est resté aujourd’hui aux langues indogermaniques; elles sont extraordinairement répandues, spécialisées et développées; et elles comptent une multitude d’espèces et de variétés. Par suite de la disparition presque générale des formes intermédiaires , par suite des migrations des peuples et pour mille autres raisons semblables, les transitions se trouvent supprimées; de sorte qu’on les prendrait aujourd’hui pour autant de langues essentiellement différentes, existant côte à côte sur le même terrain — exactement comme sont les espèces dans le monde organique! Pour plus de détails, je vous conseille de lire vous-même l’ouvrage, que j’ai cité.

Vous voyez, Messieurs, par ce qui précède, avec quelle habileté et quel bonheur aussi Darwin a su écarter les difficultés que rencontrait sa théorie (particulièrement la grave objection

tirée de l’absence des formes intermédiaires); et vous voyez aussi comment des points en apparence les plus lointains de la science humaine accourent se grouper autour d’elle d’importantes et lumineuses analogies. Ainsi que je vous le disais déjà dans ma première conférence, on a voulu déprécier cette théorie, en lui reprochant de n’être qu’uue pure hypothèse, autrement dit, une supposition dont on ne peut démontrer la justesse. Mais un pareil reproche ne signifie pas grand’ chose, attendu que c’est grâce à de telles hypothèses et seulement avec elles, que les plus importantes découvertes ont été faites, et que les progrès dans les sciences, notamment dans les sciences naturelles, ont été obtenus. La seule considération qui doive entrer dans l’appréciation d’une hypothèse, est de savoir si elle repose sur un nombre de faits suffisant, et si elle en est bien logiquement déduite. Or on ne saluait contester, que la théorie de Darwin satisfasse à cette condition ; et ce qui prouve le mieux sa justesse, c’est que par elle on se rend un compte simple et facile d’une quantité de faits et de rapports inexpliqués et inexplicables sans elle; et même, ce qui à proprement parler importe le plus, ou les explique sans recourir qu’à des causes naturelles et suivant les voies mêmes de la nature. Toute explication, qui n’a pas ce dernier caractère, en réalité n’explique rien ; mais elle donue seulement l’aven et l’expression de notre ignorance; elle néglige les lois naturelles et le fait accompli, pour invoquer le miracle , auquel la science répugne à si bon droit. Ce reproche fait à Darwin de n’avoir bâti qu’une hypothèse,' sonne étrangement surtout dans la bouche des Orthodoxes religieux , eux dont la doctrine (fondée sur l'immutabilité des espèces et la création réitérée) mérite bien mieux le titre d’hypothèse, et cela dans le sens le plus défavorable du mot. Car outre que ces derniers ne savent produire aucun fait à l’appui de leur opinion et se contentent d’alléguer la croyance de l’église à certaine puissance extranaturelle et surnaturelle qui aurait

créé l’univers et le monde organique — leur hypothèse Retrouve dans la plus flagrante contradiction avec les faits réels et les procédés logiques de la science, laquelle ne reconnaît nul rapport de filiation hors l'enchaînement naturel et nécessaire de la cause à l’effet. Ce que nous n’avons pu expliquer encore, reste en attendant un énigme pour nous; mais sans que nous nous adjugions le droit, parce que l'énigme se présente, île l'habiller aussitôt d'un miracle à sa mesure pour fermer l’accès à toute recherche sérieuse.

A mon avis. Messieurs, Darwin n'a donc que peu de chose, il n'a même rien à craindre pour sa théorie de ce côté; et ses explications une fois données, Les gens éclairés un peuvent plus, il me semble, mettre en doute, tjue des eitjdres se soient formées et se forment encore par les miles tpi il indhpie. — Mais quand nous aurons à nous poser la question de savoir, si les pixvcéilés de transformation décrits par Darwin su ffisent pour expliquer tout le déveiop|»ement du inonde organique: ce sera tout autre chose; et aussi ]>eu j’ai hésité tout à l'heure à me prononcer en faveur de Darwin , aussi résolument j’avouerai que ses indications ne me paraissent pas suffisantes pour ce hnt. En effet, si vous essayez la théorie de Darwin à tous les eus isolés et à tous les phénomènes de la nature organique, il se trouve toujours un grand nombre de cas lui de phénomènes ou d'effets, «pie la théorie

n’explique pas, ou bien qui semblent en contradiction avec elle,

ou qui enfin donnent à entendre que ja nature a effecté encore d autres voies pour arriver à la transformation des espèces. Et l’on ne peut douter que ces voies ne soient assez nombreuses, — car il faut admettre que la nature dans sa richesse infinie et son iuiiuie variété poursuit rarement son Imt par un seul chemin, de suis sur ce point complètement d’accord avec Charles Voijt • qui, traitant de la théorie de Darwin daus la Gazette de Cologne, lui assure d’ailleurs sa pleine adhésion, tout en déchirant que «pln-

sieurs chemins mènent » Rome.» Un dos justes reproches qu'un a fait à Darwin , c’est d’avoir accordé trop peu d’importance dans la variation des êtres à C influence immédiate dot condition s extérieures de la vie et de leurs changements (climat, sol, nourriture, air, lumière, chaleur, distribution de la terre et de l’eau, etc. etc.) — saus doute par prédilection pour sa propre idée et afin de lui faire la plus belle paît. Vous avez vu dans ma première conférence, que Darwin mentionne il est vrai souvent ces conditions extérieures, mais, et c’est là ce qu’il faut noter, il ne les fait jamais jouer un rôle, i/uen concurrence avec la enélectioti naturelles tpi il affectionne. Cependant leur action propre est considérable, et' l’on doit admettre que les transformations des êtres organiques ont été énergiquement iuilueucées par les états sans cesse changeants de la surface terrestre; surtout si l’ou considère la configuration très variable et très compliquée des continents. Cette action a dû prendre mie importance particulière dans les lieux où elle a été secondée par la nt ii/ration des animaux et des plantes. Le phénomène de la migration embrasse la presque géuéralité des organismes, et les causes, qui le produisent, sont la disette ou le déplacement d’une espèce par une autre ou bien un changement survenu dans le climat ou l’état du sol, etc. l'arfois aussi la migration est toute fortuite et involontaire, soit que les eaux ou le vent ou les oiseaux emportent au loin des semences végétales; sans parler d’autres causes analogues.

> Par le fait do la migration les conditions extérieures peuvent se trouver changées assez brusquement, et le plus souvent ces transitions amèneut des résultats supronants. *) Pour ne

*) Dans un excellent opuscule du professeur Mûrit* Wagner : théorie darwinienne et la loi de migration des organismes* Leipzig 1HGS, l'importance de la migration, au jHiint de vue de la théorie darwiuieuue,

citer qu'un exemple, tiré de l'espèce humaine et le plus rapproché de nous, pensez que le type aftglais s’est modifié tellement en Amérique et en Australie, dans un intervalle relativement assez court, qu’au premier coup d’œil ou peut le plus souvent distinguer un Anglais d'avec un Américain ou un Australien. Pour vous faire une idée de l’importance de ces résultats pendant des périodes plus grandes, reportons-nous à l'exemple des peuples et des langues indogennaniques, qui ont immigré d’Asie (entre le Gange et l’Hymalaïa) en Europe. 11 est établi par des recherches philologiques que les Suédois et les Indous ariens de l'Inde ont une origine commune, car ils représentent les fermes extrêmes du développement de toute la race. Tous les membres de cette grande famille arienne semblent avoir eu leur berceau commun à l’Est ou au Sud-Est de la mer Caspienne; niais quelle différence aujourd'hui entre un Indou et un Suédois ou un Norwégien! — Et quelles transformations, toutes à leur avantage, ont subi dans leur nouvelle patrie les nègres d’Afrique transplantés en Amérique! Leur peau s’est éclaircie, leur esprit a gagné en intelligence et en vivacité. Cependant, d’après la théorie

a été parfaitement appréciée. Suivant l'auteur, c'est une condition nécessaire île la sélection naturelle, que les organismes subissent des migrations et fassent des colonies; condition sans laquelle la sélection perd sou efficacité propre et sou importance. A défaut de migration la sélection resterait inefficace, et les deux phénomènes sout nnis par la réciprocité la plus étroite Les espèces qui n'out pas de migrations, meurent |>eu à peu ou ne varient pas, absolument comme certains autres organismes auxquels la nature a donné une trop grande vertu d’expansion. L’auteur, qui a voyagé beauconp, cite b l'appui de ses opinions de nombreux exemples intéressants ; et il trouve que la loi formulée par lui comble une lacune essentielle de la théorie de la transmutation et écarte un grand nombre des reproches qu’on pourrait faire à la théorie Darwinienne. Dans les âges primitifs de la formation terrestre les migrations étaient beaucoup plus considérables ; mais elles se sont trouvées restreintes et définies par les soins de l’homme, et l’amendation artificielle a pris la place de la sélection naturelle

Note de la B*" 1 ' édition.

da Daririn même, un nègre ne deviendra jamais un blanc, ni inversement — comme le croient bien des gens superficiels; attendu que le blanc et le nègre ne descendent pas l’un de l’autre, niais proviennent de formes intermédiaires sans nombre, dont les racines premières se perdent vraisemblablement au sein du règne animal.

Mais sans même recourir aux importants phénomènes de la migration , il ne manque pas d’observations directes qui déterminent la part d’influence, propre aux conditions extérieures, sur la conformation des êtres organisés et leurs variations. Ainsi le nouveau continent Australien, qui se distingue des autres coutrées par l’état particulier de son climat, de son sol, de son atmosphère etc., possède aussi une faune et une flore toutes spéciales, avec des formes souvent bizarres ou extravagantes.

Les arbres n’y donnent pas de verdure, ils sont garnis de piquants et ne poussent que des feuilles pâles, grêles, qui dirigées verticalement n’arrêtent pas le soleil. Dans X Amérique du Sud le caïman, le puma, l’autruche, le jaguar, etc. sont de plus petite taille que les espèces correspondantes de l’ancien continent. En Syrie, en Perse tous les mammifères (même ceux de provenance étrangère) se revêtent d’un long poil blanc. En Corse les chiens et les chevaux se couvrent de taches. Dans l'île de Cuba les porcs ont doublé d'épaisseur, ils ont pris des oreilles droites, et leurs soies sont devenues noires. Les chats primitivement introduits au Paraguay y ont changé tellement, que les chats plus récemment venus d’Europe ne s'accouplent pas avec eux sans répugnance. La même chose s’est produite, en seus iuverse, pour notre cochon d'Inde, qui descend certainement du Cavia Aperea d’Amérique. Ce dernier animal est à l’état sauvage tout différent du cochon d’Inde domestique qui refuse de s’accoupler avec lui. Tous les chevaux des pampas de l’Amérique du Sud descendent d'un étalon, que les espagnols y ont perdu en

1537; mais ils different complètement de leur premier ancêtre, le cheval gris, à faible crinière, des stepi>eb de l’Asie centrale, introduit en Espagne par les Arabes. Le pelage et en général la robe des animaux est toujours modifiée suivant la nature du climat. C’est d’ailleurs uu fait général que le sol et tout l'entourage d’un animal ont sur son extérieur une action marquée. Les zones tropicales ou torrides produisent les couleurs vives et éclatantes, taudis (jue sous les climats froids c'est le blanc qui domine, et tout y revêt une teinte pâle. Les animaux qui habitent les sables, prennent la couleur de ces sables; ceux qui se tiennent sur les troncs d'arbre, ont uue couleur d'écorce, ceux qui vivent sur les feuilles, sont verts etc. etc.

Si de tels exemples, que l'on pourrait d’ailleurs multiplier à volonté, suffisent déjà dans les bornes étroites de notre expérience, à faire ressortir l’inffueuce que les conditions extérieures de la vie et leurs variations axercent sur les organismes, il est certain que la même cause, agissant d’une façon lente et continue pendant la durée indétiuie du développement terrestre, a dû amener les modifications les plus profondes dans les organismes animaux et végétaux, surtout si l’on considère quels changements ont dû subir le climat, l’atmosphère, la température, la répartition des eaux, le niveau du sol s’élevant dans certaines contrées tandis qu'il s’abaissait dans d’autres, de nouvelles montagnes surgissant à côté d’autres qui s'abymaient, et des régions entières se trouvant inondées tendis que des mers étaient mises à sec. Uu certain nombre de savants, qui n’ont d'ailleurs pas adopté les idées de Darwin , accordent une telle importance à l’action des circonstances extérieures et du milieu ambiant, qu’ils ne réclament rien autre pour expliquer toute la succession des espèces dans le passé comme dans le présent. *)

*) De ce nombre se trouve Geoffroy Hilaire, qui fait jouer le rôle capital aux variations atmosphériques.

Sans aller jusque là, si Fou prend Injuste milieu, qui consiste à faire agir la «sélection naturelle» darwinienne d'accord avec les conditions extérieures, lu tâche est rendue bien plus facile, et l’on dispose de deux priuci]>es puissants ot assurés pour expliquer la transmutation.

On ne peut d'ailleurs guère se refuser à admettre l'intervention d’un troisième principe, peu apprécié il est vrai, jusqu'à ce jour, et négligé par Darwin , mais qui s’exerce pendant les phases de la génération sur les êtres organiques en germe et produit ce qu’on appelle le ehamjement de géntrat ion. Cette idée n’est pas nouvelle, on l’a déjà mise en «vaut mainte fois-, et le professeur Hnumyrertner de Fribourg , entrant res, a émis en 1855 l’opinion, que les animaux supérieurs pourraient bien être sortis des germes ou des oeufs d’animaux inférieurs par suite île la division ou de la métamorphose dos germes. Mais sur ce point les observations sont trop peu nombreuses, et les faits intimes, qui s’y rapportent, sont encore trop obscurs janir qu’on ait su quant à présent rien avancer de positif. Grâces cependant à la théorie de Darwin et au mouvement qu’elle a provoqué, on est revenu à ces idées fécondes, et des savants, dans le sens véritable du mot, en ont fait l’objet de leurs travaux. Je veux parler ici du rapport lu à la société des sciences physiques et médicales de Würzbourg par l'anatomiste et physiologiste distingué, le professeur Kaddiker; rap|>ort qui fut imprimé et publié à Leipzig, 18<»4.

Après avoir relevé vivement dans co mémoire ce qu’il juge défectueux dans la théorie darwinienne , Kmlliker fait ressortir aussi les avantages de cette théorie, et il déclans, que Darwin, en tout cas, a frayé la seule voie qui puisse aboutir à une solution juste de la question de l’origine des formes organiques. Suivant Kirllilcer, l’apparition des organismes à l'état d’êtres accomplis est inadmissible. Ix;ur apparition n’a donc pu se faire

qu’en vertu d'une loi générale de développement. Mais Kmltiker voit lo principe de cette loi, non |jhs tant dans la «sélection naturelle» darwinienne, que dans.ee qu'il nomme la théorie de la génération hété-rogénique ; théorie d’après laquelle les oeufs ou germes, fécondés ou non, des organismes inférieurs peuvent, dans certaines conditions, se convertir en d’autres formes, quelquefois plus élpvées; et non pas par le procédé lent que Darwin affectionne, mais plutôt par une brusque transition. Kœliiker invoque à l'appui do cette thèse les remarquables accidents du changement de génération , de la parthenogenesis , de la métamorphose, et aussi la souplesse avec laquelle |>endant les phases premières de sa formation l'embryon se laisse égarer sous des influences relativement faibles loin des formes de son dévelop|>enient normal. I)’où il résulterait que tout le règne organique repose sur un plan fondamental, dans lequel les formes les (dus simples ont une tendance à fournir des épanouissements de plus en plus variés.

Quoique je réadmette pas. pour des raisons qui me paraissent suffisantes et d’accord en ceci avec Darwin, l’existence d’un plan fondamental, je regarde pourtant l’idée de Kœllik-er comme très féconde et comme pouvant acquérir une grande portée, pour peu qu’on la développe, en la précisant mieux, par des recherches jxrsitives. En tout cas, elle repose déjà sur une nombreuse série de faits qui démontrent la grande susceptibilité des orgaues reproducteurs ou des germes, des oeufs et des embryons à l’égard des actions et des influences du dehors. C’est ainsi que dans les basse-cours on arrive par certaines pratiques artificielles exercées sur les oeufs, à modifier dans un sens déterminé las résultats de la couvée; et que chez tous les animaux on peut produire à volonté des monstres par une mutilation calculée de l’embryon. La nourriture plus ou moins abondante donnée aux parents a une tirés grande influence sur le développement des

rejetons. Ainsi les abeille s par des soins spéciaux et une nourriture mesurée plus largement à des larves dé travailleuses, placées d’ailleurs à part, en font sortir des reines; et les fourmis à l’aide d'un régime spécial poussent des ouvrières neutres à leur complet développement — Inversement c’est ainsi qu 'Edwards a empêché des têtards de devenir grenouilles, en leur supprimant la lumière. Non pas que leur croissance fut arrêtée, ils atteignaient des proportions monstrueuses , mais à l'état de têtards et avec leur queue. — Ayassiz dit expressément que , si deux germes pareils se trouvent arrêtés par des influenças extérieures à des degrés divers de leur développement, il en peut résulter deux genres différents.

Ainsi donc. Messieurs, d’après ce qui précède, s’il est vrai que la théorie darwinienne ne suffise pas à résoudre d’un mot le grand énigme de la vie organique , et si de nouveaux principes doivent être appelés en cause, je ne crois pas que cela diminue en rien la valeur de la théorie. Dans une question aussi difficile et aussi obscure c’est déjà bien assez d'avoir avancé, ne fût-ce que d’un pas, vers la solution ou seulement d’avoir découvert le chemin pour y conduire. Et quand la science devrait trouver encore d’autres procédés dont la nature peut se servir pour amener les transformations des êtres, ce fait ne saurait amoindrir la gloire de Darwin — bien au contraire; car Darwin est l’homme qui a placé sur sa voie la science des recherches positives, dans un démêlé que nul avant lui n'avait osé aborder franchement, parmi ceux-là même auxquels cette tâche semblait de droit revenir. En somme, Darwin a eu ce mérite, qu’on ne saurait trop apprécier, d’introduire de nouveau mie direction philosophique dans las sciences naturelles et de battre en brèche un empirisme grossier et inintelligent dont tout le monde avant lui subissait la loi. Avant Darurin , on eût dit, à en croire les importants euxmêmes, qu’il était interdit à ces sciences de faire plus que cher-

cher des matériaux, observer, classer systématiquement, camper, peser, etc. Lu spécialisation «lu travail et îles esprits poussée si loin à notre époque rendait encore plus difficile toute tentative de généralisation. Il fallait un liomrae de grande science positive et alliant à son savoir le sens et les aspirations d'un esprit vraiment philosophique, pour oser entreprendre une telle tâche, sans s’attirer l'anathème de tous les empiristes ou sans courir le risque de se perdre encore dans les spéculations vaines et discréditées de l'ancienne philosophie de la nature. Car les spécialistes plongés dans l'étude des détails sont par le fait incapables d'un pareil travail, et «l'ordinaire les arbres les empêchent de voir la forêt.

Il était du reste indispensable qu'un homme comme Darwin vint téit ou tard, attendu que la simple accumulation «les matériaux. à défaut d'idée synthétique qui en «imposât un tout., était parfaitement stérile. Tout au plus eu pouvait-on attendre quelques minces applications utiles, soit à l'industrie, soit dans les besoins journalière de la vie, soit aux autres sciences. Cette introduction de la philosophie dans la science positive a ou encore un autre effet, qu’au jioint de vue philosophique j’estimerais plus précieux encore que la théorie tlarw intentât elle-même — c'est de bannir définitivement et avec des armes positives du domaine dos seioncos naturelles ou mieux do la science ce qu'on appelle lidM tlf* causes finale». Depuis longtemps déjà, comme vous savez, quelques naturalistes, doublés de philosophe, avaient attaqué au nom de la logique cette idée funeste qui repose sur des conceptions interverties; ils avaient même réussi à ce point que dans de certaines limites, et notamment en physique, cette idée est à peu près ruinée, et qu'on y évite toutes les formules qui pourraient même implicitement la contenir. Mais il n'en devenait que plus difficile de généraliser ce résultat jusque chez tous les hommes érudits et dans le domaine des autres sciences. Car il s’agissait

(le bannir cette vieille idée, que dans les écoles on inculque de force -- vous le savez. Messieurs, par expérience — à tous les jeunes cerveaux, et suivant laquelle les riches combinaisons de la nature prouvent l'infinie sagesse et l'infinie bonté d'un créateur, à l'égard duquel on conçoit l'univers comme une montre par rapport à l’horloger qui l’a mise en mouvement. Ce sont surtout messieurs les théologiens qui tirent le plus grand parti de cette idée des causes finales. Ils s’en sont fait un thème inépuisable, et ils trouvent enfin que c’est une disposition admirable et pleine de sagesse, que nous ayons le nez au milieu du visage, et que les yeux ne nous viennent pas sur l'orteil.

Il est vrai que pour le profane, qui, ne se reportant pas au passé, ne considère que leur utilité dans les rapports variés de la nature, celle-ci présente une si grande quantité de disjtositions avantageuses, d’adaptations justes, de proportions excellentes de termes qui se complètent les uns les autres, en un mot, de rapports qui semblent calculés à l’avance et à dessein, — qu’il n’y a rien détonnant à ce que la simple intelligence humaine, avant d'être disciplinée par la réflexion et la logique, et quand l'entente scientifique du mécanisme intime des faits naturels lui fait défaut, arrive à admettre des décrets tracés en haut et des phénomènes réglés en vue de l’ordre de l’univers. Cest tout autrement que la science envisage la question; hile ne s’inquiète pas seulement comment les choses se passent et sont ordonnées aujourd'hui, mais aussi ce quelles étaient aujmravant , et par quelles voies naturelles ces rapports réglés ont pu insensiblement s'établir? — C’est alors que la th/orie de Dartriu livre soudain les explications les plus saisissantes et fournit des preuves qui ne sont pas tirées seulement de la spéculation philosophique, mais qui , appuyées directement sur les faits et les exemples vivants, s’imposent aux esprits les moins préparés. Le professeur Sch/cii/t n , qui n’a pas réussi ces dernières années avec ses atta-

ques aussi maladroites que mal justifiées contre le matérialisme, à cueillir de nouveaux lauriers pour refaire sa couronne passablement endommagée, s'est vu contraint lui-même de confesser ouvertement, après avoir lu le livre de Darwin, qu'il n’est plus permis maintenant, sans se risquer, de parler des causes finales dans la nature. *)

Et de fait, Messieurs, vous avez eu dans le cours de ma conférence mainte occasion déjà, d'apprécier sur des exemples les explications données par Darwin et l'enchaînement de ses idées; aussi j’aime à croire que vous aurez vu le secret des nombreuses et excellentes concordances et des avantageuses dispositions que présente la nature, dans les faits tels que Darwin les a retracés plutôt (pie dans un ordonnancement préconçu en vue de certaines fins. D'une part en effet, la «sélection naturelle» et «la lutte pour l’existence» étant données, pendant le cours de périodes sans fin il ne pouvait pas se faire autrement, que toutes les dispositions et propriétés avantageuses, c'est-à-dire opportunes, que tous les rapports utiles entre les êtres, et plus généralement dans la nature, ne soient provoqués, jtour ainsi dire, méthodiquement et ne se trouvent fixés à la longue; — tf autre part, en vertu des procédés de développement et de l'hérédité, les êtres retenaient bon nombre de parties ou de dispositions de parties, qu’on ne saurait eu aucun cas qualifier d’utiles, mais qui sont au contraire nuisibles ou indifférentes. Comme exemples de ces dernières,

’ Donc in signale les oreilles des plantes grimpantes. Pour de telles

*) Le professeur liaclel «pie nous avons déjà cité si souvent, dit pareillement (Morphologie générale des organismes. Vol 1, page 1G0): «Nous voyons dans la découverte faite par Darwin de la séleetiou naturelle dans le conduit pour l'existence la preuve la plus concluante pour la valeur exclusive des causes mécaniques dans tout le domaine de la biologie; nous y rayons la mine dfyinitire de tonte concejdion Ir.trologiijue ou r italiste îles organismes.*

plantes ces vrilles sont utiles, et l’on pourrait croire qu'elles ont été ménagées en vue de leur utilité, si on ne les retrouvait chez une quantité d’autres plantes qui ne grimpent pan. La peau dénudée de la tête du vautour semble être une disposition excellente pour cet animal qui fouille dans les cadavres en putréfaction, mais on la rencontre aussi chez le dindon qui n’a cependant pas les mêmes habitudes et se nourrit au contraire avec propreté. On a voulu voir dans les suture» nu crâne des jeunes mammifères une excellente disposition ménagée en vue de faciliter l’acte de la parturition. Ces sutures à la vérité sont souvent très utiles alors, mais on ne peut admettre qn’ellés existent pour cet objet, attendu que l'anatomie les a trouvées aussi an train t/es jeunes reptiles et îles jeunes oiseaux, lesquels n’en aura ient pas besoin puisqu’ils éclosent d’un oeuf. Comme nous l'avons déjà dit, les palmures aux pieds de la frégate et de l’oie terrestre ne sont d’aucune façon utiles à ees animaux; dans leur genre de vie actuel elles leur seraient plutôt nuisibles, mais ils les doivent à l'hérédité. Les os concordants dans le bras du singe, dans le pied de devant du cheval, dans l’aile de la chauve-souris et dans la nageoire du phoque ne servent de rien à ces animaux; ce sont seulement les restes d’un héritage qu’ils tiennent d'ancêtres depuis longtemps disparus. lai dent empoisonnée de la ripère et le tube à pondre de Xichneumon ne sont pas justifiés par îles raisons téléologiques ou d'utilité, puisqu’ils sont simplement nuisibles à d’autres êtres animés. L’aiguillon de la guêpe, de l 'abeille n’est assurément pas disposé en vue dune utilité, puisqu’il amène la mort de l'animal qui le porte, dès que celui-ci en fait usage etc. etc. Dans le corps humain lui-même, que nous regardons par habitude comme l’expression d une sagesse et d’une prévoyance infinies, et qui nous semble réaliser le plus liant degré de perfection auquel un organisme puisse atteindre , muobservation minutieuse fait découvrir toute une multitude de

parties, d'agencements ou d’organes sans utilité et parfois mémo nuisibles; et ces derniers semblent n’avoir d’autre raison d’être, que de donner lieu aux maladies les plus graves et les jdus atroces: p. ex. la glande thyroïde qui produit le goitre; les amygdale» dont l'inflammation et l’enflûre peuvent amener l'asphyxie; le f/rocis vemùculaire qui est chez les enfants la source d'inflammations mortelles des entrailles; le coernm qui donne lieu son vent aux stagnations les plus dangereuses; les glande» t ht/m us, le coceyjc, les mammellee des mâles etc. etc. 11 n’est presque pus, eu somme, dans notre corps tout entier une seule disposition qu’une critique impartiale ne puisse s'imaginer plus parfaite, répondant mieux au but et moins dangereuse pour la conservation de la vie ou de la sauté. Nous considérons avec étonnement aujourd’hui l’admirable structure de üoeil, cet organe le plus achevé et le plus délicat de tous, duquel on peut croire d'après les preuves données par Darwin et les résultats de l’anatomie comparée, qu’ayant eu pour point de départ un simple nerf sensitif, il est arrivé peu à peu de eet état le plus incomplet à l’état actuel, en passant par une série indéfinie de degrés. Et ce)>endant il n’y a pas là encore la perfection, attendu que l’oeil le mieux conformé ne paie que d’une manière incomplète a l'aberration de la lumière. *) La confusion primitive ou l'accouplement des deux tubes digestif et aérien et l'imparfaite occlusion de ce dernier par l’épiglotte sont une disposition souverainement défectueuse, qui peut donner lieu, par l’introduction de corps étran-

*) Dans un travail sur la théorie «la la vision du professeur ffrlmholtz (Annales Prussiennes 18ô8) ce savant très distingué dans la connaissance des fonctions des organes des sens cite comme «défauts» de l'oeil: la dispersion des couleurs, l'astigmatisme, les lacunes, les om lires des vaisseaux, l'imparfaite transparence des milieux etc. — défauts évidents qui montrent an moins, «pie la «perfection» si vantée de l’oeil est tout-à-fait illusoire.

.Note de la 2‘ ““* édition

gors dans les voies respiratoires, à l’asphyxie et autres accidents. L'anatomie comparée rend compte de cette dis|H>sition.

Chez les animaux même les penchants et les instincts remarquables, où l’on a si souvent voulu reconnaître des témoignages insignes d’une prévoyante sagesse qui aurait ordonné l’univers en vue de certaines fins, deviennent tout autre chose, éclairés au jour de la doctrine darwinienne. Avec quel enthousiasme n’a-t-on pas exalté, par exemple, dans la donnée théologique Y instinct voyayenr des oiseaux, en le considérant comme un irrésistible penchant qu’une souveraine sagesse aurait placé en eux pour assurer 1 leur bien-être et leur conservation. Pour peu que l’on aille au fond du phénomène , o^ lui trouve une cause toute différente et bien naturelle. On voit, (pie cet instinct est survenu par l'effet des alternatives dans la température et par suite de l'invasion progressive du froid, qui gagna, en s’éloignant du pôle, à certaines époques et dans certaines localités. Car la rigueur croissante de l’hiver déterminait les oiseaux très-mobiles, à se retirer vers le Sud devant les progrès du froid, tandis qu’au retour d’une saison plus douce l’amour du pays natal, si vif chez tous les animaux, les rappelait vers leurs premières demeures et aux lieux où ils avaient grandi. Ix> même ordre de choses s’est réjK-té chaque année et en s'accentuant toujours davantage; car à mesure que les hivers devinrent plus rigoureux, et que le froid descendit plus bas vers le Sud, les oiseaux furent poussés et se retirèrent [dus loin. Cette migration périodique ou ce vi^-et-vient passa peu à peu en habitude, et l’habitude devenue héréditaire se traduisit dans un instinct qui semble avoir été préparé dans un dessein salutaire, alors qu’il s’est développé de la façonja [dus simple et la plus naturelle. — C’est à des causes analogues qu'il faut rapporter le sommeil des animaux hibernants. Vu leur peu ■ (l’aptitude à subir un déplacement, ces animaux, ne pouvant pas ou ne voulant pas fuir devant le froid, se retiraient dans des

réduits sombres, où ils dormaient la saison rigoureuse. Le changement de température, qui avait occasionné ce sommeil, se prolongeant un peu à chacun de ses retours, la durée du sommeil hibernal alla s’augmentant de plus en plus, jusqu'à ce qu’enfin l’habitude s’en établit et devint héréditaire.*) — Darwin cite encore toute une série intéressante d’autres instincts, comme par ex. celui des oiseaux pour la construction de leur nid; l'instinct bien connu du chien d arrêt, qui n’est autre chose que la prolongation, obtenue artificiellement et devenue héréditaire, de la courte pause que tous les animaux chasseurs ont coutume de faire avant de s’élancer sur leur proie; l’instinct qui porte les animaux domestiques à chercl^r l’homme; l'instinct par lequel le coucou dépose ses oeufs dans les nids étrangers; l’instinct merveilleux et presqu'ineroyable, en vertu duquel la fourmi fait îles esclaves: l’instinct des abeilles à construire leurs alvéoles, d’où l’on a voulu tirer une preuve frappante des vues téléologiques de la providence, mais bien à tort, car cet instinct est un

*) Ilaus la 1*™ conférence, au chapitre de l'hérédité, il a déjà été mentionné, que les habitudes, teudauees. penchants, etc., acquis pendant la vie. se transmettent et se fixent sur la descendance. Les observations de ce genre ont été faites notamment, chez les animaux dressés. Chez le chien île berger la tendance à tourner autour du troupeau est héréditaire, et chez le <7/0-0 tF arrêt le penchant à rester fixe sur la bête sauvage. Le goût de chasser le rat de préférence à la souris, se transmet chez le chat. Les animaux issus de bêtes de trait (boeufs, chevaux , etc.) tirent mieux que ceuxlà, qui sont nés à l'état sauvage, ou dont les ancêtres u'étaierit pus dressés à ce travifil. Tous les chevaux de l'Amérique espagnole se sont trouvés ]h-ii à peu héréditairement enclins à marcher l'amble. Les pigeons culbutants d'Angleterre tiennent de l'hérédité l’habitude de s'élever en vols épais et de se laisser culbuter ensuite dans l'air. Le mouton anglais ne s’est fait qu’au Ismt de Vois générations à manger le navet, qu’on avait introduit dans le pays. Kit général, tous les animaux dressés trausmettimt leurs dispositions acquises à leurs descendants, qui sont d'ailleurs pins susceptibles d'éducation que les animaux sauvages Voir pour les faits correspondants chez l’homme mes «Hérédités physiologiques» dans «Science et nature.» (Paris, 1HWÎ.) " r

simple effet de la sélection naturelle; etc. — Crainte de m'écarter de mon sujet, je vous renvoie pour tous ees intéressants détails au livre même de Duncin. Au reste ces instincts peuvent changer en même temps que le genre de vie; ce qui indique bien qu’ils ne reposent pas sur une disposition naturelle innée et irrésistible. Entr’autres preuves nous pouvons citer l’exemple du pic di Anurique, qui, lii-bas, s’est désaccoutumé de grimper aux arbres, et qui happe les insectes au vol; ou bien celui du coucou on Anurique, qui ne fait pan comme le coucou d’Europe, bien que l’habitude do pondre dans des nids étrangers appartienne à d’autres oiseaux. —

Je émis. Messieurs, vous avoir présenté en ce, qui précède, une exposition passablement claire et, autant que (mssible, complète de la célèbre théorie darwinienne de la transmutation des espèces, théorie qui acquiert chaque jour une importance plus considérable, non seulement jwur la science, mais aussi en vue de notre conception générale de l’univers. Quelqu’importante et intéressante que soit en ello-même, et à part toute autre considération, la théorie de Darwin, elle n’offre pourtant son intérêt le plus vif et le. plus immédiat que de l’instant où nous allons nous demander: cotte théorie peut-elle s’appliquer à notre propre race, à l’homme? Et s’il en est ainsi, quelles conséquences de-’ vrons nous en tirer? Comment se comporta en outre cette doctrine à l’égard des autres théories admises jusqu’il ce jour touchant le prv</rcn dans la nature organique? 1/es confirme-t-elle? Et alors, quelles sont les lois qui en découlent, autant pour le progrès du monde organique , que pour le progrès du genre humain dans l’histoire? Ces graves questions seront traitées dans mes deux prochaines conférences.

TROISIÈME CONFÈRENCE.

Messieurs !

I«i théorie de Darwin, telle que je viens de l'esquisser dans mes deux premières conférences, est par elle-même attrayante au plus liant point, sans compter qu’elle peut dans une certaine mesure déterminer nos convictions générales. Car elle nous livre des éclaircissements sur un phénomène des plus surprenants et îles plus larges, celui de l’origine et do la formation du monde organique qui nous entoure, eu nous donnant les moyens de décider, si c’est par des causes vatvre/Ux on dans les raisons thrologique* admises jusqu’à ce jour qu’il en faut chercher l’explication.

Mais sou importance grandit encore, et l'on peut dire que la chose nous lient au coeur, du moment que nous nous sommes posé' la grave question de savoir, s'il convient d'appliquer à notre propre race, à l'homme, à nous-mêmes, la théorie de la transmutation. Faut-il admettre que las principes ou las règles, suivant lesquelles ont été amenés à la vie les autres organismes, ont aussi prévalu dans nos propres origines et présidé à notre apparition? Ou bien, nous, les maîtres de la nature, faisons-nous cjception à ces lois ?

Vous savez, Messieurs, que jusqu’à ce jour le plus grand

nombre des philosophe* et même des naturalistes (excepté quelques-uns d’entr'eux appelés matérialistes et les premiers cosmologues de la Grèce) ont professé cette dernière opinion. On regardait X homme comme un être foncièrement si différent du reste .du monde animal, que l’on n’admettait pas qu'il y eût entre les deux le moindre rapport, pas plus au corporel qu’au «pirüuel. Et il faut l’avouer, dans l'état défectueux de nos connaissances positives et vu la complète absence de formes de transition, une telle opinion se trouvait, encore récemment, plus ou moins justifiée, — quelque hautement que parût y contredire l'unité générale de la nature et l'idée philosophique de l’univers. Envisagée à un tel point de vue, cette question qui nous touche de si près aujourd'hui: « D’oïl vient thomnel comment a-t-il sury il» restait naturellement insoluble par la science ou transcendante, c’est-àdiro qu elle excédait les limites d une constatation expérimentale. La solution ne pouvait se trouver que dans la foi religieuse ou le mythe, qui certes a tenté aussi, vous le savez , les interprétations les plus diverses, desquelles est sortie une diversité non moins riche de traditions ou de récits. Dans les mythes religieux de presque tous les peuples nous rencontrons des fictions plus ou moins naïves, plus ou moins ingénieuses, plus ou moins subtiles, sur ce sujet, mais qui toutes du moins nous montrent à quel point l’esprit de l’homme, même le plus inculte, devait dès l’abord se préoccuper de la grande question de l’origine de sa race, ce «mystère des mystères» suivant l’expression* d’un philosophe anglais.

Aujourd’hui, grâce aux progrès de la connaissance humaine, nous nous plaçons à uu tout autre point de vue; et c’est un des faits les plus remarquables et les plus significatifs de la rie intellectuelle de l’humanité, que la science en soit peu à peu venue à se saisir d'uue telle question et à prendre solidement pied sur un terrain, qui parut si longtemps lui être interdit tout-à-fait

el pour jamais. *) C'est aussi jxiur nous avertir que nous ue saur ions compter trop peu sur le progrès de l'esprit humain, et que nous ne devons jamais désespérer de la solution des problèmes lus plus obscurs — ou encore, et surtout, qu'il n'est permis m aucun cas, de tracer prématurément, comme maints philosophes.

. l’ont osé, des homes à l'esprit humain, ni de déclarer, qu’il n'ait * pas ou lui la force ni le droit de les franchir. Au reste, ceux qui font fait, agissaient d'ordinaire dans un intérêt théologique ou en vue de quelque idée philosophique particulière bien plus que par amour de la vérité. La vérité, nous devons nous efforcer de l’atteindre par toutes les voies et par tous les moyens en notre pouvoir, soit recherches, soit spéculation.

.Que s'il sagit de trancher scientifiquement la question que nous venons de nous poser, à savoir, si les principes de la nature générale s'appliquent également à l'homme, on ne peut Messieurs, répondre, comme la plupuit d'entre v ous l'auront déjà fait, que par l'affirmation la plus hardie. Une théorie ou une loi qui s'applique à l'ensemble de la nature orgtuiique, doit aussi s'appliquer à l'homme; ntteudu que les principes, suivant lesquels ce monde a été' formé, restent identiques et immuables — du moins, tous les véritables savante s'accordent à le penser. L'anatomie et la physiologie, c’est-à-dire les deux sciences de la structure et des fonctions du corps animal, ne laissent pas planer le moindre doute sur ce point, que l'homme, anatomiquement et physiologiquement , u'est autre chose que le plus haut spécimen du type vertébré. O11 sait d'ailleurs que ce type, rangé par le mérite de sa perfection au sommet de l'échelle animale, descend en

*) «Le fait d'avoir reconnu la véritable origine de l'honnne. est mie «découverte si riche en conséquences dans toutes les branches de la pensée •humaine, que l'avenir tiendra peut-être ce résultat pour le plus grand que l'esprit humain pouvait être apjielé à atteindre.» (Professeur H Schaafhausen.)

s’éloignant de l’homme par une innombrable série de degrés. S’il existe une lacune anatomique on physiologique entre l’homme et les mammifères les plus voisins de lui, en tout cas elle n'est pas plus large que les intervalles qui se rencontrent entre d’autres genres de mammifère»; elle indique seulement une différence relative , mais non pas une différence essentielle ou absolue. *) On est particulièrement frapjté de cette vérité quand on étudie les divers systèmes de classification dos zoologues ou des naturalistes, et que l’on considère les vaines tentatives de quelquesuns d’entre eux pour faire de l’homme un règne différent du règne animal et végétal. Tout au contraire Linné , le grand législateur de la zoologique systématique, avait saisi le véritable principe, car il faisait entrer dans son ordre supérieur dit des Primats (Primates) Y homme, le singe, et le demi-singe.**) Cependant eu 1770 Illumenhach s’écartait déjà de cette classification et inventait les bimanes (c’est le nom qu’il donnait à l'homme) par opposition aux quadrumanes (c’est ainsi qu’il distinguait les singes). Il appelait Niomine un «animal erectum bimanttm»; tous les caractères propres de l'humanité se bornaient

*) Dans son livre: «I>e notre connaissance des causes des phénomènes organiques* le professeur Huxley, qui s'est sérieusement occupé de cette question et des recherches qui s’y rapportent, dit qu’«il est en effet facile «de démontrer, que sous le rap|>ort de la structure l'homme ne diffère pas «plus des animaux placés immédiatement an-dessous de lui, que reux-ci ne «diffèrent d'animaux faisant partie du même ordre qu'eux,*

**) La justesse que déjà nul mettait à apprécier cette question, ressort des paroles suivantes qu'il écrivait sur les «anthrojiomorphes» dans scs «Amoenitatcs academicae»; «Il peut sembler à beaucoup de gens, que la -différence entre l'homme et le singe est plus graude qu'eutre le jour et la «nuit; mais si ces personnes voulaient établir une comparaison entre l'Euro- «péen le plus civilisé et lo hottentot du Cap de Bonne Espérance, elles nuiraient de la peine à se persuader, que ces deux hommes oui une même origine; aussi bien elles ne pourraient se convaincre qu’une noble demoiselle «de la cour et un homme des bois livré à lui-même appartiennent à la «même espèce.»

donc pour lui à la «station verticale» ot à la possession «des deux mains.» Ce système, déjà reconnu pur Hnft'on , fut adopté après Blutnenbach par le célèbre Cuvier, ipii le fit passer officiel lemeut dans la science, d’où il n’n pas encore complètement dis paru. Cependant, un grand nombre de zoologues sont retournée depuis à la vieille classification de Linné et ont remis en avant ses «primats», qu’on avait déjà presque oubliés. Ce dernier système est d'ailleurs le seul possible ou le seul dont l'adoption soit légitime, attendu qu'anatomiqoement la fameuse distinction entre ehitnancs et quadrumanes* n’est pas admissible. Le mérite d'en avoir fourni la démonstration rigoureuse revient au célèbre anatomiste anglais, le professeur Huxley. Huxley a comparé la structure anatomique des os et des muscles de la main et du pied chez X homme et chez le singe, et il a montré, que sur une telle question ce n’est pas assez de consulter l’aspect extérieur des parties, mais que l'étude de leur conformation intime est seule décisive. De cetto étude il résulte, suivant Huxley, que la mam et le pied (chez l'homme et les singes anthropoïdes, notamment chez le gorille) sont conformés d’après des principes identiques; c’est-à-dire que le gorille n'a pas, comme on l’avait admis, quatre mains, mais bien deux mains et deux pieds. L'extrémité postérieure du gorille n'est rien autre chose, suivant. Huxley, qu'un pied, muni d’un gras orteil, ressemblant à un jjouco et opjtosnble aux autres orteils — c’est-à-dire imo sorte de pied / n-enant . *) Et il en est de même pour toutes les espèces

*) Celte proposition a été tout réremmeut attaquée au j*>iut île vue anatomique, mais seulement jusqu'à uu certain poiut. 1 ,e professeur Srh.m fhatuen, qui a traité la question devant le XLI. congrès des naturalistes allemands, s'exprime en ces terme»: Au sujet du gorille on peut concilier les «opinions contraires, attendu que son extrémité postérieure est mi-partie «un pied, mi-partie une îniiin Le côté du talon est pied, le devant est main. •L'ontploi du membre s'accorde bien d’ailleurs avec eetto manière de voir «Ce qui caractérise le pied humain quant à sa forme, c’est qu’il porte, comme

do singes et de demi-singes. Tous ces animaux présentent la disposition caractéristique des os tarsiens; et quant aux muscles, ils ont le fléchisseur et l’extenseur courts et le péronier long. Anatomiquement , cette extrémité postérieure est donc toujours un pied et ne peut en aucun cas être confondue avec une main. C’est jM>urquf>i Jfn.dey rejette, sans hésiter, l’expression de «quadrumanes» et ne considère l'homme que comme une famille spéciale des Primates ou Souveraine*. Il donne aux sujets de cette famille le nom d’«anthropini», pour éviter la confusion avec les autres familles de la même classe ou du même ordre. Au reste, quand bien même le pied de l'homme et le pied des grands singes différeraient encore plus, cela n’imliquerait pas qu'il faille établir entre les deux une séparation plus marquée, attendu que pour la conformation du pied Yoruiiy-oufang , par exemple, dillcre encore plus du tjorille, que celui-ci ne diffère de l'homme!!

Et si du pied et de la main on passe aux autres parties du corps, comme les muscles, les entrailles, les dents, le cerveau etc., Iluj-dey affirme que l’anatomie comparée de ces parties donne un résultat pareil. La dentition , qui livre comme on sait, des indications très précises sur la parenté entre les mammifères, est la même chez le gorille et chez l’homme, quant au nombre des dents, à leur genre et à la conformation générale de la couronne ; les seules différences, qu’il y ait, ne portent que sur des points peu essentiels, au lieu qu’on trouve entre les diverses espèces ou

«uue vortte solide, tout le fardeau du corps tenu debout. Mais le maintien «et l'allure du gorille marquent précisément le milieu entre le port vertical *dc l'homme et la démarche du quadrupède Le gorille ae tient ordinains «ment accroupi; qu'il marche ou qu'il coure, son torse reste à peu prés ver- «tieal : cependant son eorps n'est lias supporté seulement par les extrémités «postérieures, une partie repose sur l’arrière des maius appuyées au sol. - Entre l'allure de Cet ni ma I et celte île l'Itummt , mms ne pouvons pus noue efignrer In transition autrement qu'elle s' t roure présentée chez te •gorille. •

les diverses familles de singes de pareilles similitudes et des dissemblances — mais ces dernières bien plus accentuées. ScJuwJhvmsi-n observe à 1 appui de cette idée, «pie la première denture chez l'homme ou la denture de lait offre aussi une similitude frappante avec la denture du singe, attendu qu’à la place des fausses molaires qui viennent plus tard et qui se distinguent par une couronne petite avec de racines jointes, elle porte de véri tables molaires avec, couronne et racines pareilles à celles du singe. C'est-à-ilire que l'homme est ramené par sa première dentition à une formation inférieure qui nipj>elle son origine, et qu'il n'atteint véritablement à la forme humaine que par sa seconde dentition. Mais encore dans ce second état, les dents de l'homme ressemblent tellement — la grandeur exceptée — à celles des singes supérieurs, «qu’on en peut conclure, que «l'homme s’est autrefois, comme eux, nourri de fruits.» (Schaafhausen.) La structure des singes supérieurs présente d'ailleurs avec celle de l’homme d’assez nombreuses analogies anatomiques, et Huxley déclare qu’on trouve fréquemment, à la dissection de certains cadavres humains, des particularités qui rappellent de très près la disposition des muscles chez le singe. «Ainsi donc, «ajoute SchaafhaMwi , ce n’est jias seulement pendant la vie «embryonnaire et foetale, vérité reconnue depuis longtemps, «mais encore daus son état de croissance et même d'achèvement, «que l'organisme garde le souvenir des formes inférieures, dont «les traces ne disparaissent que peu à peu.» Et suivant le même auteur, la structure du singe offre avec celle de l’homme, dans les trois organes des sens les plus nobles (oeil, oreille, toucher), des points de ressemblance que n’ont pas les autres mammifères. «Hormis l'homme, dit-il, le singe est le seul animal qui «possède les corpuscules tactiles, par le moyen desquels sont re «cueillies les impressions les plus légères; seul le siuge a, comme «l'homme, la fovea centralis et la tache jaune de la rétine; et les

«vrais singes ont seuls, essentiellement ressemblant à celui de l'homme, le labyrinthe (oreille interne), dont la conformation est «déjà complètement différente chez les demi-singes.» —

La dernière, mais aussi la plus sérieuse des tentatives fuites dans le but de marquer à l'homme une supériorité anatomique sur le reste des animaux, a eu le cerveau pour objet. J1 est vrai de dire que cette nouvelle épreuve n’a servi tinalemcnt qu’à faire démontrer plus sûrement, à la suite, des recherches les plus exactes, l'uniformité générale de la structure anatomique. Vu l'importance souveraine du cerceau, comme organe de la pensée, il me paraît indispensable d’entrer ici dans quelques détails.

Le professeur Owen, eutr autres, l'un des anatomistes anglais les plus distingués, qui vivent encore, a essayé il n’y a pas longtemps, d'établir sur cet organe une caractéristique différentielle de l’homme et de l'animal, avec l'intention de créer pour l'homme une sous-classe spéciale dans las mammifères II compta trois caractères qui devaient être distinctifs du cerveau humain: 1“ les loties postérieurs du cerveau surplombant et couvrant le cervelet; 2° la corne postérieure des grandes cavités latérales; 3° le petit pieil de cheval marin; c’est-à-dire, un renflement blanc, allongé, qui rejKi.se sur le fond ou sur la paroi interne <le la corne postérieure, et qui part d'une échancrure ou inflexion extérieure correspondante. A cette conformation plus parfaite du cerveau devaient être attachées, suivant Owen , des aptitudes intellectuelles particulières et d'un ordre supérieur, qui autoriseraient à faire de l'homme une emis-claxee sjxViale dans les mammifères: les Arehencephala (de uQxtn, je domine, et Encejihalon, cerveaux p:ir opjiosition aux Lycncephala, Liseence/i/tala et Oifrevcepliala, (de h'jw, je délie, haortç, uni, et yvffàt o, je me courbe).

Aussitôt que le travail et Owen eut paru, en 1H47, il devint l’objet de nombreuses réfutations de la part des savants ; et le

débat, qui se trouva engagé, fit sortir une quantité de publications (je ne citerai que les noms de üolleeton, Huxley, Floujar etc.) et provoqua de nombreuses recherches sur le cerveau des singes. I/O résultat définitif de ces recherches fut d'établir, que les assertions d'Uwen se trouvaient mal fondées de tout point, et que ce savant était arrivé à une partie de ses conclusions en s’appuyant sur des reproductions fausses ou défectueuses d’un cerveau de chimpanzé, éditées par quelques anatomistes hollandais (Vrolik et Schroeder vau der Kolk). On reconnut, qu'au contraire tous les cerveaux de singes ont une corne postérieure des cavités latérales, un petit pied de cheval marin, et que les luhes jrostérieurs du cerveau y débordent le cervelet, quelquefois même davantage que citez l'homme. *) Vous trouverez île plus amples détails sur cette question dans la deuxième partie du travail d'Huxley sur la place de l'homme dans lu nature.

Quant au volume du cerveau, dont il convient naturellement «le tenir un grand compte, Huxley a démontré, que la différence entre le crâne humain minimum et le ctâne maximum du gorille est toujours considérable, mais moins grande cependant que les différences entre les crânes des diverses races humaines. Des crânes humains mesurés par Morton, Je plus fort cubait intérieurement 114 ponces, le plus faible (Ui j suie es. Il ne faut pas oublier qu'on a prétendu avoir vu des crânes d’Hindous, qui n’allaient pas au delà de 40 pouces. La capacité interne du crâne de gorille le plus fort n'excède pas 04 pouces. Ainsi donc, le volume du cerveau varierait plus d’une extrémité à l’autre /

•) Plus récemment, Otcen avoue lui-même sY*tre trompé, et il «lit textuellement: «...ont fait voir, que toutes les parties constitutives du cerveau «humain se retrouvent aussi chez les quadrumanes (sinpes), bien que modifiées diversement et moins hautement développées - Toutefois la perfection relative de res parties chez l'homme parai! suffisante à ce savant pour justifier la création d'une classe zookigique Spéciale pour l'homme.

de la série humaine, qu’il ne varie de l'homme au singe! — Pour ce qui est des fameuses ctrcon rolvtion» du cerveau, dont on«a voulu foire à l’homme un avantage propre, elles se trouvent daus le cerveau «les singes développées à tous les degrés, depuis le cerveau lisse du marmouset jusqu’à celui de l'orang-outang et du chimpanzé, dont les circonvolutions différent très peu de celles de l'homme. La surface du cerveau chez le singe représente pour ainsi dire un canevas ou le plan abrégé du cervean humain; chez les singes anthropoïdes les détails abondent de plus en plus sur ce canevas; et les différences qu'il y a encore, sans parler toutefois des dimensions, ne portent plus que sur «les caractères de second ordre.

Ainsi donc, quels organes ou quel système d’organes que l’on étudie, On airive toujours à la même conclusion, qui a d’ailleurs été présentée par Huxley comme le résultat général et assuré de toutes ses recherches et de toutes ses observations, à savoir: que le» différente» de structure sont maint grande.» entre l'homme et le singe antJiro/mde, quelles ne saut entre le» diverse» famille» de singe».

Le professeur llwckel dit pareillement, que la différence entre l’homme le plus bas et l’animal le plus haut nést jamais qu’une différence quantitative, c’est-à-dire qu’elle porte seulement sur un nombre ou sur une dimension, et de plus quelle est toujours de beaucoup inférieure à celle, qui existe entre les animaux supérieurs et les animaux les plus bas. 11 y a même, à sou avis, de plus grandes différences entre deux hommes, pris l’un en haut, l’autre en bas de l’échelle humaine, qu’entre les hommes les plus bas et les animaux les mieux organisés. L' anthrojtologi», on la science qui a l’étude de l’homme i>our objet, n’est ainsi aux yeux d' 1/ teckel qu’une branche de la zoologie ou science des animaux.

Ce résultat, Messieurs, suffit parfaitement pour faire voir,

qu'il est impossible d'établir une distinction spécifique ou qualitatif entre l'homme et l'animal; et non pas seulement, comme quelques-uns parmi vous pourraient le croire, au point de, vue du corporel, mais aussi sous le rapport spirituel ou intellectuel. Car il est aujourd'hui hors de doute, que le cerveau est l'organe de la pensée, et que la force et le développement spirituels varient proportionnellement à la grosseur, à la forme, à la disposition et au développement du cerveau ; c’est-à-dire en résumé, (pie le spirituel et le corporel, cher l’homme et chez l'animal, forment un tout indivisible; et que l’être spirituel ne peut être considéré en quelque sorte que comme un épanouissement suprême de l'organisation.

Il est vrai qu’il se trouve un grand nombre de. gens, philosophes, théologiens et naturalistes à vues théologiques, qui repoussent cette conclusion — considérant l’homme comme un être de prif.r/mce spirituel et affranchi des lois ordinaires qui régissent les choses de la nature. Ils confessent tout au plus que l'homme est corporellement un animal, mais au spirituel l'homme est pour eux quelque chose de tout différent, et ils n'admettent pas qu’il puisse être question de lui appliquer directement les lois de la’vie animale !

A ces prétentions il faudra répondre, que qrnuid on compare directement l'intelligence de l’homme à colle des animaux les plus rapprochés de lui, on obtient à l’endroit de l 'fitre spirituel les mêmes résultats, que l'anatomie comparée a livrés pour l 'être eorporel ' ; et nous ajouterons, que les métaphysiciens et les philosophes, lorsqu’il ont voulu établir une distinction, ont toujours éprouvé les mêmes difficultés que les anatomistes. Il y a aussi peu de ligne de démarcation spirituelle entre l'homme et ranimai, qu’il en existe corporellement. Les plus hautes facultés de l'intelligence humaine se trouvent eu germe dans les régions les plus basses de la vie, et les sentiments humains les plus

nobles et les plus profonds : l’amour, la reconnaissance, le plaisir, la colère, la douleur, la haine, le chagrin, etc., sont aussi le partage de t animal. Toutes les qualités, (pii font l’excellence de l’homme, reposent dans le monde animal comme à l’état de promesse; et c’est seulement à la sélection naturelle, que l'homme doit d'en avoir eu un plus ample développement. L’homme ne se distingue de l’animal qu’en ce, que les traits communs aux deux sont chez lui mieux accusés et plus heureusement des sinés; et c’est ce qui a permis aux forces intellectuelles d’empiéter chez lui sur le domaine des bas penchauts et des tendances ■ viles. *)

Mais il ne faudrait pas croire pour cela , que ces forces intellectuelles fassent défaut chez l’animal. L’animal compare, déduit, tire des conclusions, s'instruit par l’expérience, réfléchit, etc., tout comme, l'homme, — et dans ces opérations son infério rite est seulement quantitative. Les lois de la pensée chez les animaux supérieurs sont aussi les mêmes que chez l'homme, et les inductions et les déductions se font de part et d’autre par des procédés identiques. Toutes las institutions politiques et sociales de l’humanité fonctionnent ébauchées dans le monde Animal, elles y sont même parfois plus développées que dans l’humanité.

En somme la vie intellectuelle des animaux, si riche et scientifiquement si importante, a été jusqu’à ce jour trop peu connue et, par suite, trop rabaissée, parce que Messieurs les philosophes, qui s’étaient réservé l’étude de ces questions, comme étant exclu

*) Suivant / /teckel, ce qui fait tout l’avantage de l'homme sur les animaux, c’est que le premier possède plusieurs organes ou fonctions animales importâmes très développées, en d’autres termes, qu'il réunit plusieurs » propriétés saillantes, qui ne se rencontrent chez l’animal que séparément.

Par exemple: une structure mieux spécialisée ou plus parfaite du larynx, du cerveau , des extrémités , etc, , qui a pour effet la variété du langage, la richesse des aptitudes intellectuelles, le port vertical dans le mouvement, etc

sûrement <lc leur domaine, ont tou jours raisonné sur des abstractions, et non pas d’après des expériences. *) Mais celui qui étudie ces choses de près, est frappé par une multitude de traits surprenants qui témoignent jusqu'où peut aller l'intelligence dos animaux. Pour s'en faire une opinion, il ne faut assurément pas consulter les savants qui écrivent au coin d'un bureau, mais plutôt les gens qui vivent en contact avec les animaux, comme les chasseurs, les bergers, les fermiers, les maîtres de ménageries, les gardiens, etc., et qui ont occasion d’observer les manifestations de leur intelligence. On apprendra là des choses toutes différentes de ce qui se dit d’habitude. les animaux n’ont pas. seulement de l'intelligence et une sensibilité morale tout aussi bien que l'homme; ils possèdent aussi un langage, qu’à la vérité nous ne comprenons pas; ils ont des sociétés et des états, souvent mieux organisés (pie les sociétés humaines; ils construisent des édifices et des palais auprès desquels les nôtres proportionnément ne représentent souvent qu’une assez piteuse besogne; ils ont des soldats et «les esclaves, des prisons et des tribunaux ; ils s'instruisent paxJ’ex péri once tout comme nous;**) et le principe de l'éducation

*) «Mais toutes les études plus récentes, qu'on a faites sur la nature de «l'âme animale, ont révélé que l'animal mérite d'é^re placé plus liant qu'on «n'a fait jusqu'à présent; qu'il réfléchit bien des actes que l'on n'attrilmait «qu’à un aveugle penchant; qu’à chaque mouvement ou à chaque puissance «de l'âme humaine on peut trouver en lui un trait correspondant , bien que «moins développé, qui est cornnie la première ébauche de la faculté - (Schaafhausen.)

*•) Toute connaissance humaine résulte de l’expérience; il n’y a pas de ce qu’on appelle connaissance a priori ; et celles, qui parfois paraissent telles, ont seulement été transmise* par hérédité , comme par exemple la science du chien de chasse. ,/. Stuart- Mil/ a démontré à l’évidence, que ki mathématique elle-même, qu'on a regardée si longtemps comme une science a priori, est en réalité une science a posteriori. Ile tout cela Iheeksd conclut à l'uniti absolue de la nature (organique et inorgauique) et de la science. Toute science humaine est philosophie empirique ou empirisme ' philosophique. Mais toute vraie science est philosophie de la nature.

(les jeunes pur les vieux est chez eux aussi en vigueur, avec cette différence nu its ne le négligent pas relativement autant que Jes nommes , chez lesquels il est dusage, que les écoles et les maisons d'éducation soient étroite» en raison de la yrandeur des prisons et des casernes. Ils se façonnent moralement, ils progressent notamment dans le commerce de l'homme (les animaux domestiquas en sont un exemple), malgré (pie l’on ait voulu faire de la résistance à l'éducation une marque distinctive de leur nature. Et quand même il n’en serait pas ainsi, ou n’aurait pas encore le droit de dire que c’est là un caractère particulier à l’animal, attendu que nos »auvatje» non plus ne progressent pas, et que les races humaines ne sont pas toutes, titnt s’en faut, susceptibles de développement. Le l’eau-rouge, l’Esquimau, le Polynésien, le Maori, l’Australien, etc. périssent, comme on sait, au contact de la civilisation, mais la civilisation ne prend pas sur eux. Il n'y a que le Xèyre , transporté dans l'Amérique du Nord, qui ait pu s'élever au-dessus de l’état ordinaire de sa race, et encore est-ce en esclavage et dans le commerce du blanc (absolument de la même façon que l'animal domestique gagne en vivant à côté de l'homme). Enfin si l'on vient dire que l’homme possède seul un langage pour exprimer des idées abstraites , on n’aura encore rien prouvé , attendu que la philologie comparée enseigne que dans toutes les langues américaines les termes, qui exprimeraient ces idées, font défaut. Il en est de même des lanques australiennes, d'une partie des langues de la Polynésie et vraisemblablement aussi du plies grand nombre des dialectes que parlent les nègres de l'Afrique centrale. Et surtout, en établissant une comparaison entre l'homme et l'animal, qu’on ne fasse plus cette faute do prendre, pour l’opposer aux animaux, l’Européen le plus civilisé. Il y a entre las deux un abyme infranchissable.. Que l'on choisisse plutôt le sauvage d’Afrique ou d'Australie; celui-là est beaucoup plus- voisin de l'animal, bien qu'il soit

homme au même titre que nous ! Si donc le célèbre professeur de Munich, l'anatomiste et physiologiste Bischoff, veut voir une différence spécifique entre l’homme et l'animal (Conférences de Munich) dans ce que le premier n'a pas seulement la conscience, mais aussi la conscience Je soi, et s’il définit bien arbitrairement celle-ci: «la faculté et la nécessité de réfléchir sur soi, sur tous «les phénomènes propres au sujet et sur leurs rapports avec le «leste de la création,» ou peut lui demander s'il croit en tout cas, que le Papoua de la Nouvelle Zéelande ou le sauvage des Amazones ou l'indigène des Philippines, l'Esquimau, le Botokoude ou seulement le prolétaire européen placé au plus bas degré de l’échelle sociale éprouve le besoin ou s'il aurait la capacité de réfléchir à ces belles choses? 11 est vrai que le savant professeur fait à ces Nouveaux Zéelandais, à ces Esquimaux , à ces Botokoudes , etc. l'honneur de les représenter comme «des hommes égarés, sauvages», chez lesquels «le caractère humain propre» ne se serait pas dessiné ou développé. C’est dommage qu’il ait oublié de nous dire, où il a été chercher ses idées sur ce qu'il appelle «le caractère humain propre,» ou bien à quelles sources il veut les puiser, ailleurs que dans l’observation «le l'homme lui-même! Il se combat donc avec ses propres armes, quand il avoue, que sa mystique conception du «caractère humain propre» ne se trouve pas réalisée dans des hommes, qui fout véritablement et incontestablement partie de l'humanité; sans savoir démontrer plus quê ce caractère pourrait être suscité en eux de quelque façon ! Les faits les plus concluants établissent au contraire, comme nous l’avons déjà souvent répété , que les races inférieures de l'humanité, races beaucoup plus voisines «le l’animal que de cct humain idéal inventé par Bischoff, non seulement sont -inaccessibles à la .culture, mais encore périssent lors«|u’on veut les y soumettre.

Il faut bien dire aussi que, dans le camp des philosophes

où il s'est fourvoyé, Mr. Bisclioff se trouve parfaitement seul avec sa bizarre définition de la conscience de soi. L'homme, à quel que degré qu’il se trouve, et pareillement l'animal a cette conscience de son moi , qui est ce qu’on appelle ordinairement la conscience t/e soi. Et, comme le dit Schopetihauer , un véritable. philosophe , il n’y a que des philosophes insensés qui paissent, sans la moindre apparence de raison , la refuser à tous les ani maux. Il faudrait, s'écrie Schopenlmuer , qu'un de ces philosophes put se trouver un jour entre les gritfes d’un tigre, pour apprendre vite à ses dépens, quelle distinction l'animal sait faire entre le moi et le non-moi.

Ijh raison, (pii n’est d’ailleurs pas une faculté à psqjt, mais qui représente la résultante des forces intellectuelles : réflexion, déduction et imagination, portées à plus haut point, la raison n'est pas plus que la conscience de soi le privilège exclusif de l’homme. «A d'autres égards encore, dit le professeur Schaaft/iausen , il serait injuste de prétendre poser avec la formule si «usitée : «L'homme possède la raison, l’animal eu est dépourvu* «une barrière infrancliissable entre l'homme et l'animal. Com- «ment oser soutenir que la raison est à tous les hommes un titre «égal de supériorité, alors qu’il faut nécessairement lui recon- «naitre des degrés divers chez les individus et chez los races Intimâmes? *) Chacun ne possède de raison qu’autant qu’il a d’édu- «cation. Où donc est la raison humaine quand le cannibale abat «son ennemi et s’abreuve de son sang avec volupté? Et au cas

*) Ou même qu’elle peut y manquer tout à fait! Dans la Gazette ^lent amie de Porto Alegre, à lu date du l« r février 1865, C.deCoseritz disait des nègres: Nous avons la ferme conviction que la race africaine ne ]>ourra jamais atteindre à la culture intellectuelle des races blanches La faculté d'abstraire, de systématiser, de suivre les lois rigoureuses de la raison, en «se‘ mettant d’accord sur ces lois, leur fait totalement défaut fh «sont étrangers à la rie de raison et appartiennent à la vie de n a- • tare, etc >

«où l'on dirait que, si ce n'est la raison elle-même, du moins c'est «la prédisposition à devenir raisonnable, qui fait le privilège de «l'humanité, une fois de plus l'expérience donnerait un démenti. «Car si nous sommes capables de raison, c’est seulement grâce «à l’activité de nos sens et au jeu de tous nos ressorts spirituels ; «mais le haut développement de ces forces qui nous place de «fait au dessus-îles animaux , est loin de se présenter le même «ehez tous les hommes.» — Lyell a donc bien raison de dire : «Un seul et meme principe spirituel, qu’on le nomme itmtinct. tàme ou raison, circule de bas eu haut dans toute la nature or- «ganique, en changeant seulement d’intensité, et les facultés, «niémt^les plus nobles de l’homme, laisseut suivre leurs racines «jusqu’au sein de la série animale.» Selon S chaaf/iausen, c'est aussi «ne erreur complète de dire, que l'homme se distingue essentiellement de l'animal en ce qu’il est le seul à s'aider d'instruments. «Nous savons par des rapports dignes de foi, que le singe «casse des noix avec des pierres, et qu'il sait glisser une pierre «entre les écailles de l'huître, qui s'ouvre, pour en faire sa «proie.»

Vous me permettrez, Messieurs, de ne pas entrer dans de plus grands détails sur ces différences que le vulgaire reconnaît entre l'homme et l'animal, Klles tiennent, vous le savez, uuc grande place dans les livres d'éducation et jouent un rôle capital dans renseignement des écoles. Les pédants ont coutume de les faire entrer, par 1, 2, 3 et à force de baguette, dans le cerveau d'auditeurs qui sont fiers cependant de leur haute dignité humaine. Je n gn mentionnerai que deux et rapidement ; c'est- assez j»our démontrer l’absurdité de toute la doctrine : le port vertical dans le mouvement et le regard dirigé vers le ciel. Pour ce qui est du second point, cette belle prérogative de l'humanité est tout simplement un fait j'amr. L’homme ne regarde pas plus constamment le ciel, que l'animal ne regarde constamment la terre;

mais Fiin el t autre regardent droit devant eux, ce qui est pour eux la seule manière d’être uaturelle. Quant ù ceux qui tournent le ne* au ciel plutôt, que vers les objets placés devant eux, on a des quolibets à leur service, en Unit cas on ne les compte pas au nombre des penseurs.

Quant à la démarche verticale, beaucoup de singes la possèdent, et il est vraisemblable quelle se trouverait chez un plus grand nombre, si ces animaux ne vivaient le plus souvent sur les arbres et n’avaient le pied prenant. Chez lo gibbon , le plus petit de tous les singes anthropoïdes, l’attitude verticale est celle qu'il prend le plus volontiers quand il se trouve à terre. Castelnau dit des lagotriches (espèce de singes intelligents et faciles à apprivoiser), que si on leur attache les mains derrière le dos, ils marchent sans gêne des heures entières sur leurs extrémités postérieures, en n ayant besoin d'aucun appui. L ateles ou singe à crochet, qui est très-vif et très-intelligent, se tient aussi fréquemment debout *). Le chimjtansé et le gorille ne touchent, en marchant, le sol qu'avec les doigts ou avec le revers de leur main, qui se rapproche beaucoup de celle de l'homme; et nous avons dit déjà, que l'allure du gorille tient le milieu entre la marche de l’homme et celle de l'animal. 11 existe au rebours un assez grand nombre de peuplades sauvages, qui vivent, à l’exemple des singes, plutôt sur les arbres que sur le sol, et chez lesquelles le gros orteil est disposé connue pour un pied prenant absolument à la façon du singe. Ainsi, le pied des Xoureaux Calédoniens d’après les rapports de Mr. de Rochas leur sert autant pour la

*) Le docteur Weinland représente Y a te 1rs comme ressemblant fort à l'homme et possédant un front bien bâti, de grands yeux intelligents et une physionomie très-mobile et très-expressive. Suivant’ le même auteur, la ligure de ce singe n’est pas, comme celle du pariait, la caricature du visage humain; c'est plutôt un visage d'enfant bon. simple, ingéuu et sympathique. Ou le prend facilement en amitié.

préhension quà grimper aux arbres, attendu que ce pied embrasse les branches comme pourrait faire une niaiu. Le» indigène» des Philippines, race couy/tiïre des Papous de la Nouvelle Hollande, ne dépassent pas 4 pieds */ 2 , ils vivent à l'état sauvée, complèteniont nus nu vêtus seulement .d'une ceinture d'écorce, moitié sur les arbres, moitié sur le sol; ils ont les orteils indépendants, notamment le gros orteil, disposition qui leur permet de se tenir aux branches et à des cordes comme avec leurs doigts. Les Ajetas, une de leurs plus sauvages tribus, placent même des sentinelles sur les arbres, etc. On trouve chez les Malais de Java, y U t se serrait d ailleurs de leurs orteils et de leur» pied» connue de, mains, certaines aptitudes et des instincts particuliers au singe et qui font totalement défaut chez les races caucasiques , connue d'être exempt du vertige et de dormir volontiers en l'air sur des appuis, etc. *)

Le pied humain n’a sans doute perdu sa mobilité primitive que peu à peu, n force de servir à un autre usage et par l'effet de la chaussure. La preuve en est chez les habitons du midi de la Frauce. L’habitude de grimper aux arbres, )>uiir recueillir les résines, leur procure une telle mobilité des orteils, qu'ils opposent,

*| Les Malais sont de plus sujets à une maladie qu'on appelle le Lœtn. à la manière des singes, et dans laquelle le malade imite tout ee qu'il voit taire. — t'u allemand, témoin très impartial de ne qui se passe dans les Indes anglaises , écrit concernant les classes inférieures des habitants de ce pays; «Ces hommes offrent, non-seulement dans toutes leurs habitudes, mais aussi dans leurs attitudes, la plus frappante analogie avec le qu'ils ne tuent pas d’ailleurs, car ils croieut que c'est un homme enchanté Je crois pour nia part que c'est plutôt ces hommes qui sont des singes enchantés.» — Kt le docteur Aci-Lallemunt termine ainsi textuellement une description qu’il donne de l’homme des bois du Brésil, c'est-à-dire du Botokuude : «J'acquisavee la plus profonde tristesse cette conviction, qu’il • y a aussi des singes à deux mains » (Voyages dans le Brésil septentrional. 18.Î9.)

à la façon îles singes, le gros orteil aux autres et ramassent avec le pied les objets les plus petits. (Schaafliausen.)

ITailleurs, pour l'homme lui-même, l'attitude verticale est loin d'être complètement naturelle, attendu quelle n'est pas rigoureusement indiquée par la situation de la colonne vertébrale, qui laisse rïvu nu' me côté d’elle le corps tout entier. De là vient, que les enfitnts et les vieillaitls sont, comme on sait, fort sujets à tomber en avant, et que les entants Rapprennent que très lentement et très difficilement à marcher debout. Et toutes les 1 déviations pathologiques, malheureusement si nombreuses, de la colonne vertébrale chez l'homme s'expliquent peut-être en dernière analyse par cette circonstance, que tout le fardeau du corps est chargé sur cet appareil -osseux, évidé, situé d'un môme côté du corps et dont la force n’est déjà pas trop grande.

Un mot encore, pour en finir, sur un caractère physiologique auquel on a- voulu attacher beaucoup de prix, mais qu’un examen plus approfondi a fait ensuite abandonner comme finis les autres: je veux parler de la membrane hymen et du fiu.c mensuel que l’on considérait comme deux prérogatives de la femelle de ï homme. L’uu et l’autre se trouvent chez les singes et même chez d’autres mammifères-, et le docteur Aeubert. de Stuttgard a constaté chez plusieurs genres de singes, particulièrement chez des singes de l'ancien continent, une menstruation certaine, avec la période normale des quatre semaines, tandis que d’autres genres n’entrent en rut que deux fois l'an. — .

11 parait donc établi par une quantité de faits, qu’il u’existe, ni corporellement ni s-pirituelh ment, de différence absolue ou de qualité entre l'homme et l’animal, et que leaRliftérences y sont seulement relatives ou <le quantité. Du reste, la grande lacune, qui règne entre les deux, deviendra tous les jours plus large et plus profonde, à mesure que la civilisation fera des progrès, et que la mort enlèvera les types intermédiaires. Ainsi la vérité

devient d'autant plus diltieile à reconnaître que l'homme s'éloigne davantage de sa première origine. Les types supérieurs de singes aussi bien que les races humaines inférieures sont depuis longtemps arrivées à l 'état du dépérissement ; et les unes comme lets autres deviennent plus rares d’année en .année, tandis que l'homme de la civilisation monte au contraire plus haut et s'étend davantage à la surface de la terre. Si nous nous portons dans l’avenir, au-delà de quelques certaines ou de quelques milliers d’années, la distance, qui séparera l'homme d'avec l’animal, sera beaucoup plus grande alors quelle ne nous parait aujourd'hui; et les savants de cette époque lointaine ne penseraient guère assurément à la franchir, s’ils ne trouvaient dans les livres , dans les collections et les classifications des témoignages d’après lesquels ils puissent se faire une opinion soi - le passé.

Au reste, les découvertes des voyageurs et les progrès qui en résultent pour la science ont pour effet d'aplanir la difficulté. Ainsi, à la tin du 1 8''“'’ siècle et au commencement du Ht*""’, on savait encore si peu de chose des singes anthropoïdes ou singes qui ressemblent à l’homme, que le grand Cuvier a pu traiter de fables les récits, qui avaient cours sur ces animaux, et les représenter comme autant d'inventions fantaisistes de son collègue llu ffon. Aujourd’hui l’on commit déjà quatre singes anthropoïdes : le tjibbon, le chimpanzé, X orang-outang, le gorille ; et la connaissance de ce dernier est une conquête de ces toutes dernières années. la; gorille se rapproche beaucoup de l’homme par la taille, par la structure du squelette, la conformation de la main et du pied, par la denture etc. 11 atteint presque la taille humaine, et quoique les réciti de du Chaillou sur la force excessive et la férocité de cet animal puissent paraître exagérés, toutes ses assertions ont été continuées dans ce qu elles ont d’essentiel. *) l)e

*> Voir pour plus de détails sur le ijorille et les récits «le du Chaillou, le livre d«; l'auteur «Science et Nature», page 279.

tous les singes anthropoïdes le gorille est en tout cas celui qui sç tient et marche debout avec le moins de peine. Cependant, à certains égards, d'autres singes ressemblent davantage a l'homme; le chimpanzé par exemple dont le crâne, et le cerveau se rapprochent le plus de la conformation humaine, et 1 e dont la taille n’excède pas trois pieds, mais (]ui reproduit le plus exactement la structure de notre thorax et l'ensemble de notre maintien.

Vous remarquez, Messieurs, que les traits de ressemblance avec l’homme ne sont pas restreints, et, pour ainsi dire, concen très sur une seule, espèce de singes, mais qu'on les trouve réjwrtis sur plusieurs espèces. Cette circonstance suffirait à vous montrer, qu’elle est l’erreur de ceux, qui entendent faire l'application de la doctrine darwinienne à l’homme, comme s’il y avait un rapport ilirect entre ce dernier et les grandes espèces de singes, et comme s’il devait exister entre les deux des formes intermédiaires ou de transition, .le vous ai déjà signalé cette erreur dans une précédente conférence, et vous avez reconnu rpi'il ne faut pas chercher de transitions entre les formes d'à présent, mais seulement entre ces formes et quelque ancêtre depuis longtemps disparu, qui possédait rénuis en lui les différents caractères des espèces actuelles. En vous citant l’exemple de ces quatres formes existantes aujourd’hui, le chenil, le zèbre, l’âne et le guaggit, je vous disais, qu'à n’en pas douter elles remontent à une même originel, mais qu’il- ne faudrait pas pour cela penser à leur trouver des intermédiaires vivants. «lais organismes qui vivent les uns à «côté des antres, dit le professeur Huilier (Doctrine de Darwin «et spécification, lH6iq, peuvent être fort différents, et il n'est »pas besoin de leur chercher des transitions: car s’ils se sont «formés les uns près des autres, ils ne se sont pas formés les uns «des autres. -Ils ont un ancêtre commun, mais ils peuvent bien «être eux-mêmes fort différents.»

I)e mémo, lorsque, flans l'idée de Darwin, nous faisons sort ir l'homme du monde animal, il faut chercher des intermédiaires non pas entre le gorille et V homme, mais entre ce dernier et un ou plusieurs ancêtres inconnus, qui ont été le point de départ de deux embranchements, dont les extrémités sout d'une part le type humain actuel, A'autre part le tv|ie dfl singe actuel. —

Naturellement vous allez me demander, si l’on a déjà trouvé de telles formes de transitions, ou du moins si l’on a fait des découvertes qui indiquent qu'il en ait existé?

A cette grave question, je réponds oui, sans hésiter, et si je puisé le faire c'est grâce à la richesse des découvertes scientifiques survenues dans le cours de ces dix dernières années. Mais lors même que ces découvertes ou ces trouvailles n'auraient pus été faites, l’application de. la doctrine danoinieune à l'homme n'en serait ni moins jaissible ni moins justifiée. Car on pourrait toujours et on devrait alors répéter ce que je vous disais dans um deuxième conférence, en réponse à T objection tirée du mangue des formes foseiles intermédiaires. Vu 1 état défectueux de notre bulletin géologique, cette objection est sans valeur; et l'on s’en rend encore mieux compte dans le cas particulier dont il s'agit. En effet, les contrées dans lesquelles vivent les grands singes anthropoïdes, celles par conséquent où il faudrait surtout s’attendre à rencontrer ces intermédiaires, sont restées à peu près complètement fermées aux investigations paléontologiques; — ce sont les zones tropicales du continent africain -et les îles fie Java, de Bornéo et de Sumatra. O11 ne sait absolument rien encore des mammifères du pliocène et du pliocène postérieur de ces contrées. Mais en Europe . dans les couches du miocène — c'est-à-dire dans des formations remontant à upc époque où le climat de l’Europe était beaucoup plus chaud qu'il n'est aujourd'hui — on a découvert des débris fossiles de singes; bien que l’on crut encore fermement il n’y a pas longtemps, gu il n'y avait

pas de singes fossiles, comme d’ailleurs on niait le fait de l'existence des fossiles humains , qui cependant ne fait plus maintenant le moindre doute. Dans un temps relativement très court l'Europe a livré six espèces de singes fossiles, dont quelques-unes réunissent au moins eu partie les caractères des .singes et ceux de l'homme actuels. Uutimeyer a trouvé dans le terrain tertiaire de la Suisse un siuge fossile, qui offre réunis en lui les caractères de trois groupes de singes vivants (les catarhines, les platyrhines et les makis). Il faut mentionner aussi le dryopithecus de Lartef, un gibbon ou siuge à longs bras, dont les restes ont été trouvés en petit nombre au pied des Pyrénées françaises en 1 856 , dans les couches du miocène supérieur. (Le musée de Darmstadt possède de cet animal un fémur trouvé à Eppelsheim dans la Hesse rhénane.) Ce singe était plus grand que le gorille , sa denture aussi ressemblait plus à la denture de l’homme que celle du chimpanzé-, il se rapprochait donc davantage de l’homme que tous les anthropoïdes actuels.

Et Messieurs, si l’on a fait de telles découvertes en Europe, où l'on avait à peine le droit de les espérer, que ne doit-on pas attendre des contrées équatoriales qui sont à proprement parler la patrie des grands singes — et particulièrement dans les couches du pliocène et du pliocène postérieur! Ou comprend d'ailleurs, que ces formes moyennes ou intermédiaires disparues n’aient pas pu se maintenir longtemps, et quelles aient succombé par l’action de la vive et étroite concurrence, qui dut s'engager entr'elles et l’homme dans le combat pour l’existence. —

Ou a donc trouvé, d'une part, des singes fossiles plus voisius de l’homme que ceux vivant aujourd'hui, et l’on espère en trouver d’autres qui fournissent un témoignage encore plus éloquent; mais d’un autre côté on a découvert, aussi dans le cours de ces dix dernières années, un grand nombre d 'hommes fossiles

et <1 Ouvrages humains, ijui font reculer jusque dans un lointain, quoi! n avait pas soupçonné, le uniment de lupparitiou du i/eitre humain sur ta terre. Les '4 ou ÜÜOÙ années reconnues ]>ar Y histoire se. réduisent à bien peu de chose, quand on les compare à l’existence préhistorique de l'humanité. La complexiou anatomique de ces restes contribue d'ailleurs à amoindrir, encore, pour une part, la lacune qui existe entre l'homme et l'animal. Un examen plus approfondi de cette intéressante question m’entraînerait trop loin , et je me permets de vous renvoyer aux travaux de Lt/eli, Charles I <njt , Huxley, Douche! et autres savants qui ont étudiéla question. Je vous dirai seulemoul, que tous les crânes et ossements humains remontant à des temps très reculés, notamment le fameux crâne de Néiuulerthal et la mâchoire inférieure fossile trouvée récemment par Dupont dans la caverne de la XauleUe, sur la Lesse, on Belgique, sont d'une conformation très inférieure, analogue à celle des animaux et se rapprochant de celle du singe; c’est-à-dire qu'ils accusent une origine animale. Tout en admettant d'une manière générale, que Schaaf'luiusr.n est dans le vrai lorsqu'il dit: «l’hoinme-singe, que qous finirons certainement par rencontrer un jour, n'a pas oucore été trouvé;» en admettant que les fossiles humains las plus grossiers que l’on connaisse, soient d’une organisation peu inférieure à celle des sauvages actuels les plus lias , on peut dire que la raison principale — sans compter L'état incomplet de notre bulletin géologique — en réside dans et; fait, que les circonstances géologiques se prêtaient mal dans des temps plus reculés à la conservation des ossements humains, tandis quelles sont. devenues plus favorables pour les hommes contemporains du mammouth et des animaux des cavernes, «l'est pourquoi fou ne peut espérer de retrouver les débris humains les plus anciens que par le concours des circonstances les plus extraordinaires.» (Schaufhausen.) On peut cependant croire fermement que ces découvertes ne feront pas défaut à la science;

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et sur ce point je me range à l’avis de George» Pouchet, qui dit dans un excellent mémoire sur les études anthropologiques, (Philosophie positive de Littré No. 2, 18t>7}:

«La paléontologie humaine nous ‘laisse déjà entrevoir «qu'elle pourrait bien nu jour, remontant le passé, nous mettre «en face de tels êtres que nous ne saurons plus bien, .s’ils sont «hommes ou singes anthropomorphes.»

Dans un passage de son excellent livre sur la Pluralité des rares humaines (Paris 18(14) le même auteur s’exprime ainsi: «Qui oserait aujour<Phni prétendre, que demain on ne trouvera pies quelque crâne, qu’il faudra bien placer, bon gré malgré, entre les singes anthropomorphes et l'homme?»

Kn tout cas, Messieurs, il est certain, que foutes les découvertes jusqu’à ce jour et tous les faits acquis à la science, quelque petit qu'en soit relativement le nombre ou quelque insuffisante qu’en paraisse la portée, parlent du moins tous dans un même sens, c’est-à-dire: en faveur d'une union plus étroite de notre nature avec l’animalité! Pourquoi n a-t-on pas rencontré un seul fuit qui donne h entendre le, contraire? Pourquoi ll’a-t- 01 ) encore rien trouvé qui rappelle le paradis de la bible ou une forme humaine plus accomplie que la forme actuelle? Quelque type parfait, créé par Dieu, et dont nous ne serions que les descendants, dégénérés par le péché?? Simplement, parce que c’est impossible, et parce qu’il ne peut rien y avoir qui contredise aux clairs résultats de la science ou à la grande unité de la nature! «La nature est une, et tout le travail des sciences modernes est précisément de tendre à l’imité.» (G. Pouchet 1. c.)

Le fait étant bien établi dans son ensemble, il ne .reste plus à se poser que cette dernière question: De quelle façon et par quels moyens l'intelligence supérieure et la forme de l'homme se sont-elles dégagées de l’intelligence et de la forme animales?

Il est scientifiquement impossible, faute d'éléments suffisants, de l'aire là une réponse directe ou positive. (>n peut cependant éclaircir une partie de la question et discuter au moins le point de savoir, si le fait s’est produit HOU! laine ment ou peu à peu. Lye.LL, qui soulève cette intéressante question dans sou livre sur l'ancienneté du genre humain et qui la traite même avec assez de détail, Lyell croit, selon toute apparence, qu’un tel développement s’est plutôt produit brusquement. Et à l'appui de cette opinion il rappelle la subite apparition des quelques génies qui ont surgi dans l'histoire, sans avoir été précédés d'ancêtres d’importance ou de valeur, qui aient en quelque suite annoncé leur venue. Il se peut, suivant Lyell, que de la même façon les qualités humaines se soient manifestées par étaus chez quelques individus ou quelques types animaux, d’où est sorti un embranchement plus rapproché du type humain. Cette hypothèse contient comme un écho d'une théorie dont nous avons déjà parlé, la théorie de la génération ou du développement hétérogénique du professeur Kadliker.

On peut admettre cette hypothèse, si l'on veut; mais je ne crois pas que cela soit nécessaire. Le développement lent suffit à tout expliquer. De plus, les génies ne tombent pus du ciel, comme Lyell semble l’admettre; ils sont dus à l'action de luis naturelles déterminées et à un concours particulier de circonstances favorables, au nombre desquelles la nature des parents et le mélange heureux de leurs qualités contraires jouent un des plus grands rôles. Ajoutez à cela l’éducation la famille, la position, le moment, etc., toutes conditions à défaut desquelles une nature de génie ne saurait percer. Mais le monde n’entend que rarement?, ou mieux il n’entend jamais parler des génies, auxquels ees faveurs , ce* soutiens, ces stimulants, ont fait défaut. D'ailleurs c’est dans la nature une loi qui paraît tout a fait générale. que les petits et les en fants des animaux, des singes et des

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hommes appartenant aux races inférieures sont relativement beaucoup plus favorisés que les adultes, non seulement pour la conformation du crâne, mais aussi pour las dispositions spirituelles, que ce crâne comporte, et pour l’aptitude à recevoir la culture. Les jeunes singes notamment ont dans la courbure de leur crâne gracieusement arrondi une grande ressemblance avec les enfants; et c’est seulement avec l’âge que s'accusent mieux les caractères du singe, les creux et les saillies, la forme anguleuse et la prédominance de la face sur la boîte osseuse du cerceau. Le même fait se produit au moral chez les grands singes, qui sont plus rudes, plus farouches, plus indomptables et plus brutalement rebelles à l'éducation à mesure qu’ils deviennent plus vieux; mais leurs petits sont tout le contraire. D’après un grand nombre de récite, dignes de foi, la même observation a été faite sur les enfante nègres. Dans leurs écoles ces enfants montraient une intelligence, une souplesse à la culture et une facilité d’esprit surprenantes; mais la puberté réveillant eu eux dans toute sa force la nature grossière du sauvage, tous ees résultats étaient perdus. De tels faite nous donnent au moins le droit d'admettre, qu’il se trouve dans la jeunesse une disposition spéciale à recevoir le développement; et l’on se figure bien que dans certains cas il ait pu suffir d’une excitation due à un concours favorable de circonstances extérieures, pour qu’un type se soit élevé par la souplesse du jeune âge à un développement supérieur physique ou moral.

Ainsi, Messieurs, à quelle conclusion aboutit la théorie de' la transmutation appliquée à l’homme? Cette conclusion est-elle bonne ou mauvaise? flatteuse ou humiliante? déplaisante ou agréable? Monsieur Wolfgang Menzel a-t-il raison de s’écrier avec horreur dans une critique dirigée contre moi: «l'homme un fils du siuge! une machine faite pour la bestialité!» ou bien faute

il adopter l’opinion d' Huxley, qui pense que loin de voir dans la

basse origine de l'homme un déshonneur ou un motif de découragement, nous devons, en considérant et notre origine et ce que la culture a fait de nous, ressentir seulement un plus vif désir d’atteindre un but toujours plus grand et plus élevé?

Je partage complètement pour ma part cette dernière manière de voir, et je veux terminer nia conférence par ces belles paroles de Lange , l’auteur de l’« histoire du matérialisme* :

cil est peu philosophique de rougir avec. Pline de la misère cde notre origine. Car ce qui nous y paraît commun, est précic sèment ce qu’il y a de plus précieux et à quoi la nature a apcpliqué l’art le pins grand. Et quand même l’homme sortirait «d’une source plus basse encore, il n’en serait pas moins le plus «noble des êtres!»

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