PORTEE BU SOCULISME CONTEMPORAIN
un peu d'eau bénite les maléfices de Tesprit malin. Le parti du passé n'a pas plus nos sympathies que le parti de l'impossible, et nous lui rompons tout autant en visière. J'avais besoin de faire cette réserve dans un moment où l'on organise une vaste croisade contre le socialisme , un'e sorte de guerre sainte. Au reste , il n'a pas à se plaindre de ces attaques redoublées : elles grandissent son importance, elles raniment la foi des tiédes, elles lui recrutent des prosélytes , et jamais il né fut plus opportun de lui résister par une discussion loyale et désintéressée.
Nous allons prendre un à un les divers systèmes qui ont élaboré sa pensée fondamentale, et nous verrons si le panthéisme qui les inspire tous, plus ou moins, porte les funestes conséquences que nous vous avons signalées, s'il aboutit vraiment à ruiner le principe de charité.
; Nous ne prétendons pas. Messieurs ^ remonter très haut dans le passé pour y chercher les pre- ,'mières traces du socialisme ; nous ne nous occupei rons que du socialisme moderne , contemporain. I Nous ne nions pas qu'à différentes époques il n'y ait I eu des tendances analogues à celles qui se produisent sous nos yeux; nous savons bien que le désir de faire disparaître la pauvreté a poussé de tout temps à des recherches souvent infructueuses, à des spéculations souvent chimériques , et quelque-
rrrmmammim^mi^
FORTtt ms SOCUilSIIK COHTnFOftAUV. 71
foU à des tentatives pleines de violences. Rien de plus vicient qu'une utopie qui veut à tout prix passer dans les faits. Nous ne contestons pas qu'il n'y ait une graiide ressemblance entre les rêves d'un Gampanella et d'un Thomas Moros r et les théories de Gabet ^ de Louis Blanc. S'appuyant sur ces faits, oti a regardé la question sociale coin me due espèce de comète qui surgit inopinéfoent de siècle en stèele à l'horizon de l'esprit humain, et disparaît après avoir tout désorganisé sans qu'on puisse fixer son retour.
Un écrivain érudit et distingué, M. Sudre, s'est SEltaefaé dernièrement à soutenir cette thèse , dans son Histoire du CommMUme. Nous ne pouvons y souscrire : la ténacité de la question sociale à se poser { sans cesse ne nous empêche pas de croire que! notice époque soit tout particulièrement destinée à la û'ancher. Il n'y a pas de question essentielle qui n'ait occupé l'humanité longtemps avant que son )du^ se 9oit levé. Elle la hante comme unrêveîusqu'à ce qu'elle ait été clairement posée par les événeinlents; mais sa persistance à travailler, à fatiguer l^ pensées , prouve qu'elle doit être tranchée usie } fofîsl. Elle ne sera pias toujours un songe incohérent, | Kh de ces fafnt6mes évoqués par la fièvre qui ont; souvent quelque chose de prophétique.
Elle reviendra à son heure, et alors ce sera avec une toute-passante insiëtance; elle sera au fond de
72 OPPORTUNITi OE LA QUESTIOK SOCIÀLB.
tout; on ne pourra lui imposer silence. Ce sera bien la même question qu'autrefois, mais reparaissant dans un milieu préparé pour elle, au temps voulu, providentiel, résultant du mouvement de Tfaistoire:
Itout sera changé. Il n'est pas juste de lui opposer le
i vague, l'obscurité, le péril de ses antécédents: autant vaudrait objecter à un événement le pressentiment confus qu'on a pu en avoir; il ne nous en saisit
^ pas moins irrésisliblement. Peu m'importe donc que la question sociale ait été entrevue , obscurcie, traitée à rebours du bon sens depuis Platon jusqu'à Ba-
I beuf, s'il est clair à nos yeux qu'actuellement elle doit nous préoccuper plus que toute autre du même ordre , si nous sommes obligés de Tenvisager en face par les conséquences naturelles de notre développement antérieur. Il nous suffit de voir que la révolution française a formulé des droits pour tous, dont tous ne peuvent profiter, et qui deviennent ainsi illusoires pour le plus grand nombre, à cause de leur position sociale; il nous èuffit de constater l'essor immense qu'a pris l'industrie depuis la multiplication des machines, et les résultats que ce jeu terrible a amenés au détriment des classes ouvrières, pour reconnaître que ce qui était prématuré il y a cinquante ans , est maintenant à sa place et opportun. Aussi, le socialisme actuel at-il une importance toute particulière, et c'est sur lui seul que nous concentrons notre étude et notre critique.
SNCHAINEMUIT DBS STSTftMES 80CUUSTB8. 73
Messieurs , les divers systèmes qui ont subi Tinfluence du socialisme ou qui ont cherdié à Texposer philosophiquement, ont une certaine relation entre eux, bien que se combattant réciproquement. L'un est plus ou moins la conséquence de l'autre; ce sont comme des échelons qui peuvent être séparés par une grande distance, mais au moyen desquels on descend graduellement toujours plus bas. Nous nous trouvons d'abord sur les hauteurs d'une philosophie savante, hardie; puis d'échelon en échelon nous arrivons au matérialisme pur, à l'athéisme décidé. Les deux points paraissent bien éloignés l'un de l'autre et pourtant c'est la même ligne qui se poursuit. Il y a une inflexible Némésis pour nos pensées comme pour nos actes. Elle contraint une doctrine fausse à manifester tout ce qu'elle renferme d'erreurs en se développant. Elle la pousse de conséquence en conséquence jusqu'au point où elle fait peur. Elle en révèle toujours plus l'imperfection et quelquefois la honte. On voudrait bien en rester à un principe général qui a quelque chose de brillant et de spécieux ; on aimerait s'arrêter à telle ou telle idée qui semble belle, généreuse. Cette mystérieuse justice ne le permet pas. Sous son inspiration un disciple reprendra le système et en déduira les applications. Un autre encore , quelquefois simultanément , tire de ses déductions des déductions non prévues. On dirait que cette voix qu'entendait Bos-
74 LE SAINT-saiOMnaE.
suet etqui dit à rhomme : Marche, marche toujours ! jusqu'à ce qu'il arrive à la tombe, parle également aux idées, aux doctrines, et les force à descendre la pente où elles se sont placées. Nous n'entendons pas dire par là que les divers systèmes socialistes aient été historiquement déduits les uns de» autres; mais néanmoins, si nous considérons toutes les théories socialistes , nous trouvons qu'elles se présentent à nos regards entrelacées comme les anneaux d'une chaîne, tellement que celui qui adopte l'une est forcé logiquement d'aller jusqu'au terme de la série.
Si nous voulions faire une histoire complète du socialisme contemporain, et non le prendre dans son état actuel , nous devrions nous étendre sur le Saint- Simonisme. Le Saint-Si monisme a eu la hardiesse de prendre terre en appliquant sans délai ses théories : de là sa chute rapide. Nous ne doutons pas que s'il fût demeuré à F état de doctrine pure, il n'eût fait I aussi longue vie que les autres écoles. Si les Saint* [ Simoniens avaient eu un peu moins de ferveur^ et ) peut-être de franchise, s'ils étaient restés jour- \ nalistes , professeurs , et s'ils avaient gardé le frac au lieu de prendre la tunique et de fonder i leur monastère de Ménilmontant , ils disserteraient ' encore parmi nous. Il ne faut pas être injuste envers eux; malgré la rapide disparition de la sdcte, elle a exercé une grande influence ; elle a déposé en bon
U SAIHT-SUfOlfinU. 75
nombre d'esprits des semences de socialism e q u i n'ont demandé depuisqu'à germer, i^le a été le pointde déparidu mooTement socialiste, car il n'y avait pas longtemps, en 1830, que Fourier attendait solitairement au coup de midi , le riche inconnu auquel il avait donné rendes- vous, et qui devait bâtir le phalanstère modèle. Il est remarquable que la première école
socialiste ait été panthéiste. Le Saint Simonisme, en prétendant réhabiliter la chair et l'affranchir de la subordination où elle avait été maintenue par la morale chrétienne, repoussait évidemment la distinction entre le monde inférieur, terrestre, matériel, et le monde supérieur; car, s'il y a un monde spirituel et divin d*oà notre âme ait tiré son origine, il est naturel que le corps soit absolument soumis à l'âme et demeure son esclave. La vie commune, que les Saint-Simoniens voulaient établir en relâchant jusqu'aux liens de la flimille , n'était pas autre chose que le panthéisme passant dans l'organisation sociale; il y avait là cette peur de l'individualité qu'il éprouve toujours. Je saiis bien que la devise de l'école était : A chacun suivant ses capacités et suivant ses œuvres; mais avec toute la capacité et tout le travail possible, on n'obtenait jamais qu'un grade dans la cor-{ poration ^ on lui était toujours lié, on ne pouvait ei rien s'isoler d'elle. Il y avait absorption des parties dans le totit.
Le Saint-Simonisme n'a donc paru que pour inau-
76 TENDANCE DB MM. MIGHBUIT BT QUINBT.
gurer le socialisme; il la tenu sur les fonds de baptême, il a été son parrain, et malheureusement il semble l'avoir marqué d'un sceau indélébile de panthéisme.
Nous trouvons sur les confins du socialisme des hommes qui ne lui appartiennent pas précisément^ mais qui néanmoins, à leur insu, travaillent à son triomphe. Leur école, si on peut les regarder comme chefs d'école, est une sorte de âtage bientôit franchi, conduisant aux doctrines panthéistes les esprits un peu prévenus qui ne les auraient pas admises d'emblée. Je veux parler de MM. Michelet et Quinet dont la parole éloquente a tant d'influence sur la jeunesse des écoles. L'idée essentielle du livre du Peuple de M. Michelet et du cours sur le Chris- Hanisme et la Révolution française de M. Quinet, est que la religion se réalise avant tout dans les j réformes politiques et sociales. La révolution française est d'après eux le plus grand événement re- I ligieux des temps modernes. C'est pour M. Quinet le résultat capital des dix-huit siècles pendant i lesquels le christianisme a agi sur le monde. Pour ' M. Michelet, la gloire de cette révolution est de fonder une religion nouvelle; mais ni pour l'un ni pour l'autre, il n'y a une distinction quelconque entre le mouvement religieux et le mouvement politique, entre le développement de la foi et le développement des libertés de la nation. M. Michelet
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TBRDâNCB DB U. HICHELET BT QUmBT. 77
identifie tetlement la religion et le progrès politique qu'il va jusqu'à dire que la France , comme incarnation des principes libéraux , est une religion. Il nous semble que c'est se rapprocher singulièrement du panthéisme ^ Nous avons vu qu'il consiste dans la négation d'un Dieu distinct de la création, et par conséquent d'un monde supérieur et divin où ce Dieu règne de toute éternité au lieu d'être enseveli dans le monde comme dans un vaste sépulcre. Qu'est-ce qui représente sur la terre ce monde supérieur et divin? Evidemment la religion, qui n'est pour nous que la révélation la plus parfaite de Dieu. La religion est le monde invisible .entrant dans le monde visible, agissant sur lui souverainement, mais ne se confondant jamais avec lui. Il est vrai, et nous l'avons proclamé assez haut, que la religion seule a le pouvoir de transformer la société : il n'est pas une réforme où l'on ne retrouve la trace d'une pensée divine. Et dans ce sens, la ré-| volution française, ou plutôt le droit nouveau fondé par elle, est une conséquence du christianisme. Mais si le christianisme , ou la religion en général, qui représente la pensée, la volonté, l'être de Dieu parmi nous, est.absolument confondu avec la société ; si l'on ne dit phis seulement: la religion agit sur les institutions pour les assouplir, pour les corriger
*• Vc^r la note (to), & la fin du yelume.
78 tsmuu^qe bb mm. migmblbt et QunfT.
et les animap d'un esprit de liberté et de charité; si Ton dit : la religion est tout eotiôr£ dans oes ioâtitutions assouplies et corri^s, qui ne voit qu'au fond il n'y a plus de rdigion^ que ee qui est surnaturel et divin est enfoui dans ce qui est essentiellement terrestre et temporel? Autant vaudrait dire : l'âme, c'est le corps en santé , que de dire : la religion, c^est l'État atec une bonne constitution. Désormais , on ne conçoit pas d'autre culte que le service du pays, d'autres livres sacrés que ses annales, d'autres cantiques que ses chants de guerre, d'autre temple que le parlement ou la place publique, et pour tout dire, en un mot, d'autre Dieu que la nation elle-même. M. Michelet nous l'a dit, nous devons adorer la France. Nul ne mérite mieux qu'elle nos hommages. À genoux donc devant la statue qui la représente !
Peut-être préférera-t-on adorer son code ou sa constitution. C'est là que nous trouvons gravés ces droits qui sont nos dogmes sacrés. Gomme cela réchauffera l'âme! comme cela contentera ces besoins d'infini , qui , grâce à Dieu , ne la laissent jamais tranquille , de lire et de relire que tous les Français sont égaux devant la loi ; qu'ils ont la liberté de la presse et le suffrage universel I Voilà pourtont où nijène cette idée si répandue que le lièéralisme et ia religion sont une seule et même chose. Quelquefois on lui prête les prestiges d'iyi styte admirable,
STSTftKB OS M. LAMBIOfAIS. 79
comme daos cette histpire de$ Girondios, si étince* lante de beautés, qui a été cofnme la brillante auverture du drame compliqué auquel nous assistons dçpuis un 9U- N'a-teUe pas trouvé également sa magnifique expression dapa les discours de H. de Lapiartine, et qu^ud dernièrement il montrait dans la constitution républicaine l'avéneinent de la reli**gion définitive , de la religion de la raison humaine , parlant librement par la voix de tous, n'pubUait-il pas de distinguer eutrç les choses de Dieu et les choses de Thomme ; et au lieu de les concilier en subordonnant les secondes aux premières, ne les dénaturait- il pas en les confondant? Cq n'est pas encore un panthéisme avoué. On parle d'un Dieu invisible, d'une vie éternelle; on élève encQre son regard et ses espérances vers le ciel. Le devoir, le désintéressement , occupent une grande place dans la vie. Si l'on pouvait ne pas faire un pas de plus dans la voie où Ton est engagé ! M^is non , il faut marcher; ou bien on en sortira par un eilbrt courageux, il en est temps encore, pu bien on avancera vers ce terme fatal qui attire à lui , par une fascination étrange, toute tendance panthéiste , vers le matérialisme égoïste. Les prémisses sont posées, d'avtres sauront bie^ en tirer tout ce qu'elles renferment.
Le système de M. Lamennais en est la première conséquence. Il Ta tirée sans s'en rendre compte»
80' SYStÈME DE M. LAMENNAIS.
d'une manière inconsciente, mais les idées que nous venons d'exposer mènent tout droit à sa philosophie. Son principe capital est qu'il n'y a pas d'ordre ' surnaturel, c'est-à-dire que la religion est uniquement la révélation de Dieu par la nature , par la raison, par la société S Dieu ne peut pas se révéler à nous autrement , il n'a rien de plus à nous communiquer sur lui , sur son être. Nous devons en conclure qu'il est vraiment renfermé dans l'ordre naturel, dans le monde, dans l'humanité, dans les institutions sociales. En effet, pour M. Lamennais, l'univers est la reproduction éternelle de Dieu. Dieu est puissance, intelligence, et amour; ces trois essences, composant son être, ont leur irradiation perpétuelle. Comme un triple rayon, elles pénètrent partout, et leurs combinaisons variées font la diversité des créatures. Le monde de la nature pure ou je monde inorganique est la région de la force aveugle; il est le produit de ses mystérieux combats dans le sein obscur du chaos. Pourtant déjà dans les grands fluides qui président aux conditions premières de toute existence créée, les trois attributs de Dieu se reconnaissent. L'électricité n'est-elle pas dans ses effets terribles le fluide de la force? La lumière n'est -elle pas le fluide de l'intelligence, elle qui, en dessinant les formes,
^ Voir la note (11), & la fin du volume.
«YSTftiK DE M, LAHINlfAIS. Hi
en illuminant les contours des corps , est la source de toute perception? Enfin la dialeur, dans sa diffusion, n'est -elle pas le fluide de la vie et de Tamour ? Si le monde inorganique reproduit surtout la puissance de Dieu dans ses bouleversements» le monde organique reproduit son intelligence. Le végétal a comme une pensée de Dieu, gravée dans sa forme moins indéterminée que celle de la pierre; l'animal est mû par l'instinct et n'est pas seulement soumis aux lois de la matière. Il y a en lui des affinités qui nous font pressentir l'amour. Enfin, le monde spirituel est le monde de la vie, de l'amour, de la société morale. L'intelligence et la force de Dieu se reproduisent dans la pensée et la volonté de l'homme; son cœur est le foyer où se concentre dans le monde .l'amour divin. Sa vie entière, dans l'ensemble de ses actes, est un culte et une religion. Par l'industrie, il révèle la force de Dieu qui est en lui; par la science, l'intelligence éternelle; et par l'art, il donne à cet amour, qui est répandu dans tout l'univers, son expression sublime. Il le délivre de ce silence pénible auquel il est condamné dans les êtres inférieurs, et quand l'orgue du temple, qui est l'œuvre suprême de l'art , roule sous les voûtes profondes ses pieuses harmonies, c'est la voix de la création entière qui éclate en hymnes de joie et
de paix.
Ainsi, la Divinité se manifeste de règne en règne
92 fttSTÈllS DE M. LAMENlfAlS.
i dans la nature, et la société humaine M modelant toujours plus sur Dieu, se rapproche d'époque en ^que de la perfection. La vie sociale ne doit être que le miroir de la vie divine* Dieu, avons-nous dit, est triple : fûrce^ intelligence et amtmry et pourtant il est un. Il est triple : donc chacun de tes attributs forme comme une personnaliié distincte; il est im : donc chacune de ces personnalités se subordonne à Tensemble pour ne pas rompre là mystérieuse unité. Il y a comme une sorte de renoncement, de sacri-^ Uoe éternel daffis le sein de Dieu, dans cette société •sublime dte la force, de TinteUigence et >de l'amour. Eh bien t le sacrifice est également la loi de 4' univers; chaque 'être s'immole à l'être supérieur; la vie renaît sans -cesse de la mort jusqu'à ce que, de sacrifice en sacrilîce , la nature arrive à Thomme, qui, à son tour, se sacrifie, se subordonne à ses frères; et la création, se développait dans l'es- I>ace comme une fleur immense, cherche toujours plus à reproduire la DÎTinité dans sa force, dans son intelligence et 'dans son amour, et ceifte aspiration universelle la pousse à un progrès sans relâche.
I Mairîtenant nous pouvons comprendre comment
' M, Lamennais rejelle tout ordre surnaturel en re-
^ ligion puisque la nature elle-même est si religieuse
et si divine, puisque la société peut devenir une si
fidèle image de la Trinité. Il n'a fait que formuler la
pensée un peu vague de MM. Quinetct Mjchelet, que lui donaer une base spéculative. Une seple chose nous embarrasse: comment s e3;pliquer que ia Divinité soit encore à part du monde? pourquoi iu^ chercher un autre séjour que cette nature, que cette société, qui la reproduisent si admirablement? Puisque nous n'avons pas besoin d'autre sanctuaire pour l'adorer, comment comprendre qu'il y ait une région plus élevée où elle habite? M. Lamennais répondra que la Divinité est bien renfermée avec tous ses attributs dans l'univers, mais qu'elle y est sous la condition de la limite, resserrée dans les étroites bornes du temps et de l'espace. Elle y est linûtée, dites-vous, elle n'y est donc pas tout entière. Elle n'y est pas dans l'infinité de son être et par conséquent dans sa pleine réalité. Ni la société, ni la nature ne nous donnent, d'après vous, le Dieu éternel^ absolu. Elles nous donnent un Dieu captif, diminué, borné, et vous voulez (^ue nous puissions nous en contenter! Mais si nous nous en contentions, il faui que nous n'ayons pas même trouvé autour de nous et en nous ce commencement, cette ébauche informe de divinité; car quand on l'a entrevue on ne peut plus se reposer qu'on ne la possède absolument. 11 s'allume dans Tâme, selon une expression ^ biblique, une soif de Dieu qui n'est apaisée que par Dieu lui-même. Il est impossible que ce Dieu limité, voilé dans l'ordre naturel , nous satisfasse*
On ne peut même l'appeler Dieu , car le caractère propre de Dieu est précisément cet infini dont il se dépouille d'après votre système, en se manifestant dans dans la création. M. Lamennais croit tout concilier en attribuant à la raison de Thomme la vue immédiate de Dieu. Mais, à moins de dire, avec Hegel, que la raison de Thomme est l'essence même de la Divinité, et qu'elle n'a qu'à se contempler elle-même pour contempler Dieu , on devra reconnaître qu'elle n'est que l'œil spirituel avec lequel nous pouvons le considérer. Tout dépend donc de l'horizon qui est ouvert à l'homme. D'après M. Lamennais, cet horizon ne s'étend pas au delà de l'ordre naturel. La raison ne voit donc Dieu que dans cet ordre, c'est-à-dire avec sa limite. Si l'on admet qu'elle voit plus loin, plus haut, il faut donc qu'elle n'en soit pas restée à ce qui se voit naturelment, c'est-à-dire à l'ordre naturel. 11 faut qu'elle ait reçu une communication de Dieu lui-même, que le monde surnaturel se soit abaissé jusqu'à elle, en d'autres termes, qu'elle ait eu une révélation. Le monde ne lui parle que d'un Dieu borné; Dieu doit lui parler lui-même, ou elle ne saura rien de son I infinité. La conscience n'est pas autre chose que ] cette parole de Dieu en nous, cette voix d'en haut, ! cette révélation continue, écho sacré de cet ordre ; surnaturel, qui ne se déduit pas de l'ordre naturel . comme la conclusion d'un syllogisme, mais qui se
0YSTÈMB DE M. LAIUNNÀIS. 85
dévoile lui-même. Avec la raison seule nous serons conduits, comme avec la nature, à chercher sans cesse un Dieu qui nous échappe, à le poursuivre d'une poursuite éternelle et sans fruit. M. Lamennais Tentend bien ainsi , car il nous montre l'univers entier dévoré de ce désir de Dieu qui est dans nos cœurs, aspirant à' l'atteindre, à le reproduire parfaitement, n'y réussissant jamais, et reprenant avec une énergie infatigable cette œuvre impossible. Mais alors la vie de la création est une sorte de damnation, puisque le désespoir en est le ressort. Le monde est un vaste enfer dont les cercles multipliés nous enveloppent et nous enferment sans que nous puissions trouver la voie droite qui conduit au but, que Dieu a eu la cruauté de nous révéler en nous refusant les moyens d'y parvenir. Il n'y a pas de milieu, ou il est sans limite dans l'ordre naturel, et alors nous n'avons rien de plus à demander, ou il y est avec des limites, et alors on doit le chercher plus haut, sinon, on brûlera dès ici-bis du feu qui ne s'éteint pas, du feu d'un désir toujours trompé. Il y a une contradiction évidente dans la pensée de M. Lamennais. Elle est d'autant plus grande que, par une inconséquence étrange, il admet une création libre. Comment! Dieu a créé librement le monde ; il pouvait ne pas le créer, il n^avait pas besoin de lui, vous vous expliquez nettement sur ce point. Qu'est-ce à dire, sinon que Dieu se suffît à
mm^^^^fmmÊim^mmmBumÊi^mmmmmm^immBmmmmH^tK^BE^mmii^mm
lui-même, qu'il est une personnalilé libre dont Tactîvité éternelle peut se manifester dans telle ou telle œuvre, mais n'est épuisée par aucune? L'ordre naturel est une des œuvres de Dieu, mais il n'est pas ^ouvrier divin. Autant vaudrait affirmer que la toile où l'artiste a déposé une de ses pensées, est Tartiste en personne. Vous pouvez le connaître sans cette toile qu'il n'était pas forcé d'orner de ces brillantes couleurs, comme avec cette toile vous pouvez ne pas le connaître. Pour que vous entriez en rapport avec lui, il faut qu'il s'entretienne avec vous et que son âme se communique à vous dans le feu du regard ou la vie de la parole. La nature, la raison, la société, Tordre naturel, en un mot, voilà la toile imparfaite, le bloc de marbre où Dieu a reproduit quelque chose de son être. Mais jusqu'à ce qu*il vous ait parlé directement, qu'il se soit approche de vous, vous avez devant les yeux la trace, la conséquence d'une de ses volontés, d'une de ses déterminations, un monument de son activité; l'être libre, actif, l'amour vivant, la cause puissante de tout ce que vous admirez est loin de vous. Encore une fois, Tordre naturel est le tableau, ce n'est pas le peintre. Vous ne vous sortez d'embarras qu'en disant : le tableau et le- peintre sont un; ou bien, en admettant avec nous que Ton peut s'élever au-dessus de Tordre naturel, qu'on peut remonter jusqu'à son principe surnaturel : et alors la retigioh
SYSTÈME DK M. LAMSIINAIS. 87
ne sera plus sirnplemenl ce que vous ea faites, la recherqhe de Dieu dans la nature et dans la raisoii^ mais un entretien avec le Dieu qui a fait la nature et la raison, i^ne élévation de Tâme au delà (^ toutes les limites qui nous enserrent, ptits i|n retour de cette âme, remplie de la pensée 0t de TanioMr de rinfini, au sein du monde étroit ou el|e étouifei pour reooler toujours plus dans ujp ^aint effort les bornes qui font obstacle à la réalisation de la [>^ir sée divine d%m la vie des individus et des sociétés. Voilà ce que l'on nous concède en nous coocédant la création libre; le système est forcé dans ses derniers retranchements, Nous comprenons très bien comment M. Lamennais a laissé s'introduire l'ennemi dans la ^lace; car l'ennemi, 1^ principe qui rompt l'unité de son œuvre, p'e$t un ancien ami. On n'a pas cru impunément, pendant de longues années à un Dieu libpe et personnel; on ain^era mieux, manquer de logique que de le nier. De telles inconséquences honorent un penseur; elles montrent qu'il n^est pm un de ces philosophes sans entrailles qui diraient volontiers, après avoir sacrifié tout le mqnde moral à leur systèQ).e : l'ordre est dans h mQ^^en comme op dit quelquefois d'une vtlJe saccagée, ) otrdreest dans eetle ville. M. tamenn^i^ trouve avec raison que l'orbe, la logique dans une doctrijift coûtent ivép cher q«andoo doit les payer ^u ^h de tpi^ Le^ principes qui rendent la vî^hlim^ii;ie digne ejt bçjle^
88 STSTÈHE DE M. PIERRE LEROCt.
Il semble qu'il ait dit : Périsse mon système plutôt que ma conscience et Dieu. Mais qu'une intelligence moins élevée entre dans le même courant, et vous verrez jusqu'où il entraîne. Elle n'éprouvera pas les méiïibs scrupules; elle se hâtera de fer^ mer à tout jamais ce tnonde supérieur où M. Lamennais revient imprudemment par habitude et d'où il rapporte des idées si arriérées sur la famille et la propriété.
La philosophie de M. Pierre Leroux est le châtiment de la philosophie de rillustre auteur des Paroles d'un croyant. Pour M. Pierre Leroux, Dieu n'est plus distinct de l'univers , il y retombe pour n'en i plus sortir. La création est nécessaire au Créateur, ! parce qu'elle n'est que la vie du Créateur, vie multî- ' ple,vieéternelle, mais vie terrestre. Dieu n'est qu'une ombre insaisissable jusqu'à ce qu'il se soit matérialisé dans la nature; et si nous le prenons en luimême, isolé de son œuvre, il n'est que l'existence en germe. De même que le liquide en fusion n'est pas encore le corps solide , la pierre ou le diamant qu'il est destiné à produire, de mêm« cette divinité vague, diffuse, qui est la source de la vie universelle , n'est pas un être réel avant d'avoir subi une sorte de cristallisation en se répandant et se fixant dans les moules innombrables que la nature lui fournit. M. Pierre Leroux ne trouve plus sur ses pas les obstacles contre lesquels la pensée de M. Lamennais s'est brisée. Nous
SySTJUiS DE H. PIERRE LEROUX 89
ne Ten félicitons pas, car ce chemin déblayé est un chemin qui descend , et non pa$ un chemin qui monte et noJHS élève, Il n'y a plus pour Dieu d'autre ^Jour que le monde extérieur; nulle part on ne peut le trouver libre et sans limite-, car, en perdant la limite qui lui est imposée par la nature, il perdrait ce qu'il a de déterminé, de réel et de vivant. Il n'y a donc pas d'autre monde que celui où nous sommes , et l'homme doit y confiner toutes ses espérances* M. Pierre Leroux insiste avec une grande énergie sur la nécessité de nous y résigner. Il veut que l'homme s'attache à la terre, comme le vieux marin qui a fait cent voyages sur le même vaisseau s'attache à sa carcasse usée, préférant périr dans le même naufrage que de se sauver tout seul. Nous devons chercher à réparer l'esquif^ à refaire sa mâture et ses voiles, mais ne jamais songera l'abandonner; car l'abandonnera ce serait pour nous tomber dans l'abîme de la divi-j
nité insaisissable, c'est-à-dire, dans le néant. M. Pierre!
Leroux veut cependant nous assurer une existence éternelle. L'humanité ne doit jamais périr, et avançant toujours plus vers un ordre de choses parfait, elle se prépare son ciel ici-bas; elle plante les arbres de son Éden futur dans le sol que nous foulons sous, nos pieds. Mais qui donc s'y reposera? est on en droit de dennander. L'humanité, dites* vous, c'est bien : je lui porte le plus grand intérêt; mais dans. cçUe humanité, nie cqmprenez-
90 SYSTÈME me m. pisurb lbkoux.
vous, moi individuellement? Si j'ai été destiné à donner les coups de pioche pénibles, et si lés beaux ombrages sont pour d'autres, je suis peu touché de cet avenir de félicité qui ne me regarde pas. M. ■ Pierre Leroux est trop juste pour vouloir aucune /exclusion; aussi assure-t-il à chacun une place sur ] celte terre régénérée! Toutes les générations des hommes revivront pour y célébrer les fêtes du bonheur sans mélange. Vous êtes effrayés; il vous semble qu'on serait un peu à l'étroit dans ce paradis , et qu'on aurait quelque peine à y respirer. La résurrection de ces multitudes innon^hrables vous inli quiète. Rassurez-vous; d'après M. Pierre Leroux, l'humanité jBSt tout entière renfermée dans une seule génération d'hommes. C'est cette génération qui renaît d'époque en époque, pour recueillir le fruit de ses propres travaux. S'il y a aujourd'hui quelque progrès dans nos institutions, nous avons bien le droit d'en profiter, car nous avons supporté en personne tous les inconvénients de l'ordre de choses ancien. C'est nous qui avons été criblés d'impôts , de dîmes , qui avons subi le joug de tant de despotes; c'est nous qui, au moyen âge, avons porté un joug plus dur encore, celui de l'Église; c'est nous que César a si bien exterminés, qu'il a envoyés en cohortes pressées à Rome , pour amuser le peuple du Cirque. Nous avons à prendre une revanche considérable, car le passé dont nous avons été les victi-
Système de m. pierre leroux. 9i
mes e^t bien douloureux. M. Pierre Leroux cherche à son étrange théorie, des appuis et des oracles dans tous fes philosophes qui l'ont précédé. S^il a raison, il ne doit pas manquer d'en trouver; car les idées comme les hommes doivent renaître de génération en génération; et puisque lui-même a dû paraître dans le monde, bien des fois, on conçoit qu'il ait eu déjà à plusieurs reprises la prévision de son système actuel: personne n'en contestera l'ancienneté, c'est aussi vieux que l'Egypte et le mythe du j Phénix ; seulement, ce qui n'était guère qu'une comparaison , une métaphore , a été pris au sérieux par ' M. Pierre Leroux.
On comprend que les progrès de l'humanité et dé l l'organisation sociale aient un intérêt tout particulier, tout personnel pour lui. Aussi l'idée de la perfectibilité joue-t-elle le premier rôle dans son système. Il nous reste à déterminer quel est le terme ^ de ce progrès continu. L'état social est d'autant plus parfait que la solidarité entre les hommes est plus absolue. C'est à développer cette solidarité qu'on doit tendre, car tout le mal actuel provient de l'isolement des intérêts divers. D'après la psychologie bien connue du livre de l'humanité, l homme est a la fois sensation, sentiment, connaissance. Ces trois facultés correspondent à trois grandes institutions, la propriété, la famille et VÉtat. Mais elles ne peuvent s'exercer d'uhe manière siilutaire et normale que m