QUATRIÈME CONFÉRENCE
' Messieurs!
Nous examinerons aujourd'hui la théorie Darwinienne et lu théorie de la transmutation dans leurs rapports avec la doctrine et les lois du progrès dans la Nature et dans \' Histoire.
Je vous ai déjà dit dans une conférence précédente, que le progrès est un résultat fréquent, mais non pas nécessaire, du changement; et comme preuve, je vous citais les types stationnaires d'animaux marins inférieurs, auxquels la sélection naturelle ue profite pas ou ne profite que dans une très faible mesure, à cause de l’excessive simplicité de leur organisation et de l’uniformité des milieux qui les entourent. Je vous ai signalé même quelques exemples d’organismes rétrogrades; et je disais entre autres choses que la sélection naturelle donne lieu dans certains cas à un recul de toute l’organisation. Je puis ajouter que quelques groupes, notamment dans les classes inférieures du monde animal, ont possédé primitivement une organisation supérieure à celle qu’ils ont aujourd’hui, et en même temps plus variée.
En présence de tous ces faits et de quelques anomalies d’un autre ordre, un certain nombre de savants nient absolument le progrès dans la nature organique. Même des partisans décidés de Darwin et de sa doctrine se sont rangés à cet avis, et Lyell lui-même, quoique partisan de la doctrine du progrès, s’exprime
très dubitativement sur différents points. Bien qu’ils soient
obligés de reconnaître le progrès dans l’intérieur de certaines classes ou genres, ses adversaires prétendent que cela ne prouve aucunement que le développement suive en tout et pour tout une marche ascendante.
Los savants, surtout les savants anglais qui ont le plus agité cette question, se trouvent donc divisés en deux camps : les partisane de la théorie de la transmutation et les partisans de la théorie du propres. Il en est parmi les premiers qui nient le progrès ; en revanche il s’en trouve parmi les seconds qui se prononcent contre la transmutation. Comme de juste, ces derniers sont des théologiens qui n’admettent pas le progrès, te! qu'ils ü entendent , sans l’intervention divine. Les mêmes divergences se sont produites en Allemagne, et là comme en Angleterre on s’est parfois montré plus hostile à la doctrine du progrès, qu’à la théorie de la transmutation , bien que le contraire eût paru plus raisonnable. L’animosité a été vive surtout et l'est encore du côté de certaine doctrine géologique, assez neuve, dont le professeur Bischoff de Bonn s’est fait le premier l’initiateur. I,es partisans de cette doctrine vont jusqu'à nier, en bloc, tout progrès dans le monde organique; et ils ne trouveraient pas étonnant que l'on rencontrât aujourd'hui des débris humains dans les roches siluriennes on dévoniennes , c’est-à-dire au sein des couches réputées jusqu’à ce jour les plus anciennes ou à peu près les plus anciennes de toute la formation terrestre. Cette manière de voir est d’ailleurs étroitement liée à leur opinion géologique. Se refusant, à considérer toute l’histoire de la terre autrement que comme un éternel va-et-vient, un retour perpétuel des mêmes accidents, ils sont naturellement amenés à découvrir la même uniformité dans le monde organique et à prétendre, que jamais sur la terre rieu n’a différé essentiellement de ce qui s’y trouve aujourd'hui. On comprend cependant que la géologie n’est pas seule compétente, et que la paléontologie , l'anatomie , la phy-
aiologie , [embryologie, etc. doivent être aussi consultées. C’est seulement à la condition que les résultats de toutes ces sciences aient été mis à profit, qu'il est possible de se prononcer à coup sûr.
Parmi les représentans de cette idée, l'un d’eux Mr. Otto Volger s’est placé au premier rang par un ouvrage intitulé < Terre et Eternité» (Francfort s/M. 1857), puis par un mémoire lu à l’assemblée des naturalistes de Stetlin de 1803. Selon lui, l’ancienne théorie, admise jusqu'à ce jour, d’un c règne primaire des poissons,» d’un * règne secondaire des lézards ,» d'un trogne tertiaire des mammifères et des oiseau.r » et d’un trègne giueternat're de l'homme » se trouve complètement ébraidée et nyse en pièces à la suite de découvertes plus récentes; et les origines des différentes classes d’animaux sont reculées dans un passé beaucoup plus lointain. On connaît maintenant des mammifères et des oiseaux de l'époque secondaire; des sauriens du calcaire conchylien ; on u trouvé dos lézards dans le schiste cuivreux et même dans l’anthracite de l'époque primaire etc. 11 existe encore aujourd'hui des formes de transition, on dehois de celles (pie l’on l'encontre à l’état fossile; telles sont les chauves souris qui tiennent le milieu entre les mammifères et les oiseaux, les cétacés qui sont des mammifères avec le corps du jioisson etc. Il existe même aujourd'hui des êtres ou des natures composées , que l’on considère comme des types appartenant aux Ages primitifs, et qui étaient destinés à se décomposer en se développant. Il n’est pas rare, que dans les temps primitifs certains groupes soient survenus avant d’autres qui leur étaient pourtant inférieurs-, s’il y a progrès dans certains cas, il y a rétrogradation dans d’autres, et l’on remarque, que les formes supérieures alternent avec les formes inférieures, souvent sans qu'il y ait apparence d'une loi. Il se produit donc véritablement, suivant Volger , dans les formes organiques un renouvellement perpétuel, dont on ignore encore la
loi; mais il n’y a pas nn procédé général de développement as Cendant. Vohjer est ainsi du nombre de ceux qui admettent la transmutation dans son sens le plus général, mais qui rejettent le progrès.
Tout récemment, dans son «Histoire.de la terre» (1866), le professeur I)r. F. Mohr a émis des idées analogues. La distinction qu'on a établie jusqu'à ce jour entre les diverses périodes terrestres, d'après leur ordre chronologique, lui paraît reposer sur une base fausse. Dans le monde organique, il y a bien en détail progrès et rétrogradation, avant l’anéantissement complet., mais cela n'est pas vrai de l'ensemble. Ici, le progrès et la rétrogradation se compensent tonjonrs l’un l’autre, et l'idée d’un progrès éternel n’est rien qu'un lève bienfaisant. Suivant Mohr et les autres adversaires du progrès, il en serait absolument de même en ce qui touche Y histoire. Et, Chose remarquable, ce sont les mêmes raisons ou des raisons semblables qn'ils allèguent et dans le domaine de l'histoire et dans celui de la nature. Je vais vous les exposer rapidement.
Les arguments pris dans la nature se fonnulent ainsi:
• 1" Les organismes et les animaux marins primitifs les plus
bas (rhizopodes, infusoires, foraminifères, éponges, algues, etc.) sont aujourd'hui conformés identiquement comme ils l'étaient déjà au commencement du monde. Où donc est ici le progrès ? *)
*) De même, les espèces de brachiopodes les plus anciennes connues égalaient déjà, dans tous les points essentiels, celles qui vivent à présent; avec cette différence toutefois, qu’elles étaient alors plus nombreuses et étalaient une variété de formes qu’elles n’ont plus aujourd'hui. — Huxley (De notre connaissance des causes (les phénomènes organiques, page 126) prétend, qu'il y a eu aussi de ces types stationnaires chez les poissons, au moins pour certaines périodes géologiques, durant lesquelles ces types restaient invariables, bien que tout changeât autour d’eux. — Le plus ancien mollusque que nous connaissions, est le genre des Brachiopodes Lingula, sorte de coquille qui se trouve dans toutes les couches terrestres et qui vit encore aujourd'hui , mais sans donnée d'embranchements.
2" On trouve déjà, réunis ou rapprochés, dans les couches de formation les plus profondes, des représentants des 4 ou 5 grandes classes du monde organique, c'est-à-dire des plantes , dos animaux primordiaux , des rayonnés , des mollusques , des articulés et même des vertébrés ; taudis que, suivant la doctrine du progrès, le plus parfait aurait dû toujours procéder le moins parfait Ainsi les plantes devraient se rencontrer les premières, puis les animaux primordiaux , et ainsi de suite jusqu’aux vertébrés, qui auraient dû n’apparaître qu’en dernier lieu. On trouve d’ailleurs quelquefois dans les formes les plus anciennes un haut degré d achèvement. Ainsi, lus plus anciennes plantes marines que nous connaissions, appartieiment de préférence aux formes les plus hautes de leurs familles respectives, qui sont d’ailleurs elles-mêmes bien imparfaites et situées très bas sur l’échelle des êtres.
3” Nous rencontrons très souvent pour la première fois dans des couchas relativement plus récentes des genres ou des espèces inférieures, en tant qu’espèces, à celles qui les ont précédées; et dans le règne animal certains représentants de classes ou d’ordres inférieurs s’élèvent bien au-dessus des classes plus hautement organisées. Au dire d ' Atjassiz un certain nombre A'échinodertnea, delà classo des rayonnés, ont une structure plus complexe que tel représentant des mollusques ou des articulés, *ou peut-être même que quelques vertébrés; et dans la classe des articulés on trouve des insectes dont il serait difficile d’établir la supériorité sur bon nombre de crustacés , bien que ces dernière marquent un échelon beaucoup plus bas dans l’échelle générale des êtres. Quelques vers sont aussi , sous ce rapport, supérieurs à certains crustacés; et les acéphales les plus parfaits semblent mieux organisés que quelques gastéropodes ou limaçons, etc. etc.
Knfin et quatrièmement, un grand nombre de genres et de •
groupes organiques avaient atteint dans les temps primitifs un degré de perfection que leur développement est loin d’offrir aujourd’hui, — ce qui évidemment n'aurait pu avoir lieu, si le progrès s'exercait d'une manière constante et sans interruption ; il y a donc eu au contraire rétrogradation. Que l’on considère, disent les adversaires de la théorie du progrès, le règne si riche et si varié des mollusques de l’époque primaire et le développement et la variété de formes que les céphalopodes et les brachiopodea ont eue alors ! tandis qu'à présent ces deux groupes ne fournissent plus que les maigres séries de mollusques que nous connaissons. On tombe parfois dans ces temps reculés sur certaines formes extraordiuairement développées et d'une haute organisation, comme le lys de. mer (Encrinus liliiformis) de la formation permique et triasique. La coquille de cet animal se composait de plus de 30000 pièces distinctes, groupées de la manière la plus avantageuse pour la satisfaction de tous ses besoins. — Ce n’est d’ailleurs pas seulement chez les mollusques qu'il en est ainsi, mais dans toutes les classes d'animaux. Lt* reptiles de l’époque secondaire , quelques-uns d’entre eux du moins, ont, autant que cela se peut, une organisation beaucoup plus parfaite que tel représentant actuel de cette classe, le crocodile par exemple. Los reptiles comptaient alors un nombre infini d’espèces, chez lesquelles certains types atteignaient une taille monstrueuse ; ce n'est que plus tard et devant les formes vertébrées plus parfaites, quelles se sont retirées. Les oiseaux et les mammifères de l’époque tertiaire , qui vient immédiatement après, présentent un dévelopiwment gigantesque, sur lequel les formes actuelles sont souvent bien en retard. — Dans une de mes conférences précédentes il a été mentionné des cas de rétrogradation chez des espèces Isolées, comme les vers intestinaux, les parasites etc.
Les exemples, qu'on cite ordinairement , de rétrogradation dans l'intérieur d’une classe, sont les serpents pour la classe
des reptiles; les ot 'seaux géants et les oies h graisse à cause de l'atrophie de leurs ailes pour la classe des oiseaux ; enfin les oétacés chez les mammifères, etc. —
Pour la critique du progrès dans l’histoire, on se place à uu point de vue identique, et voici à peu près quelles objections on met en avant:
1) A travers tant de siècles et de siècles écoulés . certains peuples sont restés jusqu a présent ce qu'ils étaient à l’origine; et nous retrouvons en eux aujourd’hui encore la culture de Y homme préhistorique, contemporain du mammouth, de l’ours des cavernes, du cerf géant, du rhinocéros primitif, etc. Il est des peuples qui combattent encore avec des armes de pierre et travaillent avec des outils de pierre , qui habitent des huttes de feuillage ou des cabanes de pilotis, et qui croupissent enfin, enfoncés dans l’existence animale, sans aucun avancement matériel ou spirituel. On ne voit là n^ progrès , ni développement, mais rien qu’une perpétuelle immobilité.
2) D'autres peuples après s’être élevés une fois à uu certain degré de civilisation, y sont demeurés stationnaires; et depuis mille ans et plus ils n’ont pas fait un pas en avant. L’exemple des Chinois est le plus frappant de tous.
3j Enfin les peuples sont encore plus nombreux, qui ne sont parvenus à un haut degré de culture, que pour se replonger ensuite dans des ténèbres plus profondes. Comparez, disent les adversaires de la doctrine du progrès, comparez les beaux temps de l'antiquité classique , les âges florissants de la Grèce et de Rome avec les siècles de décadence artistique et scientifique qui les ont suivis. Opposez le siècle d'un Périelès à l'obscur et superstitieux moyen-âge; songez à fies pays tomme l'Egypte, la Perse. l’Inde, l'Asie Mineure, l’Afrique romaine, la Grèce, l'Italie, l’Espagne, le Mexique etc.; à des villes comme Rabylone, N’inivo. Ecbataue, I’erséjiolis, Rome etc. etc.; et récapitulez les nom
brenses et grandes décadences, dont l'histoire a gardé le souvenir. Remarquez aussi que dans le domaine de l'histoire aussi bien qu'en paléontologie chaque jour amène des découvertes nouvelles, qui reportent la civilisation dans des temps inconnus et toujours plus lointains, comme on le voit en Egypte.
Même sur le terrain spirituel et moral, où l'on regarde le progrès comme particulièrement efficace, à plusieurs égards nous avons reculé au lieu d’avancer. Ainsi, que l’on compare la maturité politique des Grecs et des Romains avec: l’état de tutelle et de minorité auquel nous sommes; la philosophie tiidâpevdan/r avant le christianisme avec ce qu’ello devint plus tard quand elle se fut faite l'humble servante de la théologie; ou bien les nombreuses et nobles vertus civiques des anciennes républiques avec le goût des jouissances frivoles, les tendances égoïstes et l’amour exclusif du gain, légitime ou illégitime, qui sont les sentiments développés dans notas état politique et social; que l'on considère enfin, que le développement do ce que nous appelons chez nous le droit , n'a pu aboutir après plus de mille ans, qu'à l’élévation de la violence physique et de la force brutale sur le trône dos nations les plus civilisées ! *)
Dans ['histoire les choses se passent donc connue dans la nature. C’est-à-dire, qu'on y voit bien un perpétuel changement dans les temps, dans les lieux et dans les hommes; qti'il s’y produit en effet des alternatives continuelles de progrès et de reculs, d'édifications et de ruines, de croissance et île stagnation, de production et de mort, mais qu’en réalité l'idée d’un éternel progrès ou d'un procédé général de développement ascendant n'est qu’un
*i Lcr dernières et extrêmes conséquences de cet étal de rhoses sont lo césarisme et le militarisme qui régnent aujourd’hui en Europe. Les peuples, gagnés de jour en jour par cette épidémie, n'en ont pas seulement leurs forces matérielles ruinées; ce mal opprime aussi leur conscience et menace d'étouffer en eux enfin toute culture intellectuelle et morale.
beau rêve, et que tout se meut plutôt dans un cercle éternel, fermé sur lui-même à la façon du serpent allégorique qui se mord la queue. Ou bien encore les choses se passent comme sur un théAtre, dont les acteurs et les décors changeraient sans cesse et où tout semblerait plein d’activité , bien que. tout resterait à la même place.
Cette manière d’envisager l'histoire s’est rencontrée même dans la poésie, où elle a inspiré un des plus beaux morceaux de notre grand lyrique liitckert. Iliickert fait voyager par le monde Ckidher, *) personnage de lu mythologie persane, doué d’une éternelle jeunesse et il rend dans des strophes magnifiques l’impression produite par le spectacle du peri>étuel renouvellement de ce qui a été:
Chiclher, l'éternelle jeunesse, dit :
Je passais près d'uue ville.
Un homme cueillait des fruits dans le jardin.
.le lui demandai depuis quand la ville était là '
Il dit, puis reprit sa besogne;
«La ville est de de tout temps à cet endroit • Kt elle y restera toujours, s
De nouveau, après cinq cents ans.
Je passais i«ir le même chemin.
Alors, je ne trouvai plus trace de la ville.
Un berger solitaire jouait du chalumeau.
Le troupeau broutait le feuillage et la feuille.
Je lui demandai: depuis quand la ville a disparu?
Il dit, puis reprit à souffler dans son roseau:
•Ceci pousse quand cela se dessèche;
«C’est ici de tout temps mou pâturage. -
*) Ckidher, Khedher on Khizir est le nom d’un prophète qui avait bu à la source de la vie éternelle, et que l'on a souvent confondu avec le prophète Citas, qui a joui pareillement d’une étemelle jeunesse-. Suivant la tradition arabe, Chidr était général d'un souverain de l'ancienne Perse, Khrikhobad. Prophète en outre, il a bu à la source de vie, et il vivra maintenant jusqu’au dernier jour Alexandre le grand chercha cette source, qui devait se trouver dans le Caucase, mais en vaiu.
Dp nouveau, après cinq cents ans.
Je passais par le même chemin.
Alors, je trouvai une mer qui battait ses vagues.
Un pêcheur jetait ses filets;
Et comme il se reposait du coup difficile,
Je lui demandai depuis quand il y avait la mer?
11 dit. en riaut à uta question:
• •Depuis aussi longtemps que les vagues éeument ici,
«On pêche et on a pêché dans ce port. •
De nouveau, après cinq cents ans.
Je passais par le même chemin.
Alors, je trouvai une forêt.
Et uu homme daus la solitude.
Il abattait uu arbre avec la cognée.
• Je lui demandai quel âge avait cette fôret?
11 dit : La forêt est un asile éternel ;
■ Déjà de tout temps j’ai habité ici,
•Et ces arbres y croîtront toujours.»
De nouveau, après cinq cents ans,
' Je passais par le même chemin.
Alors, je trouvai une ville — et bruyaute La place retentissait de la voix du peuple.
Je demandai: Depuis quaud la ville est bâtie V Oit sont la forêt, la iner et le rhalumeau?
Us crièrent sans écouter mes paroles • De tout temps, ç’a été la même chosé ici,
■ Et ce sera éternellement la même chose!’
Mais encore, après cinq cents ans
Je veux repasser par le même chemin
Eh bien , Messieurs , si nous voulions nous en rapporter à ceux qui nient le progrès, toute l'histoire de la terre et toute l'histoire du genre humain ne seraient qu’une application de cette admirable conception du poète. Conception d’ailleurs bien justifiée, même pour les partisans du progrès! car à leurs yeux elle doit montrer que sur la terre et dans l'humanité les plus grands changements de la nature et de la vie se succèdent en effet, seulement dans des périodes si longues, que celui qui s’y trouve cn-
fermé, loin d’en avoir conscience, se croit an contraire environné d’immobilité; tandis qu’un dieu étemel, dont l'oeil embra'sse tous les âges, en juge autrement. Quant à cette divinité du poète, c'est en réalité la science, dont le regard plonge au delà du temporel et de l'éphémère et perçoit à travers la succession variée des phénomènes l 'éternel. Scientifiquement on pourrait seulement faire au poète. Rückert le reproche d’avoir choisi ses périodes trop courtes. Au lieu de ô()Ü aus. s'il avait pris 5000 ans, sa poésie, loin d’en souffrir, n'eût fait qu’y gagner en élévation, et même elle eût touché do plus près la vérité.
Maintenant, Messieurs, si ce point de vue était exact, et que les objections faites au progrès fussent fondées de tout point, nous nous trouverions en présence du fait le plus triste et le plus décourageant que la science ait jamais révélé. Et bien que la vérité soit au-dessus de toutes considérations humaines ou divines, et que rien ne soit capable de nous la faire aliéner, il faut avouer qu’elle serait achetée dans ce cas au prix d’un sacrifice moral très grand et encore plus douloureux. Notre propre existence, celle des peuples, des races, la vie de toute la nature serait donc simplement, depuis les millions d’années que court l'histoire de la terre, un retour pet (étiiel du même ordre de choses, répété sans commencement ni fin, sans but et sans accomplissement. Ainsi donc les individus, les races, les nations et les systèmes surgissent et disparaissent comme les vagues de la mer, sans laisser de leur existence d’autre trace qu’une place vide, sur laquelle une vague nouvelle vient aussitôt reprendre le même jeu avec le même résultat sans fin.
Heureusement, Messieurs, d’après tout ce que nous savous, nous sommes en droit de dire avec une certaine assurance, que cette idée d’une immobilité étemelle ou mieux d’un perpétuel mouvement ou échange sans aucun progrès est fausse et doit être finisse nécessairement ; et que, dons la nature aussi bien que
dans l'histoire , les faits parlent au contraire pour un progrès étemel — bien qu’il soit infiniment lent, rapporté aux idées et aux calculs de l 'homme. Ce qui n'empêche pas que ces objections ne soient fondées et n’aient leur prix. Elles prouvent du moins, que les choses ne sont pas aussi simples, ni aussi faciles à expliquer qu'on l’avait cru et qu'on le croit encore souvent. Dans les sciences naturelles par exemple on a longtemps admis , que tous les êtres organiques formaient de haut en bas une série simple et régulière, et qu’il n'y avait eu pour le passé et le présent qu’une seule phase ascendante de développement. Cette série, dont l ’ homme était le dernier terme, devait avoir commencé par la monade ou l’éponge ou quelques-unes des formes végétales les plus basses. Ainsi les plantes, considérées alors comme les êtres organiques les plus bas, avaient existé les premières; puis venaient les animaux inférieurs; des animaux primordiaux étaient sortis les rayonnés et les mollusques; des mollusques les articulés; des articulés les plus bas vertébrés ou les poissons ; «les poissons les reptiles; de ceux-ci les mammifères et oiseaux; puis enfin l'homme. On admettait, qu’un ordre pareil avait été oliservé dans l’intérieur même des classes, et que toute forme y avait procédé de la forme immédiatement inférieure.
Cette théorie d'une série simple ou d'une ligne ascendante continue «a fait son temps», comme dit le Dr. Weinland (Jardin Zool. I. No. 8); elle n’est plus soutenable et se trouve en contradiction avec tous les faits, particulièrement quand il s'agit île Ai transmutation dune grande classe à une atitre.
La marche du développement organique et du progrès, qui s’y rattache, a été toute autre et biou plus compliquée. 11 y a eu, non pas une seule, mais un grand nombre de séries parallèles. Issues, il est vrai, originellement des mêmes racines ou de la même racine, elles se sont par la suite ramifiées à 1 infini, en tant que nombre et que diversité. Avant d’aborder l’exposé de cette
intéressante question, je vais essayer <le répondre, en les prenant une à une, aux diverses objections qu'on a faites à la théorie du progrès.
Et d'abord, pour ce qui est de l'argument sur lequel 0. 1Wyer a tant appuyé, à savoir que des formes d’une organisation supérieure, autrement dit des formes occupant une place supérieure dans l'échelle générale des êtres, se rencontrent dans des couches terrestres de plus en plus anciennes, où l'on ne s'attendait pas autrefois à les trouver, — à supposer que le fait soit exact ou fidèlement observé — la théorie du progrès n’en subit aucune atteinte. Seulement les origines de la vie organique et de ses divers embranchements se trouvent reportées à des temps plus lointains ou reculées dans des périodes géologiques plus anciennes. Il faut admettre que le développement organique s'accomplit depuis un temps d'autant plus long que nous rencontrons plus tôt une organisation déjà supérieure. Cela ne souffre d'ailleurs pas de difficultés, attendu (pie le teutp» ne fait pas défaut en géologie, et que, loin de connaître les couches de formation les plus anciennes, nous devons au contraire nous attendre à en découvrir toujours (le plus vieilles. Sans parler <lu »y sterne cambriyuc, qui est antérieur au silure et dont la formation extraordinairement épaisse a dû exiger des millions d'aunées, mais dans lequel la vie n'a laissé que des traces fort incertaines, — on a découvert tout récemment ' eu Amérique, ainsi que je vous le disais dans ma première conférence à propos de l’Eozoon Canadense, une immense série de stratifications cristallines auxquelles on a donné le nom de formation Lanrentienna. Ces roches sont antérieures aux plus anciennes formations d'Europe, que l’on setait trop hâté de regarder comme primordiales. On y a trouvé les débris fossiles d'un être organisé l'Eozoon Canadense. «Nous avons toute raison de croire,» disait Sir 6'/«<w/e» Lyell dans sjpn remarquable discours d’ouverture prononcé à la
ICO
réunion des naturalistes anglais à liath , en 7 1 *" 1864. «que les. «roches où se trouvent ces débris animaux, sont aussi vieilles, «pour ne pas dire plus vieilles, que telles formations d’Europe «dites azoïqve* ou dépourvues d'animaux; cest-ù-dire çu elles sont précédé celles-là même tjue l'on croyait avoir devancé toute s erratum oryatiù/ue .» *)
Nous sommes d’ailleurs fondés à admettre, que la vie n’a pas commencé là seulement où nous trouvons les débris organiques en plus grande quantité, car il a dû s'écouler des milliers de siècles avant qu elle ait été à même de laisser après elle, au sein des roches, une trace durable de son passage. Les premiers essais échappent donc à notre observation, et les roches, que l’on a considérées jusqu'à ce jour- comme marquant le point de départ des formations géologiques et qui ne contiennent nulle trace ou seulement des traces incertaines de la vie, doivent, vu leur
*)-Dans sa -(jéologie (lu présent» le professeur t.'otta parle en ces termes tics découvertes faites dans le Canada :
Sir W. E. Logan a découvert dans le Canada des couches, oit se rencoutre l’Eozoon Canadeuse, et qui doivent se trouver à 1H0U0 pieds au-dessous des roches silurique* les plus profondes de cette contrée. Ces couches sont déjà en partie cristallines. Ou les a classées en laurentienncs supérieures, qui contiennent des bancs calcaires et sont épaisses d'environ 1UOO pieds; et eu laurentienues inférieure* qui ont peut-être ÜOOUO pieds d'épaisseur et se composent de (jneiss, de Quartz, de conglomérat et de calcaire granuleux. L’Eozoou se trouve dans les quartiers de calcaire cristallin. Les bancs, é]>ais de WH» pieds, qui s'étendent entre la couche si- Inrique et la couche laureutienne , et qui répondent à peu près au système canihrique, portent en Amérique le nom de roches huroniques.
Os formations laurentiennes qui se retrouvent d'ailleurs en Bavière et en Bohème, sont les plus anciennes que l'on connaisse, renfermant des débris orgauiques.
Sous les dépôts de sédimeut. qui contiennent des restes orgauiques encore reconnaissables, s’étendent ordinairement et eu très-grande épaisseur les produits cristallins de la métamorphose schisteuse des dépôts les plus anciens. Les débris organiques, qui s'y trouvaient contenus, sont devenus méconnaissables pur suite de la métamorphose. ,
immense épaisseur, avoir mis un temps énorme à se constituer. Et si nous ne trouvons pas en plus grande tpiantité les traces de la prernth e existence des êtres organiques, cela tient d’une part à ce que leur petitesse, leur peu de solidité et leur imperfection rendaient ces êtres incapables de se conserver , et d'autre part à ce que les roches elles-mêmes ont subi une transformation intime d'autant plus marquée . qu’elles sont plus anciennes ou qu’elles gisent depuis plus longtemps dans le sein de la terre. ( )n doit s’attendre pourtant, et je vous l'ai déjà dit, à trouver encore des roches toujours plus ancienne*, comme l’indique bien la découverte toute récente 4e la formation Laurentienne.'
Iicteket (1. c.) va même jusqu’à déclarer que ces couches neptuniennes ou siluriques, qui ont jusqu’à ce jour passé à tort pour les plus anciennes, et dans lesquelles nous trouvons déjà des spécimens hautement développés et bien différenciés des diverses races animales , sont au contraire de formation relativement récente. 11 pense que dans le cours île la géologie organique le temps qui s’est écoulé avant le dépôt de ces couches, a dû en tout cas être beaucoup plus long que la période qui a suivi. L’épaisseur considérable des deux systèmes, camhrique et laurentien, lui paraît en fournir une preuve directe.
Toute cette discussion, Messieurs, a aussi l’avantage d’ôter beaucoup de sa force à l’objection tirée de la rencontre simultanée de représentans des 4 ou 6 grandes classes animales dans les couches terrestres les plus profondes. En effet, ne connaissant pas ou neconnaissant que très imparfaitement jusqu’ici les couches en réalité les plus profondes ou les plus anciennes non plus que les êtres vivants qu’elles ont contenus, nous ne sommes pas autorisés à conclure, d’après la nature de ce que nous trouvons dans des couches de formation relativement récente, à la négation du progrès. Nous devons admettre au contraire, qu'à la formation de ces couches la vie régnait déjà depuis des
millions d’années; c’est-à-dire depuis le temps nécessaire au développement lent et à la spécialisation de quelques grands embranchements.
Bien plus — et cette considération est plus importante encore — l’objection rejsjse eu partie sur une donnée inexacte; à savoir que les 4 ou :j grandes classes du règne animal aimaient procédé les unes des autres, la plus basse étant issue du règne végétal ; et naturellement alors ce serait un fait en contradiction avec la doctrine du progrès, que les couches les plus anciennes ou seulement les couches très anciennes continssent réunis des représentants de toutes ces classes et du règne végétal. Mais, je vous le répète, cette donnée est fausse, car les gritndes classes ne se sont pas formées les unes des outres, mais les unes à côté des autres; de la même façon que les rameaux d'un arbre ou d’un buisson. Ainsi les rayonnés ne sont pas les ancêtres des mollusques; ni les mollusques des articulés; ni les articulés des poissons ou vertébrés; et le règne végétal a été encore bien moins la souche du règne animal. Au contraire les plantes et les animaux, issus des mêmes éléments placés dans des conditions pareilles, se sont dès l’origine développés parallèlement. Et il se peut très bien que dès l'origine se soient rencontrés déjà, à l’état d’essais ou d'ébauches, les principaux embranchements des invertébrés, ou qu’ils aient surgi du moins de très-bonne heure sur la souche commune originelle. Aussitôt formé, chacun d’eux s'est développé pour sou compte sans garder aucun rapport direct avec les autres et en s’éloignant à chaque pas de son premier modèle. *)
*) Iæ professeur Htrckel a essayé île tracer sur liait tableaux les différents arbres généalogiques des embranchements des deux règnes, végétal et animal. C hacun de cos arbres laisse échapper d’un tronc commun trois branches principales, dont l’une représente le règne animal, l’autre le règne végéta/ et lu troisième , comme forme intermédiaire entre les deux
Mais il n’en a pas été ainsi lias vertébrés, c'est-à-dire du plus haut embranchement du règne animal, qui gravissent, bien qu’en restant fidèles à un plan primitif général, tous les degrés compris depuis les formes les plus basses jusqu'aux formes les plus élevées; et qui représentent l’expression la plus claire du progrès. Car leurs premières ébauches ne s»> trouvent d'aucune fayon dans les couches de formation les plus profondes, que l'on a regardées jusqu'à ce jour comme les plus anciennes. Il est donc inexact en fait de dire, comme on l’entend si souvent répéter, que tous les grands embranchements du règne organique se trouvent dans les formations siluriennes. Lyell, qui fait autorité en cette matière, se trouve, sur ce point, d’accord avec presque tous les autres auteurs. 11 s'exprime en ces termes: «Pour les représentants fossiles du type poisson, on «croyait, avant 1838, qu'ils ne remontaient pas au-délà des ter- «rains houilliers. Mais depuis on les a suivis jusque dans les «formations devoniennes et même dans les formations siluriennes «supérieures. Cependant ou na pas jusqu'à ce jour trouvé de slrace de jtoissons , ni (C autres vertébrés dans les couches silusriennes inférieures , quelle que soit d'ailleurs la richesse de ces\ « couches en fossiles invertébrés ; non plus que dans la zone pri- * milice t/e Barrand» qui est encore plus ancienne. D’où il faut «conclure que le type vertébré faisait complètement défaut ou «du moins était très rare dans ces périodes les plus anciennes «connues, que l’on a souvent prises à tort pour les périodes pri- «înordiales, alors qui elles ne représentent, si la théorie de la forsolution terrestre est juste , que les derniers termes dune longue
premiers, le règne des Protistes. Pour le règne animal. l’arbrè se Vümitie en coelentérés, échinodermes, articulés, mollusques, vertébrés; et le rameau des vertébrés se subdivise lui-même en poissons, amphibies, reptiles, oiseaux et mammifères; parmi ces derniers l'homme figure comme spécimen le plus haut et le dernier venu.
x série dâyes déjà peuplés J êtres vivants.» (Lyell, âge (lu genre humain, page 338 de la traduction allemande.)
Il est à remarquer aussi, que les poissons las plus anciens que nous couuaissons, ne représentent que les degrés inférieurs du type; ce sont las poissons dits luirtilayineux. Ce liest que bien plus tard qu'apparaissent les yauoides et les vrais poissons osseux. Bien que les poissons fassent partie du groupe le plus haut du règne animal et qu'ils soient du type vertébré, ils ont commencé par des êtres d’une organisation si basse , qu’on ne les prenait pas d’abord pour des (toigsons, mais pour des vers ou des limaces. Tels sont YAmp/tukcus et la .1 lyxinr. LAmphioxus lanceolatns ou pe>ism>n lancette se trouve encore aujourd’hui dans la mer du Nord et parait descendre de ces formes primitives inférieures. 11 n'a ni crâna ni cerveau distinct ni coeur, ni sang coloré ; enfin sou organisation le place anatomiquement hieu loin derrière leg types les plus partait» de mollusques et d'articulés, qui appartiennent cependant à des classes fort inférieures à celle des vertébrés. *) Je pourrais vous citer une quantité d’exemples de ce genre, desquels il ressort clairement, que les différentes classes ne se raccordent pas par leurs termes extrêmes; mais que chaque type, une fois détaché de la souche première commune, poursuit pour son propre compte le déve-
*) ■ Le poisson lancette a extérieurement l'aspect d’une feuille lancéolée., ■ très mince, incolore nu d’un éclat rougeâtre, transparente et d’environ •deux pouces de long. On reconnaît cependant que cet ainphioxus est un «vertébré à sa moelle épinière et à la lutguette cartilagineuse qui se trouve «au-dessous, autrement dit la corde dorsale (chorda dorsalis). — F.videui- «ment cet étrange petit animal est le dernier reste survivant d'une classe «inférieure de vertébrés, qui à une époque géologique très reculée (avant «le temps du silure) était très richement développée; mais dont il ne pouvait se conserver de débris fossiles à cause de l'absence de parties solides.» (H teckel: Apparition et arbre généalogique du genre humain Berlin, )
Note de la iJé'ne édition.
loppement dont il est susceptible; et enfin qu’un type est souvent mieux disposé qu’un autre pour le développement. Le type vertébré est évidemment celui qui possède au plus haut degré cette disposition à s’organiser; aussi a-t-il laissé loin derrière lui toutes les autres classes, bien qu’il ait commencé lui-même, comme je vous l'ai dit, par des formes bien inférieures aux représentants les plus hauts de des classes.
Vous ne trouverez donc plus surprenant, Messieurs, que certains groupes, certains embranchements ou certaines familles nient pu avoir, dans les temps primitifs, une organisation plus achevée que certains de leurs contemporains d’une série supérieure — et parfois même que leurs représentants actuels. Il est en ett’et évident, que toutes les séries d’êtres ou la plupart d’entre elles ont eu, comme les individus, certain cycle de vie à courir. Une fois cette carrière fournie, elles sont demeurées au point où elles se trouvaient, ou bien elles ont rétrogradé; tandis que d’autres auprès d’elles, poursuivant leur course commencée ou même ne se mettant en marche que longtemps après, arrivaient à un état relativement et absolument supérieur. Tel on voit dans un arbre les branches d’en bas mourir ou rester ce quelles sont; alors que les branches plus hautes grandissent, poussent des rameaux et s’élèvent chaque jour davantage. «C’est «une loi générale, dit //. Tuttle , que les espèces existent aussi «longtemps qu’elles restent capables de se développer encore. «Mais aussitôt devenues stationnaires elles commencent à dé- «clincr et périssent avec le temps.» *)
*) * D'après une loi reconnue pur M M. Vernenil ct K à’Arr/iiah. dit «le professeur ht Hon dans ses prolégomènes au Darwinisme- d’Omhom, «la durée d'tine espèce est directement proportionnelle à son extension «géographique. Kt d'après la loi de développement numérique, démontrée théoriquement par Mr. A' Archi/u-, l'espèce apparaitet se multiplie jusqu'à «un maximum numérique, à partir duquel elle rétrograde et disparait. On ■■doit tenir compte de ces deux lois dans ltétudc de la théorie Darwinienne.
On ne peut mettre en doute que ce développement des espèces ait toujours eu lieu par voie ascendante ; «ire est- un principe général d'expérience, que dans les temps primitifs aussi bien qu’à préseut ce sont, dans les limites de chaque série, les formes les plus simples qui ont apparu les premières, pur ne se développe ensuite (pie peu-à-peu. Or si la doctrine du progrès était fausse, c’est en partie le contraire qui aurait eu lieu.
Avec cette simple explication. Messieurs, vous puvez, une fois pour toutes, vous rendre compte des nombreuses contradictions et anomalies et même des cas de rétrogradation, que présente la paléontologie, sans pur cela renoncer à la doctrine du progrès. Car il est hors de doute, au moins pour la généralité des cas, que les séries ou les groupes supérieurs pour l'ensemble de leur développement sont aussi venus les derniers ; et qu’ainsi le règne animal est supérieur au régne végétal qui l'a devancé en général ; que le type vertébré est supérieur au type invertébré formé avant lui; et qn’enfin, parmi les vertébrés eux-mêmes, les formes les plus parfaites ont toujours été les plus tardives. Les reptiles sont venus après las poissons, les mammifères et les oiseaux après les reptiles, et après les oiseaux l'homme. 11 en a été ainsi pour le détail dans chaque classe de vertébrés, et prsonne n'a encore osé dire, que cet ordre ait jamais été renversé dans la nature. Chez les animaux invertébré* eux-mêmes, bien que les lois du développement géologique y soient moins nettement accusées et qu’on y observe maintes irrégularités dans le progrès et le recul , les formes les plus simples précèdent cepndant toujours les formes les plus accomplies ; comme ou eu a une preuve claire dans les céphalopodes, qui sont l’ordre le plus haut de la classe des mollusques. Et si, aux premiers âgas de la formation terrestre, les formes étaient plus variées chez les mollusques qu’elles ne sont aujourd'hui , il faut bien remarquer, qu’à mesure, que ces groupes inférieurs s'appauvrissaient, les
types supérieure un contraire allaient s'enrichissant davantage. — On invoque encore contre le progrès ce fait, que certaines espèces primitives, comme le lys de ruer dont nous avons déjà parlé, avaient une organisation très compliquée. Mais lu complexité n'est pas encore en elle-même la marque d'un développement supérieur. Tout au contraire le composé précède souvent le simple, car la nature s’efforce toujours de distribuer sur des formes distinctes les propriétés accumulées d’abord dans une organisation unique et de faciliter, par cette division du travail , un plus grand développement dans chaque direction séparée. Ce princi|>c de la division du travail ost fondamental dans la nature, aussi bien que dans la vie sociale politique et industrielle de l’homme. Un être se trouve d'autant mieux en état de remplir un but que son organisation toute entière répond plus exclusivement à cette, destination; et mieux les différentes fonctions d'un organisme sont spécialisées, autrement dit, attribués à des organes spéciaux, et plus on a de raisous do regarder cet organisme comme supérieur. Chez les animaux les plus bas la masse du corps remplit toutes les fonctions, sans organes spéciaux, par un simple échange de matière, tour à tour empruntée et rendue aux milieux ambiants. Les animaux supérieure au contraire ont un organe distinct pour chaque fonction; le coeur pour la circulation, les poumons jtour la respiration, le tube intestinal pour la digestion, les reins pour la sécrétion des liquides, le cerveau pour les fonctions spirituelles, etc.; et c’est là précisément ce qui fait la supériorité de ces animaux. *) — Pour en finir avec cette
*) Dans cette ilivision du travail ou dans cette spécialisation toujours croissante des organismes aussi bien que des rapports terrestres et des conditions de l’existence Ihsckel voit l'unique cause du progrès Selon lui. le progrès ne repose pas sur une loi de développement . qui pousserait toujours en avunt l'organisation et qui aurait été établie par le créateur , mais il est l'effet immédiat et nécessaire des actious mécanique s et naturelles
question je veux encore vous mettre en garde contre une erreur. Le type, vertébré, chez lequel ainsi que je vous le disais tout à l’heure, le progrès est le plus frappant, ne forme pas une simple série, mais il comprend une quantité de sous-ordres ou de séries particulières, où l’on voit certains groupes, parvenus à leur dernier état d'achèvement, surpasser d'autres groupes destinés cependant à un développement bien supérieur. Cela est vrai surtout d’un groupe des vertébrés supérieurs , qui est le plus intéressant de tous et le plus important pour nous, puisqu'il comprend l’homme, — je veux parler du groupe des quadrumanes ou mieux des Primate*, suivant 1 expression de Linné et d'Huxley réadoptée aujourd’hui. Ce groupe, au sommet duquel se trouve l'homme, et qui comprend une longue série de formes intermédiaires (les singes anthropoïdes par exemple tout à côté de. l'homme), plonge ses racines jiar ses représentants inférieurs non pas dans les régions les plus haute*, comme on pourrait le croire, mais bien dans les régions les plus basses du type de* mammifère s placentaire*. C'est un exemple d une série très élevée peuelle-même, qui confine cependant à un échelon assez bas. Huxley, qui divise les Primates en sept sous-ordres ou familles, caractérise bieu ce fait lorsqu'il dit:
«L)e tous les ordres de mammifères aucun peut-être ne com- « prend un plus grand nombre de degrés que l'ordre des pri- * mates, par lequel on descend insensiblement du couronnement «et du plus haut sommet de la création à des créatures qu'un
reconnues par Oanoin. Ix plu* souvent ces actions ont pour résultat un progrès. Souvent aussi il en est autrement, et c’est une rétrogradation qui a lieu; de sorte que loi de progrès et loi de divergence ne sont d’aucune façon synonymes C’est seulement en masse que l’on peut dire aussi bieu daus la nature que dans l'histoire, que le progrès est constant et général, mais dans le détail il se produit souvent de grands reculs. Il n’y a en réalité, suivant Haeckel, ni plan, ui hul dans le développement organique.
«seul ptis semble séparer des mammifères placentaires les plus «bas et les moins intelligents.» *) Puis il ajoute: «On dirait que «la nature elle-même, ayant pressenti quelles seraient un jour «les prétentions de l’homme, ait voulu que l’intelligence hu- «mainc soit amenée par son propre triomphe à évoquer, comme «autrefois à Rome, les esclaves chargés de rappeler au triom- «phateur qu’il ne.it que poussib-eh
J'aurais encore à mentionner comme dernière objection faite à la doctrine du progrès, si toutefois c’est là une objection, l'argument tiré de l’existence des type» permanents ou stationnaires, dont il a été déjà fréquemment question. Je vous disais dans nia première conférence que, selon toute vraisemblance, ces formes primordiales les plus basses n’ont pas cessé de suryir <> nouveau durant le cours de tous les âges. Et quand cela ne serait pas , leur présence ne prouverait encore rien contre le progrès dans ta yénéralitê, mais seulement contre le progrès dans le détail. Attendu que, si ces formes intimas restent invariables à cause de l’extrême simplicité de leur organisation et à cause de l'uniformité constante des conditions très simples de leur existence, il est d'autres êtres qui, grâce à une organisation plus haute, et à des conditions de vit plus variées, poursuivent un progrès incessant. Et ce fait doit d’autant moins nous sembler étrange, que nous l'observons pareillement dans X histoire et dans la vie des peuples. Ce que représentent dans la nature, ces êtres les plus bas, qui ne changent jamais, ïhistoire nous le montre dans les peuples stagnants ou peuples de nuit , autrement dit.
*) Is*s mammifères placentaires sont ceux dont le fétus est nourri par le moyen d'un placenta. Par opposition à ceux-ci et au-dessous d’eux, les marsupiaux ou animaux à liourse |iortent et allaitent leurs petits dans une bourse placée sons le ventre Les mammifères placentaires forment le plus haut embranchement du type mammifère, ipti est lui-même le plus haut embranchement du type vertébré.
les races passives ou nègres, qui en sont encore aujourd’hui au même degré de culture ou plutôt de rudesse, qu'il y a dès milliers d'années. 11 existe encore dans l’intérieur des grands contiueuts, comme sur les îles des zones tropicales, une multitude de peuples sauvages, qui pur la culture spirituelle et morale, aussi bien que sous les autres rapports, s’élèvent à jteine au-dessus de l’animalité. *) Il eu est d'autres, pour lesquels la civilisation est encore ce quelle a été en Europe chez l’homme préhistorique, , dont l'occupation principale était de façonner de grossiers coins de pierre pour se battre soit contre les animaux, soit contre son semblable, et de travailler le bois et l'os pour différents besoins. Ces sauvages actuels n’ont pas plus d’histoire, de tradition ni de progrès, que u’en avaient les hommes préhistoriques d'Europe. Toute leur existence 11 e va pas au-delà d’une morne végétation, éternellement arrêtée au même jtoint; et c’est à peine si quelques besoins les mettent au-dessus de l’animal. Ce rapprochement fait bien voir que dans la nature humaine pas plus que dans la grande nature il n’y a de penchant irrésistible et inné vers le progrès; mais que ce dernier n’a lieu que par un certain concours de circonstances, tant extérieures qu'intimes.
Cet état de rudesse primitive des peuples sans culture, rudesse dont le caractère est une persistance presqu’invincible, ne
*) Suivant une assertion du Dr. méd. P. Glsisêbery (Exposition critique de l’histoire des origines de l’homme, Dresde, 1HHK), assertion dont nous laissons d’ailleurs la resiamsabilité à son auteur, on a récemment (■reconnu eu Abyssinie une race de nègres h tptme. La capacité de leur •crâne n’a pas encore été mesurée, mais leur voix qui rap]>ollc celle de
• l’animal, leur taille de nain, leur musculature grêle (on dirait que leur
• peau est tendue immédiatement snr le squelette), la digproposition qui
• règne entre la masse de leurs extrémités et la grandeur du tronc, etc , les rapprochent tellement du singe, qu’ils ne s'en distinguent peut-être que
«par le laugago, la denture, et la conformation du pied.*
Note de la 2^®» édition
pouvait cependant empêcher et n’a pas empêché, que, conformément à ce qui se passe dans la nature, d’autres races ou d’autres branches de la grande famille des peuples se soient frayé le chemin du progrès et y aient constamment avancé jusqu’à une certaine limite.
Voici d’ailleurs un autre fait historique tout-à-fait analogue à un phénomène que nous avons décrit dans la nature, et qui ne doit pas s'interpréter autrement. l)e même que nous rencontrons dans les couches terrestres les plus anciennes ou du moins dans celles réputées telles jusqu'à ce jour des formes douées déjà d'une organisation relativement supérieure, de même, dans les- temps les plus reculés, nous pouvons entrevoir, autant que l’histoire nous renseigne, des civilisations déjà très développées. Il convient de citer ici V Egypte, cette contrée merveilleuse, berceau de toute civilisation et de toute science. Vous savez, Messieurs, à quels grands et intéressants résultats ont conduit les recherches et les fouilles des savants dans cette antique contrée; et je vous rappellerai seulement eu peu de mots, que tous ces résultats ont encore été mis dans l’ombre par les travaux les plus récents du français Mariette , qui a découvert des sculptures, des inscriptions, des statues remontant à 4<HM) ou 4500 ans avant J. Ch. 11 a trouvé en même temps aux parois des tombeaux et des nécropoles de cette époque des dessins et des incriptions, à la vue desquels on est forcé de reconnaître que dans ces âges, historiquement si reculés, l’Egypte était déjà parvenue à un très haut degré de civilisation. Nous nous expo-
*) L’an 450 avant J. Ch les prêtres égyptiens montrèrent à Hérodote, contre les murs ilu grand temple de Thèhee, 315 cercueils contenant les momies des grands prêtres, qui, de père en tils, s'étaient succédés au commandement de la ville, pendant ce même nombre de générations. Cela représentait une dynastie sacerdotale de plusieurs milliers de siècles. (./, Hraun : Histoire du développement de l’art chez les peuples de l'antiquité )
serions ici à faire la même faute <[ii’en géologie, si de la rencontre d'un état si avancé de culture à une époque si lointaine nous voulions conclure à la négation du progrès! Notre conclusion doit être toute autre, et nous devons nous persuader au contraire, que ces âges de l'ancienne Egypte n’étaient que les dernières étapes parcourues par une longue succession de races, desquelles l’histoire ne nous a rien appris. Heureusement sur cet exemple, en raisonnant ainsi, ce ne sera pas une simple hypothèse que nous aurons faite; car nous savons, grâces aux dernières recherches sur l'ancienneté du genre humain, que Xhistoire des 4000 ou tHXX) ans qui nous sont connus, n’est rien, si on la compare à l'existence préhistorique du genre humain. L’existence de l'homme sur la terre ne remonte pas seulement au diluvium ou déluge, qui marque une époque immédiatement antérieure à la nôtre dans la formation terrestre; mais, le plus vraisemblablement, elle remonte par delà toute cette période jusqu’aux dernières ou aux moyennes subdivisions de la grande période tertiaire.
Cette expérience, si nous l'appliquons, par un retour. ;uix choses de la nature, confirme pleinement la justesse du point de vue auquel nous les avons envisagées. —
Nous pouvons, Messieurs, écarter de la même manière toutes les autres objections que l’on a élevées contre le. progrès dans l’histoire. Les peuples ou les empires, qui, après avoir atteint un haut degré de civilisation , ou bien ont péri ou bien sont restés stationnaires ou bien enfin ont peu-à-peu rétrogradé, répondent à ces séries ou à ces groupes , que je vous ai signalés dans l’histoire du monde organique , et qui, ayant touché à nn certain terme d’achèvement, ont fermé leur cycle de vie, pour faire place à d'autres rameaux, plus jeunes et plus forts, de la grande série de développement. Cest ainsi que dans l’histoire la Gré* a remplacé l’Egypte, Rome a remplacé la Grèce, les
races germaniques ont remplacé Rome sur la grauile échelle du progrès; et le progrès u'en a souffert qu'une interruption momentanée. L’Europe elle-même, avec toute sa civilisation si haute et son intelligence si développée, sera un jour, assurément, dépossédée et remplacée par une branche plus jeune et plus vigoureuse de la grande souche humaine. Et l’on dirait déjà (pie cette branche mûrit pour l’avenir du côté de l’occident lointain. De grandes cités, des noms brillants peuvent périr, de riches contrées, de hautes civilisations peuvent disparaître ça et là et céder la place à des peuples ou à des états de choses moins avancés; cependant les nouveaux-venus apportent toujours eu eux les germes d’un développement final su]>érieur. De solde que le recul est local et momentané, tandis que lé progrès est persistant et général. Et si l’avancement de ces nouveaux- von us est subordonné à la condition qu’ils se nourrissent en quelque sorte des atomes ou des éléments disjoints de ceux qui les ont précédés, sans fournir cependant leur continuation directe, — la comparaison commencée peut se poursuivre, car les groupes organiques les plus récents dans la nature tirent aussi le plus grand parti du développement supérieur atteint par leurs devanciers, néanmoins sans se rattacher à eux par une transition immédiate. — (juant à ces autres organisations qui se trouvent dans la nature, aujourd'hui comme aux temps primitifs, (les marsupiaux et plusieurs types de poissons, par exemple), et qui, après avoir atteint un certain degré de développement, s’y tiennent sans avancer plus — l'histoire de la vie des peuples nous livre pour eux une claire et intéressante analogie. C’est le célèbre empire du milieu, la Chine , dont la civilisation antique et dans son genre extraordinairement avancée n'obtient cependant plus de nous aucune attention , parce que nous savons quelle est stationnaire et ‘quelle ne marchera plus avec le cours des siècles. Par le fait, elle est inévitablement condamnée à périr avec le temps.
lie progrès humain, (jui n'est (V ailleurs, dans nos idées et suivant les princi})08 de la théorie de la transmutation, qu'une mutin nation du progrès du monde organique des temps primitifs et des périodes de formation terrestre, — le progrès humain a été comparé à une spiral»; ascendante, qui , tournant toujours, semble en partie suivre uu mouvement rétrogrude, bien qu'elle s'élève constamment et d’une façon régidière. Il eût été meilleur de choisir l'image d’une ligne ascendante en zig-zague, dans laquelle les éléments dirigés en avant alternent constamment avec ceux tournés en arrière, lu direction générale du mouvement étant d'ailleurs de bas eu haut. Ou pourrait encore recourir à la comparaison que nous avons déjà souvent employée — un arbre qui grandit, et sur lequel les branches les plus anciennes ou celles qui s’échappent le plus bas, sont continuellement remplacées, après avoir atteint une certaine hauteur, par d’antres branches plus jeunes et plus vigoureuses. Le premier épanouissement de ces dernières s’est fait bien au-dessous du point auquel ont touché les extrémités «les branches plus ancieuues-, mais aussi leurs sommets finissent toujours par dépasser les poiutcs «le ces rivales. *j
*) C’est à cette ligure que Darwin recourt île préférence pour caractériser la marche du développement organique. Il coin|iare les branches vertes et bourgeonnantes de l’arbre aux esjièces actuelles. Les branches plus vieilles représentent les espèces éteintes. Tous les rameaux, qui poussent. cherchent à opprimer les autres: et les gramles branches ont été ellesmêmes autrefois des rameaux bourgeonnants. De tous les nombreux rameaux qui out existé à l’origiue, il u’eu reste plus que deux ou trois, qui portent maintenant tous les autres Mainte branche ou maint rameau s’est desséché ou a disparu, ou bien reste stationnaire, etc. Ces branches dess» 1 chées et tombées représentent tous les ordres, familles et espèces qui ne vivent plus aujourd'hui , mais qui se trouvent h l'état fossile. Cet ordre de rlioscs, suivant Dnrtein. n'implique pas en toi le progrès ni le perfectionnement , mais seulement la mutabilité constante De seule que lés espèces peuvent varier, sans nécessairement se perfwliouner.
"BigitizcSB^CeDogle
Il faut avouer, Messieurs, qu'un progrès qui se poursuit de la sorte, si on veut le rapporter à l'étroite mesure de notre existence, ne paraît pas s’accomplir rapidement , mais au contraire avec une excessive lenteur. I)e même, l'histoire du momie paasé ne peut se compter que par des millions d'sumées; de même, tous les éléments du progrès ne se développent ici qu’à la faveur d'immenses durées. Mais qu’est le teuijm dans le cours étemel de la nature et de l’histoire V ? L’homme est avare de la minute, parce qu’il voit approcher sa lin d’heure ou heuie et de jour en jour. Mais le monde va se développant d'éternités en éternités, et les millions d’années ne lui sont rien plus qu'un jour!!
Je vous ferai remarquer en finissant, que le piincipe de la culture se condense d'autant plus, c'est-à-dire qu’il gagne d'autant plus en intensité et en ténacité, qu’il s'exerce sur des formes plus hautement développées. La raison en est simple et la même dans la nature et dans \ histoire. En effet, plus l'organisation et les circonstances extérieures de la vie sont variées, et plus haut sont portés les besoins, l'intelligence, les idées et tout ce qui en dépend; mais plus nombreuses aussi et plus puissantes se trouvent , tant au dedans qu'au dehors, les excitations et les moyens de perfectionnement. LyM dit très bien à ce propos, (pie, dans notre siècle, le progrès artistique et scientifique croît en rapport géométrique de la civilisation et de l’instruction générale; et qu'il diminue au contraire ou se ralentit, dans la même proportion, à mesure que l’on recule plus loin dans le passé, i De sorte que le progrès accompli pendant dix siècles, comptés «à une époque reculée, répond, à peu près, à celui qui plus tard «n’exige qu'un siècle à se produire.» «Dans des temps plus re- «culés encore, ajoute Lyell, l’homme devait ressembler davan- «tage à l'animal par la tendance inhérente à toute race, à imiter «en tout celle qui l’a précédée;» c’est-à-dire par le penchant à la stabilité. Pour peu que l’on compare le progrès des villes avec
celui des campagnes , on reconnaît que les choses ne sont pas autrement dans notre propre vie. En effet, dans les rampaynes, où font défaut les excitations, tant de l'intérieur que du dehors, l'individu possède ordinairement à un très haut degré le respect de l'ordre de choses établi.
Nous ne trouverons donc plus surprenant que dans les âges préhistoriques il ait pu s’écouler des milliers d’années, peut-être des milliers de siècles, sans que l’homme soit parvenu à un état de culture avancée ou seulement à posséder une histoire. Tandis que plus tard, une fois que la civilisation a fermement pris pied dans l’humanité, l'allure du progrès devient toujours de plus en plus rapide. Cest la même chose dans le monde organique. Chez aucun type, en effet, ou chez aucun spécimeu animal le progrès ne se montre mieux accusé, plus régulier, plus rapide, que sur le plus haut et le plus achevé de tous, celui du vertébré ou plus particulièrement du mammifère. Le progrès le plus grand, relativement, dont on ait l’exemple, dans la nature aussi bien que dans l’histoire, est celui par lequel l 'homme s’est dégagé des types supérieurs mammifères. Et la grande distance que nous trouvons maintenant entre ces derniers et l’homme civilisé et cultivé, ne doit pas nous étonner; car létre qui avait pu franchir le pas qui mène i< Y homme, était susceptible d'autres développements. Placé une fois sur la voie de la civilisation, chaque pas devait l'éloigner plus rapidement de son premier modèle.
Heureusement l'homme a un assez grand nombre de frères attardés encore aux plus bas échelons de son passé, pour qu.il comprenne, que ce qu’il est et ce qu’il possède, ne lui vient pas d'un do» gratuit d’en haut; mais que tout cela n’est que le fruit d’une culture lente et d’un pénible développement. Considération bien propre à le stimuler dans cette voie! — Où ce progrès , doit-il tiualeineut aboutir , on ne saurait le préciser. Seulement
'-Cvo’Bgle
il est pour moi comme certain , que rien n’est impossible à l’homme, s’il sait tirer tout le parti de ses forces et de son intelligence; et qu’il parviendra à un développement de ses aptitudes, et qu’il étendra particulièrement sa domination sur la nature bien au-delà des bornes que celle-ci nous semble aujourd'hui lui assigner.
Je ne voudrais cependant pas clore cette conterence, sans vous exposer brièvement et sous le jour de la théorie darwinienne les vues qu’un savant anglais a récemment développées sur Ç a venir du genre humain. Mr. Alfred Wallace , un proche parent de Darwin pour l’esprit et les idées, s’exprime donc ainsi :
Dans son état primordial et avant le. développement de ses forces intellectuelles l'homme, qui habitait sans doute déjà les coutinents brûlants du tropique aux temps de l’Eocèue et du Miocène, *) l'homme était soumis comme l'animal à la loi de la sélection naturelle. Mais il se déroba à l’action de cette loi au fur et à mesure que par elle son esprit, son cerveau, ses vertus sociales se développèrent davantage. 11 est donc vraisemblable, qu’il n’a presque plus varié corporellement une fois en possession du langage. Par l’appui réciproque que procure la vie en société, par la préparation des vêtements, de la nourriture, des armes, de l'habitation , etc. l'homme a neutralisé jusqu'à un certain point l’influence des circonstances extérieures. Et il a enlevé son aiguillon au combat pour l'existence, en protégeant les faibles et ceux qui étaient sans défense, au lieu de les tuer; et en permettant par la dirison du travail, que le moins capable ou le moins vigoureux fût à même de gagner de quelque façon sa vie dans la communauté. 11 sauve le malade et le blessé, au lieu de les laisser périr comme fait l'animal. Tout cela met l’homme en
•) Première et moyenne subdivision <ie la grande époque tertiaire.
état de se trouver toujours aocoinmodé à la nature qui l’entoure, bien que son corps n'ait pas changé essentiellement.
Du jour que la première peau de bête eut été arrangée eu vêtement, que le premier javelot eut été façonné pour la chasse, le premier grain semé, ou que la première plante eut été plantée — une grande révolution s’accomplit dans la nature, révolution jusque là sans exemple dans tous les âges de la terre. Car un être était apparu qui ne devait plus nécessairement changer avec l’univers, mais qui dominait jusqu’à un certain point la nature puisqu’il savait observer son action, la régler et se mettre de lui-même d’accord avec elle, non pas par une variation de son corps mais par un progrès de son esprit.
Ainsi, peu à peu, l’homme ne se contente pas de se soustraire lui-même à l’empire que la sélection naturelle exeree sur tout le reste de la nature , mais encore il en vient à supprimer ou à modifier cette influence sur les autres êtres. Nous pouvons prévoir un temps où il n’y aura plus que des plantes et des animaux cultivé » . et où la sélection pratiquée par l’homme aura remplacé, sauf daus la mer, la sélection de la nature.
Mais, ces influences dont l’homme a pu affranchir son corps, il les subit toujours dans sa vie spirituelle. l)’où il doit nécessairement résulter, que les races qui se seront élevées spirituellement le plus haut, resteront seules à la fin, déplaceront les autres et domineront la terra. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus en fin de compte qu’une seule race homogène, dont les plus humbles représentants seront ce que sont aujourd’hui les esprits les plus avancés, ou peut-être encore quelque chose de mieux.- Chaque individu alors trouvera son bonheur dans le bonheur de son prochain, et la liberté sera complète, attendu que personne ne songera à empiéter sur- son voisin. Les lois restrictives et les peines n’auront plus de raison d’être, et des associations volontaires pour tous les services publics utiles rendront superflues les lois
île rigueur usitées jusqu’à présent. Enfin , par le développement <le toutes les aptitudes intellectuelles de l'homme, la terre deviendra de vallée de douleur, do théâtre des passions déchaînée-, un paradis ai beau, que jamais illuminé ou poète n’en a rêvé dé pareil !
Messieurs, si cette théorie que pour nia part je ne veux pas adopter en tous points et que je ne vous ai d’ailleurs exposée que dans ses traits généraux, — si cette théorie est juste, elle pourra offrir à maint d’entre vous un riche dédommagement l>our ce qu’il a pu croire perdre de sa dignité d'homme, quand nous avons fait l’application de la théorie de la transmutation il notre race. Et, bien que suivant cette théorie nous n'ayons pas la perspective de devenir, par le progrès éternel et la sélectiou darwinienne, une espèce d’anges avec des ailes, disons eu tout cas, qu’un regard tourné vers Yaeenir du genre humain est plus consolant pour notre orgueil qu’un coup d'œil sur son passé.