CONFÉRENCE PIEDS
SomwaRe, — 1. Pieds. — 2. Chaussures. — 3. Fille du prince. — #4. Assomption.
I. — De même qu’une démarche lâche et molle indique une âme molle, lâche et efféminée : « Le vêtement du corps, le rire des dents et l’entrée de l’homme parlent de lui ‘; » de même, une démarche grave, tempérée, modeste est un signe d'âme élevée et droite. C'est pourquoi l’Époux, voulant louer la beauté de l’Épouse et indiquer que toutes ses affections étaient bien ordonnées et bien pures, tourne les regards vers ses pieds, et, voyant que ses pas ne sont ni superbes, ni rapides, mais bien tempérés, graves et modestes, épris d’admiration pour leur élégance, s’écrie : « Qu'ils sont beaux vos pas dans vos chaussures, à fille du prince ?! »
L’hébreu porte paghan, mot qui signifie pas et pieds, et c’est pourquoi Pagnini et la Bible royale traduisent : « Qu'ils sont beaux vos pieds, » etc.
D'après l'avis unanime des saints Pères, les pieds signifient les mauvaises affections de l’âme, d’où vient que saint Augustin disait : « Mon pied est mon affection. C’est elle qui me porte partout où je me porte. » C’est pourquoi les saints Livres ont coutume de signifier les diverses espèces de péchés par les pieds : 4° La superbe : : « Parce que les filles de Sion se sont élevées, qu'elles ont marché la tête haute. qu’elles ont étudié toutes leurs démarches *. » 2° La cruauté: « Leurs pieds étaient rapides pour répandre le sang *. » 3° L’avarice :
1 Ecclésiastique, xix, 27. — 2 Cantique, vu, 1. —3 Isaie, 1, 16. — # Ps. x, 3.
« J'ai séché par la multitude de mes gens de pied toutes les rivières qui étaient retenues par des chaussées !. » 4° Le dol et la fraude : « Si mon pied s’est hâté dans la ruse ?. » Les pieds de la sainte Vierge n'étaient point comme cela, car elle n’a jamais eu la moindre affection mauvaise, et voilà pourquoi l’Époux loue ses pieds : « Qu'ils sont beaux vos pas, » ou vos pieds.
IT. — « Dans les chaussures. » L'Époux loue ses pieds non point nus, mais chaussés. La nudité est, en effet, un signe de servitude. De là vient qu’Isaïe, annonçant la défaite à venir et la captivité des Juifs, marchait pieds nus et déchaussé à travers les places de Jérusalem *. Afin donc que vous sachiez que la bienheureuse Vierge Marie n’a point été soumise à la servitude du péché, on la dépeint chaussée.
Les anciens portaient leurs insignes de noblesse sur des chaussures, au rapport de Philosirate. Sénèque raconte que l’empereur Tibère portait des souliers ornés d’or et de perles *. Pline ® raconte la même chose de Caïus César. Lampridius rapporte d’Antonin Héliogabale qu’il avait des perles brodées sur ses chaussures. A la chute de la république romaine, les consuls usaient en public de chaussures d’or et les patriciens de chaussures de soie, comme le montre Cassiodore $. Les papes ont également coutume de porter des sandales de soie, d’or et de pourpre, marquées du signe de la croix. Afin donc de montrer la dignité suprême de la bienheureuse Vierge Marie, on loue ses chaussures.
Alexandre ab Alexandro rapporte qu’un aigle, volant dans les airs, portait dans son bec un très-beau soulier qu’il laissa tomber aux pieds d'un roi. Le roi, épris de la beauté de ce soulier, envoya chercher dans toutes les provinces de son royaume pour savoir à qui ce soulier appartenait. Quand il sut qu’il appartenait à une femme nommée Rodop, il l’épousa. De la même manière, dès que l'humanité eut présenté au Roi et au Maitre suprème la bienheureuse Vierge Marie, celui-ci la prit pour la Mère et pour l’Épouse qu’il s’était choisie de toute éternité.
1 Jsaie, xXXXVIT, 25. —? Tobie, xxXVIL, 8.—3 Isaie, xx, 2.— # Des Bienfaits, liv. VIL, chap. xn. — 5 Histoire naturelle, iv. XXXVIL. — 6 Formule du Consulat, Liv. VI.
Il loue encore ses chaussures pour montrer qu’il approuve son humilité. Les chaussures sont toujours mises à la place la plus infime, aux pieds : c’est ainsi que celui qui est véritablement humble se jette aux pieds des autres et ambitionne la dernière place. L'Époux, remarquant l’admirable humilité de la Vierge, l’admire et s’écrie : « Qu'ils sont beaux vos pas, » ou vos pieds « dans les chaussures ! » etc.
A la chaussure on reconnaît facilement si l’on à marché ou non dans la boue, car, lorsqu'on y a marché, il est inévitable que les chaussures en soient souillées. Puis donc que la bienheureuse Vierge Marie n’a jamais marché à travers la boue de la superbe, et n’a jamais été souillée d’aucun autre péché, l’Époux, admirant la beauté de ses chaussures, dit : « Qu'ils sont beaux vos pas dans les chaussures, 6 fille du prince! »
II. — Il l'appelle fille du prince, pour recommander davantage son humilité, parce que, plus quelqu’un est noble et plus son humilité est recommandable. « Ce n’est point une grande chose d’être humble dans l’abjection, dit saint Bernard‘, mais c’est une vertu grande et rare d’avoir de l’humilité dans les honneurs. » Lors donc qu'il est dit : « Que vos pas sont beaux, à fille du prince! » cela recommande son humilité.
IV. — Quelques-uns rapportent ces paroles à la glorieuse Assomption de la bienheureuse Vierge Marie au Ciel, et c’est avec raison, En effet, toutes les âmes justes, quand elles sortent de cette vie mortelle, s’approchent de la vision de Dieu sans chaussures, c’est-à-dire sans les dépouilles du corps. Toutes sortent de la vie, en laissant le corps sur la terre, jusqu’au jour de la résurrection. En signe de quoi, quand Moïse doit s’entretenir avec Dieu, il lui est ordonné d’ôter ses chaussures : « Ne vous approchez point, lui dit Dieu, ôtez d’abord les chaussures de vos pieds ?. » Mais la sainte Vierge sortit de cette \vie avec les chaussures, c’est-à-dire avec son corps, et elle s’éleva dans le Ciel. [l convenait que la fille du prince, que la reine, marchât de la sorte, et voilà pourquoi on la loue à bon droit de ses chaussures.
Les autres sortent de la vie comme d’une prison, déchaussés, et
1 1ve Homélie sur le Missus est, — ? Exode, ni, 5.
comme des esclaves du péché : « Tirez mon âme de la prison, » est-il dit dans les Psaumes‘. Mais la sainte Vierge, n’ayant jamais servi le péché, a dû être chaussée. Chaussée, elle a écrasé la tête du serpent; chaussée, elle l’a vaincu.