INTRODUCTION
Certes, la première cause de ruine pour Terreur est dans sa propre nature. L'erreur n'existe point par elle-même, elle n'existe que parce qu'elle nie , elle n'a qu'une vie négative ; elle est la négation de ce qui est , ou l'affirmation de ce qui n'est pas ; l'affirmation du néant ou la négation de l'être : ainsi elle tient toujours, par l'un ou l'autre bout, au néant qui est sa source et qui doit être son terme. Si l'erreur et la vérité se trouvaient face à face, sans intermédiaires, la lutte
ne saurait être longue , ni l'issue de la lutte douteuse ; ou plutôt il n'y aurait pas de lutte, il ne saurait pas plus y en avoir entre Terreur et la vérité qu'entre la nuit et la lumière. La présence du soleil suffit pour que les ténèbres disparaissent, parce que la nuit n'est que l'absence du jour. C'est ainsi que les choses se passeraient dans les régions intellectuelles, s'il n'y avait pas d'intermédiaires entre la vérité et l'erreur, parce que l'erreur n'est que l'absence de la vérité. Mais il y a des nuages qui s'interposent entre l'éclat de la lumière des intelligences et les ombres de l'esprit , ce sont les passions et les intérêts , et tant que ces obstacles compactes subsistent, la vérité ne peut détruire l'erreur parce qu'elle ne peut l'atteindre.
Si nous appliquons cette loi à la lutte du catholicisme et du protestantisme en Angleterre, nous serons frappés de l'épaisseur des murailles que les intérêts et les passions des hommes avaient élevées, pour empêcher leur rencontre. Il y avait entre le ca-tholicisme et le protestantisme l'intérêt de l'arbitraire royal, qui avait confisqué à son profit la puissance spirituelle pour en faire une annexe de la puissance temporelle ; l'intérêt d'une propriété spoliatrice, née de la distribution des biens des églises à l'aristocratie cupide de Henri VIII;
plus tard, l'intérêt de l'Angleterre, légale, si l'on peut s'exprimer ainsi , qui s'était posée dans les idées protestantes contre laFrance devenue le centre des idées catholiques , et qui avait fondé un gouvernement de monopole sur le principe de l'exclusion des catholiques au dedans, et de l'antagonisme à la grande nation catholique au dehors. Ajoutez à cela les calomnies accréditées à dessein, les haines excitées, les préjugés répandus, et vous n'aurez encore qu'une faible idée des barrières qu'il fallait franchir et des obstacles qu'il importait de surmonter, pour préparer les voies au retour du catholicisme en Angleterre.
Mais nul ouvrage n'est au-dessus de la puissance du grand ouvrier des sept jours , et nous allons voir comment il a combiné les événements et déroulé la grande chaîne des choses humaines, afin d'accomplir les desseins arrêtés dans les conseils de la Providence pour le triomphe de son Église.
Comme l'évêque de Meaux Fa si bien démontré, dans l'Oraison funèbre de Henriette de France, la royauté, qui avait été la première coupable, fut aussi la première frappée. Quand on demande à Bossuet : Qui donc a renversé le trône d'Angleterre? qui donc doit être responsable, aux yeux de la postérité , de ces tempêtes politiques
qui ont brisé la royauté contre le sinistre écueil de la place de White-Hall? il nommera le prince le plus redouté et le plus absolu qui fut jamais : il nommera Henri VIII. Dans la toute-puissance de Henri VIII, cet esprit si clairvoyant a vu la cause de la chute de ses successeurs. Henri VIII, en montrant que la religion pouvait être changée par la volonté d'un homme , a substitué le règne de la volonté humaine au règne des grands principes qui la règlent et lui servent de frein. Il s'est trouvé que , pendant un temps , la volonté royale a prévalu contre tous les obstacles et qu'elle a tout fait plier devant elle ; mais la force toute matérielle sur laquelle elle s'appuie, pourra être un jour tournée contre son autorité, et si le despotisme du trône a eu Henri VIII , le despotisme de la place publique peut avoir Cromwell.
L'institution royale qui avait été la source du mal, ayant été frappée, la Providence suit le cours de ses desseins. Cromwell ne fait que passer. Les emportements du fanatisme protestant sont allés trop loin. Une réaction naturelle suscite une restauration du pouvoir royal, mais elle est de courte durée. Les idées que Henri VIII a fait prévaloir contre l'Église catholique doivent prévaloir contre la royauté ; c'est là qu'est l'explication de la seconde révolution et des événements
qui détrônèrent, en 1688, la maison des Stuarts. L'Église établie et l'aristocratie protestante prirent alors la couronne, qu'elles cherchent en vain à conserver encore aujourd'hui.
Mais ici , on voit naître une complication qui semble devoir rendre le protestantisme éternel en Angleterre. Il avait été successivement un intérêt d'arbitraire royal et d'arbitraire parlementaire, il devient, pour ainsi dire, un intérêt national. Il importe d'exposer cet ordre de faits, qui, en rendant la victoire des principes catholiques plus difficile , doit la rendre plus admirable.
L'esprit des relations qui existent entre l'histoire de France et l'histoire d'Angleterre est un antagonisme formel. Ces deux pays rivaux agissent l'un sur l'autre par les contrastes. L'Angleterre procède, dans sa conduite , par exclusion de ce que fait la France, et, quand la France suit sa politique naturelle , elle adopte le même principe. Jetés par la Providence dans la grande fournaise où se forgent les destinées humaines , ces deux peuples choisis d'en haut, comme les deux éléments les plus actifs des événements, tendent sans cesse à se repousser et à s'exclure ; semblables en cela à ces principes métalliques qui , purs et entiers par eux-mêmes, ne souffrent point d'alliage. Aussi , quand nous remontons dans l'histoire ,
iiqus voyons qu'une des causes les plus puissantes de la chute des Stuarts fut leur alliance avec la France. Cela fut visible dès la première révolution. L'Angleterre ne put pardonner à son Charles Ier la patience qu'il avait montrée à souffrir que Richelieu reconstituât l'unité française ; le parlement, toujours prêt à voter des subsides pour combattre notre influence, perdit toute retenue quand il vit que la politique française n'avait point un ennemi dans le roi d'Angleterre.
Au moment de la révolution de 1 688, la France a succédé au rôle que jouait auparavant l'Espagne. Elle est la grande nation catholique, l'expression politique la plus haute, la plus avancée du catholicisme. Dès lors , l'antagonisme perpétuel dont est travaillée l'Angleterre la pousse à prendre le côté opposé. Jacques II a le malheur d'être l'allié de Louis XIV, tandis que son peuple regarde comme ses alliés naturels tous les ennemis de ce roi de France, dont la gloire fatigue et écrase l'Angleterre. A partir de ce moment, Jacques II est perdu : il est perdu autant par l'amitié et par la protection de Louis XIV que par tous les autres griefs que les lords, l'Église établie et les autres classes allèguent contre lui. On le regarde comme un obstacle à l'antagonisme national de l'Angleterre contre la France, et c'est ce qui rend
sa chute et celle de sa dynastie irréparables. D'un autre côté, quel est le premier des titres du prince d'Orange à la faveur de l'Angleterre? Le voici d'un mot : il est l'ennemi personnel du grand roi et l'adversaire acharné de la France. C'est lui qui est l'âme de toutes les ligues formées contre l'ascendant de notre monarchie , le pivot autour duquel tournent toutes les haines européennes; il s'attache au grand roi pour ternir ses splendeurs , comme la rouille s'attache aux métaux pour les ronger. L'Angleterre et l'ennemi le plus acharné de la France se rencontrent naturellement dans une communauté de haine. Celui qui peut faire le plus de mal à la monarchie française est, aux yeux de ce peuple, le roi légitime de la Grande-Bretagne. La poignée de son épée doit être à Londres, puisque la pointe en est tournée contre Paris.
Nous appuyons sur ce point, parce qu'il est de la dernière importance pour expliquer la suite des faits. Jacques Iï, renversé de son trône, chassé de son royaume, prend son asile en France. Guillaume est non-seulement reconnu, ce qui est peu de chose, mais adopté par toute l'Europe, alors coalisée contre la France.
La lutte s'engage sous ces auspices et dans ces positions respectives. Le catholicisme anglais et
irlandais , resté , en grande partie , fidèle à l'exil de Jacques II , est placé par là même sur le mauvais terrain où se trouve le prince exilé. C'est des ports de France que partent les flottes et les armées destinées à le rétablir dans ses droits. Le drapeau français brille dans les rangs des catholiques anglais, à côté de leur bannière nationale. Pour que Jacques II règne , il faut que le roi de France triomphe; Guillaume, au contraire, ne peut régner que par les revers de Louis XIV : cela décide le sort des deux compétiteurs. Jacques II était au fond le représentant de toutes les idées de droit commun , de justice et de liberté qui ont prévalu, depuis, dans le bill d'émancipation des catholiques. D'où vient donc que ces idées, populaires aujourd'hui, étaient impopulaires à cette époque? C'est que leur heure n'était pas venue. Mais pourquoi leur heure n'était-elle pas venue? C'est ce que nous allons dire.
Comme Jacques II, le roi catholique, était l'allié de Louis XIV et de la France, le catholicisme anglais restait, aux yeux de la nation, entaché de cette alliance. Catholique avait été le synonyme de Français pendant la lutte ; aussi , quand la victoire fut décidée, les catholiques ne trouvèrent ni pitié ni merci. Le poids de la haine que l'Angleterre nourrissait contre la France retomba sur
eux, et on les considéra comme des étrangers et comme des vaincus. L'exercice du catholicisme fut prohibé comme une conspiration. N'était-ce point une chaîne qui , traversant les mers , rapprochait le royaume-uni de la grande monarchie française? Le prêtre, surpris lorsqu'il célébrait la messe, fut puni de mort ; on le considérait comme un émissaire de l'étranger. De droits communs, de libertés , de franchises , la nationalité étroite et jalouse de la Grande-Bretagne ne voulait point en reconnaître à des hommes qui cessaient, aux yeux des Anglais, d'être leurs compatriotes, par cela seul qu'ils étaient nos coreligionnaires. On ne regarda donc pas le catholicisme comme une religion, mais comme un parti, et l'on regarda ce parti comme l'allié naturel de la France. Cela explique, sans les excuser, les dispositions atroces dont se hérissa le code pénal de la Grande-Bretagne contre les catholiques anglais ; cela explique en même temps le peu de progrès que fit, à cette époque , le catholicisme dans la Grande- Bretagne. L'hérésie était devenue presque une affaire de patriotisme pour ces esprits égarés, et le fanatisme politique réchauffait leur fanatisme de sectaires.
On saisit, dès à présent, la conséquence du principe que nous venons d'établir. Le catholi- I. 2
cisme , qui se présente aux yeux de l'Angleterre avec le caractère d'une conspiration en faveur des Stuarts et d'une tendance vers l'alliance française, va perdre à la fois ces deux attributs , dont l'un alarmait la maison régnante, l'autre le pays. D'un côté, le résultat de la tentative du prince Edouard et de sa défaite à la bataille de Culloden éteignit les espérances de sa malheureuse maison ; d'un autre côté , la France, qui était à la tête du mouvement catholique, entre avec la régence dans un ordre d'idées diamétralement opposées.
C'est ici que les conseils de Dieu commencent à façonner à leur gré les événements , sans cependant se laisser encore pénétrer par les regards des hommes. La monarchie de Louis XIV cesse donc, sous le régent, duc d'Orléans, et sous le petit-fds du grand roi, d'être l'expression du catholicisme ; elle n'est plus qu'une arène où le philosophisme arbore son drapeau. A ne considérer que la surface des événements , les idées protestantes, qui ont atteint leur apogée en Angleterre , triomphent définitivement des idées catholiques ; car elles viennent, sous la forme philosophique, s'emparer de la France. On sait que ce fut le système des libres penseurs anglais, que Voltaire apporta dans notre pays, et sur lequel il jeta les ornements de son style rapide et ingé-
nieux , et le sel inépuisable de ses vives et mordantes railleries. Mais Voltaire , lorsqu'il frappe et abat le catholicisme en France , travaille, sans s'en douter, pour le catholicisme en Angleterre ; en le détrônant de ce côté-ci du détroit , il contribue à le délivrer de l'autre côté. En effet, dès que l'Angleterre n'est plus poussée à opprimer les catholiques par cet esprit d'antagonisme dont nous avons parlé , il arrive ce qui devait infailliblement arriver. Dieu a gravé un principe de justice et un sentiment de droit commun dans le cœur des hommes; quand l'intérêt qui enchaînait ce sentiment vient à ne plus exister, ou quand la passion qui s'opposait à l'application de ce principe se refroidit , la loi que Dieu a mise au fond de nos cœurs réagit avec une invincible autorité. Or le patriotisme étroit et la nationalité jalouse, qui ont si longtemps combattu le catholicisme , n'ont plus rien qui puisse les alarmer, puisque le catholicisme périt en France : la propriété, d'origine protestante , commence à être rassurée sur elle-même par la prescription , et l'intérêt de dynastie n'est plus emporté dans les voies de persécution par les excitations de la peur. Alors l'intolérance anglaise contre les catholiques commence à se relâcher.
Les dates parlent ici d'une manière plus éloquente que tous les raisonnements.
Les lois les plus odieuses portées contre les catholiques commencent à être rappelées en 1 774, et le mouvement continue en 1778, 1780, 1782, 1 790, en faisant disparaître la loi sauvage du fils contre le père , et les dispositions les plus arbitraires relatives à l'éducation , à l'exercice du culte, à la fondation des chapelles. C'est dans les actes du parlement de la même période que l'on rend aux catholiques le droit de prendre de longs baux et celui d'acquérir des immeubles. Or là se trouvent le germe de l'émancipation et Y électionfranchise, ou droit d'élire, accordé en 1 793, qui contient à son tour, en germe, le droit d'être élu, ou l'émancipation définitive promulguée en 1 827. Vous le voyez , à mesure que le catholicisme décline en France comme puissance, il acquiert plus de chance en Angleterre comme liberté. Le mouvement qui le détrône ici le délivre de ses chaînes là-bas. Quand Louis XVI, prisonnier de la Convention, le représente en France, il est plus fort en Angleterre que lorsque Louis XIV le représentait aux Tuileries dans tout l'éclat de sa gloire et dans toute la majesté de sa puissance. Ces deux mouvements d'idées, marchant dans des voies diamétralement opposées, depuis plus d'un
siècle, arrivent, par leur progrès lent et continu, à nous montrer là-bas les catholiques rendus à la vie politique par le premier bill d'émancipation, qui date de 93, ici le roi catholique et très-chrétien , le représentant des idées religieuses , montant surl'échafaud du 21 janvier. Que cette concomitance de date soit un hasard , nous le voulons bien , car nous savons qu'on ne calcule pas à heure fixe en histoire ; mais nous maintenons que cette concordance de résultats n'a rien de fortuit, qu'elle est tout au contraire naturelle et logique ; nous disons que la lente émancipation du catholicisme en Angleterre correspond à la démolition de sa puissance politique en France , et que l'un de ses mobiles, le plus énergique, est le mouvement d'idées dont la révolution française n'a été que l'extrême conséquence et la sanglante conclusion. Nous disons que Louis XVI sur son échafaud et ses frères dans leur exil firent plus pour le catholicisme anglais que n'avait pu faire Louis XIV dans tout l'éclat de son autorité; car ce fut parce que la France cessa d'être la tête du catholicisme en Europe, que l'Angleterre cessa de tenir les idées catholiques à la chaîne, et d'emprisonner ceux qui les professaient, dans l'ilotisme le plus intolérable dont les codes politiques de toutes les nations aient laissé le souvenir.
Ainsi, par un conseil admirable de la Providence , la révolution de France exerça une haute et favorable action sur le catholicisme anglais , non-seulement en la considérant dans son influence immédiate, mais en la prenant dans son acception la plus large, en l'étudiant sous son point de vue le plus vaste et le plus complet, c est-à-dire comme un syllogisme d'un siècle, dont le premier terme est dans le philosophisme athée des salons de la régence, et le dernier dans le démagogisme régicide de la Convention. La révolution de France, en effet, ne s'appelle pas seulement Mirabeau et Robespierre , elle s'appelle aussi Voltaire et Jean- Jacques. C'est une statue qui a des sophismes sur les lèvres et les pieds dans le sang. Eh bien ! à mesure que cette révolution séculaire, que des ouvriers de ruines se passaient de main en main, grandissait en France et marchait à son but, en s'appuyant tantôt sur le bras du philosophe de Ferney, tantôt sur le bras de l'homme des clubs, elle marchait en Angleterre au but de la Providence. Nous avons vu comment elle contribua dans sa première partie, dans sa partie théorique , à l'abolition des lois qui arrêtaient l'essor du catholicisme ; nous allons voir comment, dans sa seconde partie, lorqu'elle substitua l'action à la prédication des doctrines, elle contribua à l'a-
bolition des préjugés qui demeuraient encore debout, et, à la fin de cette étude, nous devrons emprunter à un grand évêque les paroles dont il se sert pour marquer le caractère de ces merveilleux événements qui portent le sceau d'une volonté surnaturelle ou divine, et nous dirons à l'exemple de Bossuet : « L'homme s'agite et Dieu « conduit. »
C'était beaucoup que les lois atroces ou oppressives qui existaient contre le catholicisme eussent été rapportées, mais ce n'était pas tout encore. Il existait un dernier et puissant obstacle à vaincre : cet obstacle résidait dans des passions aveugles et dans des préjugés injustes entretenus par l'ignorance après avoir été répandus par la calomnie ; ces préjugés allaient si loin , que les catholiques anglais étaient réduits à mettre dans leur conduite beaucoup de prudence quand ils se rendaient à l'exercice de leur culte. La qualité de catholique était encore un danger et la qualification de papiste une injure. Pour que le catholicisme prît son essor en Angleterre, il fallait que ce préjugé tombât et que ces préoccupations disparussent. Mais comment pouvait s'opérer dans les esprits un changement si salutaire? C'est ici que l'émigration du clergé français va jouer un grand rôle, et que le doigt de Dieu paraît
avec une évidence qui frappera tous les yeux. Lorsque l'Assemblée nationale, imposant aux prêtres un serment contraire à leurs consciences et à leurs devoirs, remplaça, suivant l'éloquente expression d'un des orateurs de cette époque, la torture des corps par la torture des âmes, il y eut une émigration en masse du clergé fiançais. Au premier abord , on dirait que l'irréligion va recueillir tous les fruits de cette situation mauvaise. En effet, on la vit pendant longtemps régner sans contestation sur toute la France. Les églises profanées furent livrées aux honteuses divinités que le procureur Chaumette allait chercher dans les chœurs de l'Opéra. Notre-Dame , la sainte et vieille basilique, fut en proie aux abominations philosophiques , et la déesse Raison alla s'asseoir sur les autels mêmes de Dieu, comme l'avait prédit le Père Beauregard, prêchant, dix ans auparavant, dans l'enceinte même du temple où devait s'accomplir sa prophétie. Mais laissez faire la Providence; elle saura bien, quand le temps marqué sera venu, retirer le christianisme de ces décombres sous lesquels il semble comme enseveli. En attendant ce jour, tournez les yeux sur l'Angleterre, pour y suivre les pas de cette colonie de prêtres français réfugiés dans un pays hérétique, et pour y étudier les effets de leur présence»
On sait jusqu'où étaient allées les calomnies et les diffamations protestantes contre le clergé catholique, et c'était là une des grandes barrières qui arrêtaient les progrès du catholicisme en Angleterre. Il semble que la Providence ait voulu faire tomber, d'un seul coup , ces diffamations et ces calomnies. Elle prend la fleur et la force du clergé français par la main , prélats ? supérieurs d'abbayes , simples prêtres , ecclésiastiques des grandes villes , curés de villages et de bourgs , et elle les conduit en Angleterre ; elle les dépouille de tous les prestiges qui pourraient cacher leurs faiblesses, et les jette pauvres et nus sur le rivage de la Grande-Bretagne. Il y a, dit-on, des secrets abominables dans les mœurs et dans la vie de ce clergé; ces secrets on va les voir, car tous les voiles sont levés. Les murailles des abbayes se sont écroulées , les portes des palais épiscopaux sont ouvertes , les mystères de la vie ecclésiastique sont au grand jour ; ou plutôt il n'y a plus ni évêques, ni supérieurs d'abbayes, il n'y a plus là que vingt mille prêtres , vingt mille pauvres. Ils vont vivre des aumônes du protestantisme, étalant leurs actions à tous les regards, aux regards de leurs ennemis les plus acharnés , qui s'étonneront de trouver des vertus là où ils cherchaient des vices.
En arrivant, les prêtres catholiques français trouvèrent l'esprit des catholiques anglais sous le poids du souvenir des persécutions qu'ils avaient souffertes et des préjugés qui existaient encore contre eux. Nous l'avons dit, ce n'était qu'avec mystère et en usant d'une extrême précaution qu'ils se rendaient dans leurs chapelles , obligés de se cacher pour remplir leurs devoirs comme on se cache pour commettre une action honteuse. L'arrivée des prêtres français changea tout d'un coup cet état de choses. L'Angleterre savait qu'elle donnait asile à des catholiques ; en les accueillant, le peuple anglais ne pouvait donc leur rendre son hospitalité dure et oppressive, en les punissant, par des avanies, de rester fidèles sur la terre étrangère à ces croyances auxquelles ils venaient de tout sacrifier dans leur pays. D'ailleurs le courage des prêtres français était à l'épreuve des injures comme des périls. Ils avaient fait, dans les premières années de la révolution, un apprentissage de patience et de fermeté; et, s'ils quittaient leur pays , c'était à l'apostasie qu'ils tournaient le dos et non point au martyre. Dès qu'ils mirent le pied en Angleterre , ils commencèrent donc à se rendre ouvertement aux chapelles catholiques, comme ils avaient coutume de le faire en France. Étrangers qu'ils étaient
dans la grande ville de Londres, les plus anciennement arrivés conduisaient les nouveaux venus, et on les voyait se diriger, par petites troupes, dans les rues les plus fréquentées, vers les édifices consacrés à leur culte.
Souvent, après l'office, ils s'arrêtaient quelque temps à la porte du temple, et, partagés en groupes, ils s'entretenaient ensemble sans s'inquiéter de ce que les passants pouvaient remarquer le lieu d'où ils sortaient. 11 y avait là de touchantes rencontres. Des prêtres qui ne s'étaient point revus depuis le séminaire, arrivant de toutes les provinces de la France, surtout de la Bretagne, de la Flandre, de la Picardie et de la Normandie, qui avaient fourni la plus grande partie de cette colonie sacerdotale , se retrouvaient tout a coup au sein de l'exil , dans la maison de la prière , seule patrie qui leur fût restée. Au sortir de l'office, ils échangeaient des témoignages d'affections et se communiquaient leurs pensées, leurs alarmes et leurs souvenirs. On déplorait la révolution et on plaignait la France ; on se racontait les périls qu'on avait courus, les difficultés qu'on avait eues à vaincre, les obstacles à surmonter. C'étaient de simples et naïves effusions, des félicitations mutuelles qu'on s'adressait, non point d'avoir échappé à la mort , mais d'être resté
fidèle au devoir. Quelquefois aussi on se racontait, avec de graves paroles, le sort d'anciens amis qui, emprisonnés ou conduits sur les échafauds , avaient été les confesseurs ou les martyrs de la foi de Jésus-Christ.
Ces conversations se prolongeaient sous les yeux de la population protestante, qui d'abord se détourna avec un regard de curiosité, puis bientôt s'y habitua et ne remarqua plus ce concours. Cependant il resta de ceci un résultat acquis et qui depuis n'a plus été perdu , c'est que la tolérance des protestants anglais envers les catholiques devint pratique, de légale qu'elle était. C'est aux prêtres français que le catholicisme anglais doit cet avantage. Ils ouvrirent une voie où tout le monde marcha à leur suite. Leur qualité d'hôtes et d'étrangers leur donnait un privilège qui devint bientôt un droit commun pour tous leurs coreligionnaires.
C'est une belle et pieuse histoire à écrire que celle de cette colonie sacerdotale transférée , par un de ces coups de vent révolutionnaires qui battaient alors la France, dans la métropole même de l'hérésie. On y verra de grands malheurs humblement et courageusement supportés , une résignation à toute épreuve, et, par dessus tout, on y découvrira les grands avantages que le catholicisme
anglais a tirés de la présence de ces auxiliaires inattendusque lui envoyait la Providence. Un des premiers soins de ces exilés fut de se bâtir une chapelle. Si le zèle était ardent, ceux qui l'éprouvaient étaient pauvres. Il n'y a pas bien longtemps encore que la vénérable comtesse douairière deBourmont (1), conservant, dans un âge avancé, toute la puissance de sa mémoire et tous les dons d'un esprit gracieux et élevé, nous racontait que le premier asile qu'eut, en Angleterre, l'église exilée du royaume très-chrétien, qui naguère possédait tant et de si superbes basiliques , fut une pauvre chambre, espèce de cave dans laquelle on descendait par un escalier de quelques marches , et au bout de laquelle s'élevait un autel dépouillé et nu comme ceux qui l'avaient élevé.
Un peu après , les Sulpiciens du Canada envoyèrent quelques fonds à un des membres de leurs congrégations dont le nom mérite d'être conservé ; M. Bouret commença à bâtir, avec les deniers envoyés par des Français transplantés sur la terre étrangère aux Français de l'exil, la chapelle de King's-Street , Little-Georges-Street, qui existe encore aujourd'hui. L'emplacement était humble comme l'édifice qui allait s'y élever. On
(1) Morte dans le mois de décembre 1838, à Londres.
avait choisi une de ces ruelles si communes à Londres, où sont placées les écuries et les remises des hôtels situés dans les rues élégantes du voisinage. On était bien pauvre, et il fallait que chacun trouvât un superflu à économiser sur son nécessaire, pour compléter la somme indispensable à l'achat du terrain et à la construction de la maison de la prière. Quand tous les fonds furent rassemblés, on se mit à l'œuvre. Pour édifier l'église qu'on allait consacrer au Très-Haut sur la terre étrangère , il fallut supprimer deux écuries : qu'importe? le Christ n'était-il pas né sur une crèche, et n'est-ce pas d'une étable qu'est sortie cette loi qui a sauvé le monde, et qui peut seule encore le conserver aujourd'hui? La ruelle n'avait pas changé de destination en donnant asile à la chapelle française. Les écuries, les remises, les étables subsistaient autour de la maison de la prière.
Bien souvent les hymnes et les psaumes étaient troublés par le cri aigu du coq du voisinage : qu'importe encore? Il n'y avait que des disciples fidèles dans l'enceinte de la pauvre église, des apôtres dont le courage avait été à l'épreuve de tous les périls; aucun front ne se baissait devant cette parolede l'Évangile : «Pierre,
Pierre, je te le dis, avant que le coq chante , tu m'auras trois fois renié. »
Nous y sommes entré, avec un pieux respect, dans cette humble église, qui contint tant de grandeurs et tant de vertus. Là prièrent tous ces saints prêtres, l'orgueil et la force de l'Église gallicane. Là on vit souvent réunis, dans les jours de grandes fêtes, jusqu'à quatorze évêques assis sur le même banc : M. Lamarche,évêque deSaint- Pol-de-Léon , qui le premier avait cherché un asile en Angleterre; M. de Dillon, archevêque de Narbonne;M. de Flamarens, qui occupait le siège de Périgueux, M. d'Argentré celui de Seez, M. de Béthisy celui d'Usez,M.de Colbert celui de Rodez, M. de Belbceuf celui d'Avranches, M. de la Laurentie celui de Nantes, M. de Viliedieu celui de Digne , M. Amelot celui de Vannes. Le banc des évêques était, dans les cérémonies, à gauche de l'autel. A la droite, était un autre banc réservé à d'autres grandeurs et à d'autres exils. Là était placé le fauteuil où s'asseyait Louis XVIIIe du nom, roi de France et de Navarre. Cet héritier d'une race qui avait élevé tant et de si magnifiques églises au Christ recevait à son tour l'hospitalité dans ce pauvre temple , bâti avec les deniers de ce peuple de bannis qui s'était associé àsesmalheurs. Hors d'ici le petit-fils de Louis XIV
n'était qu'un proscrit, aussi faible et aussi impuissant que tous les proscrits qui l'entouraient. Ici il était roi de France , couronné de son droit, à défaut du diadème qui lui manquait, roi aux yeux de Dieu , au pied du trône duquel toute légitimité va se rattacher comme à son origine première; car la justice divine est la source de la justice humaine, et les lois de la terre, ces ombres passagères, n'ont de stabilité que parce qu'elles sont une imageimparfai te des lois éternelles du ciel.
Derrière le fauteuil du roi était le banc des princes. Là s'assirent M. le comte d'Artois, plus tard Charles X, roi de France, mort et enseveli dans la terre de l'exil; M. le duc de Berri, mort d'un coup de poignard; M. le duc d'Angoulême et la sainte fdle de Louis XVI, qui a repris le cours de ses mélancoliques destinées et de ses exils; M. le duc de Bourbon, mort à Saint-Leu. Ici l'on vit aussi M. le duc d'Orléans s'agenouiller et prier. Dans cette petite chapelle de Little- Georges-Street, il fit célébrer un service funèbre pour MM. les ducs de Montpensicr et de Beaujolais, ses frères, qu'il avait perdus (]).
Ainsi tout ce qui est grand ou puissant dans le monde a passé par cette petite chapelle de
(1) Le duc de Montpensier mourut à Londres en 1807.
Little-George-Street, la puissance debout comme les puissances tombées, la fortune comme l'adversité. Ainsi la restauration y a paru, comme celui qui a pris la place de la restauration au moment de la révolution de juillet. La fille de Louis XVI, fille et sœur de martyrs et martyre elle-même, s'y est agenouillée non loin de celui qui ne fut point assez heureux pour n'avoir à pleurer que les malheurs de son père. La branche cadette de la maison de Bourbon s'y trouva réunie avec la branche aînée. Ces pensées vous reviennent de toutes parts, lorsque, sur ce sol foulé par tant de pas illustres et où se sont rencontrées tant de destinées entre lesquelles la fortune a jeté l'iniini, on s'agenouille pour prier.
L'atmosphère que vous respirez dans celte enceinte est chargée de résignation, est parfumée de souvenirs. Les malheurs les plus occupés d'eux-mêmes ont honte de leur peu de courage , quand ils viennent à se rappeler toutes ces exis tences manquées , toutes ces gloires précipitées de leur piédestal, toutes ces prospérités ensevelies dans la misère, qui se pressèrent dans ces lieux : rois sans couronnes , princes sans principautés , pasteurs sans troupeaux , citoyens sans patrie , infortunes sans secours, jeunesses sans avenir. Toute une génération usa ici sa vie dans la I. 3
douleur et la patience. Quelques-uns, plus jeunes, ou doués de plus de force et de courage , survécurent à leurs épreuves , beaucoup y moururent, et plusieurs de ceux qui avaient quitté cette maison de la prière, croyant qu'ils ne devaient plus y rentrer, étaient destinés à la revoir.
Nous ne savons si nous nous abusons , mais il nous semble que l'histoire de cette humble chapelle de Little-George-Street est un chapitre de l'histoire de la France chrétienne, et que nous remplissons une lacune en l'écrivant. Après M. Bouret, fondateur de l'église, M. l'abbé de Latil en fut le chef; après M. de Latil, M. Chenet; après M. Chenet, M. de Laporte, qui y est encore aujourd'hui. Cette succession de saints prêtres, dont plusieurs nous ont été ou nous sont encore connus , embrasse tout l'espace de temps qui s'écoula entre les deux révolutions. Celui qui forme le dernier anneau de cette chaîne pieuse qui traversa les longues années de la révolution de 89, de l'empire, des deux restaurations et de la révolution de juillet, faisait partie du premier naufrage et du premier exil.
Quand vint la restauration , la chapelle de Georges-Street reçut quelque secours des princes qui y avaient si longtemps prié; elle continua à être l'église des restes de l'émigration, de cette
classe de vénérables infortunés qui , renonçant ici-bas à toute espérance, avaient fini par s'acclimater dans leurs malheurs et par s'enraciner sur cette terre hospitalière, où au moins ils ne trouvaient point , pour augmenter l'amertume de leurs souffrances, le souvenir de leurs félicités perdues, ou le tombeau des martyrs qu'ils pleuraient. Quelques saints prêtres, débris eux-mêmes du grand naufrage, conduisaient ce petit troupeau. L'humble chapelle avait pris le nom de Chapelle Royale, car les prospérités des Bourbons s'étaient souvenues de leurs adversités, et ils avaient voulu qu'on remerciât Dieu qui avait exaucé leurs vœux, dans les lieux mêmes où ces vœux s'étaient élevés vers lui. Aussi, le dimanche, on voyait le magnifique carrosse de l'ambassadeur de France entrer dans la petite ruelle et s'arrêter à la porte de l'humble chapelle; cet ambassadeur s'appelait souvent Chateaubriand ou Montmorency. Les saints prêtres delà chapelle avaient profité de la fortune inespérée qui leur arrivait, d'une manière digne du christianisme et digne de leurs vertus. A Londres, comme toutes les chapelles sont obligées de pourvoir à leurs frais, on paye à la porte pour obtenir le droit d'y entrer. Les saints prêtres se servirent de la munificence royale pour supprimer cet impôt mis par la nécessité sur la prière. Aussi, tous les di-
manches , on voyait accourir en foule, à la chapelle de France, les pauvres catholiques irlandais si nombreux à Londres , et qui profitaient avec joie de la libéralité des rois très-chrétiens qui ouvraient, à deux battants, les portes de la maison du Christ à leur indigente piété.
Avec la révolution de 1830, l'histoire de la chapelle française entre dans une ère nouvelle ; elle revoit les grandeurs qu'elle avait cru ne revoir jamais. La fille de Louis XVI , en passant par Londres, vint reprendre dans l'humble église de Little-George-Street sa place de prière et d'exil, cette place qu'elle avait occupée pendant de si longues et de si tristes années; elle conduisait avec elle une jeune princesse qui ne trouvait que des douleurs récentes là où son auguste tante mêlait, aux amertumes du présent, celles du passé, pour les offrir toutes ensemble à Dieu. C'étaient la résignation et la sainteté conduisant l'innocence et la pureté au pied des autels de l'exil.
En ce temps-là même, l'existence de l'église était sérieusement menacée; les secours que lui avait envoyés l'ancienne dynastie cessaient avec l'avènement de la dynastie nouvelle. On aurait pu en obtenir la continuation peut-être; mais les personnes qui faisaient entrevoir cette espérance y mettaient un prix qui changeait leurs offres de
services en menaces. Il s'agissait de cesser de prier pour le malheur. Le saint et digne prêtre qui est à la tête de la chapelle de George-Street ne put souscrire à cette condition. Prier pour la prospérité dans l'église qui a été fondée par le malheur lui-même , prier pour la fortune dans la chapelle des exilés, c'était chose impossible. Aussi M. de Laporte refusa-t-il avec courage, avec fermeté; il préféra faire tous les sacrifices pécuniaires , et pourvut généreusement , aux dépens de son patrimoine , à l'inviolabilité de tant de souvenirs sacrés que rappelaient ces murs , asiles des majestés tombées , des victimes et des proscrits. ,,
La chapelle française de Little-George-Street est donc passée sous l'obédience de l'évêque catholique de Londres. Retrouvant sa première fortune, elle n'est plus soutenue que par des souscriptions et des aumônes, mais elle continue à. être desservie par deux Français, M. de Laporte, dont nous venons de dire la généreuse conduite, et M. P. Hardouin, pieux et vénérable débris de cette colonie sacerdotale dont nous avons un moment interrompu l'histoire pour raconter celle de l'humble édifice qui fut pour elle la patrie de la foi sur cette terre d'exil. Maintenant, quand vient l'endroit de l'office où l'on adresse des vœux
pour les tètes couronnées à celui qui élève et abaisse les fortunes royales , c'est le nom de la reine Victoire qu'on entend retentir : mais, audessus de la chaire de vérité , une fleur de lis , dernier reste de tant de naufrages et de tant de révolutions , s'élève encore comme une muette oraison qui rappelle ceux qui ont régné sur la terre à celui qui règne dans les cieux.
Nous ne nous excuserons point de nous être laissé entraîner hors des limites de notre sujet , en esquissant l'histoire de cette chapelle royale de France , monument de l'exil, et qui, par le privilège de tout ce qui est consacré à celui qui ne passe pas^survivra à ceux qui l'ont fondé. Bien jeune encore, nous avons visité cette pauvre église , et nous avons été assez heureux pour vivre dans le commerce des débris de cette sainte colonie de prêtres dont nous avons parlé : M. Chenet, M. de Laporte, M. Lasne, M. de Beaumont, M. Hardouin, d'un esprit si fin, les deux MM. Longuemare, dont l'un n'existe plus, l'autre vient d'être appelé au chapitre de Notre-Dame par Mgr l'archevêque de Paris. Maintenant il est temps de reprendre notre récit. Nous avons indiqué les premiers services rendus au catholicisme anglais par l'émigration française. Le culte orthodoxe, qui était toléré par les lois, dut à cette
circonstance d'être accepté par les mœurs, qui le repoussaient encore. En effet, le peuple anglais, en devenant l'hôte de l'émigration, devint l'hôte du catholicisme, et la générosité naturelle au cœur de l'homme devait, dès lors, triompher des préjugés qui avaient élevé une barrière entre les populations et les catholiques. Les exemples de cette générosité partaient de haut. L'université d'Oxford fit imprimer, à ses frais, les quatre parties du Bréviaire romain , et elle distribua aux pauvres prêtres français ce saint recueil, faisant ainsi à ses hôtes la plus magnifique des aumônes, celle de la prière.
Tout ce clergé français, réuni en Angleterre, se divisa en deux grandes catégories, qui, toutes deux, eurent leur influence sur les progrès du catholicisme.
La première forma l'Eglise de Londres, et ce fut elle qui contribua tant à faire tomber les répugnances du bas peuple pour les prêtres de l'Église romaine, pour les papistes, comme on les avait si longtemps appelés. Souvent les femmes du marché, les reconnaissant à leur extérieur et à leur mise, quand ils allaient faire leurs pauvres provisions , leur glissaient un schelling dans la main avec l'objet qu'ils venaient d'acquérir : ainsi la main de ces pieux ecclésiastiques, qui ne
s'était ouverte jusque-là que pour donner, s'ouvrait pour recevoir; après avoir si longtemps soulagé les pauvres, devenus pauvres eux-mêmes, ils bénissaient encore, dans leur infortune, le Dieu qui leur avait permis d'exercer autrefois la charité envers les souffrances des autres, et qui leur enseignait maintenant à pratiquer une autre vertu chrétienne, l'humilité. Il n'y avait, pour ainsi dire, pas un teneur de tavernes à Londres qui ne voulût avoir son pauvre prêtre français à nourrir, tant cette contagion de bienfaisance gagnait de proche en proche. La ville disputait de générosité avec la cour, le peuple avec la bourgeoisie. Il résultait, de ces rapports continuels du clergé catholique avec la population de Londres, que toutes les fausses opinions accréditées sur l'Eglise romaine s'évanouirent. Dès lors le plus grand obstacle qui s'était opposé jusque-là aux progrès du catholicisme en Angleterre disparut. Tandis qu'une partie du clergé français s'était établie à Londres, une autre partie, nous l'avons dit, se dispersait dans les comtés, pour y trouver les moyens d'existence qui lui manquaient. Le but de ces ecclésiastiques était d'apprendre plus facilement la langue anglaise, et de gagner ensuite leur vie en enseignant le français : ce fut, en effet, ainsi qu'ils traversèrent la crise de la révolution.
Cette seconde émigration dans l'intérieur de l'Angleterre étendit au royaume tout entier les résultats qui, sans cela , se seraient trouvés circonscrits dans l'enceinte de la ville de Londres. Disséminés ça et là , dans des villes de troisième, quatrième ou cinquième ordre, où les catholiques isolés se trouvaient sans moyen de pratiquer leur religion, par l'éloignement des lieux où s'exerçait librement le culte de l'Église romaine, ces piètres exilés obtinrent la permission d'offrir le saint sacrifice dans leur humble demeure : la tolérance qui les avait accueillis à Londres les suivit dans les comtés. Dès lors les catholiques anglais de l'endroit et de tous ceux du voisinage se hâtèrent de profiter de cette facilité qui leur était offerte. C'est ainsi que le catholicisme profitait, en Angleterre, de sa destruction en France.
Les exemples et les exhortations de ces saints prêtres, que la Providence envoyait à ces populations longtemps privées de tout secours religieux, lirent croître rapidement le nombre des catholiques.
Dans beaucoup de localités où notre culte n'avait point d'exercice public, des chapelles plus ou moins considérables s'élevèrent. Ainsi fut bâtie la chapelle d'Hampstead , grâce au zèle de M. Morel , qui la dessert encore ; ainsi celle de Som-
merstown doit; son origine à feu M. Caron. Il serait trop long de présenter ici rénumération des chapelles catholiques dont l'érection, soit à Londres, soit dans le reste de l'Angleterre, est le résultat de la résidence et du zèle de quelque prêtre français, comme celle de Dudley-Court, celle de Fitzroy-Square, celle de King's-Street, et celle de Chelsea, desservie par M. l'abbé Voyaux de Fraynous, ancien élève de la Sorbonne. Mais il serait à désirer que X Annual Directory, qui se publie, tous les ans, à Londres, pour régler les offices des catholiques dans toute l'étendue de l'Angleterre; il serait à désirer qu'en dressant la liste de ces chapelles il rappelât les noms des prêtres français qui en furent les fondateurs. De cette manière, le souvenir des bienfaits religieux de l'émigration et la trace du clergé français exilé se conserveraient dans le pays.
Le zèle de ces prêtres suffisait à tous les travaux. Plusieurs d'entre eux fondèrent et gouvernèrent des écoles catholiques, soit à Londres, soit dans les comtés, et, de ces écoles, sont sortis des prêtres qui continuent aujourd'hui la mission de leurs pieux instituteurs. Il arrivait quelquefois que ce clergé exilé se trouvait en contact avec les prisonniers français détenus sur les pontons. Alors ces dignes ministres du Christ ne se
souvenaient plus de ce qu'ils avaient souffert en France, ils ne se rappelaient que leurs devoirs envers des compatriotes malheureux et privés, comme eux, de leur patrie. C'est ainsi que l'abbé de Latour, avant la révolution évêque de Moulins, et , depuis la restauration j archevêque de Bourges , soutint de ses exhortations et de sa bourse cinq mille prisonniers français renfermés dans un dépôt, à Norman-Cross, près de Stilton. Son esprit gai et plein de saillies releva le courage de ces pauvres gens prêts à céder au désespoir que leur inspiraient leurs souffrances et leurs misères, et plus d'une mère peut-être dut le bonheur d» revoir son fds à un prêtre français jeté lui-même, par la révolution, sur la terre de l'exil.
Tant de vertus devaient avoir leurs fruits, et la terre où elles s'exerçaient est devenue féconde. Partout où le clergé français a passé, il a laissé derrière lui comme une trace d'orthodoxie, semblable à ces encens précieux qui laissent derrière eux un nuage de parfum. L'Angleterre protestante est remplie de catholiques ignorés qui datent de l'émigration française.
Il faut donc le redire, il s'est trouvé, par un conseil de Dieu, que la révolution de 89, qui semblait abattre le catholicisme en France, a contribué à le relever en Angleterre. Sans doute,
ce n'est point la cause unique du mouvement qui emporte aujourd'hui les esprits, mais c'est une des causes qui déterminèrent ce mouvement. Il est impossible de ne pas reconnaître que, dès que la France cessa d'être l'expression politique du catholicisme, la religion protestante perdit de sa force de l'autre côté du détroit; il est impossible de ne pas reconnaître que l'émigration du clergé français, trouvant les lois déjà adoucies en faveur du catholicisme, acheva de le réconcilier avec les mœurs des populations; il est impossible de ne pas reconnaître que, soit à Londres, soit dans les comtés, la vie de tant de vertueux prêtres, exposée comme un éclatant démenti à tant de calomnies hérétiques et à tant de libelles protestants, fit tomber des préjugés enracinés et porta la lumière dans les esprits les plus endurcis. Ainsi, une fois encore, la main de Dieu s'est servie des obstacles et des persécutions suscités à son église, pour lui préparer un éclatant triomphe. Ainsi il a fait sortir sa grandeur et sa gloire des circonstances où l'œil des hommes voyait sa perte, et il a, pour ainsi parler, couronné le clergé français de ses persécutions et de son martyre, en en faisant l'instrument de ses grands desseins.
Il ne nous reste plus maintenant qu'à exposer les résultats obtenus, après «voir énuméré les
moyens qui les ont préparés. Il importe de montrer quelles forces le catholicisme trouve encore devant lui , afin qu'en calculant la puissance de résistance et en la comparant à la puissance d'attaque on arrive à peser, d'une manière exacte, les chances de la lutte et à prévoir les éventualités de l'avenir.
Les obstacles que rencontre le catholicisme, en Angleterre, peuvent être partagés en deux grandes divisions. D'un côté, l'Église anglicane, telle que Henri VIII l'a établie, mais avec les modifications profondes qu'elle a subies depuis la mort de ce prince; de l'autre, ce qu'on appelle les églises dissidentes, c'est-à-dire cette Babel d'erreurs qui puisent leur origine dans les égarements divers des fondateurs de la réforme, ou chez ces réformateurs à la suite qui brodèrent de nouveaux rêves, de nouveaux mensonges et de nouvelles illusions sur le fonds commun des erreurs protestantes.
Quant aux Églises dissidentes, ce que nous avons à dire à leur sujet est bien simple et bien court. Elles suivent la pente inévitable de toutes les sectes établies sur le dogme du droit d'examen et sur l'omnipotence du jugement individuel. L'unitarianisme, c'est-à-dire le déisme pur, après lequel il n'y a plus que le panthéisme et l'athéisme,
ces deux systèmes qui se touchent comme tous les extrêmes, car, après la démence de prétendre que Dieu n'est rien, il n'y a pas de folie comparable à celle de soutenir que tout est Dieu, voilà le but commun de toutes les branches du protestantisme. Ainsi la marche des principes protestants est partout uniforme. Sur tous les points de l'univers, ils vont se précipiter dans le gouffre que Bossuet leur indiquait du doigt, il y a un siècle environ, du haut de sa chaire prophétique. Le scepticisme pur, c'est là le terme et le progrès du protestantisme. Or nous avons vu, par ce qui s'est passé en France, qu'il n'appartenait pas plus au scepticisme de vaincre le catholicisme que de le remplacer, et nous nous trouvons éclairés, par nos propres souvenirs, sur l'issue de la lutte qui s'engage, de l'autre côté du détroit, entre les doctrines catholiques et les doctrines sceptiques et athées.
Reste la religion anglicane, qui est celle de l'Église établie. Pour préciser l'état dans lequel elle se trouve, nous puiserons nos documents dans un rapport remarquable présenté dernièrement à l'académie de la religion catholique de Rome, et dans plusieurs correspondances particulières relatives au même sujet.
Pour comprendre les détails qu'on va lire, il ne
iaut point perdre de vue qu'il y a une grande différence entre l'Église anglicane, sortie de l'unité catholique par des motifs humains et pour obéir à la redoutable volonté de Henri VIII, et les églises protestantes, qui posèrent, dès l'origine, le droit de libre examen comme le fondement même de la religion. Henri VIII, on le sait, ne rompit avec le saint-siége que parce que Rome refusa de couvrir, par une tolérance coupable, le scandale de ses divorces, et de bénir, comme de nouveaux mariages, ses adultères couronnés. Mais, sur tous les points de dogme, Henri VIII était au fond catholique, tellement catholique, qu'il mérita, on le sait, en défendant l'Église contre Luther , ce beau titre de défenseur de la foi , que ses successeurs hérétiques ont continué à porter , en vertu de cet usage qui est l'axiome fondamental de la politique anglaise, toujours acquérir et ne jamais renoncer aux choses une fois acquises. Vous allez voir, au moment où l'édifice de l'erreur s'en va pièce à pièce et tombe en ruine, les circonstances premières, sous l'empire desquelles l'Église anglicane naquit, exercer leur influence sur les destinées ultérieures de cette Église. De même que les Églises dissidentes ont une tendance à se jeter dans le scepticisme, ou dans le doute universel, qui est la conséquence
dernière du principe d'examen illimité, de même l'Église anglicane, qui, dans son origine, n'avait aucun éloignement pour les dogmes catholiques, et qui ne s'est séparée de la chaire de saint Pierre que par une coupable complaisance pour les emportements d'un roi aussi esclave de ses passions qu'il était maître de ses sujets, aura un penchant inévitable à se rapprocher des principes dont elle s'est écartée et à se reposer sur les bases qu'elle a perdues.
L'université d'Oxford est, on le sait, une des colonnes les plus hautes et les plus solides de la religion anglicane. Or c'est précisément au sein de cette université que s'est formé un parti fort et nombreux, animé du désir de rapprocher l'Église anglicane de tous les errements et de toutes les traditions de [l'Église catholique. Les principaux membres de cette société sont jeunes, pleins d'ardeur, de talent et de zèle, consommés dans l'étude des sciences sacrées, d'une piété éclairée, d'une conduite exemplaire ; leurs opinions sont spécialement exprimées et développées dans une suite de dissertations intitulées : Traités pour les temps présents. Le tome troisième de ces dissertations vient d'être publié; il donne une idée complète et exacte des principes de cette nouvelle école née dans l'anglicanisme. Autant que possi-
ble, nous nous servirons, pour faire connaître ces principes, des termes mêmes employés dans les dissertations dont il s'agit.
On y voit d'abord que, tandis qu'ils parlent avec sévérité, sans affection et sans indulgence, des innombrables sectes qui affligent l'Angleterre, les écrivains de cette école disent « qu'ils ne veulent » point parler de nous avec âpreté. » (Vol. mxxv-5.)
On lit dans un autre passage : « Les catholi-
» ques ont conservé une église visible, gardienne
» des sacrements, et ainsi ils ont l'avantage de
» posséder un levier adapté aux besoins de la na-
» ture humaine, et auquel, en outre, est attachée,
» comme un don spécial, la bénédiction du
» Christ. En conséquence, nous voyons que d'heu-
» reux effets accompagnent l'usage qu'ils en font,
» quand il est contenu dans une juste mesure.
» lis agissent avec une grande force sur l'imagi-
» nation des hommes. L'antiquité dont ils sont
» fiers, l'universalité, l'unanimité de leur église,
» les élèvent au-dessus des phases changeantes de
» l'esprit humain et des nouveautés religieuses
» qui naissent avec chaque journée. En contem-
» plant les magnificences de leur système , qui-
» conque sait réfléchir soupire en pensant que
» nous sommes séparés d'eux : Cum talis sis 9 I. 4
» uttnam noster esses! Puisque tu es tel, plût à » Dieu que tu fusses avec nous! » (Id. xx, page 3.)
Voilà un bel hommage rendu au catholicisme; mais là ne se bornent point les témoignages dont nous avons parlé. S'agit- il de la règle de la foi, les docteurs de la même école se plaignent de ce que, (( à l'époque de la réforme, l'autorité de l'é- » glise fut rejetée par l'esprit qui dominait alors » parmi les protestante. Malheureusement, » continuent-ils, (( l'écriture fut considérée comme Fu- » nique critérium qui pût éclairer et déterminer » la foi. Dans ce temps-là, on agita la question de » savoir si telle doctrine se trouvait dans l'écri- » ture; par suite, diverses qualités intellectuelles, » telles que la subtilité de l'argumentation , la » finesse de la critique et la connaissance des » langues , acquirent de l'importance et devin- » rent les arbitres de la vérité et de Terreur en h matière de religion. » (xiv, page 4 .)
Voulez-vous maintenant savoir ce que pense l'école d'Oxford sur les avantages équivoques du nouveau système? « On acquiert, » disentsesdocteurs , (( l'intelligence de quelques paroles ambi- » gués, qui, lors même qu'elles seraient mal en- » tendues, ne pourraient produire aucun mal. »
Sur la question des pasteurs, on trouve ce qui
suit : « Les congrégations de chrétiens du temps » présent, qui se prosternent aux pieds de minis- » très légitimement ordonnés, ont, pour honorer » en eux les successeurs des apôtres , les mêmes » motifs qu'avaient les églises primitives d'Ephèse » et de Crète, pour honorer en Timothée et en » Tite l'autorité apostolique de ceux qui les avaient » instituées. » (N°X, p. 2.)
Les membres de l'université d'Oxford ne s'expriment pas d'une manière moins éloquente, moins explicite, et, osons le dire, moins catholique, sur la puissance mystérieuse accordée par Dieu aux ministres légitimement ordonnés. « Les )) ministres, » disent-ils, et tiennent dans leur garde » les clefs du ciel et de l'enfer, et le don terrible » et mystérieux de faire avec le pain et le vin le » corps et le sang de Jésus-Christ. » (N° X, p. 4.)
Naturellement, dans ces traités pour le temps présent, les articles de discipline comme les articles de dogme sont passés en revue. Or, qui ne le sait ? ce furent surtout les formes du culte catholique qui servirent de texte aux attaques les plus vives des protestants? Que n'avaient-ils pas dit contre l'usage de la langue latine employée dans notre église et devenue l'idiome de la prière? De combien d'accusations cet usage n'avait-il pas été l'objet? C'était là surtout, suivant eux, qu'é-
datait la tyrannie du .sacerdoce. 11 adoptait une langue sacrée pour la rendre inintelligible au peuple, qu'il voulait murer dans son ignorance et emprisonner dans ses ténèbres. Eh bien , voici venir les théologiens d'Oxford, qui déplorent que, lors de la réforme , on ait, pour obtenir des avantages imaginaires, sacrifié « l'idée d'un culte uni » en vertu duquel l'unité de langue et l'identité l> de sens s'étaient conservées chez les nations di- » verses. » (N° 111, p. 2.)
Après de telles paroles, on ne sera pas étonné que, dans le traité xxx, p. 10, ceux qu'on pourrait appeler les repentants d'Oxford concluent ainsi : « Le rituel catholique était un précieux )) héritage. Quand nous nous sommes séparés du » pape, nous avons perdu non-seulement la pos- » session de ce rituel, mais encore tout sentiment » de sa valeur. Nous pouvons demander sérieu- » sèment si nous ne sommes pas semblables à » quelqu'un qui serait guéri d'une maladie, mais )) qui resterait privé de l'ouïe et de la vue; si nous » ne sommes pas dans la situation des Hébreux, » lorsque, revenus de la captivité, ils ne purent » retrouver ni la verge d'Aaron, ni l'arche du » testament, objets sacrés, dès le principe cachés » au monde, mais qui avaient alors disparu du » temple même. » (xxxiv.)
Il ne paraîtra extraordinaire à personne que des opinions aussi nettes et aussi explicites aient été dénoncées par des protestants moins francs et moins généreusement sincères, comme un abandon complet des doctrines de la réforme et un retour prononcé vers la religion catholique. Une polémique curieuse et dans le fonds et dans la forme s'est élevée à ce sujet. Pour donner à ce reproche de tendance au catholicisme toute la force qu'il peut avoir, et le présenter sous le jour le plus piquant, un anonyme protestant s'est servi d'un expédient ingénieux. Il a composé et publié une lettre apocryphe, soi-disant adressée de Rome aux théologiens d'Oxford. Dans cette lettre, on leur fait entendre que le saint-siége se réjouit de les voir convaincus de leur erreur ; on les exhorte à pousser leurs raisonnements jusqu'à ses dernières conséquences, en ajoutant qu'on ne doute pas que ces brebis égarées ne finissent par rentrer dans le bercail de l'église romaine. Cette lettre a été attribuée à M. Wheteley, archevêque protestant de Dublin. D'un autre coté, M. Pusey, professeur de langue hébraïque, à Oxford , un des membres les plus ardents de la nouvelle école, a publié une réponse dans laquelle'il s'attache à prouver que la doctrine des Traites pour le temps présent est, la vraie doc-
trine de l'église anglicane. A l'appui de cette opinion, il cite plusieurs passages des anciens auteurs; et, si l'on veut bien se souvenir de ce que nous avons dit sur la manière dont s'effectua la séparation des deux églises, sous le règne de Henri VIII, on ne s'étonnera pas que le docte hébraïsant ait trouvé de nombreuses preuves à l'appui de son opinion. On ne peut trop le dire, il est resté, au fond de l'église anglicane, un ferment de catholicisme que les intérêts temporels ont bien pu neutraliser, mais qu'ils n'ont pu détruire. Ce catholicisme est emprisonné dans les professions de foi que le règne de la reine Elisabeth a accumulées ; il est comme écrasé sous le poids de l'édifice du protestantisme, mais, comme le Titan de la fable , il se remue quelquefois, et alors il ébranle tout l'échafaudage sous lequel il est enseveli.
D'autres symptômes sont venus récemment mettre cette vérité dans tout son jour.
Lorsque M. Hampden fut nommé recteur du collège de Sainte-Marie à Oxford, docteur en théologie et professeur de philosophie morale à l'université, on attaqua ce choix comme dangereux pour l'église anglicane, en faisant observer que les leçons de ce docte personnage auraient des tendances indirectement catholiques. Une assem-
blée fut convoquée et tenue à ce sujet dans le collège du Corpus Chrisli, et l'on adressa à l'archevêque protestant de Cantorbéry une lettre dans laquelle il était prié d'empêcher la nomination du nouveau professeur, attendu l'opposition de sa doctrine à celle de l'église anglicane. L'accusation portait principalement sur ce que M. Hampden ne reconnaissait pas les écritures comme source unique de la foi, et sur ce qu'il voulait placer une autorité vivante à côté de celte autorité écrite. Ce grave débat excita au plus haut degré l'attention des catholiques et des protestants d'Angleterre. Un de ces derniers écrivit à l'archevêque de Cantorbéry, et dans cette lettre on trouve un remarquable aveu « qu'il ne faut » pas que le protestantisme soumette sa raison à » l'interprétation des siècles passés. Dans ce cas, » en effet, il perdrait toute sa force contre le ca- » tholicisme, parce que les doctrines de Rome » sont évidemment bien plus respectées qu'au- )) cun article, exposition ou confession de foi )) quelconque, adop.té par l'église d'Angleterre ou » par toute autre église protestante du monde. » Voici comment se termine cette lettre qui a produit une profonde sensation en Angleterre parmi les hommes de réflexion et d'étude : « Je » suis moralement convaincu que les doctrines
» serviles exposées dans le rapport présenté au » collège du Corpus Christi mettront tout logi- » cien conséquent en demeure de reconnaître une » église infaillible. Lorsqu'on a mis le pied sur le » sol de l'infaillibilité, on ne peut pas douter du » but auquel on doit arriver.
» Tendimus in Lalium !
» Je le dis en vérité, il y a plus de danger de pa- » pisme dans l'université d'Oxford que dans le » séminaire de Maynooth ou avec Daniel O'Con- » nell. »
Vous le voyez, les protestants eux-mêmes reconnaissent les conséquences légitimes des doctrines de l'université d'Oxford , doctrines qui commencent à prévaloir parmi eux; ils signalent de loin l'avènement du principe catholique, d'une église suprême et d'une autorité infaillible en matière de foi; ils sentent venir la victoire de la vérité , et c'est en vain qu'ils s'opposent à sa venue. Les catholiques anglais , à leur tour, admirent les conseils de la Providence, qui introduit la vérité catholique dans ces universités mêmes qu'on regardait comme de puissants boulevards destinés à empêcher son triomphe; ils se réjouissent et de ce que cette éclatante justice est rendue au catholicisme, et de ce qu'elle lui est rendue par de pareilles bouches; ils s'inclinent devant les
desseins cachés do la Providence, qui, de la fermentation de l'erreur, fait sortir la vérité, et c'est ainsi que l'un d'eux s'écriait en lisant les paroles que nous venons de reproduire : «• Est-ce Oxford » ou Salamanque qui parle? est-ce le collège du » Corpus Christi ou la Sorbonne? »
Voilà l'état actuel du protestantisme en Angleterre, et voilà, par conséquent, les obstacles que le catholicisme trouve devant lui.
D'un côté, la prophétie de Bossuet s'accomplit. L'erreur de Luther, de Calvin, de Bucer, de Swingle et des autres apôtres de l'hérésie, se divise et se perd en mille sectes bizarres. Le protestantisme, comme un grand cadavre, se corrompt et se dissout, et Ton pourrait lui appliquer les terribles paroles par lesquelles Tertullien exprime la dissolution de notre chair, tant ces sectes sont innombrables, tant elles sont vagues, absurdes et indéterminées : <c II devient un je ne sais quoi » qui n'a de nom dans aucune langue. » Ce je ne sais quoi, dernier degré de la pourriture morale et de la décomposition des idées, c'est l'incrédulité, le scepticisme et l'indifférence où vont se fondre les éléments multiples et opposés de l'hérésie.
D'un autre côté, dans le sein de l'église établie, de l'église anglicane, un parti savant et nom-
breux, convaincu du néant des doctrines luthériennes et calvinistes , attend une règle fixe et un chef à la parole assurée. Ces esprits studieux, en descendant dans les profondeurs de leur église, y ont trouvé les racines de ce chêne de l'orthodoxie qu'on a en vain essayé d'extirper; ces racines, ils s'y attachent sans voir peut-être toutes les ramifications qui se prolongent sous le sol, mais enfin ils s'y attachent avec une franchise et une force dignes de louanges. C'est en vain qu'on voudrait les en détourner; ils ne s'arrêteront pas devant le cri de désespoir d'un coreligionnaire qui met son orgueil à demeurer aveugle et à guider des aveugles, cœcus, cœcorum dux, et qui laisse échapper avec douleur cette parole où il y a tant de révélation :
(( Tendimus in Latium. »
Qu'importe le lieu, du moment que c'est vers la vérité qu'on se dirige? qu'importe le rivage, quand le vent qui vous y pousse vous éloigne de l'erreur ?
Tel est donc, après un si petit nombre de siècles, l'état du protestantisme : en décomposition dans le sein d'une de ses plus puissantes métropoles, travaillé à la fois par des penchants brutaux et aveugles qui le poussent vers les abîmes du scepticisme, et par des instincts providentiels
qui le ramènent au port de la vérité catholique. Et, pendant que la réforme se démolit ainsi pièce à pièce et s'en va en ruine , le catholicisme, appuyé sur la parole divine, qui lui sert de base, reste inébranlable, et oppose à ce spectacle de dissolution et de mort le spectacle merveilleux de sa miraculeuse existence et de son indissoluble unité.
De crainte que l'on prenne nos raisonnements pour des espérances, et les conséquences que nous en tirons pour des illusions , nous terminerons ce travail par un document qui lui servira à la fois de conclusion et de démonstration. Il y a peu de temps que le Blackwood \s Edmburgh magazine, revue écossaise très-accréditée, et l'un des organes les plus puissants du protestantisme, contenait un tableau très-important des progrès du catholicisme en Angleterre. Le sentiment de colère qui perce à chaque ligne de cet article, et que nous avons conservé dans la traduction, donne plus de prix aux aveux qu'il contient. C'est la situation du catholicisme constatée par un adversaire.
« Les fréquentes observations de la presse sur les progrès du papisme paraissent avoir excité une sorte d'inquiétude vague et indéfinie dans la partie religieuse et pensante du public ; mais ces observations sont malheureusement trop gêné-
raies pour pouvoir amener aucun résultat. Les rumeurs et les soupçons ont pris la place des faits, et ceux qui , à la vue d'un danger réel , auraient uni leurs efforts pour le prévenir, sont restés inactifs, parce que ce danger leur paraissait encore bien éloigné. C'est à ceux-là que nous nous adressons. Nous allons retracer avec calme la véritable position et les projets de ce grand pouvoir semi-politique sous le joug duquel gémissait jadis ce pays. Ce n'est pas de la controverse religieuse que nous allons faire, notre but actuel est de prouver que le papisme possède une force immense, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et qu'il regagne à pas de géant son antique influence.
» Nous n'aurons recours qu aux faits, et rien qu aux faits , pour prouver la vérité de nos assertions. Les données que nous possédons, quoique moins étendues peut-être que nous ne le souhaiterions, sont cependant suffisantes pour réveiller l'esprit public ; et, si le détail que nous allons en offrir n'atteint pas ce but, il restera démontré qu'il est impossible de tirer le peuple de l'engourdissement intellectuel où il est plongé, et qu'on s'inquiète fort peu des progrès du papisme en Angleterre.
» On sait que les catholiques romains d'Angleterre et d'Ecosse prirent très-peu de part à l'agita-
tion qui amena l'acte de 1 829. Après la révolte de 1715, qui causa la ruine de tant de familles catholiques romaines dans le nord de l'Angleterre, et soumit bien justement toutes les autres à la plus stricte surveillance de la part du gouvernement, bien peu de tentatives furent faites contre la dynastie hanovrienne, si l'on en excepte toutefois celles des enthousiastes montagnards royalistes. Mais, lorsque le hardi soulèvement de 1745 eut été également comprimé, la maison deStuart perdit tout espoir et les catholiques romains de la Grande-Bretagne s'attachèrent graduellement, de plus en plus, aux princes régnants, et cherchèrent à gagner leur confiance par leurs démonstrations de royalisme (loyallj)et de fidélité. Ils prirent, en général, peu de part aux querelles politiques et restèrent également étrangers à tous les partis qui divisaient le parlement.
» Lorsque les whigs s'occupèrent de la mesure qui devait ouvrir la vie politique aux papistes, les catholiques anglais et écossais donnèrent surtout des chances de succès à leur cause par l'attention qu'ils prirent de s'abstenir de toute démonstration violente et de toute participation aux menées démagogiques.
» Au moment de la révolution française (juillet 1 830), la plupart d'entre eux se joignirent aux
iorys et blâmèrent très- fortement les principes et la conduite de leurs frères d'Irlande. Dans beaucoup de comtés , où leur influence était cependant fort grande , ils n'exercèrent pas leur crédit ; dans d'autres, ils appuyèrent les candidats torys. Dans le fait , ils prirent peu de part à la lutte ; ils paraissaient rarement à la cour. Ils ne participaient qu'avec économie aux plaisirs et aux dépenses des autres propriétaires de leurs comtés ; de sorte que , tandis que leurs richesses s'accroissaient , leur considération et leur in^ fluence prenaient aussi une plus grande extension. Les temps sont changés. Les catholiques romains voient clairement maintenant qu'il est de leur intérêt de faire triompher le parti libéral : ils se sont donc joints à M. O'Connell, et ils lui prêtent leur appui afin d'augmenter leur pouvoir politique. Nous voulons , avant d'aller plus loin, bien faire comprendre de quel poids cet appui est dans la balance, en ne parlant que de l'Angleterre seule.
» Les catholiques romains comptent dans la chambre des lords le duc de Norfolk ; les comtes (earls) de Shrewsbury, Fingall et Newburg ; les lords Petre , Stourton , Strafford, Vaux, Arundel, Clifford, Domert et Lovât; en outre, parmi les pairs écossais et irlandais, les comtes
de Fraquair et Kenmore ; les vicomtes Gormanston, Southwell et Frankfort ; les lords Trimlestown, Louth, Dunboyne et French.
» Il est presque inutile d'ajouter que plusieurs des familles que nous venons de nommer sont les plus riches , les plus anciennes et les plus influentes du royaume. Parmi les baronnets, ceux dont les noms suivent sont catholiques romains , et presque tous appartiennent à la portion la plus riche de l'ordre : Sir C. Throckmorton, sir J. Gérard, sir F. Stanley, sir F. Hagerston , sir E. Blunt, sir H. Hunloke , sir C. Woîseley, sir H.Fitchborne, sir Clifford, constable, sirE. Mostyn, sir F. Vincent, sir F. Gage, sir H. Bediogfield, sir B. Wrey, sir J. Lawson, sir J. Smythe, sir J. Swinburne, sir E. Vavasour, etc. Il faut ajouter à ce nombre plusieurs baronnets irlandais et écossais que nous pourrions nommer.
» Outre cela, plusieurs des plus riches et des plus influents propriétaires de l'Angleterre sont catholiques romains. Nous avons extrait la liste suivante d'une liste bien plus considérable qui est sous nos yeux : Salvin, constable, Maxwell, Mitford, Trafford, Giffard, Plowden, Weld, Silvertop, Clunt, 0'Conor,Doughty, Charlton, Canning, Eyton, Howard of Borby, Howard of Greystoke, Bar y, Chichester, Langdale, Bhmdell, Standish,
Dalton, Scarisbrick, Haies, Tempest, Weble, Mornington , Lacy, Bodenham, Wight, Phillips, Digby, Best, Jones of Llawarth, Waterton , Eccleston, Stapleton, Fitzherbert, Riddell, Blavering, Aston, Talbot , Strickland, Rookwood, Walmsley, Eyro, Middleton, Scudamore, Berkley, Touneley, etc. Il nous serait facile d'en nommer plusieurs parmi ceux-ci et les baronnets, qui possèdent des fortunes de 40,000 livres sterling de rente en biens-fonds ( un million de francs) ; quelques-uns d'entre eux ont des fortunes encore plus considérables.
» Il est donc prouvé que les catholiques romains anglais (car c'est d'eux seuls que nous nous occupons) ont à leur disposition tous les moyens capables d'assurer à leur parti un grand pouvoir et une grande importance politique. Plusieurs des charges de la cour sont remplies par des catholiques romains. Nous citerons entre autres le trésorier de la maison de la reine, la marquise de Wellesley, lady Bedinfield et le comte de Fingall. Plusieurs des emplois les plus considérables de l'État sont entre leurs mains. En Irlande, toutes les places vacantes leur ont été données; entre autres, celles de master of rolls, de premier baron de l'échiquier, de chiej vemembrancer, de commis du bureau de l'échiquier (clerk of the
hanaper office), d'avocat et de procureur général. La même chose a eu lieu pour les colonies. Le nouveau gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud est sir Maurice O'Connell; ce nom en dit plus que des volumes. Mais ce n'est pas tout. Le papisme a non-seulement crû en richesse , en influence, en honneurs, en pouvoir ; il s'est encore agrandi sur tous les points par le prosélytisme, et il a tant fait qu'il semble qu'il n'ait plus aucun obstacle à surmonter. Tandis que les protestants demeuraient dans l'apathie, ou se livraient à des querelles intestines, le papisme gagnait du terrain , et il a atteint une position d'où il peut nonseulement défier toute opposition, mais encore prendre à son tour l'offensive. Les alliances qui ont eu lieu entre plusieurs familles catholiques romaines et les plus grandes familles du parti libéral sont une nouvelle preuve de l'accroissement de l'influence du papisme. C'est avec répugnance que nous touchons cette corde; mais cela est devenu nécessaire. Il est de notoriété publique que le duc de Leeds, le marquis de Wellesiey, lord Albemarle, lord Kinnaird, lord de Mauley, M. Ward, membre du parlement, et plusieurs autres protestants ont épousé des catholiques romaines. Plusieurs femmes appartenant à l'aristocratie protestante ont pareillement épousé
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des catholiques romains. La sœur du duc de Sutherland a épousé lord Surrey, la fille de lord Setton M. Towneley , le riche propriétaire de Lancashire. Nous devons ajouter que plusieurs membres des plus hautes familles libérales ont été convertis récemment au catholicisme. Nous pouvons nommer, entre autres, un frère du comte de Spencer, sir Charles Wolseley, M. Philips, fils de l'ancien représentant de Leicestershire, M. Roche, membre du parlement pour le comté de Cork , M. Henelm Digby , sir Bourchier , Wrey et M. Benett, fils du membre du parlement pour le Wiltshire.
)) En 1792, il n'existait pas trente chapelles catholiques romaines dans toute la Grande- Bretagne; il y en a maintenant cinq cent dix-neuf, et quarante-trois sont en construction. Il n'y avait pas alors un seul collège catholique, on en compte maintenant dix , outre soixante pensions et les écoles des chapelles. Dernièrement M. Blundell de Jall Blundell, catholique romain, possesseur d'une fortune très-considérable, a laissé, en mourant, 200, 000 livres sterling (5 millions de francs) à l'évèque catholique de Londres. Cette somme est, sans doute, destinée à augmenter le nombre des établissements dont nous venons de parler. Plusieurs autres legs considérables ont été faits
de la même manière. On doit se souvenir aussi que la population catholique romaine de la Grande-Bretagne s'élève à près de deux millions, et que ses chefs possèdent, comme nous l'avons dit, des richesses considérables. Si nous mettons à côté de cela l'immense nombre de protestants qui ne le sont que de nom et l'indifférence des autres, nous devrons conclure que le papisme doit nécessairement continuer et accroître ses fâcheux progrès.
» Dans la malheureuse Irlande, il existe un collège pour l'éducation des prêtres; ce collège est soutenu par l'argent du public. Le nombre de ces prêtres s'élève à deux mille cinq cents, qui ont quatre archevêques, vingt-trois évêques, huit collèges, outre celui de Maynooth, plusieurs monastères, couvents, cloîtres, sociétés, clubs et pensions particulières. Il n'est que trop vrai que le papisme a aussi beaucoup gagné en Ecosse, mais surtout dans l'ouest. Il y a maintenant, dans la seule ville de Glascow, trente mille catholiques romains; à Stirling même, ils ont récemment construit une jolie chapelle. Ils ont des évêquesdons les villes et colonies dont les noms suivent : Québec, avec un coadjuteur; Montréal; avec un coadjuteur; Hudson's Bay, Kingston, dans le haut Canada, avec un coadjuteur,- Terre-Neuve,
Saint-John, New-Brunswick^ Nouvel le-Écosse, Trinité, Ceylan, Jamaïque, ile Maurice, Madras, Calcutta, Australasie, cap de Bonne-Espérance. A Ceylan, ils comptent cent mille catholiques, dans l'Inde six cent mille; presque toute la population de la Trinité est catholique , et seize nouveaux missionnaires viennent de mettre à la voile pour compléter la victoire du papisme. A Terre-Neuve, les catholiques composent la majorité de la chambre de l'assemblée générale (house of assembly).
» Ils font de grands progrès dans la Nouvelle- Galles du Sud, ils ne déploient pas moins d'activité dans l'Amérique du Sud , et des missionnaires français ont déjà pris possession des groupes d'îles les plus éloignés du continent de l'Amérique. Aux États-Unis, où il y a à peine quarante ans que le premier siège catholique romain a été créé, la population catholique s'élève maintenant à six cent mille âmes. Ils ont un archevêque qui réside à Baltimore, douze évêques et trois cent quarante-un prêtres. Le nombre des églises est de quatre cent une, des chapelles à peu près de trois cents, des collèges dix, des pensions particulières dix, des séminaires cinq, des noviciats pour les jésuites et couvents trente-un, des pensions de jeunes filles trente, des écoles de
sœurs de charité vingt. Il y a une école pour les filles de couleur à Baltimore , et une école de petites filles; les journaux catholiques sont au nombre de sept. On fait aussi des efforts prodigieux dans les Indes occidentales, surtout les missionnaires de Cuba. Les jésuites ont travaillé avec un courage étonnant dans la Chine elle-même, où les protestants n'ont pu réussir à pénétrer, et dont ils sont entièrement exclus, et ils ont travaillé avec un succès qui justifie tout ce qu'ils peuvent dire à cet égard.
» Nous apprenons, avec le plus profond chagrin, que la Hollande, cette avant-garde protestante de l'Europe , cède aussi au torrent. Trois chapelles catholiques ont été bâties à Leyden , et nous savons, d'une manière certaine, que le catholicisme a fait des progrés alarmants dans ce pays. La population catholique des provinces rhénanes s'élève àun million six cent soixante- dix-huit mille sept cent quarante-cinq ; celle de la Prusse entière, y compris ces provinces, est de six millions ! Dans le duché de Nassau, ils forment les trois cinquièmes delà population, et dans le duché de Bade et la Bavière leur nombre s'élève à plus du double de celui des diverses sectes protestantes. Il y a deux cent mille catholiques romains dans le Hanovre, et ils forment en A ni ri-
che la masse de la nation ; il en est de même en France, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Belgique, en Pologne, en Sicile, en Sardaigne, dans l'Amérique du Sud, à Madère, dans une partie de la Grèce, en Irlande, aux Açores, aux îles du cap Vert, aux îles Philippines, dans le bas Canada, à la Martinique, à l'île de France, etc. Mais ne parlons que de ce qui s'est passé chez nous et des progrès qu'a faits le papisme dans cette terre autrefois sainte et libre.
» En \ 793, on accorda la franchise aux catholiques romains , et ils purent alors devenir membres des corporations ; en 1 795 , on créa le collège de Maynooth , et ils furent admis au barreau et dans les grades élevés de l'armée; en 1 805, on présenta une pétition au parlement pour demander l'émancipation ; parmi les signataires se trouvait M. O'Connell; une autre pétition semblable fut présentée, en 1 81 2, par M. Brougham, qui fit, à ce sujet/un discours emphatique. Enfin le moment arriva où le roi pria le parlement de prendre en considération les réclamations <Jes catholiques romains. Le bill papiste passa: quelle en a été la conséquence? Nous demandons à tout homme raisonnable si, depuis 1 829, chaque année n'a pas vu s'accroître le pouvoir politique des catholiques romains? Et si neuf années ont pro-
duit de pareils résultats, que ne verront pas les neuf années qui vont suivre?
» La presse presque entière, au moins à Londres, est entre les mains des catholiques romains. Une nouvelle école, à demi papiste, vient de s'élever dans notre église , elle frappe au cœur le système théologique protestant et elle se recommande par les vertus et les talents de ses professeurs. Tout vient en aide au papisme. Les dissidents, autrefois ses ennemis les plus redoutahles, sont maintenant ou neutres ou auxiliaires. L'opinion publique n'est plus protestante, et nous ne sommes plus, comme nous l'étions même sous Cromwell, la sauvegarde reconnue de l'Europe protestante. Tout est changé, notre pouvoir et notre prospérité sont en décadence, et l'avenir est si sombre, que, jadis en présence d'une pareille situation, la nation tout entière se fût soulevée comme un seul homme. Jamais même, sous le dernier des Stuarts , le pays ne fut menacé de plus terribles maux. Nous ne pouvons donc que répéter, en terminant cet article, ce que nous avons dit au commencement : qu'il faut que tous les protestants unissent leurs efforts pour combattre vigoureusement le papisme, et qu'il faut que ces ef-
forts soient immédiats, parce que l'ennemi commun est à nos portes. »
Blackwood 's Edinburgh magazine.
( Livraison d'octobre. )
Nous n'avons rien à ajouter à ce tableau, qui sert de conclusion naturelle à tout ce que nous avons pu dire, sinon que, tandis que des hommes, comme M. O'Connell, attaquent le protestantisme dans les faits, des hommes, comme M. Wiseman, l'attaquent dans les idées. Ainsi il est miné à la fois par sa base , sous laquelle se soulève le sol, et par son sommet battu en ruine dans les régions de l'intelligence. Il voit tomber peu à peu tous les intérêts qui lui servaient de remparts, et disparaître tous les principes étendus comme un voile entre lui et la vérité catholique. Ses universités lui échappent, l'arbitraire parlementaire s'est brisé dans ses mains, les mille sectes qu'il a créées l'abandonnent , le catholicisme fait sur lui chaque jour de nouvelles conquêtes, et le philosophisme lui arrache ce que le catholicisme lui avait laissé.
Nous l'avons dit au début de ces considérations et nous osons le répéter en les terminant, ce ta-
bleau de l'état des deux religions a, par lui-même, quelque chose de grave et de providentiel que l'insuffisance de cette rapide analyse n'a pu entièrement lui ôter. C'est là le seul titre que peuvent avoir ces pages à l'honneur de servir d'introduction aux conférences du docteur Wiseman.
PREMIÈRE CONFÉRENCE
PREMIÈRE CONFÉRENCE
Mes frères, nous vous exhortons à ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu. ( Deuxième e'pître aux Corinthiens. )
Nous trouvons, dans l'Écriture, des règles qui nous apprennent et comment la parole de Dieu doit être annoncée et comment elle doit être entendue. Si, dans la seconde épître aux Corinthiens, r Apôtre exhorte les chrétiens à ne pas recevoir en vain la grâce et s'il leur enseigne les sentiments dont ils doivent être animés envers les ministres de l'Évangile, la plus grande partie de la même épitre est consacrée à nous apprendre à nousmêmes comment nous devons enseigner les vérités
révélées et honorer le ministère sacré dont nous sommes revêtus.
Il nous est recommandé, en premier lieu, de nous montrer tels que doivent être les ministres de Dieu, par la parole de vérité, par la jorce de Dieu y en les armes de justice , pour combattre à droite^ et à gauche y c'est-à-dire qu'en nous pénétrant de la conviction profonde de la vérité des doctrines qu'il nous importe d'annoncer, nous devons être toujours prêts à lutter contre toutes les objections; nous devons déployer toute la force et toute l'énergie qui appartiennent à la parole de Dieu , pour inculquer à nos auditeurs ces hautes vérités confiées à notre sollicitude. Mais à cette recommandation deprêcher avec puissance, vient aussitôt se joindre celle de prêcher avec douceur, avec une patience pleine de mansuétude et selon le Saint-Esprit; c'est-à-dire qu'il nous faut éviter dans nos discours ce qui pourrait blesser la charité, de toutes les vertus la plus chère au Fils de Dieu. Quelles que soient donc la fermeté et l'énergie de nos convictions en annonçant nos doctrines , cette fermeté et cette énergie doivent être tempérées par les égards qui sont nécessaires pour ne pas heurter les sentiments de nos auditeurs. Il est enfin une troisième condition prescrite par l' Apôtre, et qui semble l'avoir été
dans la prévision des circonstances au milieu desquelles nous vivons, c'est de nous attendre à trouver, à côté de ceux qui nous écouteront dans un esprit de sincérité, de bienveillance et de justice, des hommes prévenus qui prendront en mauvaise part nos paroles, par cela seul qu'elles sortent de notre bouche. Quelque consciencieux que nous soyons en enseignant les doctrines de la vérité desquelles nous sommes sincèrement convaincus, nous devons nous attendre à être traités par quelques-uns comme des artisans de tromperies qui cherchent à abuser les consciences. J'ai accepté ces conséquences dans toute leur étendue, et j'ai cherché à me placer dans toutes les conditions indiquées par l'Apôtre, avant de commencer le cours de ces conférences auxquelles cette première lecture servira d'introduction.
Mon dessein est de circonscrire, quant à présent, le sujet que je dois traiter, dans certaines limites. Je veux examiner, dans une suite de lectures, les principes fondamentaux du catholicisme et du protestantisme; en d'autres termes, les points essentiels de séparation qui existent entre notre Église et ceux de nos frères, que nous verrions avec tant de joie revenir à l'unité religieuse. Dans ce but, j'exposerai, avec la plus
grande simplicité possible , quelles sont les bases sur lesquelles nous appuyons le principe de notre foi, principe qui est à son tour le fondement de toutes les doctrines que nous professons, c'està-dire que j'examinerai si nous sommes dans le vrai quand nous admettons, comme base de toutes nos croyances, une autorité, autorité vivante établie par le Christ dans son église avec la promesse de la faire prévaloir contre Terreur ; dogme essentiellement opposé à celui d'après lequel on n'admet comme autorité suprême et infaillible que celle de l'Écriture sainte.
Si , vous adressant à quelques-uns de ceux de nos frères qui se sont séparés de nous, vous les interrogiez dans le but d'apprendre d'eux pourquoi ils ne sont pas catholiques, sans aucun doute vous auriez des réponses qui varieraient avec le caractère particulier de l'esprit de ceux que vous interrogeriez. Mais, sans aucun doute aussi, la substance de ces réponses se réduirait à ceci : à savoir que l'Église catholique est infestée d'erreurs innombrables; qu'elle a greffé sur les révélations du Christ des doctrines qui lui étaient inconnues et qui, par conséquent, ne sont que des inventions humaines ; qu'elle a adopté des principes de morale et des pratiques qui s'éloignent directement de celles que les apôtres ont établies;
dételle manière que, s'il est incontestable qu'elle a été autrefois unie à la véritable Église du Christ, il n'est pas moins incontestable qu'elle s'en est séparée, en laissant peu à peu germer dans son sein des erreurs aussi graves et en les sanctionnant à l'aide d'une autorité usurpée à laquelle elle a faussement attribué un caractère divin.
Mais, si vos questions devenaient plus pressantes , vous finiriez par découvrir que tous ces chefs d'accusation se réduisent à un seul. On vous dira que le grand et inexcusable crime de l'Eglise catholique est d'avoir répudié cette maxime : que l'Écriture sainte est l'unique règle de la foi et la seule autorité. Les crimes dont elle a été si souvent accusée, ajoutera-t-on , sont le résultat du faux principe de l'autorité humaine substituée à l'autorité divine. Ainsi toutes les autres accusations viennent se perdre et se confondre dans celle-ci.
Il est donc évident que la question qui nous sépare des protestants est double; elle renferme une question de droit et une question de fait. S'agitil de décider si les faits particuliers qu'on articule doivent être considérés comme une corruption des doctrines de la primitive Eglise, et une invention humaine contraire à la parole écrite de Jésus- I. 6
Christ , si quelques-uns des dogmes de l'Église catholique, tels que la confession, la transsubstantiation et le purgatoire, doivent être rejetés à titre de déviation des dogmes établis par le Sauveur; ce sont là autant de questions spéciales, qui doivent faire l'objet d'une étude particulière. Mais, si l'on examine quelle est la base sur laquelle tous ces dogmes reposent et si l'on découvre que les catholiques les maintiennent en vertu du même principe, l'autorité infaillible dont ils croient TÉglise investie, il est évident que toutes ces questions de fait, indépendantes les unes des autres et se mouvant dans leurs sphères particulières, viennent se confondre et se résumer dans la même question de droit, à savoir celle-ci : l'autorité qui a sanctionné tous ces dogmes estelle compétente, et avons-nous raison de croire à son institution divine et à son infaillibilité?
Cette considération est capitale, car, si nous parvenons à établir ce droit de l'Église, la vérité de toutes les doctrines particulières qu'on attaque se trouve par là même démontrée; si, en d'autres termes , nous parvenons à établir qu'outre la parole écrite il existe et il a toujours existé, dans l'Église, une autorité infaillible qui, inspirée d'en haut, ne saurait jamais se tromper quand elle enseigne qu'un point de doctrine ou
de morale a été révélé par Dieu, celte seule démonstration suffit pour rendre inattaquables tous les points sur lesquels on nous a accusés d'être tombés dans Terreur, et qui ont dès lors leur fondement dans une autorité qui dérive du ciel ; et , quoique pour rendre plus complète la conviction de ceux dont l'esprit est ouvert au doute , pour résoudre d'une manière plus directe les difficultés qui les embarrassent, nous puissions être amenés à traiter les différents points que j'ai indiqués , il n'en est pas moins vrai que toutes ces démonstrations particulières sont virtuellement contenues dans la démonstration de ce point capital de l'autorité de l'Église. Toutes les questions de fait entrent dans cette question de droit, et, si on peut prouver que l'Église a été investie , par Dieu, d'une autorité infaillible pour décider souverainement dans toutes les matières de foi, la vérité du catholicisme est par là même démontrée d'une manière plus claire que le jour.
Maintenant je dois vous faire observer que cette méthode d'argumentation est complètement opposée à celle que suivent nos adversaires. Ils ne tiennent aucun compte de l'enchaînement logique des questions, et il n'est pas rare d'entendre les théologiens protestants traiter ce point capital et dont tout le reste dépend et procède, comme
s'il s'agissait d'un point de doctrine que rien ne distingue des autres points secondaires controversés entre l'Église et la réforme. Au lieu de s'attacher d'abord à résoudre ce problème qui domine tous les autres,quelfe est la règle de la foi, ils considèrent notre doctrine à cet égard comme une des nombreuses erreurs qu'ils reprochent à l'Eglise romaine.
Il y a évidemment dans cette manière de procéder un vice de logique. La question de savoir si c'est ou non un abus d'admettre la tradition, si c'est ou non un abus de prétendre que la Bible ne saurait par elle-même devenir une règle de foi pour chaque individu en particulier; cette question équivaut ou , mieux encore , est identique à celle-ci : Dieufa-t-il voulu que les Ecritures fussent la seule règle de la foi. Les protestants l'affirment, les catholiques le nient. Or, lorsqu'on prétend prouver que le catholicisme n'est pas dans les voies de la vérité , lorsqu'on prétend le prouver en l'accusant d'avoir fait des additions à la parole de Dieu, ou de s'être opposé à ce que cette parole fût mise dans les mains du peuple avec le livre qui la contient, c'est comme si l'on affirmait en propres termes que l'Ecriture est la seule règle de foi et la seule autorité. Si ce principe est faux , si la tradition est une règle de foi
comme l'Écriture, l'accusation portée contre l'Église catholique tombe d'elle-même. C'est donc là le nœud de toute la controverse qui divise les deux religions. Or les protestants commencent par déclarer démontré et acquis à leur cause le point qui est précisément en litige, et toute leur argumentation repose sur cette pétition de principes.
Voilà le terrain sur lequel se placent ceux qui se sont séparés de l'Église, quand on leur demande pourquoi ils ne sont pas catholiques ; mais il faudra qu'ils trouvent une autre réponse à cette autre question: Pourquoi êtes-vous protestants? Une religion, en effet, ne saurait être purement négat've.On ne sauraitadmettreunedoctrinecomme vraie, par cette seule raison qu'une autre doctrine proposée par certains hommes est fausse. Chaque religion doit porter en elle-même les principes de sa démonstration, indépendamment de l'existence de toute autre secte. Ainsi nous devrions pouvoir prouver la divinité de Jésus-Christ alors même que les hérésies des ariens et des sociniens ne se fussent point élevées dans l'Église, et maintenant encore, si l'on nous demandait une démonstration de ce dogme fondamental, nous serions mal venus à nous borner à dire, pour toute réponse, que la fausseté de l'arianisme et du
socinianisme a été démontrée. Le dogme fondamental d'une religion, son économie, ses principes doivent donc vivre par leur propre vie et de leur propre essence, s'appuyer sur des raisons positives et qui subsistent indépendamment du rejet de toute autre doctrine. La négation participe du néant, l'affirmation seule a la substance de l'être. Si, peu content de demander à ceux qui se sont séparés de l'Église , pourquoi ils ne sont pas catholiques, on leur demande pourquoi ils sont protestants , ils doivent donner des raisons positives, solides, qui expliquent comment ils sont membres de cette communion.
Il résulte de là que l'espèce de lieu commun sur lequel les protestants établissent vulgairement leur croyance leur est enlevé , car les théologiens du prêche émettent à tort cette idée trop facilement adoptée par leurs auditeurs, que , lorsqu'on a jeté de l'odieux sur les croyances catholiques, lorsqu'on les a repoussées comme absurdes et impies, le protestantisme a reçu par là même une démonstration satisfaisante et complète. Combien de livres ont été publiés contre les erreurs de l'Église romaine, ou pour la confusion du papisme; combien rares ont été lés écrivains qui ont entrepris d'établir d'une manière systématique et par une démonstration rigoureuse la vérité des prin-
cipes du protestantisme! Aussi la plupart des réformés considèrent leur croyance religieuse comme uniquement basée sur un choix entre les deux religions, et ils sont convaincus que le rejet de l'une est comme un certificat de vérité donné à l'autre.
Aux protestants qui sont rangés dans cette catégorie, je dirai : Supposez que vous viviez dans un pays où il n'y aurait pas un seul catholique, et où, par conséquent, il deviendrait inutile de vouer les doctrines de l'Eglise romaine à l'exécration; allons plus loin, supposons que, dans ce pays, vous ne puissiez avoir aucune occasion d'entendre parler de ces doctrines ; n'est-il pas évident que , dans ce cas , vous ne pourriez fonder votre croyance protestante sur la négation des erreurs de l'Église romaine et sur la condamnation de ses abus? Il faudrait donc que des raisons positives vous fussent données pour vous convaincre que le protestantisme est l'état normal et la forme véritable de la religion chrétienne. Ainsi la règle de foi qu'il proclame vous aurait é(é présentée appuyée sur une série d'axiomes et de propositions dont l'existence, au lieu d'être relative et négative, eût été positive et directe.
Ici, pour rendre ce point plus accessible à l'intelligence de ceux qui m'écoutent, je dois signaler
à leur attention une distinction importantes faire, une distinction trop souvent négligée, c'est la différence qui existe entre l'action d'adhérer à une église, d'être membre d'une communion, et celle d'avoir une conviction raisonnée de la vérité des principes qu'elle enseigne. Je ne doute point que, si ceux qui ont été élevés dans le protestantisme descendaient dans leur propre cœur, et se demandaient à eux-mêmes pourquoi ils professent cette religion, la réponse qu'ils recevraient pourrait bien les justifier à leurs propres yeux de demeurer dans leur Église; mais cette réponse n'impliquerait point l'acceptation pleine et entière des principes fondamentaux de la religion réformée. Ils diraient, par exemple, et je suis sûr que la plupart regarderaient cette raison comme d'un grand poids, ils diraient qu'ils sont nés et qu'ils ont été élevés dans cette religion, que c'est le culte de leurs pères. Ce sont donc là les motifs pour lesquels ils sont protestants ; mais ces mêmes motifs précisément peuvent être allégués pour justifier mille autres opinions. L'énonciation de ces motifs peut prouver que celui qui les met en avant est attachée son pays,* mais ils ne renferment en eux-mêmes aucune preuve essentielle, positive, directe, sur laquelle on puisse asseoir le protestantisme. Ce sont des motifs qui
peuvent justifier dans sa propre pensée celui qui demeure dans la communion où il est né ; mais ce ne sont en aucune manière des motifs qui puissent justifier un homme d'être entré dans cette communion.
D'autres nous diront qu'ils sont protestants parce qu'ils admettent la démonstration de la vérité du protestantisme comme un fait acquis. Ils sont habitués à entendre parler de leur religion comme d'une chose passée en évidence. Pourquoi s'imposeraient-ils une étude et des recherches devenues inutiles? Ces recherches, des hommes pleins de savoir les ont faites avant eux et pour eux, et les principes de la réformation sont trop solidement établis, trop irrévocablement démontrés, pour qu'on puisse ressentir le besoin d'une enquête particulière et d'un examen individuel.
Si ceux qui donnent des raisons semblables à celles que je viens d'exposer, afin d'expliquer pourquoi ils sont protestants, révèlent les influences auxquelles ils cèdent , en demeurant dans la communion où leur naissance les a placés, il n'en est pas moins vrai que ces motifs ne se rattachent en rien aux principes et aux doctrines à l'aide desquels le protestantisme essaye de justifier sa scission avec l'Église. En effet, le principe
fondamental du protestantisme se réduit à cette phrase : la parole écrite est le seul guide véritable et Tunique règle de la foi. Mais, pour arriver à ce point, il faut se livrer probablement à de longues et à de sérieuses investigations; il importe de marcher pas à pas et de s'assurer d'abord qu'il y a eu une révélation; que cette révélation a été véritablement transmise aux hommes dans les livres qu'on vous indique; que ces livres vous sont parvenus dans un tel état d'intégrité, que les textes originaux ont été si bien conservés, que les traductions ont été faites avec une fidélité si scrupuleuse, que vous pouvez lire avec confiance ces ouvrages comme contenant les propres paroles dictées par l'esprit divin aux apôtres ou aux prophètes. Vous devez encore vous assurer que vous avez acquis ou que vous possédez les lumières nécessaires pour comprendre les Ecritures. 11 faudra non-seulement que vous vous convainquiez que la Bible a été donnée comme la parole de Dieu, mais vous devez, en outre, être préparés à résoudre les nombreuses difficultés qu'un grand nombre de commentateurs ont accumulées contre l'autorité de certains livres particuliers ou de certains passages : de telle manière que vous puissiez dire que non-seulement vos connaissances et vos lumières vous ont mis à même de
vous convaincre qu'on trouve dans la Bible la parole de Dieu , mais que vous aurez la mission de vous l'expliquer à vous-mêmes et la capacité nécessaire pour la comprendre. Combien peu d'entre vous peuvent dire qu'ils ont suivi le plan laborieux que je viens de tracer ! Et cependant , il est de principe, dans le protestantisme, que chacun est responsable, envers Dieu, des doctrines particulières qu'il professe , que chacun doit étudier la parole de Dieu et en tirer le motif de sa croyance. Tant qu'un protestant ne l'a point fait, il n'a point rempli les conditions que sa religion lui impose , et, quelques motifs qu'il invoque pour expliquer comment il est protestant, il est manifeste qu'aucun de ces motifs ne l'a conduit directement à l'adoption du principe fondamental du protestantisme.
Je dirai plus , les motifs qu'il donne sont en contradiction directe avec le principe de la réformation. Tentera-t-ii d'expliquer son attachement à son Église en rappelant que c'est le culte où il est né et où il a été élevé, ou se contenterat-il d'affirmer que, d'après ce qu'il a été à même de lire et d'entendre, il est persuadé que les autres communions chrétiennes n'ont aucun fondement raisonnable ? Je lui répondrai qu'il agit d'une manière directement opposée à ce que lui im-
pose le principe fondamental dont sa religion lui ordonne d'être convaincu. Dans le protestantisme , en effet, la conviction religieuse doit être basée sur un jugement personnel, sur l'examen individuel. Il ne suffit donc pas d'être né dans une religion , d'avoir été élevé dans une croyance par d'autres personnes, d'avoir entendu certaines doctrines développées du haut de la chaire par des hommes qui ne sont pas plus infaillibles que ceux qui les écoutent. La conclusion naturelle de tout ce qui précède , c'est que la plupart des personnes qui restent attachées à la religion réformée ne sont protestantes que de nom. Quand elles motivent leurs croyances par ces considérations de l'éducation, de l'habitude, des opinions établies dans la société où elles sont nées, on peut leur dire qu'elles ne demeurent protestantes que parce qu'elles n'ont pas commencé à l'être ; car, être protestant, c'est fonder sa conviction sur la connaissance complète des matières et sur l'examen et le jugement individuels.
Considérons maintenant les principes sur lesquels les catholiques appuient leurs croyances. Nous le verrons tout d'abord, les motifs qui attachent à cette communion ceux qui y sont nés, et qui ont décidé à y entrer ceux qui sont nés hors du sein de l'Église, sont infinimentplusnombreux
et plus variés que ceux qui ont été allégués tout à l'heure par les protestants pour justifier leur adhésion au symbole réformé; ainsi interrogez les catholiques sur les motifs de leur foi , et la variété des réponses sera infinie. Mais c'est ici qu'il faut faire remarquer une différence notable enlre les deux religions.
Que les raisons qui aient conduit les hommes à embrasser la véritable religion du Christ soient multiples et variées , c'est une vérité hors de doute. Il serait facile de le démontrer, soit en rappelant la conduite de ceux que Dieu nous a proposés pour exemples , soit en nous appuyant sur le témoignage de tous les siècles et même sur des faits contemporains. Dans la prédication des apôtres, en effet, le christianisme n'était point établi sur tel ou tel point en particulier; ceux qui avaient été envoyés pour annoncer la parole de Dieu prenaient leurs preuves dans l'ordre de raisonnements qui leur semblait propre à produire la plus vive impression sur l'esprit de leurs auditeurs. Et c'est un caractère de la beauté et de la perfection de la vérité que de sortir ainsi victorieusement de toutes les épreuves. Un métal de composition qui a résisté à l'action d'un ou de deux agents chimiques est dissous par l'énergie d'un troisième ; tandis qu'un métal pur de tout
alliage défie toutes les épreuves. On peut comparer la vérité à un diamant sans défaut, dont toutes les facettes étincellent du même éclat , et , qui, sans le secours de l'art, brille, de quelque côté qu'on le tourne, d'une beauté uniforme et toujours égale ,• tandis que c'est, au contraire, un des caractères de l'erreur de ressembler à ces pierres fausses qui ne jettent une lueur que lorsqu'elles sont tournées d'un certain côté : apparence de beauté qui disparaît, pour ne laisser voir que des imperfections , dès qu'on vient à présenter une autre facette à la lumière. C'est évidemment dans cet esprit que les apôtres agirent, et qu'ils annoncèrent l'Evangile aux nations. Le christianisme fut regardé par eux comme une loi qui satisfaisait en même temps les besoins généraux du genre humain et les besoins particuliers de chaque individu auquel elle était annoncée. Ils pensèrent que, par quelque côté que le coin divin entrât dans les âmes : soit que ce fût par l'autorité frappante d'une révélation prophétique, ou par la profondeur de la philosophie ; soit qu'on se rendît à cet instinct de la nature humaine qui aspire à la perfection comme à son pôle, instinct si bien compris par l'Évangile, ou qu'on reconnût sa vérité céleste en admirant cette science profonde de la misère et de l'ignorance de l'homme ; soit
qu'on se décidât en raison de la majesté de ce système si admirablement coordonné dans toutes ses parties, ou en raison de l'évidence victorieuse de quelque proposition particulière, toujours était-il que toutes ces routes pouvaient conduire les hommes à la démonstration de la vérité de la religion nouvelle. Ainsi, lorsque les apôtres annonçaient l'Évangile au peuple hébreu , leur tâche semblait toute tracée. Comme ce peuple possédait le livre de l'ancienne loi, qui contenait toutes les figures , toutes les prophéties , tous les symboles, il ne s'agissait que de leur en montrer la réalisation et l'accomplissement dans l'établissement de la loi nouvelle. Lorsque Philippe rencontre sur une route l'eunuque de la reine d'Ethiopie lisant un passage du prophète Isaïe , il prend texte de ce seul passage pour le convaincre de la vérité du christianisme dont il lui montre le sens accompli par la venue de Jésus- Christ, et c'est ainsi qu'il l'amène à demander le baptême. Mais, lorsque saint Paul alla prêcher l'Évangile aux gentils, lorsqu'il parut devant ces Athéniens si lettrés , il n'en appela point aux écritures , auxquelles ils ne croyaient point et que même ils ne connaissaient pas ; il employa un tout autre moyen de persuasion. Il s'adressait à des hommes nourris dans les études philoso-
phiques : il leur prêcha une morale plus sublime que celle qu'ils avaient jusqu'alors entendue; il leur présenta la haute et noble doctrine de la résurrection; il leur démontra la puérilité et l'absurdité de l'idolâtrie ; il leur cita les paroles de leurs propres poètes pour leur prouver combien une religion plus pure et plus élevée , une religion sainte comme celle qu'il leur annonçait , était nécessaire à l'intelligence humaine; il leur démontra qu'eux-mêmes ils avaient senti l'insuffisance de leur culte , qu'eux-mêmes ils aspipiraient à une religion meilleure, puisqu'ils avaient élevé un autel au Dieu inconnu. Après avoir ainsi disposé l'esprit de ses auditeurs , il leur démontra la vérité du christianisme, et déposa sa sublime doctrine dans des esprits et des cœurs ouverts pour les recevoir.
Lorsqu'on arrive à une autre période de l'histoire du christianisme, on trouve la même pratique établie dans l'Église. Que l'on examine successivement le premier, le second et le troisième siècle, on verra que les moyens employés par les évangélistes auprès des néophytes diffèrent essentiellement les uns des autres. Dans le premier siècle, la prédication est sanglante. Les grands convertisseurs des âmes, c'étaient ces martyrs qui, mettant en action leur symbole, leurs convictions,
et souffrant toutes les tortures avec un courageaudessus de l'humanité, répandaient partout la sainte contagion de la foi. Dans les siècles suivants, on employa des preuves d'un autre ordre, et un nouveau système de prédication. L'étude delà philosophie qui, dans l'Occident, avait pris une activité toute nouvelle sous le patronage des Antonins et à laquelle la grande école platonicienne avait imprimé une vive impulsion dans l'Orient, conduisit à l'examen des rapports qui pouvaient exister entre le christianisme et les systèmes produits par les écoles de l'ancienne Grèce. On découvrit, dés les premiers pas, que, dans ces systèmes, il y avait des problèmes innombrables touchant la nature de Dieu, l'esprit humain, l'origine et la fin de l'homme, problèmes que toute la pénétration et toutes les recherches des sages n'avaient pu résoudre, et dont la solution, quoique intéressante, quoique nécessaire, était, de l'aveu de ces grands hommes, au-dessus de la puissance de notre entendement. Mais, en examinant le christianisme, on trouva qu'il mettait une réponse satisfaisante auprès de chaque question , une solution au bas de chaque problème, qu'il contenait enfin un code complet de philosophie morale et métaphysique. Les Justin, les Clément, les Origène et tous les esprits philosophiques de ce temps, pensèrent I. ?
que, par cela seul, la vérité de la religion était démontrée; car, de même que lorsqu'une clef pénètre sans difficulté dans une serrure, et, s'adaptant à toutes les complications du mécanisme intérieur, tourne à la première pression de la main sans rencontrer d'obstacles et fait mouvoir le ressort, nous ne demandons pas d'autre preuve pour croire que laclefait été faite pour la serrure qu'elle ouvre : de même, quand il s'agit de la religion, il faut admettre qu'elle a été faite pour le cœur et l'esprit de l'homme et qu'elle émane de cette intelligence suprême qui a créé ce cœur et cet esprit, dès qu'on reconnaît que, semblable à une clef divine, elle s'adapte à tous les problèmes de notre entendement, pénètre dans le mécanisme mystérieux de notre être, et, faisant rouler sur leurs gonds les portes de notre intelligence, nous ouvre un accès à la plus ardue et à la plus difficile de toutes les connaissances, la connaissance de nous-mêmes. Dans les temps modernes, on peut remarquer la même variété de motifs dans les écrits de ceux qui, pendant ces dernières années, sont revenus à l'unité catholique. Je ne parle point de ce qui s'est passé en Angleterre. Sans doute, le catholicisme a pris un vaste développement dans ce pays, depuis le commencement du siècle, et ce mouvement grandit tous les jours. Mais, à quelques
brillantes exceptions près, c'est la classe la moins lettrée de la nation qui a fourni ces exemples consolants. Sur le continent, au contraire, et en Allemagne surtout, il n'y a pas d'année, depuis un certain temps, dans laquelle on n'ait vu revenir au catholicisme quelques personnages tenant dans leur pays le premier rang par leur profond savoir et des talents hors de ligne, des hommes qui occupaient des positions élevées, et notamment des professeurs fameux des universités protestantes. La plupart d'entre eux ont cru devoir rendre publics les motifs qui les avaient ramenés au catholicisme. En lisant avec soin ces expositions de principes, j'ai remarqué que les motifs allégués par chacun d'eux variaient suivant la branche des connaissances humaines à laquelle ils avaient appliqué l'activité de leur esprit. Il en est un (1) qui, ayant fait des études historiques l'occupation de toute sa vie, et qui, professant cette science dans une des plus célèbres universités de l'Allemagne, explique sa conversion, en disant que l'application des principes de la science historique aux événements dont se composent les annales européennes a suffi pour le conduire au
(1) Le professeur Phillips , qui occupait la chaire de Berlin et rjui occupe maintenant celle de Munich.
Ouvert i fa* RIRI mTHECA
catholicisme. Un autre tire ses motifs de croyance de l'étude de la philosophie de l'esprit humain , et de la conviction qu'il a acquise que, dans le catholicisme seul, on trouve un système qui réponde aux besoins de l'homme. Celui-ci devra les premiers pas qu'il a faits vers la vérité à l'enthousiasme dont il fut saisi en découvrant que le principe du beau, dans la nature et dans l'art, ne se trouve que dans le catholicisme (1). Après cela, vous rencontrerez un homme qui a fait faire un grand pas à l'économie politique, "et qui vous déclare qu'après une étude approfondie de cette science, il a été forcé d'admettre que, dans la moralité catholique, seulement, il y avait un principe sur lequel on pouvait honorablement fonder l'économie politique , le principe du sacrifice ; et que cette découverte l'a conduit à adopter le symbole de notre foi (2). Il en est un enfin qui, en appliquant toutes les puissances de sa pensée à des événements que quelques personnes ont regardés comme une preuve et comme une conséquence de l'immoralité de la religion calholique, en étudiant d'une manière sérieuse et profonde les
(i) Stolberg, Schlegel, Veith, Mulilor, Beautain. (2) Decoux, première leçon dîéconomie politique.
épouvantables tragédies de la révolution française, est devenu catholique, et a écrit, depuis sa conversion, des traités remarquables sur le droit public (1).
Je pourrais citer bien d'autres exemples, mais ceux-là suffisent. Remarquez maintenant la différence qui existe entre ces motifs exposés par les catholiques et les motifs allégués tout à l'heure par les protestants. J'ai dit que les motifs allégués par les protestants, pour expliquer leur adhésion à leur symbole, n'avaient aucun rapport avec le principe fondamental du protestantisme, et qu'ils n'impliquaient point l'adoption des doctrines qui sont les bases mêmes de la religion réformée. Un homme peut être protestant par les raisons que j'ai dites et qui sont celles qu'on donne ordinairement; il peut être protestant sans s'être livré à cet examen individuel de chaque point de doctrine , à cette étude approfondie de l'écriture qui, d'après sa religion, constitue le protestantisme même. Mais dans tous les exemples que j'ai cités, par quelque porte de l'esprit ou du cœur que la conviction soit entrée, quels qu'aient été le mobile qui ait donné l'impulsion , l'ordre de raisonnement qui ait conduit chacun de ces
(1) Adam Muller.
individus à entrer dans la communion catholique, la base de leur adhésion a été la même, la conclusion de toutes leurs prémisses a été uniforme : c'est l'adoption de la règle fondamentale du catholicisme. Aucun de ces savants, en effet, n'était catholique pour avoir reconnu que les principes de l'économie politique, ceux de l'histoire, ceux des beaux-arts, ceux de la philosophie existaient dans la religion catholique. Ces divers motifs pouvaient leur inspirer de l'admiration, de l'estime pour le catholicisme ; mais quelque savants qu'ils soient, quelque distingués par leurs lumières, quelque persévérance qu'ils eussent pu mettre à exprimer ces sentiments si honorables pour notre culte , nous ne pourrions ni ne voudrions leur accorder le titre de coreligionnaires , s'ils n'avaient expressément adopté le principe du catholicisme, l'autorité de l'Église, et s'ils n'avaient point soumis à ses enseignements leur intelligence et leur cœur.
Nous avons maintenant saisi le véritable point qui différencie les deux religions dans leurs principes mômes. D'un côté, il n'y a point de protestantisme normal , régulier, véritable, tant que le principe fondamental du protestantisme , l'examen individuel n'a pas été, je ne dirai point seulement accepté, mais mis en pratique. Il est
impossible, d'un autre côté, qu'un homme soit catholique s'il ne professe le principe vital du catholicisme; impossible qu'il le demeure sans adhérer entièrement et sans restriction à ce principe. Ainsi l'Église catholique est comme une immense cité à laquelle conduisent d'innombrables avenues, vers laquelle on peut se diriger de tous les points de l'horizon , par les chemins les plus variés, par la route austère et aride du raisonnement comme par les sentiers plus fleuris du sentiment; mais, une fois qu'on est arrivé aux murailles de la ville, de quelque côté, par quelque route que soient venus les voyageurs, tous reconnaissent qu'il n'existe qu'une porte par laquelle il faut nécessairement entrer , porte basse et étroite, qui oblige les têtes les plus superbes à se baisser et meurtrit l'orgueil de la chair qui ne passe point sans y laisser des dépouilles saignantes. On peut faire le tour de ces murailles, admirer de loin la beauté de ses édifices et retendue de ses remparts, mais on ne peut obtenir droit de cité qu'en entrant par cette porte unique et inévitable d'une soumission absolue , sans réserve, à l'autorité et aux enseignements de l'Église.
Certes , pour l'œil du philosophe , il y a quelque chose d'admirable dans le contraste qui
existe entre ce système, si complet et si simple, et les imperfections du système opposé. Il y a une beauté naturelle et qui frappe tout d'abord, dans la simplicité de cette base qui donne à la fois la stabilité et l'unité aux convictions catholiques, qui marque au coin d'une inaltérable égalité les conditions auxquelles les hommes, quels qu'ils soient, versés dans les lettres ou illettrés, intelligents ou simples, entrent dans le sein d'une religion qui les oblige à se dépouiller de tous leurs préjugés, de toutes leurs idées particulières qui se trouvent en désaccord avec l'enseignement uniforme de l'Église.
Mais la beauté de ce système ne s'arrête point là ; car, après que chacun de ces hommes a adopté la religion sur ce principe un et indivisible , il peut donner carrière à ses penchants naturels et à ses goûts ; il peut consacrer les puissances de son entendement à décorer le catholicisme, à faire ressortir sa majesté en l'étudiant sous le point de vue de celle des branches des connaissances humaines à l'étude de laquelle il s'est voué, et il est sûr de trouver dans ce travail une moisson d'idées assez riche pour récompenser ses efforts. Le côté par lequel le catholicisme l'a charmé peut continuer à être un des liens qui l'attache à la profession de la religion qu'il a adoptée; mais
la base de sa croyance est une et invariable, c'est une foi humble, complète, sincère clans le principe de l'autorité de l'Église.
Ceci me conduit à une autre réflexion qui n'est pas moins importante. Souvent on demande à des catholiques qui ne sont point sur leurs gardes, en vertu de quels principes ils sont devenus catholiques, et leur réponse ne paraît ni logique ni satisfaisante. Peut-être ne l'est-elle point pour vous qui êtes encore retenu dans les liens de l'erreur ; mais remarquez qu'il y a ici une confusion de termes. En répondant à votre question, les personnes dont nous parlons ne vous disent point d'après quel principe fondamental elles admettent les doctrines de l'Église : elles vous exposent les motifs qui les ont décidées à rentrer dans le sein de l'Église. Ces motifs varient avec les caractères et les intelligences. Vous ne possédez point dans votre esprit la clef nécessaire pour comprendre la force des arguments qui ont déterminé les cœurs que Dieu a touchés. Mais ce n'est point en s'appuyant sur ces arguments, sur ces motifs, quels qu'ils soient, que ce nouveau catholique croit à la transsubstantiation, à la vertu de la confession auriculaire. Il ne vous a donc pas exposé le fondement de sa foi; il vous a exposé les raisons qui l'ont conduit à un examen
consciencieux des bases du catholicisme, examen d'où la conviction de sa divinité est sortie. Et voici quelque chose de vraiment remarquable au sujet, des personnes qui ont embrassé la religion catholique : quelques difficultés qu'elles aient d'abord éprouvées à se décider à admettre ses dogmes, quelque lent et quelque pénible qu'ait été le travail de leur conversion, une fois que leur résolution a été prise et qu'elles ont abjuré leurs erreurs , le catholicisme exerce sur leurs idées et sur leurs sentiments un ascendant aussi irrésistible que si, nées dans son sein, elles avaient été élevées dans ses doctrines. Il en est du catholicisme à l'égard de ces personnes comme d'une de ces branches d'arbre qu'il faut enfoncer violemment dans le sol pour qu'elle y prenne racine et devienne un arbrisseau. Ce n'est que par une de ses extrémités taillée en cône acéré qu'on peut la faire pénétrer dans le sein de la terre durcie ; mais elle n'y est pas plutôt placée qu'elle étend, dans toutes les directions, des racines altérées pour boire les sucs nourriciers du sol, et la terre, qui l'a ainsi reçue, l'embrasse, l'entoure de toutes parts et s'unit à elle par mille liens, de sorte qu'après un peu de temps, pour arracher cet arbrisseau, il faudrait employer la violence et
déchirer le sein de la terre qui semblait d'abord l'avoir reçu à regret.
Je vous ai donné quelques exemples d'éclatantes conversions au catholicisme ; il faut opposer à ces exemples des conversions d'une autre espèce pour en faire sentir la différence. J'ai dit qu'en parcourant les ouvrages des hommes de savoir et de talent qui, dans ces dernières années, sont rentrés dans le sein de l'Église, je n'en ai point rencontré deux qui eussent cédé à l'influence des mêmes motifs en embrassant le catholicisme. J'ai du lire aussi, j'ai lu les écrits dans lesquels le petit nombre d'individus qui ont abandonné le catholicisme pour entrer dans lune des communions protestantes exposent les motifs de leur conduite. Il est bien rare qu'une personne de quelque valeur et d'une science reconnue ait écrit des traités de ce genre ; mais enfin, quelle que fût l'infériorité de pareils écrits, on a attaché beaucoup de prix à leur donner une grande publicité, afin d'agir sur l'opinion et surtout sur l'esprit des dernières classes de la société , en leur montrant qu'il y avait des exemples de personnes qui abandonnaient l'Eglise catholique pour se convertir à l'Église réformée. Dans toutes ces expositions de foi protestantes, au lieu de la riche variété de motifs que je vous ai montrée
tout à l'heure dans les expositions de foi catholiques de ces hommes d'intelligence, de savoir, qui, revenaient à l'Église par toutes les routes des connaissances humaines , je n'ai trouvé qu'une stérile monotonie de raisonnement, ou plutôt toutes, sans exception , se rencontraient dans cet unique argument. On y voit que, d'une manière ou d'une autre , sans doute par l'entremise d'une personne pieuse (i), le nouveau converti a été mis en possession de la parole de Dieu , d'une Bible , qu'il a lu et relu ce livre, qu'il n'a pu trouver ni la transsubstantiation, ni la confession auriculaire, qu'il y a en vain cherché la trace du purgatoire et du culte des images. Peut-être alors l'individu est-il allé chez un prêtre catholique et lui a-t-il dit qu'il ne pouvait trouver les doctrines précitées dans la Bible. Le prêlre a argumenté avec lui et s'est efforcé de le convaincre qu'il fallait fermer le livre et croire ce qui était enseigné par l'Église. Le controversiste a'persévéré dans sa manière de voir, il a abandonné la communion de l'Église de Rome, ou, suivant la phrase stéréotypée dans
(1) Allusion à la Société des Biblistes, qui répand, chaque année, une quantité immense de Bibles, et qui lutte en vain contre les progrès du catholicisme par les efforts consécutifs d'un prosélytisme stérile.
ces sortes d'écrits, les erreurs de l'Église de Rome, et il est devenu protestant.
Maintenant je n'ai qu'un mot. à dire, c'est que cet homme était protestant avant de le devenir. Il prend pour point de départ que tout ce qui n'est pas dans l'Écriture sainte ne peut être vrai en matière de religion, ni être imposé comme article de foi, et c'est précisément là le principe du protestantisme. Avant donc d'examiner la doctrine catholique, il avait admis la vérité du protestantisme comme démontrée; l'œuvre était accomplie avant d'être commencée. Ce n'est point là un exemple de conversion , car se convertir, c'est changer. C'est un homme qui était protestant sans le savoir, et qui, en descendant dans son cœur, découvre le protestantisme que, par légèreté ou par inconséquence, il n'avait pas aperçu, ou bien encore c'est un protestant déguisé qui ôte son masque et qui fait profession de foi publique de la religion qu'il avait adoptée en secret. Évidemment, la marche à suivre, s'il avait voulu véritablement soumettre les deux religions à une enquête consciencieuse et impartiale, ce n'était pas de commencer par déclarer que tout ce qui n'était pas dans la Bible était faux, mais d'examiner s'il était vrai que l'Écriture fût la seule règle de la foi, ou s'il n'y avait pas un autre moyen d'arri-
ver à la connaissance des vérités révélées par Dieu.
De tout ce qui précède , il est facile de conclure que l'objet que j'aurai en vue pendant mes premières conférences, c'est d'examiner la valeur relative des deux règles de foi; c'est de rechercher si les catholiques n'établissent pas sur des motifs d'une puissanceirréfragable la foi qu'ils ont dans le dogme fondamental de leur symbole ; à savoir, que Dieu a confié à son Église le dépôt de toutes les vérités, et qu'il lui a accordé le don d'infaillibilité dans toutes les questions religieuses.
Il ne me reste plus que quelques mots à dire sur la direction que je compte donner à ces recherches. Vous supposez sans doute, et cela avec assez de vraisemblance, que vous allez assister à des conférences de controverses; je ne cacherai point tout i'éloignement, j'allais dire toute l'antipathie que j'ai pour cette expression, qui semble indiquer que nous nous considérons comme dans un état de guerre les uns contre les autres, et que nous adoptons cette méthode censurée par moi au début de ces considérations, méthode qui consiste à établir la vérité de nos doctrines en combattant celle de nos adversaires. Chrétiens, il n'en sera pas ainsi ; nous sommes convaincus que nous pourrions conduire jusqu'au dernier degré d'é-
vidence la démonstration de notre croyance et des principes sur lesquels elle se fonde, sans faire la moindre allusion à l'existence de tout autre système de religion. J'établirai donc devant vous les doctrines de l'Eglise catholique comme je le ferais si j'avais à parler à un auditoire qui n'eût jamais entendu prononcer le nom de protestantisme. Nous 'ne croyons avoir à combattre ni ennemis ni adversaires, car nous voulons considérer ceux qui sont séparés de nous comme étant tombés dans l'erreur, il est vrai, mais dans une erreur involontaire; nous pensons que, nés dans le sein d'une communion et élevés dans la croyance des doctrines qu'elle enseigne, ils n'ont pas eu le loisir d'examiner avec assez d'attention ces doctrines reçues de confiance, ou que les premières idées inculquées à leur esprit, pendant leur premier âge, ont fait une si vive impression sur eux, qu'une impression contraire n'a pu encore prévaloir, même en présence de la vérité; nous les regardons donc plutôt comme des frères absents que comme des hommes armés contre nous, comme les égarés de la cité de Dieu que comme les perturbateurs de son repos. Ce n'est donc point ici une polémique que nous venons ouvrir, ce n'est pas une victoire que nous cherchons. Autant que possible, je le répète, j'éviterai l'exa-
men des opinions contraires. Le plan d'argumentation que je veux suivre établira non-seulement la vérité des idées catholiques, mais leur vérité exclusive ', et cela suffit. Il s'agit donc ici plutôt d'une démonstration que d'une polémique. J'ajouterai que je me servirai surtout, dans la suite de ces conférences, d'une induction sûre, ayant soin de ne jamais admettre comme axiome un principe qui pourrait donner lieu à la discussion. Je commencerai par les éléments les plus simples, et je les laisserai ensuite se développer dans toute la puissance des conséquences qu'ils renferment. Je me ferai une loi de conduire cette enquête intellectuelle comme le ferait un homme qui, sans être attaché à aucune des deux communions, posséderait seulement une certaine méthode dans l'esprit et une certaine habitude du raisonnement, et procéderait froidement, impartialement à la recherche de la vérité. Nous ouvrirons le livre qui contient la parole de Dieu ; nous l'examinerons d'après les principes universellement admis; nous verrons quelles sont les seules conséquences qu'on puisse en tirer, et nous embrasserons la cause à laquelle ces conséquences sont applicables.
Telle est la méthode que nous nous proposons de suivre ; en nous y conformant strictement,
nous éviterons un inconvénient, disons mieux, un tort trop commun chez nos adversaires, la falsification desdoctrines que Ton veut combattre, et que Ton commence par calomnier. Je n'hésite point à dire que jamais on n'a exposé les principes de la foi catholique dans une congrégation de dissidents, sans défigurer étrangement nos doctrines, sans les remplacer par des fables auxquelles nous ne croyons pas, et sans leur donner pour base des principes que nous rejetons d'une manière absolue.
Le dernier caractère que je chercherai à imprimer à ces conférences, c'est cet esprit de bienveillance et de douceur dont il est parlé dans Vépître de l'apôtre, que j'ai citée en commençant. J'éviterai, comme je l'ai promis, non-seulement toutes les personnalités offensantes, mais tous les termes qui pourraient blesser les suscepîibilités de mes auditeurs ; je chercherai même à ne point mêler les noms des individus à ces questions de principes, à moins que je ne sois contraint de citer leurs paroles pour justifier les expressions dont je me sers. En un mot, je ferai tous mes efforts pour ne m'écarter en rien de la ligne de cette charité catholique qui nous impose une pieuse sollicitude mêlée à une tendre compatissance envers des frères égarés.
Chrétiens! il y a dans la passion du Christ un symbole qui doit nous servir d'exemple et de leçon. Il avait tout souffert, tout accepté; les outrages de ses ennemis, le bâton, sceptre dérisoire qu'ils lui avaient placé dans les mains, la couronne d'épines qui ensanglantait, son front, les coups de verges dont on avait déchiré son corps, la croix qu'on lui fit porter jusqu'au lieu du supplice et qu'il traîna avant d'y monter. Jusque-là il avait obéi à tous les ordres de ses bourreaux; mais, lorsqu'ils trempèrent une éponge dans le vinaigre et la lui portèrent à la bouche , alors il détourna la tête et refusa de boire. Grande leçon pour nous , chrétiens , à qui les paroles les plus vives, les provocations les plus cuisantes ne doivent jamais mettre l'amertume sur les lèvres, instruits que nous sommes par l'exemple d'un Dieu de mansuétude et de paix.