TRANSSUBSTANTIATION
Seeonde Partie.
Or, pendant qu'ils soupaient, Jésus prit du pain , et , l'ayant béni , il le rompit et le donna à ses disciples, en disant : Prenez et mangez, ceci est mon corps. Et, prenant le calice, il rendit grâces et le leur donna en disant : Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui sera répandu pour plusieurs pour la rémission des péchés. (Saint Matthiei'.)
Nous avons vu, dans saint Jean, le Christ promettre l'eucharistie, saint Matthieu nous le montre instituant le sacrement qu'il avait promis. Il importe de remarquer que les mêmes faits sont relatés presque avec les mêmes termes, par deux autres évangélistes, et surabondamment par saint Paul, dans sa première cpître aux Corinthiens,
Il y a ici une double consécration : « Ceci est mon corps, ceci est )' mon sang. » Il est plus difficile, je l'avouerai, d'établir une argumentation sur ces paroles que sur le passage du sixième chapitre de saint Jean. J'en dirai la raison : c'est que ces paroles sont par ellesmêmes si explicites, si claires et si positives, qu'il est impossible d'y rien ajouter par réflexion ni commentaire. On ne saurait exprimer la doctrine catholique d'une manière à la fois plus simple et plus ca-
tégorique : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Or, que nous enseigne la doctrine de l'Église catholique? Que c'était là , en effet , le corps du Christ, que c'était son sang. Il semble donc que nous devions nous en tenir purement et simplement à ces paroles, et laisser aux autres le soin d'exposer les raisons qu'ils ont de s'écarter de l'interprétation littérale que nous leur donnons.
Quoi qu'il en soit, je dois ici présenter quelques observations préliminaires sur la méthode dont on se sert vulgairement po^^ tourner ces textes contre la croyance catholique. Il est évident que si l'on prenait ces mots en eux-mêmes, si l'on pouvait oublier un moment le sujet auquel ils se rapportent et l'impossibilité apparente par la- (luelle on est arrêté , leur sens littéral deviendrait un article de foi pour quiconque a foi dans les paroles de Jésus-Christ. «Le Christ, » dirait-on, «a proclamé ses doctrines dans les termes les plus simples, » nous les recevrons sur sa parole. » Il faut donc qu'il y ait une raison puissante, irrécusable, pour écarter le sens naturel de ces paroles et leur donner une signification figurée. Par suite, c'est à ceux qui nous assurent que par ces mots : Ceci est mon corps, le Christ a seulement voulu dire : Ceci est la figure de mon corps, c'est à eux de nous démontrer la justesse de leur interprétation. Les paroles sont expresses : Ceci est le corps du Christ. Quiconque vient nous dire que ce n'est pas le corps du Christ, mais seulement sa figure, doit donc nous apprendre comment ces deux phrases différentes peuvent devenir semblables, identiques. Je démontrerai bientôt que tel est l'état de la question, mais je veux d'abord vous faire toucher du doigt les difficultés inextricables dans lesquelles se jettent les personnes qui essayent d'établir l'identité des deux phrases, et tout ce qu'il y a de peu philosophique dans les procédés dont ils sont contraints de se servir. Je prendrai , pour premier exemple , le passage d'un sermon prononcé il y a peu d'années dans une église de la métropole, et faisant partie d'un recueil de discours composés contre les doctrines du catholicisme par des prédicateurs distingués. Le sermon dont je parle a pour sujet la transsubstantiation, et son objet est de prouver que ce dogme ne se trouve pas dans l'Écriture et ne doit pas être admis.
Ecoutez maintenant le raisonnement du prédicateur : « Nous sou- » tenons, » dit-il, « qu'on doit entendre ces paroles d'une manière » figurée, parce qu'il n'est pas nécessaire de les entendre dans leur » sens littéral. » Certes, voilà une nouvelle règle d'interprétation. Ainsi il ne faut prendre dans son sens littéral aucun passage de
l'Ecriture , à moins qu'il y ait nécessité de le faire. La règle est de tout prendre au figuré, et de n'admettre le sens littéral, le sens naturel, que par exception, et seulement dans le cas d'absolue nécessité. Etrange système, d'après lequel les chrétiens ne pourraient plus prouver même la divinité du Christ; car, avant de pouvoir invoquer le sens littéral des paroles dans lesquelles il nous apprend qu'il est le Fils de Dieu , il faudrait d'abord établir qu'il est nécessaire de lui attribuer cette divine origine ! Le prédicateur continue en ces termes : « Nous le soutenons parce qu'il était moralement impossible que ses » disciples entendissent ses paroles dans leur sens littéral. » C'est précisément là le point en litige; il faudrait une preuve, le prédicateur nous donne une assertion. Le théologien protestant s'en aperçoit lui-même , et voilà la preuve qu'il essaye de donner ; je reproduirai ses propres paroles : « Quoi de plus ordinaire, » dit-il, « dans toutes » les langues, que de donner au signe le nom de la chose signifiée? » Si vous voyez un portrait, ne l'appelez -vous pas du nom de la » personne qu'il représente; si vous cherchez sur la carte une contrée X) particulière, ne donnez-vous pas à la place qu'elle y occupe le nom » de la contrée? »
Qui ne le voit? c'est là une amplification oratoire; et non une démonstration. Examinons les exemples choisis par le théologien protestant. Il parle d'un portrait, comme s'il n'y avait pas de différence entre prendre un morceau de pain en disant : Ceci est mon corps, et montrer un portrait qui représente la figure d'une personne royale ^ en disant : Ceci est le roi. Un portrait n'a d'existence que comme type et représentation de la personne dont il retrace le visage. L'idée qu'il réveille tout d'abord, c'est celle de cette ressemblance. Il n'a pas l'être d'une manière qui lui soit propre, il n'existe que relativement et à l'état de reflet. La première pensée qui naisse dans l'esprit à sa vue , c'est celle de la personne dont il offre l'image. Mais, suppposez qu'on prenne un lingot d'or dans son état naturel, un lingot d'or qui ne présente aux regards aucune effigie, et qu'on dise : « Ceci est le corps » du roi;» suffira-t-il, pour expliquer et motiver l'incompréhensible étrangeté de cette phrase, de rappeler que si, au lieu de ce lingot, on avait montré une pièce de monnaie frappée à l'effigie du monarque, on aurait pu dire en montrant cette effigie: « Voici le roi, » car chacun aurait alors compris qu'il s'agissait de l'image du prince? Le second exemple choisi par le théologien protestant, c'est une carte de géographie. Mais une carte, qu'est-ce autre chose que l'image, la confi-
guration d'une contrée? Elle est cela , rien que cela ; hors de là elle n'est rien. Elle n'a pas d'existence qui lui soit propre et personnelle, elle rappelle donc nécessairement l'objet dont elle est l'image et auquel elle est liée par des rapports étroits, absolus. Quelle parité est-il donc possible d'établir entre ces exemples et le cas dont il s'agit? Lorsque le Christ dit en montrant le pain : « Ceci est mon corps, » où est la liaison naturelle, la ressemblance qui rattache inévitablement le premier objet au second, comme étant son type, sa figure et son symbole nécessaire?
Citons un passage d'un écrivain plus connu, de l'auteur de V Introduction à l'étude critique de l'Écriture. 11 dit que la doctrine catholique de la transsubstantiation « est appuyée sur une interprétation » forcée et littérale de l'Ecriture. » J'imagin-î que c'est la première fois que deux mots aussi disparates et aussi incompatibles se sont trouvés rapprochés dans une phrase. Appeler la traduction littérale d'une phrase un interprétation forcée, c'est pousser un peu loin l'esprit de controverse. Dire que le sens naturel et logique , le premier qui s'offre à l'esprit, est un sens forcé, et se contenter d'un pareil raisonnement pour condamner la doctrine catholique, c'est montrer qu'on manque de raisons plausibles, puisqu'on est réduit à appuyer son arrêt sur des bases aussi ruineuses.
Mais il est des écrivains plus graves et plus solides qui assurent que les paroles de notre Sauveur sont tout en notre faveur, hommage d'autant plus éclatant qu'il est rendu par des adversaires. Paley, dans l'ouvrage qu'il a écrit sur les preuves qui militent en faveur du christianisme ( Evidences of Christianittj ) , cherche à démontrer que les Évangiles ne sont pas un livre composé ad hoc et dans un but déterminé, mais que tout ce qu'ils rapportent est réellement arrivé, et voici l'argument dont il se sert : « Je pense, » dit-il , « que les difïi- » cultes résultant de la concision de cette expression du Christ : » Ceciestmon corps, auraient été évitées dans un récit fabriqué pour » un but déterminé. » Pourquoi cela, si, comme l'affirmait tout à l'heure un autre écrivain protestant, il n'est rien de plus ordinaire que de désigner le signe par le nom de la chose signifiée? pourquoi, si la phrase du Christ, disant, en montrant du pain : « Ceci est mon » corps, » est aussi évidemment métaphorique, et n'offre pas plus de difficulté à Tintelligence que celle-ci prononcée en face du portrait d'une personne royale : « Ceci est le roi? » Paley poursuit en ces termes : « L'explication donnée par les protestants est satisfaisante,
» je le reconnais; mais elle esl tirée d'une comparaison attentive des » paroles en question, avec les formes du langage qui reviennent » souvent dans TEcriture, et notamment dans les discours du Christ. » Certes, on ne peut supposer que, par choix et sans y être contraint, » un écrivain aurait jeté sur les pas de ses lecteurs une difficulté » qui, pour ne rien dire de plus, ne saurait être levée qu'au moyen )» de recherches et par le secours de l'érudition. »
Il est donc admis, reconnu que, pour arriver à l'interprétation des protestants, il faut des recherches, de l'érudition : ainsi le sens qu'ils donnent aux paroles du Christ n'est pas leur sens naturel, ce n'est pas le sens qui se présente de lui-même à la pensée. Vous dites qu'il faut une longue étude, du savoir pour établir la véritable signification de ce passage. A vous donc de vous servir de ces moyens, par vous indiqués, pour établir ce sens érudit que vous nous annoncez, et non pas à nous qui adoptons le sens littéral et naturel. Nous nous en tenons à la signification la plus explicite, la plus littéralement corforme aux paroles; le Christ a dit : « Ceci est mon corps; » nous répétons avec foi : « Ceci est le corps du Christ. )> Vous vous présentez avec une explication qui n'est pas visiblement contenue dans le texte ; vous ajoutez un mot à la phrase, vous dites : « Ceci esl le » symbole du corps du Christ; » vous faites sortir ses termes de leur sens naturel, pour les faire entrer dans leur sens métaphorique. Nous sommes donc en possession des paroles du Christ, c'est à vous à nous en déposséder.
L'argumentation de nos adversaires devra porter sur deux points. Ils auront d'abord à démontrer qu'ils sont autorisés à présenter cette explication métaphorique, et ensuite qu'ils y sont contraints. Telle esl, en effet, la marche que les théologiens protestants ont suivie. Je vais donc avoir à examiner successivement les arguments qu'ils ont apportés à l'appui de leur opinion sur l'un et l'autre point.
On affirme d'abord que nous pouvons prendre les paroles de notre Sauveur dans un sens figuré, parce qu'il y a beaucoup d'autres passages de l'Écriture dans lesquels le mot être a le sens du mol représenter. A l'appui de cette assertion, en apporte un grand nombre de textes de différente nature, confusément entassés plutôt que méthodiquement ordonnés. La première chose que j'aurai à faire, ce sera de classer ces textes. Parmi mes réponses, en effet, il en est une dont le caractère général embrassera tous les genres d'objections, mais il en est d'autres qui, spéciales et parlieulières, se rapporloront
à une des espèces. L'auteur qui accumule le plus grand nombre de textes pour établir le point par nous contesté est le docteur Adam Clarke, et son discours sur l'eucharistie est, à proprement parler, la source où tous nos adversaires sont allés puiser. Je reproduirai ses citations, en prenant seulement le soin de les classer pour simplifier la discussion.
Dans la première classe, je place tous les passages qui affectent cette forme (Genèse, chap. xii, vers. 26-27) : « Et les sept belles » génisses sont sept années. » (Daniel, chap. vu, vers. 24) : « Et les » dix cornes sonf dix rois. » (Saint Matthieu, chap. xiii, vers. 38-39) : « Le champ est le monde ; le bon grain, ce sont les enfants du royaume, » et l'ivraie , ce sont les enfants d'iniquité ; l'ennemi qui l'a semée , » c'est le diable; la moisson, c'esïlafindu monde; les moissonneurs, » ce sont les anges. » (Première épître de saint Paul aux Corinthiens, chap. X, vers. 4) : « Ce roi était le Christ. » (Epître aux Gallates, chap. IV, vers. 24) : « Car ces femmes sont les deux alliances. » (Apocalypse, chap. i, vers 20) : « Les sept étoiles sont les anges des » sept Eglises. » Voilà , nous dit-on , un grand nombre de passages dans lesquels le verbe être signifie représenter, et c'est la première classe de textes sur laquelle j'aurai à m'expliquer.
Secondement (en saint Jean, chap. x, vers. 7) : « Je suis la porte. )> (Même évangile, chap. xv, vers. 1) : « Je suis la véritable vigne. »
Troisièmement (Genèse, chap. xvii, vers 10) : « Ceci est mon » alliance entre vous et moi. » Ce qui signifie, à ce qu'on suppose communément : Ceci est la représentation ou l'image de mon alliance.
Quatrièmement (Exode, chap. xii, vers. 11) : « Ceci est la pâque » du Seigneur. »
Telles sont les quatres espèces de passages auxquels j'aurai à répondre. Je veux d'abord montrer que, indépendamment de la réponse générale que j'aurai à faire sur l'ensemble de ces objections, les textes compris dans les trois dernières classes n'ont aucun rapport avec le sujet dont nous nous occupons. En effet, le verbe être qu'on y trouve ne saurait être, en aucune manière, l'équivalent du verbe représenter. « Je suis la porte, je suis la véritable vigne. » Substituez » ici le verbe représenter au verbe être , dites : « Je représente la » véritable vigne, la porte, » la phrase n'a plus de sens; tandis qu'au contraire, si vous apportez le môme changement à cet autre passage que j'ai placé dans la première classe, si au lieu de dire : « Ce roi
» était le Chrisl, » vous dites : « Ce roi représentait le Christ, » la phrase conserve un sens, le même sens qu'elle avait auparavant. Donc, toutes les fois que le verbe être ne peut pas être remplacé par le verbe représenter, nous avons le droit d'exclure le texte, comme n'ayant pas trait à la question philologique qu'il s'agit d'éclaircir. Ajoutons pourtant que les réponses qui seront opposées aux passages de la première classe résoudront surabondamment les autres difficultés.
Voilà pour les textes de la deuxième classe; quant à celui dé* la troisième : « Ceci est mon alliance entre toi et moi , » j'ai aussi (juelques observations à présenter. Ces paroles signifient-elles que la circoncision dont il s'agit ici représentait l'alliance, ou en était la ligure? nous ne le pensons pas. Accordons-le pour le moment; cependant, s'il en est ainsi. Dieu s'explique clairement de lui-même, car il dit aans le verset suivant : « Et ce sera le signe ou la marque » de l'alliance. » Donc, s'il voulait dire que c'était là une figure de l'alliance, il se chargeait lui-même d'expliquer sa pensée, et il rendait toute méprise impossible. En second lieu, la circoncision n'était pas seulement le signe, mais la condition et, pour ainsi parler, le mémento de l'alliance. Or, les lois ordinaires du langage autorisent à appeler du nom d'alliance les articles et les stipulations qui en sont la condition. Mais, même en laissant de côté cette réponse, il *'st facile de prouver que le verbe être ne saurait, en aucune façon, avoir ici le sens de représenter, et que, dans l'occasion dont il s'agit, il n'v a ni type, ni figure. Cela deviendra facile si l'on compare ce texte avec d'autres textes, où les mêmes expressions se rencontrent. On verra que, dans tous, le sens de la phrase indique que ce qui suit est réellement la condition du contrat ou de l'alliance, de telle sorte qu'il faut construire et entendre ainsi la phrase : « Ce qui suit est » mon alliance entre vous et moi, vous pratiquerez la circoncision. »
Nous trouvons, par exemple, dans le prophète Isaïe, le passage suivant (chap. ix, vers. 21) : c Ceci est mon alliance avec vous, dit )) le Seigneur ; mon esprit qui est en vous, et mes paroles que j'ai » mises en votre bouche , ne sortiront pas de votre bouche. » Dieu veut-il dire ici que c'est là la figure de son alliance? Ces paroles ne signifient-elles pas, au contraire, que c'est son alliance même qui -va se trouver exprimée dans la phrase qui suivra? La formule qui précède n'est donc qu'une formule préliminaire, une courte préface qui prépare à ce qui va suivre. Nous trouvons un autre exemple dans
le prophète Samuel (premier livre des Rois, chap. xi, vers. 2) : <( La y> composition que je ferai avec vous sera de vous arracher à tous » l'œil droit. » Ici encore, le texte menaçant de cette haineuse alliance suit de près la phrase préliminaire qui le prépare. La justesse de cette interprétation se trouve encore confirmée par les nombreux passages dans lesquels cette phrase : « Ceci est mon décret, ceci est » mon commandement, » est aussitôt suivie du texte, du décret ou du commandement. Nous sommes donc fondés à dire que cette autre locution : « Ceci est mon alliance, « ne signifie point : « Ceci est la ligure de mon alliance ; mais bien : « Ce qui va suivre est mon alliance. »
Troisièmement, c'est dans la quatrième classe qu'il faut ranger ce texte : « Ceci est la pâque du Seigneur. » Ce texte offre un grand intérêt, non par sa valeur intrinsèque, mais à cause de quelques circonstances particulières qui se rattachent à la première application de la doctrine qu'il contient. C'est sur ce texte , et sur ce texte seulement, qu'on s'est appuyé pour rejeter la doctrine catholique de la transsulîstantiation ; c'est sur ce texte que Zuingle construisit tout son système, lorsqu'il entreprit d'exclure ce dogme, au temps de la réforme, car il ne put réussir à trouver un seul autre texte à invoquer contre le sens littéral par nous donné à ces paroles si expresses et si décisives : « Ceci est mon corps. » Je crois cependant facile de démontrer que dans cette phrase : « Ceci est la pâque du Seigneur, » le verbe être est pris dans son acception littérale. Mais, comme les circonstances de la découverte que Zuingle crut avoir faite dans l'Ecriture sont curieuses, je dois d'abord produire son propre récit; ce récit sera d'un grand poids en faveur des croyances catholiques, pourtant j'éprouve une certaine répugnance à entrer dans les détails que je vais donner. Il est triste, pour l'humanité et pour la religion, qu'un écrivain puisse rapporter à son propre égard des choses qui le décréditent et le déconsidèrent. Aussi me serais-je tû sur ce point, si la sévère équité ne m'avait pas fait une loi impérieuse de rappeler sur quels principes on s'était premièrement appuyé pour rejeter la doctrine catholique de la Présence réelle.
Zuingle nous apprend donc lui-même qu'il recherchait avec anxiété un moyen de se soustraire à la doctrine catholique de la Présence réelle, mais qu'il trouvait extrêmement difficile d'arguer contre la signification naturelle de ces mots : « Ceci est mon corps, ceci est » mon sang , » et qu'il ne pouvait découvrir, dans l'Écriture , rien
qui l'autorisât à s'écarter du sens littéral , si ce n'est les passages évidemment relatifs aux paraboles. Ce fut le 13 avril, de bonne heure dans la matinée, que l'heureuse révélation se présenta à son esprit. Sa conscience , dit-il , l'oblige à rapporter des circonstances qu'il voudrait être libre de pouvoir cacher, car il n'ignore pas qu'il s'expose au ridicule en les révélant. Il se trouva, dans un rêve, discuter avec un antagoniste qui le serrait de près, de telle sorte qu'il ne pouvait plus défendre son opinion, lorsqu'il vit à ses côtés un auxiliaire. « J'ignore, » ajoute-t-il avec emphase, « s'il était noir ou » blanc. » Or ce fut cet auxiliaire qui lui suggéra le célèbre texte : il le développa dans la matinée suivante, et convainquit ses auditeurs qu'en vertu de ce texte le dogme de la Présence réelle devait être abandonné î
C'est ainsi qu'on nous racconte la première découverte de ce texte, dans lequel on veut voir un motif suffisant pour rejeter la doctrine catholique de la transsubstantiation ! Je laisse de côté les considérations que je pourrais tirer des circonstances au sein desquelles furent prononcés ces mots, afin de prouver qu'ils annonçaient l'intention évidente de révéler aux Israélites que l'institution qu'on établissait était symbolique, tandis que, dans la cène, aucune parole, aucun acte n'indiqua l'existence d'une pareille intention. Je me contenterai de présenter un petit nombre de remarques sur la phrase en elle-même, et sur le sens qu'elle devait présenter aux juifs, en raison de leur coutume d'appeler chaque sacrifice du nom de l'objet pour lequel il était ofl'ert. Car le texte ne peut, en aucune façon, établir le point en litige, à savoir que le Verbe être est le synonyme du verbe représenter.
Un des commentateurs protestants les plus instruits de notre âge fait, en eflet, observer que la phrase est construite de manière à ne pouvoir se traduire qu'ainsi : « Ce jour est le jour ou la fête de la » Pâque consacrée au Seigneur. » Il est impossible de discerner les motifs qui militent en faveur de cette traduction, sans se reporter à l'idiome original dans lequel, suivant l'observation du commentateur dont il s'agit, le membre de phrase que nous traduirons par ce génitif du Seigneur affecte la forme du datif, et signifie consacré au Seigneur. D'où il résulte que le verbe est conserve ici son acception naturelle, de même que, lorsque nous disons : c'est aujourd'hui dimanche, nous n'entendons pas certainement dire : Ce jour repré-' sente dimanche. Pour démontrer ce point, l'auteur en question cite
deux ou trois passages dans lesquels la mèiiie locution se présente, et il montre qu'elle a toujours le même sens. Aussi, dans lExode, chap. XX, vers, iv : « Ceci est le sabbat du Seigneur; » la forme du datif est ici employée : « Ceci est le sabbat du Seigneur, » c'est-à-dire le sabbat qui lui est consacré. Or, dans les deux textes, la construction est absolument la même, et jamais une locution dece genre n'est employée dans le sens d'une cbose qui doit être un signe ou un emblème
Dans un autre texte, Exode, chap. xxxii, vers. 5 : « La fête du » Seigneur, » la même construction se présente avec le même sens; et enfin, dans le vingt-septième verset du chapitre en question: « Ceci est le sacrifice du passage du Seigneur ; » ce qui signifie, en se rapportant au texte original, «le sacrifice du passage consacré au » Seigneur, » il conclut, du parallélisme de ces deux expressions, que le verbe être est pris ici dans son acception naturelle. Donc, ce texte ne saurait être invoqué pour autoris(;r ceux qui veulent prendre le verbe être dans le sens de représenter; donc, l'esprit qui l'a indiqué à Zuingle n'était pas un esprit de lumière ; donc, ce sectaire a rejeté la doctrine catholique en attribuant aux mots un sens qu'ils ne sauraient avoir.
J'ai mis, on le voit, selon ma promesse, une réponse spéciale à côté de chaque objection particulière, quoique je fusse peut-être en droit de croire que la remarque que j'ai faite sur la première classe d'objections répondait à toutes les difficultés.
On objecte encore que ces paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, peuvent être traduites par ces autres paroles : Ceci représente mon corps, ceci représente mon sang; c'est-à-dire qu'elles peuvent être prises d'une manière figurée, parce que, dans certains autres passages que l'on cite, il est manifeste que les deux phrases sont équivalentes. Il n'existe qu'un seul moyen de démontrer la justesse d'une pareille assertion ; il faut prouver que les textes invoqués se trouvent dans un état complet de parallélisme avec les paroles de l'institution de la cène. A ce sujet, j'adresserai à nos adversaires une simple question. Dans les passages qu'ils citent, le verbe être signifie représenter; mais il y a, dans l'Ecriture, des milliers de passages dans lesquels le verbe être ne signifie point représenter. Je demanderai donc en vertu de quelle raison les paroles de l'institution de la cène doivent être interprétées d'après le sens des passages que l'on cite, au lieu de l'être d'après le sens des milliers
de passages que l'on ne cite pas. Je désirerais qu'on me donnât quelque bonne raison qui autorisât à classer le passage dont il s'agit parmi les premiers, au lieu de le classer parmi les seconds. Quoi de plus? Il faudrait qu'on nous dît pourquoi l'on veut que ce verbe ait ici une signification qui, chez lui, est inusitée et exceptionnelle, au lieu d'avoir sa signification habituelle et générale.
Étudions de plus près encore cette question. Qu'entend-on par le parallélisme des textes? Suffît- il, pour que deux textes soient en état de parallélisme, que les mêmes mots s'y présentent? Il faut quelque chose de plus pour constituer ce parallélisme. Nous consentons à adopter la règle posée par Hornc pour cette source d'interprétation; la voici en deux mots : « Lorsqu'on est frappé d'une certaine ressem- » blance entre deux textes, il ne faut point se contenter de la simi- )) litude des mots, mais examiner si les deux textes sont suffisamment » pareils, et si l'un et l'autre correspondent, non-seulement au même » mot , mais à la même chose '. » Cette définition est traduite d'Ernesti, qui avait dit d'une manière à la fois plus claire et plus laconique : « Il faut chercher si les deux textes contiennent , non- )) seulement le môme mot , mais la môme chose. » Son commentateur ajoute : « On voit par là que le parallélisme résulte , non de la » similitude des mots, mais de celle des choses. »
C'est donc une règle fondamentale que deux passages ne sont point en état de parallélisme ou d'analogie, c'est-à-dire qu'on ne saurait conclure du sens de l'un au sens de l'autre, par la seule raison qu'il y a identité de mots, mais qu'il faut qu'il y ait identité de chose. Examinons donc si cette identité existe dans les passages cités. Mais d'abord, qu'il me soit permis de le rappeler à titre d'exemple, lorsque, dans ma dernière conférence, j'ai invoqué l'autorité de plusieurs textes, je ne me suis pas contenté de signaler la similitude des termes^ mais j'ai eu soin d'établir que les circonstances étaient connexes et semblables, c'est-à-dire que notre Sauveur faisait usage d'expressions qui avaient été prises dans leur sens littéral, lorsqu'il avait voulu être ainsi compris; que des objections s'étaient élevées, et qu'il s'était précisément conduit de la môme manière que dans le cas dont il s'agissait; de cette similitude des choses, j'ai conclu au parallélisme des Ic&tes. Or , dans tous les passages qui appartiennent à la classe dont il s'agit, où est l'identité de choses qui les assimile au texte de
' Vol. II, p. 531.
Pinstitution de la cène? Nous allons trouver un exemple de l'apl)licalion de la règle posée , en rapprochant entre eux ces passages mêmes. Supposez que je veuille éclaircir ces passages l'un par l'autre, je dirai que ce texte : Les sept génisses sont sept années, est en état de parallélisme avec cet autre texte : Le champ est le monde, et que l'un et l'autre passage ont les mêmes rapports avec cette troisième phrase, ce sont les deux alliances, d'où il suit que ces trois textes se servent réciproquement de clef. Quelle en est la raison? La raison, c'est que, dans ces trois passages , il y a une identité de choses , c'est-à-dire que, dans ces trois passages, on trouve l'interprétation d'un enseignement allégorique ; dans le premier, c'est une vision, dans le second une parabole, dans le troisième une allégorie. Je ne les range point dans la même catégorie, parce qu'ils contiennent tous le verbe être, mais bien parce qu'ils contiennent tous une chose de la même nature, parce que tous ils contiennent quelque chose de mystique et de symbolique; le premier, l'interprétation d'un songe, le second une parabole, le troisième une allégorie. Dès lors, il me suffît de prouver que, dans l'une de ces phrases, le verbe être a le sens de représenter, i^our étendre ensuite cette signification aux autres cas, et je puis tirer de là une règle générale : c'est que, lorsqu'il s'agit d'enseignement sym bolique, le verbe être et le verbe représenter deviennent synonymes.
Si nous appliquons cette règle à la question , il faudra qu'on me prouve , non-seulement que le verbe être se rencontre dans le texte de l'institution de la cène, comme dans les textes précités, mais que dans ce texte, il s'agit d'un sujet d'une nature identique à la nature des sujets dont il est question dans les autres textes; en d'autres termes, que, dans l'institution de la cène, le Christ nous donne l'expfcation d'un symbole.
Il ne me sera pas difficile d'établir l'identité substantielle, qu'on me passe ce terme, des passages invoqués par nos adversaires : « Les » sept génisses sont sept années ; » Joseph interprète le songe de Pharaon. « Les dix cornes sont dix rois; » Daniel reçoit l'interprétation de sa vision. «Le champ est le monde; » notre Sauveur interprète une parabole. « Le roi était le Christ; » saint Paul explique les symboles de l'ancienne loi, il nous en avertit, et a soin de nous dire qu'il parle d'un rocher spirituel. « Ce sont là les deux alliances; » saint Paul explique encore ici une allégorie sur Sara et Agar. « Les » sept étoiles sont les anges des sept Églises; » saint Jean reçoit ici
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revplicalion d'une vision. Tous ces passages doivent êlre rangés dans la même catégorie, parce qu'ils se rapportent à des choses semblables; qu'on me prouve donc que, dans ces paroles : ceci est mon cops, il s'agit de l'explication d'une allégorie, d'un songe ou d'une parabole, ou de toute autre méthode symbolique d'enseignement : alors, mais seulement alors, on pourra ranger notre texte dans la môme classe que ceux qu'on invoque.
Avant d'en finir avec ces considérations, qu'il me soit permis de taire observer que non-seulement il est évident, dans tous les textes que j'ai cités, qu'il est question d'une vision, d'une allégorie, ou d'une parabole, mais que l'écrivain sacré prend lui-même soin de nous avertir qu'il faut les interpréter ainsi. Car, dans les exemples tirés de la Genèse, de Daniel et de saint Matthieu, nous trouvons les trois phrases suivantes : « Voilà l'interprétation du songe, » puis, « voilà » la vision que j'ai vue, » enfin, « voilà le sens de la parabole que je » vous adresse; » de sorte que nous sommes expressément avertis que les écrivains sacrés vont nous donner l'interprétation des trois textes. Saint Paul ne montre pas moins de sollicitude dans les paroles qu'il adresse aux Galatiens : « Ces choses sont une allégorie, » leur dit-il, « car ce sont les deux alliances. » Or, dans les paroles de l'institution de la cène, notre Sauveur ne dit pas : « Ceci est une allégorie, » il ne donne pas la clef pour interpréter ses paroles comme dans les autres cas qui viennent de passer sous nos yeux. Le même saint Paul dit aux Corinthiens : « Toutes ces choses leur furent » données comme des symboles, et ils se désaltérèrent au rocher y> spirituel, et ce rocher était le Christ, » Dans l'Apocalypse, il est dit à Jean : « Écris les choses que tu as vues, le mystère des sept » étoiles; » ce qui, dans le langage familier à saint Jean, signifie le symbole des sept étoiles. C'est après cette phrase, qui sert d'introfi|[^tion, qu'il dit : « Et les sept étoiles sont les anges des sept églises. » Ainsi, dans tous les autres cas, l'écrivain sacré a soin de nous avertir qu'il va nous donner la clef d'un enseignement symbolique; nous avons donc le droit d'exiger que, avant de vous servir de ces passages pour expliquer le texte de l'institution de la cène, vous nous montriez dans ce texte l'avertissement que nous offrent les autres passages.
Mais examinons le système de nos adversaires, sous un autre de ses points de vue. Dans le premier verset de l'Évangile de saint Jean, nous trouvons cette expression remarquable : « Et le verbe était
» Dieu. » Ce texte a toujours paru d'une force et d'une énergie incomparables à ceux qui croient à la divinité de Jésus-Christ; or toute sa force gît dans ce mot unique était. Ce mot a même paru si énergique et si fort, qu'on a plusieurs fois tenté de modifier le texte, soit on séparant la phrase en deux membres, soit en lisant : « Le verbe )> était de Dieu. » qu'était-il besoin de cette violence faite au texte sacré, si le mot était pouvait avoir le sens de représenter? Si nous pouvons, à bon droit, adopter cette interprétation dans les autres cas, pourquoi ne pas l'adopter ici? Comparez ces trois textes ensemble, et dites-moi quel est celui des trois qui est le plus analogue à chacun des deux autres :
« Le Verbe était Dieu. »
« Le roc était le Christ. »
« Ceci est mon corps. »
Si , dans le troisième de ces textes, nous devons changer le verbe, parce que nou§ pouvons le changer dans le second , pourquoi ne pas le changer dans le premier? Pourquoi, au lieu de dire : « Le Verbe » était Dieu, » ne dirions-nous point, par voie d'interprétation : « Le » verbe représentait Dieu. » Supposez que quelqu'un venant à argumenter contre nous dise, pour donner plus de force à son argumentation , que, dans sa deuxième épître aux Corinthiens , vers. 4 , saint Paul nous dit que « le Christ est l'image de Dieu; » que, dans son épître aux Colossœens, il l'appelle « celui qui est l'image du Dieu » invisible. » N'aurait il pas quelque droit d'en conclure que, le Christ étant seulement l'image de Dieu, selon les paroles de saint Paul, les paroles de saint Jean doivent être expliquées d'une manière conforme, comme indiquant seulement qu'il représente Dieu? Personne ne songe à raisonner ainsi, «et, si quelqu'un osait présenter un argument de ce genre , on lui répondrait qu'on ne saurait expliquer ou interpréter les paroles de saint Jean , à l'aide de celles-ci : « Le roc « était le Christ, » parce que saint Paul explique évidemment une allégorie, et qu'il se sert d'un mode d'enseignement entièrement symbolique, dont on n'aperçoit point la trace dans saint Jean. On répondrait qu'il ne suffit pas, pour autoriser à interpréter deux passages l'un par l'autre, que la phrase se compose de deux noms réunis par un verbe, parce que cela ne constitue qu'un parallélisme de mots, et non un parallélisme de choses. Il faudrait donc que celui qui présenterait un pareil argument démontrât d'abord que, dans cette
» le syriaque. Dans saint Matthieu, chap. xxvî, vers. 26-27, les » mots de la version syriaque sont ceux-ci : Honau pagree, — ceci est )> mon corps; Honau demee, — ceci est mon sang. Le passage grec » est une traduction verbale de cet idiotisme, et actuellement même, » pas un de ceux qui parlent la même langue, chez le peuple auquel » elle était familière , ne se sert d'autres termes que ceux que je » viens de citer pour exprimer : Ceci représente mon corps, ceci » représente mon sang. » (Discours sur la sainte Eucharistie, par le docteur Clarke. Londres, 1808.)
Il y a là trois assertions distinctes : la première, c'est qu'en hébreu ou en chaldéen-syriaque il n'y avait pas de mot pour exprimer l'idée de représenter; la seconde, c'est que, chez le peuple qui parlait l'idiome employé par notre Sauveur dans l'institution de la cène, il est ordinaire et usuel de dire: Cela est, pour cela représente; la troisième, c'est que, s'il voulait dire : Ceci représente mon corps, il ne pouvait pas employer une autre forme de langage que celle-ci : Ceci est mon corps. Supposez que tout cela soit vrai, il ne restera pas pour cela prouvé que notre Sauveur ait institué un type, un symbole; car, bien qu'il eût pu employer ces expressions pour instituer un symbole, la même phrase aurait pu être employée par lui, disons mieux, aurait dû être nécessairement employée par lui, pour établir, non pas le symbole de la chose, mais la chose même. Les paroles seraient donc alors au moins équivoques, et il faudrait trouver des motifs intrinsèques pour déterminer leur sens.
L'auteur de la lettre conclu eu ces termes : « Je ne puis m'empê- » cher d'être surpris qu'une pareille doctrine puisse être si haute- » ment enseignée et défendue par un homme qui professe des » langues orientales, et qui peut consulter les différentes versions » de rÉcriture, et j'espère humblement, monsieur, que vous serez ^ » conduit à découvrir l'égarement des voies où vous marchez. »
Je dois des remercîments à la personne qui m'a adressé cette lettre. D'abord elle me donne une marque d'intérêt personnel qui mérite et provoque ma reconnaissance ; puis elle m'apprend que l'objection à laquelle je vais répondre jouit encore de quelque crédit, et enfin que les raisons qui la réduisent à néant ont besoin d'être connues. J'ai été, avant tout, sommé d'expliquer comment, ayant acquis quelque connaissance des langues dont il s'agit, je puis maintenir une doctrine si contraire à l'assertion du docteur Clarke, au sujet d'un dialecte de l'Orient, Je répondrai à cette sommation que,
si quelque chose au monde a pu ra'attacher davantage à l'interprétation catholique, si quelque chose a pu me confirmer dans ma croyance, c'est l'étude des idiomes originaux dans lesquels les livres sacrés ont été écrits. Je vous démontrerai donc que l'assertion du docteur Clarke, bien loin d'avoir diminué ma foi dans la doctrine catholique, a dû, au contraire, nécessairement l'aHermir.
Il y a huit ans à peu près, lorsque j'étais dans toute l'ardeur de ces recherches et dans toute la verve de ces études, je lus ce passage du docteur Clarke, tel qu'il est cité par M. Hartwell Horne. Me conformant au principe que j'ai applique dans toutes les enquêtes de ce genre, et dont je ne m'écarterai jamais, je l'espère, je résolus de l'examiner avec la plus grande attention et la plus stricte impartialité. Ce passage contenait plusieurs assertions hardies; on y avançait d'abord que, dans une certaine langue, il n'y avait aucun mot spécial pour exprimer l'idée de représenter, que c'était une chose commune et habituelle de substituer à ce verbe absent le verbe e/re, et que, par conséquent, notre Sauveur, voulant dire : Ceci représente mon corps, était contraint, par la stérilité de cet idiome, de dire : Ceci est mon corps. Je résolus de considérer cette question comme un simple problème philologique, et de rechercher si, en effet, la langue syriaque était assez pauvre et assez indigente pour ne pas fournir un seul mot qui exprimât l'idée de représentation. J'interrogeai d'abord les dictionnaires et les lexiques, et je trouvai deux ou trois mots appuyés par un ou deux exemples qui suffisaient pour réfuter l'assertion ci-dessus mentionnée, mais qui ne satisfaisaient pas encore complètement mon esprit. Je m'aperçus alors que le seul moyen d'arriver à une solution satisfaisante était d'examiner les auteurs qui avaient écrit dans cet idiome, et dans un travail spécial, je publiai le résultat de mes recherches sous le titre à'Exanun philologique des objections opposées à la signification littérale de la phrase dans laquelle l'Eucharistie fut instituée, et tirées de la langue syriaque, avec un spécimen d'un dictionnaire syriaque \ £n d'autres termes, considérant simplement cette question comme digne d'appeler l'intérêt des hommes instruits, je me déterminai à montrer l'imperfection des moyens que nous possédons pour acquérir la connaissance de ces idiomes, et à mettre en lumière, à l'aide d'un spécimen, l'insuffisance de nos dictionnaires ; ce spécimen consistait en une liste de mots consacrés à
' Philohgkal examinalion, clc.
exprimer les idées de représenter, signifier, dénoter, symboliser, mots qui manquaient dans les dictionnaires, ou qui, au moins, n'y étaient pas indiqués comme ayant cette signilication.
Combien croyez-vous que cette liste , qui remplissait plusieurs pages, pût contenir de mots? En d'autres termes, cette langue syriaque, (|ui, selon le docteur Clarke, ne possède pas un seul terme pour exprimer l'idée de dénoter, représenter, combien pensez- vous qu'elle en puisse offrir? La langue anglaise ne possède guère que quatre ou cinq termes : « to dénote, ta signify, to represent, to typity ; » arrivé à la fin de cette liste, vous auriez de la peine à trouver un nouveau synonyme , un nouvel équivalent. Les Latins et les Grecs ont un nombre de mots un peu plus considérable, mais je doute que l'une ou l'autre de ces deux langues contienne plus de dix mots consacrés à cet usage. Encore une fois , combien pensez-vous que cet idiome syriaque, qu'on nous dit si indigent et si misérable, présente de termes pour exprimer cette pensée? Il en présente plus de quarante. Quarante mots sont rassemblés dans la liste dont j'ai parlé, avec des exemples tirés des auteurs les plus classiques; il n'y pas un seul de ces mots dont le sens ne soit justifié par plusieurs exemples; il en est à l'appui desquels j'ai cité vingt, trente, quarante exemples; pour quelques-uns, les exemples se comptent par centaines, et encore n'ai-je quelquefois produit que la moitié des autorités que j'aurais pu invoquer.
Voilà pour la première assertion. On affirme que la langue syriaque ne contient aucun mot pour exprimer l'idée de représenter, elle en contient plus de quarante, elle en contient plus, oserai-je dire, que toutes les langues connues '.
La seconde assertion , c'est que c'était chose habituelle, aux personnes qui parlaient le syriaque, d'employer le verbe être au lieu du »verbe représenter.
J'ai examiné aussi ce point avec une attentive sollicitude, et je n'hésite pas à nier que cette locution fut plus habituelle dans la
' Un correspondant m'a engagé à citer quelques-uns de ces mots en publiant ces conférences; car, disait-il, mes assertions avaient trouvé des incrédules. Si je le faisais, je ne ferais que donner une liste de sons inintelligibles; mais ceux qui douteraient du droit que j'aieude contredire les affirmations hardies du docteur Clarke, je les engagerais à consulter le livre que je vais leur désigner : « ITorœ syriara;; Rome, 1 828, pages 18 — 53: » ils en trouveront un exemplaire au British muséum.
langue syriaque que dans les autres langues, comme je puis le démontrer d'une manière extrêmement simple. Je trouve, par exemple, dans le plus ancien des commentateurs de l'Écriture qui ait écrit dans cette langue, que les mots qui expriment l'idée de représenter sont si nombreux et si rapprochés, qu'il est impossible de les conserver dans la traduction, et qu'il faut avoir recours à des périphrases. Saint Ephraïm, le plus ancien de ceux qui ont écrit en langue syriaque, nous avertit qu'il va donner, dans tout le cours de ses commentaires, les interprétations figuratives et symboliques, et nous sommes ainsi préparés à le voir employer un style de figures et de symboles; cependant le verbe être, pris dans le sens de représenter, ne se rencontre qu'une ou deux fois, quatre fois, au plus, dans ces commentaires, tandis qu'on y voit les termes spéciaux et techniques, destinés à exprimer cette idée, revenir plus de soixante fois. Dans son commentaire sur le livre du Deutéronome, il emploie, il est vrai, six fois le verbe être dans ce sens, mais il se sert des verbes spéciaux soixante-dix fois, de sorte que la proportion entre l'usage des deux locutions est celle de six à soixante-dix. En second lieu, j'ai trouvé qu'il a évité avec une sollicitude si extraordinaire cet usage du verbe être, et qu'il a tellement multiplié les autres mots destinés à exprimer cette idée et les a placés à des distances si rapprochées, que dans certains cas il a été nécessaire, dans la version latine, de substituer le verbe être à ces mots, de sorte qu'il est plus naturel, plus facile de l'employer, dans ce sens, en latin qu'en syriaque. Eu troisième lieu, j'ai trouvé que les mots qui signitietit représenter, reviennent si souvent, que, dans son livre imprimé sur deux colonnes, dont l'une est occupée par le texte, l'autre par la traduction, de sorte qu'il n'y a souvent que trois ou quatre mots à la ligne , il se sert jusqu'à douze fois des mot ; qui expriment l'idée de • représenter, dans le court espace de dix-huit de ces demi-lignes. C'est à la page 254 du premier volume que cette observation se rapporte. A la page 283 , il emploie ces verbes onze fois en dix-sept lignes ; saint Jean de Sarug les emploie dix fois en treize lignes , et Barhébraeus, autre commentateur, s'en sert dix fois dans un nombre pareil de lignes '. J'en ai assez dit, je pense, sur l'assertion qui tendait à faire croire que l'emploi du verbe être, dans le sens de représenter.
' Ibid, p. 5G. »
était une locution familière et qui revenait à chaque instant chez les écrivains de la langue syriaque.
La troisième est la plus importante assertion , c'est que, si quelqu'un voulait aujourd'hui encore établir un rit semblable, il serait absolument contraint de se servir de cette forme de langage, et que, pour dire : « Ceci est le symbole de mon corps , » il devrait dire : « Ceci est mon corps. »
J'accepte le défi tel qu'il est posé, et je vais soumettre cette assertion à un examen consciencieux. Je trouve un ancien auteur syriaque, Dionysius Barralibœus, qui n'était pas un écrivain catholique, et qui se sert de cette expression : « Ils sont appelés, et ils sont le corps et » le sang de Jésus-Christ, en réalité, et non figurativement. » Qui ne le voit ? ce passage montre qu'il y a des moyens d'exprimer , dans la langue syriaque , l'idée de la figure et du symbole. Un autre passage se rencontre dans un ancien écrivain syriaque dont le texte original est perdu; mais nous en possédons encore la traduction arabe , due à David , archevêque dans le ix° ou x" siècle , et vous allez vous convaincre que cette traduction suffit pour trancher la question. Voici la phrase qu'on y trouve : « Il nous a donné son corps, » que son nom soit béni, pour la rémission de nos péchés. Il nous a » dit : Ceci est mon corps , et non pas : Ceci est la figure de mon » corps. » Or, si l'on suppose que l'idiome syriaque ne possède aucun terme pour exprimer l'idée de représenter, comment cet écrivain aurait-il pu énoncer , dans le texte original , l'idée que notre Sauveur nb nous avait pas dit : « Ceci est la figure de mon corps ? » Où aurait-il pris cette expression qui manque, prétend-on, dans cette langue? Si l'assertion du docteur Clarke était exacte, s'il était vrai que ceux qui s'exprimaient dans cette langue dussent, de toute nécessité , employer la locution sacramentelle de la cène pour exprimer l'idée d'un symbole , la phrase devrait affecter la forme suivante : « Il n'a pas dit : Ceci est mon corps; mais il a dit : Ceci )) est mon corps. » Nous trouvons un passage encore plus décisif dans saint Marathas , qui écrivait trois cents ans après Jésus-Christ , et qui est un des plus vénérables Pères de l'Église orientale, et ce passage est écrit précisément dans la langue dont il s'agit : « En outre, les fidèles qui devaient venir après son temps eussent été privés » de son corps et de son sang ; » il donne ici la raison qui détermina le Christ à instituer l'eucharistie: «Mais maintenant, aussi souvent » que nous approchons du corps et du sang, et que nous le recevons
» dans nos mains, nous embrassons son corps , nous devenons » participants au Christ ; car le Christ n'a point dit que ce fut un type, » une figure, un symbole de son corps, mais il a dit véritablement: » Ceci est mon corps »
J'en appelle maintenant à tous les esprits impartiaux, la connaissance que je puis avoir de ces idiomes pouvait-elle m'engager à adopter une opinion appuyée sur des assertions si dénuées de vérité qu'une étude élémentaire des sources originales suffît pour la faire rejeter? Que cette leçon nous apprenne à ne pas accorder une créance trop facile à ces assertions tranchantes qui emportent les problèmes dans leur course impétueuse au lieu de les résoudre, et à ne rien admettre sur l'autorité des hommes de science, à moins qu'ils n'apportent, à l'appui de leur opinion, des raisons solides et décisives.
Je ne dois pas oublier de mentionner une circonstance qui est un témoignage eu faveur de la doctrine catholique, à laquelle il a été rendu, et qui honore en même temps l'écrivain qui a été assez équitable pour le rendre. J'ai dit que M. Home avait adopté le passage du docteur Clarke qui contenait cette assertion. Dans toutes les éditions consécutives du livre de M. Horne, le passage dont il s'agit fut maintenu jusqu'à la septième édition, publiée en 1834, et dans laquelle le passage a disparu ', ce qui prouve que l'auteur s'était trouvé satisfait de la réfutation dont l'assertion de M. Clarke avait été l'objet. C'est là, je me plais à le redire, l'action d'un esprit droit et d'un cœur honnête ; mais cette équitable suppression n'en prouve pas moins que l'écrivain protestant dont il s'agit était désormais convaincu que l'assertion qu'il avait jusque-là reproduite était inexacte. Le docteur Lee, professeur des langues orientales à Cambridge, dans son prolégomène à la Bible polyglotte, reconnaît que son ami, M. Horne, était décidément dans l'erreur en articulant une pareille assertion. De tels témoignages et de tels aveux prouvent que la question est fermée pour nos adversaires comme pour nous, et qu'il n'y a plus rien à dire sur un problème dont la solution est admise par les deux camps.
La seconde objection à laquelle je veux répondre repose sur une erreur du même genre. On a dit que les apôtres possédaient un lil qui devait naturellement les guider vers l'interprétation symbolique des paroles de notre Sauveur , et , que ce lil , ils le trouvaient dans la cérémonie ou dans la formule ordinaire dont on se servait pour la
' Vol. II, p. 449.
célébration de la Pàque. Plusieurs écrivains, surtout les écrivains modernes, nous disent que c'était une coutume, dans la Pâque des Juifs, que le maître de la maison prît dans ses mains un morceau de pain sans levain, en prononçant ces mots : « Ceci est le pain de » l'affliction que mangèrent nos pères; » phrase dont le sens évident, nous dit-on, était : « Ceci représente le pain que mangèrent nos pères. » Conséquemment, la formule de l'institution de la cène étant si semblable . nous pouvons aisément être conduits à supposer que notre Sauveur a parlé dans le môme sens, et qu'il a voulu dire : « Ce pain » est la figure de mon corps. »
En premier lieu, je nie formellement que la phrase qu'on invoque signiûe : « Ceci est la figure du pain, » et je maintiens que son sens naturel et véritable est : « Ceci est l'espèce de pain que mangèrent » nos pères. » Si quelqu'un prenait dans sa main une espèce de pain particulier, en disant: « Ceci est le pain que l'on mange en Israël, » en Arabie , » ne penserait-on pas que ces paroles veulent dire : (( C'est là l'espèce de pain que l'on mange en ces lieux , » et non ; « C'est la figure du pain. » Dans le cas précité, n'en est-il pas de même? « Ce pain sans levain est l'espèce de pain que nos pères man- )) gèrent, » n'est-ce point là le sens naturel des paroles dont il
s'agit?
Mais à quoi bon prolonger cette dicussion, puisque nous sommes en mesure de prouver qu'aucune formule de ce genre n'existait du temps de notre Sauveur? Nous possédons un traité sur la fête pascale, qui est au nombre des écrits les plus anciens qui soient demeurés comme un monument de la langue hébraïque, et ce livre, qui, on en conviendra, doit faire autorité dans cette matière, contient un minutieux exposé de toutes les pratiques qui devaient être suivies pour la célébration de la Pâque. Chaque cérémonie est expliquée avec détail, et une foule d'observances insensées et superstitieuses sont relatées; mais il n'y est pas dit un mot de cette phrase qu'on invoque, on n'y fait aucune allusion à cette pratique, on n'y prescrit en aucune façon cette cérémonie. Or, dire que ce rit n'est pas même mentionné dans l'exposé minutieusement fidèle des formes à suivre dans cette fête, n'est-ce pas dire qu'il n'était pas en usage? Il existe encore un traité sur la Pâque, d'une date postérieure, dans lequel on ne rencontre pas un seul mot touchant l'existence d'une semblable pratique. Nous arrivons enfin à Maïmonides, onze cents ou douzecentsansaprèsle Christ, et c'est le premier écrivain qui nous donne cette formule. Mais, qu'on
y prenne garde, il débute en décrivant le cérémonial de la Pâque de la manière la plus détaillée, description qu'il termine en ces termes : « C'est ainsi qu'ils célébraient la Pâque avant la destruction du tem- » pie; » or, dans cette description si détaillée, si minutieuse, pas un mot qui ait trait à cette pratique, pas même une allusion qui en re trace le souvenir. C'est après nous avoir décrit le cérémonial de la célébration de la Pâque, avant la destruction du temple, qu'il continue ainsi : « A présent, les Juifs, célèbrent la Pâque de la manière » suivante; » puis, vient la description de ce nouveau rit, dans laquelle nous trouvons l'indication de la cérémonie dont il s'agit. Mais les paroles citées n'affectent pas la forme qu'on leur prête, elles se trouvent simplement au début de l'hymne qui doit être chantée, lorsqu'on a mangé l'agneau pascal. Celle cérémonie ne fut donc introduite dans la célébration de la Pâque que postérieurement à la destruction du temple; ou plutôt encore, comme les deux plus anciens traités que nous possédions en font foi, elle ne fut en usage que huit ou neuf cents ans après Jésus-Christ : il est donc de toute impossibilité qu'elle ait pu guider' les apôtres dans l'interprétation des paroles dont il s'agit.
J'ai mis ces deux objections à part, parce que la réponse à laquelle elles devaient donner lieu sort du cercle de la controverse ordinaire, et parce qu'elles présentent, au premier abord, un vernis d'érudition qui peut imposer aux lecteurs superficiels. Le corps de bataille des objections tirées de l'Écriture contre l'interprétation catholique a passé devant vos regards, dans le cours de la démonstration positive de notre doctrine, démonstration qui consiste surtout dans un examen approfondi des textes, et dont le résultat a été de nous convaincre qu'on ne saurait y puiser aucun argument contre notre croyance. Dans une dernière conférence, je traiterai, d'une manière un peu plus détaillée, un ou deux textes détachés, et j'en finirai avec les preuves tirées de l'Écriture; en même temps j'exposerai le témoignage imposant de la tradition sur ce dogme si important et si sublime, dernier trait qui complétera le tableau que j'ai essayé de présenter. Il y aurait bien des choses à dire sur les contradictions multipliées dans lesquelles le système protestant précipite ses adhérents, et sur les extravagances dans lesquelles plusieurs d'entre eux sont tombés; mais il suffisait, on l'a dit , d'appuyer sur ses bases la vérité catholique, dans cet important sujet. Que l'erreur soit toujours inconséquente, c'est là le résultat inévitable de sa nature. Espérons que, lasse de ses continuels chan-
gements, elle ouvrira enfin les yeux à la lumière de la vérité, que, par suite de cette activité maladive dont elle est travaillée, elle se décidera à l'étudier , et qu'enfin, pour échapper à ces perpétuelles agitations dont le flux et le reflux l'emportent en sens contraire, elle embrassera la seule doctrine dans le sein de laquelle on puisse trouver la satisfaction de l'esprit et la paix du cœur.