SOLENNITÉ DE LA RÉUNION DES FÊTES DE LA SAINTE VIERGE
XXII. — Cette fête est célébrée à Douai, par les chanoines de Saint-Amat, et par ceux de Saint Pierre, le dernier dimanche du mois d'août. L'église de Cambrai fait aussi la même fête; celle d'Anvers la célèbre avec une grande pompe lesecond dimanche après l'Assomption. La plus riche image de la Vierge est ce jour-là portée tour à tour sur les épaules des ecclésiastiques, tant réguliers que séculiers. L'office de cette fête a été composé à Paris, l’an du Seigneur 1507. C’est ce que rapporte Antoine de Balinghem (commencement d’août, n°1). La même solennité se célèbre à Louvain, dans l’église de Saint-Pierre, le premier dimanche de septembre, à la grande joie de toute la ville; à Cambrai, c’est le quatrième dimanche du mois d'août. Voilà ce que nous avions à dire sur les fêtes de la Vierge.
Comme le samedi a été consacré par nos ancêtres à vénérer la Mère de Dieu, et que souvent il est plus honoré que les autres fêtes, il est
4 Liv. II, chap. xxnr.
nécessaire d’en dire quelques mots, afin que le traité des fêtes de la Mère de Dieu soit complet. C’est pourquoi nous demanderons :
POURQUOI ET A QUELLE ÉPOQUE LE SAMEDI A-T-IL ÉTÉ, POUR TOUJOURS, DÉDIÉ A LA MÈRE DE DIEU?
SOMMAIRE. — 1. Pourquoi le sarnedi est-il dédié à la saînte Vierge? — 2. Origine du jeûne du samedi. — 3. Pourquoi les Orientaux ne jeûnaient pas le samedi. — 4. Autres pratiques de dévotion observées le samedi. — 5. Origine de la récitation de l'office de la sainte Vierge le jour de samedi. — 6. Miracles opérés en faveur de cette dévotion. — 7. À quelle époque l'Église a établi la récitation de l'office de la sainte Vierge..— 8. Convenances entre le samedi et la bienheureuse Vierge Marie.
I. — La très-sainte Église du Christ, enseignée par l’Esprit-Saint, youlant montrer son amour et sa piété envers la Mère de Dieu, institua non-seulement de nombreuses fêtes en son honneur, pour être célébrées toutes les années, ainsi que nous l’avons dit, mais elle fixa le samedi de toutes les semaines pour lui rendre un culte particulier, pour que, de même que le dimanche est consacré à honorer la résurrection du Christ, le vendredi à honorer sa passion, de même le samedi fût dédié à honorer la Mère de Dieu.
Et c’est avec juste raison, car si le jour de la naïssance des Apôtres, si le jour où ils ont souffert généreusement la mort pour le Christ, si le jour où Les Confesseurs et les martyrs, quittant cette vallée de misères etde larmes, se sont envolés vers Dieu, est perpétué par une solennité annuelle; à combien plus forte raison devons-nous consacrer à la Vierge, Mère de Dieu, non-seulement une fête anniversaire, mais un jour de toutes les semaines pour l’honorer d’un culte particulier! Car Marie surpasse de beaucoup tous les Saints du Ciel. Au milieu des Apôtres, elle est leur Maîtresse; au milieu des martyrs, elle est plus qu’un martyr; au milieu des Confesseurs, elle est leur reine; au milieu des vierges, elle est leur chef, et c’est pourquoi elle porte plusieurs tres des vierges, ainsi que nous l’avons montré. C’est pourquoi, comme elle surpasse en dignité tous les Saints, de même l’Église l’honore d’un culte et d’une vénération plus grands, ainsi qu’il est juste
VIERGE VÉNÉRABLE: 423 en lui consacrant une foule de jours; de plus, elle implore avec la plus grande ardeur son secours et sa protection auprès du Christ, En conséquence, elle dédie tous les samedis en son honneur et lui rend ce jour-là un triple témoignage d'affection, à savoir : le jeûne, la messe et l'office. Nous allons chercher l’origine et la cause de ces trois pratiques.
IT. — Le jeûne du samedi est très-ancien dans l’Église, surtout dans l’Église d'Occident: pérsonne ne le conteste. Cassien, livre III de ses Institutions, chapitre x, dit que l’Apôtre saint Pierre devant combattre Simon le Magicien un jour de dimanche, jeûna la veille, c’està-dire le samedi, et ordonna à tous les Chrétiens qui se trouvaient à Rome de jeüner aussi. Comme, aux prières de saint Pierre, Simon le. Magicien tomba en se fracassant les jambes et les hanches, et fit une mort malheureuse, toutes les églises d'Occident conservèrent l’usage du jeûne et l’ont gardé jusqu’à ces temps. Saint Augustin ‘ est de la même opinion.
Innocent III? donne une autre cause du jeûne du samedi: « Les Apôtres, dit-il, à cause de la mort du Christ, furent dans la tristesse non-seulement le vendredi, mais encore le samedi; ils se cachèrent par crainte des Juifs, et, ce qui n’est pas douteux, observèrent le jeûne pendant ces deux jours mémorables. » Le Christ semble avoir prédit ce jeûne des Apôtres ?; il dit: « Viendront des jours où l’Époux leur sera enlevé, et alors ils jeüneront ces jours-là. » Or, l’'Époux a été enlevé aux disciples le vendredi et le samedi, il est mort et il a été enseveli le vendredi, et il est resté dans le sépulere tout le samedi. Par conséquent, en jeûnant ces jourslà, nous suivons justement l'exemple des Apôtres.
III. — Les Catholiques orientaux, au lieu du samedi, jeûnaient le mercredi, parce que ce jour-là le Christ fut en quelque sorte mis à mort, car c’est le quatrième jour avant le sabbat que les Juifs se concertèrent pour mettre à mort Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme l'a remarqué saint Augustin *. Lorsque Simon le Magicien, Ménandre, Saturnin, Cérinthe et, après eux, Marcion etles autres hérétiques, affir-
1 Lettre Lxxxvie.— 2 De lx Consécration, dist. mr, ©. Samedi. — 3 St. Luc, v, 35.
— # Lettre Lxxxvre.
424 CONFÉRENCES SUR: LES LITANIES DE LA SAINTE VIERGEe
maient d’une manière aussi impie qu’impudente que le Dieu des Juifs, le Créateur du monde, était le mal, et que le Christ était venu pour le détruire, en voyant les Juifs sanctifier le sabbat en l'honneur de leur Dieu, eux, par mépris, passaient aussi tout le jour du sabbat dans le jeûne et la tristesse. En haine d’une hérésie si pernicieuse, qui s'était propagée surtout en Orient, les Catholiques de ces contrées ne jeûnaient pas le samedi, pour ne pas paraitre de connivence avec les hérétiques. C’est ce que dit saint Ignace, dans sa Lettre à Philippe : « Si quelqu'un jeüne le dimanche ou le samedi, en exceptant un de ces jours, celui-là est le meurtrier du Christ. » La même chose est prohibée dans les canons apostoliques ‘, Voyez à cet effet Baronius, à l’an 57 du Seigneur. ,
IV. — En conséquence de cette commune etantique observation du jeûne dans l’Église catholique, les fidèles s’étudient, selon leur dévotion, de faire quelque chose de particulier pour la Vierge, Mère de Dieu, en ce jour qui est consacré à l’honorer. Car plusieurs s’abstiennent non-seulement de viandes ce jour-là, suivant l’ancien précepte, mais, pour honorer davantage la sainte Vierge, s'imposent même une plus grande abstinence ; les autres persévèrent dans l’usage des aliments secs; ceux-ci jeünent en se contentant de pain, de sel et d’eau; ceux-là y ajoutent les macérations du corps, comme le cilice, les coups de verge, le coucher par terre ; d’autres, enfin, honorent ce jour par la pratique de la chasteté, par les prières, les veilles et d’autres saints exercices.
Pour savoir combien ces pratiques sont agréables à la très-bienheureuse Vierge, nous n’avons qu’à attester les miracles innombrables, les bienfaits sans nombre qu’elle a répandus sur ceux qui lui avaient donné ces témoignages de respect et d’amour. Avec le secours de Dieu et la protection de la très-sainte Vierge, nous les mentionnerons plus bas en parlant du culte de la bienheureuse Vierge par les jeûnes et les mortifications.
V.— Mais arrivons au temps où commença à s'établir l’usage de célébrer des messes et des offices le samedi, en l'honneur de la Mère de Dieu.
1 Chap. Lvi.
L'origine de cette sainte institution dans l'Église universelle eut pour principe la dévotion particulière de quelques personnes et de quelques églises plus spécialement dédiées à l’auguste Mère de Dieu. Saint Ildephonse, en particulier, archevêque de Tolède, qui fleurit en l'an 760 du Seigneur, après avoir édité un livre sur la perpétuelle virginité de la Mère de Dieu, composa neuf leçons pour être dites tous les samedis dans l'office, en l’honneur de la Mère de Dieu.
Or, un samedi, comme l’Église résonnait d’une sublime harmonie, pensant que les chanoines récitaient, en son absence, l'office du matin, il vint en toute hâte à l’église, accompagné dessiens, lorsqu'il aperçut une clarté éblouissante, les chœurs des Anges qui chantaient l'office qu’il avait composé, et la très-sainte Vierge que les Anges louaient dans la chaire épiscopale.
Puis, les matines terminées, saint Idephonse se vit appelé par la bienheureuse Vierge et reçut de ses mains, pour la célébration des saints mystères, une chasuble que la Reine du Ciel elle-même avait apportée du séjour céleste.
Nous avons rappelé ce prodige un peu plus haut, lorsqu’au sujet des fêtes particulières établies en l’honneur de la bienheureuse Vierge nous avons parlé de la fête de la Descente de la bienheureuse Vierge Marie ‘. Les Pères, réunis auprès de la ville de Pennas, restés fidèles, ont confirmé ce prodige de leur imposant témoignage.
L'Ordre de Cluny, qui commença en l’année du Seigneur 812, établit que l'office de la bienheureuse Vierge serait célébré tous les samedis, en dehors du Carème, à moins qu'il n’y eût occurrence d’une fête.
VI. — Un grand miracle opéré sur le mont Serrat, en l’an du Seigneur 860, en l'honneur de la Vierge, Mère de Dieu, fit accroître cette dévotion en Espagne. Des pasteurs de troupeaux, faisant paître leurs brebis au sommet de cette montagne, observèrent que tous les samedis, vers la fin du jour, de grandes lumières descendaient dans une grotte voisine, et làon entendait des concerts angéliques. Les pasteurs vont alors rapporter à l’archevèque de Barcelone ce qu'ils ont vu ; ce-
426 CONFÉRENCES SUR LES LITANIES DE LA SAINTE VIERGE. lui-ci, frappé de l’étrangeté de ce fait, vint lui-même à la grotte et y trouva l’image de la très-pieuse Vierge, Mère de Dieu, et plus tard fit construire en cet endroit une église magnifique. La fille d’un certain comte de Barcelone, qui avait été étranglée par l’ermite Jean Guarin, fut rendue à la vie après plusieurs années par la puissance de l’auguste Mère de Dieu. Voyez plus haut ce que nous avons dit de cette image, à la Conférence 224°,sur les images de la Mère de Dieu. , Alcuin, maître de Charlemagne, qui vivait en l’an 770, sur les prières ‘de Boniface, archevèque de Mayence, lui assigna des messes pour tous les jours de la semaine.
Le dimanche, elle devait être de la très-sainte Trinité; le lundi, a la Sagesse; le mardi, du saint Esprit; le mercredi, de la Charité; le jeudi, des Anges ; le vendredi, de la sainte Croix, et le samedi, de la bienheureuse Vierge Marie. x ;
Saint Gérard, évêque de Canadia, qui reçut la palme du martyre en l’an du Seigneur 1049, récitait, tous les samedis, l'office de l’Assomption de la Mère de Dieu, avec neuf leçons, et, prosterné devant son autel, faisait monter vers elle, avec une piété suave, l’encens de ses louanges et de ses prières ?,
Une certaine image dela bienheureuse Vierge Marie, qui se trouve dans la ville de Constantinople, servit beaucoup à développer cette dévotion du samedi. Il y avait devant cette image un voile qui la couvrait tout entière; or, le vendredi, après les vêpres, sans que personne le touchäât, le voile se relevait et faisait voir toute l’image de la Vierge; puis, les vêpres du samedi récitées, le voile revenait à sa place et recouvrait de nouveau l’image tout entière. À la vue de ce miracle, il fut décrété que le samedi on chanterait toujours l’office de la bienheureuse Vierge Marie.
C'est ce que rapporte Durand au livre IV du Rational des divins Offices *.
Martin Navarre, homme distingué par sa piété et sa science, abbé du monastère de Roncevaux, dans son Manuel des prières *, dit: « C'est une tradition que cette magnifique formule de prière Salve, Regina,
N° 46. —? Surius, en la Vie de saint Gérard, au 14 septembre. — 3 Chap. rer, nos 28 et 31. — + Chap. xix, n° 483.
était autrefois chantée par les Anges, dans notre monastère de Roncevaux, auprès d’une fontaine que depuis on appelle fontaine des Anges. »
VII. — L'Église universelle approuva la dévotion de ces églises particulières et de ces personnes envers la Mère de Dieu, lorsqu’au Concile de Clermont, sous Urbain XI, l’an 4096, pour implorer le secours de la Mère de Dieu sur ceux qui partaient pour l'expédition de la Terre-Sainte, elle décréta que, dans l’Église tout entière, le samedi serait consacré à la très-bienheureuse Vierge, et ordonna qu’on chanterait en ce jour l'office et la messe de la bienheureuse Vierge, s’il n’y avait point d’autre fête qui l’empêchât. Aïnsi pense saint Antonin !.
VIIT. — Or, c’est à bon droit qu’on a désigné et dédié le samedi au culte de la très-saïinte Vierge.
Premièrement. À cause du bienfait de la création d’une si grande Vierge. Autrefois les Juifs célébraient le sabbat en mémoire de la création du monde; pourquoi l’Église ne le célèbrerait-elle pas en mémoire de la création de la sainte Vierge, Mère de Dieu ? Car elle est le nouveau monde en abrégé, beaucoup plus excellent et beaucoup plus étendu que le premier monde, puisqu’elle a porté dans son sein Celui que les cieux des cieux ne pouvaient contenir.
Secondement. À cause de la grande convenance qu’il y a entre le sabbat et la bienheureuse Vierge. Sabbat, chez les Hébreux, signifie en effet repos ou cessation; c’est le jour où Dieu se reposa de tous les travaux qu’il avait faits. Or, de mème que Dieu se reposa ce jour-là, de même, une fois incarné dans le sein de la sainte Vierge, il s’y reposa pendant neuf mois : « Celui qui m'a créée s’est reposé dans mon sein. »
Dieu bénit le sabbat à l’exception de tous les autres jours. Le Seigneur bénit le septième jour : il a aussi béni la Vierge Marie plus que toutes les autres créatures, en la choisissant pour sa Mère, et en lPornant de grâces beaucoup plus abondantes.
Troisièmement. Le jour du sabhat Dieu compléta l’œuvre du monde : dans la très-sainte Vierge il a aussi consommé la même
4 116 Part. de son Histoire, tit. XVT, chap. rer, S 28,
œuvre, en unissant avec le Créateur toutes les choses créées dans un seul homme, afin que ce qui était le premier devint le dernier, et réciproquement ce qui était le dernier devint le premier.
Quatrièmement. Le samedi est la porte et comme l'introduction au jour du dimanche, qui est le jour du repos et figure la vie éternelle.
Or, comme la Mère de Dieu est pour nous la porte qui conduit au royaume des cieux qui est figuré par le jour du dimanche, c’est pour ce motif que nous l’honorons le septième jour de la semaine qui précède le dimanche.
Cinquièmement. Le samedi est le milieu entre le jour de la joie et le jour de la tristesse, c’est-à-dire entre le dimanche et le vendredi. La bienheureuse Vierge est aussi la médiatrice entre Dieu qui jouit d’un éternel bonheur, et l’homme qui est sujet aux peines et aux misères de cette vie.
De plus, le samedi est consacré à honorer la sainte Vierge, à cause de plusieurs bienfaits signalés que la Mère de Dieu a départis aux hommes ce jour-là. Il y avait dans la Judée, entre Arcæ et Raphanée, villes du royaume d’Agrippa, un fleuve qui était à sec tous les jours de la semaine, mais le jour du sabbat, ses eaux, comme celles du torrent le plus impétueux, coulaient en abondance; c’est pourquoi il fut appelé Sabbatique, du septième jour des Juifs, qui était sacré. C’est ce que rapporte Josèphe {. Ce fleuve, au temps de Vespasien, disparut tout à fait et resta complétement à sec. Dieu montra, par ce changement miraculeux, que le culte du sabbat était antique et était désormais aboli. IL me semble que la bienheureuse Vierge Marie est semblable à ce fleuve. Saint Jean Damascène? l'appelle, en effet, la fontaine intarissable des guérisons; car, bien qu’elle se montre tous les jours propice à ceux qui l’invoquent, le samedi cependant, parce que c’est le jour qui lui est spécialement consacré, elle répand sur les âmes dévotes une rosée plus abondante de grâces et leur départit ses dons d’une main plus libérale.
Tout le monde connaît ce qu’on rapporte d’un certain soldat qui, livré à d’impures amours, voulait corrompre une jeune fille appelée
1 Liv. VIT, de la Guerre judaïque, chap. xxvi; et Pline, liv. XXXI de l'Histoire nalurelle, chap. n. — ? Discours ne sur la Mort de la Mère de Dieu.
VIERGE VÉNÉRARLE. 429
Marie; mais l’ayant respectée en l’honneur de la nuit du samedi, consacré à la Mère de Dieu, et par respect pour le nom de Marie que la jeune fille portait, la très-sainte Vierge le délivra elle-même des flammes de l'Enfer, et de sa bouche sortit une rose qui vint s’épanouir sur sa tombe fraîchement couverte 1.
Un autre fait est raconté dans les Annales des Pères du Carmel. La bienheureuse Vierge Marie apparut à Jean XXII et lui ordonna d'annoncer aux Frères du Carmel que tous ceux qui meurent avec le scapulaire de cet Ordre et qui sont détenus en Purgatoire, obtiendront l'entière rémission de leurs peines, le premier samedi après leur mort, grâce à un bienfait singulier de l’auguste Vierge.
Le samedi est encore consacré en l’honneur de la bienheureuse Vierge, à cause de l’excellence de la foi qu’elle fit paraître ce jour-là. Seule, en effet, la bienheureuse Vierge Marie, au temps de la passion du Christ, tandis que les disciples fuyaient, resta fidèle pendant cette triste journée du samedi, et les Pères les plus autorisés nous enseignent que c’est par elle seule que l’Église a été sauvée ?.
“ Cet auteur dit que la foi de la bienheureuse Vierge est figurée par ce cierge qui est placé sur le candélabre triangulaire qui est tenu allumé pendant l'office de nuit que l’on récite pendant les trois jours qui précèdent Pâques. Saint Antonin, au passage indiqué, dit également : «Le flambeau de la foi, qui est caché dans le cœur de la Mère de Dieu et qui est ensuite manifesté à tout le monde pour l’éclairer de son exemple, est figuré par ce cierge qu’on tient allumé pendant l'office du matin, aux trois jours de la Semaine-Sainte. » Le cardinal
ean de Turrecremata dit que c’est contre la croyance universelle d'affirmer que ce n’est pas dans le cœur de la seule bienheureuse Vierge Marie que la foi est restée au jour de la passion du Christ.
Les théologiens modernes ne veulent pas de cette doctrine, parce
qu’ils regardent comme incroyable que la foi de Pierre ait compléte-
1 Vincent de Beauvais, liv. VIIL, dans son Histoire, chap. cu et cu, — 2 St. Bernavd, Livre de la Passion du Seigneur; Alexandre de Haiïès, S 3, dern. quest.; le cardinal T'orrecremata, liv. V, de l’Eghse, chap. xxx et leç. 3, chap. Lxt; St. Antonin, [Ve Part. de Theologia, tit. XV, chap. xur, & 1er; St. Bonaventure, 3 d., quest. nt, art. 2; Durand, liv. IV, des Divins Offices, chap. 1er, n° 32, alléguant le canon de la Consécration, dist. ext, Sabbato,
ment failli dans son cœur, Pierre à qui, au même moment ou peu de temps auparavant, il avait été dit: « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point; » mais il n’est pas douteux que sa foi n’est pas restée sur ses lèvres. Ensuite, Marie-Madeleïne était pendant ces trois jours d’une immense charité, comme on le voit en saint Jean‘. Il est donc incroyable qu’elle ait perdu cette foi au‘Christ qu’elle avait auparavant, puisque la charité ne peut exister sans la foi. En outre, l’Église ne consiste pas dans une seule personne; elle est, au contraire, le peuple et le royaume de Dieu, et on la définit proprement « la réunion des fidèles. » Or, un seul ne fait point une réunion. C’est pourquoi l’Église requiert au moins deux ou trois fidèles. Ainsi s'exprime Bellarmin dans ses Controverses sur l'Église? ; Dominique Bannes * traite encore plus longuement cette question.
Je ne condamne personne, mais il m’est permis de dire ce qui est conforme à mon sentiment. Je crois qu’il ne faut pas si facilement abandonner la première opinion, à cause de l’autorité des Pères qui l’ont soutenue, de leur nombre, de leur importance et du consentement de l’Église entière, qui enseigne communément cette doctrine a Il est certain que les Apôtres, au temps de la passion du Christ, ont vacillé dans leur foi, puisque Pierre le nia, un autre disciple Le suivit de loin, les autres s’enfuirent et les femmes se tenaient éloignées.
En conséquence, je crois nécessaire de distinguer par deux considérations la foi et l’Église.
La foi est implicite ou explicite. L'Église est aussi le corps mystique du Christ; elle a certains membres vivant intérieurement par l’assentiment de la foi et la charité, et extérieurement unis à leur chef par la confession de la foi. Mais quelques-uns de ces membres, morts extérieurement, sont seulement unis à la tête du Christ.
Par conséquent, la foi explicite, au temps de la passion du Christ, demeura seulement dans la bienheureuse Vierge, ferme, stable et dans toute sa plénitude, telle que Madeleine ne l’eut jamais, car nous lisons * qu’elle se tenait éloignée avec les autres femmes, tandis
Chap. xx et xx. — 2 Liv. III, chap. xvir. — 8 2e de la 2e, quest. re sur l’article de St, Thomas ; doute 1er dans ses réponses au doute 3,— # St. Matth., xxvir, 55 et 56.
que la très-sainte Vierge « se tint debout auprès de la croix, » c’està-dire ferme et brülante d'amour.
De même l’Église, quant à ces membres vivants intérieurement et unis extérieurement à leur chef, resta fidèle dans la personne seule de la Vierge Marie pendant ces trois jours. Car elle seule, par l’assentiment explicite de sa foi, et par sa charité, et par la confession de sa foi, resta unie au Christ. Les Apôtres, pendant ce temps, s’enfuirent, abandonnant leur Seigneur, et tous les autres également cessèrent de faire partie de l’Église en ce qui regarde l’union extérieure qui se manifeste par la confession de la foi et la communion extérieure, mais ils restèrent dans l’Église, au moins dans la communion intérieure qui existe par l’assentiment de la foi.
De plus, le samedi est consacré à honorer la très-bienheureuse Vierge, à cause du martyre du cœur qu’elle a enduré ce jour-là. Car si le jour où un martyr a répandu son sang pour le nom du Christ est toutes les années consacré à l’honorer, pourquoi ne consacreraiton pas, en l'honneur de la Mère de Dieu, le jour où le corps inanimé du Christ gisait dans le tombeau, jour où l’âme de la sainte Vierge fut transpercée du glaive d’une douleur si amère que tous les saints Pères la mettent au-dessus des martyrs ?
Enfin, le samedi est employé à honorer la très-bienheureuse Vierge, à cause du repos que le Christ célébra ce jour-là. Saint Bernard! nous dit : « Jésus-Christ racheta l’homme le vendredi, sur la eroix, au jour même où il l’avait créé au commencement ; le jour suivant, il se reposa dans le tombeau après avoir achevé son œuvre.»
Mais le Christ, pour l’œuvre de notre rédemption, a observé le sabbat d’une manière bien plus auguste dans le sein de la sainte Vierge que dans le sépulere où il fut enfermé.
Le sein de fa bienheureuse Vierge a non-seulement une ressemblance avec le tombeau de Notre-Seigneur, mais il le surpasse et de beaucoup : |
4° Le sépulcre de Notre-Seigneur, ainsi que nous l’apprenons de la narration de J’Évangile, était neuf. Or, la bienheureuse Vierge
1 1x7 Sermon de Pâques,
Marie était aussi intacte, tant à cause de son inviolable virginité, qu’elle avait mise sous la garde du vœu, que par la sainteté de sa vie qui n’avait point été souillée par les taches du vieil Adam.
20 Dans le tombeau dans lequel Notre-Seigneur fut enfermé, personne n’y avait encore été placé. Or, dans le sein de la Vierge, aucun mortel n’a été conçu ni avant ni après Notre-Seigneur.
3° Le tombeau de Notre-Seigneur était taillé dans la pierre. La bienheureuse Vierge tait elle-même une pierre très-pure et trèsdure, à cause de son courage invincible contre les attaques du démon, et de sa constance et de sa fermeté aux heures de l’adversité. C’est pourquoi Isaïe ! dit d’elle : « Seigneur, envoyez l’Agneau dominateur de la terre, de la pierre du désert. »
4° Le tombeau de Notre-Seigneur était muni du sceau de Joseph d’Arimathie et était gardé par les soldats juifs; le sein virginal de Marie était aussi protégé par la vigilance de Joseph, son très-saint époux, et la garde des Anges célestes.
5° Le tombeau de Notre-Seigneur était construit dans un jardin ; la très-bienheureuse Vierge est aussi le jardin le plus agréable du céleste Époux, où croissent les fleurs odorantes des saintes pensées et des paroles utiles, ainsi que les fruits les plus suaves et les plus doux des saintes actions. Aussi, dans le Livre des Cantiques?, invitant l’Époux céleste à venir auprès d'elle, elle lui dit : « Que mon bienaimé vienne dans son jardin, et qu'il mange du fruit de ses arbres. »
6° Le tombeau de Notre-Seigneur était près de Jérusalem et à l’endroit même du crucifiement. La très-sainte Vierge était également près de Jérusalem et sur le lieu même de la Passion. Car quoiqu’elle portât son Fils dans son sein, cependant par le souvenir constant de la passion du Seigneur, qu’elle avait connue d’avance par les diverses Écritures et la pensée continuelle de la Jérusalem céleste qu’elle portait dans son esprit, elle se rapprochait de ces mystères et de ces lieux.
7° Dans le tombeau de Notre-Seigneur on trouva le suaire blanc dans lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ imprima les marques de
1 XVT, 1. — 2%, 4,
sa passion, à savoir : les traces de ses coups, de ses crachats, de ses épines et de ses blessures. Dans la bienheureuse Vierge on trouve aussi les linges blancs de la conscience la plus pure, sur lesquels paraissent imprimés les tourments de son Fils bien-aimé qu’elle connaissait par révélation, et qu’elle repassait sans cesse dans son esprit et dans son cœur.
8 Dans le sépulcre, le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ était
entouré de parfums de myrrhe et d’aloës ; dans la bienheureuse Vierge on trouve aussi la myrrhe de la mortification, l’aloës de l'humilité et de toutes les vertus les plus suaves qui repoussent bien loin la corruption du péché.
9° Le sépulcre glorieux du Seigneur est honoré par un concours nombreux de personnes de différentes nations; la très-sainte Vierge est aussi proclamée bienheureuse par toutes les nations ! : « Les filles de Sion l’ont vue et l’ont proclamée bienheureuse. » La Mère de Dieu elle-même, dans sa profonde humilité, n’a pu le dissimuler ? : « Car voici que toutes les générations m’appelleront bienheureuse. » Si donc le jour du sabbat, où Dieu se reposa de l’œuvre de la création, était solennisé chez les Juifs ; si le jour du sabbat, où le Christ, après avoir accompli l’œuvre de la rédemption, se reposa dans le sépulcre, est toutes les années solennisé dans l’Église, à plus forte raison doit-on honorer et sanctifier le sabbat, dans lequel il se reposa avant la rédemption.
Je sais que saint Ambroise, dans son 11° Sermon de Päques, attribue une plus grande gloire au sépulcre du Christ qu’au sein virginal de Marie : « Dans le sein de la sainte Vierge, dit-il, le Christ est né pour prêcher ; dans le sépulcre, il s’est révélé pour évangéliser. Cette dernière naissance est plus glorieuse que la première. Celle-ci, en effet, enfanta un corps mortel; celle-là enfanta un corps immortel, Après la première naissance, il descendit aux Eufers; après la dernière, il est remonté aux Cieux. »
Cette gloire n’existe cependant que sous un rapport (ou, selon le langage de l’École, que secundum quid); car, en parlant d’une manière
1 Cantique, vr, 8. — ? St. Luc, 1, 48.
IIL 28
absolue, il semble que le sein virginal de la Mère de Dieu est plus glorieux que le tombeau du Christ. En effet :
4° Le sépulcre de Notre-Seigneur était de pierre et inanimé ; le sein de Marie était au contraire un sépulere animé.
2 Le corps de Jésus-Christ reposa mort dans le tombeau ; il s’est reposé vivant dans le sein de Marie.
3° Jésus-Christ est resté trois jours seulement dans le tombeau ; il est resté enfermé neuf mois entiers dansle sein de Marie.
4° Jésus-Christ ne s’est rien uni de la matière du tombeau; tandis qu’il a pris du sein virginal de Marie une partie de son sang très-pur pour se l’unir hypostatiquement.
5° Jésus-Christ n’a point changé la substance du tombeau en sa propre substance; mais il a pris la substance de la Vierge et l’a changée en sa propre substance, en se nourrissant de son lait virginal.
6° Dans le tombeau, Notre-Seigneur Jésus-Christ ne méritait ni pour lui ni pour nous, car le Docteur angélique ! nous dit : « Les mérites du Christ ont duré jusqu’à sa mort. » Mais dans le sein virginal de Marie, il a mérité la gloire de son corps et a commencé l’œuvre de notre salut: «Il a opéré notre salut au milieu de la terre,» c’est-à-dire dans le sein virginal de Marie.
Le samedi est donc justement consacré à honorer la sainte Vierge. C’est pourquoi un bon nombre de personnes, en vue d’honorer la Mère de Dieu, ont sanctifié ce jour-là par les jeûnes, les veilles, les autres mortifications de la-chair, et les œuvres pies dont nous allons parler dans la Conférence qui suit. ë
4 Quest, xIx, de. Veritate, art. G,
DES JEUNES, DES MORTIFICATIONS ET DES AUTRES PÉNITENCES CORPORELLES, PRATIQUÉS EN L'HONNEUR DE LA MÈRE DE Du.
SOMMAIRE. — 1. Que le jeûne et les mortifications sont des moyens excellents d’honorer la sainte Vierge. — 2. Énumération des saints personnages qui jeûnaient et se mortifiaient en l'honneur de la sainte Vierge.— 3. Bienfaits obtenus et récompenses reçues pour avoir pratiqué la mortification en l'honneur de la Mère de Dieu.
T. — Parmi les témoignages de dévotion que le peuple fidèle a coutume d'offrir à la bienheureuse Mère de Dieu, on compte les mortifications de la chair que l’on pratique volontairement en son honneur. Et cette dévotion n’est pas des moins importantes, car il n’est pas d’hommage plus agréable aux Saints que leur imitation, ainsi que nous Vavons montré dans l’explication de cette invocation. Et, bien que la bienheureuse Vierge ait pratiqué l’abstinence absolument en toutes choses, elle l’a observée principalement pour la nourriture et les plaisirs, ainsi que nous le prouverons dans l’invocation Speculum justilicæ, en parlant de l’abstinence de Marie. Par conséquent, tous ceux qui, se mortifiant volontairement, pratiquent l’abstinence en l'honneur de la bienheureuse Vierge, sont en parfaite conformité avec sa vie et les leçons qu’elle nous a données. Saint Bonaventure ‘ rapporte que la sainte Vierge adressa ces paroles à une personne qui lui était dévouée et qu’il croit être sainte Élisabeth : « Ma fille, je te dirai que je n’ai à de Dieu aucune grâce ni aucune vertu, sans beaucoup d'efforts, une prière continuelle, un désir ardent, une profonde dévotion et de grandes mortifications... si ce n’est toutefois la sanctification, qui m'a purifiée dès le sein de ma mère. » Et peu après elle ajouta : « Biens pour certain qu'aucune grâce ne descend dans l’âme si ce n’est par la prière et la mortification du corps. » Or, les mortifications du corps sont le jeûne, le cilice, les disciplines, le couchæ par terre, les pèlerinages et autres exercices de ce genre.
Par conséquent, ils honorent la Mère de Dieu par les mortifications
2 Chap. m1, Méditations sur la Vie du Christ.
de la chair ceux qui jeünent la veille de ses fêtes, ou le samedi qui lui est dédié, le jour de la semaine où tombe la fête de l’Annonciation, dans lequel la sainte Vierge est devenue Mère de Dieu; ou le mercredi dédié à la Vierge du mont Carmel, ou tout autre jour, selon la dévotion de chacun. j
IT. — Plusieurs Saints d’une naissance illustre ont rendu cet hommage à la sainte Mère de Dieu. Saint François surtout, homme d’une sainteté remarquable, jeünait très-dévotement en l'honneur de la sainte Vierge, depuis la fête des saints Apôtres Pierre et Paul jusqu’à la fête de l’Assomption de la sainteVierge, ainsi que le rapporte saint Bonaventure au chapitre 1x de la Vie de saint Francois.
Saint Hyacinthe, religieux de notre Ordre et la gloire de la Pologne, jeûnait au pain et à l’eau tous les vendredis et toutes les veilles des fètes de la bienheureuse Vierge Marie.
Saint Nicolas de Tolentino, célèbre par ses grandes vertus, jeunait le lundi, le mercredi et le vendredi, en l’honneur de la bienheureuse Vierge. Le samedi il ne mangeait qu’une fois, se contentant seulement de pain et d’eau.
Saint Didace, de l’Ordre de Saint-François, le cardinal saint Charles Borromée, sainte Élisabeth, saint Engelbert, la bienheureuse Dorothée de Prusse, la bienheureuse Radegonde, le bienheureux Philippe et plusieurs autres, comme l’atteste leur vie, observaient presque la même pratique tous les samedis et les veilles des fêtes de la bienheureuse Vierge Marie.
Étudions maintenant les exemples des empereurs et des rois :
L'empereur Frédéric LI s’abstint de toute nourriture la veille de PAssomption de la bienheureuse Vierge Marie.
Alphonse, roi d'Aragon, aux veilles des fêtes de la bienheureuse Vierge, se contentait durant tout le jour de pain et d’eau !. .
Édouard, roi d'Angleterre, jeünait tous les samedis au pain et à l’eau en l'honneur de la bienheureuse Vierge ?.
Ferdinand, prince de Portugal, jeünait au pain et à l’eau tous les samedis et à toutes les veilles des fètes de la Mère de Dieu ÿ.
1 Panor., au Liv. IV de son Histoire, — 2 Pzowski, tom. XIIE, année 1278, — 3 Vasconcelii, en sa Pre.
VIERGE VÉNÉPRABLE. 431
Sainte Élisabeth, reine de Portugal, canonisée par Urbain VIII, en l’an 4695, jeünait non-seulement la veille de PAssomption, mais quarante jours avant cette fête; elle joignait l’abstinence au jeûne. Elle faisait la même chose à toutes les veilles des fêtes de la Mère de Dieu, ainsi que tous les vendredis et tous les samedis où elle jeûnait au pain et à l’eau !.
Walter de Vibrach, soldat valeureux, lorsqu'il était encore dans le monde, jeünait aux veilles de toutes les fêtes de la Mère de Dieu, ne prenait que du pain et de l’eau, et souvent il faisait cela en l'honneur du samedi; entré ensuite dans l'Ordre de Citeaux, il y fit une sainte mort ?
ITE. — Les bienfaits répandus sur les hommes pieux attestent combien cette mortification de la chair par le jeûne est chère et agréable à fa bienheureuse Vierge.
Un brigand, qui avait appris d’un moine de Citeaux. à jeûner le samedi, obtint à sa mort la contrition de ses péchés, et mérita que la bienheureuse Vierge lui donnât une honorable sépulture.
Ayant eu la tête coupée et ayant été enseveli hors de la ville, la nuit suivante il est exhumé par cinq matrones qui tenaient en leurs mains neuf cierges allumés; la cinquième, la plus noble de toutes, accompagnait le convoi funèbre. Elles placèrent le corps sur un brancard recouvert de pourpre, d’un tissu magnifique, en présence des gardes de la ville, qui furent envoyés auprès de l’évêque de la cité par la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu, pour lui dire en son nom d’ensevelir dans l’église son chapelain : c’est le nom que la bienheureuse Vierge donna à ce brigand. L’évêque, accompagné du clergé et du peuple, vint au lieu indiqué et trouva le corps du brigand nn. sa tête, qui avait été séparée des épaules, était en ce moment unie au corps qui était placé lui-même sur un brancard recouvert de pourpre. L'évèque l’ensevelit avec pompe au lieu désigné. Depuis, on eût trouvé avec peine un adulte qui, dans cette province, à l’exemple du brigand, ne jeùnât le samedi en l’honneur de la sainte Vierge.
Un autre scélérat, sur les exhortations d’une femme, avait été
1 Perpinien, en son 1 Panégyrique de sainte Élisabeth. — 2 Césaire, liv. VIT, chap. XXX fs
amené à jeùner le samedi, en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie. Ayant été arrêté dans une foire et décapité, il se prit à crier : «La confession, la confession, la confession! » Un prêtre vint, unit la tête au corps dont elle était séparée, entendit la confession du brigand qui, entreautres choses, n’avait rien fait de bon dans sa vie, si ce n’est d’avoir jeûné le samedi en l’honneur de la bienheureuse Vierge Marie, et, en récompense de cette pratique, la bienheureuse Vierge s’était présentée à l’heure de sa mort et n’avait point permis que son âme se séparât de son corps avant qu'il se füt repenti et confessé de toutes ses fautes, afin d'éviter la damnation éternelle *.
Nous lisons quelque chose de semblable dans sainte Brigitte, au livre VI de ses Révélations, chapitre xxxix. 1 y est dit qu’un homme fut traduit au tribunal du Christ, et fut vivement défendu par la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu, parce qu’il avait coutume, aux veilles de ses fètes, de jeùner, de réciter son office et de chanter ses louanges.
Nous lisons encore que porter le cilice est très-agréable à la glorieuse Mère de Dieu. Saint Thomas de Cantorbéry portait le cilice tous les jours, mais principalement le samedi, en l'honneur de la sainte Vierge ; en récompense de cette pratique de dévotion, la bienheureuse Vierge lui apparut et l’aida elle-même à réparer son cilice ?.
Enfin, on rapporte aux jeünes, aux autres macérations de la chair et aux mortifications les passions intérieures du cœur, comme la colère, l’orgueil, l’ambition, comprimées en l’honneur de la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu; la fuite des plaisirs de la chair, les défauts d'autrui supportés avec patience, ne point excuser les siens propres, la modestie dans les habits, la frugalité dans les repas, l’éloignement du faste et du luxe, et la pratique des œuvres viles et abjectes. Les miracles et les bienfaits que nous avons racontés plus haut nous montrent que ces pratiques sont très-agréables à la sainte Vierge. Je n’en relaterai plus qu’un fait :
Un Chartreux doué d’une grande sainteté, fort dévot au Christ et à la bienheureuse Vierge, était tourmenté par une foule de démons qui
1 Pelbart, liv. XIL, pag. 2, art. 3. — 2 St. Antonin, IVe part., tit. XV, chap. 1, 8 2.
lui apparaïssaient pendant la nuit sous la forme horrible de pourceaux. La sainte Vierge lui apparut, prit sa défense, approuva sa manière de vivre, et lui donna ces préceptes : « Recherche une nourriture frugale ; applique“toi pieusement au travail des mains; prends des habits pauvres et modestes ‘, » Nous voyons par-là combien la dévotion, qui consiste à pratiquer des abstinences et à se vêtir grossièrement, est agréable à la Mère de Dieu. Passons maintenant à une autre série d’hommages, comme les pèlerinages, les sacrifices et les vœux.
L'EXEMPLE DE NOS ANCÊTRES, L'AUTORITÉ DES DIVINES ÉCRITURES, PROUVENT QUE LES PÈÉLERINAGES AUX LIEUX SAINTS ONT ÉTÉ JUSTEMENT INSTITUÉS PAR LES FIDÈLES EN L'HONNEUR DE LA VIERGE, MÈRE DE DIEU, ET LES VENGENT DES SARCASMES DES HÉRÉTIQUES.
SomwamE. — 1. Éloge des pèlerinages contre les attaques des hérétiques et de Calvin en particulier. — 2. Que le pèlerinage n’est pas une vaine observance, mais un acte de religion. — 3. Pèlerinages des anciens. — 4. L’utilité des pèlerinages prouvée par les saiñtes Écritures. — 5. Objections des hérétiques à ce sujet, réfutées. — 6. Trois réponses à Érasme en particulier.
[. — Personne n’a jamais douté que les pèlerinages ne se rapportent à Ja fois à la mortification de la chair et au culte de la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu, lorsqu'ils sont faits en son honneur. Les novateurs seuls ont en haine ces sortes de pèlerinages, et ne craignent pas de les appeler non-seulement volontaires, en ce sens qu’ils ne trouvent aucun appui dans les saintes Écritures, mais encore futiles, vains, et manifestement remplis d’impiété. Jean Calvin ? affirme cette doctrine en propres termes, qu’il ne prouve autrement que par son axiome ordinaire : « Tout culte volontaire déplait à Dieu. » Il a puisé ce poison chez les anciens hérétiques, de Claude de Tamine, des Pétrobusiens, des Wiclefites et d’autres hommes de la même valeur. Avant Calvin, Érasme de Rotterdam, plein du même venin, combattit aussi Les saints pèlerinages ; nous discuterons et nous réfuterons
i Pierre de Cluny, liv. IL, des Miracles; et Vincent de Beauvais, liv. VII chap. cxn. — 2 Liv, IV, de ses Institutions, chap. x, $ 7.
410 CONFÉRENCES SUR LES LITANIES DE LA SAINTE VIERGE. dans la présente Conférence les pauvres raisons qu'il donne pour étayer son erreur.
Pour nous, nous affirmons que les pèlerinages aux Lieux saints, entrepris en l’honneur de la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu, celui de Lorette surtout, de Cestokowitz et des autres endroits que des miracles nombreux et des bienfaits signalés ont rendus célèbres, sont un acte de religion, c’est-à-dire une manière d’honorer Dieu très-conforme à la raison et très-agréable à Dieu, à sa divine Mère et à tous les Saints.
IT. — Nous ne regardons pas ce culte comme volontaire, ainsi que le prétend Calvin; car on.appelle culte volontaire celui qui est pratiqué sans raison, comme si quelqu’un faisait le vœu de ne point aller à la messe s’il ne s’était lavé deux fois les mains, ce qui ne touche ni à la gloire de Dieu ni à l'utilité de celui qui émet le vœu. Mais il n’en est pas ainsi du pèlerinage, car il procure la gloire de Dieu et des Saints. En effet, par cela seul que quelqu'un va dans des lieux saints, il montre d’une manière évidente qu’il glorifie Dieu, sa très-glorieuse Mère et les Saints, pour lesquels il essuie tant de peines, fait tant de dépenses, et entreprend les dangers si grands de la route, afin de voir, d’adorer, de baiser et de toucher leurs reliques ou leurs imagès. En second lieu, le pèlerinage est une œuvre de pénitence et de satisfaction, à cause de la peine et du travail qu’il donne. En effet, le pèlerin macère sa chair en se privant d’une foule d’agréments, comme de dormir, de manger, d’être avec ses amis, de vivre avec son épouse, d’avoir ses commodités, ses domestiques. Bien plus, il supporte les travaux et les fatigues de la route, le froid, la chaleur, la soif, les veilles ; il couche par terre, souffre l’incommodité du vent et de la pluie, endure les dangers, les craintes, l’opprobre de la mendicité, peines qui sont certainement la meilleure part de la pénitence, et qui peuvent être appelées à bon droit la croix du Christ, lorsque quelqu’un entreprend ainsi un pèlerinage de dévotion.
En troisième lieu, le pèlerinage augmente la dévotion, En effet, quel est l’homme assez insensible qui, en partant pour la Terre-Sainte, ne soit enflammé d’ardeur, ne sente son âme consumée d'amour, ne se convertisse lorsqu'il voit ce lieu que le Christ a sanctifié par sa
7 VIERGE VÉNÉRABLE. 4 naissance, ces lieux qu’il a foulés de ses pieds divins, qu’il a arrosés de ses sueurs, de ses larmes, de ses soupirs, et par-dessus tout de son sang précieux ? C’est là que Marie Égyptienne, l’insigne pécheresse, s’est convertie et a passé quarante-sept ans sans manger et menant
dans la prière et les larmes la vie la plus sainte. Zosime, qui a écrit sa
vie, en à été témoin oculaire. Et sainte Paule, Romaine, étant venue à Bethléem et étant entrée dans la grotte où le Sauveur est né, jurait qu’elle voyait des yeux de la foi l’Enfant-Jésus enveloppé de langes, gémissant dans l’étable, les mages adorant leur Seigneur, l'étoile qui brillait sur leur tête, la Vierge-Mère, les bergers venant au, milieu de la nuit, afin de voir le Verbe fait chair, et avec une joie mêlée de larmes elle s’écriait : « Salut, Bethléem, maison du pain, dans laquelle est né ce pain qui est descendu du Ciel! Salut, Ephrata, région fertile dont Dieu lui-même est la fertilité! » Ainsi s'exprime saint Jérôme, dans l’oraison funèbre de sainte Paule. Quel est celui qui, en venant à Rome et en voyant cette ville sainte et glorieuse qui est entre les autres villes ce que la tête est au corps, qui resplendit comme le soleil au milieu des astres; quel est celui qui, en foulant cette terre que les Apôtres ont foulée sous leurs pieds bénis, que le sang des martyrs a arrosée par torrents; quel est celui qui, admirant le Capitole de toute l’Église militante, quele soleil de la véritable doctrine, catholique et apostolique, transmise par le Christ, a éclairé, et Ya donné en spectacle à l’univers entier, ce que le Docteur des nations admira avec étonnement lorsqu'il écrivait : « Votre foi est annoncée dans l'univers entier ‘; » quel est celui, dis-je, qui à ce spectacle ne se sente ému, enflammé, dévoré d’ardeur? Qui peut entrer sans componction en la maison de la Vierge, à Lorette, dans laquelle le Verbe s’est fait chair?
« Dieu, dit Tursellini, a inspiré au cœur des hommes un tel respect pour cette maison que tous ceux qui en approchent croient plutôt s'approcher de la Vierge elle-même que de sa maison. De là cette sainte frayeur qui fait battre toutes les âmes quand elles entrent dans cette demeure bénie; de là le regret de ceux qui se retirent après
à Épitre aux Romains, 1, 8.
l'avoir vue; de là ce changement merveilleux qui s’opère dans les âmes perdues et désespérées. » Pour ne point parler de plusieurs autres endroits consacrés à la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu, je nommerai seulement, en Pologne, Claremont, près de Cestokowitz, le village de Gidle, Socoltz, Lesayse, où les fidèles affluent en grand nombre et reçoivent de Dieu, par l’intercession de la bienheureuse Vierge, non-seulement des grâces, des bienfaits et des faveurs pour le corps, mais encore pour l’âme.
Combien qui donnent là les témoignages les plus éclatants de la vraie foi, de la pénitence, de la charité, de l’humilité et de la religion! Il n’est personne d’assez dur, d’assez enfoncé dans la dissolution et le crime, qui ne sente son cœur amolli et touché quand il vient dans ces Feux. Là, les hérétiques abjurent l’impiété, les catholiques confessent les péchés qu’ils ont commis depuis plusieurs années, et font pénitence. Silence donc à la voix présomptueuse qui dit que les saïnts pèleri- * nages sont un culte volontaire, c’est-à-dire sans raison!
III. — C’est pourquoi un grand nombre de Saints entreprenaient çà et là des pèlerinages. Aussi saint Nicolas et saint Gaudens, évêques, vinrent à Jérusalem; Sidoine Apollinaire et l’empereur Charlemagne vinrent à Rome, au tombeau des Apôtres; saint Épiphane, au tombeau du prophète Ézéchiel, ainsi que l’attestent la vie et les écrits de ces personnages. Je passe sous silence Les pèlerinages à Rome, de Louis, roi de France, de Richard, voi d'Angleterre, et des illustres matrones, Hélène, Eudoxie, Paule, Mélanie. De là cette parole de saint Jérôme dans sa lettre à Pauline : « On accourt ici de l'univers entier. » Je ne dirai rien des pèlerinages de nos ancêtres en Séleucie, au temple de sainte l'hècle, vierge et martyre, en Afrique, aux saintes reliques de saint Étienne, premier martyr; dans la Campanie, à l’église de saint Félix; en France, à saint Martin; dans la Cappadoce, aux quarante Martyrs; en Gallicie, à saint Jacques; en Apulie, à la crypte de saint Michel; en Sicile, à sainte Agathe, que tous ceux qui sont versés dans les écrits des anciens connaissent parfaitement.
IV.— En outre, si les pèlerinages aux Lieux saints étaient inutiles, pourquoi Dieu aurait-il établi que tous les enfants d'Israël vinssent
trois fois dans l’année visiter le tabernacle ou le temple du Seigneur ‘? Pourquoi le Christ lui-même, avec sa très-douce Mère et saint Joseph, vinrent-ils de Nazareth à Jérusalem ?, s’ils croyaient que ce n’était en aucune manière agréable à Dieu? Pourquoi les Gentils, abandonnant leur patrie, vinrent-ils aussi à Jérusalem pour adorer, ainsi que le fit l'eunuque éthiopien*? Pourquoi saint Paul vint-il en toute hâte à Jérusalem pour célébrer la Pentecôte *, s’il croyait que c'était une chose inutile, volontaire et point du tout agréable à Dieu? Que les hérétiques cessent donc de soutenir leur erreur.
Les pèlerinages entrepris en l’honneur de la Mère de Dieu sont très-agréables à Dieu, puisqu'ils lui procurent une gloire considérable. En effet, c’est une marque certaine que nous aimons Dieu et la bienheureuse Vierge, lorsque nous entreprenons volontairement les labeurs et les périls de la route, en visitant les lieux dans lesquels Dieu habite spécialement par sa grâce, la munificence de ses dons, et distribue à pleines mains ses largesses.
V. — L’objection des hérétiques ne nous arrête point. « Nous ne pouvons rien trouver de plus, disent-ils, à Jérusalem, à Rome, à Lorette, à Cestokowitz, que dans notre pays, puisque Dieu n’est pas mieux ici.que là ouailleurs.» Quoique Dieu soit partout, il se choisit cependant certains endroits privilégiés, qui sont comme leë temples de sa miséricorde et dans lesquels il étale les miracles de sa puissance, et donne les preuves les plus éclatantes de sa bonté. C’est pourquoi les pèlerins sentent leurs cœurs plus attachés à Dieu, leur dévotion s’enflammer davantage lorsqu'ils considèrent, par exemple, dans la Palestine, la naissance, l'éducation du Christ, et qu’ils sedisent :« C’est là qu’il a vécu; c’est là qu’il a donné ses enseignements; c’est là qu’il a fait ses miracles; ce sont ces lieux qu’il a parcourus; c’est ici qu’il est mort, qu’il est ressuscité; c’est de là qu’il est monté au Ciel.» A Rome : « C’est là que le prince des Apôtres est resté, qu’il a prêché, qu'il a répandu son sang pour le Seigneur; c’est là qu’une foule innombrable de martyrs ont été massacrés pour la cause de Dieu; c’est là que brille le soleil de la doctrine véritable, catholique et apostolique. » A
1 Deutéronome, xv1, 16. — 2 1er Livre des Rois, 1, T. — 3 St. Luc, n, 42, et St, Jean, xur, 20. — # Actes des Apôtres, wi, 28.
Lorette : « C’est dans cette pauvre maison que le Verbe s’est fait chair c’est là qu’il a opéré tant de miracles, de guérisons, et répandu sur les hommes une foule d’autres faveurs.» Et ainsi de suite pour les autres Lieux saints que la dévotion a consacrés.
Or, la gloire que Dieu met à distribuer ses faveurs et à étaler sa munificence, principalement dans les petites localités, dans les temples modestes, pauvres. et étroits, est digne de remarque. Témoins la chapelle de la Portioncule, en Italie; la petite ville de Halle, en Belgique; celle de Sichem ou Aspricole, celle de Sainte-Marie des Cerfs, dans le Hainaut; témoins la chapelle de Tongres, dans le voisinage du Hainaut, dédiée aussi à la sainte Vierge, et celle de Cambrai, témoins la petite ville de Cestokowitz, en Pologne; celles de Gedle, Lesayez, Sierptz, Socoltz, remarquables par les images seules de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, qui ont opéré une foule de miracles. Tel fut, que dis-je! bien plus modeste fut au commencement le temple de Lorette, qui rivalise aujourd’hui avec les plus grandes basiliques et les palais des princes.
Oui, entre les temples consacrés à la bienheureuse Vierge et que le concours des peuples a rendus illustres, celui-ci tient le premier rang. En effet, de toutes les parties du globe les peuples aecourent à Lorette comme à la source des guérisons et de tous les miracles, et, À, font des vœux à Dieu en l'honneur de Marie; les uns suspendent aux murs de la chapelle des images en or et en argent sculpté; les autres, des ex-voto représentant des yeux, des pieds ou des mains; d’autres, enfin, offrent des présents pour perpétuer le souvenir des bienfaits reçus de la bienheureuse Vierge. On peut voir la même chose dans les autres parties de l’univers chrétien. A peine trouve-t-on une province, un royaume, une cité qui ne possède pas quelque image de la bienheureuse Vierge Marie, auprès de laquelle les peuples se rendent en foule pour l’honorer et lui présenter leurs vœux; témoins ces tablettes sculptées en or et en argent, ou en airain, et ces images peintes, brillantes représentations de différents miracles suspendues devant les autels de la bienheureuse Vierge.
VI. — Ce serait un crime de passer sous silence et de ne pas réluter ce qu’objecte, contre les pèlerinages des hommes pieux,
VIERGE VÉNÉRARLE. 445
surtout auxlieux consacrés à la Vierge, Érasme, leur ennemi déclaré, dans un libelle qui a pour titre Pélerinage pour motif de religion. Il prétend, premièrement, que les richesses que l’on dépense pour Phonneur delabienheureuse Vierge et desautres Saints seraient mieux placées chez les pauvres; secondement, que la bienheureuse Vierge et les autres Saints accordent ce qu’on leur demande, quelque part que l’on prie; troisièmement, que l’absence si longue des maris est dangereuse pour leurs épouses. Car, lorsque le mari, gardien de la pudeur de sa femme, est absent, cette pudeur peut facilement être en danger. Mais il suffit d’un souffle pour renverser ces sophismes insensés. Premièrement, il ressemble au sophisme de Judas qui, prétextant le soin des pauvres, disait : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers et donné le prix aux pauvres? » Mais il disait cela non parce qu’il s’inquiétait des pauvres, mais parce que c'était une valeur, et que, tenant la bourse, il portait ce qu’on leur donnait. C’est ainsi que murmurent les hérétiques ; ils se plaignent de ce que l’on construit des églises, qu’on les enrichit de pieuses offrandes, qu un les orne de vases d’or et d’argent et d’autres choses précieuses. À quoi bon ces choses, disent-ils? Pourquoi ne pas donner ces biens aux pauvres? Pourquoi ne pas les employer dans l'intérêt de la chose publique ou des soldats? Mais ils ne disent pas cela en considération des pauvres ou des intérêts publics, mais parce qu’ils voudraient avoir ces richesses dans leurs maisons. Que de trésors, que de dons pieux, que de vases d’or et d'argent les hérétiques n’ont-ils pas arrachés aux églises, sans pour cela les distribuer aux pauvres, mais pour les employer à leur propre usage! J’irai plus loin. Ne vaut-il pas mieux honorer par des dons les temples ou les images des temples, que les lieux de débauche et les courtisanes? Or, n’est-il pas vrai qu’un grand nombre de personnes dépensent dans les jeux, les festins et les plaisirs honteux, bien plus qu’en frais de pareils voyages sacrés? Autrefois, pour bâtir le sanctuaire du Seigneur, les Israélites donnèrent tant que Muise fit crier par ses hérauts : « Que personne, homme ou femme, ne donne plus rien pour construire le sanctuaire ?. » Et aujourd’hui on fait un
1 St. Jean, xu, 5, 6. — 2 Exode, xxxVI, 40.
crime aux Chrétiens de faire quelques dépenses pour entreprendre des voyages pieux et pour aller suspendre aux murs d’une église des ex-voto sacrés !
Mais ils répètent que les Saints n’ont pas besoin de ces honoraires. Aussi ne donnons-nous point aux Saints comme à des pauvres; mais comme à des personnages que nous voulons honorer. Ceux qui, autrefois, offraient à Dieu, en sacrifice, des boucs, des brebis et des bœufs, ne le faisaient pas parce que Dieu en avait besoin, mais afin d’honorer par ce moyen le Seigneur. Les Chrétiens font de même aujourd’hui, lorsqu'ils offrent à Dieu des présents dans les temples. D'ailleurs, ces dons servent à l’ornement et au soutien du temple. Ils sont employés à l’entretien non-seulement des murs du temple inanimé, mais encore des temples animés, c’est-à-dire des ministres pauvres de l'autel. Car, selon la maxime du grand Apôtre Paul luimême, ceux qui servent à l’autel doivent vivre de l’autel. Enfin, les temples et les chapelles sont, d’après un décret du pape Urbain, le patrimoine des pauvres.
Je réponds comme il suit à la seconde objection: IL est certain que les Saints peuvent accorder ce qu’on leur demande, quelque part qu’on les prie. Mais, comme nous l’avons déjà montré, Dieu se choisit spécialement certains lieux dans lesquels il montre les miracles de sa grâce; car si tous les lieux sont également saints, pourquoi Dieu a-t-il dit à Abraham : « Tu conduiras Isaac sur une montagne que je te montrerai 1? » Pourquoi Jacob a-t-il dit à Béthel : « Le Seigneur est vraiment dans ce lieu ?? » Pourquoi du buisson ardent Dieu disait-il à Moïse : «Le lieu où tu es est une terre sainte *? » Pourquoi ordonnait-il aux Juifs « de se réunir trois fois par an à Jérusalem pour y faire des sacrifices *? » Dieu voulait donc avoir quelques lieux où il devait être spécialement honoré par les hommes. De nos jours, il a de même certains lieux particuliers dans lesquels, par l’intercession des Saints et surtout de sa sainte Mère, il accorde aux hommes des bienfaits spéciaux.
Je résous ainsi la troisième objection : Je m’étonne que les héré-
1 Genèse, xxu, 2. — 2 Ibid., xxvin, 16. — 3 Exode, 11, 5. —* Deutéronome, xvr,
tiques aient tant de sollicitude pour la pudeur des épouses : « L’absence prolongée des maris, disent-ils, est dangereuse pour les femmes. » C'est-à-dire, l’absence de six mois et quelquefois moins encore, du mari, pour un voyage pieux, est dangereuse à son épouse, et son absence pendant une et quelquefois plusieurs années dans l’extrème Orient ou Occident, pour des motifs de guerre ou de commerce, ne serait pas dangereuse! Peut-être que l’or oriental et le gain rendront les épouses plus chastes que la piété et la religion! Les guerres impies des maris rendraient les femmes pieuses, et les vœux pieux des pèlerinages auprès de la sainte Vierge ou d’un autre Saint quelconque les rendraient impudiques! © esprits stupides et insensés! J’avoue que beaucoup d'abus se glissent dans les pèlerinages, maisils ne souillent pas davantage cette chose sainte et pieuse que la boue ou le fumier ne souillent les rayons du soleil qu’ils reçoivent. François de La Croix, de la Société de Jésus, dans son livre intitulé Jardin de Marie, traite longuement et avec science et piété de cette habitude ou pratique qui consiste à visiter les lieux consacrés à la sainte Vierge. Mais continuons ce qui regarde notre Ordre.
EST-IL PERMIS D'OFFRIR LE SACRIFICE DE LA MESSE ET DE FAIRE DES VOEUX EN L'HONNEUR DE LA GLORIEUSE MARIE, MÈRE DE Du?
SomMARE. — 4, Sacrifices de la messe en l’honneur de Marie. — 2. Exemples de grâces extraordinaires accordées par Marie, en récompense des messes offertes ou entendues en son honneur. — 3. Messes, offices, préfaces établis par l'Eglise en l'honneur de la Mère de Dieu. — 4. Vœux faits en l'honneur de la sainte
\ Vierge; à quel titre ils obligent,
I. — Quoique le sacrifice de la messe ne soit offert qu’à Dieu seul, cependant, de même que nous élevons des temples et des autels en mémoire des Saints, de même nous offrons, avec raison, des sacrifices en leur mémoire, afin de rendre à Dieu de grandes actions de grâces pour leurs victoires et d’implorer leur secours. C’est, en effet, un bienfait extraordinaire que Dieu ait accordé à nos frères la grâce de vaincre le monde et Satan, et qu'après cette victoire il les ait couronnés de gloire et d'honneur. C’est pourquoi il est convenable que
nous offrions des sacrifices pour rendre grâces à Dieu de la victoire et des triomphes des Saints, et que, dans ces sacrifices, nous nommions les Saints avec honneur et avec joie.
Il est aussi juste que dans ces sacrifices nous implorions leur secours, afin que, dépourvus de confiance en nos propres mérites, mais
"protégés par leur mémoire et leur assistance, nous osions par eux nous approcher de Dieu en tremblant et après avoir rempli ceite tâche sacrée. Il nous paraît utile de confirmer ce que nous venons de dire, par les paroles suivantes du Concile de Trente { : « Quoique l'Église ait la coutume de célébrer de temps en temps des messes en l’honneur et en mémoire des Saints, elle n’enseigne pas cependant que le sacrifice leur soit offert à eux-mêmes, mais à Dieu seul, qui les a couronnés. Aussi le prêtre n’a-t-il pas coutume de dire : « Je vous «offre ce sacrifice, à Pierre, à Paul; » mais, en rendant grâces à Dieu de leurs victoires, il implore leur protection, afin que ceux dont nous faisons mémoire sur la terre daignent intercéder pour nous dans le Ciel. » Or, comme la bienheureuse Vierge Marie a été couronnée par Dieu d’une gloire et d’un honneur plus grands que ceux des autres Saints; qu’elle a remporté sur le monde, sur la chair et sur Satan; des victoires plus considérables; qu’elle est la principale distributrice des bienfaits de Dieu, et que son patronage est beaucoup plus puissant que celui des autres Saints, c’est avec raison que nous célébrons plus souvent des messes en son honneur, pour rendre grâces à Dieu des victoires qu’elle à remportées et des bienfaits que nous avons obtenus par elle, et pour implorer sa protection.
IE. — Or, des bienfaits et des grâces accordés à des prêtres et à d'autres personnes pratiquant cette dévotion, et des miracles accomplis en leur faveur nous montrent clairement combien ces sacrifices sont agréables à Dieu et bien reçus de la bienheureuse Vierge. Je vais raconter quelques exemples tirés de Césaire ? :
Un prètre ne savait célébrer aucune autre messe que celle de la Vierge Marie, et la célébrait tous les jours. Il fut, pour ce motif, suspendu de ses pouvoirs par saint Thomas, évèque de Cantorbéry.
1 Session xx11, canon 8. — 2 Liv, VII,
Cette peine affligea vivement ce prêtre. Aussi implorait-il, par des prières assidues, l’assistance de la bienheureuse Vierge, lui demandant de venir à son secours. La Reine du Ciel lui apparaît et l’envoie à saint Thomas pour lui dire, en son nom, de lui restituer la fonction sacerdotale qui lui avait été retirée, lui donnant, pour signe de sa mission, que, dans ce même lieu et à la même heure, la Vierge ellemême avait aidé saint Thomas à raccommoder son cilice. Saint Thomas, ayant entendu cela, ajouta foi aux paroles du prêtre et lui ordonna de ne plus célébrer à l'avenir que la messe de la bienheureuse Vierge Marie, et de prier pour lui‘.
Le même Césaire raconte, dans ce même chapitre vir, unexemplequi diffère peu du précédent: Un certain prêtre, dépourvu d'intelligence, et vicaire d’un curé, célébrait le dimanche, dans l’octave de l’Épiphanie, la messe de la bienheureuse Vierge, parce qu’il ignorait l’office du jour. Il fut, par ce motif, renvoyé par le curé. A la suite de ce renvoi, le prêtre étant tombé dans le besoin, la Vierge elle-même ordonna avec menaces au curé de recevoir de nouveau son vicaire; c’est pourquoi il fut encore admis dans cette église. Bien plus admirable est ce fait que raconte, d’après le même Césaire, notre Bzowski,
vers l’an de Notre-Seigneur 4211 ?:
Lorsque, grâces à saint Dominique, un grand nombre de Catho-
tiques se fuent enrôlés dans la croisade contre les Albigeoïs, et eurent souffert beaucoup de maux de la part de ces hérétiques, deux honnêtes clercs, traversant leur territoire et voyant une église dévastée, se dirent entre eux : « C'est samedi, entrons dans cette église et disons la messe en l’honneur de notre Souveraine. » 1ls portaient avec eux le livre, le calice et les ornements sacerdotaux. Avant qu’ils eussent terminé la messe, les hérétiques albigeoïis envahirent l’église et,saisissant le prêtre du Seigneur qui offrait à l’autel la Victime immaculée, le trainèrent dehors et lui coupèrent la langue à la racine; son compagnon l'ayant conduit à grand’ peine au monastère de Cluny, le recommanda aux moines qui le traitèrent avec toute l'humanité que mérite un prêtre mutilé pour le nom du Seigneur et l’hon-
1 Césaire, liv. VII des Exemples, — 2 N° 11.