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LES FORÊTS DU CONGO

En Afrique, comme du reste en Asie et en Amérique, la végétation forestière ne recouvre pas tout l'espace compris entre les deux tropiques. C'est seulement au voisinage de l'équateur et dans quelques iles privilégiées que la végétation présente cet aspect luxuriant que l'on se plait à attribuer aux forêts des régions chaudes et humides. Ailleurs, le sol est occupé par un mélange de grandes herbes, surtout de graminées, et d'arbres isolés. Ce sont les savanes, condamnées chaque année à d'immenses incendies, qui restituent, en quelques heures, l'énorme quantité de carbone enlevée à l'atmosphère par la végétation herbacée, pendant la saison des pluies.

Au Congo, la flore forestière occupe deux régions, l'une immense, l'autre très petite. Celle-ci se trouve dans le Bas-Congo, au nord de Borna, et constitue la forêt du Mayombe, véritables Ardennes congolaises avec leur sol très accidenté, montagneux, leurs populations farouches.

La forêt du Mayombe, qui commence à environ 40 kilomètres au nord du fleuve, se prolonge au delà du Tshiloango, sur le territoire du Congo français, jusqu'au Kamerun et même au delà, vers Sierra Leone, tout le long du golfe de Guinée. Elle forme une bande boisée de

jo à 100 kilomètres de largeur, influencée par l'action bienfaisante des vents qui, pendant presque toute l'année, soufflent de l'Océan Atlantique vers le nord-est. L'humidité qu'ils apportent est déversée sous forme de pluies ou de brouillards sur les hauteurs qui bordent le continent. La saison sèche se fait sentir, mais elle est tempérée par des brumes épaisses, très fréquentes pendant la nuit, et qui parfois donnent lieu à une pluie très fine.

Le Congo belge ne possède qu'une centaine de mille hectares de la forêt occidentale. On y trouve tous les types de végétation qui caractérisent la grande forêt équatoriale, comprise entre le 17 e et le 29 e degré de longitude, entre le 3 e degré de latitude nord et le 4 e de latitude sud. Cet immense territoire, grand comme vingtcinq fois la superficie de la Belgique, est occupé d'une façon presque ininterrompue par une imposante flore arborescente. A peine rencontre-t-on des bandes étroites de savanes et de marécages entre quelques rivières.

Tout autour de ce vaste massif forestier s'étendent des savanes, cjui se prolongent vers l'ouest jusqu'à la forêt atlantique, et vers l'est jusqu'à l'Océan indien, ou plutôt jusqu'à l'étroite bande boisée qui en longe le rivage entre les tropiques.

Pour quelles raisons la forêt équatoriale est-elle ainsi interrompue ? Ce n'est pas l'effet d'une distribution inégale de la chaleur : partout règne la haute température de la zone tropicale. Il n'y a pas d'autre cause que la répartition de l'humidité. En certains endroits, au cœur de la région, il pleut toute l'année ou, à peu près, tous les mois; ailleurs, pour des causes météorologiques encore mal définies, il y a une saison sèche de quatre à six semaines, parfois de deux mois, à une époque qui varie d'une station à l'autre et même d'une année à l'autre

pour une même station. Nous retrouvons en Afrique centrale, clans la distribution des précipitations, des variations analogues à celles de l'Europe moyenne et qui semblent être en relation avec les déplacements des grands courants atmosphériques. Vers les limites de la grande forêt, la saison sèche tend à devenir plus longue, à durer deux à trois mois ; au delà, vers le nord et vers le sud, les pluies sont interrompues durant un temps plus long. Et alors la forêt disparait pour faire place à la savane. Ce n'est plus que dans les ravins et le long des cours d'eau, sur une profondeur qui varie sans jamais dépasser deux cents mètres, que l'on revoit la végétation forestière.

Dominés par cette idée préconçue en beaucoup d'esprits que la flore tropicale doit être exubérante, certains ont affirmé que les savanes congolaises ont autrefois été recouvertes de forêts et que si celles-ci n'existent plus, c'est à cause de défrichements intempestifs exécutés par les indigènes.

Cette opinion repose sur les conséquences de la mise en culture du sol dans les territoires soumis à une longue saison sèche, comme le Ras-Congo et le Kassaï. Là, la destruction de la forêt est définitive : jamais la végétation arborescente ne pourra reprendre possession du terrain. Il n'en est pas ainsi dans la zone équatoriale où, grâce à l'humidité permanente, la forêt se reconstitue lorsque la terre est abandonnée par les agriculteurs indigènes.

Le voyageur qui n'a vu que des territoires peu étendus est porté à exagérer les conséquences du déboisement et à admettre que la forêt atlantique se continuait autrefois jusqu'à la forêt équatoriale, et que celle-ci s'étendait au loin vers les tropiques. On peut se convaincre aisément du contraire lorsqu'on voit la savane apparaître brusquement dans des régions qui ne furent jamais habitées par

des populations très denses, telles la zone arabe et la région située à l'ouest du lac Léopold II. Depuis une longue période, ces territoires sont occupés par la savane, à cause des conditions météorologiques.

A l'origine, lorsque la grande mer congolaise n'était pas encore réduite à ses derniers lambeaux, ses rivages ont pu nourrir une flore plus puissante qui, graduellement, se sera appauvrie au fur et à mesure que la saison sèche devenait plus marquée et faisait sentir ses effets sur la végétation.

Les incendies des grandes herbes ont aussi été accusés d'avoir déterminé la réduction des forêts primitives. Oui les a vus courant à travers les plaines, montant sur les coteaux et s'arrètant brusquement à la limite du moindre rideau de végétation ligneuse, est convaincu que c'est encore là une réelle exagération.

La nature du sol varie beaucoup dans les forêts du Congo. Aussi bien dans la région atlantique que dans la forêt équatoriale, on rencontre des terrains très différents par leur origine et surtout par leur composition. Partout où la répartition des pluies le permet, la végétation forestière a fini par s'établir, mais un observateur attentif y reconnaît aisément l'influence de la nature du sol. Sur les sols formés presqu'exclusivement de sables peu fertiles, les arbres sont de taille moins élevée, les espèces moins variées; beaucoup appartiennent à la famille des Légumineuses, ce qui s'explique par la propriété de ces plantes de fixer l'azote libre à l'aide de leurs nodosités radicales.

Les forêts de ce type n'ont rien de grandiose, de majestueux comme celles -qui recouvrent les sols latéritiques, où la quantité d'argile est assez considérable(ioà3op.c). Il y en a de pareilles dans le Mayombe et dans le Haut- Congo, à Lukoléla, dans les alluvions déposées le long

du fleuve et surtout dans la zone arabe sur la rive droite de Lualaba.

En certains endroits, comme à Lukoléla, l'aspect de la forêt rappelle nos hautes futaies d'Europe : des troncs hauts de 3o à 40 mètres, dont les plus gros ont au moins 2 mètres de diamètre. Les cimes sont serrées les unes contre les autres et ne laissent passer qu'une lumière affaiblie, à peine suffisante pour permettre aux Fougères et à quelques autres herbes peu élevées de cacher la terre.

Ces belles futaies, qui font penser aux colonnes de nos vieilles cathédrales, sont constituées par un assez grand nombre d'espèces, ce qui les distingue des nôtres, formées d'une espèce prédominante. Rarement on voit, entre les tropiques, des massifs boisés d'une certaine étendue où une même espèce ligneuse parvient à éliminer ses concurrentes.

Il y a aussi des forêts où la haute futaie se trouve associée à une infinité d'espèces non arborescentes, de façon à présenter un fouillis de formes très diverses. Ce dernier type est la forêt équatoriale telle qu'elle se présente le plus souvent dans les régions les plus humides. Les espèces arborescentes sont toujours nombreuses et très variées ; mais au lieu de porter leurs cimes à une hauteur uniforme, on les voit former deux ou trois étages de verdure qui se superposent. Les cimes plus hautes sont souvent formées de branches peu ramifiées dont les sommets portent des bouquets de grandes feuilles divisées. Parfois même les longs filaments des usnées, des lichens, flottent parmi les branches comme de gracieuses chevelures blondes.

Sous ce premier plan de verdure s'étendent les couronnes d'arbres moins élevés, à ramification plus abondante et à feuillage d'ordinaire plus ample. Souvent aussi, à un niveau inférieur, des arbres encore plus petits,

mais souvent très variés, parviennent à se développer, tant la lumière déversée au-dessus de la forêt est intense. Et sur le sol abondent de nombreuses espèces herbacées, des Fougères, des Graminées, des Scitaminécs, des Amonium et des Aroïdées, toutes plantes dont les exigences sont modestes en ce qui concerne les radiations lumineuses.

Ce n'est pas tout. Des légions de végétaux, par des procédés divers, s'installent sur les arbres et même sur les herbes. Dans les endroits très humides, des algues, des lichens et des mousses forment des taches vertes sur les feuilles. Ce sont là des épiphvtes aux allures fort modestes ; des plantes vasculaires sont plus audacieuses. Les uns (des Fougères, des Orchidées, des Aroïdées, des Figuiers) s'accrochent le long des troncs ou s'appliquent sur la partie supérieure des grosses branches. Leurs racines et parfois une partie de leurs feuilles forment des masses spongieuses où l'eau s'accumule au moment des pluies. J'ai vu dans des ravins humides situés entre le Sankuru et le Lomani des arbres tout recouverts des touffes glauques de Platyarium, Fougères aux feuilles très bizarres.

Ces épiphvtes sont de simples commensaux qui demandent l'hospitalité aux puissants de la foret. Il est des espèces plus exigeantes, qui, non seulement vivent parmi les cimes, mais implantent leurs racines dans le bois et y puisent la sève à la faron de notre Gui. Ce sont du reste des plantes de la même famille, des Loranthacées, dont il existe de nombreuses espèces dans l'Afrique tropicale.

Enfin, une dernière catégorie de végétaux, les lianes, parviennent à s'insinuer dans ce fouillis déjà si complexe. Elles ont des procédés divers pour s'accrocher aux arbres et atteindre les cimes les plus élévées où elles 'étalent

leur feuillage. Il en est qui s'enroulent aux tiges les plus minces et les étreignent avec une telle force qu'elles les font périr après quelques années. On les voit alors ramper sur le sol comme de gigantesques serpents, se redresser, se recourber en grandes boucles et courir entre les troncs comme des câbles à section cylindrique, cannelée ou aplatie. D'autres lianes, telles les Landolphia à caoutchouc, s'attachent à l'aide de grandes vrilles, ou de rameaux transformés en crampons, ou de rameaux opposés qui embrassent les tiges plus robustes.

Dans la forêt équatoriale typique, la végétation ne se ressent pas de l'influence des saisons. 11 est peu d'espèces qui perdent périodiquement leurs feuilles ; les boutons foliaires ne sont pas, comme dans nos pays, protégés par des écailles, car leur développement ne subit aucun arrêt régulier.

Quelques types d'arbres sont très curieux. L'un est YErwdcndron anfractuosum ou faux-cotonnier, dont le tronc porte à la base de puissants contreforts qui en augmentent la résistance. Le Musauga Smithii, si répandu dans tout le bassin du Congo, est encore plus étrange : il repose sur un échafaudage formé de racines aériennes et ramifiées comme s'il s'était développé sur un monticule et avait été déchaussé. Ces racines aériennes sont précieuses dans les endroits où les sources sont rares. Les indigènes les coupent et placent des récipients au-dessous des sections ; après le coucher du soleil, par suite de la transpiration ralentie, l'eau s'échappe par les plaies au point qu'une seule racine peut fournir le lendemain matin plusieurs litres d'une eau très limpide et sûrement privée de germes.

Les nègres connaissent admirablement tout ce qui, dans la forêt, peut leur être utile. Sur les rives du Lualaba, je vis un jour un soldat qui avait soif couper

une grosse liane recouverte d'une écorce subéreuse, en enlever un tronçon long d'un mètre et demi qu'il emporta sur l'épaule. C'était une vraie pomme pour la soif. Après en avoir frappé le sol, il dressa le morceau de tige audessus de sa bouche afin d'y laisser couler l'eau renfermée dans les énormes vaisseaux de la liane. La secousse qu'il lui avait donnée avant de se désaltérer avait eu pour effet de détruire les bouchons gommeux formés à la suite des sections.

Les forêts du Congo ne sont pas réellement des forêts vierges, où jamais l'homme n'a pénétré. Hlles sont habitées, mais beaucoup moins que les savanes où la mise en culture du sol ne présente pas tant de difficultés. Aussi la race dite bantou, c'est-à-dire des grands nègres qui cultivent la terre, a-t-elle d'abord contourné la grande forêt centrale. Ce n'est que plus tard, sous la pression de l'accroissement de population, qu'elle y a pénétré, surtout le long des rivières, mais sans constituer des agglomérations très importantes, comme dans les savanes méridionales. Ça et là, dans la grande forêt, on retrouve aussi des restes de ces nègres primitifs de petite taille, qui vivent de chasse et de pèche et qui paraissent condamnés, faute d'aptitudes agricoles, à une disparition inévitable.

Les nègres bantou n'ont pas dans la forêt un développement social aussi avancé que dans les savanes. En maints endroits, comme sur les rives du Lualaba, leurs habitations sont collectives : de simples hangars disposés le long des rives et dans lesquels il n'y a pas même de cloisons pour séparer l'emplacement réservé aux diverses familles. Ailleurs, sur les bords de la Mongalla, les indigènes établissent encore leur habitations sur pilotis, comme à l'époque des palafittes de la Suisse.

La faune des forêts parait moins riche que la flore.

Les serpents, parmi lesquels d'énormes boas, sont très répandus, et l'on s'en aperçoit lors des défrichements.

Eh marche; on rencontre rarement des reptiles, car ils se cachent à l'approche des caravanes.

Les éléphants sont encore nombreux dans la grande forêt, surtout dans la région orientale. On voit souvent au bord du fleuve les traces imprimées aux arbrisseaux par les pesants pachydermes ou les amas volumineux qu'ils ont abandonnes après leur digestion.

Parmi les fauves, les léopards et les panthères sont surtout répandus à la limite des forets et des ravins boisés, au voisinage des savanes où vivent de nombreux herbivores.

Les singes sont assez nombreux ; les plus remarquables sont les anthropomorphes, le gorille, le chimpanzé et des formes peu connues qui vivent dans la forêt occidentale et dans la grande foret centrale.

Des animaux plus petits, mais non moins dangereux pour les voyageurs, sont les fourmis. Il en est de nombreuses espèces, de mœurs très différentes ; les plus intéressantes forment des nids appendus aux arbres, ou des constructions en terre parfois hautes de 7 à 10 mètres. Ce sont les termitières si fréquentes dans les terrains argileux. Malheur à celui qui secoue un arbre sur lequel se sont installées des fourmis ou qui, par inattention, met le pied là où leurs armées défilent en colonnes interminables.

Ouels sont les produits utiles des forêts congolaises ?

Il y a en tout premier lieu les bois, dont un certain nombre sont très remarquables, comme vous avez pu le constater à l'exposition de Tervueren. On en connaît des rouges de teinte claire ou violacée, des noirs comme l'ébène, d'autres qui, par le poli, présentent des dessins et des coloris très curieux. Ouclques-unes de ces

espèces à bois précieux ont été décrites par les botanistes qui autrefois ont étudié la flore du Gabon. Mais la plupart des arbres du Congo sont encore inconnus, ce qui s'explique par la difficulté de recueillir des échantillons de fleurs et de fruits, sans lesquels on ne peut ni les déterminer ni les décrire.

Dans le Mayombe, une exploitation des bois a été entreprise et a permis à nos ébénistes d'apprécier les bois congolais. Il est à espérer que la construction du chemin de fer qui reliera cette région à Borna rendra cette entreprise plus avantageuse. Quant aux bois du Haut-Congo, comme on ne peut les faire flotter à travers les cataractes, il faudra attendre que les tarifs du chemin de fer soient devenus plus favorables pour les importer en Europe. Il en sera ainsi tôt ou tard, lorsque les bois de luxe seront devenus plus rares dans les autres forêts tropicales.

Beaucoup plus importants sont les produits gommeux et oléagineux ainsi que les fibres des forêts du Congo.

En tout premier lieu, il faut placer le caoutchouc, qui provient surtout de lianes appartenant au genre Landoiphia.

Un arbre, le Kickxia a/ricana, a été observé dans le Haut-Congo et donne aussi du caoutchouc. Il en est peut-être d'autres encore, mais à peine soupçonnés.

Les espèces de Landoiphia sont nombreuses et les sucs ou latex qu'elles produisent ont des propriétés assez variées. Chez certaines, le latex se coagule spontanément au contact de l'air ; chez d'autres, il faut le chauffer ou y ajouter soit le suc acide de certaines herbes (Costus Afcr), soit des produits chimiques tels que l'alun ou un acide. La coagulation du latex ressemble à celle du lait. A la masse coagulée, les nègres donnent des formes extrêmement variées : boules de dimensions diverses, boudins, gâteaux, tartes, etc..

Pas plus que les espèces arborescentes, les lianes à caoutchouc ne sont réunies en quantité sur des espaces restreints ; elles sont très dispersées, comme l'explique du reste leur énorme développement. On les saigne en pratiquant des incisions dans l'écorce ; à la suite de cette opération, les plantes sont épuisées et il faut un an ou deux pour qu'elles puissent donner une nouvelle provision de caoutchouc.

En réalité, l'exploitation du caoutchouc est extensive et exige des territoires assez vastes. La grande foret est immense. Ainsi s'explique qu'elle puisse à l'heure actuelle fournir plus de 2.000 tonnes de caoutchouc par an, représentant une valeur de plus de 16 millions de francs. '

Cette production est susceptible de croître encore pendant quelques années, mais on peut prévoir l'époque où elle pourrait diminuer par suite d'une exploitation excessive.

Bien que de valeur moindre, les corps gras constituent un trésor non moins important des forêts du Congo. Beaucoup d'arbres y donnent des fruits dont le péricarpe et les graines contiennent des corps oléagineux. L'espèce la mieux connue est le Elans gitimensis, palmier qui habite presque tout le bassin et qui est très commun en beaucoup de régions. L'huile que fournit la pulpe du fruit et celle que renferment les graines sont employées pour la fabrication des savons et des bougies et sont l'objet d'un grand commerce dans le Bas-Congo. Il en sera de même dans le Haut-Congo, lorsque les frais de transport parchemin de fer seront assez réduits. Et alors toute une série d'autres corps gras produits par des palmiers et des arbres d'autres familles seront l'objet d'une exploitation commerciale. Ainsi dans la portion de la forêt autrefois conquise par les Arabes, une rosacée

arborescente (un Parinarium) produit de gros fruits sphériques dont les graines, assez semblables aux faines, renferment une huile qui rappelle celle que donnent les fruits du hêtre. Les Arabes en faisaient une grande consommation.

La gomme appelée copal est sécrétée par les Légumineuses arborescentes qui existent en quantité autour des lacs Léopold II et Matumba et sur les bords de l'Aruwimi.

La gomme s'accumule à la surface des écorces et finit par tomber sur le sol, où elle est souvent recouverte par les alluvions. Telle est l'origine du copal fossile.

Quant aux fibres, les plus importantes sont données par les feuilles des palmiers Raphia ; on les appelle raphia et les horticulteurs en font une grande consommation comme ligatures. Les nègres du Congo les utilisent pour faire des nattes et des vêtements très résistants.

Avant peu d'années, ces fibres seront importées en Belgique et y seront utilisées concurremment avec les produits similaires provenant de Madagascar.

Des forestiers se demandent naturellement si les forêts du Congo ne sont pas susceptibles d'être aménagées comme nos forêts européennes. Assurément, un jour viendra où l'État du Congo aura aussi, comme tout pays civilisé, un état-major qui s'occupera de l'exploitation méthodique de la végétation forestière, des boisements et des plantations d'espèces utiles. En attendant, il importe beaucoup plus de défendre les forêts naturelles contre les défrichements qui les menacent au Congo comme dans les autres régions tropicales. Vouloir les conserver serait un rêve chimérique ; les nègres ont besoin de les entamer pour établir leurs plantations de manioc et de bananiers. Là-bas, comme en Europe, la

forêt diminuera de plus en plus avec l'accroissement de la population indigène. Elle est sans doute plus menacée encore par l'établissement de cultures économiques, telles que les plantations de caféiers, de cacaoyers et d'arbres à caoutchouc. C'est une loi fatale : l'exploitation des colonies équatoriales par la race blanche comporte l'extension de ces cultures et la disparition de territoires boisés, où elles trouvent les conditions les plus favorables de sol et de climat.

De graves mécomptes seront évités et on sauvera d'une destruction inutile de vastes étendues de forêts si l'on veut bien apporter un peu de discernement dans les entreprises agricoles au Congo. Il est des terrains qui ne conviennent nullement aux plantations du caféier et du cacaoyer parce qu'ils sont trop sablonneux et condamnés à devenir des landes comparables à celles de la Campine. En attendant l'exploitation méthodique qu'en feront les sylviculteurs du XX e siècle, il importe de les laisser à l'état naturel et de se borner à y récolter du caoutchouc et d'autres produits de la végétation spontanée.

Les défrichements utiles sont nécessaires et excusables. Mais détruire des forêts sans profit, sans raison, est un crime qui, tôt ou tard, est puni et qu'il ne faut pas permettre.

L'agriculture au Congo

Tandis que dans les pays de civilisation avancée le rôle de l'agriculture devient moins prépondérant à cause de l'évolution industrielle, il a une importance capitale dans les colonies voisines de l'équateur. L'économie de ces régions repose tout entière sur l'exploitation des produits du sol ; ceux qu'offre la végétation spontanée sollicitent d'abord l'attention des colons, mais bientôt avec l'épuisement de ces ressources, il faut en demander d'autres aux cultures.

Il en a été ainsi aux Indes néerlandaises, colonies remarquables à la fois par leur richesse et leur habile régime administratif. De même, au Congo, pendant une longue période tout au moins, la prospérité sera le résultat du développement de l'agriculture.

Faire l'exposé des conditions de ce développement, c'est donc dresser l'inventaire de la fortune de notre empire colonial. Tel est le problème que je vais essayer de résoudre.

Dans n'importe quelle région du globe, trois grands facteurs dominent l'agriculture : les conditions climatologiques, la nature et la fertilité du sol, et enfin les conditions économiques.

Situé à cheval sur l'équateur, le Congo est un pays de radiation intense: non seulement il y fait très chaud toute l'année, mais le ciel est inondé d'une vive lumière, ce puissant moteur de la vie végétale. Au contraire, l'eau

est distribuée d'une façon beaucoup moins régulière. Ce fait a une importance énorme pour la culture et doit être mis bien en évidence. En effet, l'action de la chaleur et de la lumière sur la végétation est nulle dans les pays où l'eau fait défaut comme dans le Sahara et en Arabie.

Il existe au Congo des territoires qu'arrosent des pluies aussi abondantes que fréquentes, où la végétation n'a pas à subir de période de sécheresse de plus de deux mois. Ainsi se comporte au voisinage de l'équateur une bande large de 5 à 6 degrés de latitude. Au nord et au sud de cette zone, les pluies ont lieu pendant une période de l'année longue de quatre à six mois ; durant les autres mois, il ne tombe que très rarement de l'eau et en maints endroits pas du tout. A Borna, à Luluabourg, à Kassongo, sur les rives de l'Uellé, il y a donc deux saisons bien délimitées, l'une humide, l'autre très sèche. Les plantes sauvages et cultivées croissent pendant la saison des pluies; chez beaucoup d'espèces, la maturation des produits s'achève au début de la saison sèche. Puis la terre cesse de produire jusqu'au retour des précipitations.

Le long de l'équateur, la courte interruption de pluies ne suffit pas à arrêter la végétation, tout au moins d'une manière apparente. Il en résulte des différences profondes dans la flore des diverses parties de la zone située entre les tropiques.

Là où règne une humidité à peu près permanente domine une forêt immense, puissante à la fols par le grand nombre de ses espèces et la variété de ses formes végétales. Elle recouvre d'une façon presque ininterrompue tout l'espace compris entre le 18 e et le 29 e degré de longitude le 3 e de latitude nord et le 4 e de latitude sud. C'est l'une des plus grandes forêts qui existent sur la Terre. Elle ne se continue pas à l'est du 29 e , ni à l'ouest du 18 e de

latitude pour des causes encore mal connues. Cependant le long de l'océan Atlantique, il y a une forêt large de 80 à 100 kilomètres, dont la pointe méridionale recouvre la portion du Bas-Congo appelée Mayombe.

Tout autour de la grande forêt équatoriale s'étendent les savanes, qu'habitent des formes végétales capables de résister à la longue sécheresse : des herbes, surtout des Graminées, à souches le plus souvent vivaces, diverses plantes tuberculeuses, bulbeuses ou grasses, des arbres de tailles variées à feuilles caduques ou persistantes, mais qui alors sont protégées par des structures spéciales.

Les savanes sont des prairies sans fin, parsemées d'arbres tantôt élevés comme dans le Manyéma, tantôt rabougris comme dans la région des Cataractes. Pendant la saison sèche, elles sont ravagées par des incendies, parfois spontanés, mais le plus souvent allumés par des indigènes. C'est un procédé rapide de rendre à l'atmosphère l'anhydride carbonique enlevé par les plantes ; il ne nuit pas, quoi qu'on ait dit, à la fertilité du sol.

Beaucoup se représentent les terres tropicales douées d'une fertilité prodigieuse : hypnotisé par la vue ou la description des régions forestières, on oublie facilement qu'elles doivent leur végétation luxuriante à l'humidité abondante et à une radiation intense. Et l'on se figure volontiers que c'est surtout dans le sol qu'il faut rechercher la cause de cette exubérance.

Certes, des terrains entre les tropiques renferment des quantités d'acide phosphorique et de potasse et peuvent, sans l'intervention d'engrais, entretenir une agriculture intensive pendant de longues années. C'est vrai pour Java et d'autres îles qui doivent à leur origine volcanique leur étonnante fertilité.. Il en est autrement au Congo, dont la plus grande partie est une plaine occupant toute la portion centrale du bassin. Sur les bords de cette

grande dépression, longtemps recouverte par une mer intérieure, le sol se relève en gradins plus ou moins élevés de terrains plus anciens.

D'une manière générale, la plaine centrale est formée de dépôts où le sable siliceux domine comme dans la région septentrionale de la Belgique. Les terrains sablonneux sont naturellement peu propices à la culture parce qu'ils renferment peu de phosphates et de sels de potasse. On en trouve davantage dans les couches argileuses des hauteurs qui entourent la dépression centrale et aussi dans les alluvions argileuses, assez fréquentes le long des rives du fleuve et de ses affluents. Les terrains dits latéritiques et même certains sables du Bas-Congo et de la région orientale de la grande forêt contiennent des provisions assez notables de matières minérales qui en assurent la fertilité. Ces notions, que l'étude géologique permettait de prévoir, ont été confirmées par l'analyse chimique de 38 échantillons de terre que j'avais prélevés en i8g3, i8çp et 1896 en divers points du Congo. Cette analyse a été faite par deux de mes élèves MM. E. Stuyvaert et Em. Carpiaux au laboratoire de botanique de l'Institut agricole de l'État.

Par suite des copieux lavages provoqués par les pluies, la chaux n'est pas abondante dans la plupart des sols des régions équatoriales.

Les combinaisons azotées sont assez répandues, ainsi que la matière organique laissée par les végétations antérieures. Beaucoup de terrains sablonneux sont fortement colorés par l'humus et ressemblent aux terres des jardins depuis longtemps cultivés ; ainsi s'explique la valeur exagérée qui souvent leur a été attribuée. Dans les terres argileuses, la matière organique est beaucoup moins apparente. Et si l'on n'est pas prévenu, on est tout disposé à douter de leur fertilité.

J'attire à dessein l'attention sur la relation, tout à fait inexacte, que beaucoup d' Européens sont disposés à établir, en Afrique, entre la couleur foncée d'un sol et sa fertilité. C'est un procédé dangereux, qui conduit à établir des cultures économiques dans des terres condamnées à se transformer après quelques années en landes de sable blanc.

Partout où l'on a le choix — et au Congo ce n'est pas l'espace qui fait défaut — il faut préférer les terres argileuses ou les alluvions fertiles déposées le long des rivières, et laisser dans leur état naturel les forets à sol siliceux, quelle que soit leur richesse en humus.

Pour des plantations faites en vue de l'exportation, une autre condition s'impose, plus impérieuse encore que la première : on ne doit pas les établir en dehors des régions forestières, sinon elles sont condamnées à lutter contre la sécheresse, à moins de se résoudre à en combattre les effets par de nombreux travaux d'irrigation.

Nous voici amenés à discuter les conditions économiques de l'Agriculture congolaise.

Comparé aux îles telles que Cuba, Java, etc., le Congo a le défaut doublement grave d'être un territoire continental : il y fait moins humide, les écarts de température sont plus importants que dans les grandes îles situées entre les tropiques.

En outre, les transports à effectuer d'un point situé au cœur d'un continent vers les pays tempérés sont plus onéreux. Voilà un défaut économique évident. Même lorsque les chutes du fleuve comprises entre Matadi et le Stanley- Pool seront utilisées pour la traction sur le chemin de fer — progrès qui sera probablement réalisé dans le premier quart du XX e siècle — une tonne de produits récoltés dans le Haut-Congo sera grevée d'un droit à l'exportation de 5o francs au moins avant d'arriver à la

mer. Actuellement, il ne peut être inférieur à 100 francs, c'est-à-dire que tout kilogramme de produits transporté sur le haut fleuve, puis par chemin de fer, doit payer dix centimes pour frais de transport jusqu'à Matadi. Ce fait et la moindre fertilité du sol sont généralement négligés par ceux qui aiment à comparer l'avenir du Congo à la prospérité actuelle de Java.

En revanche, le Congo est une colonie vierge de grandes cultures, qui à la longue sont exposées à des épidémies désastreuses, comme le caféier et la canne à sucre à Ce vlan et aux Indes orientales. Il a aussi l'avantage de disposer d'une main-d'œuvre assez abondante, encore peu exigeante, par conséquent facile à discipliner, mais, par contre, de qualité inférieure.

Aux enfants de la race blanche, il n'est pas permis de s'établir d'une manière définitive dans la zone équatoriale. Celle-ci est un tombeau où depuis plus de vingt siècles, bien des peuples de race blanche ont essayé en vain de fonder des colonies durables : tour à tour ils ont été vaincus par le climat, et quand ils ont pu résister, c'est au prix d'unions avec les autochtones et d'un afflux permanent alimenté par les métropoles.

Si la zone équatoriale est un tombeau pour notre race, nous devons renoncer à faire du Congo une colonie de peuplement, n'importe sous quelle latitude. Il sera une colonie d'exploitation, où nous trouverons à utiliser les capitaux et les intelligences qui encombrent de plus en plus la Belgique. Les uns et les autres serviront à cultiver des plantes dont les produits sont recherchés dans les zones tempérées.

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que les habitants d'une colonie, aussi bien les indigènes que ceux qui proviennent des zones tempérées, demandent au sol la plus grande partie de leur alimentation, il faut donc au Congo

deux catégories de cultures: celles qui sont nécessaires à la nourriture des habitants, et celles qui donnent des produits d'exportation. Appelons les premières cultures de plantes alimentaires, lessccondes.culturesdeplanteséconomiques.

Il ne manque pas de plantes alimentaires dans l'Afrique tropicale : le maïs, le sorgho, le bananier, les haricots, le manioc, la patate, les ignames, le riz, le mil, l'éleusinc, 1 elaïs, l'arachide, le voandzou, le sésame et beaucoup d'autres encore. Dans chaque région, l'une ou l'autre de ces espèces prédomine suivant la nature du sol, le climat, les habitudes de la race. Tous ces végétaux, excepté le bananier, l'élaïs et le riz, qui réclament plus d'humidité, prospèrent dans les savanes et se développent pendant la saison des pluies.

Des millions de nègres se nourrissent exclusivement aux dépens des champs cultivés au milieu des savanes, champs qu'ils soumettent à une jachère plus ou moins longue, et aussi à un assolement rudimentairc. Les Congolais n'ont encore aucune notion relative à l'engrais ; une seule fois, j'en ai vu une application au delà du Sankuru, où des tiges de maïs avaient été couchées dans les sillons séparant les lignes de manioc.

Bien nourries, les populations des savanes au nord et au sud de la grande forêt centrale sont en général, nombreuses, bien faites, courageuses et ont atteint un degré de civilisation incontestable. Telles sont surtout diverses peuplades du Kassaï et de l'Uellé.

Ouels sont les produits d'exportation des savanes ? Je néglige, comme fort peu importants, ceux qui proviennent des ravins boisés et des galeries forestières qui occupent les bords des rivières.

Au prix actuel du blé, nous ne pouvons songer à exporter aucun produit amylacé en Kurope, et il en sera sans doute ainsi pendant beaucoup d'années. A cause de

la situation continentale du pays et des obstacles à la navigation constitués par les cataractes, il est peu probable que l'on puisse, au siècle prochain, exporter du Haut-Congo ni maïs, ni sorgho, ni riz, dont la valeur couvrirait à peine les frais de transport à la côte. Même les produits riches en corps gras, et partant de valeur plus élevée, comme les graines d'arachide et de sésame, les fruits d elaïs, ne laisseraient que de maigres bénéfices aux cultivateurs indigènes, et ne doivent pas préoccuper les exploitants d'origine européenne.

Quelques plantes économie] ues pourraient être cultivées en diverses rétrions des savanes : le cotonnier, dont plusieurs espèces existent à l'état spontané ou naturalisé, la canne à sucre, l'indigotier. La première exige une main-d'œuvre à la fois nombreuse et délicate, et les deux autres correspondent à une agriculture déjà perfectionnée, fondée sur l'emploi des engrais et d'un outillage assez coûteux.

Dans un avenir lointain, lorsque l'Afrique tropicale, sera arrivée à un degré de civilisation plus élevé, ces plantes y seront l'objet de vastes exploitations. Et quand plus tard encore, la lutte pour le pain sera devenue plus redoutable dans les régions tempérées, les plaines de l'Afrique tropicale, soumises à des méthodes de culture rationnelles, alimenteront des centaines de millions d'hommes.

En attendant, il convient de fonder peu d'espoir sur les ressources des savanes. C'est là une vérité économique que devraient méditer tous ceux qui s'intéressent à la prospérité du Congo. Et l'occupation de ces territoires ne peut s'expliquer que par la nécessité de dominer leurs habitants.

Attendons-nous à découvrir plus de richesses dans la forêt équatoriale. Non seulement les plantes de la savane

y sont cultivées et plusieurs (bananier, élaïs, riz) sont beaucoup plus productives, mais quelques espèces précieuses y trouvent les conditions les plus favorables à leur existence.

Laissons de côte les produits de réelle valeur de la végétation spontanée (caoutchouc, huiles d'élaïs et d'autres arbres, fibres de raphia, graines de caféiers sauvages, etc.), pour ne nous occuper que des plantes qui méritent de figurer dans les cultures économiques.

Je place au premier rang le caféier. Au moins trois espèces ont été trouvées à l'état spontané dans les forêts du Haut-Congo et il en existe aussi dans la forêt du Mayombc. Des rives de Lualaba, j'ai rapporté des morceaux de troncs de plus de 20 centimètres de diamètre, enlevés à des arbres d'une dizaine de mètres de hauteur. Assurément des espèces qui vivent en liberté dans un pays doivent y trouver réalisées leurs exigences climatologiques et physiologiques. Au Congo, les caféiers sont chez eux comme les Nègres et tous s'y trouvent bien. Ne vous étonnez donc pas si de mon voyage autour du Haut-Congo j'ai rapporté l'inébranlable conviction que ce pays sera au XX e siècle un grande colonie à café, comme le Brésil l'est à l'époque actuelle.

D'autres raisons plaident en faveur de l'extension de la culture du caféier dans l'Afrique équatoriale. La consommation de sa graine augmente chaque année, tandis qu'un parasite redoutable de nature cryptogamique {Hcmilcia) envahit progressivement les plantations des anciennes colonies. La culture de l'arbrisseau, la préparation de ses produits n'exigent ni une maind'œuvre habile, intelligente, ni des capitaux très considérables. Malgré la baisse actuelle du café, due en partie à des causes artificielles, on ne doit nullement désespérer des plantations congolaises. 11 faut louer

l'État du Congo d'avoir, dès i885, fait de grands efforts pour importer le caféier au-delà du Stanley- Pool. A la fin de 1897, un millier d'hectares étaient plantés ; dans la plupart des postes de culture, les résultats sont réellement remarquables. J'ai moi-même récolté en 1896 sur un pied de caféier de Libéria, à Basoko, 28,5 kilogrammes de baies correspondant à plus de 3 kilogrammes de café commercial. Évidemment cette récolte est exceptionnelle et ne peut servir à des évaluations générales.

L'espèce qui convient le mieux aux faibles altitudes de la zone équatoriale est le Coffea liberica, qui s'y trouve du reste à l'état sauvage. On plante de 900 à 1000 pieds par hectare et la récolte à partir de la sixième année peut être évaluée à 1,5 kilogramme par pied ; c'est donc un produit de i35o à i5oo kilogrammes par hectare, qui peut se maintenir pendant six à dix ans et probablement davantage dans les bonnes situations.

Le caféier, surtout celui de Libéria, redoute les situations découvertes et la sécheresse. Au voisinage de l'équateur, il est donc nécessaire de lui donner un ombrage suffisant, soit en conservant des arbres de moyenne taille lors du défrichement de la foret, soit en plantant diverses essences indigènes ou exotiques.

Dans certaines régions, surtout dans la zone arabe, les indigènes n'ont pas tardé à comprendre les avantages qu'ils retireront de la plantation de caféiers et se sont empressés de planter les graines que l'État leur a fait distribuer. C'est donc une culture qui ne sera pas le monopole des capitalistes européens, mais qui permettra la création d'exploitations restreintes et assurera ainsi l'existence de la petite propriété.

Depuis deux ans, je n'ai jamais cessé de croire que l'agriculture congolaise sera surtout prospère par la

culture du caféier. Mais cette opinion n'exclut nullement la possibilité d'accorder une place importante à d'autres végétaux utiles. Il serait même fort imprudent de-fonder l'économie d'un si grand pays sur une seule plante, ce qui l'exposerait à des crises intenses.

Plusieurs espèces sollicitent l'attention des agronomes, mais aucune ne parait, en ce moment, s'imposer à l'exclusion des autres. Ainsi le cacaoyer, dont on espérait en Afrique faire un rival du caféier, y trouve rarement les conditions de climat et de sol qui en font l'une des plantes coloniales les plus délicates. Si, à Basoko, des cacaoyers forment de superbes arbustes et donnent tic belles récoltes, il faut reconnaître que c'est là un essai limité auquel on peut avec raison opposer des tentatives plus malheureuses.

Un rival du caféier par les propriétés excitantes, le kolaticr, parait mieux adapté au climat du Congo, où il vit à l'état sauvage et est cultivé par les indigènes, très friands de ses graines. C'est un grand arbre à développement assez lent, à production tardive, grave inconvénient en ce temps où les entreprises doivent donner des bénéfices immédiats.

Les graines de kola se font de mieux en mieux apprécier et seront sans doute l'un des excitants à la mode si un jour un désastre atteint la production du café.

D'autres plantes promettent d'occuper une place importante dans l'agriculture de l'Afrique tropicale : ce sont celles qui fournissent le caoutchouc et la guttapercha, ces substances de plus en plus recherchées par l'industrie. Les végétaux à caoutchouc sont partout l'objet d'une exploitation à outrance, qui ne tardera pas à épuiser les réserves naturelles comme l'étaient celles de gutta-percha dans ces dernières années. La plupart des lianes (Lan lolphia), conviennent peu à la culture à

cause de leur grande taille, mais divers arbres à caoutchouc originaires du Congo (Kickxia) ou d'ailleurs (Castilloa, Htvea), ainsi que le Palaquium Guita sont l'objet d'essais d'acclimatation à Borna et à Coquilhatville.

Ces tentatives s'imposaient, car l'épuisement sinon la destruction des lianes est inévitable et il faut veiller à restaurer une ressource aussi précieuse.

Faut-il, avec certains esprits, accorder aux palmiers utiles (élaïs, cocotier, raphia) un rôle dans les plantations congolaises ?

Le cocotier est essentiellement un arbre des rivages tropicaux, et l'Etat indépendant en a bien peu le long de l'Atlantique. Ouant à l'élaïs et au raphia, ils pullulent dans la forêt et aussi dans les terrains humides des savanes. Même dans le Mayombe, si près de la côte, k;s indigènes n'exploitent pas tous les palmiers, ce qui prouve que le besoin d'en faire des cultures est fort contestable. En ce qui concerne le Haut-Congo, n'oublions pas l'objection déjà signalée relative aux frais de transport des produits de valeur peu élevée. A ce sujet, il n'est pas non plus inutile de faire observer combien diffèrent les calculs fondés sur des cultures restreintes, tels que ceux qui sont relatifs à quelques palmiers situés dans les conditions les plus favorables et ceux qui correspondent à la réalité. Au reste, il ne faut pas quitter notre pays pour connaître les déboires causés par cette arithmétique chère aux agriculteurs en chambre.

Tout ce que je disais tout à l'heure, à propos des savanes, de l'arachide, de l'indigotier, de la canne à sucre est encore applicable aux régions forestières, où, par suite des défrichements, des plaines pourront facilement être utilisées pour la culture de ces espèces.

Les efforts persistants de l'État et de divers particu-

liers pour établir de grandes cultures de tabac ont jusqu'ici échoué. Je ne m'en suis jamais étonné et n'hésite pas à prédire encore le même résultat à beaucoup de tentatives de même nature.

Certes, le tabac est à beaucoup de titres une bonne culture de début dans une colonie tropicale. Il a eu un rôle glorieux dans l'agriculture des Antilles. Cette culture ne réclame pas de grands capitaux, mais la richesse du sol, la qualité de la main-d'œuvre et surtout la préparation du produit ont une importance extrême.

Au reste, il n'est pas démontré que l'extension de la culture du tabac telle qu'elle se fait actuellement à Sumatra soit un bienfait pour le Congo. Dans la grande ile malaise, de puissantes sociétés, qui distribuent chaque année des dividendes énormes, s'acharnent à déboiser de vastes espaces pour y faire deux ou trois cultures sucessives de tabac. Le sol est ensuite abandonné à l'envahissement de la savane.

Un tel régime serait à coup sur désastreux pour la grande forêt congolaise : après un siècle, il n'en resterait plus que des lambeaux et partout domineraient pour toujours le climat et la flore des savanes.

Xe nous arrêtons pas aux arbres à thé et à quinquina, des plantes qui ne se plaisent près de l'équateur qu'à des altitudes assez élevées. Signalons, sans en exagérer l'importance, les plantes à épices, le vanillier, dont plusieurs espèces croissent dans les forêts du Congo, les poivriers, qui y sont aussi représentés, le gingembre, le giroflier, le muscadier, végétaux dont les uns existent tléjà dans les plantations et dont les autres pourront y être introduits. Ils n'auront jamais qu'un rôle accessoire dans l'économie de la colonie. Il en est de même des nombreuses espèces à fruits comestibles.

Tne étude d'économie rurale ne serait pas complète si

l'on omettait les animaux domestiques. Dans la zone équatoriale, leur rôle n'est nullement comparable à ce qu'il est dans les régions tempérées. Le cheval et les bovidés résistent mal au climat de la grande forêt et, dans les savanes, l'élevage doit compter avec la saison sèche, pendant laquelle les herbes des prairies constituent une médiocre nourriture, lorsqu'elles échappent aux incendies.

Le cheval ne pourrait guère rendre des services que comme animal de selle, à la condition, bien entendu, de choisir des races appropriées aux régions tropicales. A ce point de vue, les mules et l'ànc sont plus robustes et plus estimés.

Quant au bœuf, il faut le considérer comme un animal de boucherie. Les services qu'il peut rendre dans les travaux du sol ne sont pas immédiats : la houe est le principal outil de l'agriculture nègre et elle ne perdra pas de sitôt ce privilège. Cependant on peut aisément prévoir tout le parti que l'on pourrait tirer de moteurs animaux ou même mécaniques plus puissants pour la préparation des champs destinés aux plantes herbacées.

Les bovidés sont surtout destinés à fournir de la viande, si nécessaire aux Européens, que le climat prédispose à l'anémie. Jamais, sous le soleil équatorial, on ne pourra les comparer à leurs congénères des pays tempérés à climat humide. On ne célèbre pas la fète du bœuf gras dans les steppes tropicales. Ce n'est pas tout. Là-bas, il faut renoncer encore à retrouver les aptitudes laitières de nos meilleures races européennes, même chez les individus d'importation directe. Le lait et le beurre sont aussi des produits des pâturages tempérés, et c'est fort heureux pour notre agriculture.

La question de la production des fourrages est l'une des plus difficiles à résoudre, principalement dans les

savanes. Peu d'espèces d'herbes parviennent à résister à la saison sèche et beaucoup d'entre elles fournissent un fourrage plus abondant que nutritif. Il faudrait faire des essais avec certaines légumineuses indigènes, qui conviendraient peut-être comme succédanés de nos trèfles et de nos luzernes.

La domestication de l'éléphant est tout au plus digne de séduire les esprits audacieux.

Ce ne sont pas du reste les espèces domestiques de grande taille qui rendent au Congo les meilleurs services: le porc, la chèvre, les moutons, les poules, les canards, que les nègres laissent courir en liberté dans les brousses qui entourent les villages, abondent en maintes régions et sont fort recherchés par les indigènes et les Européens. Peut-être des croisements avec nos variétés domestiques pourraient améliorer utilement les espèces congolaises partout où l'on voudrait faire un élevage plus rationnel.

Comme bestioles utiles, n'oublions pas les abeilles sauvages, extrêmement répandues dans certains endroits; elles fournissent du miel assez bon et de la cire que l'on pourra exporter en Europe.

Si, dans cent ans, les Congolais, imitant les amis de l'agriculture en Belgique, constituent des associations agricoles, ils formeront aussi une puissante société centrale ; ils auront une société d'aviculture, un cercle pour protéger les abeilles sauvages et aussi une société pour l'amélioration du bétail. Ouant à la fédération laitière, elle sera formée par les épiciers marchands de lait concentré provenant de nos pays. Et le principal objet de discussion, lors de leurs congrès annuels, sera de déterminer la quantité et les qualités de l'eau qui conviennent le mieux pour satisfaire les consommateurs.

Résumant cette revue des conditions de l'agriculture congolaise, nous pourrons conclure : au siècle prochain,

le Congo sera une grande colonie à café ; on y récoltera comme produits secondaires du caoutchouc, du cacao, des graines de kola et peut-être de la gutta-percha et de la vanille. Comme produits accessoires, on exportera aussi des huiles d'élaïs, les graines oléagineuses d'arachide, de sésame et d'autres espèces provenant des cultures ou de la végétation spontanée.

A ce premier stade de l'évolution agricole, l'intervention des capitaux et du génie d'organisation des Européens sera nécessaire.

En général, le sol du Congo n'est pas assez fertile pour permettre une agriculture intensive sans engrais, la forme qui prédomine inévitablement au début de la colonisation des territoires neufs. Par contre, d'immenses surfaces vierges de toute intervention humaine seront livrées à la culture sous un climat à la fois chaud et humide, où la végétation est bien plus puissante que dans les régions tempérées.

Il serait puéril d'affirmer qu'il n'y a pas, ailleurs entre les tropiques, de territoires plus fertiles et dont la situation soit plus favorable au commerce. Mais ces pays étaient occupés lorsqu'à la fin de ce siècle, nos compatriotes ont compris l'importance des entreprises coloniales. Aussi nous devons nous réjouir si, par suite de l'Acte de Berlin, la portion la plus riche de l'Afrique tropicale, la grande forêt équatoriale,peut devenir un jour une Grande Belgique.

LE CAFEIER

et sa culture au Congo

Lorsqu'il y a deux ans, à pareille époque, je remettais à M. le baron Ed. Van Eetvelde, Secrétaire d'État du Congo, mon rapport sur mon voyage autour du Haut- Congo, j'affirmais que ce pays sera dans un siècle une grande colonie à café connue le Brésil l'est à l'époque actuelle.

Depuis lors, j'ai beaucoup réfléchi aux ressources des territoires congolais. Si le caoutchouc en est à l'heure actuelle la plus importante, on ne doit pas oublier que c'est un produit qui s'épuise dans les forêts et qu'il faut des années pour que les lianes recouvrent leur capacité de production. C'est donc sur l'agriculture que nous devons fonder nos meilleures espérances ; elle est du reste la source de richesse la plus durable des colonies équatoriales.

Parmi les plantes économiques, c'est-à-dire, celles dont on peut exporter les produits, cjui peuvent être cultivées au Congo, le caféier est au tout premier rang. On y rencontre d'immenses espaces dont le sol et le climat conviennent parfaitement à cet arbrisseau et sa culture n'exige ni une main-d'œuvre habile ni des capitaux considérables. Ce qui prouve combien le caféier trouve au Congo les conditions qui conviennent à son développement, c'est son existence très fréquente dans les forêts.

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