CONFÉRENCE JOUES
SOMMAIRE, — 4. Avant-propos, — 2. La comparaison des joues de la Vierge à la tourterelle marque sa chasteté. — 3. Virginité et fécondité. — 4. Les joues de la Vierge sont comparées à une pomme de grenade, — 5. Pourquoi ? — 6. Elles sont comparées à l'écorce, de la grenade.
I, — Selon la définition de Pline !, les joues sont des membranes qui, la supérieure comme l’inférieure, couvrent les yeux et sont comme deux opercules par le rapprochement desquels la pupille est protégée. On les appelle généralement paupières, mais les paupières sont ces poils placés sur les cils, c’est-à-dire sur l’extrémité des joues, qui en forment le prolongement et qui font naiître des passions exagérées.
On appelle aussi joues cette partie du visage qui se trouve proéminente de chaque côté du nez; on leur donne encore le nom de malæ, pommes, parce qu’elles ont la même rotondité que la pomme.
4 Liv. XE, chap, vis,
Les joues, prises dans ce second sens, sont la partie principale du visage, car c’est là surtout que brillent la pudeur et l'honnêteté. Donc, l’époux célébrant le visage de la Vierge, loue d’abord ses joues qu’il compare à une tourterelle, puis à une moitié d’une pomme de grenade, et, enfin, à l’écorce d’une pomme de grenade : « Vos joues ont la beauté de la tourterelle ‘; » et : « Vos joues sont comme une moitié de pomme de grenade ?; » et : « Vos joues sont comme l’écorce d’une pomme de grenade, sans ce qui est caché au dedans de vous ?. » Examinons chacun de ces textes.
IT. — Vos joues ont la beauté de la tourtsrelle. Ta tourterelle est le symbole de la continence et de la pudeur. Les naturalistes disent que la nature de la tourterelle est telle que si elle a perdu son mâle, elle ne s’unit pas avec un autre, et que lorsqu’il arrive que l’une des deux tourterelles ainsi unies meurt et l’autre survit, toute idée d’accouplement s’éteint dans la survivante, en même temps que l’autre meurt. C’est donc pour célébrer la pudeur et la chasteté de la Vierge que l’époux comparait ses joues à la tourterelle,
S'il compare aux joues de la tourterelle les joues de la Vierge, c’est que sur les joues surtout brille la candeur. Pline a dit que les joues sont le siége de la pudeur *. Et cela nous fait voir la pudeur de la Vierge, car la pudeur est un ornement pour tous les visages, mais surtout pour le visage des vierges. Car c’est le propre des vierges, comme Jupiter le dit lui-même dans Lucien, de rougir de pudeur. Cest pour cela que saint Jérôme, écrivant à Eustoche, donne à la pudeur l’épithète de virginale; les poëtes parlent dans le même sens. Tibule, dans sa 1v° Élégie, dit:
Sur les tendres joues brille la pudeur virginale. Et Stace dit que les joues sont
Le gardien et le signe de la pudeur virginale. Et Virgile, dans sa r° Géorgique :
Du fard de la pudeur peint-elle son visage ?
(Traduction de DeLiLce.)
1 Cantiques, 1, 9. — 21y, 3, — 8 vi, 6, — # Liv. XI, chap. xXxvIr.
Ceci est approuvé par saint Ambroise, cet éminent Docteur. Dans son livre sur l'Éducation des vierges, il dit : « La pudeur est la dot de la virginité. »
Démade, cité par Stobée !, affirmait que la pudeur ou la candeur était la beauté par excellence. Aussi la pudeur excite-t-elle l'amour. Ovide écrit dans sa r° Élégie : « La vue d’une jeune vierge, son air candide, blessent mon cœur. » C’est donc avec raison que l’Époux, célébrant la beauté de la Vierge, loue ses joues et les compare à la très-chaste tourterelle.
Elle fut très-chaste, en effet, la bienheureuse Marie, elle qui, lorsque l’Ange descendit vers elle sous les dehors d’un homme, lui disant : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous! » dans sa consternation et son effroi, se mit à rougir et, comme frappée de stupeur, « se demandait quelle était cette salutation. » Car jamais elle n’avait été saluée par un homme, et c’est pour cela que sa réponse à l’Ange fut pleine de modestie. Saint Ambroise, méditant là-dessus, écrivait ceci dans son II Livre sur Saint Luc : « Connaissez la Vierge par ses mœurs, connaissez-la par sa modestie; car c’est le propre des vierges de trembler, de craindre toute réunion avec les hommes, de redouter leur entretien. » Que les femmes apprennent à imiter la conduite de la Vierge.
III. — Vos joues, dit l'Époux, sont belles. Les deux joues de la Vierge sont la virginité et la fécondité dans un même sujet : tout cela est réuni sur son visage. La bienheureuse Vierge est reconnaissable à ses joues; car ses joues la distinguent de toutes les autres femmes. Aussi personne ne lui a-t-il jamais ressemblé et ne lui ressemblera jamais sur ce point.
Ou, autrement : Vos joues ont la beauté de la tourterelle, c’est-àdire la beauté du Christ, votre Fils, dont la voix a été entendue pour la première fois sur la terre lorsqu'il a loué votre virginité. Il est vierge : vous êtes vierge. Il à tellement aimé la virginité qu’il a voulu qu’une vierge fût sa mère : vous avez tellement aimé la virginité que, avec la permission de Dieu, vous refusiez la dignité éminente d’être sa Mère au détriment de votre virginité.
1 Sermon LxxII.
IV. — Plus loin, les joues de la Vierge sont comparées à une moitié de pomme de grenade, et ensuite à l'écorce de cette pomme. Cette pomme est appelée punique, parce qu’elle à été transplantée des pays puniques où Carthage fut bâtie. Elle est aussi appelée pomme de grenade parce que son écorce renferme une multitude de grains.
Les joues de la Vierge sont comparées à la moitié d’une pomme de Carthage et à l'écorce de cette pomme, parce que le grain et l’écorce ont une belle couleur, mais le grain plus que l'écorce; d’un autre côté, la couleur pourprée est le plus bel ornement du visage. Aussi Jérémie, louant la beauté et l'éclat du visage des habitants de Jérusalem, dit: «Les Nazaréens étaient plus blanes que la neige, plus purs que le lait, plus rouges que l’ancien ivoire !, » Et dans ie Cantique, l'Épouse, admirant la beauté de son Époux, dit : « Mon bien-aimé éclate par sa blancheur et par sa rougeur.» Cette couleur brille surtout sur le visage des jeunes filles et des jeunes gens remarquables par leur beauté. C’est donc pour louer la beauté de cette figure virginale qu’il compare ses joues à la moitié purpurine et à l'écorce d’une pomme de grenade.
De toutes les pommes, la grenade est la seule qui ait une couronne et qui renferme ces belles graines rouges; cela veut dire que la beauté de la Vierge est non pas vulgaire, mais éminente, et qu’elle mérite une couronne royale. Aussi, est-elle appelée par le Cantique : la plus belle entre toutes les femmes ?, et « la plus belle des femmes ?. »
Les joues de la Vierge sont comparées à une moitié de grenade et à son écorce, à cause de la constance de la Vierge pendant la passion de son Fils. «La grenade, dit Bède, est le symbole du mystère de la passion, à cause de sa couleur rosée.» La Vierge a donc des joues semblables à une grenade, car elle ne fut pas honteuse de la rougeur qui empourprait ses joues pendant la passion du Fils; bien plus, c'était pour elle un sujet de gloire.
V. — Mais quelqu'un voudra savoir pour quelle raison les joues de la Vierge, au lieu d’être comparées simplement à une grenade, sont comparées à une moitié de grenade. Je réponds : De mème que lors-
1 Lamentations, 1w, 7. — 2 1,7, — 3 y, 17.
qu’une grenade est fendue et ouverte, on voit paraitre ses belles graines purpurines; de même, sur le visage de la Vierge, couvert d’incarnat, on voyait l'éclat et la splendeur de toutes les vertus et de la grâce; ceux qui regardaient ce visage y voyaient briller toutes les vertus qui en faisaient l’ornement, semblables aux graines purpurines de la grenade. C’est de là, je pense, que vient l'explication de Rupert, qui est celle-ci : « Parce que, dit-il, la moitié d’une grenade a plus de couleur et de parfum que la grenade entière. » Et pour faire entendre que la bienheureuse Vierge avait une candeur toute particulière, et que sa haute renommée et ses bons exemples furent utiles à bien des âmes, l’époux a comparé sa beauté à une moitié de grenade et non à une grenade entière.
Notre saint Docteur donne une autre raison : « C’est, dit-il, parce que la grenade étant brisée, on voit non-seulement la rougeur extérieure, mais encore la blancheur de l’écorce intérieure qui ne peut pas être vue, si la grenade n’est pas brisée. » La bienheureuse Vierge Marie fut belle non-seulement extérieurement, mais et bien plus encore intérieurement.
Il faut ajouter que de même qu’une moitié de grenade est rouge et belle, mais que cela est caché sous l’écorce ; de même, la pudeur de la bienheureuse Vierge était cachée; car la candeur a cela de particulier, qu’elle se dérobe sous un voile. C’est de là qu’est venue la coutume, pour les vierges consacrées à Dieu, de se cacher sous un voile et de vivre derrière les murs d’un monastère, afin de montrer à tous qu'elles embrassent une vie de pudeur et de modestie. Tertullien, auteur très-ancien, a fait un livre sur les Voiles des vierges, dans lequel il dit à une vierge, entre autres choses : « Revèêtez l’armure de la pudeur; entourez-vous d’un retranchement par votre modestie; cachez votre sexe derrière un mur que ni vos regards ni ceux des autres ne puissent percer !. » C’est de là aussi que l’on a formé le mot de noces, nupliæ, parce que les jeunes vierges se voilent, obnubunt, par amour pour la pudeur. C’est donc avec raison que la pudeur et la modestie de la bienheureuse Vierge, pour être bien mises en
1 Liv. IIL, chap. x.
relief, ont été représentées par une moitié de grenade cachée sous son écorce.
VI. — Et comme l’écorce renferme de très-belles graines qu’elle cache, il y a encore ces paroles : « Sans ce qui est caché au dedans. » C’est comme si l’Époux disait : « Votre modestie extérieure est bien belle, mais ce qu’il y a de plus beau encore, c’est la cause intérieure qui fait naître cette rougeur, c’est-à-dire votre amour pour la vertu et la chasteté. » D’autres traduisent de l’hébreu : « Derrière votre voile ; » car elle se renfermait derrière ce voile ou ce mur, dans le secret de sa maison, et cela même la rendait plus belle et plus splendide. Voici la version des Septante : « En dehors de votre discrétion ou de votre silence ; » car, en dehors de la beauté de sa pudeur, on voyait aussi resplendir sur ses joues la modestie de son langage qui manifestait clairement non-seulement la retenue et la pudeur, mais encore la prudence et l’humilité de la Vierge.
184 CONFÉRENCE Nez.
SommamE. — 1. Le nez de la Vierge comparé à la tour du Liban. — 2, Ce qui marque la prudence de la Vierge. — 3, Elle connaissait les cœurs.
I. — L’Époux, louant le nez de l’Épouse, le compare à une tour du Liban: « Votre nez est comme la tour du Liban !, » Si vous prenez ces paroles à la lettre, vous y verrez non pas une louange, mais une marque de mépris et d’opprobre. Qu’y a-t-il de commun entre un nez et une tour? Une telle grandeur ne serait pas une beanté pour le nez, mais une difformité. Ne vous arrêtez pas à l’expression littérale; brisez la noix, mangez l’amande. Cette expression de nez marque la prudence et la discrétion; car, de même que nous connaissons par le nez les bonnes et les mauvaises odeurs; de même, par le don de discernement et de prudence, nous savons distinguer les bons et les mauvais esprits.
C’est avec raison que ce nez est comparé à une tour qui est située
1 Cantique, vn, 4.
non pas dans une vallée, mais sur une montagne, et non pas sur une montagne quelconque, mais sur le Liban, dont le sommet était élevé et magnifique; car la prudence est la plus sublime de toutes les vertus morales dont elle occupe comme le sommet et le faite, selon ce qu’enseigne saint Thomas ‘. Cette tour était construite avec une grande régularité. La prudence nous indique le droit chemin en toutes choses ; elle élève l'édifice des vertus et n’incline d'aucun côté. Cest pourquoi elle a été très-bien définie par les philosophes : « La prudence est la droite raison dans les actions. »
II. — Aussi est-ce avec raison que le nez de la Mère de Dieu est comparé à une tour élevée ; car sa prudence fut très-grande, comme nous l’avons montré sous l’invocation de Vierge très-prudente. Elle sut aussi discerner les esprits; car, étant dirigée par le Saint-Esprit dans toutes ses actions, elle ne put concevoir aucune pensée, aucune volonté, qui ne résultassent pas d’un bon esprit, comme d’un moteur intrinsèque. Et non-seulement elle eut le don de discerner les esprits, de manière à ne jamais tomber dans les embuscades de l’esprit malin, mais encore elle sut instruire les autres là-dessus. Car, lorsque, après l’ascension du Christ, les fidèles accouraient vers elle de tous côtés comme vers leur maitresse, pour lui demander des conseils et des consolations, il lui fut nécessaire d’avoir en elle le don du Saint-Esprit, afin qu’elle püt distinguer si les pensées de chacun provenaient d’un bon ou d’un mauvais esprit. Nous nous sommes étendu davantage sur ce sujet dans la 139° Conférence, où nous avons parlé des grâces libéralement prodiguées à la bienheureuse Vierge.
C’est donc une comparaison très-juste que celle du nez de la Vierge à une tour élevée; car, de même que celui qui est placé sur une tour très-haute distingue parfaitement les choses qui sont au dessous et sait reconnaître ses amis et ses ennemis; de même, le discernement de la bienheureuse Vierge distinguait facilement les loups et les agneaux, c’est-à-dire les bons et les mauvais esprits. En effet, si cette grâce fut accordée à Hilarion, à Antoine, à Catherine de Sienne, à
1 Ile de la IIe part., quest. xLvu, art. 6 à la 3°,
Vincent Ferrier, à Louis Bertrand et mille autres Saints, il n’est pas douteux qu’elle ait été accordée à la bienheureuse Vierge; « car tout ce qui est accordé à quelqu'un des Saints n’a pas été refusé à la bienheureuse Vierge. » Telle est l’opinion générale parmi les Docieurs.
III.— Les théologiens sont en discussion sur la question de savoir si Marie a connu la pensée des cœurs. Rutilio Benzoni, dans son traité sur le Magnificat *, le met en doute. Je suis cependant convaincu que Marie a eu cette connaissance, et cette persuasion se fonde sur cette règle : « Tout ce qui a été accordé à quelqu'un des Saints n’a pas été refusé à la bienheureuse Vierge; » et il est certain que ce don a été accordé à plusieurs Saints, comme à saint Hilarion, à sainte Catherine de Sienne, au bienheureux Louis Bertrand et à d’autres.
Enfin, de même qu’une tour élevée dans les airs estredoutable pour l’ennemi, de mème la prudence et l’esprit de discernement de la bienheureuse Vierge étaient redoutables à l’ennemiinfernal. A ce point de vue, ce n’est pas sans raison que l’Époux a comparé sa prudence à la tour « qui regarde du côté de Damas. » Car cette tour avait été construite dans un but de surveillance contre les habitants de Damas et les Syriens. Damas veut dire ici une coupe de sang. Il faut donc entendre par le mot Damas, « le démon qui est altéré du sang de nos âmes. » C’est pourquoi la prudence de la Vierge regarde du côté de Damas, c’est-à-dire contre le péché du sang; car tout ce qui provient de la chair et du sang répand devant elle une odeur fétide.