Luc, oh. 14, v
Amour du pays. — Obéissance aux lois. — Respect aux autorités.
Rendez à César ce qui est à César, ' et à Dieu ce qui est & Dieu.
(Évangile, S. Luc, eh. 14, v. 25.)
Ayant tout , nous devons aimer la patrie.
L'Hôpital, liv. vi, Épitre à ses amis.
Messieurs,
Il entrait dans le cadre que je me suis tracé, à l'ouverture de ces conférences, de vous parler aujourd'hui de l'amour du pays, de l'obéissance à ses lois et du respect qu'attendent de vous les dépositaires de son autorité : sentiments qui doivent être profondément gravés dans l'âme de l'instituteur et qu'il doit inculquer dans celles de ses élèves. Ce sujet m'amenait naturellement à vous dire quelques mots de vos rapports avec vos supérieurs, de ceux, surtout, si nombreux et si essentiels, qui vous rapprochent, à chaque instant, des administrateurs de la commune et du curé de la paroisse : importante et difficile matière, que je -n'aboraerais pas sans crainte, que je n'oserais espérer de traiter sans rien omettre et d'abandonner sans avoir éveillé des susceptibilités respectables, blessé des vanités
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faciles à émouvoir, ou des intérêts prompts à s'irriter. Je n'eusse pas cependant décliné cette tâche, et je l'aurais entreprise, si je n'avais trouvé ce grave sujet traité dans une lettre qu'un prêtre émigré adressait des bords du Rhin au maître d'école de sa paroisse, qui avait été longtemps son ami. Les difficultés y sont nettement posées, et elles me paraissent y avoir été résolues avec bonne foi. Un autre pourrait essayer de mieux faire; pour moi, je ne pourrais pas dire autrement. Je vais donc vous lire cette lettre; écoutez-la avec indulgence, écoutez-la avec attention : c'est l'expérience elle-même qui va vous donner ses leçons.
Des bords du Rhin.
Mon cher ami,
J'ai échappé au danger et je suis en lieu sûr, mais sur la terre étrangère : ce mot seul vous peindra ma position. Quelque nombreux que soient les compagnons de notre exil, ils ne peuvent nous retracer l'image de la patrie : car la patrie est tout entière aux lieux où nous sommes nés, où vivent nos parents et nos amis, où Ton parle la langue dont notre cœur s'émeut quand ses accents ont frappé notre oreille; dans la prairie que notre enfance a foulée, dans les champs que nos mains ont cultivés et qui nous ont nourris, dans la verdoyante forêt qui en borne l'horizon *, Pour moi, c'est l'humble presbytère où s'est écoulée, au
i. Ithaque ne voit pa9 des prfe féconds verdir,
Ni d'agiles chevaux dans la lice bondir; Mais ces monts, habités par des chèvres sauvages, Sgnt plus chers à mes yeux que de gras pâturages.
(Homère, Odyssée, chant iv.)
Pour moi, je préfère ma patrie, la pauvre petite isle d'Ithaque, aux .
cent villes de Crête, à la gloire et à l'opulence de ce beau royaume
J'aime mieux obéir à mon père Ulysse, et consoler ma mère Pénélope que de régner sur tous les peuples de l'univers (Fénelon, Télémaque, liv. vi.)
Voyez le Psaume cxxxvi, Situer flumiha BabylonU.
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. sein de mes ouailles, la plus belle partie de ma vie; ce soat ces chaumières où j'allais m'asseoir à vos fêtes de famille, ce temple où je distribuais aux fidèles le paiu de l'Évangile, ces autels où j'appelais sur eux les grâces du ciel, où je bénissais l'enfance, où j'unissais les jeunes époux; c'est encore ce champ de repos où j'ai conduit tant de généra* tions qui m'avaient connu peur leur pasteur; où mon vœu le plus ardent est qu'on rapporte un jour ma cendre, afin que la mort ne me sépare pas de mon troupeau. Hélas! quoique mes souvenirs et mon cœur me transportent souvent au milieu de lui, une séparation cruelle me fait sentir, à chaque heure du jour, combien il est douloureux d'en être éloigné. Plus heureux que moi, mon cher ami, vous êtes resté avec ce troupeau; ce bonheur est le vôtre, il fait à la fois mon envie et ma consolation. Il me semble que je ne suis pas tout à fait absent de ma paroisse, puisque j'y ai laissé l'homme qui fut si longtemps mon ami, et qui a, pendant tant d'années, prêté à mon ministère sa religieuse assistance. Remplacez-moi donc parmi mes chers paroissiens, surtout auprès de ces enfants qu'ils ont confiés à vos soii^s; élevez-les chrétiennement, c'est le plus grand service que vous puissiez leur rendre, ainsi qu'à votre patrie ; enseignez-leur à l'aimer, à la servir, à reporter vers elle toutes leurs pensées et toutes leurs affections. Dites-leur encore que dans ces temps de troubles et d'agitations, où les plus grandes vérités sont mises en question, il est trois choses qu'ils ne doivent jamais oublier : Dieu, leurs parents, leur pays, et leur roi qui ne fait qu'un avec lui. C'est Dieu qui les a créés : qu'ils ne le renient jamais et observent fidèlement sa loi; c'est lui qui leur a donné leurs parents : qu'ils les honorent parce qu'ils sont son image, qu'ils les aiment pour la vie qu'ils en ont reçue ; c'est lui qui les •a fait naître dans le sein de la patrie qui les a adoptés : qu'ils la chérissent donc comme une mère attentive qui veille sur leurs jours; qu'à leur tour, ils veillent auprès d'elle pour défendre son honneur, pour protéger son indépendance, pour assuror son repos ; qu'au milieu du déchaîne-
ment des passions et des guerres qui déchirent son sein, ifa lui restent toujours fedèles, qu'ils ne l'abandonnent jamais; que partout ils se rallient à son drapeau, et qu'en tout temps, ils soient prêts à répandre, pour sa cause, lo sang que Dieu a fait couler dans leurs veines.
Vieillards que nous sommes, que pourrions-nous pour elle? Nous demandait-elle donc de sanglants sacrifices? n'était-ce pas assez de notre amour et de nos vœux ? pour inoi, elle y a ajouté l'exil; ô mon Dieu! j'oublie qu'elle n'avait pas besoin de me frapper ainsi pour se faire aimer; mes mains ne se tourneront jamais vers elle que pour la bénir.
Heureux, au moins, vous qu'elle ne condamne pas à ces dures épreuves ! Elle vous retient près d'elle, elle ne vous demande que d'élever dans son amour l'enfance et la jeunesse qui font son espoir et qui deviendront un jour sa force, sa gloire et sa puissance. Ainsi voilà la noble lâche qu'elle vous départit, et, pour prix de votre dévouement, elle assure votre existence; elle vous promet le repos et la considération. Dieu veuille que les orages qui grondent ne viennent pas troubler votre tranquillité 1 Je crains pour vous l'avenir, quoique le présent me rassure.. Je le sais, le maire de la commune et le curé de la paroisse semblent se réunir peur vous combler des marques de leur bienveillance, et le concours de leurs volontés devient ainsi le gage d'une protection durable ; le magistrat municipal est pour vous un maître dont l'empire est doux : il est moins votre supérieur que votre ami, il vous admet à son intimité ; vos conseils et vos secours lui allègent singulièrement le fardeau des fonctions pénibles qu'il a acceptées : mon successeur luimême connaît l'amitié qui nous unit; il ne vous sait pas mauvais gré de l'attachement que vous me conservez dans le malheur; il m'a remplacé dans les rapports familiers que j'entretenais avec vous ainsi que dans la cure qui l'a reçu après moi; ces sentiments l'henoren/t à mes yeux, ils lui vaudront votre respect et votre attachement, comme ils lui concilient mou estime et ma reconnaissance. Hais la paix
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qui règue entre eux ne sera-t-elle jamais troublée? Uc événement que vous devez plutôt craindre que prévoir ne pourra-t-il pas venir un jour rompre l'accord qu'on remarque entre ces deux puissances ? Qui de nous peut répondre de l'avenir ? un mot indifférent, mal entendu, mal rapporté et plus mal compris ; une rivalité d'amour-propre, des attributions douteuses, des prétentions irréfléchies, et, plus que tout cela, d'un côté, le secret penchant qui n»us porte à envahir, qui chatouille notre orgueil et qui éveille notre ambition, rien qu'à l'idée d'étendre notre autorité, sous prétexte de la faire respecter; de l'autre, la résistance opiniâtre de l'homme ferme qui se retranche dans son droit, qui céderait volontiers à une invitation polie ce qu'il refuse aux capricieuses exigences du commandement; il en faut moins, croyez-le, mon cher ami, pour mettre le siècle aux prises avec l'Église.
Que ferez-vous donc si un conflit vient à s'élever entre eux? Prendrez-vous maladroitement parti pour l'un des deux adversaires? La neutralité vous sera-t-elle permise? Tomberez-vous victime écrasée par le choc de leurs prétentions? ou demanderez-vous à une politique habile de vous enseigner les moyens d'échapper à leur courroux, en flattant adroitement leurs passions et en secondant tour à tour, et suivant les besoins du moment, les entreprises de l'un et de l'autre? Mensonge inutile, dissimulation dangereuse; vous ne vous êtes pas trompé vous-même, vous ne les abuseriez pas longtemps ; moins d'habileté vous réussira mieux : descendez en vous-même , interrogez votre conscience et votre raison, elles vous répondront que les affaires du maire et du pasteur ne sont pas les vôtres; elles vous apprendront ce que vous devez à celui-ci, ce que vous devez à celui-là et ce que tous deux peuvent exiger de vous; ils sont vos supérieurs et vos surveillants, mais à des titres différents. Quels sont donc vos rapports avec eux ?
Le maire est le représentant de l'État, de la commune et
des pères de famille; il doit, au nom de ces grands intérêts
ailler sur votre école. Vous lui en ouvrez donc les portes,
comme à toutes les autorités que la hiérarchie a placées au-dessus de vous, toutes les fois que ce droit de surveillance le conduit au milieu de vos élèves pour leur apprendre que la sollicitude du pays ne les abandonnera jamais, pour encourager le maître, si leurs progrès attestent son zèle et son exactitude, pour le rappeler à ses devoirs, si des résultats contraires accusent sa négligence. Yous ne vous arrêtez pas là, et, lorsque vous êtes en sa présence, vous lui témoignez, par vos déférences, votre respect pour le caractère dont il est revêtu, et vous apprenez ainsi à vos élèves à respecter eux-mêmes la société dans ceux qui la gouvernent, la loi dans les dépositaires de son autorité. Secrétaire du maire, vous êtes chargé de tenir toutes ses écritures; vous le faites avec soin, avec exactitude et en suivant scrupuleusement la direction et les instructions qu'il vous donne, exprimant toujours nettement sa pensée, et vous gardant bien de chercher à y substituer la vôtre pour faire prévaloir vos idées dans le gouvernement de la commune. Tels sont vos devoirs envers le maire ; ceux que vous avez à remplir envers le curé sont moins nombreux et plus faciles. La régularité de votre conduite ne vous a jamais exposé à ses censures; il se loue de la douceur de votre caractère, de la simplicité de vos mœurs, de l'union touchante qui règne dans le sein de votre famille; vous fuyez les mauvais exemples, votre vie n'en offre que de bons ; tous les offices vous voient accourir à l'église, à la place qu'elle réserve à son chantre, votre mise y est décente, votre contenance y est recueillie. Souvent vous avez donné les heures de vos loisirs à l'étude de la musique; votre voix accompagne celle de l'officiant, elle conduit celle du peuple, et vos accents, en se mêlant aux siens, remplissent les voûtes du sanctuaire. Vos élèves vous assistent dans le temple, vous leur avez appris quelques cantiques pieux pour les fêtes solennelles, et leurs voix innocentes, en se mariant aux tons graves de la vôtre, portent le recueillement dans l'âme émue par la touchante harmonie de vos concerts. N'en doutez pas, mon cher ami, la voix du maître, lorsqu'elle se fait entendre au milieu de
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ses élèves, doit s'élever jusqu'aux deux, pour les réjouir et appeler les bénédictions de Dieu sur la terre. Car l'Écriture sainte a dit, Jésus-Christ a répété : « Vous avez tiré la louange la plus parfaite de la bouche des petits enfants et de ceux qui sont à la mamelle l . » Soyez donc humble et pieux; mais que votre piété soit pleine de douceur et d'onction; qu'elle s'arme de patience, qu'elle s'imprègne d'amour en approchant de vos élèves, et, quand vous leur enseignez Dieu, qu'il en soit comme de leurs parents, qu'après vous avoir entendu, ils soient encore plus disposés à l'aimer qu'à le craindre. C'est ainsi que vous remplirez la loi et que, quitte de vos devoirs religieux envers votre pasteur, vous ne le verrez vous demander rien autre chose. Comptez donc toujours sur son indulgente bonté; il sera à votre égard un surveillant plein de vigilance, mais jamais il n'exigera de vous cette obséquiosité servile qui ressemble à la domesticité ; ce serait méconnaître les convenances de sa 'position et de la vôtre, et compromettre, en vous rabaissant tous les deux, le succès et la gravité de votre ministère* la douceur et la sainteté du sien 2 . Jusqu'ici l'harmonie a régné entre ces deux pouvoirs auxquels vous aboutissez; par vos fonctions, et vos devoirs vous ont été faciles; si la paix dans laquelle ils vivent venait à être troublée, que ce trouble ne s'étende pa6 jusqu'à la vôtre, en réagissant sur vos relations. Leurs différends nejsont pas les vôtres, restez-y étranger; s'ils voulaient vous y mêler, déclinez une périlleuse intervention; si l'on insiste, si l'on sollicite de vous un blâme dont on se prévaudra plus tard, si l'on cherche à surprendre, dans les épancheraente de l'amitié, le secret d'une faute que vous aurez surprise dans l'intimité d'une vie qui n'a pas pris assez de soin de se cacher