‹ Conferences sur les litanies de la très-sainte viergeChapitre 11 sur 125 · CONFÉRENCE LÈVRES · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE LÈVRES

SOMMAIRE. — 4. Les lèvres de Marie comparées à une bandelette d’écarlate. —

2. Douceur de ses paroles. — 3. Les lèvres de la Vierge comparées à un rayon de miel. — 4. Imitons Marie.

I. — L’Époux, louant les lèvres de la Vierge, les compare, pour la beauté : 4° à une bandelette d’écarlate : « Vos lèvres sont comme une bandelette, votre langage est doux ?; » 2° à un rayon de miel : « Vog

4 Liv. II, chap. 1v. — ? Cantique, 1v, 8,

lèvres, d mon Épouse, sont comme un rayon qui distille le miel; le miel et le lait sont sous votre langue ‘. » Examinons en détail chacune de ces comparaisons.

La cochenille est une matière tinctoriale que produit en soi un petit ver de couleur rouge dont le sang sert à rougir les laïines ; de là lui vient le nom de cochenille ou de petit ver. De même que certaines étoffes sont teintes avec Le sang d’un poisson appelé pourpre et sont appelées pour cela pourpre ou étoffe pourprée, la couleur de cochenille signifie ia charité, parce qu’elle brille et rayonne, qu’elle ressemble au feu, et qu’elle est la marque et l’aiguillon d’une âme enflammée. C’est pour cela que la cochenille et la pourpre brillent sur les vêtements des cardinaux; la cochenille signifie qu’ils sont enflammés d’une si grande charité qu'ils sont prêts, si les circonstances l’exigent, à répandre leur sang pour le Christ et son Église, pour sa

oi et sa gloire. Les paroles de la Vierge sont donc comparées à la cochenille pour marquer l’ardente charité de ses paroles. Il est certain que le cœur dela Vierge étaittoujours brülant d'amour pour l’Époux, que ses méditations et ses paroles avaient toujours pour objet la passion du Christ. C’est donc avec raison qu’il est dit que ses lèvres écarlates étaient en quelque sorte rougies par le sang de l’Époux, et elles sont comparées non-seulement à l’écarlate, mais à une bandelette d’écarlate. De même qu’une bandelette sert à lier la chevelure, à réunir et à serrer les cheveux; de même, la bienheureuse Vierge lait ses pensées, les réunissait comme en faisceaux, pour méditer la passion du Christ, et les appliquait à cette méditation.

D’autres veulent que la bandelette signifie la prudence que la bienheureuse Vierge mettait dans ses paroles; nous en parlerons plus au long dans l’invocation de Vierge très-prudente.

IT. — Mais, comme l’ardente charité de la bienheureuse Vierge Marie donnait une grâce admirable à ses paroles, il y a encore ces mots : « Et votre langage est doux. » Épiphane, prêtre de Constantinople, cité par Nicéphore ?, nous montre combien la bienheureuse Vierge fut douce et affable : « En toutes choses Marie était irrépro-

1 Cantique, 1v, 11. — 2 Liv. IL, chap. xx.

chable et pleine de gravité; elle parlait peu et ne disait que les choses nécessaires ; on pouvait toujours lui parler, et elle vous écoutait avec une grande affabilité, malgré sa grandeur, elle était accessible à tous; on ne la vit jamais rire, se troubler ou se fâcher. Elle était ennemie de tout faste, pleine de simplicité ; elle n’avait rien de dissimulé sur son visage; rien en elle ne sentait la noblesse, mais elle pratiquait l’humilité d’une manière éminente. » L’Époux continue à louer les lèvres de la Mère de Dieu.

LIL. — Vos lèvres sont comme un rayon de miel. Pourquoi ce rayon sur ses lèvres? L’abbé Gilbert nous répond, dans son xxx1v° Sermon sur le Cantique : « Cest que, dit-il, le miel ne renferme que la douceur et qu’il se répand avec abondance. » Le rayon se remplit d’abord, puis, quand il est plein, il distille au dehors la liqueur dont il est rempli. Les lèvres de la Vierge, comme un rayon distillant le miel, ne savaient distiller que les pensées dont son cœur était plein.

On peut dire, de plus, qu’il y avait un rayon de miel sur ses lèvres à cause de l'incroyable douceur et de la suavité de ses paroles. Car, de même que ce qu’un rayon de miel distille est suave, de mème les lèvres de la Vierge ne proféraient que des paroles pleines de douceur, de suavité. Son éloquence est si remarquable que l’on dirait que Dieu parle en elle. Elle était si agréable qu’elle persuadait facilement tout ce qu’elle voulait.

L’Écriture ne dit pas que le rayon prodigue le miel, mais qu’il le distille, parce que les paroles ou les discours ne doivent pas être prodigués, mais être le fruit de la réflexion, en sorte que l’on ne parle qu’en tenant compte du lieu, du temps, des personnes et des circonstances; de manière qu’on puisse dire, en quelque sorte, que la parole est distillée, C’est une chose remarquable que ce que la iradition nous rapporte de la bienheureuse Vierge qui, sachant beaucoup, parlait cependant si peu, comme nousle démontrerons sous linvocation de Vierge très-prudente. Nous poursuivons.

Le miel et le lait sont sous votre langue. — C'est-à-dire la doctrine céleste pleine de simplicité et de sublimité. Le lait, qui est l’aliment des petits enfants, est l’image de la doctrine plus facile, plus suave et plus simple, annoncée aux ignorants. C’est pour cela que l’'Apôtre

écrit dans sa Ir Épitre Aux Corinthiens : « Je vous ai nourris de lait, et non pas de viande solide, comme de petits enfants dans le Christ ?. » Le miel, parce qu’il est formé de la rosée du Ciel, signifie la doctrine sublime sur les profonds mystères, comme sur Dieu trine et unique, sur l’Incarnation, la Providence, la prédestination, les autres attributs et les mystères qui, cela est convenable et même nécessaire, doivent être connus par les hommes éminents et parfaits. J’emprunte ces pensées au commentaire de saint Thomas sur ce passage. Donc, quand l’Écriture dit que le miel et le lait sont sur la langue de la Mère de Dieu, cela signifie qu’elle distribua à tous la nourriture salutaire aux petits; c’est-à-dire aux simples, comme à ceux qui sont plus avancés, c’est-à-dire plus parfaits et instruits.

Or, cette doctrine céleste, elle ne l’eut pas seulement sur Le bout des lèvres, mais sous la langue même, car elle ne se borna pas à l’offrir aux autres, mais son propre palais en apprécia la saveur. Nous prenons ceci dans saint Luc, qui dit de la bienheureuse Vierge : « Marie conservait en elle-même toutes ces paroles, y faisant réflexion dans son cœur ?.» Quelles paroles? Écoutez saint Anselme, dans son Homélie sur saint Luc : « Klle méditait dans son cœur les paroles des Anges, des bergers, des mages, de son Fils lui-même. » Car personne n’a jamais apprécié comme Marie combien le Seigneur est suave. Elle s’enivrait dans l’abondance de la maison de Dieu; elle se désaltérait au torrent de ses voluptés. Et cela n’est pas étonnant, puisque près d’elle, bien plus, en elle-même était la source de vie d’où coulait une si grande perfection pour l’une, et l’autre vie. C’est donc là ce que dit l’Époux : « Le miel et le lait sont sous votre langue. »

Dans un autre sens, le miel et le lait sous la langue de la Vierge signifient qu’elle était toute de miel et de lait; qu’il n’y avait dans sa conversation aucune disgrâce, aucune dureté, aucun fiel; qu’elle fut pleine de douceur, de suavité, de bienveillance, de candeur, de simplicité, de sincérité. En résumé, elle eut toutes les propriétés du miel et du lait,

1 Us 2, — ? D, 9,

IV. — Que.ceux qui célèbrent la bienheureuse Vierge apprennent à avoir le miel et le lait sous leurs langues, c’est-à-dire à être tout de miel et de lait. Qu'ils aient le miel et le lait, c’est-à-dire la douceur et la suavité pour l’enseignement de la doctrine évangélique, non pas sur le bout des lèvres, mais sur la langue, afin qu’ils en apprécient toute la douceur dans le fond de leurs cœurs. Malheureux est celui qui offre aux autres les fruits pleins de miel et de lait de la sagesse, et qui lui-même meurt de faim et de soif; il est semblable à ce Tantale de la fable, qui ne pouvait avaler aucune gorgée d’une boisson délicieuse qui lui montait jusqu'aux lèvres. Le fils de Sirach déplorait cette misère : « Il y a, dit-il, un autre mal que j’ai vu sous le soleil et qui est fréquent parmi les hommes. Un homme a consacré à Dieu ses richesses, sa vie, sa gloire; rien ne manque à son âme de ce qu'il désire, et Dieu ne lui accorde pas le pouvoir de prendre cette nourriture, mais un étranger la dévorera : ceci est une grande vanité et une grande misère. »

Je croirais volontiers que ces paroles dépeignent l’homme sage et instruit qui a des ruisseaux de sagesse sur le bout des lèvres, mais non sous la langue, en sorte qu'il ne peut pas y goûter. Il arrive souvent, en effet, qu’un homme étale de grandes richesses dans ses discours et possède une grande science des Écritures ; mais comme la laideur de ses mœurs le met en désaccord avec ses paroles et sa doctrine, il en résulte que ceux qui lisent ses livres ou entendent ses paroles, en retirent une grande utilité; mais lui, qui en est l’auteur, n’en profite nullement. Cest ce que dit Olympiodore.

Philon Carpatius, dans son commentaire sur ce passage, soutient la même opinion : « Les faux serviteurs du Christ, dit-il, comme les prédicateurs hypocrites, ont le miel sur la langue, mais non pas sous la langue. Souvent ils prêchent aux autres les joies célestes, tandis qu'eux-mêmes couvent de leurs désirs les biens terrestres et périssables. Mais les véritables, les vertueux apôtres de Dieu et toutes les àmes saintes portent le miel sous la langue; tandis que, par leurs discours, ils répandent le miel de la divine sagesse et raniment ainsi les âmes de leurs auditeurs, ils le gardent aussi sous leurs langues, et ils gardent, comme leur étant utiles, les saintes choses qu'ils

annoncent. » Que les prédicateurs soient donc remplis de douceur, de suavité, de bonté, à l’exemple de la Vierge. Qu'ils ne se bornent pas à offrir aux autres cette douceur, mais qu’ils l’apprécient euxmêmes.

Page 1