‹ Conférences sur les devoirs des instituteurs primairesChapitre 3 sur 20 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

semble, l'un moyennant une modique rétribution, l'autre comme une dette que la sollicitude du pays acquitte envers lui. Le législateur qui a promulgué cette loi, mérite donc notre reconnaissance; mais il n'a pas tout fait en préparant des ressources et en organisant le personnel que le régime nouveau, qu'il instituait, recevait des mains du régime ancien, auquel il rappelait à succéder. Ce personnel, en effet, accusait une insuffisance à laquelle il devenait urgent de pourvoir, et il fallait, en le fondant avec celui qu'on allait y ajouter pour le fortifier, en composer un tout homogène, le plier aux règles d'une discipline uniforme, augmenter sa science pour ne pas le laisser au-dessous de sa mission, et Fanimer de cet esprit de moralité et de dévouement qu'il puisait dans les paroles d'un ministre, et qui ouvrait, pour l'instruction prirftaire, cette ère si longtemps désirée qui devait la transformer *.

Ici la loi restait pour le moment impuissante, car on peut, à volonté, établir des écoles, salarier des maîtres; niais nul n'a le pouvoir de changer les hommes en un jour ou d'en créer de nouveaux : force était donc d'attendre que le temps mûrit le germe que le législateur avait déposé dans cette loi, et seulement de hâter, en le cultivant, l'époque où il porterait ses fruits.

En supposait qu'en 1833, il entrevît clairement le but qu'il fallait atteindre, qu'il comprît la direction qu'il convenait d'imprimer à l'enseignement élémentaire, il pouvait se mettre à l'œuvre sur-le-champ et se former des maîtres suivant son intime pensée; mais une fois qu'on aurait allumé dans leur cœur ce feu sacré qui devait les inspirer, il fallait encore qu'il songeât à l'y entretenir et à le communiquer aux maîtres anciens qu'il réunissait avec les nouveaux dans une commune vocation.

De là, la surveillance des comités, les visites des inspecteurs et les conférences d'instituteurs dont chacun réclama

4. Voir la circulaire adressée par M. Guizot, Ministre de l'Instruction publique, à MM. les institu'eurs primaires, sur l'exécution de la loi du 28 juin 1833.

la création. On les organisa sur tous les points avec une sorte d'enthousiasme; mais, à peine élevées, on les laissa tomber sans bruit. Leur brusque avortement ne reste pas inexplicable, si Ton remarque qu'on ne s'était pas bien rendu compte de leur but et de leur utilité; qu'aucune vue d'ensemble n'avait présidé à leur organisation ; que leur marche avait été abandonnée au caprice des individus; qu'elles n'avaient point de prise sur les instituteurs appelés, à les composer; qu'enfin, la sanction législative manquant i leur institution, leur direction était restée étrangère à l'action de l'Université, qui ne pouvait que les encourager de son approbation , sans oser, par son blâme , en châtier les écarts, ou en stimuler l'inertie.

Ainsi, peu éclairé sur les avantages qu'offrent les conférences, on était moins instruit encore des moyens de les réaliser; aussi furent-elles une carrière dans laquelle on s'engagea un peu à l'aventure, et s'y vit-on réduit au tâtonnement jusqu'à ce que les essais méthodiquement entrepris eussent apporté, dans une matière aussi neuve, les enseignements de l'expérience.

Dix ans ont suffi pour produire tous ceux que nous pouvions en espérer : l'époque est venue où c'est un devoir de les mettre en oeuvre pour résoudre une question qu'un travail aussi iong a dû conduire à sa maturité;

Essayons d'apprécier les fruits qu'on peut retirer de ces conférences et de déterminer la forme qu'il convient d'assigner à cette heureuse institution.

On peut, et longtemps encore on pourra diviser en deux catégories les instituteurs qui composent le personnel de renseignement primaire : la première renfermera les instituteurs qui possèdent toutes les connaissances que la loi exige et que suppose leur brevet de capacité; la secondé ceux qui ne sont pourvus que d'une instruction insuffisante»

Le premier avantage des conférences sera de suppléer à cette insuffisance. Placé en regard de l'homme capable, rhoœme médiocre y sentira son infériorité; il en sera peutêtre humilié; toutefois, comprenant que l'instruction n'est

plus pour lui une chose facultative, mais un devoir, et que désormais son état dépendra de son aptitude, il ne cherchera plus même à se dissimuler ce qu'il sait mieux que personne, et prendra la résolution de travailler pour se mettre à la hauteur de sa position ; le maître de tout à l'heure descendra de sa chaire, et, s'asseyant sur les bancs de la conférence, élève soumis et attentif, il viendra y écouter les leçons d'un confrère à qui des circonstances plus heureuses ont permis de s'instruire davantage; il étudiera sans rougir et sans danger pour sa réputation ; car il serait impossible à l'inquisition la plus malveillante de découvrir des instituteurs ignorants dans une réunion où, confondus dans les mêmes rangs, tour à tour tous les maîtres deviennent écoliers et tous les écoliers deviennent maîtres.

Il ne suffît pas de savoir au moment où l'examen qui clôt nos études nous vaut un brevet; il ne faut pas l'avoir obtenu une fois, il faut le mériter toujours; il ne faut pas se contenter de la science que Fon remporte de l'École normale, il faut y ajouter tous les jours pour l'entretenir à un degré convenable et l'enrichir incessamment, de crainte qu'elle ne s'appauvrisse. Ainsi donc, par un double bienfait, tandis que les conférences apprendront aux uns ce qu'ils ignorent, elles empêcheront les autres d'oublier ce qu'ils savent.

Il est surtout un art précieux auquel elles initieront les jeunes maîtres avant qu'une rude expérience ne Tait fait à leurs dépens, c'est la pratique de renseignement : la connaissance des choses à enseigner aux enfants n'est rien sans la manière de les communiquer : c'est la partie la plus difficile et la plus importante de la pédagogie; mieux vaut peut-être un savoir borné avec le talent de le transmettre, qu'une érudition profonde qui ne sait ouvrir ses trésors pour les répandre, et se rendre intelligible, pour se mettre à la portée de l'enfance. L'instituteur, tant qu'il se forme à l'École normale sous les yeux d'un guide qui ne le perd pas unlinstantjde vue, n'est jamais qu'un écolier; avec de

la mémoire, de l'intelligence et de l'application, il n'est rien de la grammaire, du calcul, de l'histoire et même des méthodes et de la discipline, qu'il n'apprenne assez facilement; placez-le dans une école et abandonnez-le à luimême au milieu de ses élèves, il ne sera pas plutôt à l'œuvre qu'il va se heurtera des difficultés qu'il n'avait pas prévues et que, déplorant son inexpérience, il reconnaîtra combien peu lui sert alors ce savoir étendu qu'il est impuissant à communiquer. La réflexion, la patience et le dévouement viendront sans doute à son secours; mais combien, dans de si pénibles conjonctures, il bénira les conférences, car elles le mettent périodiquement en rapport avec ces vénérables confrères qui, plus anciens que lui, connaissent mieux l'enfance et orit pénétré, par l'observation, plus avant dans les voies de l'éducation, et qui, devenant ses protecteurs et ses appuis, l'éclaireront de conseils d'autant plus sages et d'autant plus opportuns que, ses prédécesseurs peut-être dans l'école où il leur a succédé, ils ont travaillé avant lui à la difficile tâche qu'il est chargé de continuer. Tout alors est mis en commun dans ces libres communications, qui tiennent des épanchements intimes de l'amitié et de l'exposé régulier de l'enseignement scientifique. On s'entretient du caractère des enfants, de l'art de les élever et des moyens de donner à la science cette physionomie particulière qui les attire, de prêter à ses principes cette simplicité qui la rend accessible à toutes les intelligences. On parle des obstacles que l'instruction primaire rencontre dans les campagnes et dans les villes, des préjugés qui les augmentent, de la patience et de l'habileté qui les surmontent; on disserte des méthodes et des procédés d'enseignement; on examine, on discute leurs perfectionnements, et l'expérience de tous, mise à la disposition de chacun, devient une source inépuisable, où les plus capables et les plus éprouvés se retrempent pour conserver leurs forces, où les plus faibles et les moins habiles puisent sans cesse et se fortifient, en apprenant à marcher sur leurs traces.

L'instituteur a, dans la commune, une position, des ha-

bitudes et une existence à part; il doit régner dans son ton, dans son langage et jusque dans ses moindres relations, une simplicité, une réserve et une décence qui lui concilieront l'estime de tous, mais qui devront le rendre pour chacun un familier trop sérieux pour n'être pas incommode. La douceur et la régularité de ses moeurs craindront de se froisser au contact de la rudesse des champs et de la liberté du village. Il évitera donc de se commettre avec des hommes qui ne le comprendront pas. Dans l'éloignement de l'école, qui a été pour lui comme une seconde famille, dans l'isolement où il est de ses confrères qui ont été ses condisciples, au milieu de ses fonctions où tant de fatigues l'attendent, où tant de dégoûts viendront récompenser ses peines, sa sérénité diminue, sa patience se lasse, sa douceur s'altère, son caractère s'aigrit, sa charité même se resserre, tandis que son dévouement ébranlé renonce à l'œuvre qu'il a entreprise, au sacrifice qu'il a commencé. Qu'il vienne dans les conférences, il y puisera des consolations; son courage abattu se relèvera : c'est là qu'il apprendra près de ceux qui ont passé par les mêmes épreuves comment toutes les facultés atteintes par la langueur recouvrent leur énergie, et comment, sans autre stimulant que le devoir, sans autre appui que le temps, la persévérance vient à bout de la fortune ; c'est là surtout qu'il rencontrera ses pareils et ses égaux; c'est là seulement que, s'abandonnant à ses inclinations, il contractera des liaisons qui seront sans dangers, qui lui apporteront ehaque jour des jouissances nouvelles et qui trouveront, dans une heureuse communauté de goûts, d'éducation, d'intérêt et de profession, un aliment perpétuel. Les différences d'âge y amèneront, d'un côté, les complaisances et les bontés; de l'autre, le respect et la déférence, et ces rapports constants d'autorité et de soumission, cet échange mutuel de services et de reconnaissance ajouteront un attrait de plus à ces réunions, dont le retour périodique sourira plutôt comme un plaisir qu'il ne contrariera comme une gêne.

Mais l'avantage immense qu'il faut rappeler avant tous

JtiUU

les autres, l'avantage qui, à lui seul, aurait suffi pour faire naître la pensée des conférences qui le réalisent , c'est cet esprit, qui est comme une grâce d'état, dont ces fréquentes communications tendront sans cesse à pénétrer les instituteurs; esprit de douceur et de fermeté, d'exactitude et de patience, de tendresse et de dévouement, qui est l'âme de leur profession et sans lequel ils ne pourront jamais digne* ment l'exercer. Il vient du cœur, la raison l'éclairé, la religion le sanctifie et le soutient; le temps, loin de le refroidir, l'échauffé, le développe et le nourrit. Le maître qu'il anime ne se, laisse émouvoir, ni parles fatigues qui l'attendent dans la carrière qu'il parcourt, ni par les privations que sa profession lui impose, ni par le travail qui occupe toutes ses heures de classe, ni par l'étude qui absorbe celles qu'il devrait donner à ses loisirs; il ne recule devant aucune difficulté, il ne se laisse ébranler par aucun échec; l'injustice des parents le blesse, mais ne l'irrite point; l'ingratitude des élèves l'afflige, mais ne saurait le décourager : il perd ses efforts et il les renouvelle; longtemps il prodigue la culture aux intelligences les plus rebelles, et il attend des années pour recueillir sa moisson ; l'œil fixé sur le bien qu'il peut faire, il tend constamment vers ce but, et lorsqu'il l'atteint, il ne s'en enorgueillit point : fort de cette puissance qui vient de la vocation, qui a son point d'appui dans le devoir, et qu'augmente le sentiment religieux, il accomplit son œuvre sans en réclamer le prix, convaincu, que si elle est de ce monde, sa récompense est de l'autre.

Cet esprit donc est la vie de l'enseignement primaire : rien n'est plus propre que les conférences à le susciter et à l'entretenir parmi le corps des instituteurs. Descendu de l'Université, il se répandra plus facilement sur ceux qui le composent, à la faveur de ces réunions qui, les tenant sous la main de celte puissante directrice et les rassemblant autour de ceux qu'elle leur envoie pour leur porter sa parole, les rendront plus dociles à ses leçons et plus soumis à ses lois.

Elles ramèneront dans l'enseignement l'unité de direc-

tion, et le concours de tous les efforts l'égalité de résultats : dans ce but il conviendra de les ouvrir aux instituteurs privés, c'est le seul moyen d'action efficace que la société ait sur leur enseignement ; les inspections peuvent constater son état, et la censure réprimer leurs écarts; il n'appartient qu'aux conférences, en appelant ces maîtres dans leur sein et en leur permettant de se renouveler dans les instructions qui s'y donnent, de les pénétrer de cet esprit qui élève la profession de l'instituteur à la dignité du sacerdoce, quand il lui accorde ses inspirations, qui la rabaisse au rang d'une industrie purement mercenaire, quand il les lui refuse.

Tels sont les avantages qu'on peut retirer des conférences. Toutefois ils dépendent de leur organisation, et ils seront en raison de la sagesse qui y aura présidé. Cette organisation ne saurait être partout la même; elle doit nécessairement être subordonnée aux besoins intellectuels des instituteurs, tenir compte des circonstances de temps et de lieu au milieu desquelles ils sont placés. Le personnel de chaque conférence devra être assez nombreux pour qu'elle offre des garanties suffisantes de lumières, que leur concours y entretienne l'émulation et que sa propre importance lui imprime une allure sérieuse et assurée.

Chaque réunion, pour qu'elle soit de quelque utilité et qu'on puisse s'y livrer, avec les développements qu'elles comportent, à l'étude et à la discussion de quelques-unes des matières qui font l'objet de l'enseignement primaire, devra être de trois à quatre heures au moins : plus courte, elle serait insuffisante, et les questions, pour peu qu'elles fussent nombreuses et difficiles, n'y seraient qu'effleurées; plus longue , elle deviendrait pour l'instituteur une cause de fatigues et de dépenses. Qu'il ait deux lieues à faire pour s'y rendre, son déplacement ne durera pas moins de huit heures; joignez-y quelques heures de repos, et bientôt vous trouverez que la conférence lui aura pris toute la journée, et qu'il ne sera pas rentré chez lui sans avoir fait une notable dépense de temps et d'argent. Il est difficile que l'attention reste tendue pendant une séance de quatre heures

de suite sans se lasser : aussi avait- on proposé de partager les conférences en deux séances divisées par un repos; mais on a bientôt reconnu que ce repos prenait sur ces deux séances plus qu'elles ne gagnaient sur la journée, et qu'en hiver, l'instituteur attardé ne rentrait que la nuit close ou le lendemain.

Les jeudis sont les jours obligés de ces réunions, mais ce sont aussi ceux que le règlement donne au maître pour se reposer ou vaquer à ses affaires. La conférence ne .saurait donc lui en demander qu'un ou deux par mois : les lui deraandera-t-elle l'hiver et l'été? L'été, son école exige de lui moins de soins et les voyages lui causent moins de fatigues ; mais on remarquera qu'il doit tenir classe tous les jours, matin et soir, et que, par conséquent, toute la se* maine, moins le jeudi et le dimanche, est occupée par ses devoirs; or, il ne faut pas perdre de vue qu'à la campagne, l'instituteur a un champ qu'il cultive, une portion communale qui est une des plus riches parties de son émolument ; prenez-lui deux ou trois congés par mois pour les conférences, ses travaux agricoles en souffriront, et ses ressources en seront diminuées. Sans doute, un déplacement pendant l'hiver est plus pénible ; mais comme il ne le distrait pas des soins qu'il donne à sa culture, et que, plus rare, il peut concorder avec le voyage que les besoins de l'école ou les affaires de la mairie l'obligent à faire à la ville, il lui devient plus facile, et, ne lui faisant rien perdre, il lui est toujours moins onéreux. Les conférences d'biver comportent, aux yeux de l'observateur, un avantage particulier : c'est la saison de l'année où les écoles sont le plus suivies. L'instituteur qui réfléchit et qui raisonne l'enseignement, aura donc plus d'occasions de faire, dans le sien, de ces observations qu'il s'empressera de communiquer à ses confrères en échange de celles qu'ils lui communiqueront eux-mêmes ;, les discussions pédagogiques s'en éclaireront, et, passés ainsi au creuset de la controverse, les perfectionnements des méthodes et des procédés n'en sortiront que pour rentrer immédiatement dans celui de la

pratique, qui les éprouvera et prononcera sur leur mérite. Rassemblez donc les instituteurs Tété et l'hiver une fois par mois, si le climat et l'état des communications le permettent ; craignez, en relâchant la chaîne des conférences outre mesure, de la rompre sans pouvoir la renouer.

Si vous voulez que les instituteurs les fréquentent assidûment, ne les y appelez pas de trop loin, fixez-en le centre de telle façon qu'elles ne s'étendent pas sur un rayon de plus d'un myriamètre ; plus restreintes, elles souffriraient d'un personnel trop peu nombreux; plus clair-semées, elles donneraient à peine le temps à l'instituteur d'y apparaître un instant; Cette courte apparition, qui suffirait tout au plus à le reposer, ne pourrait l'indemniser du temps et de l'argent qu'elle lui aurait coûtés. Placez-en donc une dans chaque canton, et s'il le faut, en regard de celle-ci, placezen une autre, qui se rapprochera ainsi des instituteurs et leur épargnera le chemin.

Il viendra, sans doute, un temps où les communes et le Gouvernement, sentant tout le bien qu'on peut recueillir de ces réunions, accorderont aux instituteurs un droit de présence, qui les couvrira de la dépense qu'elles leur auront occasionnée.

Les conférences ouvertes, les instituteurs s'y réunissent; qu'ils concourent avec les autorités préposées à leur surveillance à y maintenir la discipline ; qu'ils se composent un bureau de dignitaires chargés de désigner les professeurs des cours, les rapporteurs des questions, et de rédiger les procès-verbaux des séances ; mais appelez & le diriger un délégué du comité d'arrondissement ou du recteur de l'Académie, dont la nomination préviendra les rivalités d'amour-propre, dont l'autorité, émanée de plus haut, aura plus d'empire, et attestera, par la présence de celui qui l'exercera, toute la sollicitude de l'Université qu'il repré sente.

Donnez-leur un règlement pour les seconder ; il fixera l'ordre du travail et garantira la discipline rien qu'en la mettant à l'ordre du jour; un appel constatera les présents;

une amende, au besoin, punira ceux qui n'y répondront pas et qui, par impossible, ne justifieront point de leur absence ; enfin l'envoi du procès-verbal au comité d'arrondissement mettra ce comité en situation de suivre les travaux de la conférence et d'apprécier 1q zèle des membres qui la fréquentent.

Places au chef-lieu da leur réunion une bibliothèque formée d'ouvrages élémentaires les plus propres à éclairer les instituteurs sur leurs devoirs et à aider à leur instruction; tous les ans, la générosité du Gouvernement la dotera de quelques livres, et la légère cotisation, destinée^ subvenir aux nqenues dépenses, l'enrichira de quelques volumes.

Maintenant que la conférence est organisée, occuponsnous de l'emploi que les instituteurs feront des instants pendant lesquels ils y seront réunis, car c'est là quo réside toute son utilité. Ici. deux modes d'enseignement s'offrent d'abord à la pensée : les cours méthodiques et les discussions sur des questions spéciales ; auquel de ces deux modes devra-t-on donner la préférence ? Ni à l'un ni à l'autre exclusivement : leur adoption dépend du degré d'instruction des membres de la conférence dans les différentes matières de l'enseignement. Si, par exemple, une certaine partie d'entre eux ne possède qu'imparfaitement les principes de la grammaire, si même l'orthographe ne leur est pas fami« Hère, toute discussion un peu approfondie d'une question grammaticale qu'on détachera de l'ensemble de la science et qu'on posera isolément, sans la faire précédente l'exposé méthodique de ses principes, sera au-dessus de leurs forces : ils n'en sauraient pas assez pour la comprendre quand elle sera ouverte ; ils n'en sauront pas davantage lorsqu'il faudra se mêler activement à la controverse ; mais, au contraire, si vous les supposez suffisamment instruits des règles de la grammaire, un cours méthodique sera pour eux superflu ; les discussions de questions spéciales, proposées d'une réunion à l'autre et mises au rapport d'un instituteur, leur offriront seules une utilité réelle. Elle ne seront pas pour cela prises au hasard : elles seront présentées

entre elles dans un ordre logique et ne se distingueront des cours réguliers que parce qu'elles négligeront les notions élémentaires qu'une instruction moyenne ne saurait ignorer, et ces idées de transition qui servent à relier les différentes parties de la science. Commencez donc par déterminer quelles sont les matières qui feront partie de l'enseignement de la conférence ; puis examinez quel est , dans chacune d'elles, le degré d'instruction des membres de la réunion, et faites ensuite, pour chaque faculté, votre choix entre les deux modes : ainsi vous aurez pour l'une un cours et pour l'autre des discussions, et celle qui, dans une conférence* sera traitée par le premier de ces deux modes, sera dans une autre enseignée par le second.

Sou? l'empire de tous deux, chaque instituteur aura le droit d'exprimer ses doutes et de faire ses observations ; le professeur ou le rapporteur s'efforcera non-seulement d'exposer avec netteté les principes et de les éclairer par des exemples, mais encore d'apprendre aux maîtres à enseigner aux enfants ce qu'il leur enseigne à eux-mêmes, et descendra ainsi de l'exposé théorique à l'application pédagogique.

Le rapporteur d'une question ne pourra jamais être qu'un instituteur; en sera-t-il de même du professeur, et sera-t-il toujours choisi dans le sein de la conférence? Pris parmi ses membres, tous, pourvu qu'ils possèdent une instruction suffisante, pourront successivement remplir cette mission : la perspective du professorat y fera naître l'émulation et y entretiendra le travail ; pris en dehors, il sera peut-être plus capable qu'un instituteur et professera avec plus d'éclat, mais les élèves compteront sur lui ; ne devant rien enseigner, ils ne prépareront rien, et, ne tenant rien de leur travail, ils ne remporteront de la conférence que le peu qu'ils auront retenu de ce qu'ils y auront entendu. Autant que vous le pourrez, chargez donc les instituteurs des cours qui y seront établis, et ne recourez aux lumières d'un maître étranger, que dans ces cas bien rares où ils ne pourraient pas se suffire à eux-mêmes.

Ici, demande-t-on, quelles seront, dans ces réunions, les matières de renseignement? La réponse est naturelle : celles que la loi comprend dans renseignement primaire élémentaire, et en première ligne celles que la majorité des instituteurs possédera le moins ; il en est cependant, telles que l'écriture et le dessin, qui, consistant surtout dans des exercices manuels, ne peuvent guère y trouver place, ou que du moins il faut réduire à l'énoncé des principes, dans des réunions qui sont trop rares et trop courtes pour se prêter à autre chose qu'à l'enseignement oral.

Aux matières obligées de l'enseignement primaire, il conviendra, à mesure que la conférence fera des progrès dans la voie de l'instruction, d'en ajouter de nouvelles dont l'enseignement, bien que facultatif, rentre pourtant, dans le programme légal ; il faudra surtout y joindre des conférences sur les méthodes, les modes et la pratique de la pédagogie, et sur les devoirs des instituteurs. Tous ont, sans doute, le sentiment de ces devoirs ; mais il n'appartient guère qu'à un homme qui leur est supérieur par sa position, de leur en parler avec autorité : mission délicate et difficile, qu'on ne doit accepter qu'avec une sorte de crainte, quoiqu'on la remplisse avec amour, et qui ne sera dignement accomplie, que lorsque celui à qui elle sera confiée aura fait sentir à ceux qu'elle lui donnera pour auditeurs toute l'importance et toute l'étendue de la tâche qui leur est imposée, qu'il leur aura montré ce qu'il y a de grand et de redoutable, de beau et d'utile, de calme et de saint dans ce ministère dont la loi les a revêtus ; qu'enfin, en le leur faisant craindre, il le leur aura fait aimer, et qu'il aura allumé dans leur cœur l'étincelle sacrée de ce dévouement qui n'est si admirable que parce qu'il se compose plus encore de patience que de courage, et qu'il se cache dans l'obscurité.

Déférez donc cette mission à quelqu'un de ces fonctionnaires que les instituteurs, en les voyant siéger dans les comités, sont habitués à respecter comme des supérieurs qui connaissent leur profession ; comme des juges qui tien-

qu'elles promettaient : j'ai dit ce qu'il me semblait utile de faire pour les améliorer et les porter à ce haut degré d'utilité dont elles sont susceptibles : leurs vices et leurs impertions viennent, non de ceux qui les fréquentent, mais de l'absence d'une volonté ferme dans leur organisation, du défaut d'unité et de précision dans leur marche et dans leurs travaux.

Depuis deux ans que je suis chargé de diriger ceux d'une conférence 1 où se rendent quarante instituteurs, dont plusieurs y viennent de prés de deux myriamètres, je dois leur rendre cette justice que je les ai toujours vus y accourir avec une exactitude et un zèle qui ne se sont jamais démentis, même au milieu des plus mauvais jours de l'année : à peine s'étaient-ils trouvés en présence, dans la salle où ils se réunissaient, à peine l'ami qui arrivait avait-il pressé la main de l'ami moins éloigné qui l'avait devancé, que le travail commençait. Alors une attention soutenue recueillait avidement tout ce qui se disait ; l'auditeur n'interrompait le maître que pour suppléer par de judicieuses remarques aux insuffisances de sa leçon : l'erreur y était relevée avec ménagement, reconnue avec bonne foi et redressée avec àpropos; le confrère qui enseignait, était un professeur qui obtenait de ses égaux un respect aussi profond, une soumission aussi entière, que s'il eût parlé deyant l'auditoire habituel de son école; et, maintenant que je rappelle mes souvenirs, je ne crois pas avoir eu, pendant tout ce temps, à relever une seule parole inconvenante, une seule observation présentée à dessein de blesser par la forme ou par le fond : surtout je n'y ai rien vu concerter contre la mairie ou contre le presbytère ; je n'y ai rien ouï qui ressemblât à une plainte contre un maire ou contre un pasteur 2 . Je suis encore édifié quand, revenant, avec bonheur, sur

1. La conférence de3 instituteurs primaires des cantons nord et sud de Toul (1841).

2. Nous ne nous entretenons pas des terres et des maisons d 'autrui ; mais nous conférons de ce qui nous regarde et de ce que nous nous reprocherions d'ignorer. Horace, Satire VI, liv. ir.

ces souvenirs qui datent de loin et de près, d'hier et de plusieurs années, je vois ces auditeurs, qui me sont chers à tant de titres, écouter, avec un recueillement si religieux, ces instructions où, sans rien dissimuler des rigueurs de leur mission, je les entretenais, en termes si sévères, des plus étroits et des plus saints de leurs devoirs. On trouvera ces instructions à la suite de cette introduction ; je les leur rends ici comme une chose qui leur appartient; je les leur dédie comme aux personnes à qui je désire le plus qu'elles plaisent et qu'elles profitent : j'aurai rempli mon but, tous mes voeux seront comblés, si, en les entendant, ils se sont senti plus d'amour pour leur profession, si, en les relisant, ils s'y sont attachés davantage.

Elles leur paraîtront incomplètes; ils y remarqueront peut-être des pensées, des conseils qui n'ont été dans ma bouche que des échos et des répétitions: je le reconnais sincèrement avec eux; j'ai fait ce que j'ai pu, j'ai lu plus d'un livre avant de leur parler; je n'ai point eu la prétention d'écrire un traité de pédagogie, encore moins de dire des choses nouvelles *, et je n'ai point perdu de vue que je parlais, non à des élèves qu'on forme à l'art d'enseigner, mais à des maîtres livrés depuis longtemps à la pratique de l'enseignement. J'ai pénétré dans les campagnes, où ils sont auprès de l'enfance les missionnaires de la morale et des lumières; j'ai vu les douceurs de leur position, et je les ai louées; j'en ai vu les misères, et je les ai consolées; enfin, m'identifiant avec leur état, j'ai voulu le leur présenter sous des couleurs qui le leur fissent aimer, leur montrer comment ils devaient se conduire pour y trouver la tranquillité et le bonheur dans l'accomplissement de leurs devoirs.

La forme seule ici est la mienne; je rends le fond aux hommes dévoués et amis de l'instruction populaire, aux esprits supérieurs à qui il appartient. Ce n'est pas assez de

1. La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dictées premièrement qu'à qui les dict après. (Montaigne, Estât*, liv. i, ch. 25, n° 3.)

dire une fois la vérité, il faut sans cesse la redire et la proclamer; ce n'est pas assez de donner une fois un hon conseil, il faut le répéter, dans toutes les occasions, pour que chacun l'entende, et que tous le pratiquent. Il y a des siècles que le Christ a promulgué sa morale divine, et tous les jours nous voyons l'humble prêtre semer sa parole et faire germer d'heureux fruits dans le champ de l'Évangile. Je n'ai donc pas la gloire d'être venu le premier dans ce champ de l'instruction primaire où il m'a été donné de travailler; mais, suivant le sillon qu'ont ouvert ceux qui m'y ont précédé, je rétablis la voie qu'ils y ont tracée, j'essaye de rendre à la terre qu'ils ont cultivée un peu du sel que le temps lui avait fait perdre, et, plus près de leur maturité, j'envisage, en arrosant encore la plante, les fruits qui sont éclos du germe qu'ils avaient semé.

PES INSTITUTEURS PRIMAIRES

Origine et distinction des devoirs des instituteurs. — Instruction. — Étude. — Exactitude. — Assiduité aux conférences.

Laissez Tenir à moi les petits enfanta.

(Évangile S. Luc, ch. 17, v. 16.)

Celui-là sert son pays... qui forme la jeunesse à la vertu.

(SÉNiooE, des Bienfaits, liv. jii, ob. 11.)

Messieurs,

Vous vous êtes réunis pour mettre ea commun vos lumières, vous avez placé vos devoirs parmi les choses qui vous seraient enseignées, et vous avez voulu que les derniers moments de chacune de vos conférences fussent consacrés à vous en entretenir. C'est cette tâche qui m'est dévolue ; aujourd'hui que je l'entreprends, je l'aborde avec une sorte de satisfaction ; car, à mes yeux, elle ne présente point les difficultés d'un sujet nouveau, et elle a tous les charmes des

choses familières. En effet, vous parler de vos devoirs, c'est vous entretenir de ce que personne de vous n'ignore; vous exhorter à les remplir ou à ne les enfreindre jamais, c'est vous prêcher ce que vous pratiquez tous les jours; et chercher avec vous leur origine, c'est repasser votre vie et revenir sur vos souvenirs.

Remontons donc ensemble à leur source, et, après l'avoir reconnue, voyons ensuite comment et dans quel ordre ils en découlent.

Je suppose que Ton amène en ce moment devant vous deux hommes bien constitués et dans la force de l'âge : sur la figure de l'un se peint une» santé florissante, ses actions et son langage sont marqués au coin d'une raison qui se comprend et se possède, et tout en lui annonce qu'il jouit de la plénitude de toutes ses facultés intellectuelles ; l'autre a le teint pâle, l'œil hagard, et ses discours, comme tous les actes auxquels il s'abandonne, trahissent le désordre de ses idées et l'extravagance de sa conduite. Je suppose en* core qu'au milieu d'une forêt, -chacun d'eux ait donné la mort à son semblable ou lui ait enlevé une somme d'argent considérable qu'il portait sur lui : que vont-ils devenir? que va faire de tous deux la justice? Le premier, elle l'enverra: au bagne ou à l'échafaud ; le second, elle en aura pitié, et, ne s'en prenant qu'à sa liberté, pour le mettre hors d'état de nuire, elle le placera dans l'un de ces asiles que l'humanité ouvre à la démence.

D'où vient donc la différence que vous remarquez entre deux résolutions si opposées? D'une cause bien simple, et que vous avez saisie avant que je ne vous l'aie signalée : l'un des hommes qui en sont l'objet avait toute la liberté de son intelligence, et, lorsqu'il a commis ce crime, il pouvait ne pas l'accomplir ; pour l'autre, la raison était un flambeau éteint, la conscience une voix muette; ce qu'il a fait, il ignorait quille faisait, ou il n'était pas libre de ne pas le faire; la loi le plaint et ne lui en demande pas compte, parce qu'il était frappé d'aliénation mentale.

Ainsi, Messieurs, nous répondons de nos actes, parce que

nous les accomplissons librement et que nous en apprécions la nature. De la raison naît l'imputabilité de nos actions ; mais cette imputabilité doit avoir une sanction, c'est-à-dire que le bien que nous faisons, nous devons en obtenir la récompense; que le mal que nous exécutons, nous devons en subir le châtiment. De là résulte donc l'obligation de faire le bien et de fuir le mal: cette obligation n'est autre chose que le devoir : c'est la loi suptême de notre nature; la raison nous l'enseigne et nous la fait accepter, la religion nous la révèle et nous l'impose ; et, telle est l'union intime de nos actions et de leur sanction, qu'elle semble une chaîne étroite qui étreint toute notre vie, qui paraît quelquefois se relâcher, dans ce monde, au point que nous doutons de son existence, mais qui se resserre étroitement dans l'autre, et rattache à jamais à nos œuvres la récompense qu'elles ont méritée ou le châtiment qu'elles ont encouru.

Hais sommes-nous placés sur cette terre pour y vivre dans la solitude ? Quand l'amour unit l'homme à sa compagne, quand il l'attache à ses enfants, quand il fixe ceux-ci auprès de lui, quand mille tendances et mille instincts secrets le rapprochent de son semblable, quand mille besoins pressants et mille jouissances qui les satisfont, les placent sous la dépendance l'un de l'autre, tout ne proclame-t-il pais que l'homme est né sociable? La sociabilité, voilà sa nature, le but où il tend, la destinée qu'il doit accomplir.

Le devoir doit le suivre dans celte condition nouvelle ; mais comme la sociabilité suppose, implique la variété des aptitudes et des positions, il s'ensuit que la société est un vaste théâtre où chacun de nous a son rôle que la Providence lui assigne : l'homme a donc des devoirs particuliers à remplir; ils ne le lient pas moins que les devoirs généraux , qui naissent de sa nature. Chaque condition a les siens, et la vôtre n'en est pas exempte ; ce sont ces devoirs spéciaux qui feront le sujet des instructions que je dois vous donner. Ils sont de deux sortes , et résultent de la position de Fin-

stituteur, considérée sous deux points de vue différents : hors de son école et en présence de l'autorité, des pères de famille, de ses concitoyens et de ses confrères ; dans son école et en face de ses élèves. Examinons donc successivement les devoirs qui découlent de ces deux situations différentes, mais non opposées ; devoirs saints et sacrés, les premiers de tous, puisque c'est dans leur religieuse observation que les hommes viennent puiser, avec la connaissance de ceux que la raison leur impose, la force et les moyens nécessaires pour les accomplir.

Au moment où l'instituteur met le pied dans sa Chaire, il contracte envers son pays, envers la commune, envers les chefs de famille, envers les enfants qu'ils confient à ses soins et envers lui-même, rengagement de savoir ce que la loi lui prescrit d'enseigner à ses élèves. Sans doute il se présentera un brevet de capacité à la main; mais ce brevet, qu'attestet-il ? une instruction moyenne, celle que la plupart peuvent acquérir, afin qu'il soit accessible au plus grand nombre. Cette instruction satisfait rarement aux exigences des localités importantes, et répond encore moins aux progrès que l'humanité fait partout, grâce à la diffusion des lumières. De là vient, pour l'instituteur, la nécessité de travailler constamment sur lui-même, pour ne pas laisser son école en arrière de celles qui l'avoisinent. D'ailleurs, l'esprit de l'homme n'est pas stationnaire, il faut qu'il avance sans cesse sous peine de reculer, qu'il apprenne toujours pour ne pas se trouver un jour au dépourvu ; à mesure qu'on prend des années, la mémoire s'affaiblit et se perd; les choses s'y succèdent, s'y pressent et s'y effacent, si de temps à autre une étude nouvelle n'y rétablit leur image pour qu'elle y garde sa place ; incessamment ouverte aux objets qu'elle ne contient pas encore, la mémoire laisse aussi échapper ceux qu'elle contenait déjà; chaque heure a sa perte, chaque instant son oubli : travaillez donc sans relâche pour les réparer, si vous ne voulez pas qu'un jour, qui n'est pas éloigné, vous repliant sur vous-mêmes, interrogeant votre mémoire, et sondant votre science, vous n'y découvriez plus

que ces vestiges de connaissances évanouies qu'une pratique quotidienne a transformées en routine.

Certes, il n'est personne d'entre vous qui ne sente la nécessité de reprendre ses premières études, et qui ne forme la résolution de consacrer chaque jour quelques instants à cet utile exercice ; mais peut-être combien peu l'ont exécutée ! Ici ce sont des occupations trop nombreuses qui vous distraient de ce devoir ; là les moyens d'instruction qui tous manquent. Beaucoup attendent, pour entreprendre une tâche dont la seule pensée les rebute, que le temps scolaire soit écoulé, afin qu'ils puissent donner à l'étude des heures de loisir que ce temps ne réclame pas pour leur repos : l'été arrive, la plupart s'adonnent tout entiers aux soins de la culture, et consacrent, en idée, à l'étude les longues soirées d'hiver* Disons-le, Messieurs, la répugnance et la faligue s'en mêlent, et vous n'échapperez pas à cette molle apathie, si le devoir ne vous contraint d'en sortir. Vos conférences répondent donc à une nécessité, elles remplissent une lacune dans votre vie scolastique. Elles sont la retraite permanente de l'instituteur laïque, elles remplacent pour lui celle où l'instituteur engagé dans les ordres religieux va, tous les ans, renouveler son savoir et son dévouement. Plus de prétexte pour la médiocrité, la science court au-de vant d'elle, et lui tend les bras ; point de prétexte même pour la capacité ; ici elle aura encore à profiter ; son zèle viendra s'y retremper dans le vôtre, elle se fortifiera de vos conseils et de votre expérience, elle s'inspirera de vos succès et de vos exemples ; elle ne s'en retournera pas éclairée de nouvelles lumières sur les règles de la grammaire, mais elle remportera un procédé récent, une méthode perfectionnée qu'elle introduira avec avantage dans son enseignement. Dans ces conférences familières vous apprendrez à vous connaître ; les liens de la confraternité resserreront ceux de l'amitié, et, dans cette mutuelle assurance que vous formez parmi vous pour préserver des chances fâcheuses de l'ignorance ceux d'entre vous que moins de savoir a favorisés, ceux, au contraire, dont l'esprit est riche d'une plus

haute instruction, trouveront à exercer au profit des premiers la plus noble des bienfaisances, celle qui répand les lumières de la moralité K

Mais vous ne retirerez de vos conférences Futilité que vous devez en attendre, qu'autant que vous les suivrez avec exactitude et assiduité, et que vous apporterez aux divers cours qui y seront professés une attention soutenue. La négligence est la mortelle ennemie du progrès : elle enfante la paresse, et la paresse, tous les vices ; l'exactitude, au contraire, est le plus sûr et le premier élément de l'instruction ; elle vient à bout de tout. Du jour qu'il a entrepris une chose, l'homme exact et régulier dans ses habitudes peut annoncer celui où il l'aura accomplie. L'exactitude est une qualité précieuse, c'est presque une vertu ; elle supplée, dans l'intelligence bornée, les qualités qu'elle n'a pas; elle engendre la méthode, elle produit l'ordre, elle remplace la mémoire, elle vous fait gagner, elle vous empêche de perdre. A quoi nous serviraient ces courtes et rares conférences si vous ne les suiviez assidûment ? Une que vous auriez perdue laisserait dans votre esprit des obscurités que la suivante ne parviendrait pas toujours à dissiper. Pénétrez-y au milieu d'une leçon, vous n'en aurez point entendu le commencement, le reste sera pour vous inintelligible ; vous aurez fait un voyage inutile, et vous rentrerez dans votre école sans y rapporter un nouvel aliment à ces jeunes esprits que vous aurez promis de nourrir du pain de la science.

L'exactitude à une chose amène l'exactitude à une autre ; celle d'un jour produit celle de l'année, et celle-ci devient l'habitude de toute la vie 2 .

Ce n'est pas tout encore : l'exactitude du maître commande celle de rélève ; l'un est le modèle de l'autre, ils ne

1. Les conférences maintiennent parmi vous l'union, le goût de l'étude, l'amour des fonctions, et préviennent l'ignorance, l'oisiveté, la vie solitaire et sauvage, et bien d'autres inconvénients à craindre dans les campagnes. (Massillon, 6 e Discours synodal.)

2. Tout l'art de l'éducation consiste à former de bonnes habitudes physiques, inteUectyelles et morales. (Maine de Biran, de l'Influence

l'habitude sur la faculté de penser.)

sauraient se trouver en présence sans s'imiter. Honneur et mille fois honneur aux maîtres qui inspirent à leurs élèves l'amour de l'exactitude, qui ploient leur jeunesse au joug de cette première de toutes les règles, et qui introduisent, de bonne heure, dans leur genre de vie cet élément de tous les succès.

L'exactitude est donc une qualité indispensable chez le maître ; mais elle devient un bienfait inappréciable pour Télève qu'il y assujettit : en régularisant l'emploi. é*aon temps, elle habitue son esprit à la méthode, et, e» lui donnant le goût de Tordre, elle le met en pw w Hii i m du bonheur, et de la fortune.

Soyez donc exacts à remplir tous vos devoirs, soyez-le pour vous et pour vos élèves, soyez-le surtout à accourir à ces conférences. Que l'âge ne vous en éloigne pas : le maître assez fort pour tenir sa classe, l'est encore assez pour faire quelques lieues et se réunir à ses collègues. Le vieillard même ne doit pas.se défier de ses propres moyens ; nos facultés ont plus de souplesse et plus de durée que nous ne pensons : on est toujours jeune pour étudier, et il n'est pas d'époque dans la vie où, quand on le veut fermement, on ne puisse apprendre quelque chose.

Mais cette exactitude même à suivre nos réunions ne deviendra- 1- elle pas pour vous une source de dépenses et de peines? De dépenses ? vous n'accourez pas ici à une fête, vous êtes habitués à vivre et vous y vivrez sobrement. De peines? sans doute, vous venez ici de loin chercher la science pour la répandre quelquefois dans un sol ingrat; mais le plus souvent vous la déposez dans un terrain fécond où elle fructifie. Pour vous soutenir dans l'accomplissement de cette tâche laborieuse, dites-vous que l'homme qui est chargé d'élever pour le pays des citoyens qui le défendent, pour les familles des chefs qui les honorent par leurs mœurs, pour les hommes aisés des serviteurs probes, dont les sentiments relèvent ce que la domesticité peut avoir, à leurs yeux, de bas et d'humiliant : dites-vous que celui à qui échoit en partage cette noble mission de créer l'esprit des

générations qui viendront après nous, et de rendre à un grand peuple ce que des jours mauvais lui ont enlevé de sa moralité, peut souffrir un peu pour la remplir, car elle a en elle-même de quoi le récompenser.

Vous connaissez les paroles que l'évangile met dans la bouche du Sauveur : « Laissez venir à moi les petits enfants ; > fappelez-vous-les, vous grandirez à vos yeux et vous serez consolés de vos peines. Ces paroles font votre gloire, et vous êtes l'image de celui qui les a prononcées. C'est sous votre aile, après le sein de sa mère, que l'enfant vient s'abriter : retenez-le près de vous par votre douceur et par votre affection ; formez-le par vos exemples, instruis sez-le par vos leçons, et vous aurez accompli une tâche qu'aucun prix sur la terre, si ce n'est le témoignage de votre conscience, ne pourra jamais assez rémunérer.

Danger de l'orgueil et de îa vanité. — Avantages de la modestie.

Gerson.

Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quieobque s'abaissera "sera élevé.

{Évangile 8. Luc, ch. 14, v. il.)

Tout fait paraître l'orgueil : l'air, la contenance, la démarche, le geste, la composition du visage, le tour des yeux, le discours, la parole, le ton de la voix, le silence même, cent auties signes qui frappent la vue, et dont on s'aperçoit tout d'un coup.

(Bouhdaloue, de l'Humilité et de l'Orgueil.)

Messieurs,

Le savoir et les efforts au prix desquels il s'achète ont fait l'objet de notre premier entretien : je vais aujourd'hui vous parler de son plus noble accessoire et de sou plus dangereux écueil. Il n'est point de défaut plus funeste à l'homme que l'orgueil, il n'est point de qualité qui lui soit plus profitable que la modestie : au premier il doit la plupart de ses peines et de ses ennemis, la seconde lui concilie la faveur des plus indifférents, elle lui épargne les oppositions hostiles, elle relève son mérite, en lui prêtant un lustre que l'envie ne cherche pas à ternir. Ne sont-ce pas là des observations qui sont devenues des vérités incontestables? et pourtant, si

rien n'est plus rare que la modestie, rien n'est plus commun que l'orgueil; il se produit sous toutes les formes; c'est un mal qui affecte tous les états, qui s'attache à toutes les positions; ridicule, quand il prend les dehors de la suffisance ] et de la fatuité, il devient insolent quand il se pose fièrement en face de la médiocrité qu'il aime à humilier, du mérite dont il est jaloux., et de la supériorité qu'il méprise parce qu'il voudrait l'effacer. Aucune profession n'en est exempte : le guerrier le porte avec Fépée, il se glisse sous la robe du magistrat, le lévite ne le dépose pas toujours en entrant dans le sanctuaire; je voudrais qu'il me fût permis de dire qu'il ne s'est jamais assis avec l'instituteur dans sa chaire. Souvent l'orgueil procède de la nullité, mais souvent aussi il prend sa source dans le sentiment d'un mérite réel et des peines qu'il a coûtées à acquérir. On regarde en arrière, on considère le point d'où l'on est parti et la distance qui le sépare de celui où l'on est arrivé; on compte les rivaux que l'on a dépassés, on éprouve un mouvement de satisfaction ; on s'enivre de sa propre joie, on triomphe de ses propres succès, on sème des dédains et Ton veut recueillir des hommages : n'est-ce'pas une véritable folie? Nous sommes pleins.de nous-mêmes comme si, à pous seuls, nous nous étions faits ce que nous sommes, que nous n'en devions rien à personne et que nous ayons atteint les dernières limites de la perfection. Et cependant, pour quelle part sommes-nous dans ce que nous valons, et que cette valeur s'amoindrit quand la raison l'examine et la mesure! Qu'il faudrait réduire à peu de chose ce qui nous revient de nos biens et de nos honneurs, de notre savoir et de nos vertus, si nous en retranchions ce que nous devons à notre naissance, à nos parents, aux circonstances, à la bonté des hommes et aux bienfaits de la Providence 1 1 Vous brillez par ces grands biens que vous possédez et par le luxe que vous étalez; mais vos richesses, un père vous les

1. Car tout hocnmme qui mange, et qui boit, et qui retire du bien de son travail, reçoit cela par un don de Dieu. (Ecclésiaste, ch. 3, 13.)

• f I i i i ^ÊàtiÊmm Ai'' iflT

a transmises, ou une spéculation favorisée par la fortune les a portées dans votre trésor, lorsque à peine vous osiez les désirer : votre science est vaste : aux yeux du public vous semblez ne rien ignorer, et,, sans cesse consulté, interrogé par une foule avide de vous entendre, vous n'ouvrez la bouche que pour prononcer des oracles : d'où vous vient ce savoir qui est le fondement de votre renommée? et avant, d'où vous viennent cette intelligence rapide qui vous faisait saisir une chose aussitôt qu'on entreprenait de vous l'enseigner; cette mémoire immense incessamment ouverte pour recevoir, pour conserver tout ce qui avait fixé vos regards, frappé votre oreille ou provoqué votre réflexion; cette parole facile qui porte une idée sur vos lèvres aussitôt qu'elle est éclose dans votre pensée? D'où vous viennent enfin cette vigueur du corps, cette énergie de l'esprit, cette intensité de la volonté, qui vous jettent tout entier dans Ja voie de l'étude, qui ne reculent devant aucun obstacle, qui ne cèdent à aucune fatigue pour arriver au terme de cette carrière que vous voulez parcourir? D'où vous viennent-elles, encore une fois? Non de vous à qui vous les reportez dans votre présomption, mais de la Providence à qui peut-être vous n'avez jamais songé à en rendre grâce. A côté de ceux qui manquent d'instruction, ne vous enorgueillissez donc pas des faveurs que la science vous a prodiguées; plaignezles de ce que Dieu les a moins richement dotés que vous, mais n'exaltez pas votre savoir comme • le fruit dé vos seuls travaux : il ne vous appartient pas plus qu'aux champs la fleur dont ils se parent, à la montagne le chêne dont elle se couronne : la main de Dieu, qui a déposé dans le sein de la terre le germe de l'une et de l'autre, a répandu dans votre esprit ces semences auxquelles sa persévérante bonté a permis de porter des fruits : ainsi, bénissez-la dans la simplicité de votre cœur, et, à votre tour, répandez dans d'autres intelligences ces faveurs dont vous n'êtes que les dépositaires. Que de sujets d'humilier votre orgueil vous offrirait cependant la raison, si vous sentiez, à ses mouvements intérieurs,, qu'il veut se produire! Vous avez mesuré

30 DEVOIRS DBS INSTITUTEURS

votre savoir, sondez un instant votre ignorance : l'homme a lu tout au plus quelques pages dans le livre du monde, et vous en épelez à peine un mot ; vous ne vous comparez jamais qu'à ceux qui ignorent ou qu'à ceux qui savent moins que vous; approchez-vous donc de ceux qui savent plus, et, convaincus de votre infériorité, vous rentrerez en vous-mêmes pour mieux cacher votre confusion, ou vous prendrez la généreuse résolution de cultiver vos facultés et de travailler à en recueillir les fruits qu'elles comportent.

Heureuxies hommes qui se défient d'eux-mêmes, ou que de sérieuses réflexions ont amenés de bonne heure à rougir de leur présomption 1 Ils assurent leur repos et leur bonheur, en s'épargnant ces chagrins cuisants, ces blessures intérieures, ces illusions perdues, ces déboires amers qui éprouvent si cruellement l'amour-propre : peines réelles, qui altèrent plus profondément la félicité de l'homme vain que les infortunes qui le font souffrir dans ses affections.

Et plaçons au premier rang de ces peines le ridicule qui accompagne sans cesse l'orgueilleux : sa mise, comme sa démarche et son langage, trahit ses prétentions; il ûe veut se vêtir comme personne, de crainte de se perdre dans la foule; il marche la tête levée pour se faire remarquer; il s'étudie à mesurer son pas pour lui donner de la gravité; il bannit le sourire de ses lèvres pour paraître plus réfléchi ; s'il parle, sa parole est haute pour qu'on l'entende de plus loin ; elle est tranchante parce qu'elle se croit et veut se faire croire infaillible ; elle devient sentencieuse et ampoulée pour commander la confiance et susciter des approbations. Soins inutiles l Prétentions maladroites l II n'est point d'enfants à qui échappent ces calculs de la vanité; ils frappent les yeux les moins clairvoyants; en exagérant les habitudes de ceux qui y recourent, ils communiquent à leurs traits quelque chose en même temps de gauche et d'étudié, qui leur imprime le cachet d'une originalité ridicule, et qui fait tu'ils ne paraissent nulle part, qu'on ne les devine avant

fir ■ T#i— î^iirr

qu'ils n'aient parlé, et que leur présence ne provoque le rire et la moquerie.

Ce serait peu si la présence de l'orgueilleux n'excitait que la plaisanterie, et si, une lois qu'il est éloigné, les autres l'avaient oublié ; ils ont leur vanité ainsi que leur mérite; il a été injuste en rabaissant celui-ci, il a été cruel en blessant celle-là : blessures également vives, qui sai- * gnent longtemps, qui allument dans le cœur de l'homme qui les a reçues ces haines impitoyables, cette soif ardente de représailles, qui ne s'éteignent que par la perte de l'imprudent qui les a faites. Dès la première rencontre la guerre , est ouverte ; c'est une lutte acharnée où l'orgueil s'élève contre l'orgueil ; tous les lieux lui deviendront un champ de bataille, toutes les questions le mettront, aux prises avec lui-même; une prétention ne sera jamais affichée qu'elle ne soit combattue, une parole prononcée qu'elle ne soit contredite, une position offerte qu'elle ne soit disputée; on s'attaquera face à face, on se nuira par de sourdes intrigues; on deviendra fourbe et dissimulé, on recourra au mensonge ou à la calomnie pour satisfaire une vanité futile, et l'on ûe reculera devant l'emploi d'aucun moyen pour se débarrasser d'un homme dont le cœur aurait volontiers fait un ami v si la vanité n'en avait fait un rival.

Une supériorité vaincue n'apaise pas l'orgueil ; toutes l'offusquent et l'irritent; la vue d'un mérite lui fait mal; sa susceptibilité s'en accroît, et les choses arrivent au point que nos yeux ne peuvent plus s'arrêter sur une figure humaine, qu'ils ne croient y lire le sentiment mal contenu d'un intérêt froissé, ou les déplaisirs secrets d'un rival jaloux de nous-mêmes : il sera abattu, un autre le remplacera; nos convoitises et nos soucis ne finiront jamais, et, si nous sommes obligés de céder dans la lutte que nous avons à soutenir contre ces adversaires, la défaite nous afflige ; renfermés en nous-mêmes, l'orgueil nous tourmente jusqu'à ce que, sollicité par une rivalité nouvelle, il se produit encore pour triompher sans être satisfait, ou succomber sans être instruit par ses défaites.

Tel est le portrait, telle est la vie de l'homme vain : qu'il soit un instituteur, je n'y changerai rien, seulement son orgueil deviendra plus dangereux. D'un côté, plein de son savoir, il croira ne rien ignorer ou n'avoir plus rien à apprendre : convaincu que ce savoir ne lui fera jamais défaut, il ne songera plus à l'entretenir en revenant^ de. temps à autre, sur ses premières études : ses facultés perdront de leur vigueur, son esprit de sa résolution et de sa persévérance, il s'engourdira dans la paresse-, et bientôt il n'aura plus, pour soutenir sa folle présomption, qu'une routine étroite et aveugle et les restes d'une instruction; qui ne s'est pas alimentée par l'étude. D'un autre côté, l'homme chargé d'élever la jeunesse n'instruit pas seulement par. les préceptes, il enseigne aussi par l'exemple/ Plus: l'élève est jeune, plus il est innocent et facile: plus son coeur aimant le portera vers son maître, plus il s'appliquera à'l'étudier et mettra de soin à l'imiter. L'espritet le cœur de l'enfance sont à la ibis impressionnables et mobiles; ils cèdent à toutes les impulsions qu'un maître leur communique, ils prennent toutes les formes qu'ils le voient, affecter, ils, conservent toutes les impressions qu'il y dépose : qu'il ait un défaut saillant, les enfants le saisissent et le reproduisent; qu'il leur souffle le vent de l'orgueil, et vous les verrez s'enfler d'outrecuidance, et de vanité;. L'élève d'un maître humble et modeste sera discret et réservé; celui, qui aura été façonné à l'école d'un orgueilleux pédantisme sera glorieux et tranchant : il croira tout savoir, parce qu'il aura tout effleuré; son esprit n'aura pas de solidité, parce qu'il aura manqué d'application ; il affirmera où un autre hésiterait : le doute est un sentiment qu'il n'éprouve jamais, la réserve dans l'assertion une convenance qu?il ne soupçonne même pas; la présomption a crû avec lui, et,. devenu grand, il étale, dans toutes les circonstances, une suffisance dont il sera redevable aux funestes exemples du maître dont il aura reçu les leçons.

Que ces dangers vous avertissent : veillez sur vous, réprimez dans votre âme les mouvements de l'orgueil pour en

préserver celle de vos élèves : soyez devant eux simples et modestes; soyez-le dans votre mise et dans votre contenance;' soyez-le plus encore dans vos discours : la modestie est la compagne du savoir; elle lui prête un charme inexprimable, elle l'empreint de force et de candeur : sans rien lui enlever de sa dignité, elle le rend plus accessible et plus familier; elle donne du calme à celui qui le possède, elle protège sa réflexion ; par elle, il est toujours maître de lui-* même, et, découvrant clairement la route qu'il doit parcourir, il la suit sans s'en écarter : s'il rencontre des rivaux sur son chemin, loin de s'alarmer 4e l^ur concurrence, il leur tend la main, s'aide de leurs lumières et ne leur dérobe point les siennes, et, arrivé au bout de la carrière, c'est plein de joie qu'il partage avec eux le prix qu'ils ont mérité ensemble. Il en est de même des élèves qu'il a dû former sous ses yeux, il a détruit en eux les germes naissants d'une vanité peut-être héréditaire : sa modestie devient la première des vertus qu'ils imitent ; après celle-là, qui garantit leur attentive soumission, les autres s'établissent plus facilement dans les cœurs, et lorsque l'ami de l'enfance pénètre jdans cette enceinte, qui la réunit sous l'œil vigilant de cet homme humble et bon, à l'ordre, au silence, à l'attention qui y régnent, au parfum d'innocence et de vertu qui s'en exhale, il devine le maître et rend hommage à son mérite.

Tel fut Jean Gerson, dans lequel l'Université montre avec reconnaissance l'un de ses plus savants, de ses plus fermes et de ses plus vertueux chanceliers, et le modèle le plus parfait de l'instituteur de l'enfance. J'ai prononcé son nom et beaucoup d'entre vous l'entendent pour la première fois : pourtant ce nom devrait être placé en tête de Y Imitation de Jésus-Christ, ce livre dont un écrivain philosophe disait qu'il était le premier livre sorti de la main des hommes, puisque l'évangile n'en vient pas. Dans un siècle à demi barbare, Gerson unit si intimement l'étude du dogme - et la pratique des vertus que commande la religion, qu'on le nommait le docteur évangélique et très- chrétien; il fut

an orateur si habile et si éloquent, que l'Université le chargea de la défendre devant le parlement et de haranguer en son nom le roi Charles VL

Né dans un pauvre village des Àrdennes, il devint docteur en Sorbonne, chanoine du chapitre de Paris, curé d'une paroisse de la capitale et Chancelier de l'Université, l'une des premières dignités du premier corps enseignant du monde. Toute sa vie ne fut pas une suite non interrompue d'honneurs et de prospérité; son élévation lui devint fatale, il avait énergiquement défendu la liberté politique et la liberté religieuse comme on les entendait alors : il souffrit pour elle et fut martyr de ses opinions.

C'est pendant le cours de ces persécutions qu'il composa, pour se consoler, le livre de Ylmitation de Jésus-Christ ; ce livre était une gloire impérissable, sa modestie ne voulut pas y attacher son nom. Dans sa vieillesse, il perdit sa place, ses bénéfices, sa fortune : réduit à un état voisin de la misère, l'illustre professeur dont la voix avait retenti sous les voûtes de la Sorbonne pour enseigner les docteurs, alla se réfugier à Lyon, et là, en même temps qu'il écrivait ce petit traité de la manière d'élever chrétiennement les enfants, où respire tant de douceur et de bonté, il ouvrit dans l'humble asile qu'on lui offrit sous le cloître d'une chapelle, une école où il rassemblait ceux des pauvres pour leur apprendre le catéchisme.

Il les réunit encore autour de lui la veille de sa mort; il . leur demanda, pour leur vieux maître, cette simple prière à Dieu : « Seigneur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Gersonl * et son âme passa dans le sein de ce Dieu, qui s'était ouvert à la voix de l'innocence pour la recevoir.

Successeurs de Gerson, que l'esprit du docteur évangélique descende sur vous : méditez sa vie, suivez ses exemples : comme lui, soyez bons et modestes; acceptez toutes les positions, ne vous enorgueillissez pas des plus brillantes; résignez-vous sans murmure 'aux plus humbles. Si vous êtes, ainsi que lui, destinés, non pas à d'éclatantespersécutions, mais aux tracasseries obscures des hommes

passionnés qui troublent si souvent la paix de la commune, souffrez sans trop vous plaindre; souffrez même avec joie, car c'est là votre croix, et l'Évangile a dit * qu'il faut que chacun porte la sienne et marche dans la voie du Sauveur pour être son disciple. Réprimez en vous les mouvements de l'amour-propre, ne le laissez pas se produire au dehors pour irriter celui des autres et augmenter le nombre de vos ennemis. Après avoir pardonné aux pères, renfermez-vous au milieu des enfants pour vous consoler, et, renonçant au monde, adressez-lui, comme à Dieu, cette prière, qui fut sans doute aussi celle de Gerson, puisqu'elle est sortie de la bouche du Christ dont il fut le pieux imitateur : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

Page 1