LETTRE I
J'admire que, si souvent, il nous soit donné de connaître que Tordre de noire conduite ou la fatalité de notre caractère nous impose certaines actions, et que jamais il ne suffise de cette logique ou de cette nécessité vérifiée pour nous déterminer à les accomplir. Il nous faut, en plus, des motifs occasionnels et illégitimes, des raisons hors la raison. Nous ne suivons notre voie que poussés par ailleurs, et c'est toujours, en fin de compte, par hasard que nous remplissons notre destinée.
Je sais dès longtemps que je dois faire cette confession générale, et que je n'y échapperai pas.
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Z COM'KSSION
Je n en ai peut-être (iï^duii les raisons que tout à l'heure, en y pensant pour vous '(Tire; mais je les |)ressentais — du moins un instinct sûr m'avertissait de mon obligation. Je ne pouvais plus songer il autre chose. Je vous en ai parlé maintes fois. Ma mémoire avait déjà pris Tinitiative d'en réunir les matériaux, qui s'ordonnaient d'eux-mêmes. Je portais le plan de l'édifice, et je ne pouvais me résoudre à Texéculion. Quel ton prendre? J'étais indécis, timide; jamais peut-être je n'aurais surmonté mon appréhension et ma paresse, si hier, par chance, je n'eusse ouvert pour une recherche les mémoires de Jean-François-Paul de Gondi, cardinal de Retz. Voilà bien vingt ans que je les ai lus, et je ne me souvenais pas qu'ils sont adressés à une femme. Il n'y a point de ressemblance entre le cardinal et moi, ni entre son œuvre et celle que j'entreprends. Mais, dès la lecture de ses premières lignes, il me fut révélé que je devais, comme lui, m 'adresser à une femme, et que cette femme devait êlre vous.
Toute la figure de mon livre me fut révélée dans l'instant même, et mes chapitres me parurent écrits dès que je les conçus en forme de lettres. Je vous imaginai, dans votre bibliothèque de Venise, recevant, soupesant mes lourdes enveloppes, et debout, à la fenêtre, tournant les feuillets, avec cette hâte de lire qui empêche de lire.
D*UN ENFANT D*1IIER
Mais votre attention ni vos regards ne se fixaient; vous vous penchiez dehors malgré vous, comme entraînée par l'obliquité vertigineuse du palais D**% qui se penche en avant sur le canal pour s'y mirer. Alors, du geste despotique et impatient qui vous est familier, vous ramassiez toute ma copie, vous montiez Tescalier étroit, disproportionné à votre stature, vous alliez vous réfugier sur le toit, dans le belvédère d'oùTon découvre TAdriatique par-dessus le Lido. Je voyais autour de vous tous les autres toits de Venise, rougeâtres, lépreux, hérissés de cheminées qui s'évasent comme des fleurs épanouies. J'entendais, sur le silence des lagunes, votre petite toux nerveuse et passionuée. Je me vis moimême écrivant pour vous, et rhallucinalion devint si obsédante que, siu*-le-^bamp, je commençai de vous écrire.
Je comprends pourquoi je serais indéfiniment resté court sans cette arlilicicUe mise en train : il ne suffit pas qu'on inl une conlession à faire pour la faire, il faut encore que l'on ait quelqu'un sous la main à qui l'adresser, ot l'histoire ne cite que le barbier du roi Midas qui creusât la terre pour y enjouir ses secrets.
A vrai dire, les auteurs de confessions et de mémoires s'adressent d'habitude au public directement. Cela se conçoit, si c/est leur apologie (ju'ils écrivent : ils en appclhînt à r()[»iniun, le Peuple est
leur interlocuteur désigné. Cela se conçoit de même s'ils se confessent à la lettre, c'est-à-dire par humilité chrétienne : car leur foi veut qu'ils s'humilient devant l'assemblée entière des fidèles. Mais je ne suis ni un opprimé ni un pécheur repentant, je n'ai point souci de justice meilleure ni de rachat par l'humiliation : je ne prétends qu'à dresser un tableau de ma vie et un état de ma personne. Je sens bien que je ne saurais parler de moi-même avec un peu d'accent à une collectivité. J'ai besoin d'un auditeur individuel, qui m'offre des garanties d'intelligence, pour m'entendre toujours, et de sympathie, pour me deviner quelquefois. Encore un coup, cette personne, ce ne peut être que vous.
Rien n'empêche que, par la suite, on livre ces lettres au public, comme on lui en a livré tant d'autres, de gens qui avaient correspondu pour leur plaisir et sans faire acception de lui. Il s'y intéresse d'autant plus, apparemment parce que cela sent mieux Fanecdote et l'indiscrétion. On le sait si friand d'affaires d'autrui qu'en vérité on ne fait pas preuve de trop d'aveuglement et d'orgueil en comptant qu'il prendra goût à toutes celles oi> on lui permet de fureter.
Je sais qu'il est convenu que tous les faiseurs de mémoires sont atteints de vanité maladive, et de ce que notre jargon médical appelle hypertrophie
d'un enfant d hier 5
du moi. Je ne m'attarderai pas à m'en défendre, et mes conclusions, qu'il ne me plaît point d anticiper, répondront plus tard pour moi. Je me borne à vous signaler que ce lieu commun repose sur un sophisme : car si on se flatte d'intéresser le public à soi et à ses gestes, cela ne suppose pas tant, il me semble, la prétention d'être exceptionnel, que la prétention, plus médiocre, d'être représentatif. Je ne me targue pas d'autre chose.
Je devine que cette modestie vous scandalisera. Vous êtes superbe en amitié ; vous ne savez voir ceux qui vous tiennent au cœur que sous la catégorie du sublime ; vous déguisez vos tendresses en admirations intraitables et effrénées. Laissez-moi, pour ce qui me touche, réduire vos épithèles hyperboliques. Je ne regarde pas qu'en moi-même, je regarde autour de moi, et je vois qu'à l'heure qu'il est, en France, rien n'est si commun que la supériorité : ne vous hâtez pas de crier au paradoxe parce que les mots dont j'use se contredisent.
Aucune de ces supériorités ne s'exalte au point de dominer les autres : aucune, à vrai dire, ne semble parvenir à terme. En revanche, l'élite est innombrable et, par là même, elle ment à sa définition d'élite. Vous savez que, chez les abeilles, toutes les larves sont indifféremment capables de devenir ouvrières ou reines. Leur avenir dépend de a cellule qu'on leur assigne et de la nourriturel
qu'on leur fournil. Dans les ruches bien ordonnons, on ne sacrifie à cet emploi de luxe, d'amour et (Poisivelé que le moins possible de larves, au lieu que, dans les ruches vieillies, on multiplie le nombre des reines inconsidérément. J'ai peur que cette surproduction de l'élite ne soit de même, pour noire société, un signe de vieillissement et de mauvaise économie.
Je vois du moins qu'elle coïncide avec la rupture de tous les cadres et le relâchement de tous les liens sociaux, et je pense que sa cause unique est en eiïet la diminution de la vertu sociale. 11 y a plus d'individualités comme on dit, quand l'individu n'a d'autre fin que soi. On devient à moins de frais original ou éminent. Mais on ne devient tel que pour soi-même. On est une valeur, mais une valeur inutilisable. Faute d'expansion possible, on so recroqueville, on se stérilise, on s'atrophie, et 1« développement s'arrête pour les mêmes causes qui d'abord l'ont précipité.
Certes les génies, les héros, les conducteurs d'hommes n'ont jamais pu atteindre leur taille sans faire éclater autour d'eux, au fur et à mesure de leur croissance, tous ces pauvres cadres de la société. Ils s'affranchissent de la famille, de la traditiôn, de la religion, de la loi civile : peut-être même se doivent-ils de se placer « par delà le bien et le mal ». Mais ils ne peuvent naître et grandir
d'un KiNÏANT d'hier
que parmi toutes ces entraves qu'ils briseront. Ils ne sont pas des végétations de hasard, une moisissure à qui la moindre couche d'humanité suffit. La race qui les élabore n'en devient capable que si elle est civilisée en profondeur. La famille qui reçoit la mission de les produire au monde est élue ï cet effet et cultivée depuis des siècles, ce qui suppose que la famille existe mieux que de nom, et que la société, autour de la famille, est organisée fortement.
Si cet organisme où ils doivent naître opprime ensuite leur développement, l'effort qu'ils auront à faire pour s'y donner de l'espace sera le premier exercice de leur énergie. Ce n'est pas une facilité enviable de trouver la besogne toute faite d'avance et, comme aujourd'hui, la famille désagrégée, l'état sans être, réduit à une fonction de machine, la religion désunissant au lieu d'unir, les mœurs privées de règle et, par delà le bien et le mal, au lieu de la solitude, la foule.
11 est vrai que nos individus d'élite ont ailleurs l'emploi de leur activité. Ils sont trop, il leur faut lutter les uns contre les autres, pour la vie. Quand une aristocratie n'est pas en même temps une oligarchie, elle s'épuise en concurrences vaines et sans aucun résultat valable de sélection. Les adversaires ont des forces trop égales, la bataille n'est quune mêlée, et c'est surtout des
coudes qu'on y joue. On s'y dépense plus qu'on ne s'entraîne. Pour obtenir la victoire, il faut faire preuve d'aptitudes si peu nobles qu'elle est plus souvent une tare qu'une distinction. Et le prix de cette victoire, c'est le succès, la réputation, quelques avantages matériels, jamais l'accroissement de la personne. Qui voyez-vous sortir de ces âpres luttes autrement que diminué? Parmi tant de supériorités véritables, .dont chacune peut-être avait en puissance la destinée de grandir par dessus les autres et de tout étouffer autour d'elles, laquelle voyez-vous qui donne sa mesure, qui, en un mot, s'accomplisse?
Si la tristesse n*est que le sentiment d'une diminution, la tristesse essentielle est celle de ne s'accomplir pas. Nul ne s'y résigne, et moins que personne les individus d'élite, qui ont aussi pleinement t5onscience de leur imperfection, aujourd'hui fatale, que de leur inutile, mais éminenle dignité. Ils cherchent des pis-aller, des biais. Ce qui les tente le plus ordinairement, c'est de s'exprimer en paroles et de se coucher par écrit. Voilà pourquoi certaines époques sont si encombrées de littérature. Ce n'est pas une maladie comme on a cru, mais le symptôme d'une maladie.
Vous m'accorderez que c'est une compensation assez misérable, de s'exprimer faute d'avoir pu s'accomplir. Pour moi, j'ai toujours considéré le
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littérateur comme un raté transcendant. J'excepte celui dont le génie spécialisé ne peut se traduire d'autre façon. — Où est-il?... Quant à la littérature-métier, c'est le métier honteux et parasite, celui qu'fl faut en effet supprimer de la République.
Mais je voudrais que la littérature qui n'est pas de métier, et qui n'est pas non plus l'expression spontanée d'un génie né littéraire, la littérature enfin qui ne vise qu'à exprimer le moi, prît toujours le moi pour sujet, franchement et directement. Je ne lui souffre que deux formes, l'essai et la confession. Toute fiction y est de rhétorique surannée, d'invention puérile et pauvre. Tout arrangement sent la supercherie, le mensonge, le pseudonyme. Ces incognitos ne trompent personne, ils ne seraient pas même bons à ménager notre pudeur — à supposer que nous eussions de la pudeur : mais nous sommes si accoutumés à nous regarder avec complaisance et à nous exposer de même aux regards d'autrui, que nous n'y voyons non plus de mal que les athlètes d'autrefois à s'exhiber nus ; la nudité morale ne nous effarouche pas, et nous avons l'impudeur psychologique comme ils avaient l'impudeur gymnastique.
J'en userai. Je ne veux pas dire particulièrement que je manquerai aux bienséances (quoique je n'aie pas à en tenir compte), mais que je me montrerai
sans voiles et dans ma vérité. N'allez pas après cela vous méprendre sur ce que j'entends par cette vérité. Tous les auteurs de mémoires affichent un respect superstitieux des faits, ils déclarent s'en tenir à la lettre de la réalité, et ils s'excusent par avance sur leur défaut de mémoire, des erreurs matérielles qu'ils pourraient commettre à leur insu. Je veux qu'ils soient de bonne foi : leur dessein d'exactitude n'est louable que s'ils font une confession à la chrétienne, une liste de leurs péchés. Mais s'il s'agit, comme je disais, de s'exprimer faute d'avoir pu s'accomplir, quelle inconséquence de réduire l'expression à l'incomplet de la réalité ! Et quand on le voudrait sincèrement, comment peindre Thomme qu'on est sans y ajouter, malgré soi, l'homme qu'on pense être? l'homme qu'on regrette de n'avoir pas été? l'homme qu'on redoute d'être? N'est-ce pas la synthèse de toutes ces vérités, les unes simplement vraies, les autres virtuelles, les autres imaginées, qui constitue la vérité supérieure? La légende enseigne, quand l'histoire ne fait que renseigner, Chez les êtres qui ont une abondante vie intérieure, l'imagination est une réalité qui vaut l'autre, et il leur devient souvent malaisé de déterminer dans la pratique la ligne de démarcation qu'on admet qui est entre les deux.
Est-ce parce que j*ai ooatumoiJe franchir en effet cette frontière et de la chevaucher à tout instant?
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Et parce que je fais foisonner le réei de tout le possible que j'y mêle? Je ne puis partager Topinion qui a cours, de la platitude des choses contemporaines. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu de caractères plus complexes, plus originaux, ni d'existences plus pittoresques et plus mouvementées qu'aujourd'hui. Or, il est convenu que tous les ''iaractères sont neutres et toutes les carrières sans îccidents.
Au fait, pourquoi tenir compte d'une telle opinion? L'on ne veut pas voir que l'expérience quotidienne la dément? Mais, à ne rien faire que raisonner, elle est insoutenable. Raisonnez donc!
L'individu ne naît plus prédestiné, il n'a plus de limites, et il n'a plus de freins. La société ne lui assigne plus, dès le ventre de sa mère, son rang, son avenir et les bornes de son ambition. Dans Tordre matériel, l'abolition de la distance correspond à l'abolition des rangs dans l'ordre social, et ce n'est pas un avantage que pour le commerce : aujourd'hui les plus sédentaires peuvent prendre contact avec toutes les races, comme les plus iumbles avec toutes les castes, en y dépensant moins de temps et d'énergie qu'il n'en fallait naguère pour faire trois ou quatre fois le voyage de Londres, et pour s'élever insensiblement à un rang à peine supérieur. C'est d'aujourd'hui qu'on peut dire que la foire du monde est ouverte à tous.
Les mouvements d'ascension et de chute sont brusques, sans rythme ni loi. On se meut dans le milieu social comme . un infusoire dans un bocal d'eau. On n'est pas plus tôt à la surface au'on retombe au fond, pour remonter avec la même rapidité prodigieuse. Rien n'est assuré, rien n'est acquis, même la ruine, et quand on est déshonoré, on n'est plus déshonoré qu'à temps.
Les existences contemporaines de la Révolution et de l'Empire, que nous envions pour l'imprévu de leurs péripéties, n'étaient pas plus riches d'incohérence que les nôtres. Mais en ce temps-là, où tout se décomposait pour se refondre, l'incohérence provenait d'un état révolutionnaire, au lieu qu'elle provient maintenant d'un état social établi. Cela est plus paradoxal, donc plus amusant ; mais cela saute moins aux yeux, et les gens à vue courte, qui sont témoins de ces soubresauts, proclament naïvement que nous vivons dans la platitude morne et dans l'immobilité, ils me font penser au héros de la Chartreuse de Parme^ qui assiste à Waterloo et se demande si c'est une bataille.
Le soldat placé au niveau de la bataille y prend part et ne la voit pas. Mais quand on prétend se regarder soi-même vivre, et qu'on se dédouble, si le moi qui agit est comme un soldat noyé dans la mêlée, il faut que l'autre moi, qui observe, soit comme le général placé pour voir les ensembles.
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De l'émînence d'où je me regarde vivre, j'ai vu, par-dessus le détail des premiers plans, par delà les apparences moroses, se continuer en moi et tout autour tous les grands drames de l'Humanité.
Je l'ai vue se terminer en moi, comme si j^étais le but de son effort : ce n'est point orgueil ni folie, c'est une illusion d'optique, d'ailleurs commune à tous les hommes, car elle est nécessaire à toute pensée comme à toute action. Les siècles ont tâtonné pour que je sache. Ils ont joui et souffert pour que je sente. Ils m'ont légué leur expérience infinie du plaisir et de la peine. Je leur dois un cœur capable de toutes les violences, un cœur éclairé qui réfléchit ce qu'il sent. Pour élaborer ma sensualité curieuse, inquiète, ils ont anobli et raffiné la plus basse, la plus animale des fonctions. Tantôt ils l'ont exaspérée par une chasteté hors nature, tantôt ils l'ont débridée, et je profite de leur retenue comme de leurs débauches, dont mes voluptés les plus naïves gardent l'arrière-goût et l'assaisonnement. Pour achever mon être voluptueux, une doctrine s'est répandue parmi les hommes qui faisait de l'amour un péché], et bien que je ne croie plus à cette doctrine, je continue de goûter dans l'amour la saveur supplémentaire du péché.
Les morales contradictoires se sont amalgamées pour produire l'être moral que je suis, incertain
mais compreîiensif, délicat, scrupuleux, affranchi de tout principe, capable de vertu, capable de crime, héroïque, monstrueux et bourgeois. Les deux grands courants opposés de la religion humaine ont passé à travers mon âme. J'ai cru et apostasie le Dieu unique et les dieux innombrables, païen, chrétien, mystique, destructeur forcené de mes idoles, amateur de mes idoles mortes. Enfin toute la lignée de mes ancêtres revit en moi, et 3omme ils ne se ressemblent pas entre eux, je ne ressemble jamais à moi-même : je suis tendre et dur, cruel et pitoyable; les générations précédentes m'ont légué leur expérience et je suis né blasé de tout; mais elles m'ont légué aussi leurs illusions invétérées, et je suis aussi jeune que vieux, aussi primitif que décadent, aussi affamé d'avenir que soûl de passé. Ce que je suis, tous mes contemporains doivent l'être, sauf jes nuances, et le bon sens refuse d'admettre que des créatures si instables aient des destinées tout unies. En effet, elles n'en ont point : seulement elles ne voient pas ce qui leur arrive. Encore un coup, je ne veux pas me croire une exception pour avoir été promené des basfonds aux sommets et rejeté des sommets au gouffre. Je suis de souche médiocre et j'ai vécu dans l'intimité d'une reine. Rien ne me désignait pour les affaires publiques et j'ai été porteur de secrets d'Étal. J'ai tenu cc^mmo Fabius la guerre 01
d'un enfakt d'hier 15
la paix dans le pli de mon manteau, j'aurais pu mettre le feu à TEurope. A défaut de cet incendie, j'ai vu brûler Paris quand j'avais à peine Tâge de raison, et je Tai regardé brûler, comme Néron regardait brûler Rome. Mes oreilles d'enfant s'étaient accoutumées à la voix du canon, et ma jeunesse s'est alanguie dans la paix. J'ai élé pauvre, parasite, riche. J'ai eu faim et froid, ensuite j'ai tâté de tous les luxes. J'ai mordu à tous les fruits de l'arbre J'ai risqué ma réputation, je l'ai perdue, je l'ai reconquise, et j'ai méprisé le monde parce qu'il me rendait son estime trop lâchement, sans me la marchander.
Vous me jugez téméraire de tant généraliser et et de conclure? A votre gré, je suis trop jeune pour prendre ce ton d'outre-tombe? Oui, jadis on attendait d'être plus proche de la fin pour parler en homme qui a vécu. Mais c'est que, jadis, on ne vivait qu'une fois. Depuis que l'homme, en un court espace, s'est transformé, comme dit Spencer; aussi complètement qu'un animal à sang froid et à circulation lente qui deviendrait un animal à sang chaud et à circulation rapide, depuis que le rythme de vivre est modifié, chaque homme a le temps de vivre plusieurs vies; chacune de ces vies a un commencement, un milieu et une fin, et elles sont séparées les unes des autres par des solutions de continuité bien nettes. De même que je n'ai
plus dans mon corps aucune des particules de matière qui le constituaient il y a peu d'années, de même je ne suis plus du tout l'homme que j'étais à de précédentes époques ; je me souviens de moi comme d'un autre et j'en puis parler comme d'un mort. Je suis peut-être à la veille de recommencer une nouvelle vie, mais à coup sûr je suis au terme d'une de mes existences : j'ai droit aux vues rétrospectives, aux jugements d'ensemble et aux conclusions.
Celles-ci vous étonneront par leur optimisme, après ce que je vous ai dit : qu'on n'entreprend de s'exprimer que faute d'avoir pu s'accomplir, et que la tristesse de ne l'avoir pu est la tristesse même, par définition. Mais si l'époque, si la société présente nous atrophient, il y a quand même des avantages, que nous ne pouvons nier, à n'être des hommes que d'à présent. Certes, la doctrine du progrès fatal est absurde pour tout ce qui dépend, non de la date, mais du milieu, des conditions de vivre, qui pouvaient être meilleures hier, pires aujourd'hui. Le même gland qui, dans la forêt, devient chêne, devient plante d'étagère au Japon, et tous ceux qui, recelant un germe de grandeur, n'ont trouvé pour le développer que le pauvre terrain d'aujourd'hui, partagent l'humiliation de ce chêne apprivoisé. Il est pourtant un progrès fatal, celui qu'assurent les acquisitions continuelles de
l'esprit, son épargne inaliénable. Tel homme, qui ailleurs ou autrefois eût été grand, n'est que vainement supérieur faute d'une culture favorable : mais son intelligence, riche du passé, est toujours plus riche que le passé.
Elle devient capable de miracle : elle brise ses propres formes et elle abolit ses propres limites; je veux dire qu'elle rectifie cette erreur d'optique que je vous prétendais nécessaire à toute action et à toute pensée, par laquelle chacun s'apparaît comme étant le centre et l'aboutissement de tout. Elle s'affranchit du présent et du personnel, elle embrasse les siècles, elle déborde de partout ce moi transitoire et borné, elle se répand, elle s'identifie à ce qui fut, à ce qui sera : alors, que lui importe si l'actualité est mesquine et si le moment qui passe est un mauvais moment?
 défaut des éthiques doctrinaires, toujours critiquables, l'expérience quotidienne démontre (jue le secret de se supporter soi-même, c'est de se renoncer, carie culte du moi aboutit à la déchéance du moi : manie d'abord — puis dégoût et, si ou est logique, vertige du suicide. Mais le renoncement pur et simple n'est qu'une vertu populaire, et il est une façon supérieure de renoncer sa personne, qui est de la dépasser.
Je m'arrête. Voilà bien de Tidéologie. Ne craignez pas d'en retrouver dans mes prochaines lettres :
j'ai horreur de la cuistrerie en vogue, et c'est justement pour n'avoir plus à y revenir que je vous ai tout dit en une fois. Je vous ai esquissé là une manière de système de ma vie. Ne vous attendez pas que les faits y rentrent toujours exactement, ni que je les arrange et les compose comme dans un roman à thèse, où chaque fait doit prouver la thèse. Je me garderai bien de redresser les fautes de logique de mon histoire : je vous la servirai telle quelle. Vous pourrez à votre tour en tirer des raisonnements, s'il vous plaît; moi je ne vous fournirai plus qu'à sentir — à vous passionner peut-être, à pleurer quelquefois et à rire souvent. J'aime le rire. Les cuistres n'ont pas le sens du comique et nient la valeur esthétique du rire. Cependant l'art est un jeu, pourquoi serait-ce un jeu funèbre? La tristesse n'est pas un mérite, puisqu'elle est une diminution. La joie peut se contenir et rester grave, c'est une de ses grâces; mais je préfère qn'elle soit plus franchement elle-même, j'aime la joie qui danse et qui rit. J'aime tous les rires, le rire amer et ironique, rire de revanche — et surtout le rire gai, rire de liberté, rire de victoire.