LES BELGES AU CONGO
Quand dans une ruche d'abeilles la population atteint une certaine densité, on voit se former des essaims : ce sont des individus qui quittent l'habitation commune pour aller ailleurs fonder une autre famille, une colonie. Telle l'espèce humaine.
La population d'une région, d'un pays, tend à s'accroître ; dans les conditions actuelles du monde, c'est un bien. Mais il arrive un moment où le sol ne peut plus nourrir tous ses habitants : il n'y a plus équilibre entre la production de la terre et la consommation de ceux qui la cultivent. Nous le voyons de nos jours, dans les villages où l'agriculture est la seule ressource.
Les races humaines ont, depuis des milliers d'années, ressenti les effets de la même loi fatale. 11 en est qui n'ont pas eu l'énergie de résister, qui ont essayé, par des moyens artificiels, de ramener l'équilibre détruit. Celles-là ont succombé dans la lutte pour la vie. Car d'autres peuples dont la population continuait à croître ont voulu s'emparer de leur sol et ont fini par les vaincre.
L'alimentation, satisfaction des estomacs, est l'instinct le plus puissant qui agisse sur les individus et de même sur les races.
Chez les peuples primitifs, à l'époque où la terre offrait encore des territoires fertiles disponibles, il se formait
aussi des essaims comme chez les abeilles. Des individus s'en allaient au loin à la recherche de régions qui n'étaient pas encore habitées. C'est le premier aspect de la colonisation. Les grandes migrations des peuples dans les temps anciens, les croisades au moyen âge, les entreprises coloniales des Espagnols, des Portugais et même des Français et des Anglais aux XVI e et XVII e siècles n'ont pas eu d'autre cause première. La force devenait nécessaire pour conquérir les régions déjà occupées par des races inférieures.
Oui sait ? Nos descendants reverront peut-être ces luttes entre races différentes pour la possession du sol, luttes où, comme dans les temps anciens, les plus forts, les plus vaillants seront victorieux.
De nos jours, les luttes des peuples ont un aspect moins sanguinaire, mais non moins terrible. Les régions où la race blanche peut s'établir en permanence sont occupées par elle, à l'exception de la Chine et du Japon.
Il s'est formé des nationalités qui s'attachent à défendre les territoires conquis par les ancêtres. L'immigration n'est plus tolérée qu'à la condition que les nouveaux venus se résignent à se laisser absorber par les populations qui les admettent parmi elles. A la longue, cette lente infiltration réagira sur les nations et en modifiera plus ou moins les caractères originels.
Les rivalités entre peuples de même race, après avoir perdu leur forme guerrière des anciens temps, sont devenues économiques : à notre époque, les peuples luttent non plus pour posséder des terrains à cultiver, mais pour trouver des débouchés aux produits de leur industrie.
Dans les pays où la terre ne peut plus nourrir les habitants, ceux-ci s'attachent à produire des objets manufacturés qui, par voie d'échange, permettront
d'obtenir les aliments. La nation devient alors industrielle comme la Belgique, l'Angleterre, l'Allemagne. .
Il n'y a plus d'émigration ou bien elle est fortement diminuée. Ce sont les produits fabriqués dans les usines qui émigrent vers des régions à production agricole.
Ainsi nous consommons en Belgique plus de i5oo milliers de tonnes de blé et nous en produisons environ 5oo milliers de tonnes. Le reste, soit un million de tonnes ou 10 millions de sacs de blé, provient de l'étranger ; nous donnons en échange des produits de nos mines et de nos usines.
Fatalement, la production industrielle a une tendance à devenir excessive; sous peine d'être encombrées les nations doivent rechercher des débouchés pour leur industrie. Elles sont rivales. C'est toujours la guerre, non plus cruelle, mais pacifique, au moins en apparence. Chaque nation tend à s'assurer à l'étranger le maximum de clients, à se défendre contre la concurrence des autres nations.
Les lois de la guerre économique ne paraissent pas également claires à ceux qui disent en avoir fait une étude approfondie. On connaît des docteurs qui, en ces questions, prétendent que le régime de la liberté absolue est le meilleur, le plus utile au point de vue général. C'est la solution la plus vertueuse du problème, celle qui concorde le mieux avec les intérêts généraux de l'humanité. Mais il ne faut pas demander aux nations, pas plus qu'aux individus, de pratiquer la vertu idéale. Les anges seuls sont des types absolument vertueux et depuis longtemps ils ont abandonné notre terre. Les peuples se préoccupent médiocrement de l'intérêt suprême de l'espèce ; en cela encore ils font comme la majorité des hommes.
L'égoïsme, voilà ce qui les guide, à l'exception des
natures d'élite, dont l'exemple n'agit guère sur la masse. Les individus obéissent aux calculs de leur intérêt, et les nations viriles écoutent l'instinct qui leur ordonne d'assurer l'avenir de leur race.
C'est en vain que l'on parle aux peuples, même les plus civilisés, de libre échange et de paix universelle. Tous ces avis n'ont pas plus d'effet utile que n'en peut avoir sur chacun de nous la description du bonheur des hommes qui vivaient à l'âge d'or et qui pratiquaient, diton, la vertu idéale.
De plus en plus, nous nous éloignons de la période idyllique ou les hommes étaient tous frères et aimaient leur prochain comme eux-mêmes. Ce temps a-t-il jamais existé et n'est-il pas l'un de ces rêves, un mythe, qui séduisent les âmes poétiques et les consolent de l'àpre réalité ?
Le grand moteur universel est donc l'intérêt. C'est la lutte pour la vie. Quelques faits vont vous le prouver et je les emprunte à notre pays.
Nous sommes en Belgique 6.700.000 habitants, c'est plus de 2 par hectare. Il faudrait des procédés d'agriculture extraordinairement intensifs, comme seuls en possèdent les Chinois, pour permettre à nos compatriotes de vivre des produits du sol national. Avec raison, nos compatriotes ont depuis plusieurs siècles orienté leur activité vers la production industrielle. Il en est qui ont émigré.
Un demi-million vivent en France, mais après une génération, sinon plus tôt, ils perdent leur nationalité et ils n'ont l'occasion de se souvenir de leur origine qu'aux jours sombres où la concurrence devient menaçante autour d'eux.
Nos compatriotes du canton de Gembloux qui partirent vers 1860 pour les Etats-Unis et qui y fondèrent
des villages entiers ont aussi été absorbés par la race anglo-saxonne. La même destinée est réservée aux Belges qui vont en Russie se fixer et fonder des familles. Ce sont des essaims que rien ne rattachera plus à la ruche nationale.
Assurément, il est regrettable que nos ancêtres, surtout à cause de la domination étrangère, n'aient jamais réussi à fonder des colonies de peuplement comme les Hollandais dans l'Afrique australe, les Anglais dans l'Amérique du Nord, au Cap, en Australie.
L'époque de la fondation de telles colonies est malheureusement passée : tous les territoires où la race blanche peut s'établir à demeure sont aujourd'hui occupés.
Nous devons donc nous résoudre à devenir une nation industrielle ; il faut donc diriger nos efforts vers la conquête de débouchés.
C'est surtout depuis cent ans que l'essor de notre industrie a été prodigieux, (iràcc au bas prix de la main d'oeuvre, conséquence de la densité de la population, nous luttons avec un réel succès sur les marchés étrangers. Nous avons construit des tramways et des chemins de fer dans les pays lointains; grâce à l'esprit d'initiative de nos industriels, nos usines sont devenues très prospères. Ce n'est là, cependant, qu'une amélioration temporaire car les pays qui sont aujourd'hui tributaires de notre industrie finiront par s'outiller et à se mettre à l'abri de notre concurrence. Telle est la loi fatale. Dès lors, nos descendants se trouveront dans une situation des plus embarrassantes.
Il va plus. l*ne nation industrielle devient nécessairement un pays riche en capitaux. La grande industrie est l'origine de grandes fortunes qui ne peuvent prospérer et durer qu'à la condition d'avoir des placements lucratifs.
Quand l'industrie nationale ne permet plus la rémunération des capitaux du pays, on les voit s'expatrier, attirés par des entreprises étrangères ou absorbés par des emprunts.
L'expérience a malheureusement appris à nos compatriotes le peu de confiance que méritent les emprunts de divers gouvernements exotiques, victimes de politiciens peu scrupuleux ou de guerres malheureuses.
Un pays arrivé au stade industriel est donc nécessairement tributaire de l'étranger s'il veut nourrir ses habitants, s'il veut exporter les produits de ses manufactures, s'il veut empêcher la ruine de l'épargne nationale. Dans la poursuite de cette triple mission, il faut compter avec les rivalités nationales, dont les procédés ne sont pas toujours conformes aux principes d'équité et de justice.
Les nations qui ont des colonies, l'Angleterre et la Hollande sont d'excellents exemples, y protègent tout naturellement leurs citoyens, leurs produits et leurs capitaux même lorsque les conventions douanières ne leur accordent aucurie faveur particulière. Pour nous en convaincre, souvenons-nous que la langue officielle est celle de la métropole, que les fonctionnaires coloniaux sont de même nationalité et que les règlements que l'on y applique sont imprégnés des traditions nationales. Du reste, à ceux qui en douteraient, il suffît de signaler le grand nombre de Hollandais qui résident à Java et dans les iles voisines, et le grand commerce qui depuis plus de deux siècles se fait entre la Hollande et ses colonies.
Assurément, pour qu'une colonie soit utile à la métropole, il est indispensable que par son sol, ses richesses naturelles ou celles que la culture peut développer, elle puisse payer les frais d'organisation et d'administration. Inutile de coloniser le Sahara ou l'Arabie centrale, abandonnés aux populations nomades.
Le Congo peut-il nous indemniser de notre intervention ? 11 n'y a plus de doute à ce sujet. En effet, la production de caoutchouc au Congo selevait l'an dernier à près de 2.000 tonnes, valant 16 à 18 millions de francs et représentant pour nos compatriotes un bénéfice minimum de plus de 12 millions. Et dans deux ans, ce dernier chiffre sera sûrement doublé.
Nous consommons actuellement 26 millions de kilogrammes de café, qui valent 40 millions de francs et que nous achetons à l'étranger. Avant vingt ans, si les Belges le veulent, ce sont eux et leurs capitaux qui feront produire tout le café nécessaire à la consommation nationale.
Je néglige les produits secondaires, graines grasses, fibres textiles, etc., que nos industriels trouveront en Afrique en échange d'objets fabriqués dans nos usines, ainsi que les cultures industrielles qui tôt ou tard couvriront les savanes congolaises.
L'homme n'est pas seulement un être qui mange, digère et se repose. Il a un cerveau dans lequel se forment ou pénètrent des idées.
Vous connaissez l'empire que les idées peuvent exercer sur les individus. Klles ont sur les peuples une action plus puissante encore ; elles infiuent.sur leur destinée.
Les petits pays, sans horizons lointains, sont, comme nos petites villes, exposés aux idées étroites, aux rivalités mesquines et voués fatalement à la décadence. Ce sont là des altérations qu'il faut savoir observer pour les combattre.
La Belgique n'échappe malheureusement pas aux actions déprimantes.
Voyez la noblesse qui, pendant le moyen âge, maintint l'ordre dans nus provinces, y assura la justice, et plus tard essaya de les soustraire à la domination étrangère. Depuis notre Révolution, son rôle dans le pays est
bien effacé en comparaison de l'influence puissante qu'a su garder l'aristocratie britannique.
Dans la bourgeoisie, nous voyons la classe la plus riche, celle qui doit surtout sa puissance financière aux services qu'elle a rendus à l'industrie nationale, s'efforcer de copier la noblesse, en adopter les tendances; à part quelques brillantes' exceptions, elle élève ses fils dans l'inaction et les condamne à une rapide dégénérescence.
Les ambitions de la bourgeoisie moyenne se limitent aux situations les plus faciles que procurent l'industrie et le commerce et surtout le fonctionnarisme. Sont-ils nombreux en Belgique les aspirants serviteurs de l'Etat, cette providence qui, aux yeux de tant de gens, devrait nourrir les citoyens avides de bien vivre et de réduire à quelques heures leur travail de chaque jour !
En France comme en Belgique, les gens clairvoyants s'effrayent, à bon droit, des progrès du fonctionnarisme et de son influence néfaste sur la nation. Les caractères sont exposés à s'avilir, les énergies s'émoussent et l'on perd la confiance dans les forces individuelles.
Les maux dont souffre la bourgeoisie belge faisaient l'objet d'une intéressante conférence donnée il y a un an au Cercle artistique de Bruxelles par M. Paul Hymans, un jeune avocat de grand talent. Il disait : « trois ulcères nous rongent : l'indifférentismc, qui nous anémie; l'esprit de parti qui nous divise ; et le dénigrement niveleur — signe de médiocrité — qui s'attaque à toutes les supériorités et, sous prétexte d'esprit, paralyse et débilite toutes les initiatives. »
Les aspirations de la petite bourgeoisie se confondent avec celles des couches populaires : ce qui les tourmente, c'est un vague idéal de bonheur égalitaire, souvent chimérique, peu conforme aux instincts qui nous gouvernent.
L'adversité est une grande école. C'est elle qui trempe
les caractères et assure la victoire. Ne vous étonnez donc pas si des couches populaires sortent des individus qui, par leurs aptitudes naturelles et leur puissance de travail, s'imposent à la bourgeoisie elle-même et assurent sa propre conservation. Car c'est en vain que l'on en réclame la disparition : aussi longtemps que par ses facultés mentales elle saura conserver son influence directe sur nos sociétés civilisées, elle ne périra pas.
Quelques qualités essentielles font la grandeur des hommes et des peuples : l'énergie, l'initiative, la volonté, la persévérance ; ce sont là les éléments du caractère.
Ces qualités s'affaiblissent dans le pays. Je ne vous en donnerai d'autre preuve que les sympathies qu'ont rencontré en Belgique les idées collectivistes. En réalité, nous souffrons d'une tare commune à toutes les nations latines et qui menace de les faire succomber devant l'énergie, l'audace et la ténacité de la race germanique et surtout des Anglo-Saxons.
Heureusement, nous subissons en Belgique l'influence des trois grandes races qui dominent dans l'Europe occidentale et dont deux, du reste, forment la nation. Ainsi s'explique que nous avons mieux résisté aux actions déprimantes qui depuis longtemps influent sur nos populations comme sur celles qui subirent la domination de l'empire romain. Ce qui le prouve c'est l'intensité de notre agriculture et nos succès industriels. Mais c'est surtout au Congo que se révèle la vitalité du peuple belge.
Il y a vingt ans que le Roi conçut le projet de coloniser l'Afrique tropicale. Oui, à cette époque, aurait pu deviner le succès actuel de cette entreprise qui ne fut à l'origine approuvée que par un très petit nombre d'hommes supérieurs ? La nation n'y attachait guère d'importance et jjième nos hommes politiques les plus illustres, tel
Frère-Orban, ne voyaient pas sans appréhension notre pays s'engager dans ce qu'on appelait volontiers les aventures coloniales. Ne vous en étonnez pas. Les conceptions nouvelles, quelles qu'elles soient, se buttent naturellement à l'inertie des cerveaux et des habitudes. Il faut une intelligence originale, supérieure, pourdeviner les destinées d'un pays, surtout quand les esprits sont tout disposés à ne pas y réfléchir. Sans l'intervention de notre Roi, les Belges seraient restés étrangers au mouvement colonial qui entraine à la fin de ce siècle les peuples civilisés. La Belgique, trop confiante dans sa neutralité, se serait condamnée à n'avoir un jour que de maigres débouchés pour ses industries de plus en plus exigeantes par suite de l'accroissement de la population.
11 ne suffit pas d'avoir de grandes idées; il faut savoir les réaliser. A ce point de vue encore notre Roi a droit à notre admiration. Par instinct, je suis peu courtisan, et je juge volontiers les hommes non pas d'après le rang qu'ils occupent, mais d'après leur valeur personnelle et surtout d'après leur caractère. Peut-on citer beaucoup d'exemples d'autant d'initiative, de volonté, de ténacité que ce qu'il a fallu pour fonder l'Etat du Congo. Je ne sais ce qu'il faut le plus admirer: la grandeur de l'œuvre ou le génie qu'il a fallu pour l'exécuter.
Voilà un grand exemple que nous devons au Congo et qui vient de haut. Nous en trouvons aussi dans la masse de la nation.
Voyez ces fils de petits bourgeois et de prolétaires qui, en moins de vingt ans, ont fait la conquête militaire et commerciale du Congo. Ils sont à peine quelques centaines et dans ce nombre il y a des lieutenants de 3o ans qui se sont révélés tour à tour généraux de premier ordre, administrateurs hors de pair, diplomates consommés.
Il en est à qui leur éducation première, leur situation
ne permettaient pas de briller au premier rang, de remplir les rôles émincnts. J'en ai connu de ces sous-officiers partis par enthousiasme, non pas attirés par la fortune, mais animés du désir de mettre en relief les réserves d'énergie et de vaillance emportées du sol natal. Us ont résisté à toutes les privations, furent exposés à tous les dangers pour accomplir leur devoir. 11 en est même beaucoup qui sont morts dans ces forêts lointaines, héroïques et obscures victimes de leur dévouement. Parmi ces courageux martyrs, il en est un qui a mérité spécialement notre admiration. C'est le sergent De Bruyn, un de ces enfants du peuple, qui deviennent soldat par goût et qui font la force et l'honneur de l'armée. Le Congo l'avait attiré comme il attire tous ceux dont l'individualité n'est pas satisfaite dans nos vieux pays d'Europe. Désigné pour surveiller les Arabes, il devinait ce qui l'attendait au premier signal de la guerre devenue inévitable entre les conquérants venus de l'Orient et ceux qui arrivaient de l'Occident : la mort. Il eut l'occasion d'y échapper. Avec une rare abnégation, il refusa d'abandonner le poste dont il avait la garde avec son compagnon Lippens. Tous deux furent massacrés peu de temps après. Ce sont deux héros, morts sans défaillance, pour faire leur devoir, pour la patrie.
Admirons ces vaillants et soyons fiers d'appartenir au même peuple. Une nation qui renferme de tels caractères, dans laquelle on a pu découvrir autant d'énergies et de dévouements, une nation qui a donné au monde de telles preuves de vitalité, a le droit de vivre et d'avoir foi en sa destinée.