‹ Conférences sur les devoirs des instituteurs primairesChapitre 17 sur 20 · DANS LES COMMUNES RURALES · texte numérisé non relu

DANS LES COMMUNES RURALES

Celai qui élève trop haut sa maison cherche sa

ruine.

Proverbes ', ch. 17. v. 16.

Que son logis antique Par vous rendu décent et non pas magnifique, Au-dedans des vertus* renfermant les trésors, D'un air de piopreté s'embellisse au-dehors.

DcuLLb, t Homme des champs, ch. 1.

Faut-il, dans les campagnes, élever un palais à l'instituteur primaire ou lui bâtir une chaumière ? Sans prendre la peine de distinguer et de chercher si le moyen terme entre ces deux édifices ne serait pas une maison commode, l'ami de l'instruction populaire, à qui j'oserais poser ce problème, me dirait : ouvrez les livres des pédagogues les plus renommés, ouvrez le recueil des actes de l'autorité ; à chaque page, à chaque ligne, vous trouverez la réponse à votre question.

En effet, je lis dans M. Dumont 1 : « L'éducation doit « préparer les hommes à supporter avec force et avec « gaîté les circonstances les plus défavorables dans les-

i. Vie V Education populaire et des Ecoles normales primaires , par M. Prosper Dumont, oavrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques, page 337.

« quelles ils pourront se trouver. Hais vos instituteurs élevés « dans une demeure spacieuse, bâtie avec luxe, se trouce veroht-ils suffisamment heureux dans la chaumière étroite c< qui leur est destinée ; » plus loin j'y lis encore : « Il ne « faut pas oublier que les hommes réunis dans ces beaux « et vastes appartements sont de futurs instituteurs de « campagne, et on peut craindre qu'après avoir vécu trois ce ans sous des lambris si larges, ils ne se t'rouvent bien ce mal à Taise dans la chaumière étroite *, souvent obscure, ce quelquefois malsaine, qui leur est destinée ; » je comprends dès lors que si le sage réformateur se résigne avec peine à accepter pour l'instituteur primaire un si humble réduit, il redoute plus encore de le voir installer dans l'habitation somptueuse que, dans son imprudente sollicitude, l'autorité municipale s'est plu à lui élever.

Je trouve ensuite dans H. Barrau cette opinion dictée par la raison et par- l'expérience 2 : « Il est bien évident « qu'à l'école normale les élëves-maîtres ne doivent pas « être entourés d'un luxe dont ils ne jouiront pas quand « ils seront devenus instituteurs. N'est-ce pas leur rendre « un bien mauvais service que de leur créer des besoins « auxquels ils n'auraient jamais songé, et de les accou- « tumer à des choses inutiles, dont la privation sera, dans « la suite, une humiliation ou une souffrance? On ne saurait « croire combien ils deviennent exigeants lorsqu'on les traite * « trop bien ; » et je sens que ce que les amis les plus dévoués des maîtres de l'enseignement élémentaire ont le plus ardemment désiré pour eux, c'est, en la renfermant dans un local aussi simple qu'elle, une existence modeste qui leur offre, non un éclat et un superflu auxquels ils n'ont jamais aspiré, mais ce nécessaire, plein d'aisance, qui les met au-dessus du besoin. Ne devons-nous pas même rester convaincus que ce n'est pas autre chose que

i. M. Prosper Dlmont, môme ouvrage, page H5.

2. De l'Education morale de la jeunesse à l'aide des écoles nor- . maies primaires, par M. Barrau, ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques, page 143.

^s^jpggKigïqg.

mm min

proportions étroites qui trahissent la misère. Des architectes, chargés de traduire sa pensée, trop peu en ont eu la juste intelligence pour qu'on puisse dire qu'elle est réalisée.

La maison d'école n'est qu'une dépendance du toit de la famille, un foyer qui rappelle le sien ; allant sans cesse, de l'un à l'autre, l'enfant s'élève en même temps sous les yeux de ses parents et du maître, et ce serait presque un jeu cruel de lui étaler les richesses et le luxe d'un palais, qu'il ne doit jamais habiter, au seuil d'une chaumière, dans laquelle il semble destiné à passer toute sa vie. La plupart de nos architectes ne l'ont pas compris. Dans l'instituteur ils n'ont pas vu l'homme sorti d'une condition obscure pour entrer dans une carrière laborieuse, où il ne trouvera que le salaire de l'artisan, où il rencontrera, dans les surveillants que lui donne la loi, des supérieurs d'une condition aussi humble que la sienne ; où ce serait, par conséquent, une amère dérision de lui offrir une demeure splendide, qui ne pourrait que lui créer des besoins dis^ pendieux, et exalter son orgueil aux dépens de sa tranquillité.

Ils ne se peignent l'instituteur que dans sa chaire, enseignant du matin au soir, vivant de son traitement et de ses rétributions, achetant au boulanger et au jardinier son pain et ses légumes, dérogeant, s'il touche de sa main à la bêche pour labourer la terre, et dérobant à la commune une chose qui lui est due, s'il met un congé à profit pour semer son jardin, tailler sa vigne ou rentrer l'herbe de son pré.

Pour eux, la maison d'école, c'est l'édifice dont le majestueux ensemble et l'ingénieuse distribution donneront à l'étranger une heureuse idée de leur talent. Une toiture à quatre pans, qui domine toutes celles du village , une façade superbe, qui s'aligne sur sa rue principale, et séduise le regard par les ornements dont ils l'auront chargée ; à l'intérieur , de grandes pièces se partageant avec une symétrie parfaite le rez-de-chaussée. et l'étage*; des mou-

tares élégantes bannissant des murs et des plafonds la nudité rustique : ils n'ont pas rêvé autre chose pour mettre leur nom en honneur et employer les ressources de la commune. Dans ces quatre pans de la toiture on ne rencontre que du bois ; si deux avaient fait place à des pignons, j'y trouverais, avec moins de dépense, un grenier dans lequel l'instituteur aurait pu serrer du grain et des ustensiles de ménage; je sacrifierais volontiers une chambre pour une cave où il conserverait la récolte de sa vigne et abriterait ses légumes contre la gelée. Je cherche en vain la remise, l'appentis où il déposerait son affouage de Tannée et le chauffage de l'école ; rétable où il logerait la vache ou la chèvre, le porc, la volaille qu'il nourrirait avec les produits des deux arpents de bonne terre, que la loi lui eût assignés en Prusse * ; la grange où il rentrerait, l'aire où il battrait les denrées qu'il aurait recueillies sur cette portion du champ commun ; j'ai vu même dans certaines maisons l'architecte, esclave de ses propres idées, supprimer les lieux d'aisance pour ne pas rompre la régularité de la construction. On avait omis le préau, et, pourvu qu'on eût une large place pour bâtir , on ne s'était pas soucié d'en réserver un coin pour la culture, ou de ménager un peu d'argent pour acheter un jardin.

N'est-ce pas commettre la plus grave des erreurs que de loger l'instituteur, dans une commune rurale, comme un employé à la ville, et de lui imposer un genre de vie en dehors des besoins, des habitudes et des ressources de la campagne? Au village, dans la condition à laquelle il appartient, quand on n'a pas de revenus, il faut, à moins de marcher à une ruine certaine, ajouter le travail de la terrent l'élève du bétail aux profits de son métier ou de sa profession.

L'instituteur est né homme des champs; n'essayez pas d'en faire un citadin : on peut s'habiller de bure, et avoir un cœur honnête et des manières polies ; la vocation sait

1. M. Cousin. De V instruction publique en Prusse, t. \ €T , page 224*

s'accommoder d'une douce médiocrité, le mérite pédagogique n'exclut pas le travail des mains, et un langage correct n'est pas déplacé dans une bouche que vous entendez parfois commander à des ouvriers. Laissez l'instituteur entretenir sa santé par le vigoureux exercice de la culture ; permettez-lui d'aller, aux heures de relâche, respirer un air plus libre à la campagne et de s'y reposer des occupations de l'école par celles des champs : l'activité du corps aura prévenu l'engourdissement de l'intelligence; des distractions utiles auront dissipé la fatigue et l'ennui, et le maître rapportera dans sa classe un esprit plus ferme et plus dispos, une humeur plus égale et plus patiente. Vous voulez qu'il enseigne l'agriculture? L'osera-t-il , s'il n'a rien lu dans le livre de la nature et s'il ne peut éclairer ceux des hommes du commentaire de la pratique ? Vous parlez d'une pépinière municipale, d'un champ où s'essaieront, sous une direction habile, toutes les cultures nouvelles '? L'instituteur est votre homme : vous y avez songé ; mais vous avez oublié d'attacher à sa demeure un grenier, un hangar pour qu'il y mette à couvert le branchage des arbres qu'il aura émondés, et les denrées qu'il aura fait croître, en préparant les leçons de l'expérience.

Il faut donc qu'il travaille pour occuper ses loisirs ; mais il faut surtout qu'il travaille pour vivre et pour élever sa famille, à moins que vous ne vouliez faire de sa compagne une femme de journée, de son fils un homme de peine, et envoyer sa fille servir dans une auberge.

Quel est le plus habituellement, dans les communes rurales, le traitement de l'instituteur primaire ? Ne parlons pas d'un chiffre inférieur à cinq cents francs *, qu'il n'est cependant pas rare d'y rencontrer ; prenons , en

!. Ceci s'écrivait en 1845, depuis, les choses ont changé pour le traitement, mais elles ont aussi changé pour la dépense ; l'intelligence et l'économie n'ont pas plus cessé d'être une des conditions de la vie de l'instituteur dans les écoles rurales que les moyens de s'y accommoder aux usages et aux besoins de la campagne une des nécessités de sa condition.

réunissant tous les émoluments que le maître peut recevoir, pour extrêmes les deux chiffres de cinq cents et de huit cents francs, dans la latitude desquels se fixera ce traitement : c'est tout au plus le salaire annuel d'un artisan et d'un manœuvre travaillant avec sa femme ou son enfant. Que l'instituteur ait une famille, sa vie matérielle n'est pas assurée pour six mois de l'année, s'il faut qu'il achète, au jour le jour, les légumes, le pain, le laitage, les œufs, la viande qu'il consommera dans sa maison. Mais donnez-lui un jardin et une portion communale, et il sera affranchi de la gêne. Dans ces terrains il cultivera les légumes qui serviront à la nourriture de sa famille et de son bétail, le chanvre qui entretiendra le linge du ménage. Il possédera une vache dont le lait alimentera sa cuisine et qui enverra encore quelques kilogrammes de beurre au marché, un porc qu'il salera pour les besoins de sa table, et quelques volailles dont les œufs augmenteront ses provisions.

Il aura reçu de ses parents un arpent ou deux de terrain, un pré, une chènevière, sa femme lui en aura apporté autant en mariage ; qu'il les loue à un ou deux pour cent, ce loyer n'ajoutera pas beaucoup à ses ressources ; mais qu'il les cultive pour lui-même, il fournira sa maison de toutes sortes de denrées, et les soins qu'il donnera à ses propriétés, en utilisant les bras de sa famille, élèveront à six, sept, huit et peut-être dix pour cent l'intérêt du capital qu'elles représentent. Il n'aura acheté ni blé, ni vin, ni fruits, ni légumes pour sa table ; il aura trouvé sous sa main le fourrage pour le bétail ; personne chez lui ne sera resté oisif, ses enfants se seront fortifiés aux travaux de la terre, et, au bout de Tannée, après avoir entretenu sa maison par les produits de sa petite culture, il aura pu vendre encore un porc, un veau, quelques volailles, quelques sacs de grain, peut-être même un millier de foin et deux ou trois pièces de vin dont le prix ira accroître son épargne.

Ce mot rappelle une autre nécessité de sa position. Vous

voyez combien il a de peine à vivre dans le présent, ses regards doivent cependant se porter vers l'avenir : le travail de la classe l'aura bientôt usé, sa vieillesse sera précoce, la commune et l'État ne lui feront jamais une retraite qui suffise pour pourvoir pleinement à ses besoins ; il faut donc qu'il y supplée, afin de se préserver de la misère, en épargnant de bonne heure pour ses vieux jours ; il faut aussi qu'avant d'arriver au terme de sa carrière, il songe à donner une profession à ses enfanta, et qu'en les établissant, il leur fasse de ces avances de quelques pièces de ménage , d'un trousseau, de vivres pour six mois, que je n'oserais appeler une dot : mais tout cela n'est possible qu'avec des économies, et ces économies, on ne saurait le méconnaître ne sont praticables pour l'instituteur qu'avec cette industrie agricole qui est inséparable, dans sa condition, du séjour de la campagne.

Et quel placement leur donnerez-vous pour les accroître et pour les conserver ? La caisse d'épargne ? Mais il n'y en a pas dans chaque commune, et l'intérêt que sert le trésor n'est que de quatre pour cent. * Le prêt sur l'hypothèque? Ainsi l'instituteur s'érigera en capitaliste, et lut qui suit une vocation dont le premier et le plus saint caractère est la charité, il va, comme doit s'y résoudre cette espèce de rentiers, s'associer à la ruine de quelques paysans obérés, peut-être des parents de quelqu'un de ses élèves, et son nom figurera parmi ceux des créanciers impitoyables qui poursuivront l'expropriation de leur débiteur. Le prêt sur billet? Possesseur de petits capitaux, il va donc, par la force des choses , les aventurer aux mains d'un manoeuvre ou d'un artisan nécessiteux ; il voudra se payer des dangers de ce placement par un plus gros intérêt, et, succombant à une tentation à laquelle il n'a pas su résister, il se fera prêteur à courtes échéances, il agiotera dans un hameau et deviendra usurier. Ne parlons point de la banque qui ne recevrait les économies de l'instituteur que

Page 1