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SUR LES

OBLICxAïlOxXS DE LA CHARGE PASTORALE

L AMOUR DE SA PAROISSE

McssiiLuns,

Le miiiislère pastoral est une œuvre d'amour, continuant à travers les siècles la mission de charité que le Vei'])e de Dieu est venu remplir sur la terre.

11 « s\y est montré, et a conversé avec les liommes 1 ». « 11 a passé en faisant le bien ^ », se 1 dépensant tout entier au service « de ceux qu'il n'a I pas rougi d'appeler ses frères ^ » ; annonçant la vérité, faisant briller ses divines clartés sur les malheureux fds d'Adam assis depuis tant de siècles « dans les ténèbres et les ombres de la mort^" » ; pro-

' Barucii, III, 38.

- Act., X, 38.

•' Ad liebr., ii, 11.

' S. Luc, I, 7'J.

miilguant les préceptes de la vie, opposant aux convoitises des sens et aux envahissements des passions humaines les saintes lois de la morale chrétienne : prenant en pitié les faiblesses et les souffrances de notre pauvre humanité ; « se faisant tout à tous pour les sauver tous * », mais s'inclinant de préférence vers les humbles et les déshérités de ce monde ; aimant d'un amour de prédilection les petits enfants ; et, pour accomplir ce bien multiple, ne reculant devant aucune fatigue, aucun sacrifice, ne se laissant décourager ni par l'indifférence des uns, ni par les résistances ou les persécutions des autres ; bref, se conduisant toujours et partout de telle sorte qu'il pouvait dire en toute vérité : « Je suis le bon Pasteur : Eixo suni Pastor bonus ^ ».

En agissant ainsi pendant les jours de son incarnation quel l)ut se proposait le Sauveur, sinon de laisser à son Eglise, dans sa personne, la forme même de cette vie sublime qui s'appelle le pastorat ? Ne semble-t-il pas dire par son exemple à ceux qui s'y engagent : « Regardez et faites selon le modèle que je vous ai montré ? ^ » Et quand un homme est choisi d'entre ses frères pour continuer l'œuvre rédemptrice, pourrait-il avoir d'autre pensée, d'autre ambition que de marcher sur les traces et se rapprocher le plus possible de ce type incomparable de la vie pastorale ? Vous donc, Messieurs, qui avez été appelés par la miséricorde divine à cette vie supérieure, considérez attentivement votre vocation, voyez combien elle est belle, sainte, méritoire, mais en même temps redoutable et pleine d'exigences : Videte enim vocationem

' Ad Cor., IX, 22.

» H. JOANN., XI, l'f, 3 Ex., XXV, 'lO.

L AMOUR DE SA PAROISSE

çest/ani frotres^. Toutes les qualités, toutes les vertus que nous venons d'admirer en Jésus doivent se retrouver en vous à un certain degré. Ce qu'il a fait, vous devez vous efforcer de le faire. Vous aussi vous êtes tenus de « tout dépenser et de vous dépenser vousmêmes 2» pour procurer la sanctification et le salut de ces âmes en faveur desquelles II a versé tout son sang.

Qui vous soutiendra dans ce rude labeur ? qui vous permettra de le porter jusqu'au bout et d'être pour le troupeau confié à vos soins a le bon pasteur » dans toute l'acception du mot.

N'en doutez pas, Messieurs, c'est l'amour : lui seul. L'amour a été, on peut bien le dire, la pensée inspiratrice, lame du ministère de Notre-Seigneur .Jésus- Christ. C'est « sous l'impulsion puissante de l'amour : iinpetu amoris actus^ » qu'il est descendu parmi nous ; c'est l'amour qui lui a fait embrasser la pauvreté de Bethléem et le travail de Nazareth ; c'est l'amour qui l'a poussé dans ses courses apostoliques ; c'est lamour qui l'a conduit au jardin de l'agonie, au prétoire de la flagellation, et qui la fait mourir sur la croix du Calvaire. L'explication de sa vie tout entière est dans ce mot de saint Paul, dont chacun de nous doit se l'aire l'application : « Il m'a aimé : Dilexit me '' ».

Ainsi en est-il de la vie pastorale. Retranchez-en lamour, qu'aurez-vous ? Ecoutez : le Seigneur va vous le dire par son Prophète : « Voici que je susciterai sur la terre un pasteur qui ne visitera pas les brebis abandonnées, ne les recherchera pas dans leur

' I Ad. Cor., I, 2G.

* II ad. Cor , xu, 15.

'■' Ilymn. vesi). sabbat, ante IV, Dom. advcnl

* Ad Galat., ii, 20.

dispersion, ne guérira pas les malades, ne nourrira pas les saines, mais mangera la chair des plus grasses et leur rompra la corne des pieds* ». Voilà le pasteur sans amour : « véritable idole qui abandonne son troupeau ^ )>.

Mettez l'amour au cœur de ce prêtre, vous aurez tout l'opposé : zèle, charité, patience, dévouement, rien n'y manquera : il sera « le bon pasteur ».

Telle est donc votre obligation fondamentale, l'élément indispensable au succès de votre ministère : il faut que vous aimiez ces âmes sur lesquelles vous allez l'exercer. Elles auraient le droit de vous arrêter au seuil de la paroisse dont vous venez prendre possession pour vous adresser la môme question que faisait le divin Maître à saint Pierre avant de lui confier le soin de paître les agneaux et les brebis : « Nous aimezvous ? 3 » Si vous hésitiez à répondre affirmativement, si vous ne sentiez pas en vous ce feu sacré de l'amour des âmes, n'avancez pas, ne mettez pas la main à l'œuvre : vous ne feriez rien, votre ministère dem<eurerait infécond, peut-être il serait nuisible. Mais si, au contraire. Dieu vous a fait la grâce d'allumer en vous cette llamme de Tamour, venez, approchez sans crainte de ces âmes. Vous serez pour elles « le bon pasteur» ; vous en aurez toutes les qualités, vous en goûterez toutes les joies, vous en recueillerez tous les mérites.

Aimer sa paroisse, Messieurs, qu'est-ce à dire ? En quoi consiste et jusqu'où s'étend cette obligation ?

» Zach., XI, 14.

■' Ihid.

■^ S. JOAXN, XXI, 15.

L AMOUR DE SA PAROISSE

Et d'abord, que devez-vous aimer dans votre pal'oisse ? Sa situation plus ou moins agréable ? l'étendue de son territoire ? le chiffre de sa population ? les relations consolantes, les avantages matériels qu'elle vous promet ? Tout cela peut avoir quelque importance au point de vue humain, entrer en ligne de compte dans vos appréciations et vos désirs ; mais ce sonl, en définitive, des considérations d'un ordre très secon- • hiire. Celui qui est vraiment pasteur ne s'y arrête pas ; sa pensée va plus haut. Ce qu'il voit dans cette j-aroisse vers laquelle le dirige l'obéissance, avant [nui et par dessus tout, ce sont des âmes. Que tout le reste soit plus ou moins attrayant pour la nature, sa foi ne saurait s'en contenter. S'il n'y avait pas là des âmes rachetées au prix du sang de Jésus-Christ, sur lesquelles il pourra exercer les merveilleux pouvoirs de son sacerdoce, à la sanctification et au salut desquelles il travaillera avec succès et en tout cas avec mérite, rien ne serait capable de l'attirer et de le iixer. « Des âmes ! des âmes ! prenez tout le reste, pourvu que vous me donniez des âmes * », voilà le cri d'amour qui s'échappe de son cœur.

Telle est donc la disposition dans laquelle tout pasteur s'efforcera de s'établir en arrivant dans sa paroisse. Grande ou petite, riche ou pauvre, religieuse ou indifférente, elle renferme des Ames. C'est vers elles que Dieu Tenvoie par Tintermédiaire de son Evêque : « 11 vient pour qu'elles aient la vie et Talent en plus grande abondance ^ ».

Quelle force, quelle sainte énergie cette conviction enracinée dans une àme de prêtre donne à son minis-

* GoM., \iv, 21.

1ère ! Quels horizons lumineux et consolants elle ouvre à ses regards !

11 est des prêtres qui se trouvent à l'étroit dans leur paroisse. Ils s'y ennuient et se laissent aller à des aspirations et à des rêveries sans fin. Ils souffrent de ce mal de « rimasrination, de ce désir de cliano-ement qui, au témoignage du pieux auteur de V Imitation^ en a trompé plus d'un ^ ». D'où vient cela, sinon de ce qu'ils apprécient leur paroisse en se plaçant à un point de vue humain et non sur les hauteurs du surnaturel et du divin.

Volontiers nous leur dirions : De grâce, au lieu de vivre dans cette atmosphère d'inquiétude et de mélancolie, jetez donc les yeux sur Notre-Seigneur. « Il n'a ' été envoyé qu'aux seules brebis qui avaient péri de la maison d'Israël ^ ». C'est dans le cercle étroit de la Judée et de la Galilée qu'il a voulu circonscrire son œuvre. 11 semble qu'il aurait du l'étendre à l'univers entier ; n'était-il pas le Rédempteur du genre humain ? ne « voulait-il pas voir tous les hommes se sauver et parvenir à la connaissance de la vérité ? ^ » Pour cela, ne fallait-il pas les visiter et les évangéliser tous ? Et pourtant il n'est pas sorti de ce petit coin de terre perdu comme un atome dans l'immensité du monde. Là se sont extérieurement concentrés ses affections, ses sollicitudes, les efforts de son zèle ; il en a fait sa paroisse bien-aimée ; il n'en est pas sorti.

Grande et salutaire leçon pour les pasteurs mécontents de leur sort, qui laissent leur imagination les emporter à travers un monde de chimères et se nourrissent de pensées et de projets irréalisables. Ils

1 L. I, c. IX, v. 1.

2 y. Matth., XV, 24.

3 I ad Tim., ii, 4.

L AMOUR DE SA PAROISSK

feraient bien mieux de s'attacher de to»t leur cœur à €e champ où la Providence les envoie, de mettre tous leurs soins à le cultiver. Ils y trouveraient le double trésor de la joie et de la perfection. • Il est vrai, cette grâce, que Notre-Seigneur paraissait réserver à une région restreinte, s'étendait de fait à l'univers entier. Un Père de l'Eglise, parlant de sa Passion, a dit : « La victime était au Calvaire, mais son sano- baio^nait le monde ^ ». Cette même remarque s'applique à son apostolat : en apparence il s'exer- <^ait seulement en Palestine, de fait il atteignait tous les siècles et tous les pays.

Et vous, ^ïessieurs, ne jouissez-vous pas jusqu'à un certain point du même privilège ? Ne pouvez-vous pas, sans sortir de votre paroisse, étendre bien audelà de ses limites votre action sanctifiante ? Je ne parle pas ici de cette puissance de la prière que vous avez à votre disposition et qui vous permet d'exercer une sorte d'apostolat universel ; j'aurai bientôt occasion de vous le dire. Mais, à ne considérer que votre seule paroisse, si vous Taimez véritablement, si vous vous dévouez à son service, n'est-ce pas la sainte Eglise tout entière que vous aimez, que vous servez dans cette portion d'elle-même ? Quelles dimensions, quelle importance elle prend soudain à vos yeux, cette ])aroisse, si petite soit-elle, quand vous la considérez dans la magnifique unité de « la sainte Eglise catholique, qui coml)at à travers le monde - » ! Elle est une partie de ce tout confié à Pierre et à ses successeurs ; elle renferme quelques ceps de cette vigne que les ouvriers apostoliques cultivent sur tous les points

' Orig., hom. I, in Lcvil 3.

- Sancta quie per orbem militas Ecclesia. (Pros. Fcst. omnium sanct. miss. Paris).

du globe. Vous êtes là au nom et par l'autorité de Jésus-Christ; sa volonté sur vous s'est manifestée par la voix de votre Evêque, qui vous a placés dans cette paroisse comme il a été lui-même placé dans son diocèse par le Souverain Pontife. C'est une mine qui vous a été ouverte ; vous avez grâce d'état pour l'exploiter : il ne tient qu'à vous d'y trouver d'immenses richesses spirituelles. Comment, dès lors, pourriez-vous ne pas l'aimer cette paroisse devenue « la portion de voire héritage et de votre calice ^ », à laquelle Dieu luimême s'est plu à vous attacher par des liens si forts et si doux ?

C'est parce qu'il la considère sous cet aspect surnaturel que le bon pasteur chérit sa paroisse. Peut-être est-elle inférieure à beaucoup d'autres et devrait-elle convenir, comme l'épouse des saints Cantiques, qu'elle est noire : nigra sum. N'importe, aux yeux de son curé \ elle est belle, sed forniosa'^. Malgré tout il l'aime. Toutes ses pensées, toutes ses affections sont pour elle. Son cœur est là parce que là est son trésor : Uhi enini est thésaurus tuus, ibis est et cor tuiun ^ ; un trésor d'inappréciable valeur et dont chaque jour, à tout instant, il sait faire sortir des vertus, des grâces, des mérites sans nombre. 11 n'en désire pas d'autre et il ne la quitte qu'à regret quand, l'autorité intervenant pour briser ces liens, l'obéissance devient un devoir.

Rien de plus touchant et de plus édifiant que cet attachement d'un curé à sa paroisse, oii il est devenu un vrai père au sein de sa famille ! Quelle autorité, quelle influence résultent tout naturellement de cette résidence prolongée ! Ces enfants qu'il a baptisés, caté-

' Ps. XV, 5.

2 Gant., I, 4.

3 S. Matth., VI, 21,

l'amour de sa paroisse î>

chisés, admis à la première communion, qui se sont mariés sous son regard et sa bénédiction pour devenir à leur tour cliel's de Famille, quel respect, quelle affection, quelle confiance ils lui ont voués ! De sa bouche ils sont prêts à recevoir conseils, encouragements, au besoin même salutaires reproches : car ils l'aiment comme ils en sont aimés.

Cet amour dans Fàme du bon pasteur ne reste pas inactif' : il se traduit par des actes.

Si vous en êtes pénétrés, .Messieurs, il vous pressera de faire à voti'e paroisse tout le bien possible. Plus vous Taimerez, plus vous voudrez lui faire du bien, et, par une sainte réciprocité, plus vous lui ferez de bien, plus vous laimerez. C'est un sentiment si naturel en nous ! L'homme s'attache d'instinct à tout ce qu'il peut regarder comme son œuvre, sa création, dans laquelle il a mis quelque chose de lui-même, de son travail, de s&s larmes, de ses souffrances. Pourquoi ce sentiment, élevé jusqu'à Tordre surnaturel, ne se trouverait-il pas plus profond et plus vivace dans le cœur du prêtre ? Vous aimerez votre paroisse véritablement si vous avez sans cesse présente à l'esprit la recommandation de Notre-Seigneur à ses apôtres, si vous en faites la règle de votre conduite : « Je vous ai placés là afin que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure i ».

Faire fructifier votre paroisse, lui faire rapporter au centuple toutes les moissons de vie et de piété chrétienne dont elle est capable avec le secours de la,

> S. JOANX., XV, l(j.

grâce de Dieu, voilà donc, Messieurs, le vrai moyen de lui témoigner votre amour.

Pour atteindre ce but, rien ne devra vous coûter. Vous mettrez tout en œuvre ; vous n'épargnerez rien : votre temps, votre intelligence, votre liberté, vos o^oùts. vos forces, vous sacrifierez tout volontiers.

Ne me dites pas qu'ainsi comprise la vie pastorale est un véritable martyre ; il me serait trop facile de vous répondre : C'est vrai ; vous avez raison ; c'en est un, mais un martyre nécessaire et sanctifiant.

« Oui, dit saint Chrysostome, un bon pasteur tel que Jésus-Christ le demande peut être comparé et même préféré aux miartyrs. Un martyr ne meurt qu'une fois pour Jésus-Christ ; mais un pasteur qui fait son devoir, qui s'acquitte avec courage de toutes les fonctions de son ministère, meurt mille fois pour son troupeau * » . C'est uniquement à ce signe que vous reconnaîtrez que vous aimez \'l3tre paroisse, <( non en paroles et de bouche seulement, mais en réalité et par des œuvres- ».

N'espérez pas réussir autrement. « Car telle est la règle de l'Evangile : il faut que nous nous donnions à ceux que nous voulons gagner à Jésus-Christ. Voulons-nous les assujettir, il faut nous assujettir à leur service, et nous devons, pour ainsi dire, être leur conquête, pour les rendre capables d'être la nôtre. Pourquoi est-ce qu'un Paul, un Cephas, un Apollo et tant d'autres ouvriers fidèles ont conquis tant d'âmes à notre Sauveur ? C'est à cause qu'ils

1 Bonus cnim pastor et lalis qualem Christus vult ciim iiiniimcris componi potcst martyribus ; siqiiidem martyr scmel propler ipsum inoritur, hic vero millies. (In epist. ad Rom.,

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