CONFÉRENCE VEUX
Sox rame. — 1. Les yeux de Marie sont comparés aux yeux de la colombe. — 2. Ce qui marque son innocence, — 3. Son amour pour les choses du Ciel. — 4. Sa volonté sainte. — 5. Version des Septante. — 6. Chasteté et tristesse des yeux de Marie.
I. — L'Époux représente les yeux de la Mère de Dieu par une double comparaison. L’une est prise dans le Cantique ? : « Vos yeux sont comme les yeux des colombes, sans ce qui est caché au dedans; » l’autre est prise dans le même Cantique : * « Vos yeux sont comme les piscines d’Hesebon, situées à la porte du plus grand concours des peuples. »
IT. — Vos yeux sont comme les yeux des colombes. De même que, chez les Egyptiens, l’œil et la verge étaient les hiéroglyphes de Dieu, car ils voulaient montrer par là que Dieu soutient toutes choses par son sceptre et qu'il voit tout par son œil, de même l’hiéroglyphe de la Mère de Dieu est l’œil de la colombe qui peint bien son admirable chasteté, sa pureté, son innocence. La colombe est pleine de simplicité. Aussi, dans saint Matthieu, Jésus-Christ nous donne-t-il ce conseil : « Soyez simples comme des colombes *. » De même, elle est innocente et pure, et c’est pour cette raison qu’on dit qu’elle n’a pas de fiel. En réalité, elle a du fiel, comme l’affirment Aristote dans son Livre sur les Animaux, et Pline avec lui, mais on dit qu’elle n’en a pas, marque qu’elle ne connait ni la ruse ni la dissimulation. Son œil est chaste et plein de simplicité, et l’on dit qu’elle a de petits yeux, car ils ne peuvent recevoir que l’image de son Époux, comme en ont
4 Rupert. — 219, 1.—9 vu, 4. — 4 x, 16. — 5 Liv. IV. —6 Liv. IX, chap. xxxvnr.
fait la remarque Origène ! et Grégoire de Nysse?. Afin demontrer que les pensées de la Vierge, et, plus encore, les regards de ses yeux étaient très-purs et très-chastes, ses yeux ont été comparés à la colombe ; car il y avait dans les yeux de la Vierge une si grande grâce, on y voyait briller tant de pureté et de chasteté, que non-seulement elie conservait en elle la virginité, mais elle faisait naître le désir de la virginité à ceux qu’elle voyait, comme nous l’avons démontré ci-dessus, dans la 457° Conférence.
III. — En outre, les yeux de la Mère de Dieu sont comparés aux yc1x des colombes, parce qu’elle aimait la contemplation des choses célestes, Les colombes, lorsqu'elles viennent chercher leur nourriture sur la terre, ne fixent pas leurs yeux sur le sol, mais, regardant rapidement le grain, elles relèvent aussitôt leurs regards vers le ciel. Tels étaient les yeux de Marie; son regard ne s’arrêtait pas sur les choses terrestres et se fixait souvent au ciel. Soit qu’elle servit son Fils chéri, soit qu’elle s’occupât de Joseph, son époux, elle ne cessait pas de penser aux choses du Ciel. Marie avait des yeux de colombe ; ils ont des yeux de corbeau ceux à qui il a été dit : « Ils ont résolu de tenir leurs yeux baissés vers la terre *. » Nous poursuivons.
Sans ce qui est caché au dedans. — Ces paroles signifient non-seulement que les yeux, la vue et l’aspect de l’Épouse étaient remarquables par leur éclat et leur pureté, choses qui sont extérieures, mais encore par le front et les tempes, que les femmes ont l’habitude de cacher avec un voile, un bandeau, un ruban, afin que ces parties soient couvertes et que l’on voie les yeux seuls, brillant à travers comme des pierres précieuses ou des diamants; car, ordinairement, les yeux à demi cachés donnent aux femmes un charme particulier.
Mystiquerment, les yeux signifient intention, suivant cette parole du Sauveur dans saint Luc : « Si votre œil est simple, tout votre corps sera éclairé". » Donc ces paroles : « Vos yeux sont comme les yeux des colombes sans ce qui est caché au dehors, » signifient que la beauté des yeux, c’est-à-dire des saintes intentions de la Vierge, est si grande qu’il y a encore plus de choses cachées, quelle que soit la
1 Homélie 1ve, — 2 ne Homélie sur es Cantiques. — ? Ps, xxx, 11, — # xx, 34.
perspicacité de notre vue, que de celles qui se voient extérieurement,. C’est comme si l’Époux disait : « Ce qui est en toi brille au dehors, ma sœur, les hommes peuvent le voir; ce qui est caché intérieurement ne peut être vu que par toi et par moi : par moi qui suis l’auteur de ces dons si grands; par toi, qui es l’objet de toutes ces grâces. » Car Dieu seul connaît les secrets de cette âme sainte, ses excès de joie, ses amours extatiques, les richesses ineffables de toutes ces vertus qu’il daigna accumuler en elle par une grâce toute spéciale.
V. — La traduction des Septante est non moins ingénieuse. Ils traduisent : « En dehors de votre silence,» ou : «En dehors de votre taciturnité,» ce qui signifie que l'excellence de la Vierge est telle qu’elle ne peut pas être exprimée et qu’elle doit être célébrée par le silence plutôt que par des voix balbutiant d’imparfaites louanges, Par conséquent, tout ce que nous disons de la Vierge est tellement au-dessous de sa haute dignité que le silence et la discrétion paraissent devoir être sa seule louange. Ajoutons qu’elle paraît avoir imposé silence aux Saints, et, plus encore, à toutes les créatures, afin qu’ils ne pussent pas rivaliser avec elle en perfection et en beauté.
VI. — L’'Époux continue à louer les yeux de la Mère de Dieu : « Vos yeux sont comme la piscine d'Hesebon située à la porte du plus grand concours des peuples. » Quelle est cette comparaison ? Quoi de commun entre les yeux et les piscines? S’il avait comparé les yeux de l’Épouse aux astres du ciel, la comparaison paraîtrait convenable; mais pourquoi les a-t-il comparés aux piscines? Ce n’est pas sans raison. Hésebon était une ville située au delà du Jourdain, dans le lot des fils de Ruben, là où était autrefois Seon, capitale du roi des . Amorrhéens, lieu couvert d’eaux et de marais, et qui avait une porte appelée en hébreu Bathbaïm, c’est-à-dire fille de la multitude. Près de cette porte étaient des piscines très-vastes, remplies d’une eau très-limpide. Les yeux de la Mère de Dieu sont comparés à ces piscines; car, de même que ces piscines étaient très-vastes et très-limpides; de même, les yeux de la bienheureuse Vierge Marie étaient très-chastes, très-purs et pleins d’éclat. Et si par œil on entend intention, cette intention, dans la Vierge, fut toujours vaste à cause de la grandeur des œuvres divines, très-limpide à cause de sa pureté,