Première Partie
Jésus prit donc les pains, et, ayant rendu grâce, il les distribua à ceux qui étaient assis, et il leur donna de même des deux poissons autant qu'ils en voulurent. (Saint Jean.)
De tous les sujets que j'ai traités jusqu'ici, voici le plus solennel, le plus élevé, le plus grand et le plus beau ; car il s'agit du dogme catholique de la présence véritable et réelle de Notre-Seigncur Jésus- Christ dans le sacrement de son autel. La doctrine catholique, qui sur ce point a été encore plus calomniée que partout ailleurs, est clairement définie dans les paroles du concile de Trente, où il nous est dit que l'Église catholique enseigne et a toujours enseigné que, dans l'eucharistie oli dans le sacrement de l'amour, ce qui était originairement du pain et du vin est changé en la substance du corps et du sang de Notre-Seigneur, dont l'âme est là présente ainsi que la divinité ; en d'autres termes, que ces espèces matérielles sont anéanties et font place à la seconde personne de la Trinité qui est là tout entière, changement que l'Eglise catholique a appelé, avec une grande exactitude de terme, la transsubstantiation. Telle est donc notre croyance, et j'emploierai trois conférences consécutives à exposer les bases sur lesquelles elle s'appuie.
C'est là le dogme, en effet, qui paraît le plus incompréhensible à ceux qui ne l'ont pas accepté, et qui maintient entre eux et nous la barrière qui leur semble la plus difficile à franchir; comme c'est aussi, pour nous, catholiques, la croyance la plus consolante, la plus précieuse, et l'article de notre symbole le plus profondément gravé dans nos cœurs touchés de reconnaissance et remplis d'amour.
Avant d'emprunter aucun argument à l'Ecriture sainte, il est important que j'expose d'une manière claire et précise les principes qui me guideront dans l'examen des textes.
J'ai déjà eu occasion de faire remarquer combien c'était une méthode vague, insuffisante, quand on consulte les livres sacrés, que de se contenter de les lire en y cherchant la confirmation d'une idée arrêtée à priori, ou même de se trouver satisfait si le premier sens qui s'offre à l'esprit pendant cette lecture, tout en ne pouvant servir de démonstration à notre opinion, n'est pas du moins inconciliable avec elle.
C'est en suivant cette voie que les partisans des sectes les plus contraires réussissent à nous montrer dans l'Ecriture l'origine et la démonstration des systèmes les plus opposés. Sans aucun doute, il doit y avoir une clef, un mode d'interprétation des Écritures qui offre plus de garantie ; et dans l'occasion à laquelle je viens de faire allusion, et dans laquelle j'avais à examiner plusieurs passages du livre sacré, j'ai posé en règle générale que c'était dans l'Ecriture même qu'on devait chercher la cief de l'Ecriture, en recourant à des passages plus clairs pour trouver le sens des passages obscurs. Mais, dans ce moment, il est nécessaire de présenter une exposition plus complète de quelques principes généraux qui ont leur fondement dans la philosophie du langage et dans le sens commun; ce seront les principes que j'appliquerai dans le cours de cet examen. La base de la science d'interprétation est fort simple, si nous considérons le but qu'il s'agit d'atteindre. Tout le monde en conviendra, lorsque nous lisons un livre, lorsque nous écoutons un discours, l'objet que nous devons avoir en vue est de comprendre ce qui s'est passé dans l'esprit de l'écrivain ou ce qui se passe dans l'esprit de l'orateur, c'est-à-dire de découvrir le sens qu'ils ont voulu donner à leurs paroles. Le langage est le moyen à l'aide duquel s'opère cette communication d'idées.
Il est évident qu'il y a ici deux termes qu'il faut rendre égaux, l'esprit de celui qui parle et l'esprit de celui qui écoute, et que, si
le moyen de communication n'est pas défectueux, l'un de ces termes représentera exactement l'autre. J'éclaircirai ceci par une comparaison. Si, à la vue des lignes gravées sur une feuille de papier par l'application d'une planche de cuivre, nous pouvons conclure, sans crainte d'erreur, que des lignes exactement semblables se retrouvent sur la feuille de métal, de même aussi nous pouvons, en l'absence du dessin et à la seule vue de la feuille de cuivre, juger quelles sont les lignes qu'elle laissera sur le papier, pourvu que le procédé mécanique employé n'ait rien de défectueux et qu'il soit combiné de manière à communiquer l'empreinte. C'est ainsi que le but de tout homme qui s'adresse à ses semblables est de communiquer à leur esprit l'empreinte de sa pensée, et, si le procédé de langage dont il se sert n'est pas défectueux, il est certain, sauf quelques cas extraordinaires d'erreur, que les idées qu'il a voulu nous communiquer viendront se graver dans noire esprit avec toute la rectitude de leurs lignes et toutes les délicatesses de leurs nuances.
Le sens attaché aux paroles par ceux qui les entendent nous conduit donc à connaître les idées de celui qui les prononce. Si donc nous voulons connaître le sens d'un passage contenu dans un livre écrit, un siècle, mille années auparavant, nous ne devons pas nous régler sur le sens que nous attachons aujourd'hui à ces termes, mais sur le sens qu'on y attachait dans le temps où ils ont été employés. Qui ne le sait, en eflet ? les langues ont leurs révolutions comme les empires, et le sens des mots change, s'altère ou se modifie avec les siècles. La véritable règle d'interprétation à suivre, c'est donc de rechercher quel est le sens que les contemporains attachaient aux paroles dont l'orateur ou l'écrivain s'est servi, car il est évident que l'un et l'autre ont employé ces paroles dans le sens qu'elles avaient au moment oii ils vivaient. Si nous nous convainquons que les Juifs ne pouvaient donner qu'une signification à telle parole de notre Sauveur, qu'il était logiquement impossible qu'elle éveillât une autre pensée dans leur esprit, alors, n'en doutons pas, tel était le sens de cette parole, car en la prononçant Notre-Seigneur voulait être compris par ceux qui l'écoutaient. C'est ce que les critiques appellent l'usage du discours, et les auteurs qui ont écrit sur l'interprétation des Écritures regardent ce caractère comme la clef de la connaissance de leur langage.
Tel est le procédé que je suivrai. J'examinerai les expressions dont notre Sauveur s'est servi dans différentes occasions ; je tacherai
de vous initier aux opinions de ceux qui écoutaient ces paroles, et de vous faire comprendre, par le langage même dans lequel ces idées étaient exprimées, quelle était la seule signification qu'ils pouvaient attacher aux termes dont- se servait notre Sauveur. Quand nous aurons découvert quel était le sens unique que ces personnes pouvaient donner aux paroles du Christ, nous aurons le droit de conclure que c'était le sens que le Christ leur donnait lui-même, et par conséquent leur sens véritable. Pour ne laisser aucune objection sans réponse, je rechercherai si, en effet, les contemporains attachèrent à ces paroles le sens réel qu'elles emportaient avec elles à cette époque, et cette épreuve-là seulement leur servira de justification.
Lorsque nous étudions des phrases et des mots anciens, nous devons avoir encore d'autres considérations présentes à l'esprit. Nous devons tenir compte du caractère de celui qui parle, car chacun a une manière particulière de s'adresser à ses auditeurs, chacun a des formes de langage qui lui sont propres. Il devient donc nécessaire, après avoir étudié les habitudes générales du langage de l'époque, de faire une étude particulière du génie individuel de l'homme , afin de découvrir si l'explication à laquelle ont est arrivé est en harmonie avec la méthode employée ordinairement par celui dont on doit expliquer les paroles. Un écrivain plein de finesse l'a fait remarquer avec raison ; pour conduire les autres, il faut, jusqu'à un certain point, les suivre, c'est-à-dire que jamais un orateur sage et habile ne heurte à plaisir les sentiments et les idées acquises de ceux auxquels il s'adresse. S'il a à leur annoncer des doctrines aimables et pleines d'un doux attrait, il ne se servira pas d'une ima^e qui en rendra renonciation même dure et rebutante. Sans sacrifier un seul principe, un seul article de ses opinions, il ne se plaira pas à les rendre odieuses. Telle sont les principales considérations que j'ai cru nécessaire de vous présenter, avant de commencer l'examen du passage que nous considérons comme la première preuve de la vérité des doctrines catholiques relativement à l'eucharistie, je veux parler du passage contenu dans le sixième chapitre de l'évangile de de saint Jean.
La question qui s'élève relativement à l'interprétation de ce chaintre de l'Évangile, comme toutes les autres questions de celte nature, se réduit à une question de fait. Tous conviennent, les catholiques comme les protestants, que la première partie du chapitre, jusqu'au vingt-sixième verset, est purement historique et destinée à nous
faire connaître le miracle opéré par notre Sauveur, lorsqu'on le vit nourrir une grande multitude avec une petite quantité de pain. Quant à ce qui suit, depuis le verset vingt-sixième jusqu'au cinquantième, tous reconnaissent également que les paroles prononcées par notre Sauveur ont trait exclusivement à la foi. Mais c'est à ce point que commence la dissidence. Nous disons qu'à ce verset ou un peu après, le discours de notre Sauveur change de nature, et qu'à partir de ce moment il ne parle pas de la foi, mais qu'il parle de manger réellement son corps et de boire sacramentellement son sang dans l'eucharistie. D'un autre côté, les protestants soutiennent que le même discours continue, et que le Christ traite le même sujet jusqu'à la lin du chapitre. Il est évident qu'entre eux et nous il n'y a qu'une question de fait à résoudre. C'est comme une question légale, relativement au sens d'un document, et il nous faut chercher à découvrir, par des témoignages, si la seconde partie est le développement du sujet traité dans la première.
Il importe, avant tout, de le faire remarquer. Rien n'était plus ordinaire à Notre-Seigneur que de saisir l'occasion d'un miracle qu'il venait d'accomplir, pour inculquer, à ceux qui en avaient été témoins, une doctrine qui semblait avoir une analogie avec ce miracle. Par exemple, nous le voyons, dans le neuvième chapitre de saint Jean , après avoir rendu la \Tie à un aveugle, prendre texte de ce miracle pour reprocher aux pharisiens leur aveuglement spirituel. Dans le cinquième chapitre, après avoir guéri un homme privé de l'usage de ses membres, ou qui était au moins dans l'état de santé le plus triste, il trouve là une occasion toute naturelle d'exposer la doctrine de la résurrection. De même encore, dans le douzième chapitre de saint 3Iatthieu, après avoir chassé un démon du corps d'un possédé, il part de ce fait pour traiter le sujet des esprjts du mal. J'ai rapporté ces exemples seulement pour montrer que, telle étant son habitude, on ne peut nier que, s'il désirait une occasion de proposer à ses auditeurs la doctrine de la Présence Réelle dans l'eucharistie, jamais, pendant tout le cours de son ministère, une occasion plus conforme et plus appropriée à ses vues ne se rencontra. Dans cette occasion, en effet, en bénissant le pain il lui donna une efficacité nouvelle, et rendit le peu qu'on en avait suffisant pour rassasier plusieurs milliers d'hommes : or, où trouver une analogie plus complète, plus exacte avec ce, sacrement, dans lequel son corps se multiplie jusqu'à devenir l'aliment de l'humanité tout entière? Ces réflexions suffisent pour établir
que, si une telle doctrine devait être enseignée, si une telle institution devait être établie, il n'y a rien d'improbable à ce que le Christ ait regardé cette circonstance comme favorable pour préparer l'esprit de ses auditeurs.
Mais nous pouvons mettre encore mieux en relief la manière toute naturelle dont le Christ vint à parler de cette matière. Les Juifs demandaient à Notre-Seigneur de faire un signe dans le ciel, et voilà quel était le signe qu'ils lui demandaient : « Quel miracle donc » faites-vous, » disaient-ils, « a(in qu'en le voyant nous vous croyions? » Quelle œuvre donc faites-vous? Nos pères ont mangé la manne » dans le désert, selon qu'il est écrit; il leur a donné à manger le » pain du ciel. » Les versets suivants contiennent la réponse de Jésus-Christ : « En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a » point donné le pain du ciel; mais c'est mon Père qui vous donne » le véritable pain du ciel. » Or il est remarquable que les Juifs, dans un des premiers ouvrages qui furent publiés après le temps du Christ, c'est-à-dire dans le Midrash coheleth, ou commentaire sur le livre de l'Ecclésiaste, affirment que le signe que le Christ devait donner était précisément celui-ci, et que, de même que Moïse avait fait descendre la manne du ciel, le Messie devait faire descendre le pain du ciel. Les Juifs ayant cette persuasion, il était naturel qu'ils adoptassent ce critérium d'évidence, pour s'assurer que le Christ avait été envoyé par Dieu, comme Moïse, Donc, notre Sauveur devait donner un analogue spirituel et divin au premier aliment venu du ciel , par l'institution d'un sacrement dans lequel les hommes trouvent une nourriture bien plus excellente que la manne, car ils y rencontrent le pain vivant descendu du plus haut des eieux.
Tout ce qui précède a préparé la question, entrons dans ses profondeurs.
En premier lieu on pourra dire : Est-il probable que notre Sauveur, qui vient de parler de lui-même comme du pain de vie, puisse, en arrivant au cinquante-unième verset, changer d'une manière si complète le sujet de son discours, tout en continuant à se servir des mêmes expressions? Quelque chose ne doit-il pas nous avertir de (c passage subit d'un sujet à un autre? Pour montrer que cette objection est sans poids, je rappellerai un autre endroit de texte évangélique, dans lequel le même changement a lieu, il se trouve dans le vingt-quatrième chapitre de saint Matthieu. Les commentateurs protestants les plus modernes, ceux qui ont écrit en Angleterre,
<omme ceux qui appartiennent à d'autres contrées, reconnaissent avec nous que, dans le vingt-quatrième et le vingt-cinquième chapitre de saint Matthieu, on trouve un discours de notre Sauveur qui il trait à deux sujets différents, la destruction du temple de Jérusalem et la On du monde. On est naturellement amené à demander où se trouve le point d'intersection entre les deux sujets; les commenta- Icurs les plus habiles et les plus exacts le placent au quarante-troisième verset du vingt-quatrième chapitre. Nous citerons le passage })récédent et celui qui suit: « Veillez donc, car vous ne savez à » quelle heure votre Seigneur doit venir : car sachez que, si le père ). de famille savait à quelle heure de la nuit le voleur doit venir, il » veillerait et ne laisserait pas percer sa maison. » On n'aperçoit pas de ligne de démarcation entre ces deux versets, et cependant les commentateurs placent le point d'intersection dont il a été parlé plus haut précisément entre les deux versets. Ainsi, dans l'un et l'autre verset, la même image frappe vos yeux, et cependant on reconnaît qu'il y a, entre les deux idées qu'ils éveillent, une différence aussi grande qu'entre la destruction du temple de Jérusalem., depuis dixhuit cents ans accomplie, et la fin du monde, dont nous pouvons être séparés par un grand nombre de siècles. Voilà qui suffit pour écarter l'objection préliminaire de ceux qui prétendent qu'il est d'une nécessité absolue qu'une phrase intermédiaire annonce le passage d'un sujet à un autre.
Passons à l'exposé des motifs sur lesquels nous nous appuyons pour affirmer que, dans le commencement du chapitre et dans les derniers versets, ce sont deux sujets différents dont il s'agit. Comme je l'ai déjà dit, il n'y a plus qu'une question de fait ; mais les points à résoudre sont au nombre de deux. D'abord, y a-t-il transition d'un sujet à un autre? Ensuite, s'agit-il en second lieu, de se nourrir du corps et du sang du Christ?
Quant à la première question, ma réponse sera simple. Nous croyons que, dans la première partie de son discours, notre Sauveur veut parler de la foi, parce que toutes les expressions dont il se sert étaient usuellement prises par les Juifs dans ce sens. L'expression métaphorique de donner le pain, de recevoir la nourriture, était d'un usage commun pour représenter l'action de donner des enseignements et celle de les discuter. C'est ainsi que nous lisons dans le livre d'Isaïe : « Vous tous qui avez soif, venez aux eaux ; vous tous qui
» n'avez point d'argent, achetez et mangez '. Vous le voyez, manger est pris dans le sens d'écouter la parole. Notre Sauveur emprunte luimême cette citation au Deuléronome : « L'homme ne vit pas seule- » ment de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu *. » Il se sert encore de cette remarquable ligure lorsqu'il dit ; « J'en- » verrai la famine sur la terre, non la famine du pain et la soif de » . l'eau, mais de la parole du Seigneur *. » De la même manière en- (îore, la sagesse est représentée disant : « Venez manger le pain que » je vous donne, et buvez le vin que je vous ai préparé *. » Parmi les derniers Juifs, Maimonide et d'autres commentateurs font observer que, lorsque cette expression est employée par les prophètes ou par l'Ecclésiaste, elle doit être toujours prise dans le sens d'une nourriture intellectuelle et religieuse. Ainsi, lorsque notre Sauveur s'adresse aux Juifs, en se contentant de leur parler de la nourriture qu'ils doivent se partager, je ne fais aucune difficulté de croire que par ces paroles il leur indique la foi qu'ils doivent prêter à ses enseignements. Mais, pour faire contraster ces paroles d'une manière plus tranchée avec celles qui les suivent, qu'il me soit permis de signaler une particularité remarquable qu'offre le trente-cinquièim^ verset. En lisant avec soin la première partie du chapitre, nous remarquons que pas une fois Jésus-Christ ne fait allusion à l'idée de manger; nulle part il ne parle de manger le pain qui vient du ciel. Au contraire, dans le trente-cinquième verset, il semble mettre en oubli la propriété des termes et les lois ordinaires du langage, pour éviter cette figure hardie et peu naturelle. Dans les occasions où celte figure, de recevoir la nourriture, est prise dans l'acception d'ouvrir son âme à des enseignements, les écrivains inspirés ne disent jamais : « Venez et recevez-moi. » Mais notre Sauveur fait plus, il ne parle pas même de manger ce pain symbolique de sa doctrine, et en même temps il évite soigneusement d'appliquer directement cette phrase à sa propre personne; car, dans le trente-cinquième verset, Jésus leur dit : « Je suis le pain de vie ; celui qui vient à moi » n'aura point faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif. » De telle sorte que, lorsque l'enchaînement des figures, et, qu'on nous
' Isaïe, cil. LV. vers. 1.
" Sailli Marlihieu, ch. iv, vers. 4.
^ Amos.,ch.vm,vers. 1 1.
* Proverbes, ch. ix vers. 5.
passe ce terme, la logique des métaphores, voudraient qu'on employât les expressions de manger et de boire, par opposition avec celles de la soif et de la faim, le Messie les invite avec soin et leur substitue d'autres images de nature à indiquer aux. Juifs qu'il s'agit de doctrine et de croyance.
Bien plus, dans la supposition qu'ils ont pu ne pas donner ce sens à ses paroles, notre Sauveur met la plus grande sollicitude à leur en marquer la signification réelle. LeJs uifs, en effet, murmuraient contre lui, après l'avoir entendu dire qu'il était lui-même le pain descendu du ciel. C'était moins parce qu'il s'appelait le pain, que parce qu'il disait être descendu du ciel, que s'élevaient ces murmures. Ils répétaient en effet : « N'est-ce point là Jésus, le fils de Joseph, » dont le père et la mère nous sont connus; comment donc peut-il » dire qu'il vient du ciel '? » Écoutez la réponse de notre Sauveur; il n'emploie pas nioins de sept ou huit versets à détruire cette objection. Observant de certaines difficultés soulevées par les expressions qu'il avait employées jusque-là, et s'étant servi, dans le verset vingtcinquième de l'expression de venir à lui, comme équivalente à celle de croire en lui, depuis ce moment jusqu'au quarante-septième point il ne revient pas aux images tirées du pain et des aliments, ni à aucune métaphore de ce genre, pour annoncer la nécessité de croire en lui, mais il parle, sans employer le langage figuré, de la foi qui lui est due ou de l'obligation où l'on est de venir à lui : « Ne mur- » murez point contre vous; personne ne peut venir à moi, si mon » Père qui m'a envoyé ne l'attire, etjele ressusciterai au dernier jour. » Tous ceux donc qui ont entendu la voix du Père et ont été. enseignés » par lui viennent à moi. Ce n'est pas qu'aucun homme ait vu le Père, » si ce n'est celui qui est né de Dieu, car c'est celui-là qui a vu le Père. » En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi, a la vie » éternelle ^ » Vous le voyez, notre Sauveur évite soigneusement de réveiller les idées qui se rattachent à l'action de manger et de boire. Ceci indique clairement qu'il s'agit, dans ces passages, de doctrine et de croyance. Les paroles sont de nature à être comprises dans ce sens par ceux qui les entendent, Jésus lui-même leur prête cette « signification; nous sommes donc fondés à croire qu'il est question d'enseignements pour lesquels le Christ réclame la foi de ceux qui l'écoutent. i
' Saint Jean, ch. VI vers. 42.
* Saint Jcan,ch. vi vers. 43-47.
Passons à la seconde moitié du discours. La première se termine ainsi : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi « a la vie éternelle. » Nouspouvons considérerces paroles comme une préface pour ce qui va suivre, ou comme la conclusion de ce qui précède. Mais, à partir de ce moment, le Christ commence à se servir d'une autre forme de phraséologie qu'il avait évitée avec soin dans la première partie de son discours, et il ne nous reste plus qu'à examiner si l'on peut admettre l'idée qu'il continue à traiter le même sujet, ou si ses paroles conduisent forcément ses auditeurs à penser qu'il parle réellement de manger sa chair et de boire son sang. Je conduirai cette enquête , car c'en est une, précisément comme j'ai conduit la première. J'affirme, sans hésiter, qu'il y a une différence de langage si marquée dans la suite du discours, que ceux qui l'écoutaient, c'est-à-dire les interprètes légitimes de ses paroles, durent nécessairement penser qu'il quittait un sujet pour un autre , et que c'était une nouvelle doctrine qu'il leur enseignait.
En premier lieu,n'oublions pas le fait remarquable que j'ai signalé. C'est le soin tout particulier avec lequel notre Sauveur évite, dût-il même sacrifier la propriété des termes, toute expression semblable à celle-ci : Manger le pain de vie; a plus forte raison encore, celle-ci : Manger le corps du Christ. Il a renoncé tout à l'heure à cette métaphore, parce qu'il a compris qu'elle causait un malentendu. Or, voilà que tout à coup, sans préparation, sans préambule, il revient à cette expression, il lui donne plus de force, plus de portée, et il s'y prend de manière à ne pas permettre à ses auditeurs d'y attacher le sens métaphorique qu'ils lui avaient donné tout à l'heure. Il dit ; « Je suis le » pain vivant qui suis descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce » pain, il vivra éternellement. Et le pain que je donnerai, c'est ma » chair que je dois donner pour la vie du monde. » Puis il continue en ces termes : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez y> la chair du Fils de l'Homme et ne buvez son sang, vous n'aurez » pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a » la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour; car ma chair » est vraiment une nourriture, et mon sang un breuvage. Celui qui » mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et je demeure » en lui. Comme le Père qui m'a envoyé est vivant et que je vis par » mon Père, celui aussi qui me mange vivra par moi \ »
' Saint Jean, ch. VI, vers. 51-58.
Certes, voilà une suite d'expressions qui, dès le premier regard, paraîtront à tout le monde une violation grossière des lois les plus simples du langage, si notre Sauveur a pris ces termes dans un sens métaphorique. Ajoutez à cela ce que je ne puis trop rappeler, c'est que le Messie avait abandonné cet ordre d'expressions, qu'il avait renoncé aux termes figurés pour les termes logiques, parce qu'il avait compris que ces métaphores pouvaient causer un malentendu. Tout à l'heure, il ne parlait plus de manger et de boire , il parlait de croire et de venir à lui. Pour que ces expressions reparaissent avec une tout autre force, une tout autre portée, il faut qu'il les trouve nécessaires, indispensables. Il entre donc dans un nouveau sujet; mais ici il y a encore quelques autres différences à signaler.
En second lieu, dans la première partie du discours, il parle toujours de ce pain comme donné par son Père. Il dit : « C'est là le pain » que le Père a envoyé du ciel et donné aux Juifs '. » Dans la dernière partie que je viens de reproduire, il ne parle plus du Père comme donnant ce pain, mais il se représente comme le donnant luimême. Puisque, dans les deux cas, le donateur n'est pas le même, nous sommes autorisés à croire que le don est différent.
En troisième lieu, notre Sauveur, dans la première partie de son discours, nous apprend quel avantage nous trouverons à partager ce pain de vie; cet avantage , c'est d'être conduits vers lui , de venir à lui *. Dans tout le cours du Nouveau Testament, ces paroles indi qucnt la foi. Il serait facile de citer une foule de passages où ce terme est toujours employé dans ce sens; or, ce terme est le seul qui paraisse dans la première partie. Dans la seconde, au contraire, le Christ ne nous dit nulle part que nous serons conduits à lui, mais bien que nous demeurerons en lui, que nous serons incorporés à lui, expressions qui indiquent toujours la charité ou l'amour. Cette phrase se rencontre avec cette signification dans l'Évangile de saint Jean,chap. XV, vers. 4 et 9, et dans la seconde épître du même apôtre , chap. ii , vers. 24, et chap. iv, vers. 16 et 17. Si donc nous trouvons, dans la jwemière partie du discours, que l'efficacité attribuée par le Christ au conseil qu'il donne est précisément le résultat qu'on a toujours attribué à la foi, c'est là un indice manifeste que ses paroles ont trait à cette vertu. Mais, de môme, lorsque les expressions changent, el
' Vers 32, 33, 39, 40, i3, 44.
= Vers. 35, 30,44, 45.
lorsque des expressions nouvelles nous frappent, qui ordinairement ne sont jamais appliquées à la foi , mais à une vertu complètement différente, à notre union avec le Christ par l'amour, nous sommes également autorisés à croire qu'il est question d'un nouveau sujet, et qu'il s'agit d'une institution qui doit nous unir au Christ, non-seulement par les liens de la foi , mais bien plus encore par les liens de l'amour.
Telles sont les distinctions remarquables, et qui ressortent , pour ainsi parler, d'elles-mêmes entre la première et la seconde partie du discours de Notre-Seigneur; mais il nous reste à présenter des observations plus importantes encore. Un des points les plus délicats dans l'interprétation des Écritures, c'est l'explication des figures, des tropes et des similitudes. Les protestants supposent que, dans ces expressions de manger la chair du Christ et de boire son sang, il ne faut voir qu'une figure, synonyme métaphorique de la foi que l'on doit avoir en lui. Il s'ensuivrait que le Christ a seulement voulu dire, en se servant de ces paroles, que les Juifs devaient croire qu'il était là devant eux, corporellement présent, doctrine complètement difiërente de celle qui résulte des termes dont il s'est servi. A cela, opposons d'abord deux objections : Comment, d'un côté, Notre- Seigneur, qui savait la tendance des Juifs à matérialiser les choses les plus spirituelles, se serait-il servi de termes qu'il eût été nécessaire de spiritualiser pour découvrir sa véritable pensée? comment, d'un autre côté, eût-il jugé nécessaire de faire tant d'efforts pour déterminer les Juifs à croire à sa présence corporelle, au moment même où il était visible à tous les yeux?
Mais, pour en revenir à mon sujet, rien de plus délicat que de donner l'explication des types, des tropes et des figures. Au premier abord, il semble que, dans le langage figuré, tout soit vague, indéfini, arbitraire, erreur à laquelle on renonce quand on étudie cette question avec plus de soin. Rien, en effet, ne donne moins de liberté à l'écrivain que cette phraséologie figurée, où chaque métaphore a un sens de convention. Lorsqu'on emploie les termes dans leur sens littéral, ils peuvent conserver quelque chose de vague; mais lorsque, par une convention, un terme prend une certaine signification figurée, ou ne saurait s'en écarter sans risquer de ne plus être compris. Citons quelques exemples à l'appui de cette observation. On prend ordinairement certains animaux comme symboles de certaines qualités ainsi, lorsqu'on dit qu'un homme est comme un agneau ou comme
un renard, il est facile de savoir quelle nature de caractère on prétend indiquer par ces expressions. Si l'on dit qu'une personne, dans la douleur ou dans la peine, souffre comme un agneau, il est facile de comprendre qu'on veut dire qu'elle est douce et patiente dans ses épreuves. Prenez ce mot dans un sens différent, il est impossible que vos auditeurs vous comprennent. Quand, pour donner une idée d'un homme, nous allons prendre chez le lion une vivante métaphore, nous indiquons un caractère où la force vient se mêler au courage et la générosité à la noblesse. Par le symbole du tigre, au contraire, nous exprimons une grande force matérielle jointe à la cruauté et à la fureur. Ces deux animaux ont de nombreux rapports entre eux ; cependant, si nous disons qu'un homme est semblable à un lion ou qu'il est un lion, nos auditeurs, avertis par le sens conventionnel qu'a reçu ce mot, comprendront ce que nous voulons dire. Mais, supposez qu'en vous exprimant ainsi vous veuillez seulement dire que les membres de cet homme sont admirablement formés, qu'il est doué d'une agilité surprenante, et qu'il court et saute d'une manière extraordinaire, quoique le lion réunisse toutes ces qualités, quelqu'un vous comprendra-t-il ? n'aurez-vous pas trompé vos auditeurs? Sans aucun doute; et vous les aurez trompés bien plus infailliblement, en détournant du sens conventionnel cette expression symbolique et figurée, que vous n'auriez pu le faire en vous servant mal à propos d'un terme tiré du langage usuel. De même encore, si vous appelez un homme d'une grande force corporelle et d'une rare agilité un tigre, ce serait un tort réel que vous lui feriez ; une expression impropre deviendrait une calomnie, car vos auditeurs, dans l'esprit desquels le mot dont vous vous seriez servi réveillerait le sens de convention qu'on lui donne, attribueraient à cet homme un caractère féroce et cruel.
Si donc nous pouvons établir que, dans une langue, un terme, outre son acception logique, naturelle, littérale, a une acception métaphorique admise et reçue par convention, on n'aura pas le droit de créer, entre ces deux acceptions, un sens intermédiaire, à moins que l'on soit en position de prouver que ce sens était également en usage. Or, ce terme de manger la chair d'une personnne, outre son sens littéral et charnel, avait, parmi ceux auxquels s'adressait notre Sauveur, un sens Cguré qu'un usage invariable avait établi et fixé d'une manière précise : donc, nous ne saurions nous écarter du sens littéral que pour adopter ce sens figuré. Je pars de ce point pour
maintenir que, lorsqu'on arrive au verset 48% un changement s'opère dans le langage de notre Sauveur, parce que, après ce verset, notre Sauveur se sert d'expressions telles, qu'il ne laisse plus à ses auditeurs que le choix entre l'acception simple et littérale, d'où nous tirons l'établissement du banquet eucharistique, où l'on boit le sang et où l'on mange la chair du Christ, et une acception figurée que personne ne saurait songer à admettre. En effet, lorsque nous venons à étudier la langue sacrée des Ecritures, ou l'idiome que l'on parle en Palestine, et qui est un dialecte de celui qu'on parlait au temps de notre Sauveur, car, dans ce pays, les coutumes, les mœurs, les idées n'ont subi que de légères altérations depuis ces siècles reculés; ou même, si nous examinons la langue dont se servait le Messie pour exprimer ses pensées, nous trouvons que cette expression de manger la chair d'une personne avait un sens métaphorique , précis et invariable : cela voulait dire, faire, par pensée ou par action, mais surtout par une accusation fausse et calomnieuse, une grave injure à cet individu. Dans le psaume 27*, par exemple, nous trouvons celte expression : « Lorsque ceux qui veulent me perdre » ont été près de fondre sur moi pour manger ma chair. » De l'avis de tous les commentateurs, cela veut dire pour m'opprimer, me tourmenter, me renverser. De mômCj dans le 1^" chapitre de Job : « Pourquoi me persécutez-vous, et n'êtes-vous pas rassasiés de ma » chair? » c'est-à-dire, pourquoi n'êtes-vous point las de manger ma chair, de me calomnier et de me persécuter par vos paroles? sens ordinaire de cette métaphore, comme je l'ai fait observer. Dans le prophète Michée, le même mol revient encore : « Ils ont mangé la » chair de mon peuple » (chap. m, vers. 3) ; c'est-à-dire, ils l'ont opprimé, ils lui ont fait de graves injures. Dansl'Ecclésiaste, chap. ii : « L'insensé met ses mains l'une dans l'autre, et il mange sa propre » chair; » c'est-à-dire, il se détruit, il se ruine lui-même. Ce sont là les seuls passages où cette expression se rencontre dans l'Ancien Testament, quoiqu'il soit fait allusion à la même idée dans le seizième chapitre de Job, verset 2 : « Ils ont ouvert leurs bouches contre moi, » et se sont rassasiés de moi. » Dans le Nouveau Testament, ce terme ne se rencontre qu'une ou deux fois. Saint Jacques, chap, v, vers. 3, s'adressant aux méchants, s'exprime ainsi : « La rouille » gâte l'oç et l'argent que vous cachez, et cette rouille s'élève en )) témoignage contre tous, et dévorera votre chair. » Ce sont là les seules occasions où cette expression se trouve dans l'Écriture, du
moins avec un sens figuré : partout ailleurs, elle est prise dans sou sens naturel ; elle indique laction réelle de manger la chair humaine, c'est-à-dire l'anthropophagie.
La seconde méthode à suivre pour découvrir le sens de cette phrase, c'est de chercher quelle signification elle a chez les hommes qui non-seulement occupent la terre, mais ont hérité de la plupart des opinions et des sentiments de ceux auxquels s'adressait notre Sauveur; il s'agit ici des Arabes qui habitent maintenant la Terre Sainte. Tous les hommes qui sont versés dans les antiquités bibliques reconnaissent que les mœurs, les coutumes et le caractère des Arabes sont la mine la plus riche où il soit possible de puiser pour expliquer les Écritures, à cause des nombreux points de ressemblance qui existent entre les Arabes de nos jours et les anciens Juifs. Il est remarquable que, parmi ces hommes, la forme la plus ordinaire pour indiquer la calomnie, c'est de dire qu'une personne a mangé la chair d'une autre. J'ai rassemblé un assez grand nombre d'exemples tirés de leurs écrivains nationaux, et j'en citerai un ou deux. Dans le code de la loi mahométane, dans le Coran, par exemple, nous trouvons cette expression : « Ne dites pas de mal de l'absent. Qui de vous » voudrait manger la chair de son frère quand il est mort? » Un de leurs poètes, Nawabig, s'exprime ainsi : « Vous dites que vous jeûnez, » mais vous mangez la chair de votre frère. » Dans un ouvrage poétique appelé le Hamasa, nous lisons : « Je ne me suis pas livré » au dénigrement, je n'ai pas mangé la chair de mon frère. » Cett(; idée et cette comparaison reviennent continuellement dans les proverbes et dans les fables des Arabes, et tous ceux auxquels l'idiome arabe est familier savent que cette idée de calomnie et de dénigrement est le seul sens de cette expression chez ces peuples. Remarquez que ce n'est pas dans le mot que l'idée réside, mais dans l'esprit même de la langue ; car, dans tous les exemples cités, il y a une variété de tournure, une différence dans les verbes et les substantifs employés, qui prouvent que l'idée réside dans l'esprit même des auditeurs.
Nous voici arrivés à l'idiome que parlait Notre-Seigneur lui-même. Il est remarquable que, dans le syro-chaldoen, il n'y a qu'un seul terme pour exprimer l'idée d'accuser ou de calomnier, c'est de manger un morceau de la personne calomniée. Cela est si vrai, que dans la version syriaque de l'Ecriture, qui fut faite un ou deux siècles après le temps du Messie, il n'y a qu'un terme pour désigner l'esprit du mal qui, dans la version grecque, est appelé Y Accusateur ou le
Calomniateur; ce terme, le voici : il est appelé le mangeur de la chair. Lorsqu'il est dit, dans l'Évangile, que les Juifs ont accusé notre Sauveur, la version syro-chaldéenne dit qu'ils ont mangé un morceau ou une portion de sa chair. Dans les parties chaldéennes de Daniel, lorsque ce prophète est accusé, il est dit que les accusateurs mangent une portion de sa chair devant le roi. Je pourrais invoquer, à l'appui de cette assertion, l'autorité des érudits contemporains les plus célèbres qui aient écrit sur la langue hébraïque et sur les autres idiomes orientaux. Il suffit de mentionner les noms de Michaélis, de Winer et de Gesénius, qui tous établissent, dans différentes parties de leurs ouvrages, que cette expression est toujours employée dans ce sens, et qu'elle ne saurait pas avoir une autre signification.
Appliquons ces résultats acquis à la discussion qui nous occupe. Tout ce qui précède a prouvé que cette phrase, mange la chair d'une personne, avait, chez les Juifs, deux sens : l'un naturel, qui s'explique de lui-même ; l'autre, métaphorique et figuré, qui impliquait l'idée d'une grave injure, et surtout d'une injure faite au moyen de la calomnie. Mettons-nous dans la position des auditeurs du Messie ; entre ces deux sens, il faut choisir, il faut adopter la signification naturelle, ou la signification figurée, telle que je viens de la montrer établie chez les Juifs. Quant à un troisième sens métaphorique, pour avoir le droit de le proposer il faudrait d'abord prouver qu'il était également en usage chez les Juifs, et que les paroles de notre Sauveur avaient quelques chances d'être ainsi comprises.
Ces remarques Suffisent, quant à l'étude de la phraséologie dont notre Sauveur s'est servi dans son discours. Dans la première partie de ce discours, nous avons trouvé un ordre de phrases qui ne sauraient être entendues que de la foi; nous avons trouvé, dans la seconde partie, des expressions d'un caractère complètement différent, et auxquelles les Juifs ne pouvaient donner que leur sens naturel, ou un sens figuré qu'il est impossible d'admettre.
Mais il est encore un autre motif qui milite en notre faveur, c'est que le Christ parle de boire son sang comme de manger sa chair. Je l'ai déjà fait observer, une personne qui tient à voir ses doctrines admises par ses auditeurs ne cherche pas à les leur rendre odieuses par la forme sous laquelle elle les leur présente, et ne prend pas plaisir à se donner l'apparence de commander quelque chose de directement contraire à la loi de Dieu. Or, faisons remarquer doux choses ; la première, c'est que l'action de boire du sang, dans quel-
que extrémité qu'on se trouvât, était considérée comme une grave transgression de la loi de Dieu; la seconde, c'est que cette action de se partager le sang humain était considérée comme quelque chose de pis encore, comme la plus grande malédiction que Dieu pût envoyer à ses ennemis. Or, je le demande, est-il croyable que notre Sauveur, lorsqu'il proposait à ses auditeurs une de ses doctrines les plus consolantes, l'ait, par choix et volontairement, cachée sous une doctrine si horrible et si révoltante? Car il est évident que, s' étant servi, auparavant, de cette figure ordinaire tirée de la nourriture, pour indiquer la foi que les Juifs devaient avoir en lui, s'ils voulaient être sauvés, rien ne l'empêchait de continuer sa phrase comme il l'avait commencée, ou, s'il voulait quitter le langage figuré, pouvons-nous croire qu'il eût choisi, de toutes les expressions, celle qui devait éveiller dans l'esprit de ses auditeurs l'idée la plus désagréable et la plus pénible? Une telle supposition est évidemment repoussante.
Quant à la défense de boire le sang, quelles que soient les circonstances où l'on se trouve, elle appartient à l'ancienne loi donnée à iSoé, lors du renouvellement de la race humaine, après le déluge'. 3Iais nous lisons dans la loi de Moïse : « Si un homme, quel qu'il » soit, de la maison d'Israël ou du nombre des étrangers qui sé- » journent parmi eux, mange du sang, je détournerai ma face de » son âme, et je le retrancherai du milieu de son peuple *. » Nous voyons, en conséquence, qu'il n'est parlé du partage du sang que comme d'un crime effroyable. Lorsque l'armée de Saûl eut égorgé le bétail et se fut baignée dans son sang, il lui fut dit que « le peuple )) avait péché contre le Seigneur, et il a dit : Vous avez commis une » transgression. » Et, dans le livre de Judith, qui, quelle que soit l'opinion que l'on veuille avoir de son autorité canonique, peut, du moins, nous servir à titre de renseignements et nous indiquer les sentiments des Juifs, il est dit du peuple de Béthulie : « Ils eurent » le dessein de tuer jusqu'au bétail et de boire son sang; c'est parce h qu'ils ont fait ces choses qu'il est certain qu'ils seront livrés à la >) destruction '. » Même dans le cas d'une nécessité extrême, on supposait que tout homme qui touchait au sang n'avait aucune chance d'échapper à sa perte, résolue dans les conseils de Dieu.
' La Genèse.
- Lévitique.
^ Samuel, ch, XIV, vers o3.
Si nous venons, enfin, à parler de manger la chair humaine ou de boire le sang humain, nous trouverons qu il n'en est jamais question, si ce n'est comme de la dernière et la plus terrible malédiction que Dieu puisse infliger à son peuple ou à ses ennemis : « Au lieu d'une )) fontaine et d'une eau courante, tu as donné du sang humain à » l'homme injuste. » Il est écrit dans l'Apocalypse ; « Tu leur as » donné du sang à boire, car ils l'avaient mérité. » Il est ordonné à Jérémie de prophétiser, comme un fléau qui frappera les hommes d'étonnement, que les citoyens seront forcés « de manger chacun la » chair de son ami. » Ces idées étant celles des Juifs, peut-on croire que notre Sauveur, s'il désirait leur inculquer une doctrine, l'ait cachée sous une figure qui n'était jamais employée que pour indiquer une horrible transgression de la loi divine ou l'annonce d'un redoutable jugement de Dieu? Nous avons le droit d'en conclure que ce n'était pas par choix, mais par nécessité, qu'il se servait de cette expression ; si bien par nécessité , qu'il ne pouvait s'en écarter sous peine de renoncer à exposer sa doctrine, et que , toutes révoltantes que fussent ces expressions , il les employait parce que tout autre terme n'aurait pas rendu son idée : or cette nécessité ne pouvait venir que de ce que ces paroles étaient l'expression littérale de la doctrine qu'il proposait.
Nous arrivons ici à deux modes d'interprétation préférables encore et plus sûrs , c'est le témoignage des auditeurs eux-mêmes, exposant le sens qu'ils ont donné aux paroles qu'ils ont entendues, et le témoignage du maître indiquant le sens qu'il a prétendu leur donner. C'est la source la plus infaillible où il soit possible de puiser pour l'interprétation.
Il est évident que les Juifs, dans la première partie du discours, lorsque notre Sauveur avait parlé de ce qui devait venir du ciel , n'avaient pas compris que ce fût lui-même; bien loin de là, ils doutaient qu'il en fût descendu. Alors le Christ écarte cette difficulté, et insiste de plus en plus sur la nécessité de croire en lui. Les Juifs ne font plus aucune objection, donc leur esprit est satisfait, et ils admettent cette doctrine dans toute son étendue. Si le discours de notre Sauveur, arrivé à la dernière partie du chapitre, n'était que la continuation de ce qui précède, les Juifs n'auraient aucune nouvelle objection à souveler, puisque le seul doute exprimé par eux, au sujet de sa venue du ciel , avait été écarté. Comment se fait-il donc qu'au moment où l'on entre dans ce dernier chapitre, les Juifs font éclater
leur mécontentement? Ce ne saurait être que parce que le Christ est entré dans un nouveau sujet, parce qu'il a énoncé une idée nouvelle. Tout à l'heure notre Sauveur ayant détruit l'objection par eux soulevée, ils gardaient le silence; mais, dès qu'il passe à la seconde partie, dès qu'il dit : « Et le pain que je vous donnerai, c'est ma jo chair, » leurs murmures éclatent, ils se récrient : « Comment cet » homme, » disent-ils, « peut-il nous donner sa chair à manger? » Qui ne le voit? Ces paroles ne leur paraissent pas être la continuation du sujet que le Messie traitait tout à l'heure. Une nouvelle difficulté les arrête, il leur semble impossible d'accepter la doctrine qui leur est enseignée. S'il s'agissait seulement d'avoir foi en Jésus-Christ, rien ne motiverait leur étonnement ni leurs plaintes; car ils l'ont entendu parler longtemps sur ce sujet, sans se plaindre ni s'étonner. Le tour même de leur phrase : « Comment cet homme peut-il nous » donner sa chair à manger? » prouve qu'à leur avis on leur propose un acte impossible à accomplir. Pour qu'il en soit ainsi, il faut nécessairement qu'ils prennent la phrase dans son sens littéral; ils la prennent si bien de cette manière, qu'on reproche souvent de ressembler aux hommes de Capharnaum , en prenant dans leur sens littéral et charnel les paroles qui leur furent adressées : preuve surabondante que les contemporains et les auditeurs du Christ, qui, à consulter les lois de la logique ordinaire, doivent être considérés comme les meilleurs interprètes de chacune de ces expressions, leur prêtaient, pour sens unique, cette signification littérale que nous leur prêtons.
Reste à chercher si les Juifs avaient raison d'entendre les paroles de notre Sauveur de cette manière. Nous emploierons, pour résoudre cette question , un procédé extrêmement simple. Nous examinerons d'abord tous les passages du Nouveau Testament, où les auditeurs du Christ prirent à tort des expressions figurées dans un sens littéral , et, par suite de cette interprétation erronée, élevèrent une objection contre ses doctrines, et nous étudierons la conduite de notre Sauveur dans les occasions de ce genre. Nous aurons à examiner ensuite les occasions où les auditeurs du Christ, donnant avec raison à ses paroles leur sens littéral, prirent texte de cette interprétation juste et légitime pour attaquer sa doctrine, et nous étudierons la conduite du Messie dans celte circonstance comme dans la première. Quand nous serons arrivés à établir la manière dont le Christ se conduisait dans l'une et l'autre alternative , nous n'aurons qu'à nous rappeler comment il
se conduisit dans cette occasion, pour savoir si l'objection des Juifs venait de leur erreur sur le sens de la phrase, ou de leur répugnance à admettre un dogme dont ils avaient saisi le véritable sens.
Nous trouvons dans le Nouveau Testament huit à neuf passages où notre Sauveur veut prêter à ses paroles un sens figuré qui n'est pas saisi par les Juifs, qui les prennent dans leur sens littéral, et tirent de cette méprise une objection contre la doctrine évangélique. Dans. toutes ces occasions, sans exception aucune, le Christ les avertit et les redresse; il leur explique qu'ils ne doivent pas prendre ces paroles dans leur sens littéral, mais dans leur sens figuré.
Le premier passage que nous citerons est celui où il est question de l'entretien de notre Sauveur avec Nicodème ( saint Jean, ch. m ). Le Christ lui dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, personne ne » peut voir le royaume de Dieu, s'il ne naît de nouveau. » Nicodème, comme les Juifs, dans le cas dont il s'agit , prend ces paroles à la lettre, et voilà son objection : « Comment peut naître un homme qui » est déjà vieux? » Il est évident que son objection vient de ce qu'il prête un sens matériel à des paroles qu'il aurait fallu prendre dans un sens spirituel. Que va faire le Christ? Le Christ lui répond : « En » vérité, en vérité, je vous le dis, si un homme ne renaît de l'eau » et du Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. » Ces paroles contiennent manifestement l'explication de sa doctrine , car il lui apprend ici que tout homme doit renaître spirituellement au moyen de l'eau du baptême. Vous le voyez, il ne souffre pas que Nicodème demeure dans sa méprise, et il lui indique clairement que les paroles qu'il a prises dans un sens littéral, il faut les prendre dans un sens figuré.
Dans le seizième chapitre de saint Matthieu, verset 6, Jésus-Christ dit à ses disciples : « Ayez soin de vous garder du levain des phari- » siens et des sadducéens. » Les disciples prennent ces paroles dans leur sens littéral, et croient que leur Maître veut parler du pain dont les pharisiens et les sadducéens se servent; et ils pensaient et disaient entre eux : « C'est parce que nous n'avons pas pris de pains. » Aussitôt il les avertit que c'est au figuré qu'il faut prendre ces paroles, a Com- » ment ne comprenez-vous pas, s'écrie-t-il, que ce n'est pas du » pain que je vous parlais, lorsque je vous ai dit de vous garder du » levain des pharisiens et des sadducéens. » Remarquez avec quelle sollicitude il redresse leur erreur, quoiqu'elle ne pût pas entraîner ici de graves conséquences. Cette sollicitude va ressortir d'une manière
plus frappante encore par une circonstance particulière qui se rattache à ce sujet. Dans une autre occasion , le Christ veut encore se servir de cet image devant une nombreuse multitude; mais il n'a pas oublie qu'elle a été pour ses apôtres l'occasion d'une méprise, et il a soin d'y joindre une explication : « Gardez-vous, dit-il, du levain des » pharisiens, qui est l'hypocrisie. » Yous le voyez, il ne veut pas que la méprise se renouvelle, il la prévient.
Dans l'Évangile 4e saint Jean, chap. vi, v. 32, Jésus-Christ dit à ses disciples : « J'ai une nourriture à prendre que vous ne connaissez » pas. » Les disciples se dirent bas l'un à l'autre : « Quelqu'un lui » aurait-il apporté à manger? » Ici encore, il les avertit de leur méprise, et leur dit qu'il a parlé d'une manière figurée. « Ma nourri- » ture, » dit-il, « est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé. » Dans le deuxième chapitre de saint Jean, verset 11, Jésus dit à ses disciples : « Notre ami Lazare dort. » Ils se méprennent encore sur le sens de ces paroles. « Seigneur , » disent-ils , « s'il dort, il » sera guéri. » Que fait le Christ? Le verset suivant va nous l'apprendre. « Jésus leur parlait de la mort, au lieu qu'ils crurent qu'il leur » parlait du sommeil ordinaire. » Jésus leur dit alors clairement : « Lazare est mort. » Il ne pouvait résulter aucun mal de leur méprise. Lazare devait revenir à la vie, en effet, puisque Notre-Seigneur avait arrêté, dans sa pensée, sa résurrection. N'importe, il ne veut pas qu'on prête un sens littéral à ses paroles figurées, et il leur dit clairement : « Lazare est mort. »
Un autre exemple : lorsque les disciples prennent à la lettre cette parole du dix-neuvième chapitre de saint Matthieu : « Il est plus » aisé qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille qu'il ne l'est >» qu'un riche entre dans le royaume de Dieu, » le Christ a soin , comme à l'ordinaire, de leur expliquer cette phrase, en y joignant ce commentaire : « C'est une chose impossible à l'homme, mais non à » Dieu.» Ils avaient pris ses paroles dans leur sens littéral, et ils en avaient conclu que le salut d'un riche était d'une impossibilité absolue. Mais il ne les laisse point pousser cette figure plus loin qu'elle ne doit être poussée, et il leur apprend que, humainement impossible, le salut des riches est cependant possible à Dieu.
Dans le huitième chapitre, Jésus dit : « Là où je vais, vous pouvez » y aller. » Et ils dirent : «Veut-il se tuer? » Et il répliqua : « Vous » êtes d'en bas, et je suis d'en haut ; vous êtes de ce monde, et je ne » suis pas de ce monde, m C'est-à-dire : « Je vais au monde auquel
» j'appartiens, et vous ne pouvez pas y aller, parce que vous ne lui h appartenez pas. »
Dans toutes ces occasions auxquelles je pourrais joindre trois ou (juatre autres exemples, notre divin Sauveur explique les termes dont il s'est servi; il en mesure et il en limite la portée. La première règle dont nous avons besoin nous est donc maintenant acquise. Nous savons comment agissait le Messie quand ses auditeurs se trompaient sur la signification de ses paroles , prenaient dans un sens littéral ce qui était dit au figuré, et se fondaient sur cette méprise pour attaquer sa doctrine : il les avertissait de leur erreur et leur exposait d'une manière plus claire sa pensée.
Nous arrivons à la seconde règle de conduite qu'il s'agit de trouver, et par conséquent à la seconde classe de textes qu'il faut interroger pour résoudre cette question : Que faisait notre Sauveur lorsque ses auditeurs prenaient avec raison ses paroles dans leur sens littéral, et tiraient de cette intelligence éclairée de ses discours une objection contre sa doctrine ?
Dans le neuvième chapitre de saint Matthieu , le Christ dit à un paralytique : « Levez-vous , vos péchés vous sont pardonnes. » Ses auditeurs prennent ses paroles dans leur sens littéral, et ils attaquent sa doctrine. « Cet homme blasphème, » s'écrient-ils; c'est-à-dire, il s'arroge le pouvoir de pardonner les péchés, qui n'appartient qu'à Dieu. Alors il répète les expressions qui ont fait naître la difficulté : « Lequel est le plus aisé, » reprend-il, « ou de dire : Vos péchés » vous sont remis; ou de dire : Levez- vous et marchez? Or, afin que » vous sachiez que le Fils de l'Homme a sur la terre le pouvoir de » remettre les péchés, levez-vous, » dit-il au paralytique. Ceci nous le montre, lorsque les auditeurs du Christ prennent ses paroles dans leur véritable sens en les prenant à la lettre, et se fondent sur celte interprétation légitime pour élever une objection, il ne l'écarté pas, il n'adoucit pas sa doctrine, mais il insiste sur la nécessité d'y croire, et il reproduit ses expressions.
Dans le huitième chapitre de saint Jean : « Abraham, votre père, h dit-il, « a désiré voir mon jour, il l'a vu, et il a été rempli de joie. » Les Juifs prennent ces paroles dans un sens littéral, et supposent qu'il veut dire qu'il est contemporain d'Abraham, « Vous n'êtes pas » âgé de cinquante ans, » s'écrient-ils ; « comment auriez-vous vu » Abraham? » Ils ont encore une fois pris ses paroles dans leur sens littéral, qui est leur sens réel; ils trouvent là matière à une ob-
jection. Comment va-t-il leur répondre? En reproduisant son assertion d'une manière plus assurée et plus positive : « En vérité, en vé- » rite, je vous le dis, je suis avant qu'Abraham fût. »
Dans le sixième chapitre du même Évangile, et précisément dans le discours qui fait le sujet de cette discussion, nous voyons les Juifs se dire : « N'est-ce point là Jésus dont le père et la mère nous sont » connus? Comment donc nous dit-il qu'il vient du ciel? » Voilà une objection élevée contre l'assertion de notre Sauveur. Que répond-il? Il répond, en affirmant par trois fois, qu'il est venu du ciel.
Nous possédons maintenant deux règles sûres, qu'il ne s'agit que d'appliquer. Nous savons que, lorsque les Juifs prêtaient à tort un sens littéral à des paroles prononcées dans un sens figuré, il les avertissait toujours de leur méprise, et rectifiait leur erreur; et que, lorsque c'était avec raison qu'ils avaient pris dans son sens littéral la phrase qui excitait leurs murmures, il reproduisait, avec une nouvelle force, les expressions dont il s'était servi. Appliquons maintenant ces deux règles au cas en question. La difficulté est exposée dans ces mots : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à D manger?» Si ces mots sont employés dans leur sens figuré, Jésus, selon sa coutume, détruira l'objection qu'on lui oppose, en indiquant d'une manière claire et précise, aux Juifs, comment ils doivent comprendre ces termes. Au lieu de cela, il s'en tient à ses paroles; il répète par trois fois les termes qui ont excité les murmures, et il enjoint à ses auditeurs d'y ajouter foi. Nous avons le droit d'en conclure que la seconde règle est seule applicable ici, que les Juifs avaient raison, dans le cas dont nous nous occupons, de prendre les expressions du Messie dans leur sens littéral, et, par suite, que les catholiques ont raison de les entendre ainsi.
Rapprochez les trois exemples, pour mieux apercevoir lesanalogies.
Voilà d'abord les trois propositions :
1° Si un homme ne renaît pas de nouveau, il ne saurait voir le royaume du ciel.
2" Abraham votre père a désiré voir mon jour, et il a ressenti beaucoup de joie de l'avoir vu.
3" Et le pain que je donnerai est ma chair pour la vie du monde.
Viennent ensuite les trois objections :
1° f( Comment un homme peut-il naître de nouveau quand il » est vieux?
2° » Vous n'avez pas encore cinquante ans, et vous avez vu » Abraham?
3" » Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger? »
Voici, enfin, les trois réponses :
1° « En vérité, en vérité, je vous le dis, si un homme ne renaît » pas de nouveau par l'eau et le Saint-Esprit, il ne saurait entrer » dans le royaume de Dieu.
2° » En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis avant qu'Abraham
M fût.
3" » En vérité, en vérité, je vous le dis, à moins que vous ne » mangiez la chair du Fils de l'homme, et que vous ne buviez son » sang, vous n'aurez point la vie en vous. »
Tant qu'on s'arrête aux propositions et aux objections quelles soulèvent, il y a entre les trois cas une grande similitude; mais, dès qu'on arrive à la réplique, la différence devient manifeste. Dans le premier texte, notre Sauveur introduit une modification qui indique clairement que les termes en doivent être pris dans le sens figuré. Dans le second, il reproduit avec insistance la parole qu'on avait trouvée trop dure. Dans le troisième, il appuie avec une nouvelle force sur les termes dont il s'est servi, et les rend plus décisifs encore. « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, » avait-il dit. Comme si cela ne suffisait pas, il ajoute : « Et si vous » ne buvez pas son sang. » C'est donc évidemment la seconde règle qui est ici applicable. Les Juifs avaient raison de prendre les paroles du Christ dans leur sens littéral, et, s'ils eurent raison de leur prêter cette signification, la croyance catholique se trouve par là même justifiée.
Après cette démonstration, il ne reste plus qu'à analyser en quelques mots la réponse du Christ, et à en faire ressortir le caractère tout particulier.
La doctrine est actuellement enseignée sous la forme d'un précepte, et tout le monde sait que, lorsqu'un ordre est donné, les mois doivent être aussi clairs et aussi simples que possible, pour ne laisser aucun lieu à l'erreur. C'est pour cela que Notre-Seigneur nous impose ce précepte solennel, en y joignant une sanction pénale, en cas d'infraction. « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme » et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous, h C'est une part à la vie éternelle qu'il s'agit de gagner ou de perdre, et nous ne pouvons supposer que notre divin maître ait voulu nous
faire jouer ce terrible jeu sur l'intelligence d'une métaphore. Que faut-il donc en conclure? que ces mots doivent être pris dans leur sens strict et littéral, et cette réflexion ne peut manquer d'acquérir une nouvelle force, si nous considérons que le précepte est donné sous une double forme, avec promesse d'une récompense s'il est suivi, avec menace d'un châtiment si on l'enfreint. « Si un homme » mange de ce pain, il vivra éternellement; » voilà la promesse : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme et si vous ne » buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. » C'est précisément la forme dont le Christ se sert en nous enseignant la nécessité du sacrement du baptême : « Celui qui croira et sera baptisé » sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné. » L'analogie , disons mieux, ^l'identité est ici plus claire que le jour.
En second lieu, notre Sauveur fait une distinction entre l'action de manger son corps et de boire son sang, et il fait cette distinction de la manière la plus énergique, en répétant, à plusieurs reprises, les termes dont il s'est servi. S'il n'y avait ici qu'une figure, qu'une perception intellectuelle de la divinité du Christ, cet acte de l'esprit serait simple comme l'esprit même; il ne saurait être question de manger le corps et de boire le sang.
En troisième lieu, le Christ prête une nouvelle autorité à ses paroles, par cette formule affirmative, en vérité, en vérité, qu'on emploie toujours pour donner plus de poids à une assertion, quand les termes, dans lesquels elle est énoncée, doivent être pris dans leur sens le plus simple et le plus naturel.
En quatrième lieu, nous trouvons, dans une phrase annexée à la première, un de ces mots qui précisent le sens général par leur spécialité affirmative. « Ma chair est, en effet, une nourriture, » ajoute-t-il; c'est-à-dire est réellement, véritablement une nourriture; « et mon sang est, en effet, un breuvage; » c'est-à-dire est réellement et véritablement un breuvage. Certes, ces expressions excluent jusqu'à la possibilité d'une interprétation métaphorique. Lorsqu'une personne dit qu'une chose est réellement ainsi, c'est une invitation manifeste à donner à ses paroles leur sens le plus simple et le plus naturel.
En cinquième lieu, il est évident que Notre-Seigneur est contraint d'employer cette expression à la fois si forte et si dure : « Celui qui me » mange; » phrase qui sonne si péniblement à l'oreille de la faiblesse humaine, quel que soit le degré jusqu'auquel on pousse le spiritua-
listtie de l'interprétation. Il est impossible, en effet, de comprendre qu'il ait employé, de préférence, une expression non-seulement si forte et si extraordinaire, mais en désharmonie si complète avec la première partie de son discours, n'était la nécessité d'accepter l'expression la plus propre à faire comprendre sa pensée, et d'adopter la phrase qui exprimait le plus littéralement le précepte.
Cette analyse de la réponse de notre Sauveur, est superficielle et incomplète. J'aurais pu recourir à l'autorité d'un grand nombre d'autres passages. Cependant, le peu que j'ai dit suffira, tant l'évidence de la vérité est éclatante. Passons actuellement à un incident qui mérite toute notre attention. Les disciples s'écrient : « Ce mot » est dur à entendre , » c'est-à-dire : « voici une proposition qui » heurte nos idées, et qui est antipathique à notre raison; » et, par une conséquence naturelle, « il est impossible de rester plus long- » temps attaché à un homme qui nous enseigne des doctrines aussi » révoltantes. » Je le demande , les disciples se seraient exprimés en ces termes, auraient-ils ouvert leur âme à un pareil sentiment, si le Christ leur avait seulement demandé de croire en lui ? Mais, que va faire le Sauveur, que va-t-il dire à ces disciples qui murmurent contre lui ? Il se détourne de ceux qui ne veulent pas accepter le précepte qu'il vient d'imposer, et il ne trouve pas une parole pour les engager à ne pas l'abandonner; « et, depuis, ils ne l'accompag- » nèrent plus. » Est-il possible d'admettre que, si le Christ avait parlé d'une manière symbolique et figurée, et si ses disciples s'étaient mépris sur le sens de ses paroles, il aurait consenti à les laisser courir à leur perte éternelle, pour les punir d'avoir refusé de croire à des doctrines imaginaires que leur méprise lui attribuait à tort, et qui n'avaient jamais existé dans son esprit ? En effet, s'ils l'abandonnaient en raison de cette seule supposition que les doctrines dont ils venaient d'entendre renonciation étaient intolérables, et s'ils se trompaient sur la signification de ces doctrines, la faute en était moins aux Juifs, qui ne comprenaient pas, qu'à notre divin Sauveur, qui, dans cette hypothèse, aurait parlé d'une manière assez inintelligible pour ne pas être compris.
Ce n'est point tout. Considérez la conduite des apôtres. Ils demeurent fidèles, ils résistent aux suggestions de leur sens intime; ils s'abandonnent entièrement au principe de l'autorité : « Vers qui » irons-nous? » s'écrient-ils; « vous êtes la parole de la vie éter- » nelle. » Il est évident que les apôtres n'ont pas plus compris le
Messie que ne l'avait compris le reste de son auditoire, mais qu'ils lui soumettent leur intelligence. Alors il accepte leur sacrifice, et les reconnaît pour ses disciples, par suite de cette même épreuve. « Ne vous ai-je pas choisis tous les douze? N'êtes- vous pas les amis » de mon choix, qui ne m'abandonnerez pas, mais qui me resterez » fidèles, en dépit des difficultés que rencontrera votre conviction? » La doctrine qui nous est enseignée est donc une de ces doctrines qui exigent le sacrifice de la raison humaine, et une soumission parfaite, absolue à la parole du Christ. Or, la simple recommandation d'avoir foi en lui n'aurait certainement pas paru difficile à suivre aux disciples, et leur divin Sauveur n'aurait pas cru nécessaire d'insister sur cette recommandation dans des termes si énergiques ol si forts.
Je résumerai tout ce qui précède par une dernière considération. Toutes les actions de la vie de notre Sauveur peuvent être consi- (iérées comme un admirable modèle, dont nous devons tâcher de reproduire un reflet dans notre conduite. Ici, c'est le maître qui enseigne ses disciples; ses paroles doivent offrir un type divin, offert à l'admiration et à l'imitation de ceux qui ont la charge d'enseigner. Supposons donc qu'un évêque de l'Eglise établie d'Angleterre et un évêque de l'Église catholique veuillent recommander aux prêtres de leur obédience la conduite du Christ dans cette occasion, comme un modèle sur lequel ils doivent se régler, lorsqu'ils enseignent les doctrines de la religion à leurs troupeaux. Pour être conséquent, le premier parlera ainsi : « Lorsque vous enseignez à vos fils spirituels » la doctrine de l'eucharistie , il faut l'exposer dans les termes les » plus forts, et vous servir des expressions les plus littérales. Dites, » en employant les paroles du catéchisme de l'Église, que le corps » et le sang du Christ sont réellement et en effet reçus par les fidèles » dans le banquet du Seigneur. Enseignez votre doctrine dans ces » termes à votre troupeau. Si vos auditeurs vous disent, comme ils » vous le diront sans doute : Mais c'est là la doctrine du papisme, » c'est la doctrine catholique ; nous ne pouvons pas croire à la présence » réelle; s'ils s'expriment ainsi, suivez l'exemple de noire Sauveur, » répétez à plusieurs reprises les paroles dont vous vous êtes pri- ); mitivement servi, ne donnez aucune explication, mais insistez, » dans les termes les plus énergiques, sur cette pensée que la chair )) et le sang du Christ sont réellement et en effet reçus. Si vos disciples ») se rebutent, laissez-les s'éloigner et vous abandonner en vous
» accusant de leur enseigner des doctrines inadmissibles. En agis- » sant ainsi, vous aurez imité l'exemple qui vous a été laissé par » notre divin Sauveur. » D'un autre côté, si ces ministres protestants voulaient donner une idée de la conduite de Notre-Seigneur à quelqu'un qui ne croirait pas en sa mission divine, ils devraient établir qu'il était dans l'habitude d'enseigner avec une grande douceur et une extrême simplicité ; qu'il exposait ses doctrines de la manière la plus franche et la plus claire; que, lorsque ses auditeurs venaient à se méprendre et à prêter un sens littéral à une phrase à laquelle il avait voulu donner un sens figuré, sa coutume invariable était d'expliquer sa pensée , de détruire la difficulté et de faire disparaître l'objection. Après avoir rendu hommage à ces vérités, il faudrait donc ajouter que, dans cette occasion, le Christ s'est complètement écarté de sa règle ordinaire; que, loin d'avertir ses auditeurs qu'ils avaient tort de prendre, d'une manière littérale, des paroles qui avaient un sens figuré, il a rendu leur erreur plus incurable, en répétant à plusieurs reprises les paroles qui les avaient trompés, sans vouloir condescendre à leur expliquer sa pensée ; que, lorsque ses disciples l'ont quitté, il a mieux aimé les laisser partir que de leur donner un seul mot d'explication, et que les apôtres mêmes, les hommes de son choix , ont dû se soumettre à la rigoureuse nouveauté d'une conduite à laquelle la bonté de leur divin maître les avait si peu préparés!
Admettez l'interprétation catholique, au contraire, tout devient logique, naturel, conséquent avec la conduite ordinaire de Notre- Seigneur. Il a une doctrine à enseigner; cette doctrine, c'est la promesse de l'eucharistie. Il choisit les termes les plus clairs, les plus simples, les plus naturels; il s'explique de la manière la plus propre A faire comprendre quel est le dogme qu'il impose. Cette doctrine est repoussée comme absurde, des objections sont présentées : le Sauveur fait ici ce qu'il a toujours fait dans de semblables occasions. Il reproduit avec autorité les expressions qui ont excité 1^ murmures; il exige qu'on les admette sans réserve et sans retard. Le Christ n'est pas un chef de parti qui cherche à réunir à tout prix, autour de lui, une grande multitude; c'est l'envoyé de Dieu, qui ne veut être suivi que par ceux qui croient en lui. Il n'entre pas en discussion avec ses disciples, en matière de foi; du moment qu'ils ne reçoivent pas implicitement sa parole, qu'ils le quittent, il ne les retiendra pas. Ainsi, en admettant notre interprétation, tout est en
harmonie avec le caractère divin du ministère du Messie, comme avec sa nature, tandis qu'en suivant l'interprétation opposée, tout devient contraire à ce que nous lisons, dans l'histoire, de la mission sacrée de notre Sauveur. Ajoutons que la conduite que tient ici le Christ, tout évoque catholique sera parfaitement conséquent en la recommandant à l'imitation du clergé de notre culte, tandis que nous avertis vu, tout à l'heure, qu'un évoque protestant ne pourrait, sans une contradiction monstrueuse, exhorter les ministres de la religion réformée à prendre pour modèle la conduite qu'il suppose avoir été tenue par le Messie,
Peut-être pourrai-je me dispenser d'entrer dans la discussion des objections qui se sont élevées contre l'interprétation catliolique, après avoir établi la justice de cette interprétation d'une manière positive. Si nous ne nous trompons pas, c'est vous qui errez. Or, que le sens véritable des paroles de notre Sauveur soit conforme à notre doctrine, cela est maintenant plus clair que le jour. Rappelez-vous toute cette discussion et la manière, j'ose dire impartiale, dont elle a été conduite. D'abord, la citation exacte des paroles de notre Sauveur; puis un examen attentif, minutieux de chaque parole du texte; une enquête aidée des lumières de la logique et de celles de la philologie, pour découvrir quel sens les Juifs attribuèrent au discours dont il s'agit ; une seconde enquête pour arriver à savoir si, cette signitication, ils eurent raison de lui attribuer ; au bout de cela, la démonstration que ce sens littéral prêté par les Juifs, et prêté avec raison aux paroles de Notre-Seigneur, est identique au sens que leur prête aujourd'hui le catholicisme. Encore une fois, que peuvent les objections pour affaiblir l'effet d'une démonstration complète, solennelle, absolue?
Cependant, nous ne voulons pas nous soustraire à cette épreuve. Quelque inutile qu'ait pu nous paraître un pareil travail, nous l'avons fait, et nous avons cherché sur quelles bases s'appuient les ^éologiens protestants pour attribuer aux paroles du Christ ce sens figuré que leur prête leur communion. Faisons d'abord remarquer que Sherlock, Jérémie, Taylor et d'autres encore, quoiqu'ils ne soient pas d'accord avec nous sur la nature de la présence du Christ dans son sacrement adorable, regardent cependant ce chapitre comme ayant trait à l'eucharistie. Nous voyons en Allemagne deux théologiens protestants contemporains , célèbres par leur rare savoir , adopter la même opinion. Le docteur Tittman, en examinant ce
passage, reconnaît qu'il est presque impossible de prétendre que notre Sauveur voulût parler de la foi qu'on devait avoir en lui; car, ajoute-t-il, pas une de ses paroles ne pouvait porter les Juifs à les prendre dans ce sens. J'en dirai autant du célèbre Théluck, qui professe à Halle, et dont l'érudition philologique dans les langues orientales est connue. « Il est évident, » dit-il à ce sujet, « qu'ici un » changement a lieu dans les paroles de notre Sauveur. » Vous le voyez, ce que j'ai dit se trouve confirmé jusque par le témoignage de nos adversaires.
Quant aux objections qu'ils élèvent contre notre système, j'ai été surpris, je l'avouerai, de les trouver si peu nombreuses et si superficielles. Je les rencontre toutes résumées par un théologien, le docteur Bévéridge, évêque de Saint-Asaph, qui a soigneusement rassemblé dans un petit nombre de pages toutes les raisons sur lesquelles on peut s'appuyer pour dire que le passage dont il s'agit n'est pas applicable à l'eucharistie. Pour mettre à néant ces objections, il me suffira de placer en regard l'argumentation à l'aide de laquelle l'évêque de Sherlock, dont j'ai parlé plus haut, a démontré la jus tesse de l'opinion contraire.
Le premier motif que le docteur Bévéridge présente, pour ne pas appliquer les paroles du Christ à l'eucharistie, c'est que ce sacrement n'était pas encore institué. Voici la réponse de l'autre évêque protestant : « Supposez que nous devions entendre cette action de manger » la chair et de boire le sang du Fils de l'homme, dans le sens de » nous nourrir du Christ par la foi ou la croyance, cependant les » Juifs ne pouvaient pas comprendre ces paroles dans ce sens plus » que dans l'autre. 11 est clair qu'ils ne l'entendirent pas ainsi, et je » ne sais pas comment ils auraient pu l'entendre dans ce sens. Car » exprimer la croyance au Christ par les termes de manger sa chair j) et de boire son sang est une locution si inouïe dans toutes les » langues, si contraire à la propriété du langage, que, jusqu'à ce » jour, ceux qui ne veulent voir rien de plus dans ces paroles, que )) la foi que nous devons porter au Christ, n'ont pas su trouver un » argument tolérable pour motiver une pareille expression '. » Ajoutons à ceci que lorsque Notre-Seigneur révéla à Nicodème la nécessité du baptême, ce sacrement n'était pas encore institué, et que, par analogie, on est parfaitement fondé à conclure qu'il n'était pas
' Praclical discourses of religions assemblics. Londres., 1700, p. 364-367.
besoin que le sacrement de l'eucharislie fût établi, pour que les paroles dont il s'agit se rapportassent à l'eucharistie.
La seconde et la troisième raison sur laquelle le docteur Bévéridge s'appuie pour soutenir qu'il faut prendre les paroles de Notre- Seigneur au figuré, c'est que Notre-Scigneur dit : « Que ceux qui » mangeront sa chair et boiront son sang vivront, et que ceux qui » ne mangeront pas sa chair et ne boiront pas sou sang mourront. » Notre réponse sera simple. Il y a toujours une condition attachée aux promesses de Dieu. « Celui qui croira en moi aura la vie éter- » nelle. Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, et si vous' » ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. » La première de ces deux phrases signifie-t-cUc que la foi suffit pour le salut ? Chaque homme n'est-il pas tenu de garder les commandements de Dieu? Le sens de la première phrase est évidemment celui-ci : (( Quiconque .croira de cette foi féconde qui enfante les bonnes » œuvres aura la vie éternelle. » Dans la seconde, aussi, il y a une condition annexée au précepte. Notre Sauveur promet la vie éternelle à ceux qui mangeront sa chair et boiront son sang : est-il besoin d'ajouter, à ceux qui rempliront ce devoir avec les dispositions nécessaires, à ceux qui s'approcheront de la table eucharistique avec un esprit plein de foi et un cœur pur?
Voilà les seuls arguments que les théologiens de l'Église établie d'Angleterre apportent à l'appui de leur opinion. Disons maintenant un mot d'une objection populaire tirée du 64" verset : « C'est )) l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien; les paroles que je » vous dis sont esprit et vie. » On suppose que Notre-Seigneur veut expliquer ainsi la première partie de son discours, en disant que toutes ses paroles doivent être prises dans un sens spirituel et figuré. Au sujet de cette objection, deux remarques seulement. D'abord le mot de chair, et celui A'c&prit, lorsqu'ils se balancent dans un rapprochement antithétique, n'indiquent jamais, dans le Nouveau Testament, le sens littéral et le sens spirituel d'une expression, mais toujours l'homme naturel et l'homme spirituel, ou la nature humaine abandonnée à sa propre impulsion, et la nature humaine fortifiée et ennoblie par la grâce. En lisant les neuf premiers versets du huitième chapitre de l'épître de saint Paul aux Romains, vous trouverez cette distinction établie d'une manière toute particulière, et d'innombrables passages viendraient confirmer cette explication, s'il était nécessaire. Mais il est inutile de prendre un tel souci, car tous les
commentateurs protestants de notre époque adoptent cette explication, et reconnaissent qu'on ne saurait tirer de ce verset rien qui puisse infirmer l'interprétation catholique. Il me suffira de nommer Kuinoel, Home, Bloomfield et Schleusncr pour démontrer que ce n'est ni le manque de savoir, ni la partialité qui ont dicté celte décision.
Mais il est un commentateur protestant au témoignage duquel j'en ai appelé, qui trahit le secret de sa communion et nous révèle le motif réel qui détermine les prolestants à donner aux paroles en question un sens figuré. « Si ces paroles n'étaient pas prises au figuré, )) écrit le docteur Tholuck, elles prouveraient trop, car elles prouve- » raient la doctrine catholique! » Tout est là, et cet aveu vous en dit plus que toutes mes paroles. Mais quelle étrange manière de raisonner, et qui pourrait tolérer celte nouvelle logique inventée contre nous? On commence par mettre en principe que le dogme catholique est faux, et de cette fausseté arbitrairement supposée on fait la pierre de touche de l'interprétation du texte, qui doit, au contraire, servir à décider si le dogme catholique est vrai, ou s'il est mensonger et faux. J'éprouve le besoin de le rappeler; les théologiens qui raisonnent ainsi sont les mêmes hommes qui prétendent que nous devons tirer toutes nos croyances de l'Ecriture !