‹ Confession d'un enfant d'hierChapitre 9 sur 9 · Î28S CONFESSION · texte numérisé non relu

Î28S CONFESSION

Cire ensuite, une fois de plus, vaincue par le troul)eau. Et je trouvais justement dans riiistoire (lu Christianisme la preuve de ma théorie. Oui, les ennemis du genre humain ligués ont détruit la civilisation antique; mais, à peine installés dans la place, ils ont accommodé les ruines qu'ils avaient faites. Leur religion, devenue culte d'État, a continué TEmpire et désavoué l'Évangile. Ces anarchistes ont restauré l'ordre et créé une société. Quant à leur morale, comment l'appeler une morale de parias, quand les parias sont devenus les maîtres? Ils régnent depuis seize cents ans: ils ont eu le temps de changer de principe, et ils n'y ont pas failli L'Église enseigne-t-elle TÉvangile? Elle a fondé une loi nouvelle, un troisième testament.

J'é[)rouvai un immense orgueil : ainsi, après [)lusieurs semaines de contact avec un homme tel (|uc Ma\ Eberfeld, et tout en recevant son in- (luence, j avais pu préserver Tindépendance de ma personne. Je m'en estimais prodigieusement : je dois dire qu'il m'en estimait beaucoup moins. Il attribuait toute contradiction à la sottise ou à la mauvaise foi. Cette faiblesse n'est pas rare, môme chez l(\s plus vigoureux esprits; mais chez lui, (Priait plutôt une manie ({u^une faiblesse, une sorte de délire de la |)ersécution, premier symptôme de son dérangement cérébral. Je fus bien

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obligé de m'apercevoir qu'il m'écrasait de son mépris. Six semaines plus lot, j'en eusse été démoralisé; mais à présent je savais ma force et, comme on dit, je ne craignais personne. Nous nous quittâmes presque mal, et je n'y fus pas sensible : j'avais pu fréquenter quotidiennement cet homme et Tadmirer passionnément, sans que nulle sentimentalité se mêlât à mon admiration. C'est peutêtre la seule fois que mon cœur se soit ainsi abstenu, car il saisit tous les prétextes d'aimer : mais j'avais eu commerce avec Eberfeld dans les régions supérieures, et bien que tous deux étant hommes d'abord, nous ne nous étions souciés ni Tun ni l'autre de notre humanité. Je fus indemne de toute émotion quand je lui serrai la main, sur le quai de la petite gare de Brenz. Et je savais qu'il allait mourir, que je ne le reverrais plus, qub je ne l'écouterais plus jamais!

Pourtant, ce départ me laissa un grand vide, un délabrement insupportable. Rien ici ne m'agréait plus, ni la monotonie de ma fonction, ni l'amour ([ue me dispensait M™* de Glûckstadt, ni l'entretien de M""" Richter, à qui je faisais des visites qui n'étaient plus que des corvées.

Par réaction, ou simplement par fatigue, j'avais brusquement cessé de lire et de réfléchir. Je me détachais de tout ce qui est allemand : je m'en aperçus et je m'en félicitai, comme d'un signe que,

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peiil-olre, je mo nillachais à ma pairie, a ma rare cl à mon ^n'oiipe social. Mais alors j'aurais éprouvé (l(» la nostalgie : jo ne re;^reUais, je ne désirais rien.

La s(Milo iina^'^(î do naguère (|uî revînt me visiter |)îirfois (Hait c.ello do Louise Charrier. Je pensais à (illo sans amour, mais toujours évangéliquemenl, (ît maconsoionoe demeurait lourde du |)éché ancien ipii n'avait été ni remis, ni expié. Je ne pus me déiondre do me dire, on mo méprisant un peu moi-mrmo, (pio sans doulo Ma\ Kherfeld avait raison d\ip|)(;lor cotUî morale: morale de serfs et (roJlVininés, puistpraux hcun^s d'atonie elle recouvie ainsi son prestige à nos yeux, et nous trouve sans résistance.

Je ne puis d'ordinaire supporter longtemps la vie déshcuréo, mais je no pensais pas alors qu'il valut la peine do faire un olVorL puis(pie je ([uittais lironz dans peu do semaim^s et pour jamais, devant p:issor trois mois dans ma familh^ avant mon départ pour l(^ rrgiinfîut.

Je me séparai enfin de ces ôtres et de ces ohoses <[ui, duranl un si longtemps, avaient été toute ma \'ut v.l (|uo je no p<insais plus revoir : je leur (is un adiou froid, et même avec Augusta je rompis sans larnn^s. Je n(^ me trouvai pas moins déshouré à Paris et n'v <'liorrliai non plus de Ncméde : ce nVtait pas davantage la peine de rien

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entreprendre ni de rien installer pour une aussi brève période. Mais dès le jour de mon arrivée je retournai chez Louise, aussi naturellement que si nos relations ne se fussent point discontinuées et que j'eusse entretenu avec elle une fidèle correspondance : je la retrouvai aussi telle que si elle m'eût toujours attendu.

Tout se passa entre nous très simplement, sans fastidieuses explications; nos effusions mêmes ne lurent point excessives. La joie de Louise était trop intérieure pour se démontrer par des gestes ou par des phrases; et puis elle craignait toujours de me lasser. Moi, je me sentais plus attendri que je n'avais espéré de l'être, je me savais gré de mon émotion, je savais gré à Louise de m'avoir ému.

Le lendemain je lui accordai une bonne part de mon après-midi : je me croyais tenu à des formes; j'éprouvais pour elle de la déférence, quelque sympathie, point d'amour; je n'avais rien à faire. (Vosl ])()ur ce dernier motif surtout que je revins (Micorc le surlendemain; j'étais comme un écolier en vacances; et ce bref espace de temps, que je ne jugeais point suffisant pour rien entreprendre, le fut pour organiser et pour établir ce qu'il y a de plus lent, et de plus graduel : une habitude des sens où le désir est machinal et où le cœur est étran.^er. Jamais « collage » — il faut emprunter à Targot ce terme — n'évolua dans une pire atmos-

pluTe (le veulerie et d'ennui. Le remords sourd, ([ui était toujours au fond de moi, ne me suggérait même plus de divagations morales. J'étais si dégoûté de moi-môme en cet état vil que je devenais impatient de partir pour le régiment, malgré une appréhension très vive, et même puérile, des é(îœuremenls pires que j'y subirais. J'étais un peu comme le garnement qu'on force à s'engager et (|ui se rend bien compte lui-môme que c'est pour lui le seul moyen de liquider sa mauvaise vie... J'avais d'ailleurs le pressentiment très net que mon départ ne changerait rien, et que cette nouvelle rupture avec Louise serait encore de pure formalité.

11 me parut cependant que je m'éloignais d'elle et de Paris en excellentes dispositions. Je me sentais alerte, courageux, résigné à la prestation de ma p(îrsonne. Je savais par expérience que la réalité est toujours, en bien (îomme en mal, au-dessous de ce ([u'on imaginait, et que rien, en (in de compte, n'est littéralement insupportable. Je n'ai, de plus, jamais admis que les événements soient bons ou mauvais en eux-mêmes : je ne lest crois que susceptibles de devenir l'un ou l'autre, scion que le |)atient sait ou non en tirer parti. Ils \ni sont (ju'unc donnée, peu déterminée, fort maniable; à nous de la mcllre en (iHivre. Le vulgaire,! qui entrevoit cette véiité, dit (|ue malheur e»t bon'

à quelque chose : moi, je dis que le hasard n la chance ne comptent et que chacun est Fauteur de sa destinée. Beaucoup de jeunes sots, qui considèrent leur temps comme une denrée sans prix, croient que cette année perdue au service compromet tout leur avenir et voue leurs cervelles éminentes mais fragiles à Tabrutissement définitif. J'estimais que, tout au contraire, il y a à faire profit de cette solution de continuité dans la vie intellectuelle. Je me flattais de rénover mon esprit en le laissant dormir douze mois. Je me promettais bien de n'être que soldat du premier au dernier jour, et de faire rigoureusement ma « cure militaire » comme Ton dirait aujourd'hui. Je ne m'interdisais pas, enfin, certaines visées plus ambitieuses, et j'espérais qu'après une année entière de vie exclusivement citoyenne, je me trouverais réintégré, pour ainsi dire automatiquement, dans le corps social.

Ma fermeté d'âme s'accrut encore durant le voyage, où j'eus Toccasion de lier connaissance avec quelques-uns de mes futurs camarades; car je mesurai d'abord la supériorité que me donnait sur eux mon aînesse de quatre ou cinq ans, et surtout mon habitude de vivre. Ils me parurent des gamins à peine issus des jupes maternelles (plusieurs furent conduits jusqu'à la porte du quartier par la maman); et je prévoyais avec une pitié méprisante comme ils pleureraient silencieuse-

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nuMilce soir dans leurs lils (Hroils : jo ne craijçnais |)as pour mes yeux, iiyanl, (|uanlàinoi, dc^jàdormi tant de nuils loin du foyer, et dans je ne sais plus combien de eouehes fortuites. — Je n'étais pas non plus tro|) elTrayé des brutaux contacts populaires (pie j'allais avoir à subir, et je pressentais (pic j'(ui soulTrirais moins (pie na^HK'îre du commerce ave(; mes condisciples de Normale, deminourgeois.

Tous m(îs pronostics se v('rificrent, et d'abord celui-ci. Kn (hicembre, les « conditionnels » furent mis à pjirt; mais, pour dc'^bu ter, on nous distribua dans les pelotons pendant une (|uinzaine. Ce demimois, et |)lus tard mes vingt-huit et treize jours furent les seuls temps de ma vie où je pus regarder le peuple de pr(>s. Je fus (Honn('î de lui voir justement toutes les (pialit(';s fpron lui nie et, en premi('Te ligne, ce (pie les parvenus (rhi(îr, tout fats lie se croire d('îcrass('îs, appelhint pnHentieusement les bonnes façons.

Je n'ai renconin' dans aucun autre milieu plus de servial)ilit(*, de courtoisie digne. Le respect de ces gens pour rintelligence et pour r(jducation me parut naïf, exem|)t denvie. Physi(piement, ils se croyaient tr(>s sup(''rieurs à nous, ils nous protégeaient, mais sans morgue, avec une bienveillance un peu ironi(pie, un peu |)itoyable et gentiment attendrie.

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Au reste, les idées préconçues qu'ils avaient de iious se trouvaient à peu près être aussi fausses (|ue les idées que nous avons en général d'eux Leurs cor[)s inachevés, tardifs, justifiaient peu leurs prétentions à la force, et les conditionnels, plus précoces, mieux nourris, résistaient à des excès de travail qui, eux, les eussent mis sur le flanc. Quant à l'intelligence, elle n'était pas non plus prodiguée à nous et chichement mesurée à eux comme ils avaient la modestie de l'imaginer. La niaiserie de presque tous les fils de famille, leur ignorance honteuse, leurs idées vieillottes m'impressionnèrent aussi douloureusement que l'ouverture d'esprit des illettrés et des incultes m'émerveilla.

J'ai vu depuis que, malheureusement, beaucoup d'hommes du peuple, en arrivant à l'âge mûr, se racornissent, et ne sont plus que des bourgeois encore diminués; mais je trouvai chez ceux de cet âge un raisonnement toujours sûr, une saine hardiesse d'idées, et surtout une sagesse avisée, mesurée, peu rassurante pour les imbéciles qui font métier de duper le peuple.

xMalgré l'intérêt que je pris à étudier ce milieu nouveau, les huit premiers jours furent terribles. Je vivais dans un cauchemar, le corps disloqué. iMais dés que la courbature céda, j'eus des impressions enivrantes de force et de souplesse physique :

Il chair ne connaît pas de plaisirs plus intenses, je les préfère au bref enthousiasme de la volupté, l/homme sain aime à n'oublier jamais entièrement (ju'il est d'abord une créature brute, et je ne sais point gourmandise plus délicate pour |une conscience raffinée que savourer des joies animales avec toutes les ressources de l'humanité.

Cette vie militaire nous délivre aussi provisoirement de tout souci matériel, de toute responsabilité, et ce n'en est pas le plus beau; mais il faut bien cela et la discipline pour mater les individualités, les subordonner, les briser, les mettre au pilon et les amalgamer à l'ensemble. J'avais souhaité que ma personne reçut cette mortification salutaire : sincèrement ou de parti pris, je me félicitais de la sentir peu à peu s'incorporera l'unilé supérieure du régiment. Je trouvais de l'attrait à des exercices assommants, mais collectifs. Je me plaisais aux. manœuvres d'ensemble, aux revues, aux charges en ligne. — Je n'ai rien de plus à vous dire de l'évolution que je subis : elle se poursuivit telle jusqu'au dernier jour, et, en la formulant, je l'ai suffisamment décrite. Quant aux épisodes militaires, ils traînent dans tous les livres spéciaux : vie monotone et. comme dît Verlaine, « vie humble aux travaux ennuyeux et faciles »; mais [)onr ([u'ellc soit « une œuvre de choix » il y faut « beaucoup d'amour » et je n'en avais point, je

n'avais que de la patience, de la raison et des préjugés systématiques.

Dès les premiers jours, j'avais aussi ardemment que mes plus jeunes camarades désiré la première permission. Nous l'obtînmes au bout d'une quinzaine et je partageai l'enfantillage de leur joie. Moi qui me passais de Paris si aisément, je pris un plaisir incroyable à le revoir et à flâner dans les rues. Je ne fis guère autre chose de toute la journée. Le soir, quand il fallut repartir, j'aurais bien voulu voyager seul; mais je ne pus éviter mes compagnons d'armes et nous montâmes pêle-mêle dans un wagon.

Deux ou trois restaient dans leur coin, mornes et désolés, ou endormis; mais les autres bavardaient comme des écoliers qui rentrent au dortoir et se racontaient leur journée. Tous l'avaient employée — du moins ils le prétendaient — à rassasier leurs sens totalement sevrés depuis quinze jours : car j'ai à peine besoin de vous dire que, dans notre trou de garnison, le personnel féminin était médiocre et sollicitait peu l'appétit. Je les enviai d'en avoir souffert, car moi, je n'avais pas même songé à m'en apercevoir. Le surmenage et l'ahurissement d'une vie nouvelle m'eussent dû paraître des causes suffisantes de cette inhabituelle patience à jeûner; mais comme j'étais pas mal plus vieux que ces gamins, n'allai-je pas me demander

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si, par hasard, je ne coininciu^ais pas à vieillir en eiïel et si mes facuilés ne baissaienl poinl?

Poiirlanl, l'énnilation ne m'enllanima point (lavanla^^e duranltcjule la semaine (|ui suivit; mais le dimanche, étant rclourné à Paris, mes pas me portèrent chez Louise Charrier, |)onr ainsi dire, machinalement. JV allai de même tous les dimanches, et quotidiennement pendant les plus longues permissions. La chaîne se trouva de nouveau rivce, si je |)uis dire (|u'elle ait jamais été rompue, et dés lors mon ennui se partagea entre ces deux monotonies de ma vie amoureuse et de ma vie militaire.

J^a cerlitude (|ue je ne m'affranchirais jamais de Louise émoussait en moi le déj^ir d'être libéré du service. A quoi l)on? Je ne comptais pas les jours. Comnient? J'en arrivais à me demander si je ne rengagerais pas, pour m'assurcr une faihhî chance de rompre mon servage amoureux en éternisant mon servage militaire. Je ne me doutais guère qu'un événement, aucpiel on ne pense jamais et qui est pourtant naturel, allait trancher la (pieslion.

Je me vois encore, un matin de clair printemps, au sortir de table, arrêté sur la |)remiére des trois marchfîs dev" iit la cantine, décachetant, lisait la lettre ou Louise Chani^r m*^ confc&ûait qu'elle était enceinle. Je me vis, posé d hiai.-), le bras arrondi, tremblant un peu, les paupières battantes;

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je lisais de tout près comme si je fusse devenu soudain myope; j'avais sur loute la peau une fraîcheur. Je ne puis mieux vous dire mes sentiments : ils n'étaient que des sensations — sont-ils jamais autre chose? En vous écrivant je crois les éprouver (Micore, tant je me revois tel que j'étais; et je suis sur qu'en ce moment-ci mon visage a la même expression.

Il fallut pourtant bien en venir à la réflexion. Les premières que je fis furent d'un enfantillage, d'une imbécillité incroyable. Je me souviens que jadis, au collège, un de nos camarades, faible d'esprit, se tua. C'était en cinquième, nous avions tous une douzaine d'années. Ce fait-divers ne nous causa ni peur ni émotion; non point que nous n'eussions aucune idée de la mort ou que nous fussions dépourvus de cœur : mais un tel accident, à noire âge. nous paraissait anormal jusqu'à en élre ridicule; et quand M. le Proviseur vint officiell(Muent nous en faire part, en phrases solennelles proférées d'une voix pleurarde, nous accueillîmes son discours par des rires mal étoulTés. Avec cela nous ne doutions point que le drame qui nous faisait rire jelât quelque lustre sur notre classe, et nous étions fiers d'avoir eu parmi nous un cas de mort violente sans nous porter plus mal pour cela. J^a nouvelle de ma paternité fit à peu près sur moi le même en*et. Je vous ai déjà signalé que je

:m CONFESSION

ne me voyais pas mûrir et que je n'arrivais pas à me sentir homme. On n'a point l'âge que l'on paraît, mais Tâge qu'on a conscience d'avoir. î(Hais donc enfant, et j'étais père! Que cela me

araissait comique! Je ne voyais que la drôlerie de a chose, et point du tout les conséquences. Et puis, j'étais gonflé d'orgueil.

Je levai un instant les yeux de sur mon papier pour regarder mes camarades qui sortaient de la cantine en poussant de puériles clameurs et en faisant des farces de collégiens : je me doutais bîea que la plupart, en dépit de leurs fanfaronnades, Il avaient eu jusqu'à présent que des aventures espacées; plusieurs, arrivés au régiment dans l'état de l'innocence, n'en avaient dépouillé la robe que presque contraints et forcés, par crainte du ridicule, et sans verve; môme, un d'eux n'était déniaisé que de la semaine dernière, et. le soir de son premier exploit, il nous avait fait rire follement en déclarant dans la chambrée « qu'il n'aurait jamais cru la nature humaine capable de telles sensations »; d'autres enfin, plus sauvages, ou peut-être disgraciés, tenaient bon contre toutes les

ailleries. Et moi j'avais fait un enfant! Je me .iigeai, par comparaison avec les autres, une fagon (le surhomme; et tout de suite, comme le gamin à qui on a promis quelque chose de décidément trop invraisemblable et qui n'a pas confiance, je me mis

à trembler que ce ne fût une fausse joie. Mais la lettre, que je relus, ne pouvait me laisser aucun doute. La grossesse datait de quatre mois, Louise ne s'était résolue de m'écrire qu'une fois la certitude acquise, et même elle n'avait pu me dissimuler si longtemps ses présomptions que grâce à la rareté et à l'intermittence de mes visites. Je .calculai que l'enfant naîtrait vers l'époque de ma libération.

Un autre moi, qui raisonnait en mol-même à mon insu et machinalement, se décida pourtant à émettre cette opinion : « Eh bien, me voici dans de beaux draps! )> Je daignai m'apercevoir que les pensées frivoles n'étaient point de saison, et qu'il y avait urgence à me recueillir. Au régiment, tout aboutit à dos demandes de permissions; je sollicitai donc sur-le-champ celle du pansage : je ne sais pourquoi il me paraissait peu convenable d'étriller un cheval en d'aussi graves conjonctures. Mais je ne pus employer à rien d'utile ces heures de liberté. Je m'étais mis en grande tenue : je traînai mon sabre par la ville, où il me sembla que j'exhibais ma paternité, comme si les passants eussent pu en juger sur moi.

Je fis ensuite un bon dîner au restaurant, et je rentrai pour l'étude du soir. Nous y cessions d'être militaires pour redevenir collégiens. Ce quotidien rajeunissement, sur lequel j'étais cependant blasé, m'attendrit. Louise faillit bien en profiter. Je

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m'avisai — il élail lomps — que je devais répondre à sa lollre, et jo coniïneiK'ai do lui écrire sous le coup d'une émolion vraie; hélas! je ne sus point m^exprimer, el, pour dissimuler la ^%iucherie de mon stylo, j'eus recours à la commode mais inlem- |)Osliv(î ironie.

Ma tendresse me reslail pour compte : j'en fis homma^^^e aux deux camarades pour qui j'avais plus de |)enchant el (pii élaient mes voisins d'étude et mes ordinaires gardes du corps. Je jouai la comédie des airs penchés et mélancoliques afin de les inquiéter (ils m'aimaient fort, et me respectaient à cause de mon j^^and àj^^e). Je les laissai forcer mon secret; je pensai même leur montrer la touchante lettre de Louise, mais, toute réflexion faite, je m'en abstins parce qu'elhî était farcie de fautes d'orthographe. L'émerveillement de mes deux amis me combla d aise. Puis Tidée me vint qu'ils doutaient peiit-étro que l'enfant fut de moi, et cette hypothèse me les fit haïr une minute. Ce n'est qu'al(u\s que je pris garde (jue nul doute ne m'avait effleuré. En vérité, je ne doutais point, même quand j'y lâchais, môme quand je me représentais combien il eût été avantageux (pie je pusse douter. Je me louai complaisanunont de cotte magnanime confian(;e et de mon immense bonté.

Jo revins par cette transition à des idées un peu moins sottes, d'autant que je passai une mauvaise

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nuit et me réveillai morose. Je compris enfin qu'à mon âge, n'ayant situation ni fortune, il était déplorable de mettre un enfant au monde. Mais je dois dire aussi ce qui est à mon honneur : cette perspective ne m'effraya pas. Je ne considérai que mon devoir et la certitude où j'étais de n'y point laillir. Je me répétai, à mon ordinaire, qu'il y a parti à tirer des pires événements, et que celui-ci était au moins de nature à me faire envisager sérieusement la vie. Puis je suivis ma pente habituelle de la morale à la métaphysique, et je découvris quil était logiquement nécessaire que Louise eût un enfant de moi, puisque j'attribuais son amour à l'instinct sacré de l'espèce. Enfin je me flattai que cette paternité me tirerait de mon quant-à-moi et me rattacherait au corps social; mais j'avoue que je répugnais un peu à y être rattaché par une paternité qui ne fût pas légitime.

J'élais fort impatient de revoir Louise, moins par tendresse que par curiosité de ce que j'éprouverais en la vovant. Je demandai, comme de coutume, une permission pour le dimanche; mais il m 'arriva un petit accident, qui n'est pas rare : j'attrapai deux jours de consigne et ma permission fut refusée. Ce contre-temps me jeta dans une désolation épouvantable. Je pleurai à chaudes larmes. Après quoi, je me révoltai et je compris ceux qui désertent. Louise dut à mon chagrin et à

ma colère une lettre presque passionnée. Mes deux camarades favoris me plaignirent et me cajolèrent de la plus aimable façon. L'un d'eux poussa même la gentillesse jusqu'à se priver de permission pour rester à me tenir compagnie. Je n'ai jamais chéri personne plus vivement que lui — peu importe que cette grande amitié n'ait duré que vingt-quatre heures. En somme la journée fut charmante; et, quand le soir vint, je me demandai, lâchement, s'il ne valait pas mieux que j'eusse eu un bon prétexte pour ne pas voir Louise ce jour-là, pour dilTcrer encore l'inévitable, la fastidieuse entrevue. Jusqu'à présent tout allait bien, parce que mon imagination faisait tous les frais; mais je commençais d appréhender le réel.

Les alternatives de curiosité impatiente et de lâcheté me surmenèrent les nerfs toute la semaiae. Quand j'allai à Paris le dimanche suivant, j'étais & bout. L'aspect douloureux de Louise me consterna. Je la trouvai informe, défigurée, ravagée. Je me sentis misérable, inégal à une telle épreuve, et peu s'en fallut qu'à dîner, avant de repartir, je ne fisse à mes parents l'aveu de ce qui m'arrivait. comme aux seules personnes capable^ de me pré r aide et secours. Je me tus, parce que je ne si comment dire. En arrivant à la gare, je fus p r la première fois content de retrouver mes can rades ; ils m'entouraient, comme pour cacher, pi

protéger ma fuite. Mais ce n'est qu'au quartier même que je me sentis en sécurité. Il me semblail qn'v.me fois derrière ces grilles interdites aux civils, j'étais dispensé de mes devoirs civils; et de nouveau je songeai au rengagement, comme ceux qui ont peur de vivre pensent au couvent.

Cette idée indigne me hanta jusqu'au derniei jour. Je savais parfaitement bien que je ne la mettrais pas à exécution, et néanmoins je la caressais. J'en étais honteux, je ne l'avouais pas, même à mes confidents ordinaires. Ceux d'entre nous qui voulaient demeurer au service en avaient déjà fait la déclaration officielle; moi, naturellement, je n'avais dit mot; et toutefois, lorsque mon père m'écrivit pour me demander ce que je comptais faire au retour, je ne pus prendre sur moi d'y rêver ; je répondis évasivement ; je ne croyais pas à ce retour que je savais si prochain. Je me comportais en fataliste : je laissais les événements s'accomplir et le temps passer. Tous les trois ou quatre jours je recevais un bulletin de Louise, trois ou quatre fois par mois je la voyais, chaque fois plus valétudinaire et plus lourde. Je ne prenais aucune disposition pratique en vue du terme imminent. Je m'intéressais beaucoup plus à des futilités; ma nomination au grade de brigadier me causa un extrême plaisir.

Cependant mes camarades ne tenaient plus en

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place, ccîsl les h(Mircs (pills complaienl inainlenant. Jfî Ws comfilais pour faire roinme les autres, ruais j(î ifrlais iinpalieiil (pie |)ar conla^ion. Sur oes entrefailes, je reçus une 1res lonjjjue lellre de M'"" liichler. J'eus remords de Tavoir iH^glîgée, mais il est à ma dA<-Jiarge (pfelle m'avait négligé aussi. \)\\ moius (;lle pensait à moi, et assez minutieusement, puistpi'elle avait su calculer vers quelle date je cpiillerais le service, et qu'elle m'ccrivait pour m'olIVir une situation au débotté.

[j\u\ d(; ses innomhrahltîs amicîs étrangères, une llusst;, la princesscî Yashvine, restée veuve jeune, cherchait un |)réce|)teur français pour son fils uniipic, alors âgé de dix-sept ans. jM"" Itiehter ne s'attardait pas à me faire les portraits ni à me détailler la psychologie de ces deux |)ersonnages, et elle ne me signalait en passant certaines bizarreries (hî la dame (|ue [)our m'en épargner la surprise fà(îheuse. Mais (dlc; s'étendait en revanche sur les avantages d'un |)réceptorat qui devait me permettre de [)ousser mes études, d'achever mon éducation cosmopolite, et de partager une vie princiùre.

I^a vie [)rincicn; avait pour moi peu d'attrails, si je n'en dc^vais jouir qu'à litre de parasite; de plus. c(;ite belle situation ne me menait à rien et je méjugeais plus dïige à me contenter de prov Knfiu il était visible que ^*Rich p' déré les intérêts de SOD «

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miens. J'avais toutes les raisons de refuser; mais ricire que je ne pouvais d'ailleurs faire autrement suffit à nie convaincre que j'avais toutes les raisons d'accrpter. La chance qui m'échappait me séduisait d'autant plus; je sentais se réveiller mes instincts de vagabondage, d'autant que j'étais retenu par une o«îieusecbaîne. J'oubliai que j avais peu de goût pour renseignement, et je ne vis [dus tache phis désirable ni plus noble que cette création seconde d'une intelligence. Je m'attachais déjà au jeune Serge Xicolaïévitch Yashvine, j'étais jaloux du cuistre inconnu qui usurperait ma place auprès de lui. Je me croyais de la famille. J'y flairais des aventures inédites. Il se trouva que j'avais envie de visiter toute la terre, mais en particulier la Russie. J'eus un accès de haine furieuse et meurti ière contre Louise. Je ne lui pardonnais pas mon honnêteté, (pu' me défendait de la fuir jusqu'à Moscou, comme n.iguère j'avais fui l'Ecole jusqu'à Brenz... Mais au fait, pourquoi...? L'exil valait bien le pisaller du rengagement... Oh! j'étais bien sûr que je ne céderais i)as à la tentation, mais... je n'eus pas le cœur de refuser tout de suite et catégoricjuement : on ne sait jamais ce qui peut arriver. J'écrivis une lettre dilatoire, où je disais toute ma reconnaissance, et où je me rappelais par la même occasion au bon souvenir de tous les amis de Brenz, si cordialement oubliés depuis plus d'un an.

A quelques jours de là — cinq jours avant mon désarmement, je reçus à la fois deux lettres : Tune de M"'*' Richler, Taulre de Louise, écrite au crayon et toute tremblée. Malgré le bizarre, l'inquiétant aspect de celle-ci, j'ouvris Tenveloppe de M°* Richter d'abord. Elle me disait de réfléchir, de prendre mon temps et de porter moi-même ma réponse à la princesse, qui serait à Paris avant la fin de la semaine. Je lus enfin la lettre de Louise, quatre lignes, écrites de son lit. L'enfant était né. C'était une fille, et bien menue et bien faible. Ces épithètes m'humilièrent; je ne sentis pas autre chose. Je fis deux fois le tour de la cour; puis je re|)ris le pauvre papier, je relus, je souris, et je recommençai de sentir à peu près les mfimes choses que j'avais senties en lisant l'aveu dt la grossesse. Je ne comprenais pas bien ; cela me paraissait drôle, et j'étais tout bouffi d'orgueil. Il nie parut alors convenable d'annoncer âmes deux confidents que j'étais père. Ces braves garçons en furentémus et leur émotion me gagna.

Je ne pensai plus à M°** Richter ni à la princesse Yashvine, ni à l'élève que j'avais failli avoir. Je repris soudain conscience de mes obligations et de mes responsabilités. Néanmomsil ne me déplut pas d'avoir pu échapper — bien malgré moi — à la corvée tragique de raccouchement, et je me dis que, si je pouvais continuer à n'être ainsi père qu

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dislance, cela ne manquerait point de commodité ni d'agrément. J'étais moins que jamais pressé de restituer au magasin d'armes ma carabine et mon sabre. Il le fallut pourtant; mais, au lieu de sauter dans le premier train, je m'attardai encore, sous prétexte que je ne pouvais point me dispenser d'assister à notre dîner d'adieu. Les autres s'en dispensèrent si généralement que nous n'y fûmes que six. On ne s'en amusa que mieux. Nous nous enivrâmes abominablement, nous fîmes une tournée dans les mauvais lieux, et il me resta trois heures à dormir jusqu'au départ du premier train.

Le réveil fut sinistre. J'entendis qu'on frappait à ma porte, j'éearquillai les yeux, ahuri de me trouver dans ma chambre en ville, où je couchais pour la première fois. Je criai d'entrer et fus encore pUis ahuri de voir un soldat en uniforme qui me tendait une dépèche. On m'avait télégraphié de Paris au (|uartier. Au quartier, on avait eu l'intelligenec de deviner où je devais être. Mais de qu* eetle dépêche? Je ne connaissais pas le nom. Pui> je me rendis compte : c'était le concierge de Louise. Et alors je compris le texte : mon enfant, mon enfant que je n'avais pas encore vue, à qui je n'avais pas même encore choisi un petit nom, ma lille était morte la veille, à neuf heures du soir.

Je sautai pieds nus sur le parquet. Je voulais au moins faire preuve d'empressement. Je me frottais

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les y(Mi\. Je (*.h(irch;ns mon ar^'cMil. Je trouvai une pièce dans l(; goiissc^ldc^ inoii^n'lel (|iii clail pendu. li'hoinine crut nravoir apporté une bonne nouvelle; il me (|uilta(M) me disanladieu, merci, joyeusement. Seul, je relus la (lé|)(\clre. A neuf heures! Si j'étais rentré la veillci comme je devais, je serais arrivé deux heures avant; j'aurais assisté aux derniers moments de ma fille. J'eus honte, je fus |)enaud comme; un enfant. J(; fus lâche aussi, j'osai m*estiiiHtv luMireux d'avoir esrpiivé (Picore (îe devoir. Mais :i i.i fin loule civile conardise m(; dégoûta, J(*. m'hahillai vil(;,jeme ^'ourmandaisà voix haute : « A présent, h; comble serait de manrpier le train ! « J'entendais dans les chand)r(*s voisines mes deux confidenls, je les bous(*ulai, et nous arrivâmes à la (hîrnièri». minnle. J'(înraf;eais de wo pouvoir voyager s(Md, j*anrais voulu uni recu(Mllir. Nous n'étions pas plus toi en rout(; (pie. nous dormions chacun dans un (*oin : j(^ ne me rév(;i1lai (pTà Paris, scandalisé (Ti^Noir pn dormir. Je lis des adieux bourrus à mes infimes d hier qui nrétaient déjà étrangers, et je |)ris uik; voitun; à Theure : j'étais obligé de pass<;r (diez moi (^t de me montrer à mes parents avant d'aller chez Louise.

Ils nrac(*u(Mllirent assez mal, et vraiment, pour un n^lard de (]U(d(pies h(;ures, accoutumés comme ils étaient à mes abseiu-es, leur froideur me parut excessive. A ce compte, |)ensais-je, que dira Louise?

Mais je savais bien qu'elle ne dirait rien, elle, elqucj'allaisla trouver résignée comme d'habitude, douloureuse secrèlemenl, sans reproches. Aussi je n'avais pas trop grand'peur de la revoir; mais, ce qui mï^pou vantait, c'était de voir mon enfant morte. Cioiriez-vous que jamais encore, à cet âgelà, je n'avais vu de mort? Quelle chose affreuse et cruelle que le premier fût un être à qui j'avais donné la vie! Je ne l'avais seulement pas vue vivante : j'espérais qu'on me permettrait de ne pas la voir morte.

Louise ne trompa point mon attente : elle fut douce, elle était très faible, j'avais la courbature et rabrutissement des lendemains de fêle. Louise pleura silencieusement et je devinai qu'elle n'osait point me dire : « Entrez dans la chambre de la pelilc », mais que je devais prendre sur moi.

J'enlr'ouvris la porte et je vis de loin, de très loin, la poupée de cira Je ne sentis rien qu'un IVoid. P('u d'instants après j'étais dehors, dans la grande clarté grise de la rue. Je me réveillai comme d un évanouissement.

11 me parut extraordinaire qu'un homme accoutumé (onime j'étais au dédoublement put subir une telle épreuve sans ombre de pensée ni même de sensation notable; et soudain j'aperçus tout le pauvre, lout le piteux de mon aventure, et la disproportion des idées grandioses ou transcendantes

^12 CONFESSIOB

'[D'elle avait à tant Je reprises suscitées nn'-es en moi ; je fus sensible à l'Iiorreur p il(:nouemeiit — je ne pus me défendre de qu'il était avantageux pour moi.

Net, synlhélisé, fugitif, tout cela passa un éclair devant « l'œil de mon esprit », co i3il que toute leur vie apparaît à ceux qui I chute mortelle; puis je retombai dans cet mateux, moins explicable peut-être par l'iv la fatigue d'hier que par une détente mo:

engourdissement, une déperdition de vita m; tendais plus à persévérer dans l'être, el glissé à la mort sans plus de révolte qu'au s Je ne suis pas insensible de nature, mais ir bililé était neutralisée : tout me devenait ( anesthésie; à la maison, où l'un fêta monr n'eus pas besoin de composer mon visage portai sans peine l'antithèse de cette gaîte secret de mort <|ue je portais en moi, et seul, je dormis...

I.e convoi était à neuf liHures; je pe suivre seul, mais j'eus la désagréable sur trouver dans le petit salon de mon amie, i (!om;iergcs et <]uelqucs voisines, Aurélie a' de l'oririeux. Je n'avais pas vu céux-lù deux ans. Il me souvint que je leur devais naître Louise Charrier, et je m'étonnai d'î ouhlier ce détail si comjdétcmenl. Porlrieu

nous donnâmes la main comme si nous nous étions vus la veille, en voyageurs de métier habitués à tenir peu décompte des séparations. Aurélie portait un chapeau ridicule, gigantesque et chargé de fleurs ; elle était attifée aussi mal que possible et semblait mal bâtie. Je compris pourquoi j'avais peine à la reconnaître : c'est que je ne Tavais jamais vue que nue. L'heure pressait, je n*eus que le temps d'embrasser Louise et nous partîmes pour l'église à pied. Ensuite je trouvai moyen de m'isoler dans mon fiacre, où l'on voulut bien me laisser en paix, par considération pour mon chagrin.

Ma petite mojpte fut enterrée dans le cimetière de Saint-Ouen, où toutes les tombes d'enfant sont ensemble, ruisselantes de couronnes de perles bleues ou blanches. Le ciel était pâle comme hier, l'air tiède. Je ne m'étais mêlé en rien de ce qu'on appelle les formalités : je ne sus pas en temps utile que la concession n'était que de cinq ans, et aujourd'hui, il ne reste plus trace de cette tombe, la première que j'aie vu fermer. Bien que je n'aie jamais caressé ma fille, ni goûté la chaleur vivante ni admiré le mouvement de son corps, et bien (|u'à peine je puisse me souvenir d'elle comme l'on se souvient des personnes, des êtres, il m'est infiniment douloureux que Cette parcelle d'humanité, qui pourtant naquit de moi, soit égarée dans je ne sais quel ossuaire. J'en ai pleuré quand je l'ai

SU, moi qui avais pu voir, sans verser une larme, mettre mon enfant dans la terre. — Dieu, que je souffrais alors de cette sécheresse! Et j'avais aussi la sottise de craindre qu'elle ne fît un mauvais effet sur les assistants. J'avais hâte de les voir partir. Pour leur marquer mon désir d'être seul, je leur donnai la main à tous, même au portier. Enfin, ils me laissèrent : dès qu'ils furent assez loin, je m'en allai dans une autre direction^ sans jeter un regard derrière moi.

Peu à peu le brouillard de mes yeux se dissipait. Je recouvrais la lucidité de ma vision. L'atmosphère était limpide, les contours précis. J'apercevais, comme un myope, Textrôme détail des choses, je comptais les perles sur les tombes. Le charme funèbre de ce lieu me pénétra, et je sentis monter en moi, comme un Ilot tiède, cette joie de vivre qui s'empare toujours de nous dans le voisinage et par le contraste de la mort... Mes nerfs crispés cé- (Liient, mes muscles las retrouvaient leur élasticité vigoureuse, je marchais en tendant le jarret, de ce pas militaire dont j'ai gardé longtemps le rythme et la mesure, comme les prisonniers libérés gardent l'habitude de la démarche en rond... Je me sentais jeune, jeune incroyablement, très fort, un peu féroce; l'horizon de mon avenir devenait à mes yeuK soudain net, et vaste, comme après un coup de vent, une fuite de nuages.

J'avais trop de liltéralure pour ne pas me rappeler alors Raslignac au Père-Lachaise, ses idées de conquête, et qu'en sortant de là, il court chez la Nucingen. Je précipitai le pas vers mon fiacre qui m'attendait à la porte. Je regardai l'heure, il était à peine onze heures et demie, et brusquement l'idée me vint que rien ne m'empêchait plus d'accepter Toffre de M"^» Richter.

J'aurais peut-être dû réfléchir : mais on ne critique pas l'inspiration, je n'osais pas; et puis je ne pouvais pas, j'étais déjà tout à l'allégresse d'agir. Je vous ai dit que nous sommes des joueurs : nous raisonnons les coups sans importance, mais quand nous risquons le tout pour le tout, notre raison abdique et nous nous fions aux fétiches ou aux signes d'en haut. Jamais pourtant je n'avais poussé la légèreté jusque-là : songez que je n'avais pas même consulté, pas même averti mes parents... Je courus jusqu'à mon fiacre. Je tirai ma montre encore, pour m'assurer que j'arriverais à une heure décente, que j'avais le temps de faire la C'mrse avant déjeuner

Et je me fis conduire chez la princesse Yashvine.

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