Voir Y Essais sur l'Éducation du peuple, par M. Wilm
précautions, il ne présentera plus de dangers, il sera même un bienfait, et l'ingénieuse combinaison qui l'aura intro duite dans les écoles élémentaires sera l'heureux tempérament qui permettra à l'enseignement supérieur d'aborder les campagnes.
Mais toutes les matières de l'enseignement élémentaire ne sont pas susceptibles de cette extension ; une écriture que la main trace avec rapidité, qui plaît à l'œil et qui se lit couramment, n'a rien à envier à la calligraphie et ne demande qu'à s'entretenir pour tout perfectionnement.
L'instruction religieuse suit son cours, plutôt en revenant souvent sur elle-même qu'en creusant pour approfondir, et son progrès est moins de s'étendre, en se rapprochant de la controverse, que de marcher avec l'âge et de s'attacher l'enfant pour ne jamais le quitter.
L'enseignement supérieur parcourt avec moins de réserve le champ que la loi ouvre devant lui pour lui seul ; il embrasse, dans le cercle de ses études, cet horizon lointain que ses regards entrevoyaient à peine du point ou il avait laissé l'enseignement élémentaire derrière lui. On n'effleure plus la langue, on pénètre dans tous les replis de la syntaxe; à l'analyse grammaticale succède l'analyse logiques et la rédaction, prenant son essor, s'élève dans des régions plus hautes et se transforme en exercices littéraires. Ce n'est plus assez de ne pas être incorrect, il faut être châtié et élégant , et le style , instruit à disposer habilement la matière, à faire un sage emploi des ornements du langage, ne se contente plus d'être supporté, il veut plaire, au moins, s'il n'aspire au succès. L'élève, devenu plus fort, se nourrit de l'étude des modèles ; son goût s'épure par la critique , et la lecture raisonnée d'un petit nombre de nos chefs-d'œuvre classiques l'initie à quelques-uns des secrets de la composition. C'est à l'école supérieure que se formeront le contre-maître , le géomètre, l'entrepreneur, le surveillant des travaux publics et l'administrateur du bourg où siège le canton ; l'art d'écrire est pour eux un accessoire indispensable de leur spécialité, et, quelque so-
lide qu'elle fût , peut-être resterait-elle impuissante et ignorée, s'il ne venait à son secours pour la faire ressortir. Quels fruits retirerez-vous de vos projets, si vous ne savez, dans un devis conçu avec méthode , en développer habilement les avantages et leur assurer une juste préférence sur ceux qui se disputent notre approbation ? Cette entreprise a beau offrir des chances certaines, je ne m'associerai pas à vos spéculations, si l'exposé de vos ressources n'a point satisfait à toutes mes exigences , en répondant à l'avance à toutes mes objections , si vous ne m'expliquez clairement quel usage vous entendez faire de celles que je consentirai peut-être à mettre à votre disposition. Vous voulez régir les affaires municipales, suppléer un magistrat sur le siège, le remplacer dans une instruction, sachez faire à l'autorité, sur un événement dont sa sollicitude s'émeut, un rapport qui la prévienne par sa clarté, par sa mesure, en faveur de votre intelligence et de votre sagesse , et qui montre que les fonctions publiques que vous honorez par votre talent , ne s'amoindriront point en reposant dans vos mains.
Le directeur de l'école supérieure ne donnera pas moins d'attention à l'histoire et à la géographie. Comme dans l'école élémentaire, elles marcheront de front, elles s'aideront réciproquement, en s'éclairant l'une l'autre; ici il faut entrer plus avant dans les éléments, y ajouter des développements, qui en diminuent la sécheresse, et des détails qui les graveront dans l'esprit en leur prêtant plus d'attrait et en y attachant plus d'utilité. L'élève ne se contentera plus des divisions générales du globe et des dénominations les plps usitées dans la science, il faut qu'il étudie avec soin la cosmographie, qu'il ait l'intelligence du système du monde et que le jeu de la sphère lui devienne familier. La géographie ancienne partagera avec l'histoire de l'antiquité les moments qu'il lui donnera, et il la comparera à la géographie moderne, quand il franchira le moyen âge et entrera dans notre ère, dont l'histoire lui prendra plus de temps encore. Celle de la France occupera le premier rang dans
cette nouvelle étude : les dates, les événements principaux, les personnages qui dominent leurs siècles ne seront plus le seul objet de ses études, et sa mémoire ne sera plus réduite à s'exercer dans le champ d'une chronologie aride et d'une rebutante nomenclature ; des récits animeront la leçon; enchaînés avec art, ils séduiront l'esprit en piquant la curiosité, ils concourront à l'instruction littéraire, en exerçant sur l'élève l'influence du modèle, et formeront le cœur aux nobles sentiments en appuyant la morale de l'enseignement des exemples. Quelque modestes que soient ces administrateurs dont vos écoles font l'éducation première, ils puiseront dans l'histoire de hautes leçons dont ils pourront faire leur profit; ils voudront servir généreusement leur ville natale, comme d'autres, placés sur un plus vaste théâtre, ont servi leur pays. La vertu d'un grand homme peut, même à travers le lointain des années, susciter celle du simple citoyen, le patriotisme de L'Hôpital inspirer celui d'un obscur bourgeois, et le dévouement de d'Assas ou de La Tour d'Auvergne enflammer le courage d'un héros enlevé à sa charrue par les dangers de sa patrie. Qui nous dira combien de fois le désintéressement de Sully a garanti l'intégrité de l'administrateur? La charité de Fénelon n'estelle pas une semence féconde d'où naissent sans cesse les bienfaits? L'horreur, qui nous saisit au récit des atroces fureurs des premiers anabaptistes et du massacre de la Saint- Barthélémy, a ramené la tolérance dans des pays où les dissidences religieuses auraient entretenu les vieilles inimitiés. Et quelle est l'âme ardente qui ne sentirait le calme de la modération passer sur ses emportements, en voyant l'inébranlable fermeté d'un Mole apaiser par sa seule présence les clameurs de la sédition, ou l'impassible courage de Boissy d'Anglas contenir les fureurs d'une multitude en délire par le seul hommage rendu au malheur et à la vertu ?
Nous nous plaignons du relâchement des mœurs, des progrès de l'égoïsme et presque de la rareté de l'abnégation et du sacrifice : dans ce grand péril, Messieurs, vous êtes
notre recours contre les maux du présent, qui menacent l'avenir; nous vous confions nos enfants et nous vous imposons la loi de placer dans leur cœur l'amour du pays et le dévouement qui font le citoyen : ne renoncez pas aux préceptes pour remplir une si haute mission ; mais si vous voulez qu'ils ne restent pas stériles, prêtez-leur le nerf et la vie des exemples, et que ces noms vénérés, qui rappellent de nobles actions, deviennent l'honneur de vos leçons.
A la morale, qui enseigne à l'homme ses devoirs envers l'humanité, il faut joindre ces notions de droit public où il puise la connaissance 1 de ceux qui le lient envers son pays : il n'est jamais trop tôt pour apprendre que le premier de tous est d'obéir aux lois, sous la protection desquelles le ciel nous fait vivre; rien de redoutable et de saint comme les droits qui constituent l'existence politique de chacun de nous. Nous ne voulons pas, sans doute, que l'usage immodéré conduise à l'abus, ou l'inexpérience à l'abandon ; ne livrons donc pas au hasard des intérêts et des passions une si sérieuse partie de notre éducation. Ah! si 1 homme que vous formez doit un jour concourir au choix des conseillers et des administrateurs de la cité, des mandataires de la contrée ou du royaume, si ce choix peut de même tomber sur lui et établir une union intime entre la confiance publique et son dévouement, apprenez-lui que quand il approchera de l'autel où il déposera son suffrage, il faut que sa main n'y trace que le nom du plus digne, et que s'il devient lui-même l'élu de ses concitoyens et de l'autorité, il doit, dès ce moment, n'avoir d'autre guide que la conscience, ne voir que des frères dans ses adversaires ou ses partisans, ne faire passer ses intérêts qu'après ceux de la commune et du pays; qu'il sente enfin que le premier de ses devoirs et la plus belle de ses prérogatives, c'est d'être
1 de ce qu'il doit à sa patrie, des devoirs du sénateur, de ceux
do juge, et môme du guerrier chargé de défendre son pays. (Horace, Art poétique.)
l'appui de tout ce qui est faible et le soutien de tout ce qui est juste.
Dans l'enseignement supérieur les matières s'enchaf Dent ainsi que dans celui qui précède, les plus utiles mêmes y restent inséparables de celles qui semblent ne promettre que de l'agrément : le chant, par son action sur les passions qu'il adoucit et qu'il discipline, vient en aide à la morale : il tient aux sciences exactes par ses éléments et par les lois de sa composition; le dessin linéaire se distingue à peine du dessin ombré, la science leur fournit des procédés et ils la servent par les secours qu'ils prêtent à tous les arts ; le mathématicien pourrait-il éclairer un théorème d'une figure, sans lui demander sa plume pour la tracer? le géomètre mesurer une parcelle de terrain, sans emprunter son pinceau ou ses crayons pour en lever le plan? Ces matières seront donc enseignées avec méthode, étudiées avec soin et poussées jusqu'au point où la pratique d'un métier ou d'une profession l'exigera.
Mais l'arithmétique, la géométrie, l'arpentage, l'algèbre même et des notions étendues de physique, de chimie et d'histoire naturelle, auront ici le premier rang : le maître, qui en comprend toute la portée, en fera l'objet d'un enseignement solide et approfondi : les résultats ne seront plus présentés à l'élève comme des axiomes qu'il acceptera sans examen; le raisonnement analytique prendra la place de la formule muette et synthétique, et nulle proposition né sera admise que sur sa démonstration, ou abandonnée qu'elle n'ait livré tous ses corollaires et toutes ses déductions : les sciences naturelles, non plus que les sciences mathématiques n'y resteront à l'état d'abstraction, et tandis que les unes éclaireront l'agriculture et certaines professions de leurs précieux enseignements, les autres prépareront, par d'ingénieuses applications, à l'étude de tous les arts, de tous les métiers qui donnent aux objets qu'ils fabriquent une forme susceptible de régularité et de précision, qui font usage de la romaine, du mètre ou du compas, ou dont la pratique repose sur les lois de la pesanteur et du mouve-
VINGTIÈME CONFÉRENCE 59î
ment. C'est là une introduction à la technologie, un acheminement à l'enseignement industriel; la préparation sera complète, si vous y joignez la tenue des livres en même temps que quelques leçons sur la rédaction des actes les plus usités dans le commerce ou dans les relations ordinaires de la vie, et renseignement supérieur aura tenu toutes ses promesses, si, en le quittant, votre élève, se retrouvant, pour ainsi dire, dans son élément, se livre à l'étude d'une profession avec cette intelligence, cette facilité et ce succès qui sont le partage de l'homme qui raisonne tout ce qu'il fait et qui a, pour s'inculquer les procédés dans l'esprit, mieux que les données empiriques de la routine. Pour lui, entrer dans une école d'arts et métiers, ou dans un institut agricole, ce n'est que poursuivre son chemin, changer de classe et passer de la théorie à l'application ; à ses yeux, il n'y aura de l'une à l'autre que l'épaisseur d'une cloison.
Voilà comme, de nos jours, en organise l'enseignement supérieur et l'enseignement technologique, si étroitement unis par les éléments dont ils se composent et les services qu'ils rendent aux classes laborieuses de la société ; voilà comment entendait l'enseignement des Arts et métiers un bienfaiteur de l'humanité, qui le fonda en France, comme le pratiquait le vénérable duc de Larochefoucauld-Liancourt, qui, devançant de si loin notre époque, le créait sur ses terres, où plus tard il le reliait à un système tout entier d'enseignement public.
Vers la fin du siècle dernier, lorsque la philosophie sem-, bla se réconcilier avec le monde, en faisant une dangereuse alliance avec les plaisirs, il s éleva dans les hautes régions de la société, je ne dirai pas une école, mais une génération d'hommes de bien, qui, fatigués d'une polémique où l'humble fille de la raison, aspirant à l'empire le Jour de son émancipation, mais ne se défiant pas assez de ses protecteurs et de ses appuis, compromettait ses conquêtes dans leurs excès, voulurent lui rendre un culte nouveau et plus digne d'elle en en parlant moins et «a la pratiquant davantage,
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lui pour le retenir, les événements le surprendre pour le mêler, contre son gré, aux complications des affaires, chef ou adhérent d'un parti, protecteur des établissements de bienfaisance, il fut avant tout et partout le bon duc de Larochefoucauld, et la politique ne put le dérober à la philanthropie. Raconter sa vie serait faire l'histoire de toutes les institutions qui ont pour but de prolonger les jours de l'homme, de prévenir ses besoins, de soulager ses infirmités, d'augmenter son bien-être et de le rendre meilleur en épurant sa moralité : pour le servir, il mit à profit son savoir, sa fortune, sa position, ses liaisons et jusqu'à son exil : proscrit, en Angleterre il étudia les procédés d'une agriculture qui ne reconnaît pas d'égale dans le monde entier; en Amérique ce système pénitentiaire de répression, qui fait de l'expiation un sûr moyen d'amendement pour le coupable. Rendu à son pays, il y importa la vaccine et il travailla à sa propagation avec un zèle qui donna à cette découverte la force de triompher de tous les préjugés, et qui suffirait pour le faire placer au nombre des bienfaiteurs de l'humanité. Il avait recueilli dans ses voyages une riche moisson d'observations sur le gouvernement et sur les institutions des peuples qu'il avait visités ; à sa rentrée en France, il les publia pour y éclairer l'opinion publique, et, présentées avec l'autorité de son nom, elles, amenèrent à la fin, grâce à sa persévérance et à son dévouement, la réforme des prisons, l'amélioration du régime des hôpitaux, et l'établissement de ces dispensaires, qui suppléent le bienfait de l'hospice et épargnent à l'infortune, honteuse d'elle-même, son humiliation. Possesseur de la terre de Liancourt, il avait voulu en y introduisant, bien avant la révolution, les perfectionnements de l'agriculture anglaise et en y établissant des fabriques de coton, faire servir cette magnifique propriété au progrès de l'agriculture et de l'industrie nationales. Conservés, grâce au souvenir des bienfaits de leur fondateur, à son retour de l'exil, ces établissements lui furent rendus, pour revivre sous sa main, car ils avaient langui dans celle d'un autre, et pour recevoir des dévelop-
pements nouveaux , qui accroîtraient leur prospérité 'et étendraient leur influence sur la richesse du pays.
Une des maximes favorites du duc de Larochefoueauld, c'était que la meilleure aumône à faire au pauvre, c'est de lui donner de l'ouvrage : il avait poussé plus loin le principe qu'elle contient et en avait tiré toutes les conséquences. Il avait trouvé que, le travail étant la loi de l'homme, le moyen le plus sûr d'augmenter son bien-être, c'est de multiplier, de perfectionner les instruments de son activité et de la rendre par là plus productive ; mais il comprit que ce n'était pas assez d'élargir devant chaque membre de la société la voie qui conduit à la fortune, et qu'il fallait encore lui apprendre, s'il y parvenait, à en user avec sa* gesse ; s'il ne pouvait y atteindre, à se eontenter de la médiocrité ; s'il était condamné à subir les privations, à les endurer sans se plaindre. De là, il dut conclure que l'homme ne vaut que par l'éducation qui développe ses facultés et qui lui donne ces sentiments de moralité sans lesquels les lumières ne sont pour lui qu'un présent funeste : l'instruction est, en effet, l'arbre fatal qui porte les deux principes ; celui dont la main s'en approche sans discernement, peut en détacher le fruit du mal, en voulant y cueillir celui du bien. Pénétré de ces idées, le due de Larochefoueauld offrit à l'homme dans ses fabriques, le travail qui rapporte, et, à côté de l'atelier, la caisse d'épargne qui reçoit les économies et les double en les conservant. Mais, avant de l'appeler à l'ouvrage, il le prépara à l'exercice d'une profession, par l'enseignement de l'école : il gradua si bien cet enseignement, que tous les âges trouvèrent quelque chose à apprendre dans celle qu'il ouvrit au sein de ses établissements : il y en eut pour les deux sexes, pour l'enfant et pour l'adulte ; l'enseignement élémentaire suivit le mouvement et prit de l'extension ; il devint l'enseignement supérieur à une époque où quelques esprits d'élite entrevoyaient à peine la lacune que cette espèce d'enseignement laissait par son absence dans l'instruction primaire, et il conduisit à l'enseignement professionnel qu'une agriculture
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si heureusement perfectionnée et cette école des arts et métiers, qui assure au nom de son fondateur une gloire impérissable, plaçaient sans cesse sous les yeux de la jeunesse de la contrée. Le duc de Larochefoucauld avait conçu, avait réalisé la pensée de toutes ces créations, avec cette intelligence des besoins et des moyens, ce sentiment des difficultés, cette foi dans les résultats, qui sont inséparables du génie dans l'ordre d'idées qui nous occupe. L'éeole des arts et métiers existait depuis un quart de siècle, et elle avait acquis tant d'importance, que bien qu'elle ne fût que l'œuvre d'un individu, elle s'était élevée au rang d'une institution nationale, et que l'homme, qui présidait alors aux destinées de la France, crut y hâter les progrès de Tindustrie en adoptant cette éeole au nom du pays. Il la transporta successivement à Compiègne et à Châlons, |K)ury recevoir les développements qu'elle réclamait, et, afin de maintenir dans sa direction l'esprit dont elle s'était inspirée à son origine, il chargea de sa surveillance perpétuelle Tillustre fondateur à la bienfaisance duquel elle devait son existence et sa prospérité.
Il est des jouissances délicates, connues seulement de ces âmes bien nées qui ne voient dans une grande fortune que des moyens de seconder de généreuses intentions; personne ne les a plus goûtées dans sa vie que le duc de Larochefoucauld : il ne se bornait pas à aider de ses conseils, il assistait de ses avances, il soutenait de son appui; quand il le fallait, il agissait de sa personne et il apportait à suivre ses projets et ceux des autres, une ardeur qui ne reculait devant le travail ni les fatigues, devant les obstacles ni les dégoûts ; il donnait ses veilles à l'étude, et sa plume élégante, fuyant, pour ainsi dire, ce genre d'ouvrages où les plaisirs de la production se joignent aux honneurs de la renommée pour récompenser le talent, s'attachait de préférence, au contraire, à ces genres familiers où la littérature, revêtant les formes les plus humbles, semble renoncer à elle-même pour se mettre au service de la bienfaisance. Errant, proscrit, sur la terre étrangère, il prépa-
rait, par des mémoires sur les prisons qu'il visitait, la réforme de celles de' son pays ; la vaccine apparaissait dans le monde, sa plume s'animant comme celle de .l'apôtre, écrivait pour la répandre. L'industrie marchait à pas de géant sous l'impulsion qu'il lui avait donnée, il publiait ses merveilles pour en susciter de nouvelles, en éveillant l'émulation ; l'enseignement mutuel nous venait du pays d'où nous était venue la vaccine ; le président de l'Assemblée constituante, le pair de France servait d'interprète à Lancaster et traduisait ses procédés dans notre langue, pour les populariser. Le duc de Larochefoucauld ne connaissait pas le repos quand il s'agissait de bienfaisance : toutes les institutions utiles étaient sûres de l'obtenir pour zélateur ; dans le champ de la littérature, leur éloge et leur propagation étaient le sillon que la Providence lui avait réservé ; chacun de ses écrits précédait une bonne œuvre, et l'homme, qui avait trouvé son bonheur à faire le bien, trouvait encore, malgré lui, la gloire en exhortant les autres à le faire à leur tour. Il eut la vie laborieuse d'un patriarche, il en eut aussi la vieillesse tranquille et vénérée. Privilège bien rare ici-bas, il lui fut donné de voir prospérer tout ce qu'il avait créé, et de ne survivre à aucune de ses institutions : tous les grains qu'il avait semés, dans sa jeunesse avaient porté leurs fruits, et ces fruits qui, d'année en année, rendaient au centuple , avaient enrichi toute une contrée. L'homme puissant partagea la gloire de l'humble pasteur : à cent lieues de distance, séparé de lui par toute l'épaisseur d'une chaînes de montagnes et par la moitié de la France, le duc de Larochefoucauld devenait l'émule d'Oberlin, et il se rencontrait avec lui dans ce champ commun de la charité où tous les hommes de bien se réunissent à leur insu. Il ne faisait pas fleurir l'abondance dans un désert où languissait la misère ; mais, aux portes de Paris, il créait, pour ainsi dire, une civilisation nouvelle dans un département, et, en y doublant le mouvement et la vie, la richesse coulait à pleins bords dans les mille canaux qu'il y avait ouverts à l'industrie et au corn-
merce. Comme le digne pasteur, il mourut plein d'années et chéri des générations, dont le bonheur était son ouvrage; comme lui, il fut un bienfaiteur de l'enfance et de l'humanité ; à cette gloire, il ajouta celle des affaires et de la politique : gloire pleine de périls et d'agitations, qui prouva, en faisant une ombre si triste à la première, que la voie des honneurs n'est pas celle de la félicité, et que la Providence par une de ces lois dont il faut la bénir, stipulant pour la bienfaisance une douce neutralité, lui réserve au moins, au sein des dissensions des partis, ce calme et cette tranquillité qui fuyaient la capitale et qui faisaient leur séjour au Ban-de-la-Roche et à Liancourt.
De* itUet 4'«iîla. -~ Lwtfce Seh«p|^N — M. Cockia.
La fille (W Pharaon lui du ; pwyae* oe* enfant et le nourrissez.
[Exode, ch. 2, v. 9.)
Il faut s'emparer des premières impressions.
(S. Jean Chrysostome, Discours sur l'Éducation.)
On efface difficilement les premières impressions que reçoit une jeune âme. Rarement on rend à la laine teinte sa couleur naturelle, et une urne garde toujours l*odeur de la première liqueur dont elle a été imbibée.
( (St- Jérôme, de l'Éducation des filles.)
Un vase retient longtemps l'odeur de la première liqueur qu'il a reçue.
(Horace, Epitre, liv. n, ép. 2.)
La fondation des salles d'asile peut être considérée comme la plus puissante, la plus réelle, la plus efficace, la plus féconde des -institutions en matière de secours publics.
(M. CocHift, Manuel des Fondateurs et des Directeurs des Salles d'asile.)
Messieurs,
Faut-il m'excuser de vous entretenir des salles d'asile? faut-il m'excuser de ne vous en avoir pas encore entretenus? Pourquoi appeler votre attention sur une branche de l'enseignement que vous ne cultiverez jamais? Pourquoi cependant en négliger une seule, lorsque l'arbre tout entier se nourrit de la même sève, et qu'elle n'arrive à sa cime
qu'en partant des racines et en répandant sur son passage la fécondité jusque dans les moindres rejetons? Tout s'enchaîne dans l'enseignement comme dans la vie de l'homme, qui n'en est, à vrai dire, que le développement : dans les choses de temps et de succession, l'une procède rigoureusement de l'autre, et chacune a presque toujours, dans celle qu'elle suit immédiatement, la raison de son progrès. Vous devez beaucoup, n'en doutez pas, aux salles d'asile dont vos écoles élémentaires achèvent la tâche, et, alors même que votre cœur ne chercherait pas à mesurer le bienfait pour y proportionner la reconnaissance, votre rai* son vous conseillerait encore d'étudier la marehe d'une en* treprise que votre devoir est de poursuivre, et d'observer de près» des procédés qui peuvent apporter aux vôtres de si heureux perfectionnements.
Et puis, vous le dirai-je, Messieurs, vous n'êtes pas à mes yeux de froids calculateurs, habitués à peser toute chose au poids de l'utilité: \ous êtes des hommes de cœur, des apôtres de la bienfaisance; je viens avec vous glorifier son oeuvre, je vous rassemble pour vous en parler, afin que vous la propagiez. Puisse le ciel faire descendre sur vous ces dons delà foi, qui ne connaît ni le doute ni l'hésitation, de la charité qui aime à se répandre, de l'espérance qui, ne se laissant jamais abattre, arrive toujours à son hut, parce qu'elle n compte toujours l'atteindre. Bientôt alors on croira àvQS paroles, et il viendra un temps où, à, l'ombre de l'école, des garçons et de l'école des filles, vous verrez toutes les communes intelligentes placer sous leur fraternel abri celle des petits enfants.
Les salles d'asile ne sont pas indignes d'une si grande faveur, et les services qu'elles rendent méritent que l'ave* nir leur conserve l'enthousiasme qui les accueille mainte-» nant parmi nous : l'esprit même qui préside à leur institution leur assigne une double destinée; elles justifient la sollicitude publique en la remplissant, puisqu'elles corn-» mencent l'éducation de l'enfance en même temps qu'elles lui offrent un refuge contre les misères qui l'affligent. C'est
que l'éducation de l'homme tout entière dépend de son début, et ce n'est pas sans raison que l'un des plus grands Pères de l'Église * conseille aux parents et aux maîtres de s'emparer des premières impressions de l'enfance, afin de disposer de toutes les autres, et qu'il regarde les lèvres de ceux qui sont chargés de l'enseigner comme le livre d'où découlent pour elle la science et la vertu. La première éducation est celle des habitudes, elle est le produit de l'esprit d'imitation et de la répétition des mêmes actes par l'obéissance aux impulsions de la nature : elle agit d'abord sur les organes, et semble se borner à l'exercice des facultés physiques, mais bientôt elle s'étend aux idées, elle influe sur les sentiments, et l'homme sort du giron de sa mère et de sa nourrice, ou des mains du premier maître, auquel on Ta confié plutôt pour le garder que pour l'instruire, avec un caractère que souvent la patience et la raison essayeront en vain de modifier. Citez beaucoup d'enfants (en citerez-vous un, peut-être?) que le collège ait guéris de ces frayeurs qu'une domestique superstitieuse leur aura fait concevoir : montrez ceux si rares que votre école aura ramenés de l'indiscipline à la soumission, de l'habitude du mensonge à celle de la vérité. Tous les jours les traits de notre caractère s'impriment plus profondément en nousmêmes : laissez-les s'affermir par la durée, comme toutes les empreintes, ils né céderont plus qu'à l'action du temps qui ne change qu'en usant, et qui corrige bien moins qu'il ne détruit. Aussi personne ne conteste plus que la première éducation de l'homme, celle qu'il devrait recevoir dans sa famille, ne soit la plus essentielle : chacun même convient que dans ces classes de la société où les sentiments de la nature n'ont pas été modérés de bonne heure par la raison, où le sentiment moral ne se produit pas avec une égale énergie dans tous les cœurs, où le devoir n'est pas toujours compris de tous les esprits, les parents sont rares, qui, du moment qu'un enfant leur est né, s'occupent