TRANSSUBSTANTIATION
Seconde partie.
Or, pendant qu'ils soupaient, Jésus prit du pain, et, Ta} ant béni, il le rompit et le donna à ses disciples, en disant : Prenez et mangez, ceci est m^^n coi ps.JLt, prenant le calire, il rendit grilces et le leur donna en disant : Buvez en tous, car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui seia répandu pour plusieurs pour la rémission des péchés. (Saint Matthieu.)
Nous avons vu, dans saint Jean, le Christ promettre l'eucharistie, saint Matlhieu nous le montre instituant le sacrement qu'il avait promis. Il importe de remarquer que les mêmes faits sont relatés presque avec les mêmes termes, par deux
autres évangélistes, et surabondamment par saint Paul , dans sa première épître aux Corinthiens.
Il y a ici une double consécration : u Ceci est )) mon corps, ceci est mon sang. » 11 est plus difficile, je l'avouerai, d'établir une argumentation sur ces paroles que sur le passage du sixième chapitre de saint Jean. J'en dirai la raison : c'est que ces paroles sont par elles-mêtnes si explicites, si claires et si positives, qu'il est impossible d'y rien ajouter par réflexion ni commentaire. On ne saurait exprimer la doctrine catholique d'une manière à la fois plus simple et plus catégorique : (( Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Or^ que nous enseigne la doctrine de l'Église catholique? Que c'était là, en effet, le corps du Christ, que c'était son sang. Il semble donc que nous devions nous en tenir purement et simplement à ces paroles, et laisser aux autres le soin d'exposer les raisons qu'ils ont de s'écarter de l'interprétation littérale que nous leur donnons.
Quoi qu'il en soit, je dois ici présenter quelques observations préliminaires sur la méthode dont on se sert vulgairement pour tourner ces textes contre la croyance catholique. Il est évident que si on prenait ces mots en eux-mêmes, si on pouvait oublier un moment le sujet auquel ils se
rapportent et l'impossibilité apparente par laquelle on est arrêté, leur sens littéral deviendrait un article de foi pour quiconque a foi dans les paroles de Jésus-Christ. « Le Christ, » dirait-on, a a proclamé ses doctrines dans les termes les » plus simples, nous les recevrons sur sa parole. » Il faut donc qu'il y ait une raison puissante, irrécusable, pour écarter le sens naturel de ces paroles et leur donner une signification figurée. Par suite, c'est à ceux qui nous assurent que par ces mots : Ceci est mon corps ^ le Christ a seulement voulu dire : Ceci est la figure de mon corps ^ c'est à eux de nous démontrer la justesse de leur interprétation. Les paroles sont expresses : Ceci est le corps du Christ. Quiconque vient nous dire que ce n'est pas le corps du Christ, mais seulement sa figure, doit donc nous apprendre comment ces deux phrases dilTérentes peuvent devenir semblables, identiques. Je démontrerai bientôt que tel est l'état de la question, mais je veux d'abord vous faire toucher du doifft les difficultés inextricables dans lesquelles se jettent les personnes qui essayent d'établir l'identité des deux phrases, et tout ce qu'il y a de peu philosophique dans les procédés dont ils sont contraints de se servir. Je preîidrai, pour premier exemple, le passage d'un sermon prononcé il y a peu d'années
dans une église de la métropole, et faisant partie d'un recueil de discours composés contre les doctrines du catholicisme par des prédicateurs distingués. Le sermon dont je parle a pour sujet la transsubstantiation, et son objet est de prouver que ce dogme ne se trouve pas dans l'Écriture et ne doit pas être admis.
Écoutez maintenant le raisonnement du prédicateur, rt Nous soutenons, » dit-il, « qu'on ;) doit entendre ces paroles d'une manière figurée, » parce qu'il n'est pas nécessaire de les entendre » dans leur sens littéral. » Certes, voilà une nouvelle régie d'interprétation. Ainsi il ne faut prendre dans son sens littéral aucun passage de l'Écriture, à moins qu'il y ait nécessité de le faire. La régie est de tout prendre au figuré, et de n'admettre le sens littéral, le sens naturel, que par exception, et seulement dans le cas d'absolue nécessité. Étrange système, d'après lequel les chrétiens ne pourraient plus prouver même la divinité du Christ; car, avant de pouvoir invoquer le sens littéral des paroles dans lesquelles il nous apprend qu'il est le Fils de Dieu, il faudrait d'abord établir qu'il est nécessaire de lui attribuer cette divine origine ! Le prédicateur continue eîi ces termes : « Nous le soutenons parce qu'il » était moralement impossible que ses disciples
» entendissent ses paroles dans leur sens littéral. » C'est précisément là le point en litige; il faudrait une preuve, le prédicateur nous donne une assertion. Le théologien protestant s'en aperçoit lui-même, et voilà la preuve qu'il essaye de donner; je reproduirai ses propres paroles : « Quoi » de plus ordinaire, » dit-il, a dans toutes les n langues, que de donner au signe le nom de la » chose signifiée? Si vous voyez un portrait, ne » Tappelez-vous pas du nom de la personne qu'il )) représente ; si vous cherchez sur la carte une » contrée particulière, ne donnez-vous pas à la » place qu'elle y occupe le nom de la contrée? »
Qui ne le voit? c'est là une amplification oratoire, et non une démonstration. Examinons les exemples choisis par le théologien protestant. Il parle d'un portrait, comme s'il n'y avait pas de différence entre prendre un morceau de pain en disant : Ceci est mo7i corps y et montrer un portrait qui représente la figure d'une personne royale, en disant : Ceci est le roi. Un portrait n'a d'existence que comme type et représentation de la personne dont il retrace le visage. L'idée qu'il réveille tout d'abord, c'est celle de cette ressemblance. Il n'a pas l'être d'une manière qui lui soit propre, il n'existe que relativement et à l'état de reflet. La première pensée qui naisse dans
l'esprit à sa vue, c'est celle de la personne dont il offre l'image. Mais supposez qu'on prenne un lingot d'or dans son état naturel, un lingot d'or qui ne présente aux regards aucune effigie , et qu'on dise : « Ceci est le corps du roi ; t) suffirat-il, pour expliquer et motiver l'incompréhensible étrangeté de cette phrase, de rappeler que si, au lieu de ce lingot, on avait montré une pièce de monnaie frappée à l'effigie du monarque, on aurait pu dire en montrant cette effigie : « Voici le » roi, » car chacun aurait alors compris qu'il s'agissait de l'image du prince? Le second exemple choisi par le théologien protestant , c'est une carte de géographie. Mais une carte, qu'est-ce autre chose que Timage, la configuration d'une contrée? Elle est cela, rien que cela; hors de là elle n'est rien. Elle n'a pas d'existence qui lui soit propre et personnelle, elle rappelle donc nécessairement l'objet dont elle est l'image et auquel elle est liée par des rapports étroits, absolus. Quelle parité est-il donc possible d'établir entre ces exemples et le cas dont il s'agit? Lorsque le Christ dit en montrant le pain : « Ceci est mon » corps, » où est la liaison naturelle, la ressemblance qui rattache inévitablement le premier objet au second, comme étant son type, sa figure et son symbole nécessaire?
Citons un passage d'un écrivain plus connu, de l'auteur de Y Introduction à l'étude critique de l'Écriture. 11 dit que la doctrine catholique de la transsubstantiation » est appuyée sur une inter- » prétation forcée et littérale de l'Écriture. )) J'imagine que c'est la première fois que deux mots aussi disparates et ausi incompatibles se sont trouvés rapprochés dans une phrase. Appeler la traduction littérale d'une phrase une interprétation forcée, c'est pousser un peu loin l'esprit de controverse. Dire que le sens naturel et logique, le premier qui s'offre à l'esprit, est un sens forcé, et se contenter d'un pareil raisonnement pour condamner la doctrine catholique, c'est montrer qu'on manque de raisons plausibles, puisqu'on est réduit à appuyer son arrêt sur des bases aussi ruineuses.
Mais il est des écrivains plus graves et plus solides qui assurent que les paroles de notre Sauveur sont tout en notre faveur, hommage d'autant plus éclatant qu'il est rendu par des adversaires. Paley, dans l'ouvrage qu'il a écrit sur les preuves qui militent en faveur du christianisme {Evidences oj Christianitj), cherche à démontrer que les Évangiles ne sont pas un livre composé ad hoc et dans un but déterminé, mais que tout ce qu'ils rapportent est réellement arrivé, et
voici l'argument dont il se sert : « Je pense, » ditil, (( que les diflicultés résultant de la concision )) de ce te expression du Christ : Ceci est moji « corps, auraient été évitées dans un récit fabri- » que pour un but déterminé, » Pourquoi cela , si, comme rafiirmait tout à l'heure un autre écrivain protestant, il n'est rien de plus ordinaire que de désigner le signe par le nom de la chose signifiée? pourquoi, si la phrase du Christ, disant, en montrant du pain : a Ceci est mon » corps, )) est aussi évidemment métaphorique, et n'offre pas plus de difficulté à 1 intelligence que celle-ci prononcée en face du portrait d'une personne royale : (c Ceci est le roi ? ^^ Paley poursuit en ces termes : « L'explication donnée par y) les protestants est satisfaisante, je le reconnais; )) mais elle est tirée d'une comparaison attentive » des paroles en question , avec les formes du n langage qui reviennent souvent dans l'Écriture, » et notamment dans les discours du Christ. » Certes, on ne peut supposer que, par choix et w sans y être contraint , un écrivain aurait jeté )) sur les pas de ses lecteurs une difficulté qui , » pour ne rien dire de plus , ne saurait être levée » qu'au moyen de recherches et par le secours » de l'érudition. »
Il est donc admis, reconnu que, pour arrivera
l'interprétation des protestants, il faut des recherches, de rérudition : ainsi le sens qu'ils donnent aux paroles du Christ n'est pas leur sens naturel, ce n'est pas le sens qui se présente de lui-même à la pensée. \'ous dites qu'il faut une longue étude, du savoir pour établir la véritable signification de ce passage. A vous donc de vous servir de ces moyens, par vous indiqués, pour établir ce sens érudit que vous nous annoncez, et non pas à nous qui adoptons le sens littéral et naturel. Nous nous en tenons à la signification la plus explicite, la plus littéralement conforme aux paroles; le Christ a dit : (( Ceci est mon corps; » nous répétons avec foi : « Ceci est le corps du Christ. » Vous vous présentez avec une explication qui n'est pas visiblement contenue dans le texte; vous ajoutez un mot à la phrase, vous dites : « Ceci est le symbole du corps du Christ; » vous faites sortir ses termes de leur sens naturel, pour les faire entrer dans leur sens métaphorique. Nous sommes donc en possession des paroles du Christ, c'est à vous à nous en déposs(;der.
L'argumentation de nos adversaires devra porter sur deux points. Ils auront d'abord à démontrer qu'ils sont autorisés à présenter cette explication métaphorique, et ensuite qu'ils y sont contraints. Telle est, en effet, la marche que les théologiens
protestants ont suivie. Je vais donc avoir à examiner successivement les arguments qu'ils ont apportés à l'appui de leur opinion sur l'un et l'autre point.
On affirme d'abord que nous pouvons prendre les paroles de notre Sauveur dans un sens figuré, parce qu'il y a beaucoup d'autres passages de l'Ecriture dans lesquels le mot être a le sens du mot représenter. A l'appui de cette assertion, on apporte un grand nombre de textes de différente nature, confusément entassés plutôt que méthodiquement ordonnés. La première chose que j'aurai à faire, ce sera de classer ces textes. Parmi mes réponses, en effet, il en est une dont le caractère général embrassera tous les genres d'objections, mais il en est d'autres qui, spéciales et particulières, se rapporteront à une des espèces. L'auteur qui accumule le plus grand nombre de textes pour établir le point par nous contesté est le docteur Adam Clarke, et son discours sur l'eucharistie est, à proprement parler, la source où tous nos adversaires sont allés puiser. Je reproduirai ses citations, en prenant seulement le soin de les classer pour simplifier la discussion.
Dans la première classe, je place tous les passages qui affectent cette forme (Genèse, chap. xu, vers. 26-27) : \^( Et les sept belles génisses sont
» sept aimées. » (Daniel, chap. vu, vers. 24): u Et )) les dix cornes sont dix rois. » (Saint Matthieu , chap. xm, vers. 38-39) : « Le champ est le )) monde; le bon grain, ce sont les enfants du » royaume , et l'ivraie, ce soîit les enfants d'ini- » quité; l'ennemi qui Fa semée, cest le diable; la » moisson, c'est la fin du monde ; les moisson- » neurs, ce sont les anges. » (Première épître de saint Paul aux Corinthiens, chap. x, vers. 4) : (( Ce roi était le Christ. » Épître aux Gallates, chap. IV, vers. 24) : « Car ces femmes sont les » deux alliances. » (Apocalypse, chap. i, vers. 20) : (( Les sept étoiles sont les anges des sept églises. » Voilà, nous dit-on, un grand nombre de passages dans lesquels le verbe être signifie représenter, et c'est la première classe de textes sur laquelle j'aurai à m'expliquer.
Secondement (en saint Jean, chap. x, vers. 7) : « Je suis la porte. » (Même évangile, chap. xv, vers. 1) : (( Je suis la véritable vigne. »
Troisièmement (Genèse, chap. xvii, vers. 1 0) : (c Ceci est mon alliance entre vous et moi. )) Ce qui signifie, à ce qu'on suppose communément : Ceci est la représentation ou l'image de mon alliance.
Quatrièmement (Exode, chap. xii, vers. 11) : « Ceci est la pâque du Seigneur. »