‹ Conférences sur les devoirs des instituteurs primairesChapitre 13 sur 20 · S. Jean Chrysostome · texte numérisé non relu

S. Jean Chrysostome

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sérieusement de l'élever. Toutes les conditions ont leurs vices et leurs défauts ; elles en ont qu'elles partagent, elles en ont aussi qui leur sont propres. Ce n'est pas seulement dans les demeures opulentes qu'on rencontre les molles condescendances , les préférences aveugles , les récompenses trop fréquentes et les châtiments inopportuns; mais hélas 1 il faut le reconnaître en gémissant, c'est encore dans les chaumières, dans les mansardes, où la famille du pauvre croupit dans l'ordure et le dénûment, il est bien des berceaux qui renferment des victimes. Une immonde incurie y compromet leur santé, une brutale sévérité expose leurs jours, et la main charitable qui les sauve de ce double péril et les confie à la salle d'asile, pour les faire revivre, peut, en les lui remettant, dire comme la fille de Pharaon à la mère de Moïse : « Prenez ces enfants et les nourrissez. » La salle d'asile est donc une école, mais c'est aussi un lieu où la charité hospitalière tend les bras à l'enfance indigente pour lui offrir un refuge. Conservons -lui ce beau nom que son œuvre lui a valu en naissant, et que l'usage lui maintient, malgré les prescriptions de la règle : dût la nomenclature officielle en souffrir et y résister, préférons, pour désigner une institution aussi utile, au nom d'école dé la première enfance que nos voisins lui ont donné, celui d'asile que le temps et le souvenir toujours présent de tant de bienfaits ont consacré parmi nous.

Ce double but reconnu, Messieurs, quel est l'enfant que la salle d'asile ne recueillera pas? quel est celui dont l'éducation ne s'y accomplira point dans des conditions qu'il ne rencontrerait peut-être jamais au sein de la famille la plus honnête? Prenez celui de ces parents qui sont arrivés par l'inconduite à la misère, et qui ne mettent sous ses yeux que les exemples de la paresse et de la dépravation : couvert de haillons et tourmenté par la faim, il irait, du matin au soir, étaler sa misère dans les rues pour exciter la pitié des passants, si la salle d'asile ne s'ouvrait pour lui prodiguer des soins qu'il ne saurait obtenir dans sa famille, et substituer à des leçons qui le pervertiraient, des directions

qui le prémuniront contre la contagion du vice. Prenez encore l'enfant de ces parents laborieux, tentés de regarder ooffime une. croix ceux que le ciel leur a envoyés» et à qui ils ne peuvent donner une portion de leur temps, sans nuire à leurs propres travaux. Dépositaire de ces petits enfants, qui retiennent le père ou la mère À la maison, l'asile rend à l'un et à l'autre toute la liberté de leur temps» et assure presque la subsistance de la famille en leur laissant les moyens d'y pourvoir. Riches ou pauvres, ces enfants en retireront encore un autre profit, car ils y seront élevés : tous seront traités avec une tendresse bien entendue, mais tous seront examinés individuellement, surveillés à toutes les heures du jour, et heureusement maintenus dans la voie d'une discipline ferme, parce qu'elle sera toujours égale, et efficace parce qu'elle ne se démentira jamais : sur le point de naître les défauts n'oseront se montrer, tandis qu'excitées par l'éducation qui les presse d'éclore, les bonnes qualités se développeront sans obstacle. Arrivés à leur sixième année, l'enfant du peuple, l'enfant du monde, s'ils ont passé sous le toit de leurs parents celles qui l'ont précédée, ont connu les privations, les châtiments et les chagrins; mais si ces années se sont écoulées à l'ombre de la salle d'asile) elles n'ont laissé dans leur esprit que le souvenir des jeux de l'école, des chants qui prêtaient aux exercices l'attrait du plaisir, et de ces caresses presque maternelles, qu'ils recherchaient sans cesse et s'habituaient ainsi à mériter toujours*

N'est-ce pas un bonheur inouï, d'avoir passé, les yeux , secs» ces premières années toujours si pénibles de l'en- . fance? d'avoir ménagé de si bonne heure au reste de sa vie cette félicité qui a souri à ses commencements? Mais ce n'est pas tout : en même temps que l'âme recevait une trempe si solide, le corps puisait dans l'éducation de la salle d'asile un développement qui doublait ses forces» Ce sont là, en effet, les inappréciables avantages que promet cette institution et qu'elle tient, grâce à son régime et à ses procédés. L'éducation physique paraît y prendre le pas sur

l'éducation morale et sur l'éducation inteUectadle* mais elle leur sert d'instrument plutôt qu'elle ne les domine, et Ton n'arrive à celles-ci que pat* celle-là. Comparez l'enseignement de l'école primaire à celui de la salle d'asile, et vous tomberez d'accord sur la vérité de cette observation. Le premier instruit les enfants* le second les élève : l'un prépare à l'autre, mais tous deux fonctionnent à l'aide de procédés différents; dans l'école l'étude, le silence, l'itn* mobilité et le développement de l'intelligence par le travail et l'application, sont le but unique et les moyens de l'atteindre; dans l'asile, au contraire, le développement du corps conduisant à celui de l'esprit, les marches et les exercices qui le favorisent, les chants qui disciplinent l'enfant en entretenant sa bonne humeur, et l'enseignement, se mêlant aux jeux, pour en faire sertir l'instruction» sont la méthode que Ton pratique et les résultats que l'on obtient.

Telles seraient les inspirations du cœur et les données de la raison, si l'on en était encore à réfléchir sur la mise en oeuvre des salles d'asile, mais l'expérience y a depuis longtemps ajouté sa sanction, et il vous suffira de pénétrer dans les premiers venus de ces établissements pour vous convainôre qu'ils ont réalisé toutes les espérances, et n'ont détruit aucune illusion* Pénétrez-y donc et observez : tandis que vous verrez la propreté y reluire jusque sur lès enfants les plus malheureux, la santé et le contentement y respire* 1 sur toutes les figures, vous serez ravis, touchés de la ri» goureuse précision qui précède à l'exécution de tous ces mouvements, de l'ensemble merveilleux qui unit, dans des chants pleins d'harmonie,, des voix à peine articulées, de cette promptitude instinctive qui produit, de mémoire et comme en se jouant, les calculs les plus compliqués, et vous viendrez avec reconnaissance recruter dans l'asile des élèves et des moniteurs qui deviendront les modèles de vos classes, car en leur communiquant l'esprit d'ordre et d'exactitude, il s'est chargé de les former à la discipline.

Mais quelle est donc la méthode ou le mode d'enseigne» ment qui accomplit toutes ces merveilles ? C'est le mode

mutuel, aidé de l'enseignement en masse, qui n'est qu'une extension du mode simultané. Ce mode est rempli de marches, de mouvements, d'exercices qui reposent l'attention de l'élève en le distrayant, et qui la fixent en semant de la variété dans le travail : l'enseignement en masse lui rend sa liberté, et, en ne les lui laissant pas voir, l'affranchit des chaînes qu'il lui fait porter. De deux à six ans l'enfant n'a guère que des mouvements instinctifs; l'esprit d'imitation plutôt que le raisonnement, l'habitude plutôt que la réflexion se chargent d'ouvrir son intelligence et de hâter les progrès de son instruction. Aussi fait-il volontiers ce qu'il voit faire, et résiste-t-il à apprendre lorsqu'il lui faut recevoir une leçon individuelle et recourir à l'analyse et à l'étude pour retenir : l'art est souvent d'attendre ses questions, quelquefois de les provoquer : il s'effraie d'un enseignement qui sent la méthode : une leçon de quelques minutes est toujours trop longue, si le maître la donne directement à lui seul ; elle pourrait sans danger se prolonger un quart d'heure, se répéter même fréquemment avec fruit, si elle est offerte à tous à la fois, si la mise en scène la rend plus attrayante, si l'amour-propre se sent piqué au jeu de l'émulation, si surtout il est libre à chacun de n'en prendre que ce qui lui convient, delà laisser quand elle le fatigue, d'y revenir quand sa fantaisie l'y ramène. Ainsi présentée, elle a pour l'enfant tant de charmes que rarement il la fuit, qu'à son insu, elle le séduit et le captive, que lorsqu'elle le quitte il veut la retenir, que lorsqu'elle se fait attendre il la recherche et la réclame. Voilà donc le premier degré, la première forme de l'enseignement dans les asiles : donner à tous en même temps la même leçon, adresser à tous une même question et recevoir de tous simultanément une même réponse : sur les cent bouches quf la font, elle sort exacte et précise d'une dizaine, et redresse les erreurs qui ont pris la place de l'exactitude dans les autres ; si cette question est répétée plusieurs jours de suite, vous voyez de l'un à l'autre le nombre des erreurs diminuer sans cesse, et désormais enfin la salle ne sera pas

plutôt interrogée sur le même sujet, qu'à l'instant le concert unanime de toutes les voix ne fasse entendre sans hésitation la réponse devenue familière.

Cet enseignement général s'individualise avec le mode mutuel ; on descend des gradins où tous à la fois ont entendu les explications, ont été interrogés et ont répondu * : la masse se divise, les groupes se forment et les moniteurs un peu plus instruits que les enfants qui les composent, se placent chacun au centre du sein, répètent ce qui a été dit, interrogent les individus et en obtiennent les réponses que celles de l'ensemble ont préparées. Ajoutez à cela les mouvements dont la répétition fréquente est un besoin de l'enfance, les chants qui les accompagnent, les jeux qui leur succèdent et le passage continuel d'un exercice à l'autre pour en éloigner l'ennui ; joignez-y enfin les sentiments de religion, de famille, de société, pour les rattacher, par l'habitude d'ingénieux rapprochements, à l'idée de tout ce qui est puissant, de tout ce qui est intelligent, de tout ce qui est affectueux et dévoué. Alors, par l'idée môme de création, de dépendance, de discipline 2 , de tendresse maternelle, d'amour filial et de bienveillance réciproque, vous vous élèverez sans beaucoup d'efforts à celle de Dieu, de parents et de prochain, si intimement unies dans Tordre de déduction, et vous comprendrez peut-être ce qu'est l'en-

\. La directrice de l'asile devra s'assurer si l'imperfection d'un sens, l'infirmité de son organe n'empêcherait pas un enfant de voir conime tous les autres, et de saisir avec netleté les caractères et les images tracés sur les tableaux suspendus en face des gradins ou des bancs ; elle y parviendra en examinant les yeux de ses élèves au moment de leur admission, et en les mettant, pour ainsi dire, à l'essai au moyen d'expériences individuelles et répétées; et s'il arrivait que quelqu'un d'entr'eux péchât par là, autant que Tordre de l'asile et la nécessité des classement le permettraient, elle lui assignerait, dans les exercices, une place assortie à la portée de sa vue.

2. Nulle idée ne se concilie mieux avec l'idée de Dieu que celle de l'ordre ; elle produit celle de la discipline, qui n'est que l'ordre appliqué aux intelligences et aux volontés. Dieu, dit saint Augustin, aime la discipline. (S. Augustin, sur le JP*aume, L, v. 24.)

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seignement des salles d'asile. On semble ne s'y occuper que du corps, et tout y sert l'intelligence : il n'est pas un organe, un sens, une faculté de l'un qui ne devienne l'instrument dune des acquisitions de l'autre ; la voix amène le chant; le besoin de mouvement, les marches et les exercices : les yeux se fixent sur des images, la séduction du regard aide à l'intelligence et grave dans la mémoire, et ce que l'on n'aurait jamais appris de la leçon froide et décolorée d'un maître^ on le sait parce qu'on l'a vu sur une estampe, qu'on l'a deviné à la suite d'une question, qu'on Ta chanté sur un air qui a plu. Par les procédés vous avez jugé des objets de l'enseignement : ils sont très-bornés et se réduisent aux éléments les plus simples des matières que comprend le programme de l'enseignement élémentaire : ils ne sont ici qu'un mobile, et y figurent moins comme but que comme moyens.

Toutefois, Messieurs, ne croyez pas que ce déploiement de procédés, ce luxe de mobilier et d'exercices soient indispensables à la marche de l'enseignement dans les salles d'asile ; la méthode qu'on y suit se plie merveilleusement à toutes les localités ; l'asile pourrait être couvert d'un toit de chaume, n'offrir à l'enfance qu'un réduit indigent, sans pour cela compromettre son éducation; on modifierait les exercices, on les restreindrait, qu'ils comporteraient toujours la même utilité, s'ils ne s'écartaient pas de ces principes fondamentaux : mêler le plaisir à l'instruction, varier les exercices par les jeux, enseigner par masse pour éviter la fatigue de l'ennui, et n'admettre l'action individuelle de renseignement que pour surveiller son action générale et la fortifier par l'émulation. La méthode donnée, le local et le mobilier fournis, quelque modestes qu'ils* soient, suffiront à la maîtresse qui, se sentant des entrailles de mère et mue d'amour plus encore pour le bien qu'elle peut faire que pour les avantages pécuniaires qu'elle en recueillera, n'abordera cet asile, où elle réunira les innombrables enfants destinés à former sa famille d'adoption, que le cœur plein de tendresse, de patience et de charité, et ne s'as-

aeoira au milieu d'eux que* pour leur prodiguer, avec une parfaite égalité, ces soins attentifs, ces douces caresses qui seraient celles d'une mère, si peut-être elles n'étaient dis*tribuées avec plus de discernement et dépendantes de moins de caprices. Une sollicitude au-dessus de toutes les répugnances, un dévouement au-dessus de toutes les ingratitudes, une surveillance à laquelle rien n'échappe, une sagacité qui sait tout deviner, une manière de dire qui fait tout comprendre, l'art de soutenir l'attention par celui de piquer la curiosité, un calme inaltérable, fruit de l'égalité de l'humeur, dans le ton une bonté qui s'empreint de douceur, sur les lèvres un sourire qui rend le visage plus serein, un regard sérieux pour toute sévérité, voili les qualités si précieuses et pourtant si communes que doit réunir la directrice de l'asile : en faisant son portrait, j'ai pris mes traits partout, car j'ai peint la mère de fa* mille.

Vous le voyez, Messieurs, les communes manqueront plutôt d'asiles que d'institutrices pour les diriger : un peu de bonne volonté, quelques sacrifices, la ferme résolution de ne pas connaître le bien sans le tenter, suffiraient pour en doter toutes les localités d'une certaine importance, pour y suppléer môme par quelque institution analogue, dans celles où la pauvreté de chacun et l'irrémédiable indigence de la caisse municipale ne permettraient pas de prétendre à des asiles réguliers : la charité est ingénieuse à créer des ressources, et la bienfaisance n'a besoin que d'avoir foi en elle-même et de persévérer pour enfanter des miracles. Le budget d'une cité vous effraye par ses énormes allocations, et vous vous découragez, à la vue d'une salle d'asile aussi largement rétribuée qu'une école supérieure ; détournez les regards du luxe des édifices et du mobilier, et ne voyez que le bien dont il sont les instruments : je veux l'accomplir avec vous dans l'humble réduit que vous appuierez à l'école municipale. Donnez-moi seulement cet abri, placez-y quelques bancs, quelques tableaux qui le meublent, un poêle qui le chauffe , appelez une bonne veuve, une femme, une fille

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d'un certain âge, ou la pieuse sœur de charité ; adjoignez à l'une ou à l'autre, si le nombre des enfants l'exige, une pauvre villageoise qu'une constitution trop faible, une santé trop délicate semblent vouer au célibat, et qui sera si heureuse de trouver dans l'assistance qu'elle prêtera à la misère des autres le soulagement de la sienne; votre asile sera fondé, et il ne s'agira plus que de l'entretenir 1 . Il ne faudra pour cela que trois à quatre cents francs par an, cinq au plus, et les revenus de la commune, ceux du bureau de bienfaisance, une quête annuelle, une rétribution bornée aux enfants des familles les plus richeç, les secours quotidiens des ménagères si économes et si charitables de la campagne y pourvoiront à temps : la Providence n'envoie-t-elle pas, chaque jour la pâture aux petits des oiseaux, le soleil et la rosée au lis des champs ? Espérez même davantage de ces protectrices de votre asile, car elles le visiteront souvent, et leur prévoyante charité n'en sortira pas sans avoir apaisé la faim de l'enfant du pauvre, et remplacé ses haillons par quelque chaud vêtement.

Voilà, Messieurs, la salle d'asile, voil£ cette institution si éminemment utile et .chrétienne, cette famille vraiment commune, où l'enfance, préservée des dangers d'une mauvaise éducation et si heureusement ébauchée par la méthode maternelle, attendra que l'âge, amenant de lui-même le moment de la transition, la remette à l'école élémentaire et à la méthode mutuelle ou à la méthode simultanée, qui achèvera de la former. Vous avez à sa prospérité et à sa propagation l'intérêt que l'homme chargé de terminer une œuvre doit nécessairement porter à ses commencements : intérêt immense, car il s'agit de diminuer vos peines et d'augmenter les fruits qu'elles vous rendent, en conservant à vos leçons toute leur vertu. Quel parti avez-vous

1. Depuis plusieurs années des allocations sont portées au budget de l'État et des départements pour aider à rétablissement des salles d'asile : le gouvernement et l'administration départementale concourent, dans une proportion considérable, aux frais de création de toutes celles que les communes élèvent.

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jamais tiré de l'enfant mal élevé, ou qui est devenu indisciplinable en grandissant dans l'abandon? Hélas! aucun, vous le savez mieux que moi, qui vous interroge et qui ne devine que trop votre réponse. Qu'avez-vous fait même de celui qui naît à peine et qui ne connaît encore que ses jeux ? Qu'en avez-vous obtenu à côté de l'élève que l'âge a rendu attentif et qui n'aime que l'étude, une fois qu'il se sent sur les bancs de l'école ? Rien, n'est-ce pas ? Ici je devance encore votre réponse, car, plus d'une fois, j'ai été confident de vos plaintes et témoin de vos embarras. Est-il un d'entre vous qui n r ait reconnu que l'enfant de deux à six ans ne soit, dans la classe, un obstacle permanent à l'enseignement des plus âgés ? Incapable de fixer quelques minutes de suite son esprit sur quoi ce soit, de contenir ce besoin d'action qui le met sans cesse en mouvement, d'observer un ordre quelconque, si un jeu ne s'y mêle, cet enfant est pour ses voisins une cause perpétuelle de distrac* tion. Discipliné au milieu du bruit de l'asile, il résiste à la discipline au sein du silence de l'école, et l'œil du maître est obligé de l'y suivre constamment pour empêcher sa pétulante insoumission de la troubler. Aussi combien de fois ne vous ai-je pas entendus réclamer, au risque d'en voir diminuer vos émoluments, la religieuse observation de la prescription légale qui ferme l'école élémentaire aux enfants au-dessous de six ans? Qu'on leur ouvre un réduit à côté de vous, les redoutables exigences des parents ne vous contraindront plus à les recevoir, et il ne vous seront rendus qu'à mesure que, plies à la discipline plus facile de l'asile, ils passeront naturellement et sans peine sous la discipline plus sévère de la classe.

Vous désirez donc tous la création des asiles, dès lors votre mission n'est-elle pas d'aider à leur propagation ? Remplissez-la comme les gens de bonne volonté travaillent au bien dont ils ont rêvé l'accomplissement. D'abord, dégagez une question aussi haute des complications que vos intérêts particuliers pourraient y apporter; puis viendront les vœux exprimés avec réserve, l'action des conseils sur

les pères de famille, les projets suggérés aux hommes influents, les renseignements offerts à propos aux administrateurs de la commune : ces voies prudentes sont les plus sûres. Bien souvent les choses humaines les ont suivies pour arriver au succès. À peu il est donné d'opérer le bien directement, à tous il est possible de l'accomplir par les autres. C'était la manière de Franklin et presque son adresse : il stimulait la bienfaisance par l'amour-propre, et» satisfait de les avoir inspirés, il applaudissait aux services que de plus heureux que lui rendaient à l'humanité. Son habileté n'est pas de trop dans une si noble entreprise; appelez-la à votre secours et mettez-la en usage. Cet administrateur est plein de zèle pour les intérêts de la commune, mais, de toutes les améliorations qu'il lui est permis d'entreprendre, celles qui lui souriront le plus seront celles qui attacheront une gloire plus durable à son nom : saisissec ce faible qui l'honore, pariez-lui d'un asile, insinuez-lui de l'élever pour se créer des titres plus solides à l'amour dé ses concitoyens, et montrez-lui toute la postérité du pauvre bénissant dans les derniers descendants du bienfaiteur, le meilleur et le plus renommé de leurs aïeux. Get homme, simple par le cœur et par les habitudes, regorge de trésors : entouré de parents qu'il a comblés de ses dons et dont l'aisance atteste sa générosité, il se demande à quelle destination utile il lui sera permis d'appliquer un superflu, qui le menace, tous les jours, de nouveaux accroissements. Venez de même à son secours : il a doté votre école, parlezlui aussi d'un asile, remplissez-en vos entretiens, inscrivez devant lui son nom sur le front de cette création imaginaire et faites-lui entendre les chœurs de l'enfance le portant jusqu'au ciel dans les prières du soir et dans les chants du ftiatin : à la fin, cette suggestion accidentelle deviendra son idée fixe, il ne pourra plus se séparer d'une si douce préoccupation , sa délicieuse chimère prendra le chemin de la réalité, et la main que vous aurez si habilement conduite, vous la verrez, un jour, signer avec bonheur la fondation pieuse qui enrichira le présent et l'avenir de la

commune de toutes les misères qu'elle leur épargnera. C'est ainsi, Messieurs, que votre position vous fait apôtres des salles d'asile ; préparez-vous donc par l'étude à remplir une si sainte mission. Et qu'est-il besoin cependant de se recueillir dans les livres pour enseigner une foi qui ne rencontre plus d'incrédules, et qui n'a guère à lutter que contre la tiédeur égoïste de quelques indifférents ? Nul guide ne s'offrait pour montrer la route à ce vénérable Oberlin, qui fonda parmi nous la première salle d'asile, à cette vertueuse Louise Scheppler qui lui en inspira la pensée. "Une misère qu'elle avait vue, un élan du cœur qui lui en avait révélé le remède, sont le trait de génie qui assure à tous deux la glorieuse priorité de cette invention charitable. C'est l'exemple des vertus d'Oberlin et le spectacle des bienfaits qu'il répandait chaque jour, au milieu de la population dont il était devenu le père, qui donnait cette nouvelle conquête à sa bienfaisance. Louise avait quinze ans ; un patrimoine suffisant pour subvenir, sans travail, à tous ses besoins, lui permettait de songer à goûter dans une union prochaine les douceurs de la famille ; mais elle préféra les autres à elle-même, et, se détachant tout à coup de ce bien qu'elle pouvait posséder pour elle seule, elle alla trouver Oberlin, lui proposa de la prendre à son service et ne lui demanda, pour tous gages, que la faveur de s'associer à ses bonnes œuvres en l'aidant à les opérer. Touchée de voir tant de mères gémir de la douloureuse alternative de renoncer au travail des champs et de la fabrique ou à la garde de leurs enfants, elle offrit au digne pasteur de s'en charger elle-même, s'il voulait lui bâtir un abri pour les recevoir : les larmes aux yeux, il écouta ce que la charité inspirait à sa servante, il éleva le refuge et ouvrit, sous le patronage de cette femme excellente, un asile qui réunissait, encore plus d'un demi-siècle après, les petits enfants du fortuné Ban-de-la-Roche sous sa garde tutélaire. Longtemps le germe de la bienfaisance y resta enseveli avant d'éclore ; il fallut que, traversant les mers, il allât sous les ombrages de New-Lanark porter ses fruits à l'Angleterre ;

qu'un Français, le rendant à ta terre dans le sein de laquelle il était né, lui fit pousser dans ce sol privilégié des racines qui l'empêcheront désormais de périr, et que le ciel, qui nous avait accordé la gloire de créer les asiles, nous réservât encore celle de les propager. C'est par une servante obscure que nous vient la première, c'est par un homme de bien, qui portait dignement la célébrité d'un grand nom que nous est revenue la seconde ; ce nom, qui fut celui d'un ami de Rollin, de l'émule de d'Aguesseau, qui serait celui de l'éloquence même, si une modestie, blâmable dans son excès, n'avait négligé de transmettre à la postérité les plus beaux de ses titres â notre admiration, ce nom auquel s'était fixée, depuis un siècle, la gloire antique et pure des lettres, renouvela, de nos jours, son illustration dans la bienfaisance, en y rattachant plus intimement que jamais celle de la vertu ; et telle est l'hésitation qu'une célébrité pareille jette dans la mémoire, que, quand le nom de Cochin est prononcé devant nous, notre esprit incertain ne sait s'il doit se souvenir de l'orateur habile dans l'art de bien dire, ou du philanthrope consommé dans l'art de bien faire, et que, de crainte d'être infidèle, il rappelle en même temps l'ancêtre et le descendant.

Je laisserai tout ce que la science du droit, le barreau, la tribune et l'administration doivent à Jean -Denis-Marie Cochin, et quoique sa vie soit partout remplie par le talent et par la vertu, je ne puis vous en montrer ici qu'un côté, celui qui la confond avec l'existence même de l'enseignement primaire, dans lequel les salles d'asile comblèrent une lacune, qui compromettait son œuvre, en la laissant incomplète. Dès six ans, l'enfant du peuple appartenait à l'école, à treize son éducation était terminée : près de moitié du temps qu'il avait déjà vécu avait été perdu pour cette préparation à la vie sociale, ou plutôt, pendant ce temps, il avait contracté des habitudes et des défauts que les efforts d'un maître ne parvenait pas toujours à corriger, et il avait été à la charge de ses parents, qui l'avaient conservé près d'eux, ou à l'école, qui avait bien voulu le garder.

L'organisation de l'instruction élémentaire accusait donc une insuffisance; le problème était d'y pourvoir et de soustraire au délaissement ces premières années de l'enfance, qu'il livrait à des impressions dangereuses et exposait à de précoces misères. C'était un enseignement tout entier qu'il s'agissait de constituer, et, pour montrer que son établissement n'était point une utopie au-dessus de la réalisation, il fallait le créer aux lieux mêmes où l'étendue des dépenses et les limites restreintes des ressources devaient lui opposer de plus sérieuses difficultés, afin qu'il fût démontré, par l'exemple de la capitale, qu'il n'était point de localité si peu favorisée de la fortune qui fût interdite à sa propagation. Un semblable problème était bien fait pour occuper un esprit aussi élevé, un cœur aussi entreprenant que M. Cochin : il ne s'en effraya point et l'aborda résolument. Impatient d'en trouver la solution, il ne ménagea ni son temps ni sa peine, ni les voyages ni les sacrifices ; il alla sur les lieux observer l'organisation et la pratique des écoles de petits enfants, que l'Anglais Owen avait élevées à New- Lanark ; il réfléchit aux moyens de faire passer le détroit à cette institution, en la rendant, par d'heureux perfectionnements, applicable aux mœurs et aux habitudes de notre pays ; il mûrit longtemps son projet, et lorsqu'il se fut bien rendu compte de la place que l'asile doit tenir dans l'éducation populaire, et qu'il eut bien coordonné dans son esprit toutes les parties de ce système nouveau qu'il avait conçu, il soumit son plan à la ville de Paris et lui demanda, plein de confiance, de passer à son exécution. On applaudit à ce plan comme à la conception d'un homme de bien ; mais on lui opposa le doute obligeant qui accueille les rêves dorés d'un utopiste, dupe de ses propres illusions. Il s'attendait à cet accueil, aussi n'en fut-il pas découragé : il avait prévu toutes les objections, et, prêt à y répondre, il offrit, sans hésiter, toute sa fortune pour garant de sa parole et de l'exactitude de ses calculs. Il se mit donc sur-le-champ à l'œuvre avec quelques hommes qu'il avait animés de ses espérances et qui l'assistaient de leurs avances et de leurs

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conseils, et, en moins de trois mois, il éleva une maison d'éducation primaire au centre de l'un des quartiers les plus pauvres de Paris. Cet établissement est un modèle qui n'a pas encore été égalé, et qui renferme dans son enceinte les écoles de tous les dégrés par lesquels l'homme puisse passer, depuis le jour où il quitte son berceau jusqu'à celui où il cesse d'apprendre. Il y appela, il y recueillit près de mille élèves auxquels il donna, pendant deux ans, des maîtres qu'il entretint à ses frais, et lorsqu'une si longue épreuve eut dégagé sa parole en portant tous les résultats au delà de ses prévisions, il remit son œuvre à la capitale dont elle était un des plus beaux monuments, ne consentant à recevoir de toutes les sommes qu'il avait dépensées que celles que lui avait coûtées sa construction. La ville de Paris fût reconnaissante ; parmi les récompenses qu'elle pouvait lui offrir, elle lui accorda la plus digne d'elle et de lui, et elle imposa à cette grande école, à ce premier asile élevé sur le sol de notre patrie depuis celui d'Oberlin, le nom du généreux maire qui l'avait fondé.

Ce n'était pas assez d'avoir donné un tel exemple ; les distances le rendaient inaccessible à l'imitation : il restait donc une autre tâche à remplir, c'était de le décrire pour apprendre à l'imiter. M. Cochin reprit encore la plume, il développa tous les détails de son plan, le modifia pour l'appliquer à toutes les hypothèses, nota les procédés, formula les conseils et publia, sous le titre modeste de Manuel des Fondateurs et des Directeurs des Salles d'asile, un ouvrage où la clarté de l'exposition, la noblesse des sentiments, un style plein de douceur et d'onction, font un égal honneur au philanthrope et à l'écrivain. Ce livre, pensé par le coeur et écrit par la raison, suffirait à la gloire d'un autre, et il est devenu, non le code, mais l'évangile de tous ceux qui croient que les bienfaits répandus sur les premières années de l'homme s'étendent à toute sa vie, et que le mielleur guide à suivre dans la voie des bonnes œuvres, c'est l'exemple de ceux qui les ont pratiquées.

Le livre, l'édifice et l'homme ont accompli leur destinée:

partout, jusque dans les hameaux, des asiles s'élèvent, suscités par celui qui décora le premier la capitale; partout les conseils du fondateur, religieusement étudiés, obtiennent l'autorité de la loi, et l'écrivain qui les a tracés a vu, dans la reconnaissance des hommes, dans les honneurs publics accordés à ses travaux, son nom uni à celui de l'humble servante sur les pas de laquelle il avait si glorieusement marché.

Concours providentiel! touchante leçon! A quatre années d'intervalle, l'Académie française décernait le prix des bonnes actions et celui dès bons livres à cette simple villageoise, qui avait trouvé dans son cœur la pensée des asiles *, au magistrat illustre qui avait fait sortir de cette pensée une institution 2 , et le plus bienfaisant des hommes les appelait, de conditions si opposées, pour les réunir dans ces récompenses que sa munificence inépuisable offre de la même main au talent et à la vertu. Témoins des bienfaits dont ils ont rempli leur vie, héritiers des exemples d'un dévouement qui nous guide encore dans le peu que nous pouvons entreprendre, pour ne pas rester ingrats , associons-nous au moins, autant qu'il nous est permis de le faire, à cette patriotique reconnaissance ; appendons aux murs de nos asiles l'image de Louise Scheppler et celle de Denis Cochin, et que tous les jours l'enfaïice les salue de ses bénédictions!

i. Mademoiselle Scheppler ni été couronnée en 1820. 2. Le livre de M. Cochin l'a été en 1833.

Des classes d'adultes. — M. de Gérando.

Enfin, étant sorti sur la onzième heure, il en trouva d'autres qni étaient là sans rien faire, auxquels il dit... :

Allez-vous-en aussi, tous autres, à ma vigne. {Évangile, S. Matthieu, ch. 20, ▼. 6 et 7.)

Vous aurez en eux des auditeurs plus mûrs et plus raisonnables; vous en profiterez pour leur adresser de bons conseils.

(M. de Gérando, Cours normal, 15« entretien.)

. Messieurs,

Il en est du champ de l'instruction et de la morale comme de celui de l'Évangile, dont il est si voisin ; tous ceux qui doivent y travailler n'y viennent pas à l'heure prescrite par le père de famille ; mais vous, qui vous y êtes rendus à la première du jour, faites comme lui , soyez indulgents, et acceptez à la onzième ceux qui vous demandent d'y cueillir avec vous les fruits que vos travaux y font mûrir. Ils laisseront passer d'abord les petits enfants qui réclament vos premiers soins, et ont des droits privilégiés à votre tendresse et à votre dévouement; mais, une fois la classe de l'enfance fermée avec le jour, le soir arrivé, ouvrez celle qui rassemblera les adultes dans votre école pour y recevoir vos leçons. Ici je ne puis que vous indiquer des règles générales ; car ces sortes de classes sont loin d'exister dans toutes les corn-

munes, et plus loin encore de se ressembler dans celles qui en sont pourvues ; elles doivent être en rapport avec les besoins du pays et se modifier pour se prêter, sinon aux préjugés, au moins aux mœurs, aux usages , aux intérêts des localités. Tantôt elles offrent aux jeunes gens, dont l'éducation est restée incomplète ou a été négligée, une instruction qui répare les omissions du passé ; tantôt , au contraire, à ceux qui n'ont qu'à conserver et à étendre le savoir qu'ils ont recueilli de longues années consacrées à l'étude, elles promettent des leçons qui l'augmenteront en le fortifiant. Pourtant elles les prépareront par quelque chose de plus positif à son application professionnelle. La langue , en Renseignant, se traduira dans les formules du commerce ou des affaires, l'arithmétique et la géométrie s'uniront presque immédiatement à la pratique de l'artisan et de l'homme de peine. Donnez alors à votre enseignement, en consultant les habitudes du pays et les industries qui y sont les plus répandues , cette habile direction qui en garantira le succès, en faisant sentir son utilité.

Il n'y a qu'une chose, en effet, qui puisse déterminer le garçon de charrue et le compagnon, fatigués des durs labeurs qui pèsent sur leurs bras, et qui leur demandent toutes les heures de la journée, à suivre vos leçons pendant celles de la soirée , c'est qu'ils se sentent humiliés d'une ignorance qui diminue leurs profits, et qu'en venant s'asseoir autour de vous , ils sont sûrs de remporter de vos écoles un savoir qui les relèvera à leurs propres yeux, et fera rendre à leur métier ce que des bras inintelligents ne pouvaient en obtenir.

L 'utilité sera donc ici le but et l'appâ t : qu'en vos mains elle devienne aussi un piège honnête, où le cœur se laissera prendre à la suite de l'intérêt. Ces jeunes gens que vous avez sous la main, ne font entrer dans leurs calculs la science qu'ils viennent chercher près de vous que comme un lucre de leur profession ; ne les laissez pas sortir qu'ils n'aient joint à ces leçons dont ils attendent un profit matériel, ces préceptes de la morale qui leur serviront encore t/

davantage * ; mais n'abusez pas de la surprise, et, sans recommencer, avec une jeunesse façonnée à 1 étude des principes par renseignement moral et religieux, une tâche déjà accomplie, allez droit avec elle à l'application, et, en même temps que vous apprenez à l'élève, qui est un homme, à gagner sa vie, apprenez-lui à la régler. Ce n'est pas assez de lui enseigner la voie qui mène à la fortune, il faut encore lui enseigner à s'y conduire. On ne trouvera pas que 1 école soit trop longue, ai vous y consacrez quelques minutes à traiter de ces questions de morale, qui touchent celui qui écoutes par tous les points du milieu dans lequel il vît : dans un hameau où une sordide économie pousse le travail aux envahissements cupides, aux gains déshonnétes, vous serez écoutés, n'en doutez pas, si, choisissant avec discernement le livre où vous puiserez vos lectures, vous prêchez la probité qui respecte le bien d'aulrui, la charité qui donne le sien. Vous le serez même, si vous prêchez aussi la concorde au sein d'une population travaillée par les divisions ; la tempérance à des auditeurs qu'attendent bientôt les excès; la douceur des procédés à ces caractères irritables qui n'ont connu d'exemple que celui de la violence. Agrandissez alors votre mission et élevez -vous jusqu'à ces devoirs qui lient le citoyen envers le pays, qui lui commandent de l'aimer, qui lui font, dans toutes les positions, une étroite obligation de le servir. Vous avez a former des hommes, pourquoi hésiteriez-vous à leur apprendre ce que personne ne leur enseignera plus, si vous ne vous en chargez vous-mêmes? Ce ne sera pas de vaines hypothèses, d'intérêts éloignés que vous les entretiendrez; ne vivent-ils pas sous les lois d'un État qui les protège, et qu'ils doivent défendre à leur tour? N'ont-ils pas sous les yeuxla commune qui est la douce et saisissante image de la patrie ? le pauvre, dont le chaume est voisin du leur, que la religion a fait leur frère, que la loi a fait leur concitoyen ? Eh bien, dites-leur que l'élan

1. Le jeune homme qu'on a mis sur la voie ne s'en écartera point, pas même dans la vieillesse. (Proverbes, ch. 22, v. 6.)

de l'âme qui les porte vers ce frère qui souffre, vers ce concitoyen qui invoque leur appui; que cette généreuse abnégation qui subordonne les intérêts de l'homme aux intérêts plus grands de la commune, et sacrifie à la tranquillité de tous ces haines ardentes, cet amour des récriminations qui troubleraient la paix dont elle jouit, rendent au pays des services que l'estime publique saura récompenser, et qui n'ont même besoin que du témoignage d'une conscience honnête pour l'être dignement. Croyez -moi , Messieurs, les semences que vous répandre» dans cette dernière culture des cœurs et des esprits ne tomberont pas dass un sol stérile, et le temps saura bien eu faire sortir des fruits. Le chapitre de limitation, la parabole de l'Évangile, le conte de Schmidt, le page de Franklin ou de Fénelon, que vous aurez lus, auront touché plus d'un cœur, et Dieu vous tiendra compte un jour d'un vice que vous aurez empêché de naître, d'une vertu que vous aurez suscitée.

Tel est, Messieurs, le caractère, des écoles d'adultes ; mais il est plus facile de le tracer que de déterminer les limites de leur enseignement. Ici, et c'est le cas ordinaire, ne s'adressant qu'à des élèves qui sollicitent, dans leur jeunesse, une instruction refusée à leur enfance, cet enseignement ne s'occupera que des éléments : il attendra le pauvre serviteur, l'apprenti, le compagnon, à leur retour des champs ou de l'atelier, et, pendant ces instants que la charrue ou le métier leur laisse pour se refaire de leurs fatigues, il leur apprend ce qu'il leur faut de lecture, d'écriture et de calcul pour lire le manuel de leur profession, régler un compte et rédiger un marché; là, mais plus rarement, le fils du cultivateur, celui de l'artisan, destinés à conduire aprè& eux les mêmes entreprises, veulent poursuivre leurs études et recherchent plus de savoir pour répondre à plus de besoins : étendez alors votre enseignement habituel jusqu'au point où vous rencontrez les bornes que la loi lui assigne. Parcourez le programme prescrit par le législateur, et enseignez, en l'observant, la grammaire, l'arithmétique, l'arpentage, l'agriculture, l'histoire natu-

relie, le dessin linéaire et même la musique vocale. Elle n'est, pour la plupart, qu'un art d'agrément, elle est cependant, pour les classes populaires, un précieux élément de culture : je ne vous répéterai pas qu'elle agit sur les mœurs pour les adoucir; mais je vous dirai qu'elle occupe utilement de dangereux loisirs, qu'elle ménage au pauvre des distractions délicates, et qu'elle prête aux écoles d'adultes un charme qui y attire la foule et qui est, dans les grands centres de population, une des causes premières de leur prospérité . Les maîtres de l'art , en entendant de ces écoles tput entières exécuter avec un ensemble, une précision, une intelligence qu'un chœur formé d'artistes consommés leur aurait enviés, leurs savantes compositions, n'ont pu retenir le cri de leur admiration, et, sous l'empire de l'émotion que leur avait fait éprouver une exécution si parfaite, ils déclaraient que, pour arriver à leur âme, la voix humaine n'avait jamais emprunté d'accents plus nobles et plus tendres, plus graves et plus touchants.

S'il est difficile de fixer les matières qui feront partie de l'enseignement des classes d'adultes, il l'est plus encore d'en régler la tenue. C'est ici que les prescriptions absolues sont impossibles, et que la nécessité de se conformer aux usages du pays et de se plier aux exigences des professions dominantes fait une loi de soumettre presque chacune de ces écoles à un régime particulier. Quelle que soit la diversité des situations particulières, il est cependant un certain nombre de règles qu'on peut établir dans toutes les écoles d'adultes et dont on ne doit jamais se départir. La première, c'est que les sexes y seront séparés avec plus de soin encore que dans les écoles d'enfants : leur réunion dans un même local comporterait des dangers tels que le maître le plus sévère et le plus vigilant ne pourrait répondre d'en préserver une semaine les élèves. Si donc la commune possède une école élémentaire de jeunes garçons et une école élémentaire de jeunes filles , l'instituteur et l'institutrice qui en sont chargés ne pourront, s'ils y adjoignent des classes d'adultes, respectivement y recevoir que

les élèves du sexe auquel l'école principale est affectée. Si la commune, au contraire, ne possède qu'un instituteur il n'admettra dans sa classe d'adultes que des garçons ou bien, s'il veut aussi y admettre les jeunes filles, il ne recevra qu'un sexe après l'autre, c'est-à-dire à des jours différents et en alternant toute la semaine. Autrement les mœurs en souffriraient, l'instruction ne serait plus le mo bile unique de ces réunions, des pensées étrangères à l'enseignement troubleraient le cœur des élèves pendant la leçon du maître, l'école deviendrait un lieu de rencontre, et des inclinations à peine permises ailleurs, peut-être même le libertinage, profaneraient par leurs calculs un asile qui doit être aussi pur que le sanctuaire du temple, puisqu'on ne doit rien y faire, rien n'y dire que d'honnête, et que, à quel- S que âge que ce soit, on n'y entre que pour en sortir meilleur.

Je vais plus loin encore, et je regarde comme une loi que la prudence impose au maître, qui n'a pas encore choisi de compagne, de ne point ouvrir sa classe aux jeunes filles adultes : ne serait-ce pas le comble de la témérité d'aller au-devant des périls et d'en exposer d'autres à les courir avec lui? Le mariage le plus chaste, le plus désiré par deux familles impatientes de resserrer les liens d'une vieille amitié par une union qui aurait pour elle les convenances autant que la sympathie, serait une faute, je dirais presque une tache dans la vie d'un instituteur, s'il avait abusé des facilités de l'école pour faire naître l'amour dans le cœur de son élève, s'il avait spéculé sur son titre pour favoriser son établissement.

Cependant les habitudes du pays , les règlements de l'autorité permettent-ils aux deux sexes de fréquenter vos classes d'adultes? prenez au moins toutes les précautions qui seront en votre pouvoir pour en éloigner les dangers : n'ouvrez votre école que lorsqu'une cloison, placée dans le milieu de la salle, interceptera toute espèce de communication d'un côté à l'autre-, faites en sorte, aussi, que chacun des deux sexes y arrive successivement, et mettez entre leur entrée et leur sortie assez d'intervalle pour que toutes

rencontres, même les mieux ménagées, deviennent impossibles.

Pour cela, si vous tenez votre classe dans la soirée, ne la prolongez pas trop avant dans la nuit, afin que les élèves, en la quittant, soient moins tentés de s'écarter de leur chemin, quand ils regagnent le logis de leurs parents; veillez aussi à ce que ces heures d'un travail utile ne soient pas suivies d'heures données à la dissipation et à la débauche. Vous ne procéderez pas à une enquête dans |a commune avant d'admettre un élève dans votre école; vous ne lui en fermerez pas ignominieusement la porte lorsqu'il viendra chercher vos leçons; mais si sa conduite est notoirement mauvaise, si sa présence dans votre classe peut être pour d'autres une occasion de chute et vous compromettre dans l'opinion des honnêtes gens, vous trouverez facilement quelque moyen, un tempérament habile pour faire comprendre à ce jeune homme que vous devez renoncer à le compter au nombre de vos élèves.

Les mœurs vous conseilleront aussi une autre précaution; c'est de ne pas recevoir d'enfants parmi les adultes : les habitudes des uns ne sont pas celles des autres, une égale réserve ne leur est pas imposée; le langage prend de la liberté à mesure que l'homme prend des années, et l'innocence résiste difficilement à ce contact des âges différents, où le respect de l'enfance n'arrête pas toujours à temps d'indiscrètes révélations.

D'ailleurs, il y a dans l'enfance une certaine légèreté de caractère, une certaine tendance à la dissipation qui ne sympathisent guère avec l'attitude sérieuse et réfléchie de l'adulte. Souvent aussi, chez le premier, l'intelligence est plus ouverte, la compréhension plus rapide, tandis que chez le second l'esprit a plus de lenteur et ne conçoit qu'après de longs efforts : ne les réunissez donc pas, sous peine de jeter une cause permanente de distraction et de désordre au milieu d'hommes qui ne demandent que le calme pour travailler avec application, et de voir votre classe en proie à des tiraillements qu'amène l'inégalité des progrès et

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à un découragement qui naîtrait du sentiment d une infériorité humiliante.

Les longues soirées de l'hiver, celles des jours qui séparent dans les campagnes les travaux périodiques de la culture , sont les époques nécessairement consacrées aux classes d'adultes; les loisirs du cultivateur, du vigneron et de l'artisan deviennent un profit pour elles, elles s'en emparent afin de féconder le travail par l'intelligence : c'est ainsi que 1 homme laborieux quitte la pioche ou la charrue pour l'étude, et que, sans augmenter ses fatigues, il trouve gon repos en changeant d'occupation.

Votre tâche principale, dans votre classe d'adultes, ne sera pas de maintenir la discipline : elle s'y maintiendra d'elle-même et par le seul ascendant de l'âge et de la raison. Souvent l'enfant ne fréquente l'école qu'en cédant à la contrainte; rien, au contraire, n oblige l'adulte à la suivre : il la recherche de son propre mouvement et ne subit, en venant s'y asseoir, d'autre loi que celle de sa volonté. Vous n'aurez pas besoin, pour réprimer ses écarts ou exciter son émulation, d'encourager par des récompenses ou d'intimider par des châtiments : à l'homme, qui sait le prix de la science et qui veut la recueillir, il semble qu'il suffise de parler le langage calme et simple de la raison, pour s'en faire obéir.

La raison, qui est donc ici le plus énergique des moyens de discipline, est aussi le meilleur des procédés d'enseignement : il est le seul capable de réussir avec l'homme qui, par habitude, ne fait rien ou n'admet rien qu'il ne s'en rende compte. La routine peut avoir quelque empire sur des intelligences jeunes et impressionnables, et déposer dans la mémoire de l'enfant des enseignements qui s y graveront peut-être aussi profondément que ceux d'une déduction méthodique; il en est autrement de l'homme fait, dont la mémoire, moins cultivée, se montre déjà rebelle, et qui contracte aussi difficilement des habitudes nouvelles qu'il quitte les anciennes. A l'âge où la raison domine, on n'apprend rien, on ne le conserve que par elle, et quand

l'intelligence a acquis toute sa force, le pli de la routine ne vient qu'après celui du raisonnement, qui l'efface, mais qui l'a préparé.

Ainsi, Messieurs, vos procédés, vos modes d'enseignement seront les mêmes pour vos classes d'adultes que pour vos classes d'enfants : vous n'y apporterez d'autres changements que ceux que commanderaient le nombre des élèves et la brièveté des cours; vous adopterez l'enseignement simultané ou vous donnerez la préférence au mode mutuel, suivant que le chiffre des jeunes gens qui suivront vos leçons sera plus ou moins élevé, que vous aurez plus ou moins de temps pour former des moniteurs, ou qu'ils en passeront plus ou moins dans votre école.

L'exposé clair, précis, souvent répété des principes, présenté même sous une forme vulgaire, afin de les mettre à la portée des intelligences les plus communes, les exemples pris dans un ordre de choses familier pour rendre la théorie plus accessible en la mêlant, pour ainsi dire, à la pratique : tel est le plus sûr, tel est plutôt l'unique procédé d'enseignement dans les classes d'adultes. Reproduisez sans cesse les règles que vous posez, multipliez de même les exercices en variant les espèces, voilà le secret de cet enseignement; c'estlui qui met la raison du maître en contact avec le bon sens de l'élève, en les rapprochant par la simplicité du langage; c'est lui qui a tiré tant d'avantages de leur union intime et qui a fait sortir de ces classes, ouvertes à côté de celles de l'enfance, tant d'hommes supérieurs que l'enseignement trop hâtif de celles-ci aurait fait éclore avec plus de peine et formés avec moins de succès.

Cet enseignement est donc pour vous celui de la patience et du dévouement; mais n'est-ce pas pour cela qu'il est au plus haut degré celui de la bienfaisance et de la charité? D'un ignorant compagnon vous faites un intelligent chef d'atelier; d'un grossier garçon de charrue, un cultivateur éclairé. Vous leur apprenez à gagner moins rudement le pain de leur famille, et vous leur montrez, en leur ouvrant les (résors inconnus de l'aisance, à se mettre par un tra-

vail intelligent à l'abri du besoin. Dites-moi si jamais l'homme opulent, qui répand ses aumônes dans toutes les mains qui se tendent vers lui pour l'implorer, exerça une plus noble et plus utile bienfaisance. Vous vous sacrifiez au bonheur des autres, vous ne reculez devant les fatigues ni les dégoûts pour instruire le pauvre et l'affranchir de cette dépendance universelle qui est le partage de l'ignorant ; enfin, vous rétablissez dans son cœur l'empire de la morale et de la religion, qui le prémunissent contre les dangereuses amorces du plaisir, qui le mettent en garde contre les 'sollicitations plus dangereuses encore des appétits et des passions ; et tout cela, vous le faites avec cette tendresse que le père n'a pas toujours pour ses enfants, avec ce désintéressement discret, cette persévérance opiniâtre, qui puisent leur principe et leur force aux sources de l'Evangile. Allez, je vous le dis, personne ne pratique plus que vous la charité ; le champ que la Providence lui a ouvert ici-bas n'a d'autres bornes que les misères, et vous le remplissez de vos bonnes œuvres.

Aussi, Messieurs, comment les écoles d'adultes ne porteraient-elles pas de pareils fruits ? Elles ont, parmi nous, été créées par un homme qui ne fut pas moins célèbre, dans notre siècle, par ses vertus que par ses talents, qui écrivit de la philosophie, mais qui la pratiqua, et qui attacha à son nom la double illustration des lettres et de la bienfaisance. Il n'est peut-être pas un écrivain de notre temps auquel toutes les sciences, qui s'occupent de l'homme pour développer son intelligence et soulager ses besoins, doivent autant qu'à M. de Gérando. Il était jeune au moment où la France, à peine remise des convulsions de la terreur et menacée de nouveau dans son indépendance , faisait un appel au patriotisme de tous ses enfants : il y répondit et il accourut lui offrir son bras et sa vie, croyant que la Providence ne lui réservait pas un autre dévouement. Mais un jour, au milieu du bruit des camps, le programme d'un concours académique tombe entre ses mains, comme à Descartes , trois siècles auparavant, le défi d'un savant : il

l'étudié comme avait fait le père de la philosophie moderne, et des méditations solitaires du jeune soldat on vit sortir un ouvrage qui Tut une des époques de cette philosophie et qui en signala le réveil. L'auteur d'un livre si remarquable, celui dont la plume habile traça ensuite l'histoire des systèmes philosophiques n'avait plus sa place dans l'armée ; les hauts emplois s'en emparèrent, et, bientôt, il alla s'asseoir dans le Conseil d'État au milieu de ces gloires que l'Empire légua à la Restauration»

Je ne vous dirai rien des vicissitudes de sa vie politique et du talent dont il donna tant de preuves sur une scène où nos regards ne pourraient le suivre; il y fit tout ce qu'on devait attendre de la loyauté unie à l'amour du pays* de la fermeté jointe à la modération. Son passage y est marqué par la science du droit administratif, dont il posa les bases et arrêta les principes dans un livre qui n'avait pas besoin de venir le premier pour sauver son nom de l'oubli. C'est surtout dans le chatnpde cette philosophie, que j'appellerai pratique, parce qu'elle a principalement pour objet d'offrir à l'homme des règles de conduite fondées sur la morale, qu'il déploya toutes les ressources d'une haute raison, d'un talent plein de netteté et d'une activité infatigable. A une époque où, négligé pendant les longs troubles d'une révolution, ce champ demandait qu'un bras vigoureux y ramenât la culture, il y a tracé un sillon trop profond pour que le temps l'efface jamais.

C'est lui qui a enseigné à l'homme à travailler sur luimême pour perfectionner ses facultés, à féconder les inspirations du cœur, en faisant de la charité cette science des âmes généreuses dont le discernement double les bienfaits. Il la voit de haut quand il l enseigne, mais il sait descendre avec elle quand il nous fait entrer, sur ses pas, dans les détails de la pratique, et le philosophe qui est devenu l'historien de la philosophie, qui a pénétré si avant dans la nature humaine, pour en développer les nobles instincts et en rectifier les pentes dangereuses, a écrit ce livre de la Bienfaisance publique et ce manuel du Visiteur du pauvre,

qui sont devenus l'Évangile de ceux qui aspirent à accomplir le bien en réalisant de grandes vues, ou qui se contentent de le faire en mettant seulement la main au soulagement des individus.

Mais ce qui assure à sa mémoire la reconnaissance de tous les amis de l'éducation populaire, ce sont les services qu'il lui a rendus. Il fat lame de cette réunion d'hommes dévoués qui, sentant qu'on ne peut régénérer une classe quelconque de la société qu'en augmentant ses lumières et en épurant sa moralité, firent de l'enseignement élémentaire, de son organisation et de ses progrès la préoccupation de toute leur vie. Il s'associa à tous leurs efforts, lorsqu'il s'agit de rechercher les meilleures mélhodes d'enseignement et d'aider à leur propagation, et il eut sa part dans ce trésor d'expériences et de résultats que le législateur trouva, à point nommé, pour s'éclairer, le jour où il voulut promulguer cette loi, qui fut donnée, comme une charte, à l'instruction primaire.

Il fut avec ces hommes de bien le fondateur des classes d'adultes en France : c'est à lui autant qu'à personne qu'elles doivent l'organisation admirable, qui leur permet de comprendre dans leur enseignement tout ce qui peut contribuer à répandre dans les classes ouvrières le bienêtre et l a^ mora lité. Il ne borna pas là son concours, et l'homme ^ui, au sortir de tant de révolutions, avait plutôt créé que restauré, dans noire pays, l'instruction du pauvre, voulut, après en avoir dressé le programme, former lui-même les maîtres qui étaient appelés à le remplir. Promoteur de la première école normale primaire qui ait été établie en France, il fut chargé de sa direction morale, et, pendant plusieurs années, on vit, toutes les semaines, le philosophe, l'écrivain célèbre, l'homme promis à la Pairie, le membre de l'Institut, descendre du siège élevé qu'il avait occupé au sein des dignitaires de l'Etat, s'asseoir parmi cette pépinière \le jeunes instituteurs que l'autorité avait réunis autour de lui, et leur faire, sur leur noble et difficile profession, ce Cours normal où les facultés de

l'enfant sont étudiées avec tant d'exactitude, où les procédés de l'enseignement sont exposés avec tant de clarté, où les résultats de la pratique prêtent tant de force aux données de la théorie, où le cœur et la raison enfin, employant un langage à la fois si élégant et si simple, si grave et si onctueux, s'entendent si bien pour ramener tout, dans l'éducation de la jeunesse, à la morale qui en est le commencement et qui doit encore en être la fin. Ces leçons ne sont point perdues pour l'enseignement; elles ont été réunies dans un volume, l'un des derniers que publia l'illustre maître avant de mourir. Il est le guide le plus sûr que vous puissiez suivre, si vous voulez dignement accomplir votre tâche. C'est le chef-d'œuvre de l'écrivain, dont chaque livre fut une bonne action, et qui, réclamé par tant de carrières comme une de leurs illustrations, est avant tout une des gloires de l'enseignement élémentaire.

Sœur Madeleine. — Desouvroirs ou écoles de couture.

Elle a cherché la laine et le lin, et elle a travaillé avec des mains sages et ingénieuses.

(Proverbes, ch. 31. v. 13.)

La plus utile et honorable science et occupation à une mère de famille, c'est la science du mesnage, c'est la maîtresse qualité.. .; je requiers au-dessus de toute aultre vertu, la vertu œconomique.

(Montaigne, Essais, liv. ni, ch. 29.)

La vie intérieure est la véritable destination des femmes.

(Mirabeau, Discours sur l'éducation publique).

Messieurs,

Dans une ville de notre province vivait encore, il y a peu d'années, un modèle accompli de piété et de dévouement : c'était une femme, à qui la charité avait donné le courage, dont l'expérience composait toute l'habileté, et en qui le bon sens, si les lumières avaient manqué, aurait pu tenir lieu d'instruction. Jeune fille, elle s'était vouée, dans le sein d'une congrégation religieuse, au soulagement de toutes les misères. La Providence avait fait trois parts de sa vie : la première avait commencé par les épreuves du martyre, mais la chrétienne avait retrempé sa foi dans la persécution, et elle s'était inébranlablement attachée au culte qu'elle avait confessé au péril de ses jours ; elle avait employé la seconde à rétablir les institutions charitables que

la réforme politique avait emportées avec les abus, et la troisième à répandre dans les hôpitaux qu'elle avait relevés dans les écoles qu'elle avait rouvertes, les bienfaits dont elle était la dispensatrice. Sœur Madeleine i a passé quatre-vingt-six ans sur la terre, les bonnes œuvres en ont rempli au moins soixante-dix. Depuis plus de trente, elle administrait à Toul une maison qui nourrit les pauvres de ses aumônes, donne l'instruction à toutes les jeunes tilles de familles indigentes, et recueille dans une salle d asile ceux des enfants de ces familles que l'école élémenaire n a pu encore recevoir. Elle y tenait de son titre l'autorite d une supérieure ; de la confiance de ses compagnes celle d une amie ; de la vénération de tous et de la reconnaissance du pauvre celle d'une mère. Sa fête était celle de la maison : ce jour, l'aumône était double, les échos de la chapelle répétaient les actions de grâces, et les écoles, ornées de feuillages, voyaient accourir sur leurs bancs de jeunes filles parées de blanc, les mains chargées de fleurs, et respirant la joie dans tous leurs traits. La bonne sœur venait s asseoir au milieu de cette famille qui croissait sous son aile ; une bouche prononçait un compliment,' toutes les autres y répondaient par un cantique où le nom profane de a bienfaitrice se mêlait à celui du Dieu qu'elle servait si men et de la Vierge dont elle rappelait l'assistance; puis toutes les jeunes filles passaient devant la supérieure, et chacune recevait un baiser en échange de son bouquet : il était doux et serein pour les plus petites, mais j'ai vu plus dune fois une larme tomber, en raccompagnant sur le Iront des plus grandes. Et, si on demandait à sœur Madelaine la cause de cette émotion, elle répondait : « Pour beaucoup ce baiser est un adieu ; à mon âgé, n'esl-il pas permis de craindre que ce ne soit le dernier ? Mais, hélas f c est l avenir de ces enfants qui m'occupe ; je M'en inquiète

J\^l rie ," Annt i ^ mbard > s»"'' Madeleine de la congrégation de fon oleu ' ^ * Sampieny ' àéoédé ° à Toul > prieure dfla Mai!

autant que cette séparation m'afflige. Nous les avons élevées, leurs parents vont détruire notre ouvrage ; il y a entre l'école et le ménage un vide de quelques années; elles perdent le reste de la vie quand on-ne les remplit pas par des leçons nouvelles, par l'apprentissage des travaux de la maison. De treize ou quatorze ans à dix-sept ou dixhuit, la jeune fille n'est plus une enfant, et Ton ne saurait dire qu'elle soit une personne ; elle n'apprend plus, et ne pratique pas encore ; la famille , qui, jusqu'alors n'avait point pour elle d'attributions déterminées, ne sait pas la préparer par l'enseignement â celles quelle lui ménage et qu'elle doit un jour lui assigner. Bientôt l'oubli envahit la mémoire, l'ignorance reconquiert sur l'instruction ce que celle-ci lui avait enlevé, l'oisiveté dissipe le temps, et une paresse insouciante est la seule disposition prononcée avec laquelle On aborde la partie active de la vie. Enfin la famille livre au mariage une ménagère sans expérience, et aux maîtres une domestique dont le service doit faire l'éducation. »

Ces regrets avaient .un sens très-vrai , et révèlent un mal très-profond ; je ne connais rien de plus dangereux, en effet,., qu'un savoir qui s'expose à se perdre, en attendant dans Tinaction le moment de la pratique, qu'une situation sérieuse, que l'éducation vous laisse aborder sans préparation. Aussi, si l'observation avait signalé le mal à sœur Madeleine, la réflexion lui en avait indiqué le remède : c'était une œuvre nouvelle qu'elle entreprenait avec confiance et avec circonspection, et elle allait fonder un ouvroir, cette école d'adultes où les jeunes filles se forment à la tenue du ménage par l'élude des travaux qui la constituent, quand Dieu, qui ne touche jamais de sa main les ouvriers de sa vigne sans les trouver à l'ouvrage, appela à lui sa servante fidèle et laissa aux mains qu'-elle avait associées à sa charitable entreprise, le soin de la conduire à sa fin.

Le mal n'est pas d'une localité, mais de toutes, et l'institution qui doit y remédier, peut s'établir partout avec

la certitude d'y répondre à des besoins et d'y eombler une lacune. C'est elle qui remplira le cours de cette instruction. Je viens plutôt vous en entretenir que vous enseigner, et, pour vous parler de vos devoirs, je m'attache aujourd'hui aux suites de votre enseignement de préférence à son objet : d'ailleurs, si des écoles de couture ne sont pas une portion essentielle de l'instruction primaire, elles en sont au moins un accessoire prochain ; c'en est assez pour qu'elles ne vous restent pas entièrement étrangères, et pour que le temps que nous leur donnerons reçoive de nos réflexions un emploi profitable. Il n'y a personne d'entre vous qui ne désire que ses efforts portent leurs fruits et que des premiers soins qu'il a prodigués a l'enfant, sorte, par une seconde culture, une fille utile à sa famille, une mère intelligente et économe, une servante en état de seconder ses maîtres, une femme capable de surveiller, dans toutes les situations de la vie, le travail de ses aides, ou de pourvoir par le sien à sa subsistance et à celle de sa famille.

Les professions que l'homme peut embrasser, même au sein des campagnes, sont innombrables ; elles exigent toutes un apprentissage, dont la nature et la durée résistent presque toujours, si ce n'est dans la généralité des principes, à l'enseignement nécessairement uniforme d'une école : les professions de la femme, au contraire, aux champs ainsi qu'à la ville, se bornent à un petit nombre, et leurs travaux rentrent ordinairement dans ceux qui l'attendent partout dans sa maison. Ensuite, à côté de cette profession accidentelle, qui met quelquefois les femmes en rapport avec la société, toutes en ont une qui leur est commune et qui les retient dans leur intérieur, puisqu'elles doivent toutes aider leurs parents dans la tenue de leur ménage, que la plupart deviendront elles-mêmes des maîtresses de maison, et que beaucoup seront obligées de servir des maîtres pour vivre. Dès lors, quel que soit leur lot, elles auront toutes à s'occuper des mêmes travaux ou à diriger les serviteurs qui s'en occuperont pour elles ; car je ne sache pas de femme qui puisse rester chez elle tout à fait étrangère à l'approvi-

sionnement de la maison, à la préparation des aliments, à la culture du jardin, à la fabrication du linge et à son entretien? C'est là une science tout entière, et l'enseigner aux jeunes filles ne serait-ce pas leur apprendre ce qu'elles ont le plus besoin de savoir ? Ne croyez pas qu'ici la mère de famille remplace le maître, et que ses exemples, auprès de ses enfants tiennent lieu de leçons ? L'expérience et la réalité vous tireront bientôt de vos erreurs. Jetez les yeux autour de vous, observez attentivement et jugez de bonne foi : ne gémissez-vous pas du désordre, de l'incurie, dirai-je de la saleté, qui régnent dans tant de ménages de la campagne ? Cet extérieur négligé de la mère de famille, ces vêtements disposés sans goût dont la jeune fille essaye de se parer, ces baillons immondes dont les enfants sont couverts, ces vêtements qui se détruisent sans qu'une reprise en arrête la perte, ces pièces grossièrement rajustées sur une robe qu'elles dégradent plus que la déchirure, ce linge usé avant le temps, parce qu'on n'a pa&su le conserver, cette couleur terne et ces faux plis qu'il contracte, parce qu'on ignore l'art de le blanchir et de lui rendre sa forme primitive par le repassage, vous disent assez que, dans toutes les maisons où vous avez fait ces remarques, ne résident point ces femmes laborieuses, exercées de bonne heure à manier l'aiguille et instruites par les traditions de la famille à composer, de longue main, le trousseau de chacun de ses membres, à le réparer à mesure qu'il s'avarie, à le remplacer en détail avant qu'il ne soit détruit. Ici, c'est un gros fermier dont l'habitation tout entière est envahie depuis huit jours par la lessive ; le linge y sèche de tous côtés; des ouvrières appelées, à grands frais de la ville ou du village voisin, rétablissent un linge négligé depuis dix ans, tandis que les filles de la maison, incapables de rattacher le bouton d'une chemise ou de gaufrer le pli d'une colerette, regardent sans oser faire, ou aident tout au plus la couturière et la repasseuse en les servant : ce qu'on fait là pour elles, n'auraient-eiles pu apprendre à le faire, et devenir par cette facile industrie une source d'économies pour leurs parents? Là,

c'est une domestique dont les doigts inhabiles n'osent toucher les ciseaux ; elle ne sait même ourler le mouchoir dont vous venez de lui faire cadeau, el elle sera obligée de faire coudre sur ses gages la robe qu'elle a reçue pour étrennes. Cependant, qu'elle ait appris la couture, elle s'épargnerait la façon de ce vêtement, et un délassement utile préserverait les heures de ses soirées de distractions pleines de périls. Il n'y a pas de ménage mieux tenu que celui où la maîtresse delà maison, où les enfants qui la remplacent, font tout par eux-mêmes ou sont en état de le faire. Pénétrez-y, vous serez rharmés de l'ordre qui y règne dans 1 ensemble et qui s'y reproduit dans les moindres détails ; chaque chose y est à sa place et entretenue avec soin ; rien n'y est détruit que par l'usage ; les vêtements les plus vieux y brillent par la propreté, les plus grossiers par le bon goût de leur façon ; exécutés à temps, tous les travaux le sont avec méthode ; chacun y concourant, on les obtient avec une économie qui est le meilleur d • tous les bons marchés : le printemps voit semer le chanvre el le lin, l'automne en faire la récolte; l'été rappelle & la ménagère qu'elle doit blanchir sa toile, l'hiver trouvera la fileuse à son rouet, la couturière à son carreau et la jeune fille passant, avec une ardeur infatigable, de l'un à l'autre, suivant les besoins de la famille.

Mais ce spectacle ravissant est rare, et je le place sous vos yeux, moins pour vous donner une idée de la vérité, que pour vous indiquer le type dont il faut que l'éducation des jeunes filles se rapproche dans les campagnes. Je vous ai dit ce qu'elle devait être dans les écoles d'enfants ; il me reste à vous dire de même ce qu'elle doit être dans les écoles d'adultes, ou plutôt dans les ouvroirs, qui en sont une dépendance ; ils laissent aux écoles ordinaires l'enseignement purement littéraire, et même de l'économie domestique ils ne prennent que ce qui peut se plier à un enseignement méthodique et régulier, que ce qui surtout se prête avec le plus de facilité à une pratique universelle, comme la couture, le tricot, le repassage et des notions précises sur la

production et la conservation du linge. Faut-il en exclura la broderie ï C'est une variété des travaux à l'aiguille ; dans beaucoup de pays, c'est une branche importante de commerce et la principale ressource d'un grand nombre de familles, A ce double titre, sans doute, la broderie devra prendre place dans l'enseignement de certains ouvroirs ; mais il faudra la négliger dans les autres, peut-être même l'en proscrire : la broderie entre pour bien peu de chose dans les vêtements des femmes de la classe ouvrière ; elle y est plutôt un objet d'ornement et de luxe, que d'habillement et de première nécessité. Les jeunes filles devront se contenter de s'ajuster les broderies dont elles. ont besoin, et elles gagneront plus à les acheter toutes faites qu'à les faire elles-mêmes ; c'est, du reste, un genre de talent qu'elles ne trouveraient à mettre à profit que dans bien peu de conditions; car une maîtresse prend une femme de chambre pour coudre, mais rarement pour broder, et, pour augmenter son gage, elle lui tiendra plus volontiers compte d'un ourlet solide ou d'un accroc habilement repris, que de l'application la plus ingénieuse et du jour le plus délicatement exécuté. D'ailleurs, comparez les a\antages et les inconvénients de la couture et de la broderie, vous comprendrez bientôt à laquelle des deux, lorsqu'on % la liberté du choix, on doit donner la préférence.

Le linge est un vêtement, un meuble indispensable ; chacun en porte sur sa personne, chacun en use dans sa maison» et il n en est pas une où il n'y en ait constamment à faire et à réparer; c'est là 1 occupation de toutes les femmes, et cette occupation, par sa nature, les fixe dans le ménage et les tient, au moins une grande partie de la journée, nécessairement éloignées du travail en commun. Autant qu'on le peut, on fait chez soi les choses qu'on destine à son propre usage, et pour cela même on fait exécuter sous ses yeux ce dont on doit surveiller sans cesse la façon ; de là vient que la mère de famille coud pour elle sans sortir de la maison et y tient constamment sous sa main l'ouvrière qu'elle appelle pour rétablir le linge vieux ou confectionner

le neuf. Ainsi, dans tous les pays et dans toutes les maisons, le linge est un besoin et une nécessité; sa consommation n'y dépend ni des circonstances, ni des caprices de la mode, mais du nombre des personnes et de leur plus ou moins d'aisance ou de fortune : aussi la couturière, qui fait de l'aiguille sa profession, trouve-t-elle partout et en tout temps de l'ouvrage ; elle quitte rarement le lieu où elle est née, jamais son achalandage ne subit de variations fâcheuses, et le prix de la main d'oeuvre ou de la journée maintient constamment pour elle son heureuse uniformité. D'un autre côté, la couture m'a rien en elle-même de pénible ; elle ne nuit pas à la santé, elle n'entraîne point d'infirmités précoces, et la ténuité du travail n'y compromet pas l'organe de la vue.

Il en est autrement de la broderie : ses produits dépassent les besoins de la consommation locale, et 'dès lors leur fabrication et la vente deviennent un commerce soumis, comme tous les négoces de cette nature, à toutes les chances de la hausse et de la baisse; il a ses temps morts, ses moments de stagnation, ses alternatives de souffrance et de prospérité qui ruinent ou enrichissent tout à coup le fabricant et le marchand, et qui font nager un jour l'ouvrier dans l'abondance, et le précipitent le lendemain dans la misère. Poursuivons : la brodeuse ne travaillant pas pour son usage, ni pour celui d'un voisin ou d'un maître déterminé, mais pour un entrepreneur quelconque, il en résulte qu'elle ne travaille plus par intervalles ou à temps perdu, et qu'elle fait de son aiguille son occupation exclusive et son métier. Elle renonce aux soins et aux travaux du ménage ; la maison ne la retient plus, les rassemblements l'attirent ; la jeune fille quitte la campagne et sa mère pour la ville et une entrepreneuse équivoque, et elle s'affranchit d'une surveillance qui faisait sa sauvegarde, pour une liberté qui ne lui offre que des périls ; enfin le séjour de l'atelier, les liaisons qu'elle y forme, les courses aux heures de jour et de nuit ne sont que des écueils placés sur le chemin de l'innocence, ou des facilités

de plus offertes au libertinage. J'ajouterai que la brodeuse, surtout celle qui transporte sur le tulle et la batiste toutes les délicatesses et toutes les perfections du dessin, ne tarde pas à contracter le germe de maladies mortelles ; obligée de se pencher constamment sur son ouvrage pour le rapprocher de ses yeux, l'ouvrière dans cette position, fait éprouver à son corps une gêne qui le déforme et à sa vue une fatigue qui la détruit : c'est au point qu'on a vu mourir misérablement dans les hôpitaux, contrefaites et presque aveugles, des femmes qui avaient exécuté avec leur aiguille ces chefs-d'œuvre de broderie que des souverains n'ont achetés qu'en les couvrant de pièces d'or dans les mains d'un entrepreneur. La broderie se suffira donc à elle-même, et l'ouvroir doit renoncer à se charger de son apprentissage, à moins que l'industrie dominante du pays ne lui en fasse une obligation et une condition même de son existence : alors il s'appliquera, en remplissant cette tâche à raffermir les liens qui attachent la jeune fille à sa famille, à lui inspirer, par le tableau de ses propres réunions, le goût des sociétés honnêtes, afin de lui créer d'avance des liaisons plus sûres et des amitiés moins redoutables que celles de l'atelier.

Je ne dirai pas de la dentelle tout ce que j'ai dit de la broderie ; mais sa fabrication est, dans certaines contrées, une industrie qui trouve son stimulant dans ses profits, et qui n'a pas besoin d'un enseignements public pour former les bras destinés à la soutenir ; de même que la broderie, la dentelle est exclusive ; où elle domine, la couture ne doit plus compter, même pour servir, et la main qui manie le fuseau y néglige habituellement l'aiguille. C'est peut-être une raison pour ramener l'éducation des ménagères à celle de toutes leurs sciences qu'il leur importe le plus de cultiver, et de rendre à cette science, en ne s'occupant que d'elle seule, une partie de l'empire que ses rivales ont usurpé sur elle.

Le programme de l'ouvroir se bornera donc à l'enseignement des travaux d'aiguille, qui sont une condition et une

nécessité de tous les ménages, et qui, au besoin, créeront à la jeune fille un état. Cet enseignement sera théorique et pratique ; il comprendra le tricot et ses variétés,' la couture à l'aide des points de toutes sortes, employés, soit à la confection de linge neuf, soit à la réparation du vieux et des habillements, le repassage, et dans quelques localités, la fabrication de certains vêtements.

Cet enseignement ne sera bien souvent que la continuation de celui de l'école; comme lui, il sera méthodique et gradué, il débutera par la maille, le point et le pli les plus élémentaires, se poursuivra logiquement jusqu'aux plus compliqués et finira par la coupe des vêtements, en ayant soin de joindre l'application immédiate à l'exposé des principes, et de les éclairer sans cesse l'un et l'autre du commentaire des explications familières et individuelles. On pourra faire marcher de front la couture et le tricot, ou mieux débuter par celui-ci, si les élèves ne l'ont pas appris déjà dans leur famille ou à l'école élémentaire; le repassage ne viendra qu'à certains jours du mois ou de la semaine, et Ton n'admettra à ses leçons que les jeunes filles les plus âgées, ouïes plus avancées dans l'enseignement de la couture et les plus exercées dans sa pratique. Les élèves seront divisées en classes suivant la nature des ouvrages et leur degré personnel d'instruction : suivant les localités et suivant ce qu'y permettront les usages de la vie domestique, les classes seront plus ou moins fréquentes et plus ou moins longues, elles se tiendronttous les jours de la semaine ou seulement à certains jours fixes, le matin et le soir, ou seulement quelques heures de la journée : les ouvroirs les mieux organisés seront ceux qui conserveront les jeunes filles près de l'institutrice pendant toutes les heures que, dans la famille, elles consacreraient au travail. Elles n'y resteront pas de nuit, afin que, pendant les voyages de la maison à l'école et de l'école à la maison, l'obscurité ne les expose pas à des rencontres dangereuses, ou que des liaisons clandestines, imprudemment contractées, ne les rendent pas victimes de Jeur propre faiblesse. Si les classes se prolon-

gent, elles seront coupées par des repos ménagés avec art; la variété peut njaitre d'un travail uniforme, s'il est habilement distribué ; alors elle en éloigne l'ennui, et elle fait de l'école l'image de la famille, où les occupations , malgré leur reproductien presque quotidienne, se succèdent en se variant Tune par l'autre.

La méthode ne sera ni exclusivement simultanée, ni entièrement mutuelle ; car, tout en empruntant aux deux modes qui se partagent l'enseignement élémentaire ce qu'ils ont de meilleur, elle se rapprochera aussi du mode individuel par une surveillance de tous les instants exercée sur le travail de chaque élève. Elle tiendra du mode simultané par l'enseignement que l'institutrice donnera directement à chaque classe, elle tiendra du mode mutuel par l'assistance que des élèves plus intelligentes et plus avancées que les autres lui prêteront, soit dans l'enseignement d'une division tout entière, soit dans celui de quelques élèves plus particulièrement confiées à leurs soins. La voisine même deviendra pour la voisine une monitrice attentive et complaisante : elle lui répétera des leçons que sans cette répétition elle n'aurait pas comprises , préviendra ses fautes en répondant à ses questions, et lui montrera à bien faire, en la reprenant quand elle fera mal.

L'institutrice pourra mêler à l'enseignement principal des notions élémentaires des autres branches de l'économie domestique ; elles auront la forme de conversations et se feront écouter avec profit par les élèves, tandis qu'elles tiendront l'aiguille et travailleront à leur ouvrage. Y a-t-il rien de plus piquant pour elles, de plus capable d'exciter leur intérêt, que de leur dire comment se produisent ces tissus qu'elles emploient de tant de manières différentes, que de les entretenir de la culture du chanvre et du lin, de la récolte de la plante et de la préparation de la filasse, de la fabrication ' du fil et de la toile et de leur blanchiment? La maîtresse leur parlera ensuite du filage de la laine et de la confection de ces étoffes où elle se mélange avec le chanvre pour vêtir l'habitant des campagnes. Les procédés de teinture,

ceux de lavage et de conservation du linge et des habillements suivront naturellement et compléteront renseignement professionnel de l'ouvroir.

La morale et la religion auront aussi leur place dans ces nstructions ; non pas que les pratiques longtemps prolongées d'une dévotion austère doivent y prendre une partie notable du temps et ériger la salle de couture en oratoire ; mais l'ouvroir n'est-il pas une école? ne se peuple-t-il pas de jeunes filles que lui envoie l'école élémentaire, et qui, naguère encore, ne s'asseyaient point sur ses bancs, qu'une prière ne les eût mises en présence du Dieu qui bénit l'enfance et lui donne l'esprit de soumission *? Leur ferveur se refroidirait, si une fâcheuse lacune leur laissait croire qu'il est un âge où la religion peut s'omettre, des travaux dans lesquels l'homme n'a plus besoin que Dieu le soutienne et l'éclairé : tous les jours une courte prière, récitée avec recueillement, ouvrira la classe et la clora ; comme au sein d'une famille honnête, que cette école doit rappeler, la piété, soutenue par une pratique régulière, y puisera un aliment, et, en préservant la faiblesse du découragement, elle l'en relèvera, si elle y succombe, par la patience et la résignation.

La morale, dans l'ouvroir, ne sera pas plus négligée que la religion ; elle empruntera sa voix pour y faire entendre son enseignement, et, fortifiant ses préceptes des rigoureuses prescriptions du dogme, elle apprendra aux jeunes élèves, tantôt dans des allocutions directes, tantôt dans des conseils familiers, ou bien dans une lecture semée d'anecdotes choisies avec discernement, les devoirs qui prennent l'enfant au berceau et le suivent dans l'école, ceux quelle impose à la mère de famille et à la maîtresse de maison, ceux même qui attendent la suivante, l'ouvrière ou fa femme de charge qui les servent. On ne tonnera pas contre le libertinage, mais on dira les douceurs de l'innocence, les charmes de la pudeur. On montrera les maîtres affectueux, compatissants pour leurs domestiques, les traitant avec une douceur toute paternelle, et les regardant moins

comme des esclaves que comme des aides qui augmentent le nombre de leurs enfants ; les domestiques soumis, dévoués, reconnaissants, répondant à la confiance par la fidélité, à la bonté par la politesse et les attentions, et regardant enfin, à leur tour, la famille dans laquelle ils sont admis comme un sanctuaire dont leur bouche se ferait un crime de violer le moindre de ses secrets en le révélant. La bienfaisance, ai-je besoin de le dire, aura ici, avant toutes les autres vertus, sa part de l'enseignement, sa part de la pratique : les malheurs d'autrui inspirent à la jeune fille une irrésistible sympathie ; le mot seul de souffrance suffit pour rémouvoir, celui d'assistance ne frappe jamais son oreille sans exciter son dévouement. Toutes les misères sont du domaine de la femme, et il semble que le ciel l'ait créée exprès pour les soulager. Il vous sera donc facile, au milieu d'élèves si bien disposées, de répandre de l'intérêt sur un pareil sujet. Vous parleriez un jour entier du soulagement du pauvre, de la visite du malade, de la consolation , des affligés, que l'on vous écouterait toujours, que l'on voudrait vous entendre encore quand vous avez cessé de parler. Entretenez donc souvent de l'aumône ces jeunes filles qui pourront toutes, avec un peu d'ordre, avoir un jour quelque chose à donner ; elles trouveront tant de douceur dans la charité, qu elles finiront par prendre la résolution de travailler sans relâche, afin de se ménager les pures jouissances qu'elle procure dans toutes les positions et à toutes les époques de la vie. Commencez même pour elles, vous qui les instruisez maintenant, commencez dès l'enfance cette carrière de la bienfaisance que plus tard un cœur, peut-être endurci par une sordide économie, ne leur laisserait pas ouvrir. Il en est parmi vos élèves qui appartiennent à des familles riches, d'autres à des parents seulement aisés : invitez les unes et les autres à travailler quelques heures de la semaine pour les pauvres, recueillez ici quelques lambeaux de toile, là des habillements hors de service, et que ces jeunes filles en fassent ces langes, ces vêtements qui iront, dans la chaumière du pauvre ou dans

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l'asile, couvrir la nudité du nouveau-né, renouveler le linge usé du malade, et revêtir l'orphelin délaissé.

L'ouvroir aura sa discipline ; un règlement arrêté d'avance en sera le code ; la maîtresse et les élèves rivaliseront d'activité, d'exactitude et d'obéissance pour en assurer l'exécution. Il exclura les bruits éclatants, les déplacements inutiles : mais sa vertu reposera plutôt sur l'ordre général que sur le silence absolu. Point de récompenses, si ce n'est l'éloge du travail et l'expression spontanée de la satisfaction ; point de châtiments, si ce n'est des réprimandes faites avec réserve et à propos et des tâches d'ouvrage imposées moins pour punir que pour contraindre le savoir à venir par l'exercice. L'exclusion est une mesure extrême à laquelle il ne faudra recourir que dans le cas d'une urgente nécessité ; on devra la prononcer cependant contre l'élève dont les discours et la conduite feraient suspeoter les mœurs, et dont la fréquentation compromettrait celles de ses compagnes.

Le personnel enseignant et le matériel achèveront l'organisation de l'ouvroir. Si la commune est riche, elle lui assignera un local particulier ; si les ressources lui manquent, elle prendra, pour le remplacer la salle de l'école des filles ou de l'école des deux sexes, pendant les heures de la journée où les enfants n'y seront pas rassemblés. Ces établissements pourront, moyennant quelques précautions d'ordre, en U9er alternativement, sans nuire à leurs travaux réciproques. Des tables, des bancs, une estrade, un poêle, sont les seuls meubles indispensables à l'ouvroir : on pourra cependant y ajouter avec avantage, si son budget le permet, des instruments de repassage, une table de forme plus longue sur laquelle la maîtresse coupera l'ouvrage, enfin un tableau noir où elle tracera à la craie des figures et des modèles, qui seront placés sous les yeux des élèves et aideront à ses explications.

Si les revenus de la commune lui permettent de doter convenablement ce service, si l'ouvroir est ouvert toute la journée, renseignement y sera donné par unq institutrice

spéciale; si, au contraire, la caisse municipale ne peut offrir qu'un faible secours à cette école, l'institutrice y sera celle des enfants de la commune, ou bien une femme renommée pour la douceur de son caractère et la régularité de sa conduite, celle de l'instituteur, par exemple, qu'une éducation mieux suivie rendra plus propre à l'accomplissement de cette mission : c'est son lot, comme la tenue de l'école des enfants est la tâche de son mari dans la Hollande, cette terre classique de l'enseignement élémentaire, où les hommes, plus parfaits et plus puissants encore que les lois, ont tant fait pour l'éducation populaire t.

L'impossibilité de soumettre partout l'ouvroir à un régime uniforme s'étendra jusqu'aux différentes manières de salarier l'institutrice qui le dirige; elles varieront à Tinfini : tantôt le budget de la commune lui assurera un traitement fixe sur la caisse municipale, tantôt il payera seulement pour les pauvres, et les parents aisés compléteront, par une rétribution individuelle, le traitement de la maîtresse; ailleurs, celle-ci, pleine de confiance dans l'avenir et dans la faveur publique, se contentera d'une remise sur le produit du travail de ses élèves, ou sur les profits d'un achalandage que la générosité de ses intentions devra attirer à son entreprise.

Mais partout l'action combinée des allocations communales, de la rétribution mensuelle et des dons particuliers, suffira, si la charité et un zèle éclairé la secondent, pour créer et soutenir les écoles de couture : c'est dans les occasions décisives où s'agite leur existence que l'influence de vos conseils doit se faire sentir, et que vos démarches, inspirées en même temps par la prudence et par le dévouement, peuvent amener de si heureux résultats. La cause de toutes les institutions qui servent l'humanité par la diffusion des lumières est la vôtre : embrassez donc celle des ouvroirs avec la même ardeur que celle des asiles. Etudiez leur or-

1. Voyez M. Cousin , de l'Instruction publique en Hollande, page 57.

ganisation, rendez-vous compte de leurs bienfaits, répandez les idées des maîtres qui en ont écrit, et suscitez les souscriptions, ce levier puissant de la propagation. Quelle est la mère de famille charitable qui refusera de s'associer à l'œuvre de la prévoyance, si, en échange d'une légère offrande, l'école nouvelle lui rend une domestique intelligente et fidèle? Quel est le propriétaire, un peu soucieux de se concilier l'affection de ses gens, qui hésitera devant le sacrifice de quelques écus, si, grâce à son emploi, ce sacrifice doit faire un jour de la fille de son valet une mère . de famille industrieuse, ou donner à celle de son vigneron ce goût de l'ordre et de la propreté sur lequel un époux ne comptera pas en vain pour enrichir sa maison parle travail et l'économie? Ah 1 ce sont là des semences qui n'attendront pas le royaume du ciel pour rendre le centuple, et la charité, dont la main les répand ici-bas, y devient le plus savant et le plus productif de tous les arts, puisqu'il lif e du grain de sénevé une si riche moisson. « Si faire le bien, a dit l'un, des hommes les plus illustres de notre époque, est une vertu, savoir tirer un grand bien de moyens faibles est une vertu d'un autre ordre, non moins belle dans celui qui la possède et infiniment plus précieuse pour la société i . » Jetez, Messieurs, une dernière fois les yeux sur les asiles et sur les ouvroirs, et dites-moi si jamais écrivain proclama une plus grande vérité.

1. M. G. Cuvibr, Rapport à V Académie Française sur les prix de vertu, en 1829.

De la confraternité et de l'amitié.

Le commandement que je vous donne est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés.

{Évangile S. Jean, ch. 15, v. 12.)

Ce qu'il importe, c'est de fortifier dans les maîtres ce point d'honneur de profession, cette solidarité des consciences, qui fait d'un devoir partagé et surveillé par plusieurs une obligation plus forte pour chacun.

(M. Villkmain, Rapport à V Académie Française sur les prix Monthyon y en 1843.)

Messieurs,

Des devoirs vous lient envers l'Etat, envers vos concitoyens, envers vos élèves : la confraternité en fait naître qui vous lieront entre vous. Voués à la même profession, vous avez suivi les mêmes études, vous partagez les mêmes travaux; disciples des mêmes maîtres, vous vous êtes assis sur les mêmes bancs, et peut-être que, sortis ensemble de l'école qui vous avait réunis, la Providence, pour ne point vous séparer, a conduit vos pas vers des communes qui se touchent, et va vous placer dans des chaires voisines. Continuez-y des relations commencées à l'école, et que chez vous alors les sentiments de la confraternité s'imprègnent des sentiments plus tendres et plus intimes de l'amitié. Un

secret penchant doit naturellement vous y porter ; votre position vous en fait un devoir, je dirais presque une nécessisté. Où trouverez-vous, en effet, au sein des mœurs quelquefois rudes, d'autres fois relâchées de certaines campagnes, cette simplicité de cœur, cette gravité de caractère, cetie régularité d'habitudes, cette culture de l'esprit, sans lesquelles on ne saurait exciter votre sympathie et solliciter votre attachement, par l'attrait d'un commerce sûr et agréable? La profession que vous avez embrassée vous offre donc, dans chaque instituteur, un ami dont l'esprit et le cœur seront sans cesse ouverts à ces relations honnêtes que vous recherchez, une intelligence constamment en rapport avec la vôtre, un conseil qui vous éclairera de ses lumières, un confident auprès duquel vous pouvez déposer vos peines et puiser des consolations. Confrères par état, devenus amis à mesure que vous vous connaissez davantage, que rien dans votre conduite ne démente ce que ces deux titres vous prescrivent de confiance et d'égards réciproques.

Cependant cet autre vous-même commet une faute; un bruit vague vous l'apprend, vous ne le lui laissez pas ignorer, et vous apportez dans cet avertissement cet intérêt, celte réserve, cette discrétion qu'inspire toujours le désir d'être utile. Le cas est grave, les circonstances difficiles, mais vous avez de l'expérience, et dans le pays vous jouissez d'une considération méritée; votre ami interroge votre sagesse, il invoque vos bons offices; vous lui faites entendre les conseils de la prudence, vous hasardez mêipe une démarche, et, visitant le village voisin, dont plus d'un habitant vous est connu, vous calmez un maire, un pasteur, un père de famille, qui se sont crus offensés. Grâce à la bonne volonté qu'ils vous témoignent, votre intervention épargne à un instituteur les soucis et les dangers d'un conflit avec les autorités locales, et vous raffermissez ainsi la paix dans une commune où la discorde était près d'éclater.

Ces relations de confraternité comportent donc de nombreux et de précieux avantages ; elles ont aussi leur doij-

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ceur et leurs charmes que vous avez goûtés. Où irez-vous, où vous ferez-vous connaître, qu'un confrère ne vienne vous tendre la main? Dans quelle commune éloignée vous arréterez-vous, que le toit qui l'abrite ne vous offre l'hospitalité, qu'au coin du foyer domestique ne se dresse un banquet où Ton ne servira pas une chère splendide, mais où viendra s'asseoir, pour vous fêter, une famille qui vous rappellera la vôtre ? Plaisirs purs et simples, auxquels votre cœur s'abandonne librement, mais que le cercle d'habitudes sédentaires dans lequel se renferme votre vie], vous permet rarement de rencontrer! Choisissez donc, parmi les instituteurs de votre voisinage, un ami dont le caractère sympathise plus intimement avec le vôtre, et ses communications familières peuvent devenir le partage d'un grand nombre de vos jours. Depuis longtemps vous avez trouvé cet ami ; contents de votre position, l'un et l'autre , vous avez formé la résolution de ne plus la changer, et tandis qu'au sein de la commune, l'affection des enfants et la reconnaissance des parents sont un lien puissant qui vous fixe dans votre chaire, au dehors le lien non moins puissant de T amitié vous interdit , pour ainsi dire, de vous éloigner. Jeunes gens tous deux , vous vous êtes connus, vous vous êtes liés , et la vieillesse, après de longues années, vous trouve encore unis. Souvent les jours de fête, lorsque les offices accomplis vous laissent quelques instants de liberté, vous vous acheminez l'un au-devant de l'autre : aux épanchements du cœur qui suivent la rencontre va succéder un entretien sérieux ; vous parlez de vos classes, des progrès qu'y fait l'instruction , des obstacles qu'elle y rencontre, des moyens que vous employez pour les vaincre; vous vous dites comment, parfois , la discipline se relâche dans une école , comment l'application s'en retire, et comment une langueur mortelle y remplace l'émulation qui s'éteint ; comment aussi l'attention s'y relève, l'ardeur y renaît et les études y refleurissent ; vous échangez vos observations sur les divers caractères des enfants ; vous dissertez des méthodes, vous conférez des procédés, et vous

mettez ainsi en commun les richesses que l'étude et l'expérience vous font acquérir chaque jour.

Heureux, mille fois heureux si, dans le tableau de cette vie, vous avez reconnu la vôtre, et si, longue et paisible, elle s'écoule tout entière entre les devoirs de l'école et les douceurs de l'amitié ! Alors remerciez le ciel et n'enviez rien à personne, car beaucoup pourraient vous envier votre bonheur.

Des moyens, pour l'instituteur, d'assurer son existence dans la retraite*

Comment trouverez-vous dans votre vieillesse ce que vous n'aurez point amassé dans votre jeunesse.

{L'Ecclésiastique, ch. 25, v. 5.)

Celui qui amasse Rendant la moisson est un enfant de la sagesse, mais celui qui dort pendant l'été est un enfant de confusion.

[Proverbes, ch. 10, v. 5.)

Un homme qui ne sait pas épargner à mesure qu'il gagne, mourra sans laisser un sou, après avoir eu toute sa vie le nez collé sur son ouvrage.

(Franklin, Science du bonhomme Richard.)

Messieurs,

Plus d'une fois, depuis que je siège dans les comités qui veillent sur vous, plus encore pour vous protéger que vous maintenir, plus d'une fois, j'ai vu des vieillards, blanchis dans l'enseignement, venir, les larmes aux yeux et la rougeur sur le front . nous tendre, d'une main tremblante, la supplique qui nous révélait leur misère et nous demandait leur part des secours du Gouvernement. Nous aidions au partage, et ils recevaient comme un bienfait une assistance qui n'était qu'une aumône; je gémissais qu'elle fût si petite, je gémissais surtout qu'elle leur fût nécessaire. Dieu veuille, Messieurs, qu'aucun de vous n'ait, un jour, à la réclamer,

et qu'une sage prévoyance vous épargne cette dure extrémité, en vous mettant en possession de cette aisance qui vaut mieux que la fortune, car elle la rend inutile eu apprenant à s'en passer. Elle est l'œuvre de l'intelligence et du discernement, le fruit de Tordre et de l'économie ; elle ne sourira qu'à l'homme qui sait modérer ses désirs pour borner ses besoins. Vous n'avez rien, et vous voulez, à la fui de votre carrière, vivre sans travailler, ainsi que, pendant tout son cours , vous l'avez fait en travaillant ; commencez par retrancher de votre vie tout ce qui nç vous est pas indispensable, tout ce qui ne tendrait qu'à exciter vos passions par de dangereuses satisfactions. Ne sacrifiez au luxe, sous aucune forme, ni dans l'ameublement de la maison, ni dans l'habillement de la famille, ni sur la table, ni dans la représentation. Soyez modérés en tout ; il n'est aucun goût, aucun pendant avec lesquels la tempérance ne soit de mise; une nourriture frugale, non une chère recherchée, sera la vôtre et celle de votre famille; des mets simples et abondants, mais sains et variés, suffisent à l'homme qui ne veut pas être esclave des plus grossiers appétits, et qui a souci de la santé de son corps et de son esprit. Chaque jour les légumes de votre jardin, quelque fois la chair, mais plus souvent le laitage de votre bétail approvisionneront votre table ; vous réglerez vos repas, et ni vous ni les vôtres vous ne vous permettrez, dans l'intervalle de l'un à l'autre, de ces écarts qui commencent, avec l'enfant, à la gourmandise, et qui aboutissent, avec l'homme, à l'intempérance.

Pour le linge et pour les habits, choisissez la toile ou l'étoffe la plus propre et la plus solide. Vous voulez vêtir convenablement votre famille et non éblouir les étrangers par l'éclat de votre mise ; attachez-vous donc, de préférence, à ce qui dure, et rejetez ce qui ne servirait qu'à afficher un luxe qui est toujours de mauvais exemple, alors même qu'il ne mène pas à la ruine.

La prodigalité ne convient à personne* l'économie devient une nécessité pour tous ceux qui n'ont d'autre

moyen de fortune que le travail, et qui songent à l'avenir pour se préserver du besoin. L'économie n'est point l'avarice : l'une ne se permet point de dépenses inutiles, mais ne regarde pas comme un sacrifice celles que commandent les convenances et la raison ; l'autre se refuse le nécessaire, et, sourde aux légitimes exigences de la nature , s'impose les plus dures privations ; la première ne néglige aucuns produits, et tire parti des plus faibles pour en amener, à la longue* de considérables ; la seconde spécule sur tout, pour en retirer de tout, et arrache des bénéfices à des entreprises qui ne promettaient que des pertes à la probité et à la délicatesse ; enfin l'homme économe, content de peu, vit heureux et tranquille dans la médiocrité, et se ménage pour l'avenir cette félicité si facile et si douce dont il jouit dans le présent ; l'homme avare, mécontent de tout , ne trouve le bonheur nulle part et irrite sans cesse une cupidité qui fera, jusqu'au dernier moment, le malheur de ses jours. Ayez donc horreur de l'avarice et soyez économes, pour préserver votre vie des soucis et des besoins , compagnons nécessaires de l'homme qui n'amassé pas quand il gagne, pour le temps ou il ne pourra plus gagner. Il n'y a pas pour vous de petits profits 1 ; le centime, en Rajoutant aux centimes, produit le franc ; il se conserve mieux, lorsqu'il y en a d'autres pour le garder, et qu'ils s'appellent tous les jours pour augmenter l'épargne : celle de la semaine est imperceptible ; celle du mois s'apprécie ; celle d'une année de votre jeunesse fera la douceur et la tranquilité de l'un de vos vieux ans.

Sachez donc , pour conserver , ménager la dépense 2 , sachez aussi travailler pour amasser à propos *. Votre

i. Un peu répété plusieurs fois fait beaucoup. (Franklin, Stcnce du bonhomme Richard.)

t 2. Soyez en garde contre les petites dépenses. (Franklin, Science du bonhomme Richard.)

3 4 Travaillez, prenez de la peine :

C'est le fonds qui manque le moins

(La Fontaine, le Laboureur et ses Enfants.

premier, et presque unique travail, sera la tenue de votre école ; tout autre ne sera qu'un accessoire ou qu'un accident : celui-là seul vous occupeia tout entier, car il est pour vous le plus saint des devoirs ; celui-là seul vous apportera ses profits, car c'est lui surtout qui vous vaut un salaire. Ainsi travaillez avec assiduité, avec zèle, avec dé-» vouement, pour le gagner et pour vous l'assurer. A côté de ce travail obligé, il en est d'autres encore qui, pour être facultatifs, ne sont pas moins précieux. Vous avez des congés, vous avez des vacances, mettez-les à profit, d'abord, pour donner au corps et à l'esprit un repos qu'ils reclament, un relâche et des distractions dont ils ont besoin ; prenez alors de la liberté et recherchez l'action. Vous faites une promenade , elle vous conduit 'dans la campagne , et vous visitez le champ qui vous appartient , que vous tenez de la commune ou que le cultivateur vous loue ; vous y trouvez une famille assemblée, la pioche en main, vos fils labourent la terre ; n'hésitez pas, faites comme eux, ou plutôt armez-vous de la houe et montrez-leur comme il faut faire. A leur tête, planiez la pomme de terre, semez le chanvre ou le lin; avec eux, soignez les plants ou recueillez la récolte et ramenez-la à la maison. Ce travail aura sa part dans les produits de votre culture, mais il comportera bien d'autres avantages ; il aura été un bon exemple pour votre famille, et, en exerçant votre corps, sans le fatiguer, il aura refait votre esprit K Toutefois, réservez pour les congés et les vacances ce genre d'occupations ; elles seraient un danger pendant les heures de récréation, qui séparent les classes ; elles nuiraient alors à la tenue de l'école ; la lassitude gagnerait l'esprit, et, en-

1. L'agriculture est une école de vertu et d'économie, que Dieu luimême ouvrit à l'homme en le créant. (S. Jean Ghrysostome, 19 e homélie sur la Sédition d'Antioche.)

Car il semble que ceste occupation fait sentir à quy s'y esludie un merveilleux plaisir, un grand accroissement de bien, et dresse le corps pour sçavoir tout ce qui est bien séant et convenable à un homme bien nay. (Xénophon, l'Economique, trad. de La Boëtie.)

gourdi par l'immobilité de la chair, il se laisserait peut-être #

surprendre par le sommeil.

Le travail des mains sera donc rarement votre lot, mais il vous appartiendra toujours de diriger la famille, quand elle s'y livrera ; aujourd'hui vous l'envoyez émonder la vigne, labourer le jardin , demain sarcler le blé ou déposer dans la terre une semence qui entre dans les combinaisons de votre petit assolement ; d'autres fois, votre compagne, toujours prête à vous seconder, vous remplace dans les champs, et elle y suit vos enfants pour régler leur travail ; on bien, gardant le logis, elle leur donne ses instructions qu'ils exécutent, tandis qu'elle prépare les repas et soigne la maison.

Rien de ce travail ne sera perdu au bout de l'année; une heure ne sera pas restée sans son profit ; le vivre sera abondant, le vêtement convenable , vos greniers et vos armoires regorgeront de provisions ; le laitage aura suffi à l'entretien du ménage ; vous vendrez quelques sacs de blé, une pièce de vin, une tête ou deux de bétail, et cent francs peut-être iront grossir votre épargne chez le notaire , ou payer un terme sur le champ nouveau que vous achèterez.

Ici, Messieurs , je conseille, je ne prescris rien : je dis ce que doivent faire les plus pauvres ou les moins rétribués d'entre vous ; il est mille autres manières, pour les plus riches comme pour les plus généreusement traités par les communes, d'employer aux champs où à la ville ce qui leur reste, en dehors de la classe, de ces deux grands capitaux qu'on nomme le travail et le temps. Parce que vous êtes instituteurs , lès rôles ne seront pas changés : votre compagne souffrant pour vous, ne supportera pas à votre place le dur travail des mains, et aussi impitoyables que le plus avare des campagnards , vous n'exploiterez pas vos enfants, devenus vos esclaves : chacun , dans votre famille travaillera suivant son sexe, son âge et sa force ; l'épouse, toujours chérie et toujours respectée , sera l'objet constant des affections de l'époux ; l'enfant, qu'une aptitude particulière appellera à l'exercice d'une profession, l'apprendra

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que, deux jours plus tard, la pluie ou la gelée eût compromises, remplissent la maison et vous mettent au-dessus du besoin; elles les dépassent même, et vous aurez à vendre un superflu qui élèvera en détail votre petite fortune. Saisissez pour cela la saison et le moment favorables , et vendez quand la hausse , arrivée à son terme, vous fait craindre les fâcheux retours de la baisse. Avez -vous, au contraire, à acheter? Étudiez la marche des prix, tenez compte de la rareté ou de l'abondance de la production, de la facilité de la traite, de la fréquence des arrivages, et approvisionnezvous au jour, à l'heure où le choix est le plus facile et le prix le moins élevé.

C'est surtout dans l'intérieur que l'ordre doit exercer son empire le plus absolu; que la disposition des choses y prévient la confusion, que la distribution du temps y empêche de le perdre ; que tout s'y règle avec méthode, les soins que l'homme demande et plus encore ceux qu'exige le bétail. Les visites de quartier, les causeries de voisinage auront leur tour, les jours de fête ou bien pendant ces instants de repos qui succèdent aux repas, mais elles n'usurperont pas celui du travail pendant les heures que votre famille doit lui consacrer. Enfin le dernier effet de Tordre, c'est de ne négliger aucun profit honnête, de ne se permettre aucune dépense inutile et de proportionner celles de la maison à ses recettes; il est prévoyant sans être avare, exact sans être étroit; il pense aux temps morts, aux maladies, aux pertes, aux événements funestes qui déroutent toutes les prévisions, et, tous les ans, pour y faire face, les revenus, avant qu'on n'y touche, lui offrent une réserve qui adoucit les maux, quand ils arrivent, et répare les désastres, quand ils fondent sur vous.

L'État, dont vous êtes la sollicitude et qui vous accorde une protection que vous justifiez par tant de services, songe pour vous, à vos vieux jours; il vous commande lui-même l'économie, il impose votre présent au profit de votre avenir, il prélève sur vos traitements une épargne qu'il conserve dans ses caisses, où elle grossit d'elle-même, et il

vous la rend, enrichie de ses intérêts, au moment où l'âge, qui atteint vos facultés, vous avertit qu'il faut renoncer à le servir. Faites donc comme lui, économisez pour vous, mais, pour que vos économies soient plus productives , choisissez bien le placement auquel vous les conûerez ; ce n'est pas assez de vous offrir un intérêt élevé pour qu'il fixe votre préférence, il faut qu'il soit sûr, que la probité la plus scrupuleuse accepte et légitime ses produits, et qu'il n'emporte pas même avec lui l'ombre du négoce ou de la spéculation. Ne faites pas de vos épargnes un capital flottant, qui s'enfle, par la circulation, des âpres profits du trafic ou de l'escompte. Vous habitez la ville ; portez, chaque mois, vos économies à la caisse d'épargne, et, lorsque votre livret ne peut plus les contenir, chargez le notaire de les placer par contrat, ou achetez une maison que vous habiterez un jour avec votre famille, un jardin que vous cultiverez de vos mains, et exploitez l'un et l'autre par le louage jusqu'à ce que vous le fassiez directement. La campagne, au contraire, est votre séjour, achetez un champ, un pré, une vigne, et, à mesure que vos économies s'augmentent, augmentez votre petit domaine, en y ajoutant, tantôt une pièce nouvelle, tantôt un coin de terre qui arrondit votre gazon; cultivez-le, sans que cependant les soins de cette culture, où votre direction seule est nécessaire, vous distrayent des travaux de la classe : les profils de l'exploitation vous rendent au double l'intérêt de ces humbles capitaux si péniblement amassés. Je le sais bien, il faudra peu de terre pour conserver votre trésor, et alors même que le bonheur et la fortune vous auraient souri tous les jours de la vie, le village ne vous comptera point parmi ses plus riches habitants; mais si Tordre et l'économie ont régné dans l'administration de votre maison, si vous avez apporté dans le placement de vos épargnes ce sage discernement, cette prévoyante circonspection qui savent ce qui convient aux temps et aux lieux, qui ne laissent rien au hasard et donnent tout à la raison, votre famille élevée, vos enfants établis, vous vous serez, je l'espère, bâti un abri

pour votre vieillesse; un verger dépendra de cette maison, vous posséderez quelques sillons de terre dans l'immense territoire de la commune ; en faut-il plus pour vivre, exempt de soucis et affranchi du besoin? C'est la médiocrité dorée *, c'est le trésor du sage; jouissez en paix de votre bonheur , et rendez-en grâce à la Providence, qui vous épargne les douleurs de la misère et ne vous impose point ce redoutable fardeau de la fortune que l'homme porte peut-être plus difficilement que celui de l'indigence 2. En la bénissant du bien qu'elle vous donne, bénissezla aussi de celui qu'il vous a été donné de faire : combien des meilleurs d'entre nous passeront , n'ayant de bonnes œuvres à emporter avec eux qu'une famille honnêtement élevée, des parents aidés, quelques malheureux secourus ! Mais vous, hommes de bien, toujours prêts à w donner, ce sont des générations entières que vous aurez formées au travail et à la vertu, des riches dont vous aurez fait descendre les aumônes dans les mains du pauvre, des indigents, qui auront mille fois reçu de vous le pain du corps, qui apaise la faim, et le pain de l'âme, qui fortifie contre le vice. Gagner un peu, en conserver quelque chose, du reste, aider ses frères, ah ! si la bonté du ciel daignait susciter, de nos jours , un prophète et l'envoyer parmi nous , pour éclairer nos cœurs par un de ses oracles , l'homme divin ne dirait pas aux enfants de sa prédilection de comprendre dans leurs vœux une plus haute fortune, de nourrir une plus noble et plus sainte ambition.

Voilà, Messieurs, la richesse que j'ai toujours si ardemment désirée pour l'instituteur, celle dont, au moment de m'éloigner de vous, je voudrais tous vous voir en possession. C'est un vœu que je renouvelais à chaque pas, dans la carrière que j'ai parcourue avec vous : les moyens de les

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