‹ Conférences sur le christianisme dans son application aux questions socialesChapitre 69 sur 69 · CITATION DE M. PROUDHON · texte numérisé non relu

CITATION DE M. PROUDHON

« Le premier devoir de l'homme intelligent et libre est de chasser incessamment l'idée de Dieu de son esprit et de sa conscience. C^T Dieu, s'il existe, est essentiellement hostile à notre nature, e^ nous ne relevons aucunement de son autorité. Nous arrivons ^ la science malgré lui, au bien-être malgré lui, à la sodtéxé malgré lui : chacun de nos progrès est une victoire dans

laqufiJIe nouft écjra^ops la Divinité. (Pfoudhoo, SffstèmedeêCmi^ tradictUms économiq^*^^ chfipitre.yjlll, page 414.)

9 L'humanité, en reconnaissant Dieucomipe son auteur, son niattre , jsoin alter ^a, n'a fait que déterminer par une antiithèse sa propre essence : essence éclectique et pleine de contrastes, émanée deTinfiniet contradictoire à Pinfini, développée dans le temps et aspirant à Téternité, par toutes .ces raisons fiedllible, bien que guidée par le sentiment du beau et de Tordre* L'hu-^ manité ei^t ûlle de Dieu comme toute opposition est fille d'une position antérieure ; c'çist pour cela que rhumanité a découvert Dieu semblable à elle, qu'elle lui a prôté ses propres attributs, mais toujours en leur donnait un caractère spécifique, c'est^à* dire en définissant Dieu çontradictoirement à elle-même. L'hu« manité est un spectre pour Dieu, 4e même qu'il est un spectre pour elle; chacijin des deux est pour l'autre cause, raison et fin d'existence,

« Ce n'était point assez d'avoir démontré, par la critique des idées religieuses, que la conception du moi divin se ranîKie à l'apperception du moi homme; il fallait encore contrôler cette déduction par une critique de l'humanité même, et voir si cette humanité satisfaisait aux conditions que supposait son appa<rente déité. Or, tel est le travail que nous avons solennellement inauguré, lorsque, partant à la fois de la réalité humaine et de l'hypothèse divine, nous poDs commencé de dérouler l'histoiM de la société dans ses étijcblissements économiques et dans ses pensées spéculatives.

a Nous avons constaté» d'une part, q\ie l'homme, bien que pro* voqué par l'antagonisme de ^es idées, bi^n que jusqu'à un certain point excusable, accomplit le mal gratuitement et par Tessor bestial de ses passions, ce qifi répugne au caractère d'un être libre, intelligent et saint. Nous avons foit ^roir d'un autre côté, que la nature de l'homme n'est point harmonique* ment et synthétiquement constituée , mais formée par agglomération des virtualités spécialisées en chaque créature, cir* constance qui, en nous révélant le principe des désordres commis par la liberté humaine , a achevé de nous démontrer la non-divinité de notre espèce. Enfin,, après avoir prouvé qu'en

Dieu la providence non-seulement n'existe pas, mais qu'elle est

324 NOTBfl BXPLICATltnS.

imposssible; après avoir, en d^autres termes, séparé dans Tèlre infini les attributs divins des attributs anthropomorphiques, nous avons conclu, contrairement aux affirmations de la vieille théodicée, que relativement à la destinée de Thomme, destinée essentiellement progressive, rintelligence et la liberté en Dieu souffraient un contraste, une sorte de limitation et d'amoindrissement, résultant dé son caractère d'éternité, d'immutabilité et d'infinité, de telle sorte que l'homme, au lieu d'adorer en Dieu son souverain et son guide, ne pouvait et ne devait voir en lui que son antagoniste. Et cette dernière considération suffira pour nous faire aussi rejeter l'humanisme, comme tendant invinciblement par la déification de l'humanité à une restauration religieuse. Le vrai remède au fanatisme, selon nous, n'est pas d'identifier l'humanité avec Dieu, ce qui revient à affirmer, en économie sociale la communauté, en philosophie le mysticisme et le statu quo; c'est de prouver à l'humanité' que Dieu , au cas qully ait un Dieu, est son ennemi.

« Quelle solution sortira plus tard de ces données? Dieu, à la fin, se trouvera- t-il être quelque chose?

a J'ignore si je le sauraijamais. S'il est vrai d'un côté quejen'aie aujourd'hui pas plus de raison d'affirmer la réalité de l'homme, être illogique et contradictoire, que la réalité de Dieu, être inconcevable et immanifesté , je sais du moins, par l'opposition radicale de ces deux natures , que je n'ai rien à espérer ni à craindre de Tauteur mystérieux que ma conscience involontairement suppose ; je sais que mes tendances les plus authentiques m'éloigneht chaque jour de la contemplation de cette idée; que l'athéisme pratique doit être désormais la loi de mon cœur et de ma raison ; que c'est de la fatalité observable que je dois incessamment apprendre la règle de ma conduite; que tout commandement mystique, tout droit divin qui me serait proposé, doit être par moi repoussé et combattu ; que le retour à Dieji par la religion, la paresse , l'ignorance ou la soumission est un attentat contre moi-même, et que si un jour je dois me réconcilier avec Dieu, cette réconciliation, impossible tant que je vis , et dans laquelle j'aurais tout à gagner, non à perdre, ne se peut accomplir que par ma destruction.

(x Concluons done , et inserivons sur la colonne qui doit servir à nos recherches ultérieures de point de départ :

« Le législateur ^ méfie de Phomine, abrégé de la nature et syncrétisme de tous les êtres .

a U ne compte pas sur la Providence, faculté inadmissible dans Tesprit infini.

a Mais , attentif \ la succession des phénomènes, docile aux leçons du destin , il cherche dans la fatalité la loi de Thumanité, la prophétie perpétuelle de son avenir.» {Vvo\kà\kQn^ Système des Contradictions économiques, tome I, chap. VIU, pag. 432.)

Le fait seul d'un concile comme le concile de Trente est la preuve de cette autorité abusive de Téglise catholique, de la sainte église romaine^ mère et maîtresse de toutes les églises, comme s'expriment les Pères du concile. (Sixième session, chapitre YIIL)

€68 anathèmes, fulminés contre quiconque n'admet pas la pensée du condle sur tous les points possibles de doctrine, ne laissent aucune liberté de pensée à Tindividu.

a Le saint concile exhorte et requiert à tous pasteurs, par le « saint avènement de notre Seigneur et Sauveur, que, comme a bons gens d'armes, ils recommandent diligemment à tous cr fidèles, tout ce que la sainte église romaine, mère et maî- « tresse de toutes les églises a ordonné, et aussi ce qui a été « ordonné tant en ce saint concile, que aux autres généraux, « et qu'ils se mettent en tout devoir et diligence , qu^ils obéis* « ^nt à toutes ces choses; admonestant souvent le peuple, tf qu'ils obéissent à ceux qui ont le gouvernement d'eux; lesa quels, ceux qui les oyent, orront de çà la rétnunératâon , et a ceux qui les contemnent ils sentiront que Dieu en fait ven* a geance. » (Concile de Trente, neuvième session.)

«C'est un fait incontestable, que l'Eglise s'est arrogé de «^ tout temps, à l'exemple des apôtres, une véritable autorité 4 « relativement à renseignement de la doctrine^ Cest d'elk que a tous doivent recevoir le canon et le sens de PËcritare, ainsi « que renseignement de la foi. On lui doit obéissance en tout

3f 6 M0TS8 KXFLICàYIVM.

« ce qui tienl à la foi; il faut suirre les r&gles qtt^elle prescrit; «c c'est par elle qae la doetrine doit être éprouyée ; c*est par son c témoignsqge que les hérétiques sont confondus et celui qui se « soumet à elle est, par cela même, chrétien et catholique.» {Manuel de t Histoire des Dogmes, par Henri Klée; tome I, page iOO>iO10

Le concile de Trente s^exprime nettement sur la hiérarchie ecclésiastique:

ta Si quelqu'un dit qu^au Nouveau Testament n^y a point estât « sacerdotal visible et êitérieur, quMl soil anathème. Si quelce qu'un dit qu'en l'église catholique n'y a point de hiérarchie «r ordonnée et établie par l'ordonnance de Dieu^ qui soit com- « posée des évèques, prêtres et autres ministres, anathème. » (Concile de Trente, septième session, premier caiion.)

« Si quelqu'un dit que la grâce n'est pas donnée par les sa^ ft crementB, toujours et à tous , quant est' de la part de Dieu , « cofobien qu'ils lès prennent ainsi qu'il appartient, mais qael<* €t quefois et à quelques-uns, anathème.

<i Si quelqu'un^ dit que la grâce n*est pas conférée par les sa- « crements de la nouvelle loi de l'œuvre opérée ( ex opère ope* « rdto), mais que la seule foi de la promesse de Dieu suffit « pour obtenir grâce , anathème.

« Si quelqu'un dit qu'en trois sacrements : c'est à savoir, « baptême, confirmation, l'ordre, le caractère n'^st pas im- « primé dans l'âme, c'est à dire un signe spirituel et qui ne se €t peut effacer, par quoi ils ne se peuvent r^eler , anathème. »

Le caractère est ainsi défini par le Catéchisme de Trente : « Est autem character^ veluti insigne quoddam animae im- « pressum qiM>d deleri nonquam potest; eique perpétué in- « haeret. » (Cateck. cône. Trid, pars, II , xxx.)

a Le concile de Trente déclare que les sacrements ont une a valeur objective, en outre de leur institution, et du fait de « leur réaKté'. 11 déclare solennellement d'une part , qu'ils ne a dépendent'étl pfen de lé disposition du ministre; de l'autre, <x il rejette égaléifeient l'option qui fait dépendre de la foi pef «^

NOTES BXPLIGÀTITES. 327

« sonnelle du sujet la grâce que les sacrements opèrent dans « l'âme : ce qu'il exprime avec une heureuse précision en « adoptant la formule ex opère operato^ usitée dans Técole de- « puis le treizième siècle.» (KléeyHistoire des Dogmes^ tome II, page 181.)

Le concile de Trente ne s'est pas exprimé nettement sur la nature originelle de Thomme. Il dit seulement que l'homme, aussitôt aprèfe atoîr transgressé le coitimandëniént dé Dieu, perdit la justice et la sainteté dans laquelle il avait été mis et étaklù (Session V. cl.) Si nous rapprochons ces expressions de l'ensemble de la tradition catholique, il nous paraît évident que leur vr» sens est que cette justiee et cette sainteté n'étaient peint Mtarelles à l'homnie au sortir des mains de son Créateur.

« Tous les scoiastîques, dit Henri Klée, enseignent comme a un point de doctrine incontestaMe que cet état de justice était « quel({ue ehose* de iwhuxtùrd^ qui ne pouvait être l'effet dés « {luissaaioes oatoreHes de Thomme, comme aussi que c^éta^ « eA lui un simple oàddent, puisque autrement l'homme n^eut « pu en être dépouillé. » (Henri Klée , Histoire des 3ogmes\ tome I,. page 412.)

La nécessité de la révélation dès avant la chute est également proclamée par la tradition catholique.

« La révélation est présentée dès l'origine comm^ la source « de toute sagesse, et cette nécessité on la coaçoil non pas « seulemient comme une suite de la chute, comme simplement a relative, mais comme impliquée dans l'idée dur fini et de « l'infini, comme résultant de l'incapacité radicale ou est le a fini de se mettre en rapport avec l'infini par lui-nixém^ et par c( ses propres forces, comme a))solue jj^r conséquent. » (Klée, Histoire des Dogmes^ tome I, page 26.)

Il est difficile de formuler plus clairement qu'il n'y a rien dans l'homme de divin, même avant la chute. S'il restait quelques doutes à cet égard, la citation suivante, empruntée à l'un des organes les mieux accrédités de l'orthodoxie catholique^ les dissiperait entièrement.

32S IfOTBS KXPLICATIYBS*

« Les catholiques traditionnels diront : Lorsque vous mettez €t Dieu dans Thomme, ou tous divinisez Thomme, ou vous hu- « manisez Dieu. L'homme n'a, par sa nature, que la faculté de « conndtre, d'apprendre la loi, la parole de Dieu. Cette parole « n'est pas dans l'homme, ni en germe^ ni en révélation directe. « Cette parole a toujours été posée à t extérieur, »

(Annales de Philosophie chrétienne^ novembre 1848.)

U y a entre la pénitence et la repentance une différence essentielle qu'il est facile de comprendre. La repentance est la douleur d'avoir commis le mal, et la pénitence est la tentative d'expier le mal commis.

Sans doute la repentance, quand elle est sincère, enfante la sainteté ; la douleur du mal pousse à fuir le mal. Sous le rapport des fruits apparents, la repentance se distinguerait difficilement de la pénitence; la sainteté dans la vie, la mortification volontaire en découlent naturellement. Mais le principe est bien différent; l'âme repent^ante s'humilie devant l'amour de Dieu, se sent anéantie par lui, et brûle de répondre au pardon dont elle se sent couverte, par l'obéissance ; le pénitent catholique cherche à racheter, à ^acer ses fautes, à mériter le pardon, et cela seul suffit pour ôter au pardon divin sa gratuité.

« La tolérance n'est pas connue des siècles de foi, et le senti- « ment que ce mot nouveau représente ne peut être rangé par- « mi les vertus que dans un siècle de doute. Lorsque les no- « tions du vrai et du faux sont confondues, lorsque les prescrip- < tions les plus contraires trouvent un peuple à peu près égal « qui les adopte ou les rejette, assurément alors la tolérance ff devient une prudence précieuse. Aujourd'hui l'intolérance « serait un non-sens et sans résultat ; autrefois elle avait un but « légitime, un but qu'elle a souvent atteint. Autrefois il y avait, « en immolant l'homme endurci dans son erreur, toute chance « pour que cette erreur périt avec lui, et que les peuples de- « meurassent dans la paix de l'orthodoxie. Aujourd'hui le pou-

NOTIS BXniCATIYBt. 321

M ?oir qui continuerait à immoler de pareils coupables^ corn- « mettrait des actes de rigueur sans eicuse parce qu^ils seraient ff sans bénéfice pour la société. Qui peut se flatter désormais « d*éteindre une opinion en tuant celui qui la professe? » {Histoire de saint Pie V, tome I, introduction, page 48-49.) On voit que la tolérance n'est point pour M. de Falloux de droit; elle n'est pas pour lui un principe sacré. L'intolérance n'est pas à ses yeux la violation de la conscience; elle lui par raît tout simplement inutile, aujourd'hui, à cause de Taffiiiblissèment de la foi. De pareilles apologies du catholicisme jet^ tent dans l'extrême opposé et rendent voltairiens ceux qui ne savent pas distinguer entre le christianisme et le catholicisme.

Le luthérianîsme n'est pas allé aussi loin que le calvinisme en formulant la souveraineté delà grâce. Si. nous prenons ses livres symboliques, nous voyons qu'il a beaucoup adouci la doctrine de la prédestination. Ne sont prédestinés, d'après lui , que les croyants. Il n'y a pas d'élection pour la condamnation.

a L'élection éternelle, où la prédestination de Dieu au salut , « ne regarde pas les bons et les méchants à la fois, mais elle « s'applique seulement aux enfants de Dieu qui ont été élus « pour la vie éternelle, avant la fondation du monde, suivant le « témoignage de l'apAtre. »

( Formuk de Concorde, XI, 799. )

La cause de cette élection est dans la prévision de la foi et dans la vue de Christ saisi par la foi ( in prsevisione fidei atque intuitu Ghristi per fidem apprehensi ). Dieu n'a destiné à la dam* nation que le rebellé qui résiste à'son esprit. ( Formuk de Conr corde, XI, 808. )

Ainsi, nous pouvons résister à la grâce, et là est la cause de notre perdition.

Et néanmoins; par une inconcevable contradiction, l'homme avant sa régénération est déclaré incapable de rien penser, de rien faire qui ne soit mauvais.

« 11 est absajument corrompu et mort , tellement qu'il ne <K voit pas en lui la moindre étincelle des choses spirituelles;

MO ROflt BSlUCAntM;

« < De.«dii4iUttia ^iJudMoi spirîtiidmB r«raii»), pas mêffié pbufr « saisir la gràee quand elle lai est offerte.' »

{ Formuiede Concùrdé, Wlf^ - 610.) En un mot , il est abeblament passif, merè pa»9ivu8. téih était bien la pensée' de Luther, dani son li'vre à Erasme : De Bbero arhitrio. Alors la f<H n'a plus rien d*uiie action moiiUe, elle repose tout entière , en définitive, sur le décret de Dieu. Le calvinisme absolu est seul conséquent. S! Ton ne yk pas jusque-là , c'est qu'on est retenu par le sentiment moral sur la pente où pousse la logique, on fait un compromis qui ne pourra nbsister long-temps. Déjà, dans ses kd thèotoffki; Mélanchton est bien pin«ex|[>licite dsAS un sens non prédestinatien» IT n*en est pas moins vrai que le luthérianisme officiel poussait au calvinisme, et qu'en définitive il devait invoquer avec l'un de ses plus illustres théologiens, le décret absolu de Dieu (Gverhârt, i7);lntuttus finalis impatient!» atque incredulitatis quam prœscrivit Devs ab œtemo.

NOTE il.

Calvin n'admet point la distinction luthérienne entre la prédestination et la prescience» Tout ce qui est prévu estotdonné, voulu par le décret immuable, éternel : « Si la presdenoe est « attribuée à Dieu, cela si^^aifie que tout a toiy^ui» été et doit a toujours demeurer sous son regard.. La prédestination c'est le « décret éternel de Dieu, par lequel il a résolu ce qui arriverait « a chaque homme : car tous n'ont pas la même destination , « mais l'un est destiné à la viei éternelle et l'autre à l'étemdle « damnation. » ( Imtitmtiom IIF, 21 . )

Le mal lui-même rentre dans cet étemel décret : Gadit homo Dei providentiâ sic ordinante. ( Institut. 111. S3. )

Mais ce qui est mal en notisest bien dans la pensée de Dieu, ce qui explique le châtiment terrible frappant le pécheur.

La liberté humaine consiste uniquement en ce que l'homme fait le mal par sa volonté, satis contrainte extérieure; mais il n'en est pas moins forcé de le faire. ( IratUut, li. 7. ) Calvin va même jusqu'à dire qu'il désirerait que l'on retranchât le mot de liberté» de franc arbiire.

HOTBS BXFUCATtTa»-. 2M

U est tfës important de savoir quelle flace une idée occupe dans un système, car elle a une signification toute différente; si elle est sur le second plan, que si elle est sur le premier. Si elle n'est pas le pivot unique du système, quelque précision que Ton ait mis à la formuler, elle pourra être contre-balancée, complétée par d'autres idées. Ainsi, dans nos livres sacrés la souverain neté de Dieu est présentée plus d'une fois d'une manière presiqu'aussi absolue que dans le dogme de la Réforme , mais en même temps, tout y est vie et liberté, et l'image de Dieu qu'ils gravent dans nos cœurs, quand nous consultons Timpr^ssion totale qu'ils produisent en nous, n'est point celle d'un JOieu qui se retranche éternellement dans l'inflexibilité de ses décrets.

On pourrait croire, au premier abord, que nous cherchons simplement à relever le pélagianisme ou l'arminianisme. Cepea* dant il n'en est rien . Le pélagianisme, mitigé par le semi-pélagia?nisme et par l'arminianisme, tend à contester la nécessité de la grâce pour notre salut. Les arminiens enseignaient positivement que l'homme, avant sa régénération , peut user si bien de ses lumières naturelles , qu'il peut ainsi obtenir graduellement le salut. La, mort de Jésus-Ghri&t n'était destinée pour eux, qu'à combler les lacunes de notre propre obéissance. (Voir les canons du Synode de Ihrdrecht. ) En un mot,, pour eux, la rédemption perdait son sens profond. Pour nous, le salut repose tout entier sur le pardon de Dieu , qui nous a aimés le premier. Nous n'avons qu'une chose à faire, recevoir ce salut accompli par Jésus-Christ. Et si nous sommes capables de le recevoir, c'est que l'esprit de I^eu, depuis la chute, ne nous a pas abandonnés, mais a conservé et développé en nous ce qui restait de notre nature première , après la déchéance qui n'avait pas été absolue, sans doute, mais qui eût pu le devenir graduellement sans l'intervention de la miséricorde divine.

Pour ce que nous disons du caractère moral de la foi , voir les de^x beaux discours de Vinet, sur V œuvre de Dieu ( Nouveaux discours. )

332 MOTSS BXPLICATIYBB.

On peut invoquer en faveur de la séparation de TÉglise et de TEtat bien d'autres arguments que celui que nous avons surtout développé dans cette conférence. Il y a d'abord un argument qu'on trouve de très mauvais goût, mais dont on a une certaine peine à se débarrasser, c'est celui qui consiste à dire qu'il n'est pas juste de faire payer les cultes existants par ceux qui n'en veulent pas ou qui en veulent d'autres, parce que le fait de soutenir un culte quelconque est un fait de conscience, un fait essentiellement Individuel. Il y a ensuite un argument très fort, tiré de la liberté religieuse, qui n'est complète que quand l'Etat, comme État, est indifférent aux diverses formes religieuses. Celui qui paye commande ou peut commander; le mot est rude mais vrai. Ce côté de la question a été admirablement traité par M. Yinet, dans son livre sur la Manifestation des Convietiens religieuses. Il est une raison plus intime pour demander la rupture des liens de TÉtat et de l'Église, que ceuxlà seuls comprennent qui ont admis le christianisme: une église réunie à l'État se compose , pour lui , de tous ceux qui sont nés dans son cadre , le citoyen et le chrétien sont entièrement confondus, et cette belle parole de Tertullien : Nascuntur cives y fiunt christiania reçoit un démenti continuel. Le formalisme se développe, c'est-à-dire la mort, ou du moins le sommeil spirituel.

Quelque valeur que l'on accorde à ces arguments , on devra convenir du moins que notre argument essentiel subsiste. Le développement religieux est entravé par l'union des diverses églises avec l'État, on est retenu par là dans les formes anciennes. Ceux qui veulent les récrépir et les conserver sont conséquents avec eux-mêmes en voulant resserrer le lien que nous voudrions rompre. Ce qui nous étonne, c'est de voir des hommes éminents, qui éprouvent le besoin d'une rénovation religieuse, se résigner à la forme ecclésiastique qui la retarde. Ainsi, M. A. Monod,dans une brochure intitulée : Pourquoi je demeure dans t Église établie^ brochure remarquable à plus d'un titre, dans laquelle la polémique religieuse est élevée à une véritable hauteur de charité et de sincérité , déclare demeurer dans une

irons BXPUGÀTin». 333

église unie à TÉtat précisément parce quenoussommeseaToiede tranftformatioD. Mais c'est précisément parce que cette transfor* mation est entravée par des formes vieillies, imposées dudeliors, qu'il faudrait sortir d'u^e telle église, M. A. Monod dit que TÉ* glise doit se donner sa constitution extérieure comme certains polypes forment leurs. coquilleB, par Tépanouissement de ses forces vives. Rien de plus vrai, mais que fait-il donc de cette carapace de tortue qui pèse sur elle ? Il doit reconnaître que la coquille nouvelle ne se formerait pas plus lentement et moina spontanément quand elle ne serait plus écrasée comme elieTest. Question de forme, dit M. A. Mouod, que cette question de la séparation de TÉglise et de TÉtat 1 Eh oui ! question de forme si Ton veut ; il s'agit de donner aux diverses églises la forme la pk» souple» la plus libre , la moins prédéterminée pour que leur développement religieux soit facilité. Dans une rivière, Teau est la chose importante, le lit où elle coule est une question de forme; toutefois, il y a telle manière de le creuser qui ouvre aux flots un libre cours , et il y a telle manière de le laisser engravé , qui dessèche le fleuve. Il serait étrange de dire : quand le fleuve coulera nous penserons à son lit. Ne faut-il pas d'abord enlever les obstacles qui l'empêchent de coailer? ce travail n'est rien moins que secondaire.

(Voir, pour la question de la séparation de l'Église et de l'État: Appel à r opinion pour la suppression du budget des cultes. — Faits et discussion. — Mémoire adressé à ^ Assemblée nationale, par laSociété pour l'application du Christianisme aux questions sociales. Ghe« Amyot. )

Nous avons dégagé l'exposition du fait chrétien de tout ce qui rappelle la théologie, et de ces savantes et dMiciles combinaisons d'idées que l'on a tant de fois essayé de rendre populaires. Toutefois, il est un poiïit trop important pour que nous le passions sous silence, c'est celui de la conciliation entre h justice et l'amour de Dieu. On a quelquefois présenté ces deux attrU)uts de Dieu comme deux êtres distincts, comme formant une sorte dé dualité en Dieu. C'est rapetisser l'idée divine.

334 VùtWê SXPLICAtlVl»;

Dieu est amour (i. lêan, Vf, 8), et il n*est rien qui ne rentre dans cet •attribut essentiel. La justice, au fond , est une face de cet amour. CVst Tamour de Dieu vis-à-'tiâ de son contraire, visà<^Tis du mal , de Tégoïsme. L'amour, c'est la sainteté même ; Dieu aime sa créature et il est saint en l-aimant; mais si celleci ne Taime pas à son tour, il est impossible qu'elle recueille le bénéfice de Tamour divin. Il cesserait d'être saint, il se profanerait en se montrant plein dé douceur pour le rebelle. L'amour se manifeste en ceci que Dieu pardonnant au rebelle , ne Lb laisse pas tranquille dans son endurcissement, et lui fait sentir amèrement la conséquence de sa rébellion, pour qu'il se retourne vers lui et accepte sa miséricorde. Cette sévérité bienfaisante préparant le salut du coupable , c'est la justice de Dieu , ou l'amour sans la force de la justice. Tant que la rébellion subsiste^ c'est cette face sombre et pourtant paternelle qui apparaît à l'homme. Gomme aucun homme n'a pas lui-même subi l'épreuve rédemptrice aucun homme n'a satisfait à la justice divûae, excepté celui qui était plus qu'un homme. A la croix, pour k première fois depuis la chute. Dieu s'esta trouvé en présence d'une humanité sainte, acceptant sa volonté dans les douleurs fruits du mal. L'amour s'est trouvé en face de l'amour, et alors ce n'est plus comme justice, c'est comme immense , profonde , indicible dilection, qu'il est apparu. G^est dans ce sens qu'au Calvaire la justice a été satisfaite par l'obéissance de Jésus- Christ dans la souffrance et dans la mort. Mais du commencement de la rédemption à ht fin. Dieu ne cesse pas un moment d'être amour, et sa justice, ses châtiments, n'en ont pas été le moindre gage,

L'abolition de la peine de mort doit se réclamer avec force à ce point de vue. Quand l'Ëtat se croit uniquement appelé à défendre les droits menacés de ses subordonnés, on conçoit que k peine de mort soit jugée opportune, bien que sur ce point , déjà, il y ait sérieuse contestation. Mais si l'on admet qu'en tout la loi doit sUnspirer de charité; elle ne pourra mettre absohinaentde côté l'intérêt du coupable. Elle devra toujours en tenir

HOnS KXPLICATITIS. 335

compte , et alors la peine de mort est jugée. Je ne fais qu'indiquer cette idée. Du reste, une réforme sociale amènerait naturellement une réforme pénitencière au nom des mêmes principes. Voici d'admirables paroles de Ballanche, qui résument parfaitement notre pensée : a II s'agit maintenant « comme une des conséquences les plus importantes du chris- « tianisme , d'abolir à jamais cette doctrine qui a trop long- « temps régné sur la terre , doctrine qui consiste à croire que « le châtiment doit être infligé pour l'utilité de l'association. « Le temps est Tenu de créer dans les esprits cette autre pen- « sée, laquelle doit à son tour gouverner les peuples, à savoir a qu'il est moral, qu'il est généreux, qu'il est vrai , qu'il est juste Qc enfin , de prendre l'utilité du prévaricateur pour base de nos « lois répressives. »

{Ballanchey Œuvres complètes, tom. III, pag. 247.)

*ti

Sciences historiques.

Économie politique.

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