LETTRE II
Vous n'attendez pas de moi, j'imagîne, la phrase par où toutes les confessions débutent : « Je ne me rappelle rien de mon enfance. » Moi, je m'en souviens au contraire; mais je crois que c'est une exception.
Quand je vois combien tous les parents sont ineptes à Féducation de leurs jeunes, ignorant par où prendre ces petits êtres, qui leur sont pourtant similaires, et faits, au moral comme au physique, de leur même substance ; quand je vois avec quelle aveugle cruauté les adultes froissent les sensibilités puériles, sous Timbécile prétexte qu'il n'y a que les sensibilités des grandes personnes qui comptent — je ne puis m'expliquer tant de sottise que par une défaillance de mémoire, commune, paraît-il, à tous les hommes, et qui va jusqu'à Teffacement total de leurs souvenirs primitifs.
Il est tout de même étrange que Ton oublie absolument la plus magnifique période de la vie^ celle où même les médiocres et les imbéciles de demain sont prodigieux, découvrent par le menu et recomposent l'Univers, et refont pour leur propre compte Tœuvre séculaire de THumanité.
Vous savez que les métamorphoses de Tindividu enfermé dans le sein maternel imitent celles de la race au cours de l'évolution. Ce principe s'applique à la vie morale. Nous revivons dans nos premières années les mystères de la préhistoire et le^ splendeurs de Tâge antique. Notre science est avide, neuve, hardie; notre imagination surabondante crée de l'art et de la poésie sous la forme du jeu; nous sommes inspirés, nous avons, par retour atavique, des crises, des coups de génie. — Au fait, si les hommes arrivés à maturité ont tant de peine à retrouver le moindre souvenir de leur enfance, c'est peut-être tout bonnement que leur bêtise actuelle n'est plus capable de comprendre leur génie passé.
On serait tenté de croire qu'à cette aurore de la vie, c'est la sensibilité qui est magnifique. Mais non, c'est Tintelligence. Les premières sensations sont bien trop rudimentaires, éparses et discontinues. L'enfant ne voit que le gros des objets, et quelques détails qui crèvent les yeux : il n'aperçoit pas l'ensemble ni, par suite, la beauté. Son plaisir
lui vient d'élaborer celte matière informe et de la digérer en connaissance. Sa raison puissante ne cesse point de s'évertuer, de s'efforcer, et tous ses efforts intellectuels sont invariablement couronnés de succès. Voilà ce qui est la grande joie, la gloire de l'enfance, et qui en devrait être le souvenir impérissable.
C'est de cela en effet que, moi, je me souviens, et non d'impressions isolées, de faits précis ou de scènes. Je n'ai retenu de ce lointain passé que cinq images exactement qui aient une figure et une couleur.
La plus ancienne date de ma deuxième année.
Je vois un enfant dans une voiture qui tourne autour d'un pelouse. Le reste du décor se fond dans ce que les photographes appellent un dégradé. La voiture verse, l'enfant tombe, j'entends un cri et la nuit se fait.
Du même temps, je me rappelle un désespoir d'amour pour une bonne qu'on avait chassée. J'ai encore le sentiment net de l'effort que je fais pour crier, et du souffle qui me manque. Cette femme de chambre est la seule que j'aie aimée, et je n'ai point persévéré dans les goûts ancillaîres ; mais, en revanche, je reconnais déjà tout mon cœur à cette première manifestation, ma passion déguisée de froideur, qui ne se trahit que par des colères brusques, et mon despotisme amoureux qui n'ad-
met ni obstacles ni lois. On dut rappeler cette fille : j'aurais eu la malice d'en mourir.
Un soir d'été, j'étais déjà couché au créouscule et j allais m'endormir, quand on me tira de mon petit lit pour me faire voir l'Empereur qui passait en landau sous nos fenêtres. Une autre fois, j'assistai à la consécration d'une église, et, comme je me trouvais sur le passage de Tarchevêque, il me bénit. Je ne sais par quel hasard j'ai retenu ces deux événements, qui me remuèrent fort peu. J'ai un souvenir beaucoup plus agréable et plus coloré d'un coin de l'exposition de 1867 où il y avait des musiques orientales. Je les enteilds, je vois les costumes des* musiciens. Le bariolage et le charivari choquent et amusent mon goût naissant. Je retrouve, dans ma façon de sentir aujourd'hui là turquerie, exactement le même dosage de répugnance et de curiosité.
iflais à côté de ces images éteintes survit en moi, toute vibrante encore, une émotion d'un autre ordre, et qui m'apparaît comme le type des joies intellectuelles de l'enfance. Le jour où j'eus quatre ans, on me donna une boîte rectangulaire aux coins arrondis, pleine d'animaux en bois blanc et sculptés au couteau. Je crois qu'aujourd'hui encore je les reconnaîtrais entre mille, notamment un coq qui, à première vue, m'émerveilla. J'étais dans ma chambre, un domestique allait et venait à côtéi
dans la salle à manger. Je voulus lui montrer ma boîte. Par taquinerie, il m'empêcha d'ouvrir la porte. Je voulus lui crier quelque chose, et pour la première fois de ma vie, tous les mots dont j'avais besoin me vinrent à Tesprit soudainement, je les ordonnai sans peine et je les prononçai d'un trait. J'eus conscience que j'étais maître de ma pensée et de mon expression, et que c'était la première fois; j'estimai à son prix cette acquisition considérable, sans doute définitive; je sentis que ma valeur grandissait et que je me haussais à un degré supé* rieur dans la hiérarchie des êtres. Nulle trouvaille d'intelligence ne m'a procuré depuis pareille ivresse. Il ne me paraissait plus que rien désormais pût me résister. En effet j'ouvris la porte malgré l'effort de l'homme qui la maintenait close — et du même coup je conçus la force physique, et l'orgueil de la posséder. Mais je n'étais pas encore au boutde ma veine : car à l'instant où je tendis au domestique le fameux coq de bois, il me fut révélé tout d'un coup que cette sculpture était rudimentaire et ressemblait vraiment trop peu à la réalité. Je laissai choir l'objet, n'y songeant plus, tout entier à cette troisième et suprême joie, de prendre conscience que je savais voir comme je savais parler.
C'est de ce jour-là, en effet, et non point d'auparavant, que je date mes premiers souvenirs visuels : la vision de ma chambre en longueur, le brun du
papier, dont les rosaces familières deyenaient pour moi expressives comme des figures d'hommes, le carré parfait de la salle à manger, froide, vêtue de stuc, très claire, avec une fenêtre à quatre vantaux Ce n'est aussi que de ce jour-là qu'il me semble me souvenir de mes parents.
11 faut vous parler d'eux, cela me gêne. Je vous ai fait Tautre jour une belle théorie de Timmodestie psychologique; mais on n'y a droit que pour soi, et j'en dois surtout excepter ces deux êtres, que je souffrirais trop de juger. Je sais que je le ferais avec faveur et avec la plus naïve partialité : cela me serait pénible quand même; car tout jugement, même favorable, supposant le droit de juger, implique la possibilité, ici révoltante, d'une condamnation. J'aurais même honte de vous les peindre. Je ne veux pas leur donner une physionomie. Je ne dirai d'eux que ce qui importe relativement à moi et ce qui fait document.
Ils ne m'élevèrent pas à l'ancienne mode, je ne fus pas soumis à cette étiquette, à cette discipline, qui jadis comprimaient et déformaient les affections de famille, leur imposaient un caractère , spécifique, les différenciaient profondément de toutes les affections, libres ou naturelles : et pourtant, le sentiment que j'éprouvais pour les miens était d'une qualité bien curieusement filiale. Sans doute ils m'inspiraient de la tendresse, du respect|
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mais d'abord, et ce qui résume tout, ils me semblaient être comme ou doit. Les autres gens, qui ^'étaient pas pareils, me semblaient bizarres, et éûx seuls bien. Je sentais ainsi tout d'une pièce, je ^analysais pas, je n'envisageais pas séparément; la délicatesse de mœurs de mon père, ou la beauté de ma mère; et ce petit mot sommaire, net : bien, est le seul qui rende justement ce que j'éprouvais. Ce sentiment n'était pas non plus susceptible d'exaltation, car il ne pouvait croître ou diminuer, étant d'emblée absolu.
Mon père était fonctionnaire de l'État, et suffisamment appointé pour faire figure sans fortune I^rsonnelle. Marié tard, il accomplissait sa quarijinte-cinquième année quand je naquis. Il avait reçu, comme cela est fréquent en France, une
excellente instruction classique, fort disproportionnée à sa destinée ultérieure de bureaucrate. IL: avait gardé le culte des choses de l'esprit et pissait toutes ses après-dînées à lire. Mais il ne se tenait point au courant des nouveautés : il n!osait plus acheter de livres. Depuis qu'il avait dà prendre un métier utilitaire, il considérait sage- } JQent l'intellectualité comme un luxe, le plu$ • noble de tous, mais enfin un luxe : il ne s'en per- . mettait aucun autre, et il ne se passait aussi 4^1ui-là qu'avec un peu de scrupule.
i n ne parlait jamais de ses petites écoles buisson-
nièrea 6. travers la littérature, il se défendait de porter des jugements. Je sentais bien, dès mon |)1 us jeune âge, que cette modestie, cette réserve étaient touchantes et distinguées. Sauf quelques vivacités sur la politique, Tunique sujet de ses conversations était le tran-tran de sa vie de bureau. Comme les bons ouvriers, il n'avait ni honte, ni dégoût de son travail. Il était content de Tavoir fini, mais il était content aussi de l'avoir lait, et il se rap[)elait volontiers son effort, pour jouir mieux de son repos, il rentrait toujours à la maison quelques minutes avant dîner et il se mettait à son aise. Les gens se divisent assez exactement en deux classes : ceux qui s'haljiljen^ et ceux qui se déshabillent pour dîner.
I^'air de notre maison était Uun à respirer. L'ordonnance de notre vie était régulière. On s'aimait, chez nous, sans mièvrerie et sans nervosité. On n'y sentait pas sa conscience, tant elle était bien portante. Je m'y suis fait, comme on dit, un fonds de santé morale. C'est beaucoup |)eut-être, mais c'est tout ce que je dois à l'éducation de mes parents. Il n'y a pas de leur faute. On ne peut donner aux entants d'enseignements plus positifs que s'ils fournissent eu\-m(^mes des occasions par leur étonrderie et par leur indocilité : alors on les corrige au fur et à mesure. Ma mère, avec qui je vivais plus coniimiellement; n'avait, à la lettre.
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jamais d'observations à me faire. J'étais ce qu'on appelle un enfant facile. Les parents se réjouissent de celte facilité, en quoi ils ne sont pas très sages : car elle ne garantit nullement que le petit être mystérieux ait toutes les vertus et point de vices. Ce qui est seulement sûr, c'est qu'il n'offre aucune prise, qu'il ne se livre pas; peut-être a-l-il une dangereuse précocité de vie intérieure.
Outre r^ducation empirique, un peu de doctrine est bien utile dès le premier âge. Ma mère m'enseignait les éléments de la religion ; mais je n'en recueillais point de profit moral, car je n'étais d'abord sensible qu'à la forme et aux mesquineries du culte. Je m'amusais à faire de petites chapelles, tout en dédaignant la religiosité parce que mon père était impie. Je n'avais pas de sœurs, j'étais fils unique : nous étions donc, à la maison, deux mâles pour une femme, et l'élément masculin y prédominait, rien que pour cette cause arithmétique. Far suite, j'estimais très haut tout ce qui me semblait plus particulièrement mâle, et très bas ce qui me semblait femelle. C'était alors, à dire le vrai, mon seul et grossier critérium. J'ai ri un jour d'entendre une vieille Anglaise qui s'indignait qu'en France on donnât un sexe aux noms communs. Moi, je faisais mieux ; je donnais un sexe à tous les sentiments, h toutes les façons d'être et d'agir, même aux objets inanimés, et je ne consi-
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(léraîs pas du tout ce qui élait du sexe féminin. La religion en élait, selon moi.
Je mis bientôt la morale dans le même sac, parce que j'observai que mon père, qui n'aimait pas les généralités et les grands mots, s'abstenait de tout discours sur le bien, le mal, le sacrifice et la vertu. / J'aperçus une identité de cagotisme entre la mo-
rale à principes et la religion, et j'atteignis du premier saut à un nihilisme théorique, auquel il ne manquait vraiment plus que l'expression nietzschéenne. Je ne m'en conduisais pas plus mal, je ne pratiquais pas ma doctrine : elle dévia, et, vers ma dixième année, je versai dans un anticléricalisme qui était plus du style de M. Homais que de celui de Nietzsche.
Mon père n'ayant plus aucun parent, et ma mère ayant une famille nombreuse, j'appliquais à l'idée de famille mon baroque critérium du masculin et du féminin. Je trouvais, bien entendu, que rien n'est femme comme d'avoir une famille. Cette bêtise logique est une des causes qui ont contribué le plus puissamment à faire de moi, dès l'enfance, un individu dissocié. Je n'ai reconnu que bien plus tard les avantages de mon hérédité : mes ascendants, venus les uns du nord, les autres du centre, étaient naturalisés parisiens depuis plusieurs générations; ils formaient deux bonnes lignées, cultivées dès longtemps, et dont le croisement pouvait être
heureux. Maisje ne me sentais, pour l'heure, pas la moindre solidarité avec mes grands-parents. Je suivais un peu, en cela, l'exemple de mes parents mêmes, qui vivaient fort à part, jaloux de leur bonheur à deux., et qui faisaient un excellent ménage, chose fort différente d'une famille.
Je n'avais non plus aucun goût pour mes cousines et cousins, parce que je me révoltais apynori contre toute idée de chérir par obligation. J'étais averti par un instinct vif qu'on n'aime, à proprement parler, que par hasard et par choix, bien que je n'eusse encore éprouvé aucune affection de cette sorte, ni même aucun besoin d'en éprouver une : car je me complaisais dans ma solitude d'enfant unique.
Cette excommunication détestable influait déjà sur mon caractère : je n'étais occupé que de moi — est-ce ma faute? Je ne connaissais de non-moi que les objets matériels. Je me développais sans froissements, mais sans contacts; j'avais une instinctive peur d'autrui et déjà l'ambition de m'en distinguer. Je n'étais pas impatient de devenir grand, mais de devenir grand homme, comme jo disais en mon langage rudimenlaire. Et cette ambition comique tournait tout de suite àla littérature : sachant à peine former mes lettres, je rédigeais des biographies de musiciens célèbres, dont je pillais les éléments dans les dictionnaires.
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Je jouais peu : je n'étais pas plus sérieux qu'un autre, mais j'avais la fantaisie courte. Mon imagination manquait d'aliment. Je vivais replié sur moi-même. Je n'avais pas encore découvert la nature. J'étais allé quelquefois à la campagne, mais chez mes cousins qui me la gâtaient. J'avais plutôt des dispositions métaphysiques. Je me rappelle qu'à cinq ou six ans, je pensais que la vie est peut-être un rêve, et je me vois encore, tout petit, dangereusement penché hors d'une fenêtre, tenté de mourir par curiosité, mais retenu par ce goût sain et positif de vivre que j'avais déjà et que j'ai gardé depuis.
C'est au cours de ma <»eptieme annûe que je fis la grandiose découverte de la beauté des choses. Depuis ma naissance, nous passions les étés dans les environs de Paris; mon père, qui avait un mois de congé, nous emmena cette année-là sur la côte normande, à Étretat. J'allais voir la mer pour Ja première fois, je sentais Timpartance de cette initiation. Les enfants se font souvent un point (rhonneur de ne pas s'étonner; mais au contraire il me paraissait que, si le speclacle nouveau de la mer ne me remuait pas profondément, ce serait un fâcheux symptôme de froideur et de médiocrité.
L'humiliation que je redoutais ne me fut pas épargnée :je demeurai insensible à l'immensité de rOcéan. L'horizon était trop net, la vue ne se per-
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dait point, rinfini était limité. Cette masse d'eau, agitée sans rythme, ne me causa qu'une répugnance bizarre, que je me suis expliquée depuis ; cela tenait à la couleur du flot, qui était, ce jour-là, cadavérique. La mer avait l'air d'une énorme chose morte qu'on eût remuée artificiellement. L'enfant déteste la mort, qu'il ignore, et l'aspect de la mort, qu'il devine. Il n'aime la nature que du jour où elle s'est révélée à lui toute vivante, et cette mer morte ne pouvait que différer pour moi, au lieu de la hâter, cette révélation.
Par bonheur, ce ne fut qu'un retaiu ae peu de jours. L'été devint ardent, rafraîchi de brises salées. Chaque après-midi, vers trois heures, nous allions nous promener sur la falaise ou dans la campagne Mes parents s'asseyaient à côté l'un de l'autre, sans rien faire que respirer. On me laissait libre. J'allais à l'écart, je ne jouais pas, je m'étendais tout de mon long, à la renverse, le front, les joues perdues ^armî les herbes, dont la caresse agaçante m'obli- ^^eait à cligner des yeux, et je restais là immobile, dans l'attente de quelque chose qu'il me semblait que le moindre mouvement eût empêché.
Un jour, comme j'étais ainsi, je vis, au-dessus de mon visage renversé, un insecte d'une couleur vive, qui grimpait le long d'un haut brin d'herbe en forme de glaive. L'ascension était difficile, parce que ce brin, au lieu de se tenir rigide, se contour*
nail; et le bel insecte, chaque fois qu'il arrivait au tournant, hésitait. Je le voyais se consulter. Aucun de ses mouvements, de ses gestes ne m'échappait. Tout annonçait la délibération, la volonté, Tâme. Et puis, de si près, cette bestiole m'apparaissait grossie comme au microscope, digne de fixer l'attention d'un être de mon volume. Je souriais comme un bon géant, à l'idée que, tapi sous l'herbe, je la guettais sans qu'elle me vît. Mais j'avais aussi le cœur gros. Mon émotion devenait trop intense, et je sentais avec épouvante que je n'étais plus maître de la modérer, qu'elle grandirait encore, toujours, jusqu'à briser ma petite poitrine puérile. J'avais envie de plearer, j'étais tendre, j'étais bon, j'étais foudroyé comme Moïse devant le buisson ardent; et, en effet, j'étais favorisé comme lui d'une présence réelle de Dieu, mais pas du même dieu : du dieu païen, du grand Pan, qui m'apparaissait enfin dans sa gloire, et qui m'inondait do sa grâce efficace pour le comprendre et pour l'aimer.
Tandis que je frissonnais de sentir, pour la première fois, vivre tout à l'entour de moi Tinfiniment petit, mes oreilles perçurent, pour la premi(>re fois aussi, ce bourdonnement confus qui remplil tout l'espace par les beaux jours d'été. Je m'en délectai comme d'un chant de gloire (jui saluait mon entrée dans le paradis de la beauté uni->
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verselle. Mais cette sensation de musique diffuse était destinée à me servir comme de transition entre 1 infiniment petit et Tinfiniment grand qui devaient m'être révélés coup sur coup. Voilà brusquement que je mesurais la hauteur du ciel, je me baignais dans sa splendeur fluide, j'étais ébloui de ses vibrations et de ses paillettes lumineuses. Je fermai les yeux. Ensuite, je n'osais plus les rouvrir, ni rester là : une peur me prenait de cette vie infinitésimale, dont je sentais le contact trop prochain. Je me levai en titubant. Je courus vers mes parents avec un enfantillage d'allures où il y avait de Tinconsciente hypocrisie ; et ils ne se doutèrent point que, dans l'instant même, à quatre pas d'eux, une révolution venait de s'accomplir en moi, mon âme venait de s'ouvrir et Tlnfini de s'y précipiter comme un torrent dans un gouffre.
Mais ce n'est pas encore tout le bilan de cette journée mémorable. Nous retournâmes vers la plage, l'heure du bain approchait. Ma sensibilité nouvellement éclose ressuscitait des émotions contemporaines des premiers âges. J'étais pareil à mes ancêtres classiques, j'étais un faune enfant La mer complaisante, pour se mettre en harmonie avec moi, s'était parée de lumière méridionale, tachée de bleu et de violet. Je me souvenais du passé divin antérieur à ma naissance, et je reconnaissais sur la côte normand^" 'ps couleurs (i(^ U\
baie d'Alhênes. Je goûtais par avance la tiédeur de Feau, et je me sentais défaillir comme aux heures où on désire trop. Le pressentiment de cette chose vivante et puissante, qui allait envelopper ma fragilité de partout, me suggéra /une notion nouvelle, celle de caresse. L'instinct de m'y livrer fut combattu par l'instinct de m'y soustraire. J'avais hâte et j'avais honte d'être nu. La pudeur et la volupté me furent révélées du même coup.
11 me restait à connaître \a beauté — ma beauté : je veux dire ce qui est la beauté pour moi. Car chaque homme en a une idée à soi. Son esthétique lui est imposée par le génie utilitaire et pour l'avenir meilleur de la race , il n'est susceptible d'admirer que ce qui le complète, et ce qu'il aime pourrait se déduire de ce qu'il est. J'allais apprendre en une fois, en raccourci, mon mode personnel d'aimer : de même les comédies anciennes sont toutes résumées dans leur prologue.
Je ne suis sensible qu'au corps, j'ignore si un visage peut être beau. Si la beauté n'est, comme on dit, qu'une promesse de bonheur, alors je trouve la plastique aussi capable de telles promesses, aussi expressive que n'importe quelle figure. Du moins j'y sais lire à merveille les seules expressions qui me séduisent, celles de la sensualité tendre et de la naïveté : car je ne puis concevoir
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Tamour, même dans ses pires complications, que sous une forme d'idylle. Pour le visage, je n'y cherche que l'âme, et il me la faut tout entière dans les yeux. Je ne leur demande ni une couleur, ni une forme déterminée : je veux qu'ils soient toute âme et qu'ils me donnent le vertige, et que ce vertige me fasse manquer ^^ ^'^'^r è l'instant même où le corps me tente.
Que de conditions, qui, sans Juute, ne pourraient se trouver réunies que par prodige, s'il n'était des accommodements avec le cœur qui a soif d'aimer! Mais ce cœur facile, ce cœur, peutêtre volontairement, consciemment dupe, au lieu de vérifier ce qui en est, ne demande qu'un signe vague pour croire tout de suite que l'objet qu'on lui propose est justement cehji qu'une loi préétablie le destine à désirer. Alors il travaille lui-même à revêtir de son propre idéal, comme d'un déguisement, cet objet fortuit, et Tamour dure tant que le déguisement n'est pas trop tombé en loques et ne laisse pas trop voir l'être réel par ses trous
Par quel signe mon cœur novice fut-il averti ce jour-là? Qu'est-ce qui transfigura tout d'un coup à mes yeux une jeune fille dont je n'ai jamais connu le nom, et l'élut pour provoquer en moi la première crise amoureuse? Sans doute mon imagination surexcitée fit presque toute la besogne: e décor m'y aidait puissamment. « Apprendre, c e>^
se souvenir » ; l'adage est surtout vrai lorsque o/est Tamour qu'on appi'end. Je dus reconnaître ma beauté à sa démarche; et quand je vis l'écume de la mer neiger autour de ses pieds blancs, elle me rappela ces déesses dont je n'avais pas encore relu la fabuleuse histoire, mais dont le culte héréditaire n'était pas aboli en moi. Elle s'allongea sur les flots avec élégance, et son geste souverain fit le miracle de ressusciter ma foi latente.
A la pensée d'un effleurement possible de ce beau corps, je fus secoué d'un tel frisson que l'on crut tout bonnement que le bain me faisait mal, on me lira de l'eau. J'étais en proie à l'idée fixe et je ne pus dire un mot de toute la soirée. Je me couchai avec allégresse, je présageais que le mystère du sommeil allait m'apporter de nouvelles joies. En efl'et, je dormais à peine que je me sentis transporté dans la région heureuse où les êtres sont vôtus, nourris de lumière. Je vis celle que j'avais vue au bord de la mer. J'étais assis sur ses genoux radieux, blotti contre sa poitrine tiède, nos corps subtils se confondaient. A cet âge, la sensualité peut être vive, mais elle n'a pas de foyer précis, elle est diffuse ; le désir erre et ne se fixe point. Un léger contact, une caresse ample et vague équivalent à la possession. Je goiïtais la volupté la plus intense, et je me rappelle surtout une sensation lue je n'ai pas retrouvée depuis, des paupières,
des cils, qui jouissaient du regard comme les lèvres adultes jouissent du baiser.
Quand je m'éveillai, le jour me parut pâle. Je voulus courir à la plage... ou du moins il me sembla que je devais vouloir ; mais je sentais bien que Fobjel ne résisterait pas à la comparaison avec le rêve. Mes prévisions furent passées. Je reconnus à peine mon amante, dépouillée du prestige nocturne : c'était une insignifiante petite fille en jupe courte, au rire niais, à la démarche sautiUante et sotte. Rien d'elle ne justifiait les voluptés graves que je lui devais par erreur. Je conçus pour elle un immense mépris, je détournai les yeux, et je sentis l'amertume hautaine de ma première désillusion amoureuse.
Elle ne me laissa point de trace; et ce roman, qui eût occupé un adulte plusieurs semaines, ne remplit pour moi qu'à peine dix-huit heures. Je retrouve, à très peu de jours de là, un nouvel incident sentimental, qui me parait autrement curieux. Un petit bonhomme de mon âge jouait sur la plage tout seul. Sa solitude m'intéressa. Il leva les yeux sur moi, son regard me plut, et je désirai soudainement d'entrer en rapport avec lui. Il dut deviner mon désir, car il vint à moi aussitôt et me demanda poliment si je voulais jouer. J'allais dire : oui, quand je m'avisai que nous quittions Étretat dans peu de jours, et que cette
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amitié, que je ne pouvais admettre qu'éler nelle, serait brisée dès .«iiS débuts. Je n'en supportai pas ridée, et avant de répondre à l'invitation que j'avais souhaitée, je ni'enquis si les parents de mon petit camarade lui permettraient de venir me voir chez moi, quand je serais de retour à Paris. « Je ne crois pas », répondit-il timidement. Pourquoi ne croyait-il pas? Je n'insistai point pour le savoir. Mais je fis à part moi Testimation de la peine que j'allais éprouver en refoulant cette amitié naissante, et de la peine que j'éprouverais plus tard si je la laissais naître et qu'elle fût contrariée. L'hésitation ne me parut point permise, et je répondis avec une froideur voulue : « Alors j'aime autant ne pas me lier avec vous. » Celte prudence sentimentale, à six ans, est un peu effrayante.
Ce n'est pas d'ailleurs la seule preuve que j'aie donnée dès cet âge, d'une disposition étonnamment précoce à entendre l'économie des sentiments. Je me souviens que. Tannée d'après, comme, ayant une fois aimé, j'éprouvais le besoin i'aimer encore, je trompais cet appétit en me suggérant à moi-mcme l'illusion d'avoir un ami, charmant mais inexact. 11 était censé me donner des rendez-vous, et y manquer toujours. Je me vois encore, dans les jardins publics où l'on m'emnicnait jouer, courant au bout d'une allée, puis
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d'une autre, pour guetter cet ami chimérique. U me disais tout haut, afin de me leurrer mieux « Il m'avait pourtant bien promis de venir! »
Aux premiers beaux jours, nous partîmes pour Rueil. Mon père y avait loué, pour plusieurs saisons, un logis spacieux et modeste. Je me retrouvai tout aussitôt en intimité avec la nature, et ma sympathie pour les choses, qui avait sommeillé durant l'hiver, se ranima dès le printemps. Mais pour m'y livrer à mon aise, j'avais besoin d'être tout seul et dans un espace limité. Les grands horizons me lassaient, je ne me plaisais guère aux longues promenades en pleins champs; et puis la présence de tiers, fussent-ils mes parents, m'imposait delà retenue; mais dans le jardin de la maison, où nul témoin ne m'observait, je n'avais plus de timidité.
Ce jardin était de grandeur médiocre : nul parc ne me parut jamais aussi vaste. 11 était divisé en deux parties par un massif bien trop épais pour que Ton pût voir au travers , et cette moitié de jardin qui était derrière le massif me semblait un lieu de mystère. Elle était aussi un lieu de délice, parce qu'il y avait des arbres au parfum très fort, des acacias, des seringas, des tilleuls. Tout au bout, il y avait une porte de bois vermoulu, dont la clef était grosse et lourde comme une clef de cave, et rouillée. Cette porte ouvrait sur un passage
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entre deux murs, qui aboutissait à la campagne. On ne sortait presque jamais par là, on ne prenait pas la peine d'arracher les mauvaises herbes ; elles étaient gigantesques et bizarres, elles exhalaient des odeurs vénéneuses et elles abritaient des bêtes immondes.
Je ne m'aventurais pas volontiers derrière le massif central : je demeurais dans le voisinage de la maison, dans la première partie du jardin. Elle était presque toute occupée par une grande pelouse ; à l'extrémité de la pelouse était un bassin circulaire, et, au bord du bassin, un superbe maronnier rose. Cet arbre fut pour moi ce qu'était pour M. Taine son fameux arbre de l'Esplanade des Invalides. Je ne connaissais encore que la vie éparse : en l'observant, j'appris à connaître la vie organisée. Mais comme il se réfléchissait dans une onde équivoque à fond de vase où des milliers d'êtres rudimentaires devaient aussi pulluler, cet ensemble de l'arbre et du bassin me faisait l'effet d'un microcosme, où toutes les formes de l'existence, les plus diverses et les plus extrêmes, se trouvaient à dessein réunies, pour mettre le secre; total de rUnivers à la portée de mes yeux d'en faut. Ah ! combien d'heures j'ai passées à contempler, à interroger cet arbre qui savait tout! Aujourd'hui je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir, à leur place exacte, toutes ses excroissances et
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toutes ses taches. Je pourrais, eu levant le bras, marquer la hauteur de sa première fourche. Je vois aussi les diables noirs et roses, d'un autre rose que les fleurs, mais non moins vif, grimper en files le long du tronc, par les chemins sinueux de l'écorce accidentée.
Cette même année, comme j'avais appris la vie, j'appris la mort, et aussi la peur. Un soir, j'allais monter dans ma chambre, et ma mère m'accompagnait pour me mettre au lit. Mon père lisait tranquillement son journal. Soudain, au moment juste où nous passions la porte, il poussa une exclamation. Ma mère s'arrêta, l'interrogea, et il nous relut à haute voix le fait-divers qui lui avait arraché ce cri de surprise, d'horreur : c'était le récit du crime de Pantin, la découverte successive des sept victimes. Vous pensez que le rédacteur du journal avait fait à ce sujet de la littérature et dramatisé son récit. Je me rendais bien compte de la qualité inférieure de cet art et j'en apercevais tous les trucs, mais je m'y laissais prendre quand même et peut-être d'autant plus, comme, au théâtre, on rit plus fort quand on a prévu la situation ou le mot. Je voyais venir chaque nouveau cadavre deux ou trois phrases d'avance, et j'anticipais l'époupouvante de la description.
Je m'avisai que, tout à l'heure, j'aurais terriblement peur dans le noir, quand ma mère m'aurait
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classes chacun de leur côté, et au moment qui leur plaît. Hais nous autres, bambins de première année, nous y devions entrer au coup de tambour, en rang. Notre professeur nous y devait conduire : nous nous réunissions, pour l'attendre, sous la colonnade de la cour Caumartin.
Dès que j'arrivai là, je distinguai, parmi le groupe de mes futurs camarades, deux élèves dont la camaraderie un peu plus marquée me sembla présenter les symptômes de l'amitié. J'entendis qu'ils s'appelaient par leur prénom, contrairement à Tusage du lycée. Ils portaient le même prénom tous les deux : Georges. Cela me parut mal commode pour l'intimité, peut-être même rédhibitoire. Les deux Georges me parurent en outre mal assortis. L'un, qui était fort grand, avait une jolie figure, et l'autre, court, lourdaud, avait de vilains traits. Brusquement, la malveillance déjà caractérisée de mon observation critique tourna en jalousie; il me fut impossible de démêler duquel des deux j'étais jaloux. Cette indécision n'empêcha point ma jalousie de s'exaspérer, quand je vis les deux inséparables se mettre en rang côte à côte. Mais mon supplice fut abrégé par l'intervention inespérée du professeur. « Mauduit, dit-il, je vous confie le nouveau. Prenez-le, vous le garderez en classe près de vous. » Quelle loterie ! Je ne savais pas lequel des deux s appelait Georges Mauduit! Mon cœur
battit quand même, — C'était le plus petit, celui qui me plaisait le moins; par un heureux retournement, il devint, dans l'instant même, celui qui me plaisait le plus. D'ailleurs je n'en voulais plus du tout à l'autre Georges, Georges Grenier. Je commençais même d'éprouver pour lui une tendresse presque égale, avec une nuance toutefois.
Je revenais chez moi enlre les classes : je m'avisai, chemin faisant, que les personnes qui tenaient à moi par le sang pourraient bien se considérer comme lésées par mes affections extrafamiliales. Aussitôt je me révoltai contre les prétentions imaginaires de ces personnes, contre la jalousie que je leur supposais, je revendiquai hautement, à part moi, ma liberté de sentir, et je m'apprêtai à défendre les droits sacrés de mon cœur.
Je fis, dès le même jour, encore une épreuve de mes facultés amicales. A la classe de l'aprèsmidi, il y avait un autre nouveau 1 Tout fier de me trouver si vite l'ancien de quelqu'un, je m'intéressai, comme on pense, tout particulièrement à ce nouveau. Et comme il avait un physique fort agréable, bien plus séduisant que le physique de Grenier (Georges) lui-même, de bonnes manières, le verbe haut, un élégant costume de velours noir, comme il portait un nom si fameux qu'à mon âge même je ne pouvais pas l'ignorer, je ne différai
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pas cinq minutes de concevoir pour lui un sentiment très vif. Je fus abasourdi de constater que que c'était mon troisième sentiment vif de ce jour-là.
Mais cette constatation un peu surprenante ne fil que m'encourager ; et pendant que j'y étais, ma foi, je ne résistai point à la sympathie que m'inspirait encore un autre de mes camarades. Celui-là était un grand garçon de quatorze ans, un Grec nommé Rodosto, qui ne savait pas quatre mots de français, et qui en conséquence ne pouvait suivre, malgré son âge avancé, que la classe la plus élémentaire. Le matin, je n'avais seulement pas osé lever les yeux sur ce géantj mais je m'enhardissais d'heure en heure. Et puis sa physionomie exotique agaçait mon imagination; elle avait une façon de me déplaire, qui me plaisait singulièrement.
Je ne plaçais pas tous mes amis sur la même ligne; Mauduit (Georges) gardait le pas. Fatale préférence, et dont le premier effet était de mettre en conflit mes deux passions dominantes, l'émulation et l'amitié : Mauduit était le premier de la classe ! Deux jours après mon entrée au collège, on composait en écriture. Mes parents m'avaient prédit que j'aurais une très mauvaise place, mais en ajoutant qu'on ne me gronderait pas et que c'était une mesure pour rien. Je ne l'entendais pas
ain-ji. Mon écriture n'était pas plus laide que celle des autres, et il me parut, tout bien pesé, que je devais être, non le premier, ou.dans les premiers, mais exactement le second. Ce pressentiment se réalisa. J'en ai gardé depuis une invincible propension à croire que je suis infaillible quand je pressens. Mauduit fut le premier, et je lui en voulus d'autant plus que je le chérissais davantage.
A la composition suivante, qui était en lecture, je me forçai à pressentir encore : je pressentis cette fois que je serais le premier, ce que je fus. Je battis dès lors mon ami à peu près régulièrement. Ces victoires me causaient des remords délicieux. Je me les reprochais comme des crimes de lèse-amitié. J'aurais dû, à ce qu'il me semblait, faire exprès quelques fautes, pour laisser à Mauduit, de temps en temps, le numéro un. Le courage me manquait, je ne consommais jamais le sacrifice. J'étais avant tout « sérieux » comme on dit, et l'intérêt de mes études primait celui de mes amitiés.
Je n'étais par bonheur point trop vaniteux au fond, et je détestais les compliments parce que je ne savais comment y répondre. Je pris un beau jour le parti dangereux d'y répondre sans aucune fausse modestie, et, comme la mère d'un de mes petits camarades me demandait, à la sortie du collège, si je continuais d'être toujours le premier : « Mon Dieu, oui », dis-je tout uniment. Je n'avais.
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été que second le samedi d'avant. Grenier, qui se trouvait là, m'en fit l'observation tout net. Je n'ai jamais pu lui pardonner ce manque de tact, et nous sommes restés brouillés depuis.
Ces détails sont pour vous montrer comment l'éducation d'aujourd'hui façonne une âme d'enfant, et qu'au sortir de la famille, où on ne lui a rien enseigné de la solidarité sociale, il ne reçoit, sur les bancs du collège, que l'enseignement de la concurrence. — J'en allais recevoir un meilleur, qui n'est pas dans les programmes. A la fin de cette année scolaire, la guerre fut déclarée.
Dès qu'on prononça devant moi ce mot de guerre, je reçus un choc qui m'avertit que les événements publics m'intéressaient, que j'en allais dorénavant subir les contrecoups. Je les présageais. formidables, je compris qu'ils retentiraient en moi profondément, altéreraient mon caractère, dévieraient mon avenir, bouleverseraient toute l'économie de mon petit individu. L'horizon de ma conscience égoïste s'élargit aussi soudainement que le jour où j'étais entré en contact avec la Nature, où j'avais eu la révélation de l'Être universel auquel je participe. De nouveau, je voyais ma personne se fondre en une autre personne plus ample. Puisque des millions d'êtres avaient la même idée fixe que moi, les mêmes angoisses, les mêmes enthousiasmes et des firissons simultanés,
c'est donc que nous avions la même âme commune et indivise. Je voyais cela comme par intuition, de façon tout ensemble mystique et positive, et c'est à la lettre que je ne me sentais plus être moi-même, que je me sentais être parcelle de foule.
Mon patriotisme était puéril et concret, tout en images. Ainsi je me représentais de quel pas relevé j'irais au collège l'an prochain, de quel sourire fier et aussi plus affectueux je saluerais mes camarades dans la rue, si nous étions vainqueurs : dont je ne doutais point, car la certitude populaire se communiquait à moi, et je criais : à Berlin ! comme tout le monde.
Les mots casus belli sont les deux premiers mots latins que j'aie sus. Le premier gros titre que j'aie vu en manchette d'un journal, annonçait la déclaration de guerre. J'osai acheter le journal, j'achetai aussi une carte pour suivre les opérations, et des drapeaux-épingles pour marquer la place des corps d'armée. Je n'avais plus mon âge. La gravité de mes préoccupations me grandissait. J'acquérais de l'importance, sinon tout à fait à titre personnel, du moins à titre de citoyen français. J'en acquis davantage encore, aux premiers bruits de défaite, par la part que je pris, et que je fus flatté de pouvoir prendre, à la douleur publique. Mes allures changèrent : je devins réservé, raisonnable, un peu hautain, comme sont les enfants en grand deuil.
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Toutes mes illusions s'étaient effeuillées au premier vent, j'étais désabusé, certain des catastrophes définitives. J'allais en me promenant jusqu'à la caserne de Rueil, j'assistais au défilé morne des soldats qui partaient pour la frontière, et j'étais sûr que pas un ne reviendrait. Le soir, mon père lisait tout haut son journal plein de nouvelles sinistres, dans ce même salon où, l'autre année, un soir, il nous avait lu le récit des sept meurtres. Sa voix, le décoi, la nuit, les circonstances évoquaient le souvenir de sang, où ma superstition voulait voir un signe précurseur des épouvantes actuelles. . . Pourtant je ne faisais pas abstraction de moimême jusqu'à oublier la distribution des prix, qui était prochaine. Je calculais, selon les probabilités, le nombre de mes récompenses; et surtout je tirais des présages des moindres faits, je me suggérais des pressentiments, auxquels je ne croyais pas moins ensuite que si je n'y eusse point aidé. Comme ces pressentiments étaient invariablement glorieux, je vis arriver sans émoi le jour fixé pour la cérémonie, et je partis le matin de Rueil fort tranquille : J'avais seulement un peu de brûlure aux paupières, et la sensation anticipée qu'à déjeuner je manquerais d'appétit. Mais je me croyais beaucoup plus ému que je n'étais en réalité; je me sui-veillais, je m'exhortais au calme, je me disais qu'il serait bien temps de perdre la tête
5d CONFESSION
au moment où je descendrais de wagon : car, alors, « ce serait vraiment commencé ».
A rencontre de mes prévisions, quand je mis pied à terre, j'eus Fimpression que « c'était fini ». Je n'avais plus la moindre raison pour être aux cent coups, attendu que, sûrement, il n'y aurait pas de distribution des prix. Ce pressentiment me parut singulier, peu vraisemblable, et je le gardai pour moi, mais il me procura sur-le-champ un grand bien-être, il me rafraîchit. Je ne souffris plus de la chaleur trop intense, du ciel d'août trop ardent qui Drûlait mes yeux. Nous descendîmes la rue du Havre fort lentement. Je voyais de loin, devant la porte du lycée, des groupes de parents et d'élèves, dont les attitudes, les gestes, me parurent confirmer ce que je savais. Cependant, quand un de mes camarades vint au-devant de moi et me dit : (( Tu sais, il n'y a pas de distribution », par instinct de contredire, je refusai de le croire. Je ne recouvrai ma certitude qu'après avoir lu de mes yeux Taffiche officielle, qui annonçait qu'en raison des tristesses de l'heure présente, la distribution solennelle de^ prix n'aurait pas lieu. Les lauréals devaient se rendre à la bibliothèque, où on leur donnerait connaissance du palmarès, et où leurs livres leur seraient remis sans applaudissements ni musique.
J'avais cinq prix. On m'offrit, en sus de mes
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volumes, quelques couronnes de papier vert dont je ne voulus point me charger. Comme je sortais, j'entendis critiquer la mesure prise. « Pauvres enfants ! Pourquoi les mêler à nos tristesses? » — Et pourquoi non ? pensai-je. Je me sentais de taille à les comprendre : je fus froissé que l'on en doutât. J'étais pénétré d'orgueil mélancolique, sans pouvoir démêler ce qui me l'inspirait : mon succès ou ma grandeur d'âme. Puis il me souvint que j'avais projeté de m'asseoir à côté de mon cher Mauduit et de ne pas le quitter de toute la fête, pour me rattraper par anticipation de la longue séparation des vacances. Hélas! je ne l'avais pas même rencontré dans la cour, pas même aperçu de loin, j'allais partir sans l'avoir revu! Des larmes me montèrent aux yeux, mais aussitôt séchées par la fièvre de mes paupières, et tous ces déboires, ces amertumes, ces petits chagrins profonds, ces joies manquées, je les offris à ma patrie douloureuse.
On m'emmena, je me disais : « Combien de fois va-t-il falloir raconter cette fastidieuse histoire de la distribution des prix supprimée? » Pour moi, c'était déjà de Thistoire ancienne, et je ne voulais plus m'y attarder. En passant devant un magasin, je m'étais, à la dérobée, regardé dans une grande glace, et mon visage m'était apparu encore plus grave. Assurément, ce n'était pas le visage d'un enfant de huit ans et demi.
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En dépit de mes prétentions à la précocité du sérieux et de Tintelligence, je ne coihprenais pas grand'chose à la stratégie. Je ne [savais pas lire ma carte du théâtre de la guerre, et j'y piquais mes drapeaux au petit bonheur. Je n'entendais pas même le sens des dépêches, je savais seulement en gros que les nouvelles étaient désastreuses. On parlait d'abréger le séjour à Rueil et de se replier sur Paris, si la marche en avant des envahisseurs continuait, si le siège devenait probable.
J'ai conservé l'image intacte de ce retour hâté, de cette déroute. Je vois les quais de la gare Saint- Lazare encombrés de colis en tas, où chacun repêchait son bien comme il pouvait. Quelques jours plus tard, errant à l'entour des murs, je vis la déroute des paysans : celle des bourgeois m'avait paru plus dramatique. Leurs malles respectables, leurs bibelots de prix précipitamment empaquetés, tout leur luxe en fuite avouait plus la débâcle que ce lent défilé de charrettes, chargées de gens et de meubles pauvres, suivies de bestiaux résignés.
Puis, sans transition, j'ai une vision de foule. La place de la Concorde est noire de monde, et sous un ciel merveilleux le peuple s'agite. C'est la première fois que j'entre en contact avec lui. Il ne m'etfraie guère. Je sens qu'il est de bonne humeur et plein de bonne volonté. Il est puéril.
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comme moi. II est à ma perlée. Ses passions, ses colères, ses espérances folles, ses enthousiasmes naïfs se communiquent à moi immédiatement. Je suis heureux, sans savoir pourquoi, comme tout le monde, au milieu d'un deuil universel. Des soldats passent, la crosse en Tair : je les acclame- Je crie : Déchéance! Je contribue à renverser TEmpire. Et je garde, de cette journée tragique, un souvenir avant tout si joyeux, que jamais je ne pourrai plus, même après les incendies et les massacres, me représenter une émeute sans soleil et sans gaîté.
Je rentrai au collège en octobre. On avait voilé d'un linge les aigles qui surmontaient alors la porte, et barbouillé de plâtre Tinscription : Lycée impérial de Bonaparte. Mon lycée n'avait plus de nom, personne du moins n'en osait plus prononcer le nom tout haut. Cela m'humilia. La moitié des élèves manquaient, les classes étaient à peu près vides. Je me remis, de façon presque machinale, à être le premier. Je n'attachais aucun prix à des succès qu'on ne me disputait seulement pas. Mon intérêt était ailleurs, et ce n'est pas mes professeurs qui, cette année-là, m'enseignèrent. Mais, en revanche, j'appris ce que les maîtres ne savent pas enseigner, et même des choses que la plupart des hommes n'ont pas, d'ordinaire, la bonne forlune d'apprendre.
J'appris la beauté du ciel, qui jamais ne fut plus somptueuse, plus changeante, plus étrange que durant cet hiver de la Guerre. Souvent on m'éveillait dans mon premier sommeil pour me faire voir des aurores boréales, mes yeux lourds s'entr'ouvraient, la voûte noire m'apparaissait fantastiquement décorée de stalactites rouges, et je me rendormais sans étonnement. Rien n'était capable de m'étonner : la nature pouvait bien faire des miracles pour se mettre en harmonie avec les événements.
J'appris le froid, j'appris la faim. Nous n'avions que peu de bois et de charbon. Nous n'allumions qu'un seul feu dans ma chambre d'enfant, parce qu'elle était la plus petite et la plus facile à chauffer. Nous nous tenions là, serrés les uns contre les autres. C'est là que nous mangions, matin et soir, nos maigres rations. Je supportais toute cette misère sans peine, sans effarement. J'étais content de traverser toutes ces épreuves singulières, dont plus tard je me souviendrais. Un jour, on vanta devant moi l'héroïsme des Parisiens. Le mot me surprit un peu. J'étais donc un héros, moi aussi, qui souffrais tout ce que souffraient les autres, sans plus murmurer, sans plus faiblir? Mais je n'en conçus pas d'orgueil, et je songeai, à part moi, qu'il est donc aussi facile d'être héros que premier d'une classe où on n'a pas de concurrents.
Ce que, par contre, je pris mal, ce fut la capitulation de Paris. Je jugeais sur mon propre exemple que Ton aurait pu aisément tenir davantage. Je perdis le sang-froid en lisant dans un journal cette phrase : « La Prusse victorieuse accable la France vaincue. » Cette épithëte m'indigna, mais je dus convenir avec moi-même que je savais la chose depuis longtemps : alors qu'est-ce que le mot y pouvait ajouter de pire? Je me gourmandaî de ma faiblesse et, dès lors, m'imposai la règle de ne jamais craindre le mot vrai. Je suis fier de pouvoir vous dire que je n'ai pas manqué à cette règle une seule fois en toute ma vie.
Les portes de Paris s'entr'ouvrîrent aux premiers convois, le pain redevint blanc et nous payâmes cent francs une dinde. Pain et volaille me parurent fades, mais le prix de la dinde m'imposa. Je trouvai bizarre que la nourriture commençât de me déplaire, au moment où elle recommençait d'être mangeable; et il me souvient que je fis des réflexions philosophiques à ce sujet. Je fus également surpris d'éprouver pour la première fois une sensation de peur précise, le jour même où je devais croire, l'armistice étant conclu, que tout péril fût écarté.
J'avais entendu sans frayeur les premières déloiiations lointaines des canons et, plus tard, quand le son devint proche, j'étais déjà blasé par l'habi-
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tude. Plus lard encore, lorsque je sus que les obus tombaient en plein Paris, que, si je m'aventurais à une faible distance du quartier extrême où nous habitions, je courais risque d'être tué comme un soldat, j'avais continué d'entendre, sans y prendre garde, sans les entendre, ces coups de tonnerre précipités, brefs, sourds. Je prenais même plaisir à être réveillé chaque matin par le premier coup, je courais à la fenêtre, j'essayais de surprendre en l'air, au vol, la trace imperceptible du projectile. Je n'avais été, durant tout l'hiver, péniblement affecté que par la nuit, qui venait si tôt. Le gaz manquait. On nous renvoyait de classe dès le crépuscule. J'avais beau courir : le temps de rentrer à la maison, il faisait nuit. Le boulevard Malesherbes, sans un réverbère, montait, se perdait dans les ténèbres, vers les terrains vagues, vers les murs. Et cela surtout me paraissait misérable, d'être sans lumière, à la merci des heures, désarmé contre la nuit.
Mais cet effroi se dissipait dès que j'avais refermé sur moi ma porte, repris ma place près du feu chiche, dans la grande lueur circulaire de notre lampe unique; et c'est la veille de rentrée des Prussiens que j'eus vraiment peur pour la première fois.
On avait raconté devant moi que le peuple se soulèverait, quil ferait une tentative désespérée
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pour interdire au vainqueur Taccès de la Capitale, que l'ennemi serait insulté dans les rues. Je comprenais l'indignation populaire, je la partageais; mais j'étais avec cela judicieux, je voyais bien qu'^ane écliauffourée n'aboutirait qu'au pillage et au massacre. Ah ! qui ferait entendre raison à la foule? Je comptais encore sur le bon sens proverbial du peuple. Je n'y comptai plus dès que la nuit tomba. Mon imagination affolée m'emportait. Je ne doutais point que ce soir fût mon dernier soir; mais je m'y résignais noblement.
Après dîner, nous passâmes dans un petit salon qui donnait sur le boulevard. On ne parlait pas. On faisait semblant de lire. Moi, j'étais sur une chaise, pensif, et déjà je sommeillais, lorsque je perçus, comme en rêve, un bruit éloigné, formidable.
J'ouvris les yeux, je me dressai. D'instinct, je tournai la tête vers la fenêtre et, je ne sais pour quoi, je me rappelai cet autre soir, où on m'avait tiré de mon lit pour me montrer l'Empereur qui passait.
Nous nous regardâmes anxieusement, mes parents et moi. Je pris part à ce colloque muet, car il n'y a plus de différence de raison ni d'âge entre des gens qui vont peut-être mourir demain. Mon père, toujours sans rien dire, se leva, se dirigea vers la fenêtre, qu'il ouvrit malgré le froid. Ma mère me prit par la main et nous le suivîmes
sur le balcon. Quelle nuit! Toute obscurité désormais me paraîtra légère et lumineuse. Mais là-bas, vers la droite, très loin, on distinguait des feux mouvants, inexplicables, on entendait des voix qui semblaient monter d'un gouffre. Les clameurs incohérentes se rythmèrent, les feux approchaient comme par bonds. Une Marseillaise sauvage et enragée déchira l'air humide. Des torches passaient, n'éclairant que les mains mystérieuses qui les brandissaient par-desus les têtes. Et pêle-mêle, des hommes, des femmes, défilaient, en cortège funèbre, portant sur leurs épaules des canons, comme des cercueils. Ils gravissaient la pente du boulevard, comme un calvaire. Et déjà leurs voix se perdaient, le chant rauque redevenait clameur diffuse, les torches rouges, ternies, semblaient s'éteindre par refroidissement.
Quand la fenêtre fut refermée, je sentis que j'avais eu froid. Je m'accroupis devant la cheminée. Ma mère posa une brève queslion. Mon père lui répondît qu'apparemment c'était les gens du peuple qui avaient enlevé des canons, pour mettre à exécution leur projet de résistance. Alors je fus tellement sûr que, le lendemain, ou nous tuerait tous, que je ne me donnai même plus la peine d'y penser. Puisque, décidément, je n'y pouvais rien, je n'avais qu'à dormir : je m'endormis.
L'événement démentit mes craintes, mais ma
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faculté de craindre était mise en branle, j'eus la notion du danger beaucoup plus nettement pendant la Commune que pendant la Guerre. D'ailleurs, je ne pouvais penser, je ne pouvais sentir que par les miens : c'est à leur imitation que j'avais supporté vaillamment la faim, le froid. Jusqu'au dernier jour du siège, ils s'étaient montrés, comme moi, héroïques, puisqu'il paraît que c'est le mot. Mais le cauchemar du spectre rouge leur faisait perdre toute assurance, et par conséquent à moi aussi. Non que leur attitude fût moins crâne : je me souviens qu'un jour mon père rentra fort calme, ayant failli être tué place Vendôme; et cela, entre parenthèse, me fit songer pour la première fois que la mort, qui frappait tant ailleurs, pouvait frapper aussi chez nous. Je ne pensais pas moimême risquer moins que mon existence en faisant quatre fois par jour le trajet de la maison au lycée : car la rue me paraisait un véritable coupe-gorge. J'y étais quotidiennement insulté à titre d'aristocrate, en termes d'un vocabulaire suranné. Je vis une fois un garde national ivre et armé poursuivre, histoire de rire, une bonne d'enfant qu: ne riait pas.
Quant aux privations de toute sorte, elles ne me laissaient pas moins indifférent que celles du premier siège. J'avais aussi repris l'habitude d'être réveillé chaque matin par le canon ; et souvent le
soir, au moment où je me couchais, j'entendais un crépitement de fusillade. Alors j'appelais mes parents, nous montions dans les combles de la maison, d'où Ton découvrait les collines qui entourent Paris ; et nous suivions le combat, que les brèves flammes des fusils nous dessinaient sur le fond de ténèbres en pointillé lumineux.
Dans une des chambres du sixième, placée juste au-dessus de la mienne, mon père avait donné asile à un jeune employé de son administration, qui jrefusait de marcher pour la Commune. Cet homme, qui se croyait traqué, entendit une nuit à sa porte un bruit suspect. Il ouvrit brusquement, et déchargea son revolver dans le corridor avec un fracas épouvantable. Je fus réveillé en sursaut, je devinai ce qui se passait, et je me rendormis tranquillement. Cet incident donna à craindre à mon père qu'on ne prétendît Tobliger, lui aussi, de servir la Commune, non certes comme soldat , mais comme fonctionnaire. Les concierges reçurent Tordre d'affirmer que nous étions absents, on me retira du collège, et nous vécûmes dès lors cloîtrés, dans la pénombre, derrière les persiennes closes. Malgré toutes ces précautions, mon père fut invité, comme il craignait, officiellement et par écrit, à reprendre son service. Alors il décida que nous tenterions de nous évader pour de bon, et de nous réfugier dans la maison de Rueil, qui était notre seul asile possible.
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J'Ignore comment il se procura un sauf-conduit; mais je me rappelle à merveille notre départ d'émigrants. Il n'y avait plus de trains que sur la ligne du Nord. On prit les billets pour Saint-Denis. A l'entrée de la salle d'attente se tenait un gros capitaine, excessivement galonné. Mais je lui trouvai un air dintelligence, et même de distinction, qui me rassura. II portait binocle. Il examina le sauf-conduit de fort près et, à ce qu'il me parut, avec quelque ironie, mais point d'hostilité. Pourtant je me rendis compte que, sur un signe de lui, nous pouvions être coffrés tous les trois, et je ne laissai rien perdre du dramatique de la situation. L'angoisse que j'éprouvais était cependant fort modérée ; je n'oubliais pas de composer mon visage. Dès que nous fûmes hors de la zone dangereuse, notre évasion ne me fil plus l'effet que d'une escapade. Je m'en amusais comme d'une bonne farce, qui a réussi à la barbe du pion. Une voiture de blanchisseuse nous transporta de Saint-Denis à Rueil. Le spectacle que nous y trouvâmes suffit à rabattre ma joie.
La maison, tour à tour visitée par les Prussiens et par les francs-tireurs, était complètement dévastée. Des matelas souillés encombraient le parquet du salon, et la caisse du piano carré, monté sur des X d'acajou, semblait une auge où tout un troupeau de porcs auraient mêlé leur nourriture avec leurs
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déjections. Nos hôtes, pour se divertir, avaient pilé toutes les bouteilles de la cave et sablé de verre le jardin. Un berceau était accroché à la fourche du marronnier rose, et les feuilles mortes du dernier autorane voilaient le miroir du bassin. Je fus assez peu sensible à la mélancolie de ces choses : j'étais surtout dégoûté. Je m'aperçus de ma fatigue, et jv; ne savais où m'asseoir; je ne savais pas où j ^oserais coucher cette nuit pour dormir.
Mais je pris vite mon parti de cette nouvelle détresse. J'en avais vu bien d'autres, j'étais eni raîné. On fit les Robinsons comme on put, dans ce audis pire qu'une île déserte. Alors commença une vie morne d'attente. Je ne doutais point qu'un jour ou l'autre les Versaillais reprissent Paris : il n'y avait qu'à laisser passer le temps, et s'impatienter n'eût servi de rien. Tous les jours, après déjeuner, nous sortions. Nous allions vers le Mont- Valérien, ou vers Montretout, nous regardions di côté de Paris. Ou bien nous allions à Versailles, chercher les nouvelles officielles.
Une fois, c'était près de Montretout, j entendis un sifflement, je vis s'élever un cône de poussière. Un obus était tombé là, près de nous, et s'était enfoncé dans la terre molle, sans éclater. Je vis courir des gens tout pâles, fous. Une autre fois, j'entendis un bruit de tremblement de terre, ane colonne opaque, de oonssière ou de fumée, se
dressa soudain jusqu'au ciel : nous apprîmes le lendemain que la poudrière de Grenelle avait sauté. Mais ces promenades me semblaient charmantes, parce que le printemps était précoce et délicieux.
Enfin, un autre jour, comme nous devions aller à Versailles, j'eus un de ces pressentiments que je croyais infaillibles. Il me parut que c'était une idée excellente d'aller à Versailles justement ce jour-là, parce que les troupes régulières venaient d'entrer dans Paris, et que nous en serions informés plus tôt. Des gens qui passaient sur la route nous annoncèrent l'événement. Mon père, ma mère doutaient encore, moi je fus certain du premier coup. Une foule était massée sur la place d'armes. On arrêtait au passage les estafettes qui, de minute en minute, arrivaient au galop. Nous apprîmes simultanément que Tinsurrection était forcée, et que Paris brûlait.
Si blasé que je fusse a norrible, je m'étonnai, je compris que, cette fois, il s'agissait d'une catastrophe unique. Mon visage incertain d'enfanl, par une imitation machinale, reproduisait les expressions terrifiées que je voyais autour de moi, et ma propre physionomie me suggérait après coup les sentiments qu'elle exprimait. Moins ahuri que le personnage de Stendhal dont je vous parlais dans mon autre lettre, et qui, sur le champ de
Waterloo, se demande : « Est-ce une bataille? » je me disais : « C'est de l'histoire. » J'avais conscience d'être témoin. Je faisais attention. J'es* sayais de ne pas perdre mon sang -froid, pour tout voir, pour me souvenir. Ah ! je sentais bien que je n'y aurais aucune peine, qu'il n'y avait pas de notes à prendre, que cela se gravait de soimême, et que ma mémoire inexorable garderait jusqu'à mon dernier souffle toutes les sinistres visions d'aujourd'hui.
Nous nous étions attardés à Versailles. Nous partîmes, comme on fuit. Des bouts de papier calcinés voletaient autour de la voiture. J'en pris un au vol, pais un autre. C'étaient des fragments de lettres à en-tête du ministère des Finances, pièces k conviction de l'incendie annoncé. Bientôt nous roulâmes à travers une vraie pluie de cendres qui nous aveuglait. Je me rappelai l'opéra d'Herou* lanum où naguère on m'avait conduit. En arrivant à Rueil, nous trouvâmes tout le jardin envahi de ces papiers noirs. Puis le soir vint, et dès que la lumière disparut, 1^ ciel, au lieu de pâlir, s'empourpra. La nuit tomba rouge.
Nous prîmes à peine le temps de dîner. Nous voulions « aller voir ». Nous nous dirigeâmes vers le mont Vaiérien. La route était pleine de monde. Tous les paysans « allaient voir » comme nous. Tous, comme nous, allaient d'instinct vers le fuit
dont la silhouette se découpait sur le ciel rouge, aussi nette que celle d'un forgeron devant le feu de son enclume. On marchait sans rien dire, par petits groupes, par files, tous du même pas, tous voûtés, tous égaux. Une petite brise, qui me donna froid, me donna peur. Je saisis la main de ma mère ; puis je repris conscience de ma dignité de petit homme, en route pour aller voir brûler Paris, et je marchai seul, en avant. J'avais hâte d'arriver à la crête, d'où je pensais découvrir tout d'un coup un immense brasier, un océan ardent.
La réalité me déçut. La grande ville ne brûlait pas d'un seul tenant. Les incendies me parurent discontinus et clairsemés. Les Parisiens comme nous, mêlés aux paysans qui nous entouraient, s'orientaient tant bien que mal et discutaient avec un calme étonnant la question de savoir si leurs maisons étaient de celles qu'ils voyaient brûler Leurs discours me donnèrent une notion plus juste du désastre, et lorsque j en compris toute Thorreur, j'en appréciai mieux la beauté.
D'abord, à l'exemple des autres, je cherchai des points de repère; je me demandai, avec le même calme, si la maison de mon enfance était ou non en trajn de brûler là, sous mes yeux, à mes pieds. Mais la magnificence du feu me fascinait, je n'en pouvais divertir mon attention pour de vains calculs, pour des hypothèses. Je regardais, Je n'étais
ému que u'âdmirâtion. Parfois l'incandescence était fixe, rougeâtre. Parfois un grand coup de vent inclinait du même côté tous les incendies parallèles. Des pans de mur, des toits s'écroulaient, et les flammes montaient brusquement à une hauteur vertigineuse. Elles étaient alors tout en or et toutes pailletées d'étincelles. Puis elles s'affaissaient, elles vacillaient un instant comme une lampe qui meurt, et je regrettais leur splendeur éteinte. On entendait aussi des bruits étranges. Ce n'était pas le murmure ordii^aire, la grande voix confuse de Paris. Sans doute j'étais halluciné, car je crus percevoir des clameurs aiguës et douloureuses, des appels pitoyables de damnés.
J'eus honte d'être en sûreté. Ma place n'était-elle point là-bas, dans cet enfer? Pourquoi, de quel droit, avais-je fui, émigré — déserté? Je songeai à mes grands-parents, qui, eux, n'avaient pas voulu fuir, et qui subissaient leur destinée. Mais il me parut que j'avais un autre rôle. J'étais ici pour voir, afin de me souvenir ensuite. J'étais témoin, rhistoire se déroulait devant moi. Ma mémoire s'enrichissait de visions inoubliables. Je regardais, je regardais avidement.
Je ne sais plus jusqu'à quelle heure de la nuit nous demeurâmes en contemplation. Je ne me souviens plus d'être parti. Je devais dormir quand on m'emmena.
d'un enfant D'HIER 69
Je ne retrouve pas de souvenirs intermédiaire entre cette nuit splendide et notre retour à Paris. Âpres le spectacle des incendies, les ruines ne me firent guère d'impression. Je les jugeai peu de chose, et le dégât me parut disproportionné au fléau. L'idée que je pourrais voir des cadavres m'affolait; mais les rues étaient déjà déblayées de leurs morts.
Lorsque nous rentrâmes chez nous, je ne fus nullement surpris d'y tout retrouver en place. Et cependant tout me semblait transformé. Pourquoi? Je n'eus pas le loisir d'y rêver : ma mère avait hâte de courir chez ses parents. Ds venaient de passer quatre ou cinq jours dans leur cave ; mais comme pareille aventure leur était arrivée déjà pas mal de fois depuis trois quarts de siècle, ils ne se faisaient pas de bile pour si peu. Ils avaient la meilleure mine du monde et le même visage que la dernière fois. Pourtant je les reconnus à peine, tant ils me semblèrent vieillis, antiques. Ils appartenaient au passé. Un siècle d'histoire me séparait d'eux.
Je revins à la maison et, dès la porte, je compris enfin ce qui était changé dans les moindres choses : j'avais grandi, je voyais les objets de plus haut, cette perspective nouvelle les tassait et les diminuait. Je visitai l'appartement plus en détail, et c'est alors que je découvris qu'une balle perdue était entrée dans le salon. Elle avait fait un trou rond dans la fenêtre, elle s'était logée dans le mur
70 CONFESSION d'un FNFANT d'hIER
d'en face. Elle n'avait, par miracle, rien brisé. Mais j'eus le sentiment qu'elle m'avait atteint, moi : car je ne retrouvais plus nulle part l'enfant que j'étais hier encore, je devinais qu'il était mort^ et que c'est la balle qui Tavait tué.