‹ Conferences sur les litanies de la très-sainte viergeChapitre 118 sur 125 · CONFÉRENCE Du CANTIQUE DE MARIE : MAGNIFICAT · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE Du CANTIQUE DE MARIE : MAGNIFICAT

SomARE. — 4, Avant-propos. — 2. Le Magnificat nous montre la reconnaissance de Marie. — 3. Le Magnificat prouve que Marie rapporte tout à Dieu. — 4, IL nous découvre sa sainteté de vie. — 5. Son humilité,

I. — Par ce cantique, l'Église catholique honore et vénère souverainement la Vierge, Mère de Dieu ; en le chantant elle rappelle les grandes vertus de Marie et les propose à l’imitation des fidèles. On y voitses témoignages de reconnaissance envers Dieu, la manière dont elle rapporte tout à la gloire du Créateur, la sainteté de sa vie et son humilité.

IL, — Magüificat, anima mea, Dominum. Voilà le témoignage de reconnaissance envers Dieu. Tout ce que la Vierge Mère trouvait de brillant, de beau et de précieux dans son âme, elle le regardait comme un présent de Dieu et comme son œuvre, et le lui attribuait tout entier; aussi ce n’est pas elle-même, mais le Seigneur qu'elle exalte, et son espritne se réjouit pas deses propres mérites, mais des bienfaits de Dieu. C’est pourquoi elle dit : « Mon âme, exalte le Seigneur, et mon esprit a tressailli de joie à la pensée de Dieu, mon Sauveur.» Sainte Élisabeth, inspirée par l'Esprit-Saint, célèbre ses louanges ?. Ces louanges, la bienheureuse Vierge Marie ne pouvait pas et ne devait pas les nier, Elle ne pouvait pas, parce que Élisabeth parlait non pas d’elle-même,

1 Dans sa Vie, — 2 St. Luc, J, xt, 45,

mais sous l'inspiration de l’Esprit-Saint,; elle ne le devait pas, car ces louanges se rapportaient à la gloire de Dieu. Elle chante donc, et en chantant elle célèbre et exalte Dieu, lui attribuant à lui et non à ellemême le bienfait de l’incarnation : «Mon âme, exalte le Seigneur : Hagnaficat, anima mea, Dominum. » C'est-à-dire: «Toi, Élisabeth, tu me loues et tu m’exaltes de ce que je suis devenue la Mère de Dieu, et parce que je suis bénie entre toutes les femmes, de ce que je suis heureuse, parce que j'ai cru ce que m'a dit le Seigneur. Mais moi je loue, je bénis, j’adore mon Seigneur et je l’exalte de toute l’affection de mon cœur, car c’est lui qui m’a exaltée en faisant en moi de si grandes choses et en m’élevant à une si grande dignité que mon intelligence ne peut comprendre et que ma langue ne peut dire. Moi aussi je l’exalte à mon tour, non que je le rende grand, mais en le proclamant grand, puissant et saint, et en rapportant à lui toutes les grâces divines . que j'ai reçues.» Tandis que les autres attribuent leurs richesses, leur beauté, leur sagesse, et les autres dons qu’ils ont reçus à leurs parents, à la nature et à eux-mêmes, la très-sainte Vierge nous donne l'exemple de tout rapporter à Dieu, de lui attribuer tout ce qu’il y a de bien en nous.

IIT. — Secondement. Nous trouvons dans ce cantique des louanges parfaites adressées à Dieu par la bouche de Marie. Les uns louent Dieu sur des flftes, sur des cymbales, sur des lyres, des guittares et sur des orgues, maisla Vierge sans tache le loue par l’âme et en esprit: « Mon âme, dit-elle, glorifie le Seigneur, et mon esprit a tressailli de joie à la pensée de Dieu, mon Sauveur. » Voilà quelle est sa lyre, voilà quel estson instrument de musique. Les autres ne louent Dieu que de bouche et par la langue ; ce sont eux dont Dieu a dit !: « Ce peuple me glorifie de la bouche et des lèvres, maïs son cœur est loin de moi. » Mais la bienheureuse Vierge le glorifie avec son âme, c’est-àdire avec toutes les forces et puissances de l’âme. Elle le glorifie par le cœur, par la bouche; elle le glorifie par les miracles que Dieu a opérés dans la Vierge; elle le glorifie par le sainteté de sa vie et par la splendeur de ses vertus,

1 xx1x, 13,

IV. — Troisièmement. La sainteté de vie: Anima mea, et Spiritus meus. Par âme on entend ici la partie sensitive par laquelle nous communiquons avec les brutes. Par esprit l’on entend l’intellect et la volonté par lesquels nous communiquons avec les Anges. Nul neipeut dire: Anima mea, spiritus meus, si ce n’est celui qui est libre de l'esclavage du péché. Mais celui qui, par le péché, s’est mis au service du démon et s’est soumis à lui, ou qui a livré son âme et son esprit soit aux plaisirs de la chair, soit aux richesses de ce monde, soit à de vains honneurs, celui-là ne peut pas dire: Mon dme, mon esprit; car ils ne lui appartiennent pas, mais ils appartiennent au démon, selon cette parole de saint Jean ! : « Celui qui commet le péché est l’esclave du péché. » Or, comme la bienheureuse Vierge Marie n’a jamais subi le péché et connu d’autre esclavage que celui du Christ (le servir, c’est régner), mais conservé toujours sa parfaite sainteté de vie, elle peut dire à bon droit : « Mon âme, mon esprit. » Oh! combien peu d’esprit on trouve aujourd'hui sur la terre! La chair seule s’est emparé de l’univers entier; tout le monde cherche les choses qui appartiennent à la chair, les richesses, les délices, les honneurs, et non les choses qui appartiennent à l’esprit. Mais Marie était tout esprit. Ce qu’elle voyait, ce qu’elle sentait, ce qu’elle comprenait, tout était esprit. Sa chair même s’était transformée en esprit. IL n’y avait jamais chez elle aucune lutte de la chair contre l'esprit, c’est pourquoi elle pouvait dire avec vérité : « Mon esprit a tressailli de joie. » Il a tressailli non pou: les honneurs de ce monde, non aux louanges que tu m’as données, Ô Élisabeth, non à la splendeur de ma naissance, non à cause de la noblesse de mon origine, qui remonte à David, non aux éloges des Anges, mais en Dieu, mon Sauveur. En Dieu, et non dans la vanité du monde, non dans la volupté de la chair, non dans l’affection des choses terrestres. Je ne me préoccupe pas des choses de la terre. Je ne désire pas la prospérité et ne crains point l’adversité.

C’est à juste titre que Marie tressaillait en son esprit, car de même : que l’astre répand au loin ses rayons sans éprouver de corruption,

Lynr, 34,

que la fleur exhale son odeur, l’intelligence produit son verbe, la montagne sa vapeur et Le feu la chaleur, de même Marie devait mettre au jour le Sauveur. Oh! de quelle joie, de quel bonheur elle était remplie lorsqu’elle contemplait en elle de tels mystères !

V.— Enfin, nous y voyons son humilité. La Vierge, comblée de tant et si grandes grâces, ne devient pas fière, elle ne se vante pas, elle ne s’applaudit pas, elle ne s’attribue rien; mais glorifie et exalte Dieu seul de ce qu’il a jeté les yeux sur son humilité, c’est-à-dire sur sa petitesse et son abjection, «parce que, dit-elle, il a abaësé les yeux sur l'humilité de sa servante. » Quelques auteurs ont traduit du grec «le néant de ta servante. » Elle cache sa dignité de Mère de Dieu et se déclare sa très-humble servante. «Ce n’est point ma sagesse, ni ma noblesse, ni ma beauté, dont rien ne m’appartenait, qui lui ont plu; mais mon humilité, mon abjection, ma pénitence et, pour ainsi dire, mon néant. Qu'étais-je, pour être choisie pour un tel ministère? Le Seigneur a jeté les yeux sur moi, je ne m’y attendais pas. Je n'étais pas digne d’un tel honneur. Je suis la servante de Dieu. Je ne suis pas même digne de le servir. Il a daigné tourner les yeux vers moi et me choisir, parmi des milliers et des milliers d’autres, pour sa mère et son épouse. » L’'Époux céleste, admirant une si profonde humilité, s’écrie !: « Tu as blessé mon cœur, Ô ma sœur et mon épouse, par un seul cheveu de ton cou.» La bienheureuse Vierge a blessé le cœur de Dicu par un cheveu de son cou, parce qu’à ses propres yeux elle ne. s’estimait pas la valeur d’un cheveu. Bien qu’elle sût que, par le mérite de sa virginité et de ses autres vertus, elle était grande devant Dicu, elle ne s’en attribuait aucun mérite, mais elle confessait, proclamait, chantait sa petitesse, sa pauvreté, son indignité et, s’il est permis de parler ainsi, son néant.

« Voilà pourquoi depuis ce moment toutes les générations m’appellent bienheureuse en proclamant la toute-puissance de Dieu et sa munificence envers moi, saservante.» Car de même qu'il a créé le Ciel de rien et l’a substitué au néant, qu’il l’a embelli et l’a destiné à lui

, Servir de trône ; de mème, il m’a choisie, moi qui n’étais rien, m'a ornée

1 Cantique, 1v, 9.

VIERGE VÉNÉRABLE. 70 d

de grâces, a fait de moi sq tabernacle et m’a élevée à la plus grande dignité qui puisse exister après celle de Dieu.

« Voilà que depuis ce moment, » c’est-à-dire à partir de cette heure, dans la suite, dès cet instant où toi, Élisabeth, tu m’as reconnue pour la Mère de Dieu, et où ton fils, encore enfermé dans ton sein, par un mouvement qui est au-dessus de la nature, a salué et adoré mon Fils, qui est aussi le Fils de Dieu : « Toutes les générations m’äppelleront bienheureuse ; » moi, la plus indigne de toutes les femmes, je passe maintenant de la terre au Ciel, je suis élevée à une si grande dignité que, dans les temps futurs, toutes les nations de la terre, tous les habitants du Ciel et des Enfers m’appelleront très-heureuse parce que j'aurai mis au monde pour les Anges un restaurateur, pour les saints patriarches un Rédempteur, pour les pécheurs l’indulgence, pour les justes la gloire, pour les infirmes un remède, pour les affamés un pain céleste, pour les altérés la source de la grâce. Oh! admirable humilité de Marie, être comblée des dons de la grâce et ne pas s’enorgueillir, ne pas se vanter, ne pas être fière, mais ne se croire rien! « Être humble, c’est ne se croire rien, » dit saint Dorothée,

« Parce que celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses. » Dans ces paroles brille la grande humilité de la Vierge. Elle pouvait dire : « Parce que celui qui est grand a fait en moi de grandes choses. » Elle était, en effet, véritablement grande puisqu'elle a été choisie pour devenir la Mère de Dieu, la Reine des Anges et la Maitresse du monde entier. Elle s’est pourtant abstenue de parler de ce monde, afin de ne rien s’attribuer, de rapporter tout à Dieu et pour distinguer son néant des dons de Dieu. Elle est d'autant plus admirable qu'au silieu de tant de grandeur et d’élévation, elle ne s’est pas enorgueillie, ellene s’est pas flattée. « Ce n’est pas difficile d’être humble dans l’abection, tandis que l'humilité au milieu des honneurs est une grande ct sare vertu, » dit saint Bernard ?.

1 ue Sermon de l’Humilité, — 2 rve Homélie sur le Missus est,

e 2532 CONFÉRENCE

ON MONTRE L'EXCELLENCE DU CANTIQUE MAGNIFICAT PAR LES LLOGES ET ÉPITHÈTES QUE LUI DONNENT LES DIFFÉRENTS AUTEURS.

Sommaire indiqué par les titres.

I. — Pour la gloire de ce cantique, divers commentateurs ont "déployé toute la vigueur de leur génie, afin de nous le recommander comme il le mérite. Aussi l’ont-ils enrichi d’épithètes et de titres de toute espèce, pour que ce qui manque à son éloge d’un côté s'y trouve ‘de l’autre. Quelques-uns l’ont appelé : « Le chant de la Vierge; » les autres : « Le chant triomphal de Marie; » d’autres : « L’épithalame de la Vierge; » d’autres : « Le doux et savant cantique de Marie ; » d’autres : « Le magnifique et admirable concert de la sainte Vierge Marie; » d’autres : « Lie cantique divin et sublime de Marie; » d’autres : « Le chant très-saint et le divin panégyrique; » d’autres : « Le résumé des divins Sacrements de Marie; » d’autres : « Le Symbole de Marie; » d’autres : « La doctrine évangélique de Marie; » d’autres : «Le Catéchisme des parfaits; » d’autres : « La douce harmonie de Marie; » d’autres : « La lyre de Marie parfaitement jouée; » d’autres : « La prophétie de la Vierge; » d’autres : « La lyre à dix cordes; » d’autres enfin : « Le premier hymne du Nouveau Testament. » Nous allons examiner chacune de ces dénominations, afin de connaître l’excellence de ce cantique célèbre. On l’appelle premièrement :

IT. — Le chant de la Vierge, et non de Marie, sœur de Moïse, ni de Moïse lui-même, ni de Déborah, ni de Barac, ni d'Anne, ni de la mère de Samuel, ni du prophète Isaïe, ni du roi Ézéchias, ni de Judith, ni d'Habacuc, ni des trois enfants dans la fournaise de Babylone, ni'de Zacharie, 'ni de Siméon, qui tous ont chanté des cantiques, mais de la Vierge. Et non d’une vierge quelconque, mais de la Vierge, Mère de Dieu, très-sainte, très-pure, très-chaste, immaculée, intacte, non violée, Vierge féconde et perpétuellement Vierge.

IT. — Le chant de triomphe de Marie. Les anciens avaient l’habitude, après leurs victoires ou autres bienfaits, de chanter des louanges à Dieu, et de composer un chant d’actions de grâces ou triomphal

VIERGE VÉNÉPRABLE, 103

en témoignage de reconnaissance. Ainsi Moïse et sa sœur chantèrent pour remercier Dieu d’avoir englouti Pharaon dans la mer Rouge. Ainsi Déborah, après avoir tué Sisara, composa un cantique à la gloire de Dieu ?. Aïnsi le peuple d'Israël chanta lorsqu'un puits lui fut indiqué miraculeusement *. Ainsi David publia non-seulement par sa bouche, mais encore par celle d'autrui, les bienfaits qu’il avait reçus miraculeusement ; car, après avoir introduit l’Arche d’alliance à Jérusalem, il établit quatre maîtres de chant *. Aïnsi Judith, après avoir coupé la tête à Holopherne, chanta son triomphe *. Ainsi firent les trois enfants après l’extinction des flammes de la fournaise de Babylone 5. Ainsi Ézéchias, lorsque la santé lui fut rendue *. Ainsi bien d’autres, après des bienfaits reçus, chantèrent à Dieu des chants de reconnaissance et de triomphe. Tous ces cantiques étaient la figure du chant triomphal de Marie, qui n’engloutit pas Pharaon dans les flots, ne tua point Sisara, ne coupa point la tête à Holopherne; mais qui vainquit le diable, broya la tête à l’antique serpent, et chassa l'ennemi de tout le genre humain; c’est pourquoi son cantique peut à juste titre s'appeler triomphal.

IV. — L’épithalame de la Vierge. On ne célèbre jamais le mariage d’un prince sans y chanter en l’honneur, soit de l’époux, soit de l'épouse, quelque ode ingénieuse et spirituelle. Mais il était bien plus convenable de chanter un épithalame aux noces du souverain Maitre du monde, daignant prendre notre nature, de dire les louanges de ces nobles époux et de célébrer des fiançailles si admirables. Cet épithalame, Dieu a voulu qu'il fût chanté bien avant par Salomon, lorsqu'il lui fit écrire le Cuntique des cantiques, dans lequel Dieu s’entretient avec l’Église, comme un fiancé avec sa fiancée. Il ne s’y nomme pas Dieu, Seigneur, le fort, le tout-puissant, noms qui pourraient inspirer la terreur, mais il prend le nom de fiancé, de frère, d'ami, qui provoquent et excitent à l'amour. Maïs l’épithalame de la Vierge surpasse autant celui de Salomon que la réalité surpasse la figure et la vérité l'ombre. Là, l'Épouse, c’est-à-dire l’Église, indique l’union du Verbe divin avec la nature humaine par cette métaphore « qu’il dépose sur

1 Exode, xv. —? Juyes, V. — 3 Nombres, xx1, 17. — DL Paralipomènes; xv, 19, et xiv, 41, — 5 Judith, xvi. — 6 Daniel, 1m, 32. — 7 Isaie, xxxvu, 10,

704 CONFÉRENCES "a LES LITANIES DE LA SAINTE VIERGE. moi un baiser de ses lèvres t. » Ici l’on voit l'union de la nature divine avec la nature humaine. Là l’Épouse s’écrie : « Indique-moi où tu gardes ton troupeau et où tu reposes au milieu du jour. » Ici on voit ; déjà l'Époux dans la chambre nuptiale, c’est-à-dire reposant dans le sein de la Vierge. Là l’Épouse dit : « Emmène-moi avec toi, courons à l'odeur de tes parfums. » Ici déjà l’Épouse, c’est-à-dire l’Église, court déjà au parfum de son Époux, elle vole même; car le Christ, fait homme et naissant parmi nous, répandit dans le monde entier le parfum le plus agréable par lequel il attire à sa connaissance les Anges du Ciel, les bergers de la Judée, les mages de l'Orient, les nations barbares de toutes les parties de l’univers. Là l’Épouse cherchant son Époux ne le trouve pas :« Je l’ai cherché dans ma chambre et je ne l’ai point trouvé ?. » On le voit et on le trouve déjà présent dans le sein de la Vierge. Là l’Épouse désirait voir le Christ : « Que n’es-tu comme un frère qui a sucé les mamelles de ma mère, j'irais te trouver dehors et je te baiserais %. » Ici il a déjà été conçu et dans quelques mois il doit naître et être allaité par les mamelles de sa très-sainte Mère. C’est donc à bien juste titre que le cantique de notre Souveraine est appelé épithalame.

V. — Le très-doux et très-savant cantique de Marie. Quelle admirable et quelle grande sensation de l’éternelle douceur a éprouvée la bienheureuse Vierge lorsqu'elle a conçu le Christ dans son sein! Abraham fut rempli d’une si grande joie, par la seule connaissance prophétique du Verbe incarné, que le Christ a dit de lui * : «Abraham, votre père, il l’a vu, et sa joie a été grande! » Combien n’a pas dû être grande la joie de Marie qui, au lieu de voir Dieu en figure, en image ou en ombre, l’a conçu de son propre sang et lui a donné l’hospitalité dans son sein! C’est à elle, je crois, que s’appliquent ces paroles inspirées d’Isaïe 5 : « Habitante de Sion, réjouis-toi, et chante ton triomphe, car le saint d'Israël est grand au milieu de toi. » David aussi semble parler de Marie lorsqu'il ditf: « Mon cœur et ma chair ont tressailli à la pensée du Dieu vivant. » Marie se réjouit, et la grandeur de sa joie, lui faisant rompre son silence

1 Cantique, 1, 1.—21.:d., 1, 1. —5 Jbid., vit, 2, — * St, Jean, vin, 56. —5 xIt, 6, PS NII,

habituel, elle chante : « Mon esprit a tressailli de joie à la vue de Dieu, mon Sauveur. » sf

L'homme qui trouve un trésor dans son champ s’en va plein de joie; il vend tout ce qu’il a et achète ce champ ‘. Et pourquoi Marie ne se réjouirait-elle pas, ne chanterait-elle pas avec douceur, elle qui a trouvé grâce auprès de Dieu, qui a trouvé Celui « en qui sont des … trésors de sagesse et de science du Dieu caché? » La mère se réjouit lorsqu'elle met au monde un fils : « Lorsqu'elle enfante, la mère est triste, parce que son heure est venue; mais, lorsqu'elle a donné le jour à son fils, la joie lui fait oublier la douleur, parce qu’un homme est venu au monde ?. » Et pourquoi Marie, la Mère bénie du Christ, l’Épouse chérie de Dieu, ne se réjouirait-elle pas? Pourquoi ne chanterait-elle pas de doux cantiques, elle qui a conçu le Verbe sans perdre sa virginité et qui doit l’enfanter sans douleur ?

Israël voyant la délivrance de Jérusalem * : « Quand le Seigneur ramena les captifs de Sion, nous étions comme ceux qui sont consolés, et“l’Éternel nous a fait de grandes choses; nous en avons été réjouis. » Pourquoi donc la bienheureuse Vierge ne se réjouirait-elle pas à cause de la grande œuvre de l’incarnation, en voyant approcher la rédemption du genre humain et finir la captivité du monde? Je crois qu’en elle-même elle se disait ces choses ou des choses semblables : « Voilà que moi, servante abjecte, méprisée par tout le monde, je suis celle en qui Dieu a établi sa demeure; voilà que je porterai enfermé dans mon sein Celui qui contient toutes choses. Je serai la Mère du Fils du Roi des rois, du Seigneur des dominations, qui tient pour toujours les rênes de son gouvernement. C’est donc moi qui, par le fruit de mes entrailles, ferai cesser les désirs des patriarches, les soupirs des peuples, les oracles des prophètes, les larmes de nos pères qui gémissent captifs dans les limbes et les misères des hommes? » Alors elle ressentit une consolation incroyable; alors sa bouche fut remplie de joie et sa langue fut dans l’exaltation. Alors les nations s’écrièrent : « Le Seigneur l’a glorifiée en l’associant à son œ1vre; sa joie a été grande et son esprit a tressailli en pensant à Dieu,

1 St, Matth., xur. — 2 St. Jean, xvi, 21. — 8 Ps. cxxvI, 1. — # ÿ, 8. I 45

son Sauveur. C’est pourquoi Rupert ‘ s’écrie, en considérant cette joie de Marie : « O bienheureuse Marie, une inondation de joie, la force de l’amour, un torrent de volupté t’a couverte tout entière; 1

s’est emparé complétement de toi; tu as éprouvé ce que l’œil n’a pas vu, ce que l'oreille n’a pas entendu, et ce qui n’est jamais entré dans le cœur de l’homme, ». Le, Magnificat est donc le cantique très-doux de Marie.

Il est aussi très-savantt, car là bienheureuse Vierge y parle avec un art divin de différents mystères qu'a exposés savamment Rutilio Benzoni, évêque, dans un livre qu’il a écrit sur le Magnificat. Aussi Hugues de Saint- Victor ? porte: de ce cantique ce: jugement très-vrai : « Que personne ne:s’imagine qu’il faille attacher peu d’importance aux paroles de ce cantique, paroles qui on$ été proférées avec une conception si profonde et qui ne peuvent être pénétrées sans une profonde investigation;, tout ce qui s’y trouve a émané de cette lumière intime de la suprême vérité dont l'esprit de la Vierge était rempli à un degré extraordinaire, et elle n’a pu dire riem autre chose en parlant comme elle l’a fait, sans préméditation..

VI. — Concert magmfique et admirable, de la bienheureuse Vierge. Qu'il soit magnifique, c’est ce que prouvent les noms magnifiques: appliqués à Dieu dans ce cantique, par la bienheureuse Vierge, noms tels que ceux-ci : Seigneur, Sauveur, puissant, saint, miséricordieux, véridique. La Vierge a reçu de Dieu des bienfaits grands et magnifiques; elle: dit en effet : « Celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses. » Elle n’explique. pas quelles ont été ces grandes choses, et elle ne parle pas du degré de cette: grandeur. Elles sont, en effet, inexplicables et incompréhensibles à toute intelligence créée, j'oserai même dire à la Vierge Marie elle-même. J’ai pour moi saint Thomas de Villeneuve : « Celui qui est puissant à fait en moi de grandes choses; mais combien grandes? Je ne sais pas si elle a pu

-comprendre. elle-même: sa grandeur. » Voilà ce qu’il dit. Dont, comme la Vierge, Mère de Dieu, a reçu de lui de grands et magnifiques bienfaits, c’est, à juste titre qu’elle lui donne des. noms grands

1 Chap. rer du Cantique, — 2 Homélie pour la 6e Férie des Quatre-Temps. — ae Sermon sur {a Nativité de la bienheureuse, Vierge Marie.

et magnifiques. Elle savait que c’est dans l’esprit de Dieu, lorsqu'il accorde aux hommes de grandes choses, de ne leur demander en retour que des noms et des titres. C’est pourquoi Lipoman fait un crime à notre premier père de ce que, après avoir été comblé de bienfaits par lui, il s’est montré grossier à son égard, dans la réponse qu'il lui fit. Dieu lui ayant demandé : « Adam, où es-tu? » il répondit : « J’ai entendu votre voix. » Il n’ajoute pas : « Dieu très-clément, mon Dieu, mon Créateur, » etc., mais il parle à Dieu sans lui donner untitre convenable. Il à reçu en abondance les bienfaits de Dieu et il se montre très-avare pour donner à Dieu des titres comme témoignage de reconnaissance. Saint Chrysostome (n° Homélie), expliquant ces paroles de Job ‘: « J’ai fait le tour de la terre & je l’ai parcourue, » se met de même en colère contre Satan et s’écñe : « Cet orgueilleux et ce superbe, ne connaissant ni sa place, ni son état, et la dignité de celui qui l’interroge, il dit: « J’ai parcouru la terre, » Grossier et orgueilleuy Satan qui, enrichi par Dieu de bienfaits nombreux, lui refuse les noms glorieux qui lui sont dus. » Ce n’est point aïnsi que fait Marie :numble, douce, pleine de reconnaissance, elle donne des noms glorieux, des titres illustres et de grandes qualifications à Dieu, dont elle a reçu des bienfaits extraordinaires, et c’est pour cela que son eantique est appelé magnifique concert.

Or, ilest non-seulement magnifique, mais encore appelé admirable, parce qu’il chante le magnifique et admirable mystère de l’incarnation. Le mystère de l’incarnation brille dans les autres œuvres divines; premièrement, parce que, dans le mystère, deux extrêmes étant à üne distance infinie l’un de l’autre, c’est-à-dire la nature divine et la nature humaine ont été réunies dans un seul suppôt : le principe et la fin; l’infiniment grand et l’infiniment petit; la nature créée et la nature incréée ; l’acte pur et la puissance pure; le mortel et l’immortel ; l'éternel et le temporel se réunissent pour ne faire qu’un. Secondement, parce qu’en prenant notre humanité, Dieu a ennobli, illustré et, pour ainsi dire, élevé à l'être divin toutes lescréatures; car l’homme possède quelque chose de toutes les créatures : il a de commun l'être

1 Chap, rer,

e 108 CONFÉRENCES SUR LES LITANIES DE LA SAINTE VIERGE.

avec les pierres, la vie avec les plantes, la sensibilité avec les animaux, l'intelligence avec les Anges. Donc, l’homme était uni à la personne divine; toutes les créatures sont d’une certaine façon ennoblies en lui. Donc, comme dans ce la Vierge chante ce mystère magnifique et admirable de l’incarnation, c’est à juste titre qu'on l’appelle le concert magnifique et admirable de Marie.

VII. — Le divin et excellent cantique de Marie. Il est vraiment divin; car de même que Dieu possède en lui-même, formellement et excellemment, ou, comme disent les théologiens éminents, toutes les perfections des créatures, le cantique de Marie résume tous les cantiques de l’Ancien Testament. Marie, sœur de Moïse, chante la délivrance du peuple d'Israël; Marie, la Mère de Dieu, chante le salut de tout le genre humain. Les Israélites chantèrent à cause du puits miraculeusement creusé; Marie chante parce qu’elle a trouvé la source de l’eau vive. Déborah chante son triomphe sur Sisara, l’ennemi de son peuple; Marie chante le triomphe etla victoire qu’elle a remportée sur l’antique ennemi, le démon, sur la chair et sur le monde. Anne chante la naissance de Samuel; Marie chante la naissance du Christ, notre Sauveur. Judith chante pour avoir coupé la tête d’'Holopherne; Marie chante pour avoir écrasé la tête du démon. Isaïes a chanté la rédemption du genre humain, qu’il avait vu en esprit dans l'avenir; Marie chante le renouvellement du monde, qu’elle sent commencer déjà en elle-même. Tobie a chanté pour la guérison de sa cécité; Marie pour l’illumination du genre humain tout entier. Le roi Ézéchias a chanté pour le prolongement de sa vie temporelle; Marie chante pour le don de la vie éternelle, fait au genre humain tout entier ; Salomon a chanté parce qu’il avait prévu en esprit les fiançailles du Christ avec l'Église; Marie chante pour célébrer l’union déjà accomplie du Christ avec l’Église. Les trois enfants dans la fournaise de Babylone chantent pour leur conservation au milieu des flammes; Marie chante pour l'intégrité admirable de sa virginité. Siméon à chanté parce qu’il a mérité de porter une fois le Christ dans ses bras; Marie chante parce qu’elle porte dans son sein le Verbe incarné de Dieu. Zacharie chante parce qu’il est devenu le père du précurseur; Marie chante parce qu’elle est devenue la Mère du Sauveur. O Dieu

de bonté! combien de mystères dans un seul cantique! O divin et excellent cantique de Marie !

VIII. — Le très-saint et divin panégyrique de Marie. Car dans chaque verset de ce cantique, elle chante amirablement la magnificence de Dieu. Dans le premier, elle proclame son absolue puissance, puisqu'elle l’appelle non pas son fils, son époux, mais son Seigneur : « Mon âme glorifie mon Seigneur. » C’est dans ce sens qu’autrefois la reine Esther louait Dieu : « Vous êtes le Seigneur de tous les hommes, et tout est placé sous votre puissance. » Le prophète royal dit aussi’ : « Le Seigneur est ton nom, et toi seul es Souverain sur toute la terre. » Dans le second, elle chante notre rédemption et notre salut : « Et mon esprit a tressailli à la pensée de Dieu, mon Sauveur. » Dans le troisième, elle proclame la bonté de Dieu à l'égard des humbles qu’il rend heureux : «Parce qu’il a abaissé ses regards sur l'humilité de sa servante, voilà que, à partir de ce moment, toutes les nations m’appelleront bienheureuse. » Dans le quatrième, elle chante la libéralité dans l’accomplissement des merveilles opérées en elle : « Parce qu'il a fait en moi de grandes choses, celui qui est puissant, et son nom est saint. » Dans le cinquième, elle exalte la clémence de Dieu dans sa miséricorde et sa compassion à l'égard de ceux qui le craignent: « Etsa miséricorde s’étend de génération en génération sur ceux qui le craignent. » Dans le sixième, elle chante la puissance de Dieu dans l’humiliation et la dispersion des orgueilleux et des superbes : « Il a déployé la puissance de son bras; il a dissipé les desseins que les superbes formaient dans leur cœur. » Däns le septième, elle célèbre la magnificence de Dieu dans l’exaltation des humbles et l’abaissement des puissants : «Il a fait tomber les puissants de leurs trônes et il a élevé les petits. » Dans le huitième, elle proclame la magnificence de Dieu dans les secours qu’il prodigue à ceux qui ont faim et dans l’abandon où il laisseles riches : «Ila comblé de biens ceux qui avaient faim et ila réduit les riches à la disette. » Dans le neuvième, elle loue la magnificence de Dieu dans la protection donnée aux malheureux : «la pris sous sa protection Israël, son servi-

4 Ps. Lxxxnr.

‘teur, se souvenant de sa miséricorde. » Dans le dixième, elle glorifie Dieu dans l'exécution de tout ce qu’il avait promis à nos antiques pères : « Selon la promesse qu'il avait faite à nos pères, Abraham et toute sa postérité pour jamais.» Vous voyez combien estsaint, combien est divin ce panégyrique de Marie. C’est pourquoi d’autres l’ont appelé avec justice le Symbole de Marie.

IX. — Le résumé des sacrements humains. Un vrai résumé : ïl contient, en effet, l’incarnation du Verbe divin, sa nativité, la vocation des nations, la réprobation des Juifs, la rémission des péchés, la collation de la grâce divine, la dévastation de l'Enfer, l’acquisition de la céleste béatitude.

X. — La suave harmonie de la Mere de Dieu. O combien était doux le chant de ce rossignol céleste, c’est-à-dire de la Vierge toute pure! Rien dans cette suave harmonie ne choquaït les oreilles. Nous, dorsque nous chantons, nous faisons ertendre des sons rauques. « La raucité de l’âme, c’est le péché, » dit Origène*., Mais l’illustre Vierge chantait toujours les louanges du Seigneur d’une voix exempte de toute raucité, c’est-à-dire de toute trace du péché, parce qu’il n’y à jamais eu en elle la plus légère raucité du péché; sa voix était toujours sonore et suave, parce que, lorsqu'elle chantait, elle était inspirée par le souffle de l'Esprit divin. C’est une douce mélodie, un suave cantique, de louer Dieu non-seulement de bouche, mais encore par sa vie et par ses œuvres. C’est pourquoi saint Augustin s’écrie, en parlant du psaume exivrr : « Lorsque vous louez Dieu, douez-le tout entier ; que votre voix chante, que votre vie chante, que vos actions chantent. » La très-sainte Vierge a toujours vécu pieusement; elle a donc toujours loué Dieu par le perpétuel cantique de sa vie très-sainte. Sa vie était un cantique perpétuel «et nouveau, parce que sa vie était une vie nouvelle, dont on n’avait jamais entendu parler, qu’on n’avait jamais vue. Nous, nous louons Dieu avec froideur ; la bienheureuse Vierge le louait avec beaucoup d’ardeur, parce qu’elle avait pour sa majesté souveraine un amour parfait. Aussi son cantique charma tellement Dieu qu’il lui dit? : « Que ta voix retentisse à mes oreilles. »

1 vie Homélie sur le Lévitique, — 4 Cantique, 1, 14

XI. — La lyre de Marie parfaitement jouée. La poussière qui s’introduit dans les instruments de musique leur fait souvent perdre leur douceur et leur suavité; mais le plus petit grain de poussière muni du péché véniel n’est jamais entré dans la lyre de Marie; jamais il n’y a eu en elle la moindre dissonance ou la moindre rébellion de la chair contre l'esprit. Aussi, sa lyre si bien accordée n’a jamais pu manquer de sa douce mélodie. Apprenez, prêtres, religieux, moines qui avez à chanter jour et nuit des hymmes, des psaumes, apprenez par l’exemple de Marie à chanter les louanges de Dieu; que votre lyre, c’est-à-dire votre vie, soit bien régulière, pure et honnête.

XII. — Doctrine évangélique de Marie. Le cantique de Marie-contient, en effet, de nombreux et magnifiques enseignements évangéliques.

Premièrement. Il nous apprend à glorifier Dieu, c’est-à-dire, au sens d’Origène !, à orner de vertus notre âme qui est l’image de Dieu. On dit de même qu’il honore le roi celui qui en peint artistement et parfaitement le portrait. La bienheureuse Vierge a glorifié le Seigneur parce que, par un secours spécial de Dieu, elle a rendu son âme si grande qu’elle surpassait tous les Séraphins. Si celui-là glorifie Le roi, qui en peint admirablement le portrait, combien la bienheureuse Vierge n’a-t-elle pas glorifié le Roi du Ciel, elle qui a peint son âme, l’image de Dieu, des plus belles couleurs de toutes les vertus, de sorte qu’elle surpasse la beauté de tous les Anges? Elle a aussi glorifié Dieu en lui fournissant de la substance deisa chair un vêtement de mortalité. Le Christ a été glorifié dans Le corps de saint Paul, qui était prêt constamment à vivreou à mourir pour lui : «Soit que je vive, soit que je meure, Jésus-Christ sera glorifié dans mon cœur, ear si je vis c’est pour le Christ et si je meurs c’est mon avantage ?. » Combien n’a-t-il pas été glorifié davantage lorsque, dans le sein de la Vierge, il a revêtu le vêtement de notre mortalité? Aussi l’Église, dans l'office de la Nativité du Seigneur, chante-t-elle : « Le Roi pacifique dont toute la terre désire voir la figure, a été glorifié. » Et, en un autre endroit : « Le Roi pacifique à été glorifié plus que les rois de toute la terre. » Nous

4 vie Homélie sur Saint Luc. — 2? Aux Philippiens, x, 20,

apprenons donc, dans ce cantique, par Celle qui, mieux que personne, enseigne la vertu, à glorifier Dieu par la bouche, par nos œuvres et par l'exemple des vertus.

Secondement. Nous apprenons à rapporter à Dieu tout ce que nous avons. De même que l’illustre Reine du Ciel, comblée de tant de gràces, ne s’attribue rien à elle-même et ne prend pour elle aucune part de sa gloire et de sa magnificence, mais la rapporte tout entière à Dieu, comme nous l’avons dit dans la Conférence précédente; de même, tout ce que nous trouvons de bien en nous, nous devons le rapporter à Dieu, la source de toute bonté; car il est écrit: « Les eaux d’un fleuve retournent à leur source, afin de couler de nouveau. »

Troisièmement. Nous apprenons à rendre grâces à Dieu pour ses bienfaits. La Vierge avait reçu de Dieu des grâces très-abondantes, elle lui rend aussi des grâces abondantes, puisque, dans son cantique, elle l'appelle son Sauveur. Sans doute le Christ est le Sauveur de tout le genre humain, et cependant la bienheureuse Vierge l’appelle son Sauveur, comme s’il n’avait racheté qu’elle seule. « Mon esprit, ditelle, s’est réjoui en Dieu, mon Sauveur. » Et elle considérait comme rendu à elle seule un bienfait commun à tout le monde. Car son cœur reconnaissant apprécie tellement le bienfait qu’elle a reçu que, bien qu’il soit accordé à tout le monde, elle croit, pour ainsi dire, qu’elle seule en à été gratifiée. Avant moi, saint Chrysostome avait remarqué la même chose pour saint Paul; en expliquant ces paroles de l'Apôtre ! : « Qui m'a aimé et s’est livré lui-même pour moi, » il s’écrie : «Que faites-vous, Paul? Pourquoi vous approprier des bienfaits communs à tout le monde, et vous rendre particulières des choses qui ont été faites pour l’univers entier? » Il déclare qu’il est juste que chacun de nous rende au Christ des actions de grâces non moins grandes, quoiqu'il ait racheté le monde entier, que s’il n'avait racheté que nous seuls, car il n’aurait pas refusé de faire une telle réparation, même pour un seul,

Quatrièmement. Nous apprenons qu’en nous c’est l'esprit qui doit se

1 Aux Galates, n.

réjouir et non la chair. Marie dit en effet : « Mon esprit s’est réjoui. » L'esprit se réjouit lorsqu'il triomphe de Ja chair, lorsque la raison domine sur l’appétit sensitif, lorsqu'elle enchaîne ses mauvais désirs et le soumet à l’empire de la volonté. La chair se réjouit lorsqu'elle met en exécution ses désirs pervers, comme se réjouissaient ceux qui disaient : « Venez donc, jouissons des biens que nous avons, et jouissons de la créature; hâtons-nous dé nous servir des créatures et de la jeunesse; remplissons-nous des meilleurs vins et de parfums, et ne laissons point passer la fleur de la saison ‘, » Dans ces hommes, ce n’est point le spirituel qui domine, mais l'animal; ce n’est point l'esprit qui règne, mais la chair, contrairement à ce que dit l’Apôtre ? : « Que le péché ne règne pas dans votre corps mortel. » C’est pourquoi la Vierge nous enseigne à nous réjouir, non par la chair, mais par l'esprit, et par suite non dans les créatures, mais dans le bien immuable qui est Dieu : «En Dieu, mon Sauveur. » Telle est donc la doctrine évangélique de Marie, tel est le catéchisme des parfaits.

XIII. — La prédiction de Marie. Cest le nom que lui donne Origène#, D’autres ont chanté des cantiques prophétiques. Moïse, qui prophétisa sans allégorie l'entrée des Juifs dans la Terre promise, et allégoriquement l’entrée des Gentils dans l’Église, et enfin dans la céleste patrie, en disant : « Tu les introduiras et tu les planteras sur [a montagne de ton héritage, au lieu que tu as préparé pour ta demeure, à Seigneur *. » Isaïe qui, inspiré de l’esprit prophétique, prédit l'abondance des biens célestes et des grâces spirituelles qui devaient exister dans la nouvelle Église, et que celle-ci puiserait dans les blessures du Christ : « Vous puiserez, dit-il, dans la joie, des eaux aux sources du Sauveur et vous direz en ce jour : « Confessez le Seigneur et invoquez son nom. » Habacuc qui, dans son cantique, chante en ces termes la victoire du Christ, Notre-Seigneur, sur la mort et sur le démon : « La mort marchera devant lui, et le démon se présentera devant ses pieds.» Le Magnificat ressemble à un cantique, et voilà pourquoi on l’a appelé la prophétie de Marie. Il contient, en effet, expressément une prophétie de Marie, puisqu'elle prédit qu’elle sera appelée bienheureuse par toutes les

1 Sagesse, xx, 8, 7. — ? Aux Romains, vi, 12. — 3 Homélie ve sur Saint Luc, — * Exode, xv, 17. — 5 Isuîe, x, 2, 4.

LS

générations : « Toutes les générations m’appelleront bienheureuse. » Et, en effet, c’est non-seulement Élisabeth, mais encore toutes les générations, tant passées et présentes que futures, qui la‘ proclament bienheureuse, comme nous le montrerons longuement par la qualification suivante.

XIV. — Harpe à dix cordes. Parce qu'il est composé de dix vers, qui sont comme dix cordes. En chantant ces dix versets, la bienheureuse Vierge célèbre, pour ainsi dire, les louanges de Dieu sur une lyre à dix cordes, selon ce que Ke bien avant le prophète royal : « Dieu, je chanterai pour toi un nouveau cantique; je dirai tes louanges sur une harpe à dix cordes. » C'est à très-juste titre que ce cantique est appelé la harpe à dix cordes, car la Vierge y proclame dix grandes merveilles; ce ‘sont :

4° La puissance suprême de Dieu et son souveraïn domaine sur les créatures : « Mon âme, glorifie le Seigneur. »

2° L’ineffable bienfait de la rédemption : « Et mon esprit s’est réjoui en Dieu, mon Sauveur. »

3° La clémence avec laquelle Dieu a jeté les regards sur la misère de l’abjection humaine et l’a relevée par son regard : « Parce qu’il a abaissé ses regards sur l'humilité de sa servante, voïlà que toutes les générations m'appelleront bienheureuse. »

4° Sa grande et inouie puissance, ainsi que son extrême sainteté : « Parce que le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses, et son nom est saint. »

5° Sa miséricorde qui se répand au loin et qui a surtout brillé dans le mystère de l’incarnation : « Et sa miséricorde se répand de génération en génération. »

6° Sa droite justice : « Il a déployé la force de son bras. »

7° Sa grande puissance a renversé les superbes : « Il a fait descendre les puissants de leurs trônes. »

8° L’immense bonté avec laquelle il rassasie les pauvres : «Il a comblé de biens ceux qui avaient faim. »

9° Les secours qu'il porte aux malheureux pour secourir leurs misères : « Il a pris sous sa protection son serviteur Israël. »

10° Sa fidélité dans ses promesses : « Selon .ce qu’il a promis à nos pères. »

C’est donc à juste titre que ce cantique a été appelé la harpe à dix cordes.

XV. — Le premier hymne du Nouveau Testament. Cette qualification appartient au célèbre théologien Canisius. C’est véritablement le premier, car jamais mélodie meilleure et plus suave n’a été chantée, et ce cantique de Marie est le premier qui ait été chanté. Il ne convenait pas, en ‘effet, ni aux Anges ni aux hommes de chanter avant Marie, qui a mérité la première de goûter les joies du Verbe incarné. O cantique de tous les cantiques! £’est de Marie que Zacharie a appris à chanter : « Béni soit le Seigneur, Dieu d'Israël et des Anges! Gloire à Dieu au plus haut des cieux! » et Siméon : « Maiïntenant, Seigneur, vous pouvez renvoyer notre serviteur. »

Tous les cantiques de l’antique loi étaient les 6mbres et les figures de celui de Marie. Ils sont donc anciens, et celui-ci est nouveau, véritablement nouveau, parce qu’il s’y trouve un grand nombre de choses nouvelles. C’est une nouvelle cantatrice, car elle est Vierge et Mère. « Le Seigneur fera sur la terre une chose nouvelle. La femme environnera un homme. » Elle chante des mystères nouveaux, puisqu’elle proclame Dieu fait homme : « De toutes les choses merveilleuses, l’incarnation est sans doute la plus nouvelle ‘. » Elle manifeste ces mystères avec un nouveau sentiment d'amour, d’humilité et de religion : « Chantez à Dieu un cantique nouveau, parce qu'il a fait des choses admirables. »

C’est de la bouche de la Vierge que l’Église a appris ce cantique qu’elle chante tous les jours aux heures du soir, se conformant à la Vierge, Mère de Dieu, qui, venant dans la maison d’Élisabeth, à deux ou trois heures après midi, a chanté, pense-t-on, ce cantique vers le soir, comme le prouve savamment Rutilio Benzoni, dans ses Commentaires sur le Magnificat ?.

Le vénérable Bède prouve que ce cantique a été chanté le soir, pour des raisons morales, il est vrai, mais très-belles :

15t. Damascène, liv. III, de la Foi. —'2 Lévitique, chap. x.

« Ce cantique, dit-il, se chante dans l’Église, le soir plutôt qu’à une autre heure :

«1° Parce que la Mère de Dieu a tiré, par son propre consentement, le monde de sa perte, le soir même du monde, c’est-à-dire au moment où il allait périr;

«2° Parce que, parce moyen, nous nous rappelons continuellement l’incarnation qui a eu lieu le soir;

« 3° Parce que la Mère de Dieu est l’étoile de la mer qui commence à luire pour nous au soir de ce monde, comme l'étoile du soir dont l'office du soir a tiré son nom;

« 4° Afin que notre esprit, fatigué pendant le jour de toutes sortes de pensées, à l'heure du repos, c’est-à-dire au moment de la nuit, médite les paroles de la Mère de Dieu, et que, grâce à son intercession, soit purifié par les prières et les larmes tout ce que l’imagination peut avoir contracté pendant le jour de superflu ou de couptble;

« 5° Parce que la Vierge a porté Notre-Seigneur au <oir du monde. »

Elle chante ensuite ce cantique tous les jours pour rappeler continuellement le souvenir de l’incarnation à l’esprit des fidèles, et pour les exciter à suivre les exemples de la Mère de Dieu, qui brillent dans ce cantique et que nous avons expliqués.

La récitation de ce cantique a valu à plusieurs serviteurs de Marie, de la part de cette Mère bienveillante, de nombreux bienfaits qui sont rapportés par Césaire ‘, par de Cantimpré ?, par Jacques de Voragine *, par Pelbart *, qu’a soigneusement recueillis Rutilio 3 nzoni dans son Magnificat 5. Sainte Marie d’Oignies chantait ce cancique sur son lit de mort, non-seulement pour témoigner en mourant son amour à la Vierge, mais encore le zèle qu’elle avait mis pendant toute sa vie à imiter son humilité et sa reconnaissance, et cette pieuse Mère ne manqua pas de venir à son secours. Elle l’averlit de se faire administrer à temps l'huile sainte du dernier sacrement. Elle assista

1 Liv. VII des Exemples, chap. xxvi et suiv. — 2 Liv. 11 des Aberlles, chap. xxx. — % Sermon sur la Fête de lAnnonciation. — * Liv. Ier, IVe part., chap. n; liv. XIL, dern. part., chap. vi. — 5 Liv. ler.

à sa mort avec les Apôtres et Jésus-Christ lui même, qui fixa aux pieds de la mourante le signe salutaire de sa croix, comme preuve de la victoire qu’elle avait remportée sur ses ennemis par l’humilité de la croix. (Tiré de sa vie.)

Notre Jean Herbort qui, par amour de l'humilité, s’appelait lui-même un élève, rapporte un fait à peu près semblable dans son Magasin des miracles iliustres ! : « Un moine, plein de dévotion envers la bienheureuse Vierge, pensait toujours à cette douce Mère pendant la récitation de ses heures, et surtout pendant le cantique Magnificat; il s’arrêtait non-seulement sur chaque verset, mais encore sur chaque mot. Après dix-sept ans passés dans l’Ordre, la mort approchant, la bienheureuse Vierge lui apparut et lui prédit qu’il mourrait au bout de sept jours. Voulant ensuite le favoriser d’un privilége particulier, elle entoura de ses bras le cou du moine et l’embrassa. Après sept jours, lui apparaissant de nouveau en présence du prieur du monastère, entourée par des troupes d’Anges et de Saints, elle consola le moine mourant jusqu’à ce que, plein de joie et d’allégresse, il eût rendu son esprit à Dieu. »

Ce cantique tourmente beaucoup les démons, surtout lorsqu'on prononce, à leur confusion, les paroles suivantes : « Parce qu'il a abaissé les yeux sur sa servante, voilà que depuis ce temps toutes les nations, » etc. Et celles-ci : « Il a déposé les puissants de leurs trônes, et il a exalté les humbles. » Rutilio Benzoni ? raconte qu'il a constaté cela par une expérience et une observation de chaque jour, surtout à Lorette où il a été évêque. Fasse Dieu qu’à lexemple de

à Vierge nous chantions chaque jour ce cantique d’une voix sonore et exempte de toute raucité du péché! »

1 Liv. VIT, chap. Li. — 2? Liv. I, chap. xxi, sur le Maynificat.

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