‹ Conférences sur les doctrines et les pratiques les plus importantes de l'Eglise catholique (volume 4)Chapitre 3 sur 11 · K LA RÈGLE DE FOI DES PROTESTANT · texte numérisé non relu

K LA RÈGLE DE FOI DES PROTESTANT

Examine toute cho6e et prend ce qui est bon. (Saint Paul ans.

Tkessaloniciens. )

Dan» la dernière conférence, j'ai essayé de marquer la différence essentielle , radicale, qui existe, d'une part, entre les motifs à l'aide desquels chaque homme s'explique à lui-même son adhésion à une croyance, les liens qui l'attachent à une communion, et, d'une autre part, les principes primordiaux de cette croyance, les bases fondamentales sur lesquelles repose son symbole et, si j'ose m'exprimer ainsi, la constitution de son être. J'ai fait observer que, parmi les

protestants, il en était beaucoup qui ne demeuraient dans leur communion que parce qu'ils y étaient nés , parce qu'ils en avaient toujours entendu parler comme d'une religion dont la vérité était hors de doute, ou parce qu'ils avaient toujours entendu dire que les autres religions ne supportaient pas un instant l'examen. Il ne m'a pas été difficile de vous convaincre qu'il n'y avait rien de commun entre ce genre de raisonnement et la conviction systématique de la vépité d'une religion , conviction appuyée sur l'adoption de son principe fondamental. J'en ai conclu qu'une personne pouvait, comme le fait, en effet, la grande majorité des protestants, professer le protestantisme par un des motifs énumérés cidessus, sans appuyer sa croyance sur le principe même du protestantisme, qui est l'examen individuel et la conviction personnellement recherchée, personnellement acquise, que toutes les doctrines qu'on admet sont contenues dans l'Ecriture; tandis qu'au contraire il est impossible à un homme de dire qu'il professe le catholicisme ou qu'il l'adopte, sans adhérer en même temps, d'une manière complète, absolue, au principe fondamental du catholicisme, sans en faire la règle intime, la loi pratique de sa conscience; car qui que ce soit ne peut être catholique ou le devenir que

par une soumission sans réserve à l'autorité de l'Église.

La conclusion que je demande à tirer de ces considérations préliminaires est importante : c'est que , dans toutes les discussions sur ce grand sujet , nous ne devons tenir aucun compte des motifs particuliers que donnent tant de personnes de leur attachement et de leur amour pour leur religion; mais que nous devons leur demander sur quelles bases est appuyée leur croyance, sur quels principes elle repose. Ceci nous conduit à examiner le principe fondamental du protestantisme et celui du catholicisme, et l'étude de ces deux points culminants remplira plusieurs conférences. Dans celle-ci, je traiterai exclusivement du principe que les protestants nous donnent comme le fondement et la règle de leur croyance. Trouvant ainsi occasion de parler de l'Écriture avec quelque étendue, et voulant traiter à fond cette matière, j'exposerai la doctrine catholique sur ce point seulement, par contraste avec la doctrine protestante, me réservant d'achever plus tard l'exposition du catholicisme.

il n'y a rien de plus facile que de formuler d'une manière générale la question de principe qui sépare l'Église catholique des sectes dissidentes. Il est fort aisé de dire que les catholiques

admettent, comme règle suprême de leur croyance, l'autorité de l'Église, et que les protestants ne consentent à accepter que l'autorité de la parole écrite, en d'autres termes, l'Écriture sainte. Mais, quand on a marqué ainsi d'un trait de compas cette grande division, si on essaye de l'analyser et de l'appliquer aux faits, on rencontrera de graves difficultés.

Eu premier lieu, comment faut-il entendre cet axiome que l'Écriture est la seule règle de la foi protestante? Est-ce à dire que l'Écriture doit être la règle de l'Église, ou bien est-elle la règle de chaque individu en particulier? Faut-il seulement penser que les symboles publics de la foi doivent avoir la parole de Dieu pour base, ou bien, à l'exemple de ce philosophe qui prétendait que chaque homme était un petit monde complet, faut-il croire que chaque homme est une église en miniature, église qui a le droit d'examiner et de décider en matière de foi? Cela signifie-t-ii que, pour cet examen individuel, Dieu a promis et accorde à chaque individu des lumières extraordinaires qui lui communiquent l'infaillibilité du Saint-Esprit , ou bien , qu'abandonné à ses propres lumières, la mesure de son entendement doit être sa règle et le guider dans l'étude de la parole de Dieu ? Ces difficultés ne sont pas ima-

ginaires, ces questions ne sont pas de simples jeux d'esprit. Examinez les articles de l'Église d'Angleterre, et vous trouverez cette règle que tous les membres du clergé doivent admettre et enseigner comme règle de foi. Il est dit dans le sixième article que « l'Ecriture sainte contient » toutes les choses nécessaires au salut. Donc » tout ce qu'on n'y lit point, tout ce qui n'est » pas fondé sur le texte, ne saurait être imposé » comme une règle de foi et n'est pas nécessaire » au salut. » Dans ce passage, vous ne trouvez pas un seul mot concernant le droit de l'examen individuel; il est dit seulement que personne ne saurait être assujetti à admettre un article qui n'est pas contenu dans l'Écriture sainte. Mais il est évident que la règle est placée dans d'autres mains ; que cet article est surtout destiné à empêcher quelqu'un que l'on ne nomme pas de faire sortir la croyance de certaines limites. Parlons vrai, c'est une restriction apportée au droit d'exiger la soumission pour une autorité enseignante dont le nom n'est pas prononcé. Que cette autorité soit l'Église, il deviendra impossible d'en douter, si l'on compare le douzième article à l'article précédent. Il est dit, dans ce douzième article, que « l'Église est investie de la puissance » d'ordonner les rites et les cérémonies, et que

» l'autorité lui appartient dans les controverses » de foi; cependant il est interdit a l'Église de » rien ordonner qui soit contraire à la parole » écrite et d'expliquer un passage de manière à » le mettre en contradiction avec un autre (i). » Cet article augmente encore l'incertitude et l'obscurité relativement à la règle de la croyance. S'il commence par dire que l'Église est investie de l'autorité dans les matières qui concernent la foi, il se termine en disant que l'Église ne peut rien prescrire de contraire à l'Écriture. Mais en reconnaissant, dans ces actes solennels, que l'Église ne peut donner force de loi à des prescriptions

(1) Je dois faire observer aux lecteurs que je laisse de côté la question de savoir si tout le commencement de l'article, jusqu'à ces mots : cependant il est interdit, n'est pas une interpolation. Le docteur Burnet reconnaît qu'on ne trouve pas ce début dans les manuscrits originaux, et qu'il manque également dans l'exemplaire approuvé par le parlement. Cet évêque suppose que la phrase a été ajoutée entre la présentation de la loi et sa sanction , et il pense que l'exemplaire sanctionné a été détruit à Lambeth {Exposition of the thirty-nine articles. Lonclon 1895, p. 10). Mais cette conjecture et tous les arguments donnés à l'appui sont très-logiquement réfutés par GolHn (dans son Priestcrafl in perfection. London 1010). Aux raisons développées par cet écrivain, nous ajouterons que dans le document officiel intitulé : « articles of religion agreedupon by the archbishops and bishops of Ireland in 1015 (London 1029), Articles de religion admis par les archevêques et les évoques d'Irlande en 1016 , » la plause de l' autorité en matière de controverse est omise , quoique les articles soient

qui seraient contraires à PÉcriture, on admet la nécessité d'une autorité supérieure, appelée à contrôler les décisions de l'Eglise. Si vous disiez que, dans un pays, telle classe de juges sera investie de l'autorité dans les matières juridiques , mais que ses décisions ne doivent pas être contraires au Code; je vous le demande, ne résulterait-il pas clairement de cette proposition qu'il existe un tribunal suprême avec la mission de juger si les magistrats inférieurs ont contrevenu à la loi, et avec le droit de réformer, dans ce cas , leur arrêt ? La même conclusion ressort invinciblement de la proposition ci-dessus énoncée relativement à l'Église. Dire que l'autorité de l'Eglise est soumise à une loi qu'elle ne peut violer, c'est dire que l'exercice de cette autorité est soumis

mot pour mot les mêmes , avec des additions. Enfin, dans l'écrit intitulé : « Procês-verbal des travaux de quelques savants théolo- » giens chargés par les lords de se réunir à l'cvêque de Lincoln » à Westminster pour faire une enquête concernant les innovations » introduites tant dans la doctrine que dans la discipline de l'Église, » l'Angleterre » (copy of the proceeding ofsome worihy and learned divines appointed by the lords to meet ai the bishop of Lincoln' s, in Wistmensler , touching innovations in the doctrine and discipline ofthe church of England (London , 1641), dans cet écrit nous lisons page 1 : « Innovations dans les doctrines; » rechercher si dans le douzième article ces mots : L'Eglise a l'autorité dans la controverse touchant la foi (habet Ecclesia auctoritatem in controversiis fidei) n'ont pas été intercalés.

à la surveillance et au contrôle d'un autorité supérieure qui confronte les arrêts avec le code divin dont ils ne doivent enfreindre ni la lettre , ni l'esprit. Maintenant, quelle est cette autorité? où réside-t-elle? Est-ce chaque individu qui a le droit de juger, d'après les lumières de sa raison individuelle, si les décisions de l'Église sont en contradiction avec l'Écriture, et, dans ce cas, chaque individu est-il établi juge suprême, et en dernier ressort, des décisions de son église? S'il en est ainsi, jamais plus étrange combinaison ne se rencontra : car, si chaque individu a une autorité supérieure à celle de la communauté tout entière, si la partie l'emporte sur le tout , si le membre possède une vertu que n'a pas le corps, cette autorité dont on a investi l'Église est complètement illusoire.

De quelque manière qu'on s'y prenne, il faut un contrôle suprême. Si l'on ne doit pas obéir à l'Église, quand elle enseigne quelque chose de contraire à l'Écriture, il n'y a qu'une alternative : ou l'onsuppose qu'il estimpossible que l'Église tombe dansl'erreur,oul'on admet qu'on peut désobéir légalement àl'Église. Danslepremier cas, on adopte la doctrine catholique, et l'on se met en contradiction directe avec le principe que la réforme a invoqué pour motiver sa scission. En effet, les

catholiques aussi disent que l'Église ue peut rien enseigner de contraire à la parole de Dieu. Mais, dans leur bouche, cette heureuse impuissance du mal est un don du ciel, et devient la meilleure preuve de la puissance de l'Église. Elle ne peut pas enseigner quelque chose de contraire à la parole divine, parce que le Saint-Esprit est en elle et qu'il l'inspire dans toutes ses décisions. Elle ne peut pas obscurcir le jour, parce qu'il est dans la nature de la lumière d'éclairer. Mais si l'Église, cessant d'être infaillible, enseigne quelque chose de contraire à l'Écriture, qui donc jugera entre elle et ceux dont elle réclame l'obéissance? « Si le sel perd sa saveur, avec quoi salera-t-on le sel ? » S'il y a un tribunal d'appel où l'on puisse faire casser la décision de cette Église soumise à Terreur, où est ce tribunal? à qui faut-il s'adresser? Certes, ces questions se présentent naturellement, dès qu'on jette les yeux sur cette singulière théorie de l'autorité de l'Église.

Il était de mon droit de faire ressortir ces problèmes, il n'est pas de mon devoir de les résoudre. J'ai seulement voulu vous faire toucher du doigt une partie des difficultés qui résultent de la manière dont on expose ordinairement la règle de la foi protestante. N'importe , nous acceptons pour un moment cette règle avec ses difficultés; nous l'acceptons dans le sens qu'on

lui prête ordinairement : il est convenu qu'elle consiste dans la prérogative indestructible, dans le privilège inaliénable, assuré à chaque chrétien d'établir lui-même, par son propre jugement, la vérité de ses croyances sur le livre que Dieu a révélé aux hommes; bien plus, d'après la règle du docteur Beveridge, règle adoptée par d'autres auteurs modernes, ce n'est pas seulement une faculté, c'est un devoir pour les chrétiens d'approfondir toutes les preuves sur lesquelles ils basent leur foi, d'étayer tout l'édifice de leurs croyances sur l'examen individuel. J'examinerai d'abord ce principe sous un point de vue général, et je rechercherai jusqu'à quel point il est possible de l'admettre comme fondement de la croyance. Pour simplifier cet examen, j'envisagerai la question sous trois faces différentes. J'apprécierai d'abord la valeur intrinsèque du principe, je le suivrai ensuite dans son application, et, enfin, dans ses résultats.

Je dois supposer que , du moment qu'on admet l'autorité humaine comme juge compétent des doctrines du christianisme, on mettra une grande réserve et une grande attention dans le choix et dans l'ordre de ses arguments , puisque tout dépend de l'appréciation individuelle de chaque intelligence. Je dois supposer que chaque protestant, en examinant les bases de sa religion,

veille, avec un soin particulier, à ne laisser introduire aucune idée qui lui appartienne en propre, aucun préjugé personnel dans les Ecritures, et à ne pas individualiser ainsi, par le commentaire, le texte qu'il regarde comme la règle générale des consciences. Je veux encore supposer quil a une méthode sûre de constater l'autorité divine du livre dans lequel il a foi, qu'il a des moyens infaillibles de se convaincre que l'Écriture a été réellement révélée par Dieu. Si c'est le devoir de chacun de reconnaître la parole de Dieu comme sa seule règle, l'application de cette règle doit être universelle. Si tous les hommes, même les moins lettrés, ont le droit d'étudier la parole de Dieu, ce n'est pas seulement un droit, c'est un devoir même pour les plus ignorants de se livrer à l'étude du livre sacré et d'en tirer leurs croyances. C'est également un devoir pour eux de vérifier la divinité des Écritures. Cette vériGcation et la suite de raisonnements qu'elle implique doivent donc être à la portée de toutes les intelligences.

L'investigation à laquelle il faudra que chaque protestant se livre, pour s'assurer que le texte sacré qu'on lui met dans les mains contient véritablement la parole de Dieu, se divise en deux parties. D'abord, avant de commencer l'examen de ces livres, que sou Église lui propose de reconnaître

comme la règle de sa foi, il doit s'assurer que ces textes sont véritablement les textes authentiques, écrits par ceux à qui on les attribue; et, en outre, qu'aucun texte authentique n'a été omis, de sorte que la règle est demeurée dans toute sa pureté et dans toute l'intégrité de sa plénitude; il devra, en secondlieu, se convaincre, par l'examen individuel, que ce livre a été bien réellement inspiré par Dieu. Maintenant, je vous le demande, parmi ceux qui professent la religion protestante, combien y en a-t-il qui aient fait ce double examen? combien y en a-t-il qui puissent dire qu'ils se sont convaincus, par une étude approfondie, que le canon des Ecrituresmis en leurs mains, et qui comprend l'Ancien et le Nouveau Testament, se compose réellement de textes authentiques écrits par ceux auxquels ils sont attribués, et qu'aucun texte authentique n'a étéomis? Je ne prétends pas que vous m'en croyiez sur ma seuleparole relativement aux graves difficultés d'un pareil travail; je ne prétends pas me contenter de vous assurer que les protestants ne pratiquent pas cette règle, pas plus que je ne compte vous faire accepter sans preuve cette autre assertion , que c'est le devoir de tout protestant de résoudre par ses recherches individuelles les questions que je viens de poser. Loin de là ; je citerai, à l'appui de tous ces faits, les témoignages imposants des théologiens protestants les plus

renommés et les plus éminents dans l'érudition sacrée.

Le premier de tous ceux que je citerai, c'est le révérend Jérémiah Jones, célèbre théologien non conformiste, du commencement du siècle dernier, car il mourut en 1724. Il a publié un traité plein de science, plein de profondeur, un traité remarquable, intitulé : « Nouvelle et satis- » faisante méthode d'établir l'autorité canonique » du Nouveau Testament. » Vous le savez, quand il parut, la réforme avait déjà subsisté un grand nombre d'années , et cependant ce fut alors seulement qu'il trouva une méthode neuve et satisfaisante d'établir l'autorité canonique du Nouveau Testament. Ce n'est pas tout encore : il a fait précéder le premier volume d'une longue dissertation sur l'importance et les difficultés du sujet, et je vais me borner à vous lire quelques sommaires qui vous feront connaître la matière contenue dans chaque chapitre. Je me sers de l'édition publiée à Oxford, en 1827, et dans les premières pages je trouve la table des matières, où je lis ce qui suit : « 1 ° Que la tâche d'établir ï autorité canonique des livres du Nouveau Testament est pleine de graves difficultés; 2° que c'est un sujet d'une ex tréme importance ; 3° qu'un grand nombre de chrétiens ne sont pas en état I. 9

d'articuler une seule raison pour justifier la croyance oit ils sont que les livres du Nouveau Testament sont canoniques; 4° qu il existe peu d'ouvrages sur cette matière .

Vient ensuite une énumération des motifs qui rendent si difficile la preuve à faire de l'authenticité de tous les livres dont le Nouveau Testament se compose. C'est, avant tout, le nombre immense d'ouvrages qui passent pour avoir été écrits par les apôtres et les évangélistes, et qui doivent être exclus du canon des livres saints; car Tyndal, dans son célèbre ouvrage intitulé Amyntor , fait rénumération de sept livres qui ont été condamnés et qui, par conséquent, ne doivent pas être admis; et M. Jones fait remarquer que cette liste est loin d'être complète. Il y a ensuite un grand nombre d'autres ouvrages reconnus pour avoir été écrits par les disciples des apôtres, par des personnes qui étaient dans la même situation que saint Luc et saint Marc, comme Barnabas et Hermès, dont les écrits, suivant quelques théologiens du dernier siècle, doivent être admis dans le canon des Écritures ; de sorte que vous devez rechercher si Barnabas doit ou ne doit pas jouir du même droit que Luc et Marc. C'est là, comme le fait observer notre auteur, une question dont la solution présente d'immenses difficultés et ré-

clame de longues réflexions et de vastes recherches. Le fait est que le docteur Jones consacre trois volumes à examiner et à discuter ces divers points. N'oubliez pas que ceci n'est qu'une étude préliminaire par laquelle il faut passer pour arriver à l'étude de cette question principale : « L'É- » criture est-elle réellement la parole de Dieu ? »

La seconde section est consacrée à démontrer que c'est un sujet d'une extrême importance, et, à ce propos, il présente précisément la même observation que j'ai présentée, à savoir, que c'est un devoir rigoureux, pour tous les membres de l'Eglise réformée, d'examiner et de vérifier, par euxmêmes, la solidité des raisons qui leur font recevoir la Bible.

Dans la troisième section, il établit qu'il est un grand nombre de chrétiens qui ne sont pas en état de remplir ce devoir. « Quand on a l'occasion, » s'écrie-t-il, « d'examiner l'état de la religion, on » demeure profondément surpris de l'incertitude )> et du peu de solidité des principes en vertu des- » quels les hommes reçoivent l'Écriture sainte » comme sacrée. C'est le hasard de l'éducation, » la force de l'habitude qui les déterminent, sans » recherches, sans études préalables. Aussi n'ont- » ils aucune raison sérieuse à donner de leur » croyance. »

Enfin, dans la quatrième section, il parachève son argumentation, en démontrant qu'on n'a rien fait, soit dans l'Église d'Angleterre, soit dans les autres Églises réformées, pour prouver l'authenticité des Écritures.

Ces paroles sont précises, ces textes sont décisifs : voici cependant quelque chose de plus fort ; c'est un passage d'un théologien plus célèbre encore, qui vivait, à la môme époque à peu près, je veux parler du fameux Richard Baxter. « Les » chrétiens les plus instruits et les plus intelli- » gents, » dit-il, « sont-ils capables de démontrer la » vérité des Écritures? Bien plus encore, les mem- » bres du bas clergé le sont-ils? » Trois pages plus loin, il continue ainsi : « Certes, il est étrange » de nous voir condamner, comme de tous les » actes de papisme le plus injurieux pour la Di- » vinité, le principe de l'autorité de l'Église de- » venue la règle souveraine de la foi; et, en même » temps, admettre nous-mêmes, je parle de la gé- » néralité des réformés, admettre nous-mêmes » une règle identique , avec cette seule différence » que les papistes croient à l'Écriture comme à » la parole de Dieu , sur la foi de leur Église, et » que nous y croyons, nous, sur la foi de la nôtre. » Bien plus, un grand nombre de ministres n'ont » jamais donné à leurs ouailles de meilleures rai-

» sons que celle-ci : c'est un crime digne de dara- » nation de nier la divinité des Ecritures. » Les pages suivantes ne sont pas moins explicites. « Il » faut qu'on se l'avoue, il y a des milliers d'hom- » mes qui professent le christianisme et nourris- » sent une haine violente contre ses ennemis, » d'après les mêmes principes honteux et corrom-* » pus sous l'influence desquels les juifs haïrent » et crucifièrent le Christ. On doit être , disent- » ils , de la religion de son pays; tout homme » quipro fesse une croyance opposée est digne de » reproche. Ils sont nés et ont été élevés dans ce » culte. Si ces gens-là étaient nés et avaient été » élevés dans la religion de Mahomet , ils seraient » aussi zélés pour l'Alcoran. Ce qui metunedif- » férence entre eux et les mahométans, c'est » donc le hasard qui les fit naître dans une con- \) trée où les lois sont meilleures et où la religion » est plus pure, et non la supériorité de leur en- » tendement et de leurs connaissances. »

Je ne dois pas ouhlier de vous rappeler que le dernier de ces théologiens était un des plus zélés athlètes de l'Eglise établie, qu'il occupa, après la restauration , le poste de chapelain du roi , et qu'ainsi on peut croire qu'il connaissait non-seulement les doctrines de son Église, mais l'état moral et intellectuel de ceux qui en faisaient partie.

Ces citations ne me laissent rien à dire; toutes mes assertions sont maintenant justifiées. Il est établi, d'une manière plus claire que le jour : premièrement, que le devoir de chaque protestant est de vérifier et de se démontrer à lui-même la validité des raisons sur lesquelles il appuie ses croyances; secondement, que c'est là une démonstration épineuse, ardue, laborieuse, et que le premier pas qu'il faut faire dans cette étude systématique, nécessaire pour établir la règle de la foi protestante, présente une complication de problèmes d'où il est difficile de sortir; troisièmement, que la majorité des protestants vivent et meurent dans le sein du protestantisme, sans jamais avoir établi leur conviction sur les bases que leur religion leur indique comme absolument essentielles; en d'autres termes , qu'ils professent leur religion sans mettre en pratique le principe fondamental qui est l'âme même de leur symbole , bien plus, qu'il y en a beaucoup, suivant l'observation du docteur Beveridge, qui n'ont pas de meilleurs motifs pour être chrétiens que les Turcs pour être mahométans; quatrièmement, que l'Église protestante n'a rien ou presque rien fait, pendant deux siècles, pour donner un fondement logique à sa croyance.

Tout importantes que soient les remarques

que nous venons de faire, elles pâlissent et deviennent secondaires à côté de celles qu'il nous reste à présenter sur le grand et difficile examen que nécessite la question de savoir si les Écritures sont inspirées. Les Écritures sont inspirées, c'est là une croyance générale , et certes une croyance fondéejsur la vérité. Mais quelles en sont les bases ? Est-ce une vérité qu'on puisse logiquement démontrer, ou bien sera-t- elle perçue par une intuition spontanée? Si vous voulez vous fixer sur ce point, prenez les écrits des auteurs qui ont traité de l'inspiration, et vous serez étonnés de la difficulté qu'on trouve à pousser sur ce point l'argumentation jusqu'à un degré d'évidence propre à convaincre ceux qui ne sont pas d'avance convaincus? J'oserai dire qu'après avoir lu à peu près tout ce que les protestants ont écrit sur ce sujet, je n'ai pas trouvé un seul raisonnement dans leurs livres qui ne fût logiquement vicieux; de sorte que si je n'avais point eu des motifs d'un ordre plus élevé pour établir ma croyance, ceuxlà ne m'auraient point décidé à l'adopter.

Il y a deux classes de preuves employées ordinairement pour établir l'inspiration ; les unes intrinsèques, tirées des livres eux-mêmes, les autres extrinsèques, et empruntées au témoignage des hommes. Pour commencer par les

premières, nous dirons que c'est un défaut de logique d'admettre, comme chose incontestable, que les saintes Ecritures forment un ensemble composé de parties intégrantes et qui ne sauraient se séparer. Un grand nombre de livres, au contraire, se séparent naturellement des autres , par le sujet qu'ils traitent, et forment un corps d'ouvrages distinct. Par exemple, les théologiens les plus doctes du protestantisme , principalement sur le continent, ont exclu du nombre des livres inspirés les écrits de saint Luc et de saint Marc; et ils ont motivé cette exclusion en disant que, suivant eux, le seul motif sur lequel on puisse établir l'inspiration , c'est cette promesse qui assurait l'assistance divine aux apôtres : or les deux saints personnages dont il est ici question, n'étant pas apôtres, n'ont point assisté à la promesse faite par Jésus-Christ. Maintenant , si vous étendez cette promesse à des personnes qui n'étaient pas présentes, si vous la faites sortir du cercle de ceux auxquels elle a été personnellement adressée, la règle n'a plus de limite; si vous admettez les disciples au partage du privilège des apôtres , à quel titre exclurezvous Barnabas et refuserez-vous de reconnaître son épître comme canonique ? Si vous tirez vos preuves du caractère personnel de l'écrivain, il

est évident, dès lors, que chaque livre repose sur une preuve particulière, et que toutes ces preuves sont différentes les unes des autres.

Lorsque vous venez à rechercher si l'un et l'autre Testament ont été inspirés par Dieu, la question devient complexe; car les bases sur lesquelles l'Ancien Testament s'appuie diffèrent de celles sur lesquelles s'appuie le Nouveau; l'Ancien a été reçu, comme inspiré, et par Jésus-Christ et par les apôtres. Il y a donc eu une évidence acquise en sa faveur; mais, quant au Nouveau, la question se présente sous un autre aspect. Le Christ n'a dit nulle part à ses apôtres que toute parole qu'ils prononceraient serait inspirée de Dieu, les apôtres n'ont nulle part prétendu avoir reçu ce privilège. Nous sommes donc amenés à rechercher si tout ce que les apôtres ont écrit porte le caractère de l'inspiration, ou si ce don d'inspiration a été limité à ceux de leurs écrits que nous possédons. Faut-il admettre la première de ces deux hypothèses, alors nous avons certainement perdu beaucoup d'ouvrages inspirés , car personne ne peut mettre en doute que saint Paul ait écrit beaucoup plus d'épîtres que nous n'en avons conservé; faut-il admettre l'autre proposition , alors je demanderai quelle preuve intrinsèque d'inpiration l'on peut dé-

couvrir dans la troisième épître de saint Jean, pour établir que cette inspiration, qui n'était que dans certains cas accordée aux apôtres , ait été donnée à saint Jean lorsqu'il écrivit ses pages ? Y a-t-il dans cette épître un seul passage que le bon sens et la piété d'un prêtre des âges primitifs n'aient pu dicter? y a-t-il , soit sous le rapport des sentiments, soit sous le rapport de la doctrine , un seul passage supérieur à ce qu'ont écrit un Ignace et un Polycarpe ?

Je l'ai dit et je le répète, ce n'est pas suivre les règles d'une logique rigoureuse que d'admettre de prime abord le Nouveau Testament, et moins encore la Bible tout entière, comme un ensemble formé de parties tellement inséparables, que Ton puisse tirer des arguments intrinsèques d'un livre comme concluants à l'égard d'un autre livre,* que l'on puisse démontrer que le cantique de Salomon porte en lui un caractère évident d'inspiration , parce que Jérémie, qui se trouve dans le même volume, contient des prophéties que l'événement a vérifiées ; que l'épître de Philémon est nécessairement inspirée parce qu'elle prend place, dans le canon des Écritures, à coté de l'Apocalypse. Cette manière de raisonner n'est pas moins fausse pour être très-répandue : si vous voulez décider la question de l'inspiration

par l'évidence intrinsèque, Il faudra donc que vous la fassiez jaillir de chaque livre en particulier.

Personne, suivant moi, n'a mieux prouvé l'impossibilité de démontrer le caractère inspiré des Ecritures en s'appuyant sur les principes du protestantisme que l'homme même qui s'est le plus laborieusement appliqué à effectuer cette démonstration. Le révérend Hartwel Home a consacré un très-long chapitre de son Introduction à l'étude critique des saintes Ecritures ; il l'a consacré à établir les preuves du caractère divin des deux Testaments. La principale de toutes ces preuves, celle qu'il donne comme décisive , c'est que les miracles rapportés , tant dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament, établissent la divinité de la Bible, par cela seul qu'on reconnaît que ce sont des miracles réels.

Réels, sans aucun doute; mais il y a aussi des miracles réels rapportés dans les écrits de Joseph, dans l'histoire ecclésiastique, et cependant ce ne sont pas des ouvrages inspirés. Que si vous me disiez que des hommes sont venus, qu'ils ont fait des miracles pour prouver la réalité de leur inspiration et qu'en annonçant ces doctrines ils ont dit d'une manière formelle qu'elles leur étaient inspirées par Dieu, alors je commencerai à vous

comprendre. Mais dites-moi dans quel passage saint Matthieu ou saint Marc ont tenu un pareil langage. Jusqu'à ce que vous l'ayez fait, de la sainteté de leur vie vous pourrez conclure la véracité, mais non pas l'inspiration de leurs paroles.

J'en dirai autant de l'argument tiré des prophéties. On n'a jamais pu établir d'une manière logique que les prophéties rapportées dans le Nouveau Testament prouvassent l'inspiration des livres qui les contiennent. On ne nous a pas expliqué, par exemple, comment la prophétie de Jésus-Christ sur la destruction de Jérusalem , prophétie si terriblement justifiée par l'événement, pouvait démontrer que l'Évangile de saint Matthieu était inspiré par cela seul qu'il relate cette prophétie.

Si ces diverses méthodes d'établir l'inspiration viennent à manquer, il faudra donc avoir recours à la preuve extrinsèque, au témoignage des hommes ? Mais comment arriverez-vous à l'évidence qui peut résulter de ce genre de preuves ? Ici, encore, les plus graves difficultés se présentent. Il y a d'abord une grande différence entre un témoignage rendu à des faits extérieurs et matériels et un témoignage rendu à des faits intérieurs et moraux. Je vais expliquer ma pensée : que saint Matthieu , saint Marc, saint Jean aient

écrit les Évangiles qui portent leurs noms , c'est un fait public , aussi notoire pour ceux qui les entouraient que l'authenticité des livres les plus populaires publiés par les auteurs les plus connus. Pour admettre l'authencité de leurs écrits, je ne demanderai donc pas d'autre autorité que celle que je me crois en droit de réclamer pour les auteurs, le témoignage des historiens contemporains. Si vous voulez contester l'authenticité de ces saints écrits , parce que vous n'apercevez leur évidence historique mise en lumière que vingt ou trente ans après l'époque où ils furent composés, vous devrez, d'après le même principe, rejeter un grand nombre d'anciens ouvrages, qui n'ont été publiés que de longues années après leurs auteurs, et dont personne, cependant, ne révoque en doute l'authencité.

Mais si vous venez à me parler de ce qui s'est passé dans l'esprit des auteurs quand ils ont composé ces livres, il me faut des preuves plus immédiates; il m'importe que celui qui rapporte le fait l'ait vu de plus près. Cela se conçoit, et je vais vous donner un exemple de cette ditférence : si l'histoire me dit qu'un architecte a élevé un édifice au milieu des ruines de Rome et que je retrouve ce fait consigné sur le monument, je ne mets plus la chose en doute; mais si vous me

dites que ce monument, il Ta construit en raison d'un songe qu'il avait fait, et que ce songe lui a suggéré l'idée du plan et de l'ordonnance du bâtiment, certes je vous demanderai d'autres preuves et des témoignages d'un autre ordre, que s'il s'agissait seulement d'établir le fait notoire, visible, matériel de la construction du bâtiment. Je voudrais avoir l'autorité d'une personne qui aurait reçu directement la confidence de ce fait, car il s'agit d'une cbose intime dont cette personne seule peut rendre témoignage. De même, s'agit-il seulement d'établir que tel apôtre a écrit tel Évangile? C'est une question d'identité sur laquelle vous acceptez le témoignage de l'histoire. Mais quand il s'agit d'établir l'inspiration, ce commerce intime, mystérieux, invisible d'une âme avec Dieu, vous exigez qu'il y ait un anneau de plus à la chaîne de la démonstration, et vous voulez qu'elle remonte directement jusqu'à ce fait surnaturel de l'inspiration qu'il s'agit d'établir.

Ainsi, l'autorité de l'histoire , la tradition ecclésiastique, si on la sépare de cette autorité divine que le catholicisme lui reconnaît, ne peuvent établir l'authenticité, la vérité de l'Écriture; s'il s'agit d'établir sa divinité, il faut s'adresser au seul témoin qui puisse certifier qu'elle a ce caractère. 11 est vrai que l'Église, ou la grande

communauté chrétienne, a cru, dans les diverses époques, que le Nouveau Testament était inspiré. Mais si cette Église n'est pas infaillible, sa croyance n'a pas plus de valeur qu'en tout autre témoignage historique. Il ne saurait donc établir que ce qu'on établit parle témoignage de l'histoire, les faits extérieurs et publics, c'est-à-dire l'existence et l'authenticité de l'ouvrage. La seule manière d'établir les faits intérieurs, métaphysiques, moraux qui ont accompagné la composition de ces livres, c'est de nous donner l'autorité de ceux qui seuls, avec Dieu, ont eu le privilège de les connaître. Or l'histoire ecclésiastique ne nous a pas conservé cet important témoignage. Nulle part nous ne trouvons que les écrivains sacrés se soient annoncés comme inspirés. Vous niez l'autorité de l'Église, vous vous ôtez donc tous les moyens de démontrer la divinité de l'Ecriture.

De quoi vous ai-je entretenus jusqu'ici, chrétiens? de ces recherches préliminaires seulement, qui sont indispensables pour commencer l'étude de la règle proposée par le protestantisme. Je vous ai seulement montré que les obstacles et les difficultés naissaient en foule, lorsqu'il s'agissait de décider si la Bible contenait la parole de Dieu ; et cependant, si c'est undevoir, pour chaque protestant, de ne croire tout ce qu'il professe

que parce qu'il l'a trouvé dans la parole écrite de Dieu; si c'est un devoir, comme les théologiens de son Eglise le maintiennent, d'acquérir par son jugement individuel toutes ses convictions; si, pour les acquérir, il est contraint de traverser une longue suite de pénibles recherches qui réclament une instruction profonde, et si, après les avoir traversées, il ne peut parvenir à une démonstration satisfaisante du point le plus important, le plus nécessaire, le caractère inspiré des Écritures; je vous le demande, cette règle, qui conduit à travers un labyrinthe de difficultés sans vous mener au but, peut-elle être celle que Dieu a donnée pour guider les plus pauvres, les plus simples et les plus ignorantes de ses créatures?

Je ne vous ai encore parlé que de la difficulté qu'on rencontre à prendre possession de la règle; mais, lorsqu'on la tient dans ses mains, cette règle suprême, les difficultés, loin d'être épuisées, renaissent plus nombreuses et plus inextricables.

Nous avons supposé que Dieu a donné sa sainte parole comme l'unique règle de foi aux hommes; dès lors il doit être aisé de se procurer cette règle, facile de l'expliquer. Dieu lui-même a dû, dans son éternelle sagesse , pourvoir à ce que tous les hommes l'eussent dans les mains, à ce que tous fussent capables de s'en servir avec

fruit. Voyons ce qu'il a fait : il nous a donné un ouvrage volumineux écrit en deux langues ; l'idiome dans lequel est écrite la partie la plus considérable de cet ouvrage n'a été parlé que dans un coin de l'univers. lia permis que cette langue devint, plus tard, une langue morte, d'où il devait résulter que des difficultés sans nombre, de fréquentes obscurités s'élèveraient sur l'interprétation d'une infinité de passages. L'autre partie de l'ouvrage est écrite dans une langue parlée, il est vrai, par une nation plus nombreuse, mais qui, cependant, ne formait qu'une très-petite minorité de ceux à qui le bienfait du christianisme devait être communiqué. Néanmoins, Dieu nous a donné cette règle, dit-on, comme susceptible de nous satisfaire et de nous suffire.

Il entrait donc dans ses intentions , premièrement, qu'elle fût traduite dans toutes les langues, pour que tous les hommes pussent la lire; secondement, qu'elle fût distribuée à un si grand nombre d'exemplaires que tous les hommes pussent la posséder; troisièmement, qu'elle fût si claire que tous les hommes pussent s'en servir. Sont-ce là les caractères de cette règle? Supposez qu'elle soit la loi et la raison des croyances de tout chrétien, vous n'avez pas pour cela résolu la difficulté de la traduction. S'il était nécessaire, je vous I. 10

prouverais, par les nombreux rapports de la société de la Bible et par le témoignage de ses membres, qu'un grand nombre de ces versions, déjà distribuées parmi les peuples qu'on voulait convertir au christianisme, ont été, autant que possible, retirées de leurs mains, a cause des absurdités, des impiétés et des innombrables erreurs qu'elles contenaient. Et voilà la règle placée par Dieu dans la main de tous les hommes! Lisez même l'histoire des traductions les plus célèbres. Je ne parle pas de ces versions des premiers âges, écrites, lorsque la connaissance des faits et des circonstances était fraîche encore, par des traducteurs plus intimement initiés aux secrets de la langue du texte. Mais considérez les versions modernes les plus estimées, celles qui ont cours en Angleterre. Comptez le nombre de corrections qu'on a été obligé d'y faire, combien d'hommes habiles et instruits il a fallu réunir pour les mettre dans un état de correction tolérable. Ainsi, la valeur des Ecritures ainsi traduites dépend du savoir, de la certitude d'esprit, de la souplesse de style des traducteurs; et cependant il nous est impossible de supposer que la providence de Dieu ait voulu subordonner toute la valeur, toute l'utilité de sa règle à l'habileté particulière de l'homme. Telle est la première dilîi-

culte qui s'oppose à ce qu'on admette la Bible comme l'unique règle de croyance établie par Dieu.

Viennent ensuite de nouvelles difficultés quand on arrive à la propagation de la Bible. Sortons du temps où nous sommes, et cette considération va devenir plus frappante. Vous croyez peut-être que , parce qu'actuellement les exemplaires de la Bible se comptent par milliers, par millions, il est plus facile d'admettre qu'elle est cette règle générale à la portée de tous ceux qui veulent la consulter; que parce qu'il y a sur le globe une nation qui possède d'immenses richesses, un puissant empire et dont les innombrables navires rapprochent les extrémités du monde ; parce que, chez cette nation, il y a actuellement des hommes qui consacrent leur temps, leur fortune, leur zèle, à la propagation des Écritures ; parce qu'un concours fortuit d'intérêts politiques, commerciaux et littéraires favorise cette propagation, la règle dont nous parlons est devenue accessible au genre humain tout entier? Mais Dieu ne peut pas faire dépendre la règle de la croyance des hommes de la prospérité commerciale ou littéraire d'aucun pays, quel qu'il soit. Dieu n'est pas assez mauvais architecte pour faire reposer l'édifice de la vérité religieuse sur une invention nié-

canique de l'homme. Que l'Évangile soit la règle de la foi, ce fait ne doit pas dépendre de telle circonstance purement matérielle, de l'invention de 3a presse, qui, aidée par les puissances les plus énergiques de la mécanique, a multiplié dans une proportion infinie le nombre des exemplaires de la Bible. Dieu n'a pu vouloir laisser, pendant quatorze cents ans, l'homme sans guide; il n'a pu entrer dans ses desseins que le monde attendît que le génie humain vînt, par S£s découvertes, au secours de la religion. Ce ne sauraient donc être là les caractères d'une règle imposée par Dieu. Cette règle doit être une pour tous les temps et pour tous les lieux; elle doit pouvoir être comprise et appliquée aussitôt que proposée; elle doit subsister jusqu'à la fin des âges. On ne saurait donc admettre, comme seule règle de la foi, celle qui dépendrait de l'invention fortuite d'un instrument et réclamerait continuellement la coopération de l'homme.

Ce n'est pas tout encore. On ne trouve nulle part qu'il ait été prescrit aux apôtres de répandre partout l'Écriture après l'avoir traduite dans les diverses langues. Si l'Ecriture est véritablement la règle essentielle, l'unique règle de la croyance, d'où vient donc qu'une prescription si importante ait été omise? Bien plus, puisque l'impri-

merie, comme chacun îe sait, était l'auxiliaire indispensable de la diffusion des Écritures, pourquoi Dieu n'a-t-il pas pourvu à ce que cette invention nécessaireà son culte fut plus tôt effectuée? Certes , la société des Bibles ne fait pas partie de l'économie et du mécanisme du christianisme, et cependant, sans la société des Bibles, les Écritures n'auraient jamais pu recevoir cette immense publicité qu'on leur a donnée dans les temps modernes.

La difficulté de répandre la prétendue règle de la foi est surpassée de beaucoup par les difficultés sans nombre que présente l'intelligence des Écritures; car, pour qu'elle soit vraie, il ne suffit pas que les hommes l'aient entre les mains, il faut, en outre, qu'ils soient sûrs d'en saisir le sens. Personne, que je sache, ne trouverait sage de placer dans les mains des hommes un code , une règle que la plupart d'entre eux seraient dans l'impossibilité de comprendre.

Je serai bref en traitant ce sujet qui parle de lui-même; je ne m'étendrai point sur les difficultés sérieuses que présente la partie la plus aisée des Écritures. Que serait-ce s'il était question des passages les plus sublimes? de ces psaumes divins qui appartiennent à l'ordre le plus élevé de la poésie lyrique, genre qui se dérobe quelquefois,

par sa hauteur, à l'intelligence des lecteurs ordinaires qui lisent les originaux dans leur propre langue, genre où les passages inintelligibles abondent même dans la littérature profane, à plus forte raison dans la littérature sacrée, à cause de la hardiesse incomparable des figures et du laconisme sublime des expressions. Je ne rappellerai pas les mystérieux symboles qu'on rencontre dans les visions des prophètes, et les saintes ténèbres de leur style jetées comme un voile sur leur pensée.

A tous ces arguments, on en pourrait ajouter un autre qui ne serait pas moins puissant, ce serait un choix de quelques passages de l'Écriture, à l'aide desquels je montrerai combien d'obstacles arrêtent , dès les premiers pas, lorsqu'on veut se les expliquer à soi-même. Enfin il me suffirait, pour vous faire mesurer toute l'étendue de ces difficultés, de vous présenter la liste des innombrables commentaires et des opinions non moins innombrables émises contradictoirement par les commentateurs protestants, dans le but d'éclaircir les passages que la plupart des lecteurs ont lus et relus sans se douter qu'ils contenaient des obscurités; non pas que les difficultés que présentent ces passages ne soient très-sérieuses et très-réelles, mais parce que les personnes dont

je parle sont des lecteurs superficiels qui n'approfondissent point le texte, s'en tiennent aux apparences et aux opinions qu'ils ont reçues toutes faites, et n'ont ni la force ni la pénétration d'esprit nécessaires pour découvrir les difficultés véritables qui existent dans les livres saints. Mais je ne veux point aborder cette matière; il suffit de jeter les yeux sur les bibliothèques entières formées de commentaires de la Bible, de compter le nombre des ouvrages et de se dire qu'il n'est pas, pour ainsi dire, un verset des Ecritures qui n'ait fourni matière à un volume, pour se convaincre que ce n'est pas une tâche facile que de comprendre l'Ancien et le Nouveau Testament.

On pourrait résumer ainsi les difficultés que présente l'application de la règle proposée par les protestants : difficulté de rendre d'une manière exacte et complète le sens de l'original dans des traductions fidèles; difficulté de répandre ces traductions de manière à les placer dans toutes les mains; difficulté, pour ne pas dire impossibilité, d'élever tous les esprits à l'intelligence du texte.

J'ai épuisé tout ce qu'il y avait à dire sur l'existence même de la règle et sur son application; il ne me reste plus qu'une observation à présenter sur son objet. Quel objet peut-on vouloir remplir, quel but peut-on vouloir atteindre par l'usage

d'une règle ? l'uniformité dans la pensée et dans les actes sur les matières que Ton veut régler. Quel est le but de toute loi, sinon d'enseigner à tous les hommes quelle doit être leur conduite dans un cas donné, et quels doivent être les résultats de leur désobéissance? Quelle peut être l'utilité d'un code, d'un règlement institué par un corps, par une société, sinon d'établir une complète uniformité d'action parmi leurs membres, de manière à produire cette union, cette harmonie et cette unité qui sont la base même de l'existence sociale ? Si Dieu nous a donné une règle, un code de principes, n'est-ce donc pas pour que, tous, nous apprenions à connaître les mêmes devoirs et à pratiquer les mêmes vertus ? n'est-ce pas pour que, tous, nous professions la même foi?

La règle protestante a-t-elle atteint ce but? évidemment non. Du lieu même où je parle, j'aperçois les temples où la réforme enseigne des doctrines dissemblables , contradictoires , en les appuyant toutes sur la même base, l'Écriture. Ici un homme dénoncera les doctrines du calvinisme comme contraires au christianisme; là un autre les signalera comme le fondement nécessaire où il est assis. Vous entendez celui-ci nier la divinité du Christ et le sublime mystère de la la Trinité comme une invention humaine, e

celui-là vous dira qu'il y a cas de damnation à contester la vérité de ces profonds mystères. Pourtant tous ont le même livre dans les mains, et c'est quelquefois le même passage qu'ils vous citent pour motiver les doctrines les plus antipathiques et les opinions les plus opposées.

N'est-ce point là une preuve éclatante de l'insuffisance de la règle que les protestants proposent? S'il arrivait qu'une loi fût promulguée, avec un texte si ambigu et si équivoque qu'une partie des tribunaux l'interprétassent dans un sens et l'autre partie dans un sens opposé, de sorte que l'on ne sût quelle conduite suivre pour rester dans les bornes de la légalité, cette loi ne seraitelle pas considérée comme impuissante à remplir son objet, et ne promulguerait-on pas une loi nouvelle pour suppléer à l'insuffisance de la première? Certes, il n'est personne qui ne l'avoue; on promulguerait cette nouvelle loi , parce qu'il est de principe, en jurisprudence, qu'une loi qui ne produit pas ^'uniformité d'action est une loi mal faite. S'il en est ainsi, quand il s'agit d'une règle de jurisprudence, il doit en être de même quand il s'agit d'une règle de foi. Le but à atteindre, dans les deux cas, étant l'uniformité d'action, quand cette uniformité n'est pas produite,

la règle est insuffisante, parée qu'elle n'atteint pas son but.

Arrivé à la fin de l'examen de la règle de foi des protestants, je sens le besoin d'articuler ici les résultats obtenus; j'ai établi qu'il y avait obligation pour les protestants, non-seulement d'être convaincus de la vérité des doctrines de leur Eglise, mais de s'en convaincre par eux-mêmes, conformément à la règle de leurs croyances, qu'ils sont tenus de mettre en pratique; j'ai établi ensuite non-seulement la difficulté , mais l'impossibilité de définir cette règle d'une manière claire et satisfaisante ; j'ai fait toucber du doigt les innombrables difficultés qui accompagnent son application et son insuffisance relativement au but qu'elle est destinée à atteindre.

Dans le cours de cette démonstration, j'ai du parler longuement de l'Écriture : les arguments que j'ai dû développer, défigurés, dans l'esprit de personnes prévenues, par des préjugés puisés dans leur éducation, sont peut-être dénature à leur donner une fausse idée de l'opinion de notre Église par rapport à la Bible; je veux donc terminer cette étude en exposant la doctrine catholique sur l'Écriture.

On dit et l'on répète que les catholiques n'aiment pas l'Écriture sainte ; que leur Église n'es-

timepas la parole de Dieu, qu'elle voudrait pouvoir la supprimer et mettre la lumière divine sous le boisseau pour l'éteindre. L'Église catholique n'a ni amour, ni estime pour la parole de Dieu ! Est-il une autre Église qui place plus haut l'autorité des Ecritures? est-il une autre Église qui, comme la nôtre, établisse la règle qu'elle veut imposer aux hommes sur les paroles mêmes de ce livre sacré ; et, par conséquent, est-il une Église qui ait un intérêt aussi grand à conserver et à enseigner cette parole ? Ceux qui ont été élevés dans la religion catholique le savent, en effet, c'est, les saintes Écritures à la main, que l'Église réclame cette autorité, précieux et divin legs de son fondateur. Aussi non-seulement elle a aimé, elle a chéri l'Écriture, mais elle s'est montrée jalouse de la sainte intégrité du livre de Dieu, à un point que n'a jamais pu atteindre le zèle des autres communions chrétiennes. Direz-vous qu'une mère n'a point aimé son enfant quand elle Ta réchauffé contre son sein; quand elle la nourri de sa substance; quand elle l'a protégé, arraché mille fois à la mort dont rien ne pouvait le sauver, quand elle a épuisé ses forces; quand elle n'a épargné ni ses sueurs ni son sang, pour le préserver de la rage de ses ennemis, pour le dérober à leurs atteintes; quand elle est montée sur les échafauds

pour mieux lui prouver son amour; quand elle a tout fait pour le rendre beau, aimable, estimable aux yeux des hommes? Si vous ne reculez pas devant l'injustice d'un pareil langage, dites alors, vous le pouvez , que l'Église catholique n'a pas chéri et estimé la parole de Dieu.

Et d'abord, c'est elle qui a recueilli les divers fragments des auteurs inspirés et qui les a réunis de manière à en former un ensemble. A ceux qui diraient le contraire, je répondrais que le principe de l'unité catholique a seul pu amener les diverses Eglises à se communiquer les livres et les lettres adressées à chacune d'elles par les apôtres , et que c'est seulement grâce à cette communication que le canon des Écritures a été formé. Puis, n'est-ce point elle encore qui a employé les copistes par centaines, par milliers, à transcrire la parole de Dieu? et ces magnifiques exemplaires, éclatants d'or et de pourpre, n'ont-ils pasîsurvécu au naufrage des empires, pour témoigner du respect de l'Église catholique pour le livre qu'elle multipliait par ces splendides copies? N'a-t-elle point fait, en outre, un précepte de l'étude des Écritures dans toutes les communautés religieuses, dans toutes les universités, dans tous les collèges ecclésiastiques? N'a-t-elle point voulu qu'en tous lieux, en tous temps elles fussent enseignées? Dans

tous les siècles, n'a-t-elle point enfanté des hommes de science et de piété, qui ont consacré leurs labeurs à faciliter l'intelligence des Écritures, par des commentaires pleins d'érudition et par des expositions nettes et précises qui en popularisaient la connaissance? Dans ces âges qu'on appelle des âges de barbarie, n'y avait-il point de savants hommes, comme Alcuin et Lanfranc, qui consacraient la plus grande partie de leur vie à éliminer du texte sacré les fautes et les erreurs qui s'y étaient accidentellement glissées? JN 'est-ce point à la persévérance de cette sollicitude que nous devons l'existence des Ecritures?

L'Eglise catholique a tout fait pour la conservation des Ecritures; on peut ajouter qu'elle n'a pas moins fait pour leur propagation. Il y a peu de temps qu'on célébrait en Angleterre ce qu'on appelle, en termes pleins de magnificence, le jubilé de la reforme; or l'on fait dater le jubilé de Tannée où parut , dit-on , la première traduction anglaise delà Bible. Cette joie, je l'avoue, n'a éveillé dans mon cœur qu'une tristesse évangélique à laquelle se mêlait un peu de pitié. « Quoi ! disais-je, » tant de joie pour trois siècles d'existence, quand » nous comptons, nous, dix-huit siècles entiers » de durée! tant de joie pour cette goutte de » temps tombée dans l'océan des âges, quand on

» prétend aune existence éternelle! C'est mon- » trer une satisfaction bien précoce auprès de ces » superbes espérances. » Une autre considération ajoutait à ma tristesse, c'est que l'assertion à i'aide de laquelle on faisait prendre date à ce jubilé, et l'on excitait tout cet enthousiasme, contenait, je ne dirai pas un mensonge, mais une erreur.

Ceux qui poussaient ces cris d'enthousiasme, s'ils ne le savaient point, auraient dû le savoir : avant qu'aucune version protestante de la Bible, quelle que fût d'ailleurs la langue, eût été publiée, il existait non pas deux, non pas cinq, non pas dix, mais d'innombrables traductions des Écritures; non pas des traductions manuscrites, mais des traductions imprimées et publiées pendant le court espace de temps qui s'écoula entre l'invention de l'imprimerie et l'avènement du protestantisme. Comme l'opinion contraire s'est répandue jusque parmi les catholiques, je sens le besoin d'étayer mon assertion en citant quelques faits à l'appui.

Prenons l'Allemagne, par exemple. Un ministre, qui se fit remarquer parmi les plus ardents promoteurs du jubilé protestant, parle de la version de Luther comme de la première qui ait été publiée en Allemagne. Il se contente de dire que, « vers l'année 1/i4G, une traduction, dont l'auteur

» est resté inconnu, fut imprimée en Allemagne; » qu'à peine la réforme eut-elle commencé, que » Luther médita une traduction nouvelle (4). » Et il ajoute, quelques lignes plus bas : « qu'outre » les traductions faites par les protestants, il y » en eut aussi de composées par les théologiens » catholiques , et que quelques-unes de ces der- » nières parurent presque aussitôt que celle de » Luther (2). » Maintenant, pour vous faire juger quelle est l'exactitude de ces allégations, je me bornerai à mettre sous vos yeux une énumération des traductions catholiques et des éditions qui en ont été publiées avant la traduction de Luther, commencée en 1523, mais qui ne fut terminée qu'environ onze ans plus tard.

En premier lieu, il existe encore aujourd'hui un exemplaire d'une traduction imprimée si anciennement qu'il ne porte point de date ; car on sait que les premiers livres imprimés ne portaient ni date, ni mention des presses d'où ils

(1) Horne, volume 2.— Appendice, page 88.

(2) M. Horne ajoute que « les membres de l'Église romaine, en » Allemagne, témoignèrent un grand désir de connaître les Écri- » tures malgré les foudres que la cour papale lança contre eux. » L'assurance de cet écrivain a droit de surprendre. Pourquoi ne dit-il point quand ces foudres furent lancées? J'ose répondre que c'est tout simplement parce qu'elles ne le furent pas.

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