J0 CONFESSION
longtemps ce qui n'est pas dans l'ordre de la nature — ou à la portée de mes mains.
Je poussai môme le stoïcisme jusqu'à me féliciter de ce refus, qui me sauvait d'un fameux embarras : car je me demande comment je m'en serais tiré, avec la meilleure volonté et le plus riche tempérament du monde, entre Charmion et Augusta. La comtesse, ne doutant point que j'eusse des tentalions et des facilités de la tromper, employait le plus sûr moyen pour me mettre hors d'état de le /aire. J'étais à sa discrétion : elle en abusait. Je ne pouvais plus dormir qu'au théâtre; aussi n'ai -je gardé aucun souvenir précis des dernières répétitions.
La Gazette des étrangers publiait déjà les premières listes de pèlerins. La ville prenait un air de f(He. Les restaurateurs de Berlin y installaient des succursales dans des baraquements ou sous des tentes, et arboraient à travers les rues leurs enseignes de calicot blanc. Les habitants qui devaient recevoir des pensionnaires secouaient leurs tapis, battaient leurs meubles et lavaient leurs planchers, toutes fenêtres ouvertes. La garnison môme prenait part à ce remue-ménage: la vieille Reine monlail à cheval el passaîl des revues.
Onoi(|ue les Parisi(M)s ne se (l('*placent guère au di'hut du printemps, le snobisme en attira quelques-uns à Breuz. Je trouvai un matin dans mon
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courrier une enveloppe au cachet des Affaires éliangères : le chef du cabinet m'annonçait sa prochaine venue, et me priait de lui retenir une chambre. Je courus chez les Hirsch. Le cœur me battait quand la servante m'introduisit dans le salon. La famille entière y était réunie. Je vis qu'elle s'était augmentée d'une unité. Un grand jeune homme, presque aussi jeune que Hans, se tenait près du piano. Anna me le présenta comme son fiancé. Je voulus revoir mon ancienne chambre, sous prétexte de m'assurer si elle pouvait à la rigueur convenir à un aussi haut personnage que le chef du cabinet. Anna me conduisit et, dès la porte refermée, me témoigna d'un baiser tendre que ses fiançailles ne lui avaient pas fait perdre la mémoire.
Le chef du cabinet arriva le surlendemain ; j'allai le chercher à la gare. Je craignais de ne pas le remettre à première vue. Il y eut en effet, de part et d'autre, un peu d'hésitation; mais il n'y eut pa> d'étiquette, et nous nous abordâmes en vieilles connaissances, dès que nous nous fûmes seulement reconnus : j'attribue ces intimités soudaines, ordinaires entre voyageurs, à un petit attendrissement sot de l'exil qui leur est commun, et au sans-gène de leurs chapeaux mous.
Mon nouvel ami me félicita de quelques notes que j'avais envoyées au quai d'Orsay, conformé-
ment à ses instructions. Comme j'étais honteux de ces notes, qui me paraissaient vides et môme niaises, je crus d'abord qu'il se moquait; mais je vis bien que non, et que j'avais déjà, sans m'en douter, acquis une certaine importance au Département. Je jugeai dès lors politique de me mettre en frais pour le chef, et je me proposai de le piloter dans Brenz. Mais M'"® Richter ne m'en laissa pas le loisir : elle devait donner un rout entre les deux représentations, je Taidais aux préparatifs, et surtout je l'inspirais de mes conseils. Elle me prenait pour un arbitre des élégances : elle m'avait bien pris pour un homme de théâtre, et l'autre pour un diplomate !
Le soir de ce même jour, je demeurai fort tard chez elle. J'en partis cependant avant que Richter fût rentré. La nuit était douce et claire. Je tournai le dos à mon domicile royal, je m'en allai promener au clair de lune. Je fredonnais le leitmotiv de là Saint-Jean, qui était doublement de circonstance : car le décor de Brenz endormi rappelle fort celui de Nuremberg au deuxième acte des Maîtres. i^our achever l'illusion, j'entendis au loin un bruit de dispute, des cris aigus, un charivari. Des fenêtres s'ouvrirent, et des bourgeois effarés, en chemise, s'interpellèrent d'un côté à Tautre de la rue.
Gomme je passais devant la maison Hirsch, je
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me heurtai au chef du cabinet qui était sur le trotloir, un flambeau àja main. Je lui demandai s'il était somnambule, et je courus où l'on criait. C'était près de là. Des gens ahuris, déshabillés, somnolents, formaient rassemblement devant une maison à un étage, où je savais que logeait Charmion. Sa chambre était illuminée. Je reconnus derrière les vitres la silhouette tragique de Matilde Alinari qui gesticulait à contre-jour. On Tentendait d'en bas vociférer en italien.
Je bousculai les curieux, je montai en hâte, je pensais trouver la Charmion assassinée! Grâce à Dieu, il ne s'agissait pas de meurtre, mais tout bonnement de flagrant délit. Je me remis vite d'une alarme si chaude, et je profitai du spectacle comme d'un pis-aller encore acceptable, à défaut des faveurs positives que la coquine m'avait refusées. Il n'était plus en son pouvoir de se dérober, du moins à ma vue. Elle me parut bien séduisante, comme sont toutes les femmes surprises, mais les femmes de théâtre encore plus : car elles jouent sans y penser.
Richter faisait moins bonne figure : les auteurs dramatiques n'ont pas le même métier ni les mômes ressources que leurs interprètes, et ne sont, en ces circonstances, que des hommes pareils aux autres, c'est-à-dire ridicules. Sa mine piteuse et penaude, son silence, son dos arrondi
SOUS Torage faisaient un impayable contraste avec les façons shakespeariennes de Matilde, qui tantôt i'invectivait, et tantôt se penchait dehors, comme pour se précipiter ou pour haranguer les gens d'en bas.
Je n'eus pas le loisir d'être embarrassé de ma contenance, car Richter, dès qu'il m'aperçut, bondit sur moi, et me déclara, en termes surannés, que c'est le ciel qui m'envoyait. Il me serra les mains avec force. « Emmenez cette toquée chez elle, me dit-il, et tâchez de la calmer. Au reste je suis à peu près sûr qu'elle ne tentera pas de se tuer cette fois-ci^ puis(|u'elle ne s'est pas encore jetée par la fenêtre. » Il ajouta qu'il n'allait prendre que le temps de se vêtir, et qu'il nous rattrapait : je pourrais alors le laisser seul avec sa maîtresse outragée, pour courir en avant chez sa femme, à qui j'ap|)rendrais le scandale en douceur et dont j'essuierais le premier feu.
Il était si pitoyable que je n'osai lui remontrer l'ennui et l'inconvenance de ces deux démarches, ni mon vif désir d'aller me coucher. Je pris l'infortunée Alinari par le bras : elle me suivit sans résistance. Sa pension était à deux pas. Elle me conta durant le trajet comment elle avait su l'infi(iï*lité (le Richter par une dénonciation de Lisbeth Reichmann. Son excitation et sa volubilité me facilitèrent mon rôle : elle monologuait, ie ne pus
placer un seul mol jusqu'à Tarrivée de Richter, qui d'ailleurs tint sa promesse et ne nous laissa pas en tête-à-tête plus de dix minutes.
Dès qu'elle le vit,elle lui sauta au cou, criant qu'il était un misérable : mais comment ne pas pardonner n'importe quoi à un poète et à un amant tel que lui? Je commençais à être de trop. « Allez chez ma femme ! dit Richter, entre deux baisers mouillés de larmes. — Allez-y, insista Matilde. Ah! la pauvre ! Doit-elle assez souffrir par toi ! » Et soudain émue de solidarité féminine, elle me conjura d'être bon pour cette malheureuse M"^ Richter.
Il était deux heures du matin, je ne tenais plus debout. J'envoyais tous ces fous au diable, et me félicitais à part moi d'avoir plus de raison qu'eux — à mon âge. Je me sentais mortifié quand même de n'avoir à faire en tout ceci que besogne de témoin, d'intermédiaire ou de messager. Je sonnai violemment à la porte de la maison Richter. Un domestique parut à une lucarne, tout à la pointe du pignon, et me cria de passer mon chemin, si j'étais saoul. Je me nommai : il n'en devint guère plus poli, mais il descendit m'ouvrir, en maugréant. M™^ Richter accourut; je trouvai qu'elle avait un peu trop de flottement dans ses vêtements de nuit, et je fis des comparaisons de déshabillés à l'avantage de la petite Charmion. Elle me pria de lui dire d'un seul coup et sans ménagement si son mari
était assassiné. Je lui repartis, sur un Ion de badinafje, que je venais bien lui a-nnoncer un accident, mais d'infiniment moins de conséquence que la mort, et dont j'imaginais qu'elle allait rire plutôt que pleurer.
Je le croyais de bonne foi, la sachant blasée éUT ces fredaines, et je tombai do mon haut quand |e la vis m'entamer une scène dans le goût de CAlinari. Seulement, elle ne monologuait point comme Tautre; ses plaintes entrecoupées appelaient des répliques : je n'en trouvais pas. Cette psychologie déconcertante m'irritait. Le langage môme de sa douleur m'était inintelligible, étranger. Il me choquait sans m'émouvoir. Je sentis pour la première fois nettement l'antipathie foncière et irréductible des races. Knfin Todieux Richter arriva. J'assistai à de nouvelles embrassades et h une reprise du « J'ai pardonné ». Je leur décîlarai (|ue j'en avais assez de m'occuper de leurs alîaircs, et je les plantai là.
Je rentrai vite. J'éprouvais le besoin de vérifier qu1l n'y a pas que les barbons qui plaisent. Au lieu de remonter chez moi, j'allai à tâtons chez Augnsta et frappai à sa porte, assez doucement pour n'éveiller personne dans le voisinage, assez fort pour l'éveiller elle-même. J'y eus quelque peine, et quand je pénétrai enfin au nid, je l'y trouvai docile, mais somnolente. Je ne lui rapportai
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que compendieusement les incidents de la soirée, et je me mellais en devoir d'y ajouter un épisode a mon compte, quand nous fûmes dérangés mal à propos par un appel de la Souveraine. Mon amie se précipita chez son auguste maîtresse, d'où elle revint, consternée, m'apprendre que je devais m'habiller en hâte, et faire le grand tour pour entrer par l'autre porte dans la chambre de Sa Majesté. La vieille, qui ne dormait pas, réclamait une lecture de Mêlante ou les dangers de l'innocence.
Je pestai , mais je n'avais qu'à obéir. Pour comble, je ne pus remettre la main sur ma cravate blanche. La Reine avait un œil terrible. Elle remarqua dès mon entrée cette faute de tenue. Elle ne m'en fit pas de reproche, mais elle ne cessa de me regarder fixement au lieu de m'écouter lire; en sorte que je perdais ma peine, elle ne s'endormait point. J'allais toujours, j'étais furieux; pour passer ma colère, j'ajoutais de mon cru des énormités au texte..,
« Chut ! » murmura M"'^ de Gliickstadt. La Reine avait enfin les yeux clos et respirait régulièrement. (( Venez... — Ah! nonl » répliquai-je à peine bas, et je décampai comme un fou, sans explication. Heureusement je connaissais les êtres : je me fusse rompu le cou dans l'escalier. Je m'enfermai dans ma chambre au verrou et je me jetai sur mon lit, pleurant de fatigue.
Quand je m'éveillai après quatre heures de pauvre
sommeil, j^étaîs encore tout vibrant de colère, d'une colère d'enfanl, boudenie et prête aux larmes. Je voulais donner ma démission, partir pour Munich et Paris par le premier Irain. Ma fatigue m'empêcha de commettre cette sottise : je n'avais point le courage ni la force de faire une malle. Je pensai même, un instant, manquer le soir Antoine et Cléopâtre. Je me plaisais du moins à espérer que tout irait de travers, et ne doutais point que le public, volontiers prude, fît grise mine aux héros du scandale nocturne.
En quoi je me trompais bien. Le récit colporté de Timbroglio occupa les étrangers toute l'aprèsmidi : c'était une aubaine à Brenz, où on ne s'nmuse guère, et ils arrivèrent an théâtre dans les meilleures dispositions. Quant aux personnages du roman comique, ils étaient tous contents. Lisbeth Reichmann savourait sa vengeance; la petite Charmion ne regrettait point d'avoir été surprise officiellement avec un homme aussi important que Richter; Richter lui-même, sa maîtresse et sa femme s'adoraient à qui mieux mieux, avec une inconscience et une sérénité qui me révoltait. Les extravagr'inces que Malilde Alinari avait faites et dites au cours de cette nuit lui servirent comme d'une répétition supplémentaire. Elle en tira plusieurs effets inattendus pour son rôle de Cléopâtre, où j'avoue qu'elle fut belle. Enfin la fantasmagorie
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de la mise en scène m'enleva moi-même, qui en avais vu, durant de longues semaines, la fastidieuse préparation.
On jouait, comme à Baireulh, vers la fin de la journée. Les spectateurs seuls étaient admis à pénétrer dans la cour du Château : le peuple faisait la haie devant la porte. J'aperçus Hans, Anna et le fiancé ; mais je ne pouvais frayer avec eux — pas même avec le chef du cabinet, étant désigné pour la loge royale. Je m'y trouvai pêle-mêle avec des princes, dont les papotages bourgeois ne m'amusèrent que peu d'instants; et profitant de mon obscurité pour m'esquiver, j'allai voir le spectacle d'une loge supérieure. Après la représentation il y avait souper à la cour : je n'en étais point, j'allai me coucher.
Ma mauvaise humeur dépendait de ma fatigue :
au réveil, quand je repassai les événements de ces deux derniers jours, ils me parurent plaisants. J'allai rendre une visite matinale aux Richter, je les trouvai en proie aux étrangers, qui tous faisaient acte de politesse pour être invités au rout du soir. Cette presse m'importuna, j'allai me promener dans les champs. Mais j'y retrouvai la foule. Les étrangers tuaient le temps comme ils pouvaient. Ils avaient réquisitionné tous les vieux landaus de collection qui sont à Brenz, et ils erraient le long des chemins.
Les indigènes assislaienl à ce défilé. Je revis Flans, Anna et le fiancé; et pour leur montrer que je faisais, à Foccasion, bon marché du protocole, je me joifçnis à eux : ils en parurent confus. Anna était pourtant plus occupée de son futur que de moi ; elle ne se gênait pas plus avec lui qu'avec moi Tété dernier; et je ne sais comment il se fit qu'au premier tournant, ils nous lâchèrent. Je poursuivis ma promenade, seul avec Hans, qui parlait peu.
Nous traversâmes le petit bois où il m'avait conduit le premier jour, et nous nous assîmes au bord de l'eau. Je sentis une brise de souvenir, un parfum d'amitié lointaine. Hans me regarda, ses yeux clairs étaient d'une suppliante puérilité. Il me demanda timidement, après un long silence d'hésitation, si cela me faisait beaucoup de peine que sa sœur se mariât. Je feignis de ne pas comprendre son arrière-pensée, et je répondis : « Au contraire, tout ce qui vous arrive d'heureux me fait plaisir. » Mais il avait une autre arrière-pensée, que je devinais aussi : il voulait savoir s'il était maintenant le préféré. Ma réponse hypocrite l'en assura : Anna m'était donc devenue indifférente, puisque ce mariage ne me chagrinait point ! Il rougit d'aise, et je fus touché ; et je songeai que ceux qui errent" à travers le vaste monde égoïste, y rencontrent partout quand même des cœurs délicats, frisson-
nants, (M)mme, au long de toutes les routes, on rencontre de ces fleurs humbles, lourdes sur leurs tiges frêles, et vibrantes au moindre souffle.
Jamais mieux qu'en ce jour de printemps ma sensibilité ne s'était mise d'accord avec la sensibilité allemande. Mon cœur eut Tillusion jusqu'au soir d'avoir trouvé sa patrie véritable dans l'exil, et il est singulier que cette illusion ait précédé immédiatement nne crise de nostalgie aiguë. Je commençai de me sentir dépaysé le même soir, à la réception des Richter. La bigarrure en était cependant divertissante : des artistes, que Ton se nommait tout bas, coudoyaient indistinctement des globe-trotters de rien et des Altesses, que lef maîtres de la maison allaient chercher ou reconduire jusqu'à la porte. J'ai pas mal fréquenté depuis de ces réunions cosmopolites : d'ordinaire l'esprit des nomades est contagieux, leurs groupements fortuits ont l'apparence d'une société organisée, bien que sans siège fixe, qui emporte avec elle son atmosphère; et on se figure qu'on y pourrait vivre et se passer à jamais de l'air natal. Mais ce soir-là j'étais rebelle, tout m'était prétexte pour réagir, tout me choquait intimement, jusqu'à la bonhomie des domestiques, à l'ordonnance du bufl'et, chargé de grosses viandes, de melons en tranches, de glaces copieuses, à même les assiettes...
J'eus peine, le lendemain, à supporter la pièce de
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Richler, dont le germanisme m'avait été naguère si sympathique. Ensuite, Matilde plia bagage, et Richter demeura pour plusieurs semaines à la merci de sa femme. J'étais de trop. Au lieu de me rejeter sur M"® de Gluckstadt, comme il eût été naturel, je me désalîectionnai d'elle davantage'; et ce fut un nouveau supplice de lui dissimuler mon indifférence.
Enfin, un jour, elle m*npprii que la Reine devait retourner cet été à Carisbad et, d'abord, faire un voyage de deux mois. Mon intrigante amie avait su obtenir que Ton m'emmenât, et d'avance elle se faisait une fête de l'intimité plus libre que nous allions goûter tous les deux. Je répondis assez faiblement à son enthousiasme, et je trouvai moyen de me ménager avec la Souveraine un entretien particulier. Je démontrai à Sa Majesté qu'il m'était indispensable de retourner pour trois mois en France, et qu'elle n'avait nul besoin de mes services pendant son déplacement et sa saison d'eaux. VAUi ne fit point ditliculté de m'accorder le congé que je sollicitais. Pour éviter une scène, je n'informai Augusta de mon départ qu'à la dernière minute. Je me sauvai de Brenz comme un voleur, je revins en droiture à Paris, sans permettre à ma réflexion de se poser. Je ne repris, pour ainsi dire, conscience que chez moi. Oh! comme je m'y sentis tout de suite près d'autreiois — loin d'hier I...
LETTRE Vil
Je recouvrai à l'instant même l'habitude de tous ces gestes que nous imposent, ni plus ni moins qu'aux animaux qui font corps avec leur maison, la forme de notre logis légitime, la place de nos meubles familiers. Je me surpris refaisant de l'un à Tautre ces chemins qui ne sont jamais droits, et dont les détours immuables, jamais ni délibérés ni voulus, sont la résultante, en fin de compte logique, d'une tâtonnante adaptation. Tous mes muscles, jusqu'à ceux du visage, se remettaient à jouer d'eux-mêmes selon un rythme ancien depuis longtemps modifié ; et ma physionomie, en reproduisant mécaniquement des expressions d'autrefois, déterminait de vagues reviviscences de mes états d'âme d'alors.
Ce réveil de ma mémoire automatique m'amusa cependant plutôt qu'il ne m'attendrit, et je n'y. gagnai point de me sentir ici véritablement chez
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moi. J'avais, mftme en agissant, ^impression de ne rien faire que me souvenir; j'allais et venais dans un rftve du passé. Des que le machinal de cette façon d'fttre ne mVimouvait point, il ne pouvait mancjuer à la longue de m'impatienter. Je commençais, au bout de moins d'une heure, à m'irriter de ne m'y pouvoir soustraire, je me surveillais moi-m(^me hostilement, et déjà je travaillais à me corriger de cette mimique importune comme de manies ou de tics.
Je ne sais quoi me gênait aussi, non pour reconnaître le décor de mon enfance, mais f»our sympathiser avec lui. Je m'aperçus bientôt (|u'une fois encore ma perspective avait changé, une fois encore les choses m'apparaissaient pi as petites, comme le jour où j'étais revenu grandi f.près le brel exil de la Commune. Ne pouvant cette fois me flatter d'avoir grandi encore durant mon absence, je devais attribuer à une cause morale cette diminution apparente des objets : je compris que mon Ame avait élargi ses frontières et reculé son horizon; c'est pourquoi je me trouvais petitement et à lélroit dans mon domicile natal.
Je méditai gravement là-dessus au lieu de lircT sans retard ma bordée à travers Paris. Je manquais d'(Milrain au plaisir; j'étais inconforlabie, comme parlent les Anglais; enfin j'étais dépaysé. L'évanouissement brusque de tous mes souvenirs aile-
mands m'indiquait assez que je n'étais pas davantage chez moi à Brenz, et j'en conclus que je n'étais plus chez moi nulle part. Je me vis égaré dans le vaste monde, sans port d'attache, à Tinstant môme où je venais de rentrer à mon port d'origine.
Cette contradiction m'étonna et me causa un effroi superstitieux. Je vous ai dit que je m'étais beaucoup nourri de Taine : je professais sur le milieu et sur la race des théories que j'avais empruntées à ses livres, en les déformant à peu près comme ont fait depuis les politiciens qui se prétendent ses disciples, c'est-à-dire en les simplifiant à l'excès, en les habillant de formules inflexibles et en leur donnant figure de dogmes. Je me reprochai mon exil volontaire et ma complaisance à recevoir les suggestions d'une autre race comme une infidélité envers la mienne, dont cette excommunication était le châtiment. Je ne fus pas loin de me considérer comme une espèce de maudit sans feu ni lieu, un Ahasvérus.
11 est vrai qu'on ne se fait pas de soi-même, à moins de vingt-cinq ans, une telle idée, sans concevoir encore plus d'orgueil que d'etïroi, et vous sentez bien que je n'y manquais pas. J'admettais qu'une personne ordinaire n'est point achevée si elle ne tient à sa famille, à sa patrie, au sol où dorment ses morts, si elle se réduit, en un mot, à
rindîviduel de soi; mais j'admettais aussi qu'une individualité excessive est permise et avantageuse aux unilés d'exception. Si mon intelligence brisait les cadres d'une patrie, si mon observation devenait mondiale et ma sensibilité universelle, j'y trouvais encore mon compte. Au moins, j'étais bien silr d'avoir échappé à la destinée médiocre du commun "de mes compatriotes, à ce fonctionnarisme dont c'était déjà la mode de médire; et tant pis si je ne l'avais pu qu'au prix d'une existence un peu déréglée, incertaine, errante , peut-être aventureuse.
Vous jugerez par cette emphase qu'en dépit de leur provenance positiviste, mes idées étaient fort teintées de romantisme. Il est ordinaire, à cet âge, et je m'y trouvais d'autant plus enclin pour Tinstant que je demeurais obstinément solitaire et désœuvré. Je n'avais pas voulu renouer avec mes anciens amis, d'ailleurs peu nombreux et peu intimes. Je tenais à mon isolement. J'estimais que cette heure de repos m'était accordée pour me ressaisir, pour méditer, et je me faisais un devoir de bâtir des projets. Je n'en bâtissais point, quelle que fût ma bonne volonté; et quand je croyais penser à mon avenir, je ne pensais littéralement'à rien. Ma conscience n'apercevait rien nettement, sauf, par éclairs, la fâcheuse incapacité où je croyais être de jamais rien faire de pratique. J'in-
d'un enfant d'hier 237
rîminais alors, de parti pris, mon éducation, mais
iiis nulle sincérité : car j'étais au contraire fort
ain de mon bagage de luxe, au point que je me
I omettais de temps à autre, par snobisme, à des
lectures grecques ou latines.
Cette crise de vague et de langueur ne dura licureusemcnt que cinq ou six jours, grâce à Texirème régularité de mes appétits sensuels, qui, en se réveillant, ranimèrent et délerminèrent mon activité. Il est précieux d'avoir un tempérament brut régulier, et même sensible aux influences de saison. L'être humain se raccorde à la nature en subissant une des grandes lois animales sans privilège d'humanilé, et voilà au moins un correctif intermittent à cette individuation excessive dont je vous parlais ci-dessus. J'ajoute qu'on n'est réellement le bon animal qu'il faut être, que si Ton n'embrouille pas trop la sensualité avec le seniinicnt. Ceux qui ont besoin d aimer pour faire l'amour sont des espèces de malthusiens : il faut le faire à tout hasard et sans se restreindre aux choix du cœur, si Ton veut décidément — et si l'on peut — se conformer aux procédés aveugles et prodiguas lie la nature.
,1e suis porté dinstinct à celle dîslînclîon saine (le la sensualité el du senlimenl. Avant d'élre lioinrnc, je concevais a prioj'i que la possession .imoureuse est un acte de loul autre ordre que le
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simple acte viril. Los circonslances de ma vie favoi isftrenl celte disposition. Je vous ai coptfi mes drbiils avec une personne de la rue d'Edimbourg et, depuis, mes relations simultanées avec Augusta (juc je n'aimais point, et avec M"" Itichter que j'avais assurément aimée dans les premiers mois. Je ne m'en accommodais pas moins de goûter avec Tune des plaisirs que je ne pensais même plus à souhaiter avec l'autre.
(y^îsl Augusta que, pour le moment, il s'agissait de Hîmplacer, et dans le plus bref délai. Ayant moins de relations et moins brillantes à Paris qu'à Hreiiz, et point du tout d'Augusla sous la main, j'y suppléai comme vous (hivinf^z d'après ce que je vous ai l'ait connaîlnMle mon tempérament. J'étais bion un peu hont(Mix de m'adresser où je faisais, et la |)reuve, c'est que je me cherchais des excuses d(* m'y plaire. Mais j(i raisonnais, et je raisonnais luste. Qucllf» dill'énîncc^ y a-l-il (uiln; les lill(\s que l'on ra(*ole dans cerlains |)romenoii's publics, et celles (pii sont l'raneluîment parquées? Je voulais aussi me faire accroire que, si je préférais ces dernières, c'était moins par paresse de courir et par commodilé (jue par curiosité de leur psychologie. (Je faisais colleelioii de leurs mots, et je vous en citerais quel([u(»s-uns, s'il ne me répugnait de m îippcsanlir sur une telle malièr:» ) I^a vérité est que l'objet de ma satisfaction me devenait d'une
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incroyable indifférence, dès que mon cœur n'étaij pas en jeu.
J 'étais de plus fort amateur d'une liberté abso lue, qui n'est possible que dans le cercle de ces créatures anonymes et dans leur demeure réservée. Tout y devient licite. Avec les autres femmes, si bas qu'on les ramasse, il y a encore des convenances, une façon de protocole. A celles-ci, on peut tout leur dire : on est protégé par Tincognilo et assuré contre la divulgation. J'en profitais, ce qui est de cet âge, mais avec une fantaisie perverse (|ui n'en est point. Je ne sais, comme on dit vulgairement, où j'allais chercher ce que jeteur débitais, qui était tout au rebours de mes goûts simples et, si j'ose dire, classiques. Il est vrai, que dans l'ordre de Tamour, le naturalisme sans frein tend toujours à la perversion, et cela ne peut sembler paradoxal qu'à première vue. Les primitifs ont bien des traits communs avec les dégénérés; et je trouve notamment curieux que le xviu* siècle, où il n'était question que de se retremper aux sources de la nature, nous ait en fin de compte laissé, comme expression juste de son érotisme, îe livre des Liaisons dangereuses et le roman infâme de Justine.
Ces titres , le dernier surtout, vous pourraient induire en désobligeantes erreurs sur mon cas. rraïKiuillisez-vous : je ne me débridais qu'en pa-
rôles, et c'est la seule occasion où îl me souvienne d'avoir menti sérieusement. Mais ce besoin dévider un bas- fond d'instincts ignobles — (jui existait donc en moi — me parait déjà suffisamment caractéristique, humiliant, et j'ai quelque mérite à le confesser. J'ajoute qu'au milieu même de ces dévergondages, je gardais mon quant-àmoi. Les contacts où je m'exposais ne me souillaient point, et il n'en restait rien sur moi dès le seuil franchi. J'ai toutefois gardé, de ces commerces faciles et indifférents, une habitude de n'attribuer aucune conséquence à l'œuvre de chair. La fonction amoureuse, que les religions et les morales ont environnée de mystère ou assaisonnée de péché, ne me paraît à moi qu'une fonction comme les autres, un peu vile, mais agréable et sur quoi on épilogue trop. Quand je raisonne, je pense comme les philosophes; mais je ne vais pas jusqu'à sentir comme eux, et si Ton ne m'avait, dès le premier âge, inculqué la bienséance, je crois que j'aurais de par le monde les façons de l'Ingénu.
Je vous donne là des détails circonstanciés, a faire croire que cette campagne n'en finit plus. Kilo dura, au contraire, fort peu ; et comme jfi viens de vous exposer pour quels motifs de tempérament je trouvais pleine et entière satisfaction dans les infimes régions de la galanterie, je mé vois assez embarrassé de vous déduire pour quels
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autres motifs je changeai si vite mes batteries. En vérité, je n'en sais rien. Je crois que ce fut uniquement par sotte vanité. 11 me parut convenable, vu mon âge et ce que j'appelais ma situation, d'avoir une maîtresse en propre.
Je commençai par définir de quoi au juste j'avais besoin; tout comme s'il se fût agi de chercher un appartement. Si Ton avait connu en ce temps-là es petites annonces matrimoniales, je n'aurais pàs manqué d en user. J'en aurais apprécié d'autant plus la commodité qu'elles ne facilitent pas seulement la recherche, mais les préliminaires, où je me sentais encore novice et timide, mes bonnes fortunes antécédentes ayant toutes été trop exceptionnelles et romanesques pour me débrouiller quant aux bonnes fortunes banales.
11 ne s'agissait plus, comme la première fois, de me procurer simplement une adresse et d'y aller : car, pour tant faire que prendre une maîtresse, je ne me fusse pas contenté d'une aussi peu huppée que mon initiatrice. Je ne voulais pas entendre parler de grisettes du Quartier latin. Il me parut donc que ma recherche devait se limiter à un monde que j'appelai^ celui des petites ouvrières, sans savoir exactement ce que c'est.
Je me représentai, avec inconscience, qu'une femme assez jeune, de figure passable, de goûts modestes et d'intelligence ordinaire, vivant de son
travail, mais d'un travail point salissant, serait trop heureuse d'entrer en relations avec moi. Je l'imaginai — cela n'était pas défendu — aussi conforme que possible à mon permanent idéal physique; mais j'étais résolu d'avance, selon ma philosophie coutumière, à m'arranger, le cas échéant, d'un à peu près. Je me mis naïvement à chercher mon à peu près rue de la Paix et aux environs. Je fus surpris d'y rencontrer pas mal de concurrents à raiïût : ils avaient pour la plupart une bonne trentaine d'années de plus que moi.
J'ignorais alors Qe poursuis ma comparaison) qu'on finit toujours par trouver l'appartement que Ton cherche, mais d'ordinaire au moment qu'on y renonce et à l'endroit où on oubliait de regarder les écriteaux. C'est à la lettre ce qui m'arriva, comme je revenais pour la quatrième fois de mon absurde promenade, irrité contre le hasard et encore plus contre moi-même : car j'avais croisé plusieurs femmes (jui ne m'eussent i)oint dégoûté, et je n'avais seulement pas osé leur adresser la parole. Je parlais à moi, du moins — j'ai toujours eu cette fâcheuse habitude de monologuer par les rues — et je venais de me cingler d'une malsonnante épithète, quand je m'arrêtai nez k nez avec un ami qui me remercia en riant, ayant pu croire que je la lui destinais.
C'était UQ secrétaire d'ambassade; j'avais fait
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sa connaissance chez cet autre ami, futur diplomate, où je passai une partie de mes dernières vacances avant de m'interner à Normale. Je ne vous ai pas mentionné en ce temps le personnage, pour le peu de compte que j'en fis alors. 11 ne se signale d'ailleurs à lui tout seul par aucune supériorité. Il a toutefois cet agrément d'être si bien élevé, si distingué malgré un physique ingrat, un peu homme des bois, qu'on peut trouver en sa compagnie une sorte de plaisir confortable et assez délicat, même si on cherche de préférence chez les gens les qualités autres que mondaines. J'avais été content de le revoir deux ou trois fois pendant mon séjour à rÉcole, étant cette. année-là particulièrement sensible au charme de la distinction. Il avait eu la fantaisie de faire une fois un crochet pour passer me voir à Brenz vingt-quatre heures, en retournant à son ambassade, à Vienne; et, ilepuis cette longue journée d'intimité, nous étions testés amis, encore qu'intermittents.
Jean de Portrieux — c'est son nom — prenait la carrière en amateur. II menait à Vienne une existence fort à part, et se libérait de toute obligation. On ne savait jamais trop où il habitait, il changeait à tout propos de domicile, et résidait volontiers dans les pensions de famille où fréquentent des Américaines. II demeurait d'ailleurs à son poste le moins possible, et il obtenait on ne sait
cornaient Ions les congés qu'il demandait. Son véritable siège était à Paris, où il avait, en effet, mieux qu'un pied-à- terre. Il avait loué un pavillon rue de Berri, au fond de la cour-jardin d'un hôtel. Ses mœurs étaient assez extraordinaires. Il ne pouvait absolument pas se dispenser de cohabiter avec une femme; mais, dès qu'il en avait une installée dans son logis, il n'y prêtait guère plus d'attention qu'aux autres meubles. Il ne faisait point chambre à part, mais le lit commun ne lui servait qu'à dormir; et il éprouvait un aussi impérieux besoin de tromper chaque jour sa maîtresse en titre que de l'avoir à son côté chaque nuit.
Je lui dis que j'étais charmé de le voir, et cela était vrai, bien que j'eusse besoin de le voir en effet pour y penser. Il me pria de venir chez lui le même soir, vers neuf ou dix heures, si je n'avais rien à faire de mieux, afin de nous entendre et d'organiser une partie pour un autre jour. Il m'avisa par ;* même occasion qu'il était en ce moment avec une femme célèbre. La nommée Aurélie, modèle, av^il inopinément vu sa notoriété d'atelier se répandre dans le grand public, à la suite d'un concours de beauté organisé par un journal, où elle avait remporté les deux prix : celui d'ensemble et celui de gorge — je vous demande pardon, j'écris Thistoire.
Cette annonce m'allécha. Vous savez que j'aime les beaux corps, et j'élais d'autant plus curieux d'un
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modèle que je n'en avais, ma foi, jamais eu, ni même vu de près aucun. En me rendant après dîner chez Portrieux, je n'étais préoccupé que de savoir si je pourrais juger d'Aurélie en tant que modèle, et si elle me recevrait en costume de concours : elle me reçut en peignoir de bain. C'est parce qu'elle ne me connaissait pas ; mais, au bout de cinq minutes, estimant qua la connaissance était faite, elle se débarrassa de ce vêtement superflu, et revint sans cérémonie à sa nudité professionnelle.
Elle exécutait, dans cette tenue primitive, tous les gestes de la civilisation la plus contemporaine, comme de fumer une cigarette, de faire la cuisine du thé, et de vous en offrir gentiment une tasse. Elle y mettait si peu de malice qu'on n'y prenait pas garde non plus. Portrieux la regardait de la tête aux pieds avec une parfaite indifl^érence : moi aussi. Je me rendais bien compte du pourquoi; mais j'étais fâché de me trouver si peu sensible à la perfection de ses formes. Elles ne me procuraient même pas l'émotion de la beauté.
Je me demandai si, en dépit de ma prétendue compétence plastique et de mes goûts prétendus antiques, je n'étais pas tout bonnement un moderne vulgaire et intéressé, pour qui vaut la définition de Stendhal « que la beauté est une promesse de bonheur ». Je tiens aux opinions que j'ai une fois
conçues de moi-mftine. Je fus cliofjué de m'apercevoir que je faisais ("'lai du visage insignifiant, des yeux sans regard, de la voix rauque et des propos niais. Je feignis (hi croire que, si je prftlais au visage une attention hérétique, c'était la faute d'une ridicule coiffure en bandeaux plats qui me tirait Tœil : je me déclarai ensuite à moi-même, sans admettre d'objection, qu'il n'y avait rien de mieux à souhaiter pour moi qu'une maîtresse de cet ordre; et si peu (jue celle-^û me porlat à la peau, je crus devoir pester contre Portrieux, qui, jeFeusse gagé, ne touchait pas à son trésor, et qui n en faisait pas moins le chien du jardinier.
Mais je lis réflexion qu'Aurélie me servirait quand même à nouer des relations dans le monde de ses pareilles, et que c'était en somme ce que J'en pouvais attendre de mieux, puisque je ne tenais pas à elle personnellement.
Quand il s'agit d'ordonner la fête, qui fut d'abord lixée au lendemain, j'alléguai mon célibat, le fâcheux déséquilibre d'une partie à trois; enfiu, je ne consentis à venir (|ue si Aurélie me promettait d'amener une petite amie pour mon usage. Elle me répondit sans hésiter qu'elle avait mon affaire : je goùlai fort cette façon toute simple de commander et d'être servi. Pour m'assurer que sa promesse n'était pas en l'air, je lui demandai le nom de la personne. Klle me répondit : Louise Chairier. Sur
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quoi, Fortrieux ayant affirmé que Louise Charrier était justement ce qu'il me fallait et qu'on l'aurait le lendemain, je fus tout à fait tranquille. Nous décidâmes qu'on dînerait rue de Berri pour être })lus à son aise. Je partis, révanl d'une orgie à l'antique.
Toutefois, je crus devoir venir eh habit. Fortrieux était en veston de chambre, Aurélie à son ordinaire — vous m'entendez; et quant à la demoiselle Louise Charrier, nous eûmes toutes les peines du monde à la faire résoudre d'ôter seulement son chapeau : ce détail vous illustre, si je puis dire, le contraste saisissant des deux femmes.
Le hasard me jouait un bon tour : ma maîtresse présomptive se trouvait appartenir justement à la catégorie où, jusqu'à hier, je l'avais cherchée par principe, et où, depuis hier, je ne la cherchais plus. Elle était ouvrière en couture : j'avais négligé, la veille, de mMnformer de sa profession, ne doutant point que l'amie du modèle fût modèle elle-même. Je ne pris pas facilement mon parti de la déconvenue, et je la fis d'abord payer à la pauvre fille, que je jugeai hostilement. Tout, en elle, me déplaisait : sa modestie, sa parfaite convenance d'allures et de langage, sa timidité mélancolique, et jusqu'à cette élégance de couturière qui ne se croit pas tenue à plus mal travailler pour soi que pour autrui.
Je me hâtai de prendre pour acquis qu'elle ne
m'inspirait aucun désir, oubliant que, d'habitude, je n'en demandais tant à mes servantes, et qu'il était au moins peu conséquent de faire pour la première fois le dégoûté, le jour où Ton m'en offrait une appétissante. Elle était de visage délicat, avec de grands yeux craintifs : je ne méconnaissais pas son charme, mais il m'importait peu, puisqu'il ne répondait pas à mon idée. Sa blouse flottante ne révélait point sa gorge, et marquait seulement la finesse de la taille ronde : je n'y tiens pas. Pour le corps, auquel je tiens, je me hâtai de décider, à vue de nez, qu'il n'existait guère. Mais je conclus, d'humeur hargneuse, qu'il n'y fallait pas regarder de si près pour ce que je voulais faire de cette femme et pour le peu de temps que je lui accordais.
J'étais à cent lieues de soupçonner que tout un avenir, qui dure encore, dépendît de cette passade, et que le hasard d'une rencontre qu'un rien eût pu faire manquer, se trouvât justement conforme à ce que le destin voulait de moi. Mais tel est le procédé habituel de la nature, qui ne dégage le nécessaire qu'en essayant tous les possibles, et qui donne par la coïncidence l'illusion de la providence et de la logique.
Nous étions fort libres de nos gestes, Porlrieux n'ayant jamais chez lui de domestiques visibles. Le dîner venait de chez un pâtissier. Nous nous servions nous-mêmes, ou plutôt c'est Aiiréiie qui nous
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servait : celte statue animée , ce convive de marbre, allant, venant, changeant les assiettes, rapportant les plats, donnait un spectacle d'une originalité assez divertissante. Je profitai de l'absence de tout témoin salarié pour établir d'abord, et par les manifestations les plus familières, que je considérais déjà Louise comme mon bien propre. Cette façon d'agir devait paraître indécente par le contraste de la réserve qu'observaient Portrieux et sa maîtresse. Ils ne se tutoyaient même pas, comme il est de règle quand Tun au moins des interlocuteurs est nu. C'est Louise et moi qui avions l'air d'être le ménage. Je dois dire qu'elle se défendait de son mieux, mais comme par acquit de conscience, et manifestement sans aucun espoir, ni même aucune prétention, de m'échapper. J'en conclus qu'elle étOi>. d'accord avec Aurélie sur le dénouement inévitable de la soirée, et qu'elle résistait pour la forme^ par timidité ou par coquetterie.
Comme je ne suis point fat, il ne me vint pas même à ridée qu'elle pouvait aussi bien s'être sentie du premier coup prise et subjuguée par moi, et qu'en pareil cas toutes les femelles de la nature se débattent ainsi contre leur désir, s'épouvantent au seuil de leur destinée entrevue. L'événement m'a prouvé depuis que la cause de ses refus éperdus était ce pressentiment et cette horreur sacrée de l'amour inéluctable. Au reste, il n'y a point de vanité
à en tirer. Vous sentez bien que je ne me largue pas d'avoir plu : ce n'est pas ici une bonne fortune flatteuse, mais l'amour, commandé par Tinstinct de l'espèce; les personnes sont agios et inconscientes; la révélation est presque toujours instantanée.
La brutalité est ce qu'il y a de mieux pour venir à bout d'une femme qui a peur de son désir : j'en usai, d'instinct. Je ne crois pas avoir jamais dit plus de grossièretés en une seule fois, ni fait preuve d une pire éducation. Je m'exprimai toute la soirée comme un palefrenier, et je mis mes gestes en harmonie avec mes paroles. Pour achever de démentir mon caractère , je me grisai : Portrieux ne donnait à boire que du Champagne brut, dont il avait pris l'habitude à la table des pensions américaines où il fréquentait.
Malheureusement pour moi, Louise avait obtenu de l'eau, elle était de sang-iroid et ne perdait rien de mes sottises. Elle les écoutait avec une résignation angélique, mais avec étonnement : on eût dit qu'elle me sentait différent de moi-même et qu'elle s'étonnait de ne me point reconnaître, comme si elle m'eût en effet déjà connu. Ses grands yeux tristes, un peu vagues, infiniment doux, ne se tournaient vers moi qu'à la dérobée : ils semblaient craindre de me gêner et de me faire honte en me regardant. Quand elle osait un instant les poser sur moi, c'était pour me rassurer par l'expression d'une
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tendresse indulgente et capable de surmonter tous les dégoûts. Si je devenais plus entreprenant, ses regards soudain s'alanguissaienl, et je ne pouvais pas discerner si elle me demandait grâce ou si elle s'abandonnait voluptueusement à ma merci.
Portrieux, qui me savait la tête solide, s'étonnait aussi de me voir lancé, et je démêlai confusément que mes extravagances bruyantes ne lui plaisaient point. Il ne desserrait guère les dents. En revanche, mon excitation se communiquait à l'ordinairement impassible Aurélie. Elle commença par rire, sans arrière-pensée, de mes gaudrioles ; puis le rire devint nerveux et symptomatique, enfin elle s'oublia jusqu'à entreprendre son ami comme j'entreprenais Louise. Dans le costume où elle était, une fenmie a toujours raison d un homme, même aussi résolu que Portrieux à Tabstention. Quand il vit (ju'il u'avait qu'un moyen de mettre fin aux importunilés de sa maitresse, il prit son parti, tout juste courtoisement. Il haussa les épaules, il se leva, et sans dissimulation ni cérémonie d'aucune sorte, il reumieua dans la chambre à côté.
Je me serais cru déshonoré si je n'avais, à Tînslaut même, tiré de mon tête-à-tête avec Louise les nicmes avantages que Portrieux de son tête-à-tAte avec Aurélie Louise sentit Tinutilité de la résistance, et toutelois ne cessa point de m'opposer, à
l'enconlre de son propre désir, cette résistance instinctive qui est du protocole naturel. J'obtins d'elle, sans difficultés autres qu'apparentes, ce plaisir dv sofa et du coin du feu que j'ai toujours trouvé fort médiocre. Elle n'en parut pas juger ainsi, en dépit de mon égoïsme coutumier. Je ne pensais pas que la friande comtesse de Glûckstadt oi'eût rien laissé à découvrir après elle de la sensualité féminine, et je fus bouleversé d'avoir, sans 16 faire exprès, tiré de l'instrument que mon dédain voulait banal, des vibrations que je ne soupçonnais point. Je compris qu'il ne s'agissait pas de tempérament. Permettez-moi encore une expression romantique : je sentis passer l'amour comme on sent quelquefois passer la mort, et ce fut mon tour d'avoir l'effroi sacré. Je fus dégrisé soudain. Je la regardais avec stupeur. Elle me regardait avec une expression de gratitude plus qu'humaine.
Alors je recouvrai un peu de ma délicatesse»
assez pour pressentir toutes les choses viles et répugnantes qui ne pouvaient manquer d'arrivé* d'ici à quelques instants et pour n'en supporter point l'idée. La rentrée des autres, leurs plaisanteries grasses, leurs aveux et leurs questions, le cynisme d'Aurclie et sa nudité satisfaite, les dédains moroses de Porlrieux, jcî voulus épargner tout cela à Louise, et peut-être à moi surtout»
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« Sauvons-nous », lui dis-je, tournant la chose en plaisanterie. Elle me suivit docilement; et par l'antichambre obscure, à tâtons, nous cognant sans bruit à tous les meubles, nous décampâmes. Nous riions de penser à l'ahurissement du couple quand il ne nous trouverait plus. Mais le rire de Louise s'éteignit vite. Sa reconnaissance était grave et attendrie. Je sentis que je l'avais touchée profondément par cette inspiration de la soustraire aux curiosités et de l'isoler avec moi dans la nuit. J'arrêtai un fiacre, Louise me dit tout bas son adresse et nous ne parlâmes plus. A mon tour, je lui sus gré de ne pas m'importuner de ses pudeurs tardives. Elle négligea de me demander si je la nK'prisais. Elle s'appuyait contre moi timidement el amoureusement tout ensemble. J'étais étourdi; ma lucidité, qui, d'ordinaire, s'avive encore en pareil cas, se troublait.
La maison où habitait Louise, rue de Châteaudun, tout près de Notre-Dame-de-Lorette, me surprit par sa confortable et presque luxueuse apparence. 11 y avait encore de la lumière dans Tescalier, à plus d'onze heures. L'appartemeni, fort petit, me parut coquet. Je soupçonnai mon amie d'être entretenue ou, comme on dit, « aidée » par quelque pelit rentier, par quelque fonctionnaire modeste, et cela me causa un déplaisir qui ne pouvait procéder que de la jalousie. L'inconséquence d'un tel
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scritiinenl me ITiclia, je ne soiif^^cai plus qu'à partir. En montant, j'avais cm rester. Elle lo (Moyait aussi, je le lus dans ses yeux; mais elle ne fit aucune tentative pour me retenir et je fus sorti aussitôt qu'entré, non toutefois sans lui avoir demandé très cérémonieusement la permission de revenir la voir le lendemain.
Je n'y manquai pas, mais je vins surtout par curiosité, pour ap|)rendre d'où elle tirait ses ressources, et comment elle i)ouvait, n'étant qu'une ouvrière, être aussi décenunenl logée. Cela m'avait |)réoccupé depuis la veille, et diverti de penser au reste, comme il eut été plus naturel et plus agréable, lîlle vint m'ouvrir elle-même, et d'abord elle me déplut, aussi fort (juc la i)remière fois. J'eus peine d'ailleurs à la reconnaître : je devais m'y attendre, la connaissance étant si fraîclie; pourtant cette hiîsitation de ma mémoire m'affecta, d'autant (juc je la sentis plus vivement par le contraste de la familiarité naïve avec la(]uelleramoureuse m'accueillit. Je perçus le défaut d'harmonie actuelle, ou même possible, enlre ses sentiments et les miens. Je lui fis (pielques caresses, par bienséance, et je lui posai tout de suite la question qui me brûlait les lèvres. — Nous étions dans la pièce d'entrée, qui tenait lieu de salon, assis cote à cote sur un de ces divans-lits à trois coussins du tenq)s de Louis-iMiilippe; un roquet, à qui il fallait plus de temps qu'à
sa maîtresse pour s'accoutumer à moi, me jappait aux jambes.
Louise me révéla qu'elle appartenait à une petite famille bourgeoise, résidant aux environs de la Capitale, dans une ville où il y a de la cavalerie. Elle avait été séduite à dix-sept ans par un officier, (]ui lui avait promis le mariage et lavait lâchée enceinte au bout de trois mois, profitant d'un op- [)ortun changement de garnison. La mère de ce diole, qui était brave femme, Tavait sauvée de la rue, lui avait meublé ce logis de quelques restants de son propre mobilier, et lui servait, en mémoire do l'enfant mort à sa naissance, une modeste mensualité qui, jointe aux gains de la couture, lui permettait de vivre convenablement. Ce petit roman était pour me rassurer, mais je ne sais pourquoi il ne m'agréa point, et Louise acheva de me crisper en 1110 parlant avec feu de sa bienfaitrice. L'excès de cette humeur hargneuse provoqua une réaction dès (|ne je me trouvai seul. Je me détendis. Je crus nrn[)ereevoir, brusquement, que j'étais par chance tombé sur une créature d'élite, et je m'attendris à ridée que, peut-être bien, j'allais devenir amoureux de ma maîtresse. Je m'enthousiasmai.
Je jugeai par cet enthousiasme qu'un tel amour est la plus grande exaltation du moi sur laquelle un individu puisse compter, et je tressaillis du désir d'aimer Louise. Je fis, si je puis dire, un effort du
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cœur. Ma sensibilité ne refusait point le travail, mais je ne pris pas garde qu'il manquait à ce travail un clément bien nécessaire : la personne même de Louise, ou Tidée de la personne de Louise, n'y jouait aucun rcMe. Je ne pensais pas du tout à elle, je ne pensais qu a moi ; enfin tout cela était, comme disent les psychologues, purement subjectif. Le nom de Louise me revenait bien de temps à autre, car on ne peut aimer sans noms, comme on ne peut penser sans mots : mais il n'était pour moi, exactement, qu'un son, un signe conventionnel, (pii ne me suggérait même plus l'image de la chose signifiée. Moi qui ai la mémoire des yeux instantanée et fidèle, je cherchais, et je ne retrouvais plus, les traits de cette femme, après ne Tavoir pas seulement vue, mais explorée de mes caresses et possédée. Elle m'était présente, mais irréelle, comme un fantôme, et celte fantasmagorie me causait un malaise vague, qui allait jus([u'à l'appréhension. Je me demandais, avec une anxiété que j'éprouvais alors pour la première fois, si je pourrais davantage la saisir quand elle m'apparaîtrait véritablement, et si mes sens ne me trahiraient point, étonnés par cette peur superstitieuse.
Lorsque je me rendis chez elle le lendemain, j'étais nerveux à rexlrème, mais de sang-froid, et maître de moi. J'étais, comme il m'arrive si souvent, en état de pressentiment heureux : ma raison
n'en veul pas Icnir compte, mais c'est en vain qu'elle s^insurgc, elle ne peut rien contre la cerlitude. A dire vrai, je ne saurais vous définir ce que j(3 ])ressentai5 ni de quoi j'étais sûr. Mes sensations olTraiem quelque analogie avec celles que j'ai toujours éprouvées quand j ai dû passer un examen. Cetlt3nuit, la première que j'allais passer avec Louise et chez elle, cette nuit inaugurale me faisait sans doute TefTet d'une épreuve, et j étais sûr d'avance que Tépreuve serait favorable, sans préciser ce que j'entendais par des mots si mal a})|)r()priés aux circonstances.
Louise m'accueillit comme une servante humble. J'en fus louché et réconforté. Je la sentis déterminée à trouver tout bien, quoi que je fisse. L'autorité est la meilleure garantie du succès. Dès qu'on Ta oblenue, il devient facile de la mériter. L'homme qu'on écoule parle toujours bien, et celui qu'on admire (l'avance est lui-même stupéfait des choses adniirables qu'il accomplit, pour ainsi dire, machinalement.
.Nous n'échangeâmes pas, Louise et moi, quatre mots. Je n'avais plus de questions à lui poser, el je la connaissais trop peu pour entamer d'autres sujets de conversation. Il était visible, du reste, (]u elle n'avait en tête qu'une seule idée; le champ de sa conscience était prodigieusement rét Elle se débarrassa d'une matinée qu'elle a'
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sur ses épaules pour me rocoNoir, ol elle fut au lit avant (pu; j'ousso pose seulcmcnl mon chapeau. Do là, elle me fixait, et je dus procéder sous ses yeux, sans aucune diversion de son re^^ard ni de sa pensée, à cette opération du déshabillaf^ro rpii est d'ordinaire assez gênante pour nous autres hommes. Mais je reconnus de nouveau les avantaf^^es de lautorité : je mesonlis si fort à mon aise sous c(î regard indiscret mais atlorateur, et — |)ardonnez-moi — si sur de plaire, que j'en abusai. Toubliai (pie TEglisci nous commande de nous vêtir et de nous dévêtir modcslemcnl, et je le fis avecî les pires co(pietteries, avec une lenteur infime.
Je daignai enfin prendre place auprès de mon impatiente amie; mais il fallut i)ien renoncer alors à mes hahiUides égoïstes et me contenter de la plus médiocre part des plaisirs que je lui dispensais. 1/action (pie j'exerçais sur tout son C()r[)S, à ma stupeur clwupie fois rcnouvelé^e, semblait magn(Miquc plut()t (pie morale : car le contact même n'y clait pas n(''cessaire, il y suffisait parfois d'un regard impérieux et appuyé. Rien n'exalte l'orgueil comme cette sensation d'un p(mvoir physi(pie : car un pouvoir moral est toujours critique par la conscience, ([ui a soïi point de vue des coulisses, au lieu (piVlle n'aper(;oit jamais clairement les causes d'un pouvoir physique, ni ses ressorts.
ni ses limites, lille le sent indélini, elle arillusion du miracle. L'être qui dispose de la matière d'un autre incarne des énergies plus qu'humaines, prêle sa personnalité à la nature et se sent réellement dieu. Cetle ivresse, comparable à celle de Tinspiralion, mo parut infiniment supérieure à la volupté. Je ne la goûtais pas cependant sans révolte sourde et sans scrupule : j'aime réaliser ce que je veux et ce (pie je sais vouloir, mais point davantage, ni employer des forces qui ne sont pas miennes, et cela me fait l'eflet d'une tricherie. Oserai-je vous avouer aussi qu'une jalousie honteuse me poignait, et qu'enfin je haïssais Louise comme on ne hait que dans la luxure, chaque fois que je mesurais la disproportion de ses plaisirs avec les miens?
Mais la diversité de mes sentiments était trop déconcertante et trop complexe pour que j'en pusse faire ainsi l'analyse dans Tétourdissement de cette nuit, ou même dans le grand apaisement, dans la lucide fatigue du lendemain matin. Je revins chez moi, somme toute, gai. Ce pouvoir exorbitant de bouleverser une créature vive, qui d*abord m'avait surpris, puis flatté, à présent, m'amusait. — Vous n'eu reviendrez pas d'apprendre qu'au bout de quelques jours il m'exaspéra.
Ouo voulez-vous? Le champ de ma conscience n'i'taii \)i\s rétréci comme le champ la sienne, Mn pensée roulait libre et ample, la '
260 CONFKSSION
j'avais souhaitée ne ])ouvail naître en moï de rapports animanx et réduits à des récidives monotones de Tacle de la possession. L'amour m'était rendu impossible par celui que j'inspirais.
Je ne pardonnai pas h Ironise cette déception, je la lui fis payer en abusant, mais désormais par jeu sadique, de mon pouvoir sur elle. Pour tourner en dérision ses transes amoureuses, il m'arrivait de les provoquer à distance et au commandement. Je passe vite sur ces répugnantes et crueHes gamineries. Elles furent d'abord irréfléchies, mais pas longtemps. Je ne pouvais pourtant pas ne pas voir que je faisais souffrir Louise, en narguant sa chère passion et les preuves naïves qu'elle m'en donnait. Mais elle ne se plaignait pas : elle n'exprimait en paroles ni sa passion ni sa souffrance, je lisais l'une et l'autre dans ses pâles yeux ardents et résignés. Est-ce que même elle se rendait compte de souffrir? Elle était si passive! Et cela encore, je ne le lui pardonnais pas. Sa douceur me cédait trop.
Je dus bien m'avouer à la (in qu'il était au-dessus de mes forces de seulement continuer à la voir. Les prétextes ne me manquaient pas : mes parents venaient de partir pour Trouville, et il était plus que naturel, il était obligatoire que je les suivisse. Louise ne se permit aucune objection, et c'est ainsi que nous nous séparâmes, elle soumise moi indifférent, après une liaison qui n'avait pan
d'un enfant d'hier 2Gi
excédé trois semaines. Je quittai, sans esprit de retour, cette femme qui avait été ma femme au sens le plus légitime du mot, avec qui je n'avais pas échangé cent paroles, et que je puis dire que je ne connaissais pas.
Je doute qu'on ait jamais fait à Trouville autant de psychologie que moi, pendant le mois et demi que j'y restai. Je crus devoir toutefois me mêler d'abord un peu à la vie mondaine. Ces petits accès de snobisme présentent chez moi Tassez bizarre caractère d'être causés par un scrupule de conscience : je me crée des obligations; il est vrai que j'y renonce vite et dès que j'ai constaté qu'elles m'ennuient. La vie de casino et de plage ne tarda pas de me paraître vide, mesquine, peu digne de moi : je retrouvai cette sensation d'être à l'étroit qui m'avait déjà gâté le plaisir de mon retour à Paris. Elle me suggéra comme alors des considérations générales sur ma vie et sur mon avenir. J'y revais toutes les après-midi, seul, dans la position iiorizontale et, à cause de la grande chaleur, dans une tenue assez peu différente de celle qu'avait ado|)tée une fois pour toutes l'amie de Portrieux.
Mais j'étais impuissante maintenir mon attention sur les généralités, et je ne pensais malgré moi qu a mon aventure récente, qui me paraissait d'ailleurs suffisamment riche d'enseignements sur moi-même pour me fournir des réponses à toutes les questions
262 rONFFSSTON
(|ii(î je me i)osais, si j'rinis soiilemcnl copablc d'en (h'îcîoiivrir le sens profond. Cette préoccupation de Louise ne me venait pas de la sensualité. J'eus au contraire, de ce colé-là, une accalmie de plusieiu's jours, due à une forte falifj;ue et à une satiélé de cette femme trop facile à émouvoir, (pii se traduisait par un dé<j:out de toul<»s les femmes : même, lorscpje mes sens se réveillèrent, en vertu de leur impitoyahle ré^idarilé, je n'eus pas Tidée d'en chercher une autre pour les satisfaire. J'étais plus |)orté (]ue jamais à dissocier le physique du moral de l'amonr, et ce fut uniquement d'un point de vue moral que j'envisa^^eai nu>s relations avec Louise Charrier.
Kn somme, elle m'était demeurée incomprise. Le pourquoi de mon pouvoir sur elle m'était une énif^Mue, cpi'il fallait que je déchiffrasse pour voir si je Tavais exercé comme il faut. J'en cherchais le mot, mais sans mélhodf, au hasard des idées incohérentes qui se pressaient en moi. Une surtout m'obsédait, une concc|)lion, pour moi toute neuve et encore mal définie, des n*lalions entre honunes et femmes : je soupçonnais pour la première fois qu'ils ont des devoirs réciproques, et qu'il y aune sorte de code senlimental, (pie je ne formulais pas, mais aiupiel j'avais le remords sourd d'avoir man- (|ué. J'essayais de déterminer en (pioi : car enfin on n'éprouve pas l'amour au commandement. Il
(Mail peut-être fâcheux pour Louise, et pour moi aussi, que je n'eusse pu partager les sentiments que je lui inspirais; mais je niais ma responsabilité et ne voyais pas que j'eusse à me reprocher rien. Je me reprochais pourtant malgré moi quelque chose, dont l'imprécision était agaçante. Ma logique me paraissait irréfutable, mais j y passais outre, et cela d'ailleurs me révoltait : car ma raison n'admet point que mon cœur ait des raisons qui la contrecarrent.
Pour comble, ce remords absurde affectait des formes quasi-évangéliques. Je me souciais peu de le justifier, je ne retenais que le fait : j'avais rendu Louise malheureuse; elle m'aimait et je ne Taimais point, ce n'est donc pas moi qui avais le beau rôle ni la bonne part. J'avais péché contre la charité — je descendis à user de ce vocabulaire.
Je me fis la concession d'écrire à Louise, par bonté. Au fait, je me sentis piqué qu'elle ne m'eût pas prévenu, bien que nous n'eussions pas parlé de correspondre, et que je lui eusse au contraire donné, en lui disant adieu, tous les motifs de croire que c'était pour jamais. Je lui en voulus d'y avoir facilement consenti, et je lui écrivis enfin une leltre, où il y avait presque autant de reproches sous-entendus que d'excuses et de protestations. Mon style se fit hypocrite, onctueux et, si j*ose dire, sacristain. Je haussais les épaules en me re-
lisant, mais j'envoyai loul de même cette prose, par paresse de la recommencer.
Je reçus, trois jours plus tard, une réponse où il y avait plus de formules amoureuses que Louise ne s'en permettait de vive voix, mais moins de frénésie, et où Tabsolu de sa servitude s'exprimait avec sérénité. Je me vis une correspondance à entretenir : j'avais bien besoin de me mettre cette corvée sur les bras! Qu'allait-il me rester de temps pour méditer sur les problèmes dont la solution me paraissait urgente? Comme pourtant je me fis scrupule d'espacer mes lettres, et que mon attention me parut décidément rebelle à se fixer où je voulais, je pris mon parti de mes vacances perdues; je jugeai que je n'avais plus qu a compter inutilement les jours jusqu'à mon nouvel exil, maintenant désiré. J'étais impatient de Tautomne. Enfin mon congé s'acheva. Je ne fis que toucher barre à Paris, où j'eus la fantaisie de passer une seule et dernière nuit avec Louise, et je partis pour Brenz.
Le trajet me parut interminable : je trépignais d'arriver. Dés la gare, et surtout au Château, je retrouvai ce même plaisir que naguère en arrivant à Paris, des gestes habituels et automatiques; mais je prétendis me persuader qu'il était ici bien plus grand. Le vrai est que j'étais diverti de le goûter par une sensation obsédante et fort pénible de dédoublement du moi : je ne pouvais me dé-
D'UN KNFANT DHIKR 265
fendre de sonp^er que celui qui a deux foyers n'en a pas. Mais je me raidis contre la déception, je m'exallai de parti pris, et je me fis artificiellement pleurer de tendresse à Tidée que j'allais revoir ma bonne vieille Reine. C'est un bonheur que je n'^s^(?raz point longtemps, comme dit le peuple; car, étant débarqué un samedi soir, je fus admis après moins de douze heures à lui baiser les mains. Elle m'accueillit avec une bienveillance goguenarde, Toeil allumé comme aux heures nocturnes où je lui lisais vous savez quels livres. Je devinai ses arrière-pensées en me rappelant une anecdote que m'avait contée un de mes camarades diplomates. Le roi du pays où il était en mission ne trouvait jamais que deux phrases à dire aux secrétaires et aux attachés de l'ambassade de France, quand il daignait leur adresser la parole :
— ... Allé à Paris cette année ?
— Oui, Sire.
— 'tites femmes?
C'est à quoi rêvait mon auguste maîtresse, mais elle ne me posa point la question, ses lèvres étant aussi bégueules que ses oreilles Tétaient peu.
Malgré le piquant de cette entrevue, je me promettais encore plus de plaisir de revoir M"*® de Glïickstadt. Je devenais presque amoureux d'elle rien qu'à penser qu'elle n'était pas du tout amou-
!2()() COM'KSSION
HMiso (le moi — s.iiif l'ohli^ntoinî prolopolc. sonlinieiïlal allernainl, ri (\u\t\U) ne (îlnînîlïail en ma compagnie qu'une réeréalion sensuelle, liygiéni(|ue, où chacun, sans trop s'occuper de l'aulre, savait s'en donner à cœur joie. Comme j'allais dès ce même soir, et sans m'clnî lait annoncer, la surprendre dans son lit, je la rencontrai à mi-route, fpii venait me surprendre dans le mien. Elle avait Sf's mules à la main, commet un simple pelit jeune lioîiïme qui rentre chez soi à une heure indue, et ne se soucie [)oint d'cveillerla famille. Moi, j'avais mes pantoufles sous le bras. La symétrie de nos précautions nous (itrire, non sans une pointe d'attendrissement. Je fus ravi de ce début, y a3^ant longtemps que je n'avais aimé d'une façon amusante.
Nous disputâmes dans la chambre de qui on iniit. Elle préférait la mienne, par gaminerie, et moi la sienne, par goût du confortable; par raison aussi, car la Reine pouvait toujours appeler et mieuK valait nous ébattre à portée de sa voix. Je l'emportai, comme d'habitude. Cinq minutes plus tard je repreuîiis possession de ces charmes qui nï'élaient familiers, je recevais ces caresses qui m'étaicMit coutumiéres, avec le même plaisir que j'avais i'<îlnHivé, la veille, uïon décor usuel et mes mouilles, mais avec aussi, vous pensez bien, quelque chose de plus. Puis nous bavardâmes en
d'un enfant d'hier 26'}
fumant des cigarelles Lafermo, dont le parfum |)lns orieiUal acheva de me dépayser.
Je priai Augusta de me raconter le séjour à Carlsbad, bien que ses faits et gestes durant mon absence me fussent, à tout prendre, indifférents. Elle se dispensa de me répondre, et crut devoir me reproclicr ma fuite de Brenz. Je lui répliquai que c'était de l'histoire ancienne, et que l'essentiel élait que je fusse revenu. Elle en convint, d'autant que je lui en donnai des preuves positives. Ensuite elle me demanda, avec une coquetterie un peu lourde, comment j'avais pu me passer d'elle six semaines^
— Fort bien, dis-je avec une aimable impertinence.
Elle rit, puis, reprenant son sérieux :
— Tu ne m'as pas trompée? fit-elle.
Je jugeai cette question incongrue; et pour lui bien montrer que je la jugeais telle, j'en ris comme un dieu; après quoi je devins sérieux comme un pape, j'aflectai même un air piqué, et je lui dis que je ne croyais pourtant pas lui avoir jamais donné lieu de soupçonner que je pusse demeurer chaste pendant près de trois mois.
Elle parut consternée de cet aveu sans artifice : je n'eus point de pitié pour son chagrin, que je trouvais sot, et, renchérissant, je me mis à luiraconter par le menu mes amours avec Louise Charrier. Mais je
m'aperçus tout d'un coup que c'était peut-être bien pour me les remémorer à moi-même, et que Tohsession allait recommencer! Je me tus aussitôt. Je déclarai à Augusta qu'elle eût à me laisser tranquille avec mes infidélités qui n'avaient aucune importance d'aucune sorte; qu'au surplus je me moquais absolument de cette Louise; que je ne serais seulement pas capable — et je disais vrai — de lui en donner le signalement; qu'enfin je n'étais plus à Paris, mais h Brenz, où j'entendais reprendre mes habitudes de Brenz, y compris les amoureuses, et je le lui prouvai encore, par un argument que j'ai toujours vu, avec les Allemandes, être sans réplique. Elle se tint, en efi'et, pour satisfaite, et il ne fut plus question de rien.
Pour achever la restauration de mes habitudes, j'allai dès le lendemain voir M™* Richter. J'escomptai en chemin, comme il m'est ordinaire, le plaisir de reprendre contact avec cette intelligente personne. Je me promis de lui rapporter minutieusement, comme à un médecin ou à un directeur, toutes mes impressions de voyage, et les inquiétudes que venait de me suggérer mon bref séjour au pays natal, enfin d'étudier avec elle le problème toujours irrésolu de mon avenir. Mais lorsque je fus devant elle, après deux ou trois minutes d'une émotion fort douce et partagée, je ne pus rien trouver à lui dire que l'histoire de mes amours avec Louise ; je
d'un enfant D^HIEK 269
ne consultai que son expérience féminine, sur Ténigme de ce sentiment brusque, absolu, muet, que j'avais conscience et un peu honte d'avoir inspiré, sur le sens des manifestations voluptueuses outrées qui en avaient été le seul signe extérieur, sur l'anomalie de mes propres états d'âme, de mon illogique remords, de mon arrièregoûl de péché. Je parlais d'abondance, malgré moi, humilié que ma volonté surprise ne dirigeât plus mes discours, mais content de croire que tout à rheure, avec sa haute philosophie doublée de pratique. M™® Richter m'aurait élucidé en un clin d'œil toutes mes ténèbres.
J'oubliais que cette femme d'élite devient à l'instant la plus ordinaire et la plus brute des femmes dès qu'il s'agit de pur sentiment, et même si sa personne n'est point en cause. J'eus beau donner à mes récits un tour quasi-scientifique, elle s'attendrit. Et elle s'attendrit à l'allemande. Je vis qu'elle se représentait ma petite ouvrière de Paris sous les traits d'une Gretchen. Vous savez que les fausses notes me rendent fou. Je me mis à rudover M""® Richter, et à lui parler avec le plus impatient mépris, ce qui n'eut d'effet que de réveiller mal à propos ses prétentions à la compétence en fait de parisianisme : et elle m'offrit une nouvelle édition de la Louise qu'elle imaginait, travestie cette fois en héroïne de la Vie de Bohême. Je pris pour
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injure personnelle qu'elle osAl ravaler mon aventure, où je^ soupçonnais (lu mystère et je ne sais (|iioi de transcendant, jusqu'à la confondre avec les niaiseries lannoyantes de Murger. Je me tuai à lui dire que cela ne se passait pas dans une mansarde, et elle c()ns(Mïtit à la fin h changer de style, mais ce fui pour en adopter un encore plus mal appr()j)rié. Klle passa de Murger à Tolstoï. Comment? elle me servit des ressouvenirs de Dostoïevski, et m'assimila mon lionncte petite maîtresse à la prostituée formidable de Crime et Châtiment! Pour le coup, je me sentis devenir mauvais, et la seule comi)araison de cet ordre qu'elle aurait pu justement faire est de moi à Raskolnikof : car je la regardai avec des yeux crassassin. Jamais je ne m'étais plus furieusement heurté à cette muraille discontinue mais, par places, infranchissable, qui sépare les êtres de race diverse.
Une ami lié où les intelligences ont si grande part menace ruine dès que leur entente cesse, fûtce une minute : le cœur a tout de suite comme un vertige de désaffection. D'ailleurs, tous nos liens les plus tenaces sont si précaires qu'il semble qu'il suffise de les entamer pour les romi)re. Notre sensibilité contradictoire est toujours le lieu d un travail doubhî cl simultané, qui en secret nous détache des cires en même temps qu'il nous attache h eux; et c'est justement quand elles touchent au
plus haut de leur exallatioa que nos amitiés soiil le plus sajelles à ces faillites brusques et inexi)licables, où nous sommes stupéfaits de reconnaître l'aboutissement d'une hostilité lente, jusqu'au dernier jour inaperçue.
Le peu de satisfaction que je tirai de cet entrelien faillit compromettre à jamais ma liaison avec M""" Richter. Je sentais Tabsurdilé de nous brouiller pour si peu; mais il devait y avoir autre chose. Enfin, je ne pouvais pas faire autrement que de me tenir éloigné d'elle, et ma colère contre elle n'en finissait pas de s'apaiser. D'autant que je n'y tachais point. Au contraire. La vieille plaisanterie est toujours juste : je n'aimais plus M"^° Richter, et j'en étais fort aise — puisque je ne l'aimais plus. Je me dis en bougonnant que, n'avant désormais personne en compagnie de qui penser, eh bien, je penserais tout seul. Je redevins sauvage et misanihrope comme à l'École Normale, et, de même qu'en ce temps-là, fanatique de philosophie. Je sentis que ma personnalité était de nouveau en travail pour grandir, et tout frémissant d'orgueilleux espoir je m'ensevelis dans les livres, pour y subir passivement cette dernière métamorphose.
Il va de soi queje jetai mon dévolu sur les philosophes allemands. Respirant leur atmosphère, je ne doutais point que je fusse actuellement plus apte à les bien entendre, et à recevoir d'eux une influence
qui ne îùl point qu'intellectuelle, maïs humaine et presque physique. Je tirais aussi quelque vanité de pouvoir les lire dans leur texte ; j'avais la superstition de leur baroque vocabulaire, qui flaltait ma pédanterie et mon goût de la virtuosité : en effet, c'en est une de se débrouiller dans leur terminologie. Mais je pensais qu'il faut les prendre comme ils sont. Toute individualité, qu'elle soit de pei sonne ou de race, forme un tout organique, où les prétendus défauts sont aussi nécessaires que les qualités. On aime tout de ceux qu'on aime, parce qu'on aime leur personne totale, et non point un choix de leurs fragments. J'ai toujours tenu poui de purs sots les gens soi-disant éclairés, qui regrettent chez Hugo sa redondance et, chez Wagner, son excès de logique.
J'entrepris d'abord TIegcl. Même au temps où j'étais féru des Anglais et où je comprimais de mon mieux mes instincts métaphysiques, le prestige do celui-là m'avait séduit. Je le connaissais^ déjà un peu par des œuvres de seconde main. Quand je m'attaquai au monstre lui-même, je fus surpris et bien humilié de me rebuter du premier coup. Je crois que, par point d'honneur et par entêtemeat, je l'aurais quand môme avalé tout entier, si le hasard ne m'avait alors mis sous les yeux quelquesunes des plus mordantes pages que Schopenhauer a écrites contre lui. Les sarcasmes d'un compa-
Iriole me parurent justifier mon antipathie, et rassurèrent à propos ma conscience trop scrupuleuse d'ancien bon élève.
Au reste, j'avais du parti pris en faveur de Schopenhauer, par réaction contre la scandaleuse bêtise de la presse et du vaudeville français, où son nom est devenu une sorte de vocable générique pour désigner Je Teuton scolastique, assommant et incompréhensible. Avouez qu'il est assez plaisant que des ignares, qui n'ont rien lu, choisissent pour type représentatif de ces qualités-là celui de tous les penseurs allemands qui en est certes le plus indemne. Dans les déserts arides, dans Téther glacial de la métaphysique, l'humanité vivace, sîiDguine, hargneuse de Schopenhauer me ravit. C'est lui qui me ramena au réel et me fit reprendre pied; c'est lui qui me reparla de Tamour : et je cofnpris (jue tout mon besoin de réfléchir philosophiquement ne venait que du problème d'amour qui me hantait depuis Paris.
.Peus vite fait de construire à mon usage une doctrine de l'amour, qui n'était point fort originale, ainsi que vous en pourrez juger, mais que je n'ai pus moins conservée toute ma vie, sauf de négli- ^( ables variantes, ni plus ni moins que si j'en eusse été l'auteur et, par conséquent, le propriéla ire légitime. J'attribuais l'amour à un instinct de sélection, qui nous fait flairer dans la foule Têtre,
^71 COM KSSiUiN
si je i)uis dire, C()ini)lrniciilaire, apte à collaborer avec nous aux progivs de l'Espèce. Et loul eu reconuaissaiiL que noire l'aron de vivre compliqucc, les raflinemeuls de notre civilisation, les rencontres fortuites crceut des gonts, des désirs, des aiïections de loin ressemblantes à Tainour et qu'on ])eut à la rigueur nommer de son non), entre des individus qui n'étaient point fatalement destinés l'un à Tautre, je ne tenais i)our valable iml autre amour que cet amour th(M)ri(iue.
II ne me parut point douteux que Louise m*eùl aimé ainsi. Tout me le démontrait : ses allures d'esclave (ît son bumilité mysti^pie, rabseuce de sa conscience que trahissait le regard vide, le quictisme de sa sensualité, enfin ce. magique pouvoir (pie j'avais de lui suggéivr le plaisir. Je ne m'étais pas trompé le premier soir quand j'avais senti passer près de moi l'amour comme on seul passer ia nïort. Je compris |)ourquoi j'avais alors frémi d'une horreur sacrée, et moi-mcnnî défailli presque, lorsipic |j)uisc s'élait ahîmccî en moi, d'un geste qui signifiait le rcnoniHuncnl plus (encore (]ue la passion.
Mais ce (pie je ne pouvais plus comprendre, si la nature avait en cIVet des vues sur nous, c'est (pie Louise y eût obéi seule, et que moi, je m'y fusse dérobé. Car, de l'expliquer par la sécheresse et par l'impuissance de mon C(cur, cela était en vérité trop m(^s(piin, et puis je n'ignorais pas
les ressources de ma sensibilité toujours vibrante, toujours en appétit d'aimer. Je me demandai avec tremblement si l'inégalité des conditions n'était pas la honteuse cause de ma froideur. Je dus m'avouer qu'en dépit de ma prétendue excellence intellectuelle, les préjugés sociaux comptaient pour moi. J'étais scandalisé qu'entre cette femme de rien et moi il pût s'être établi un lien si solennel, fatal, probablement indissoluble. Mais je ne voulus pas admettre qu'une sotte vanité bourgeoise eût suffi à paralyser mes sentiments, je haussai un peu mon point de vue et j'aperçus la vérité. Notre inégalité n'était pas seulement dans Tordre social, mais aussi dans l'ordre naturel. Si la créature humble qui m'aimait avait seule entendu la voix de l'instinct, c'est qu'elle était toute proche de la nature et que j'en étais éloigné; j'en étais retranché, comme j'étais retranché aussi de la communion de ma race.
Avant tout, cette découverte me procura la joie sr\èrc qu'éprouve tout chercheur de problème (|uand il touche à une solution, quelle qu'elle soit. Puis, je m'attardai à me complaire dans le spectacle de mon harmonie. Comme tout se tenait bien en moi! Comme j'étais conséquent à moi-même, dans toutes les parties de mon caractère, dans tout Tordre de mon destin, sans démenti ni disparate! Mais soudain je redevins en proie à répouvante qui
m'avait déjà saisi quand je m étais vu sans lien avec ma patrie ni avec ma famille. Et maintenant c'est de la nature mc^me que je me voyais séparée J'eus un nouvel accès de romantisme et je me désespérai orgueilleusement d'être hors la loi, sur un mode byronien plutôt que philosophique.
Mais en môme temps j'eus l'agrément de comprendre pourquoi mes remords, pourquoi ce sentiment de péché contre le(|uel s'insurgeait ma raison, niant que je fusse responsable de ne pouvoir pas aimer Louise. Somme toute, je professe la morale stoïcienne, et mon grand, ou mon seul principe, a toujours été ([u il faut vivre conformément à la nature. C'était donc une façon de péché, comment? c'était le péché suprême, d'avoir dévié d'elle el résisté au plus essentiel de ses commandements. Mon libre arbilro n'y était pour rien. Mais je ne (îpoyais pas ([u'il lut pour rien dans aucun de mes actes. Kt puis, cpic ce fut on non ma faute, le fait positif demeurait, qui prouvait que je ii^étais pas « en état de grâce ».
Vous voyez comme je passai de la terminologie sloïcienne à la chrétienne. Cela m'induisit à étudier chez les théologiens les théories du péché. Elles nie parurent admirables, et je fus confondu de ce (prit y a de vérité psychologique dans certains dogmes, qui, au regard de la raison, ne supportent pas l'examen. Toutes mes idées sur la criti(|ue
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furent bouleversées. J*enlrevis même la possibilité d'un retour à la foi. Je tressaillis, je fus transporté d'enthousiasme, et je me sentis tout d'un coup des dispositions au credo quia absui^durn qui. vous en conviendrez, chez un logicien de ma sorte, étaient au moins inattendues. Elles m'étonnèrent, elles m'effrayèrent — et elles me ravirent. Ma fantaisie improvisa une légende dorée de ma conversion miraculeuse, dont Louise Charrier était l'instrument.
Elle était faite pour ce rôle comme pour jouer un personnage de Tolstoï ou de Dostoïevski. Je sentis l'absurde de mon imagination, et j'excusai dès lors celle de M'"^ Richter, qui n'était guère plus risible. N'ayant donc plus le droit d'en vouloir à l'amie que j'avais trop longtemps négligée, je recommençai de fré([uenter chez elle assidûmeqt. Je n'étais pas fâché de rompre ma retraite : la solitude absolue, même dans l'intellectuel, est malsaine. L'homme qui n'a que soi à s'opposer hasarde sa raison. Mes velléités imprévues de christianisme n'étaient-elles pas un prodrome de folie? Heureusement leur excès seul suffisait déjà à provoquer la réaction.
Ce n'est pas toutefois M™" Richter qui me remit dans la voie droite. Le jour où je retournai chez elle, j'y fis connaissance d'un nouveau personnage, qui s'associa d'abord à nos conversations et,
id
îi>7S (^OM'KSSION
peu après, cliercJia de préférence le léte-à-lélc avec njX)i. (rélail un lout jeune philosophe, do Ka;nigsl)e^f,^ connue Kanl, qui, dans son cercle d'intiines, passait déjà pour une des fjloires de demain. Je vous ai dit (pie M"'" Uichlcr correspondait «avec toutes les célébrités établies, allemandes ou étrauf^^énîs, et ([u'on ne traversait point Brenz sans s'arrêter chez elle. Klle était aussi à raffùl des célébrités à venir, et elle ne s'y Ironipaitguéi'e, ayant, outre son intcllij^^cnce, une sorte de llair ])ourgeois (hi succès. ]\la\ Kberfcld est un des ranîs cpji l'aient déçue, mais ce ifest la faute de p(^rsonne s'il est mort moins de deux ans plus lard <;n Italie, phtisicpie et à moitié fou.
Je ncî crois pas d'ailleurs (pi'il se fût élevé lout à fait au premier rang : il n'avait qu'une orij^'lnalité partielle; il était lout imprégné (h? Nietzsiîhc (pi'il avait frécpicntc à Silz-Maria, (*t de ([ui, plus lard, il ne me narut être qu'une répli(pie. Maisjc; connaissais alors Nietzsche trop imparfaitement pour n'éprouver pas en présenc(î de son disciple une admiration sans arrière-pensée;, analogue à celle des artistes qui, faute des chcfs-d'ccuvrc originaux de l'art grec, vénèrent les co[)ies romaines.
Notre premier abord fut très froid et môme hostile. Le physicjue d'Kberfeld plaidait peu pour lui : il avail un profil fort accusé, peul-élre sémite, des yeux noirs furieux et égarés, de grosses mous-
taches en rouleaux, une barbiehe de colonel; el son front cnornu^ était plutôt une difformité qu'une beauté. Il avait une beauté pourtant, une seule, mais émouvante, que je n'aperçus que plus tard : la beauté de ses mains douloureuses, épuisées, aux doi^^ls aigus de mystique. Il parlait un français châtié, et ses façons voulaient évidemment être françaises : il n'en trahit pas moins, dès qu'il me vit, par toutes ses inflexions, par tous ses regards, une instinctive, une invincible méfiance de Tintelligence française, de notre information sommaire et de nos procédés oratoires. Mais ce sentiment n'était que dans son inconscient, et je sus, je vér'Sai pUis tard qu'il avait un sens exquis de notre sensibilité, et le respect, le goût, presque là superstition de notre culture. J'avais, moi, la superstition de la culture allemande, et pourtant je cédai comme lui à Tinstinct latent d'hostilité. Nous prîmes contact comme sur un champ de bataille, (juand nous étions si bien faits pour nous entendre ! |]|)er(eld ne ressemblait pas du tout à l'idée que je m'étais formée d'avance de ce que doit être un philosophe allemand : je le connus bien vite à son langage, exempt de scolastîque et de pédanterie, mais où éclatait à tout propos, comme à son insu, la plus remarquable érudition philologique, et une érudition historique et littéraire prodigieuse en tout état de cause, encore plus chez un homme à
peine plus âgé (pie moi. Quant à l'énidilion philosophique, dont il ne devait pas davantage man- (|uer, je ne sais sMI la dissimulait par coquetterie, mais on n'en sur[)rcnait rien. II avait l'expression naturellement poétique et ailée, magnifique, volontiers délirante. Son verbe abondait en images, et il ne craignait point de mêler aux conversations familières les figures qui ne sont admises que dans le grand style. Mais il maniait cette langue si aisément, et il l'imposait avec une si arrogante autorité (|u'on ne se fût point permis de la juger ampoulée ou bizarre. Il emportait votre admiration et ne la laissait plus souffler. Il ne respirait que sur des hauteurs où il était malaisé de le suivre et de s'acclimater. On ne pouvait causer avec lui (|ue sur le ton de l'enthousiasme, cela est fatigant; et, en fait, on ne causait point : on l'écoutait. On l'écoutait comme une musique trop substantielle et trop complexe, avec une attention douloureuse, avec un recueillement surhumain — et aussi avec des effarouchements de pudeur : car ses formules hermétiques semblaient toujours révéler des arcanes, violer d'éternels mystères. On sortait de ces entretiens épuisé, la pensée plutôt assommée que grandie, les nerfs crispés, les membres mômes recrus.
Hion qu'Allemand et moi Français, il était, comme vous voyez, quelque peu plus orateur que
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moi. Mais on sentait toujours les plus rassurants dessous à son éloquence et à sa poésie : de même, pour reprendre ma comparaison musicale, le langage de la symphonie, qui n'a pas d'équivalent ni de traduction possible dans l'idiome de la raison, satisfait néanmoins celle-ci par la mathématique du rythme et par le rationnel de l'harmonie.
Eberfeld ne fut cependant point sans me déconcerter d'abord : il heurtait avec une fougue et une brutalité étourdissante toutes celles de mes idées qui me semblaient le plus solides et auxquelles je croyais tenir le plus. Sa critique de la connaissance me scandalisait, si je puis dire. Je n'ai jamais rencontré de scepticisme plus radical. Il professait bien que la suprême joie est de connaître, mais je ne suis pas sûr que le mot « vérité » eut un sens pour lui. Son dédain ne discernait guère entre ceux qui affirment, ceux qui nient et ceux qui doutent. Il traitait les données de la conscience comme des matériaux qu'il était libre d'ordonner au gré de son esthétique; et la fin de son effort intellectuel était une sorte de délire ou de fureur, une multiplication de la personne humaine par l'ivresse surhumaine.
L'individu était la seule réalité qu'il considérât, cl il se gardait de les considérer tous, ne comptant que les élus prédestinés à vaincre. Il jugeait que c'élait pour eux un devoir étroit de remplir cette
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destinée, et même de roulrepasser, de sounieltre leur puissance originelle à une culture intensive,, et surtout de ne pas l'affaiblir par une sympathie déprimante pour le troupeau. C'était là toute son éthique : autant dire qu'il n'en avait point. Aussi avait-il voué une haine singulière à la morale et aux morales diverses. Il les attaquait de deux côtés, par une critique dogmatique et par une critique historique dont le succès était égal, et il démantelait ces forteresses en un tournemain. La cause de son acharnement contre toute morale est qu'il tenait, et avec raison, toute morale pour ascétique. Il n'avait point de peine h prouver qu'elles prrchent toutes le renoncement, ou au moins la limitation de la personne, qu'elles entravent donc l'expansion et réduisent la joie, qu'enfin elles sont abrutissantes, pernicieuses; et c'était à ses yeux un bienfait public de les saper, comme, aux yeux de Lucrèce, d'abolir la crainte des dieux. Son espèce de farouche et méchant optimisme m'étonnait, mais me séduisait aussi. Jusqu'alors j'avais estimé que le meilleur biais pour ne pas souffrir de la brièveté de notre personne, est de ne pas nous attacher à elle trop amoureusement, non i)lus qu'à ce qui est viager. L'ascétisme, outre son utilité sociale, me paraissait un bon calcul. Mais un orgueil secret, en opposition avec cet esprit de pratique et cette timidité bourgeoise, me
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faisait, en lin de compte, individualiste âpre et féroce comme Eberfeld. J'avais aussi trop de jeunesse et trop de goût à vivre pour admettre les observances diminuantes et la tristesse du Bien classique. Enfin j'avais la passion de l'inégalité, j'étais gagné d'avance à toutes les doctrines qui font bon marché de la foule. Je m'égayai de découvrir que tous mes plus forts instincts étaient en opposition diamétrale avec les principes auxquels je croyais croire ; je me félicitai d'avoir trouvé sur mon chemin ce démolisseur frénétique, et je le laissai porter la pioche dans les vieux quartiers mal famés de mon intelligence.
11 m'abattit Schopenhauer qui, quinze jours avant, était mon idole. Il en parlait comme Schopenhauer lui-même do Hegel, avec un esprit diabolique. Nos entretiens, sur ce ton de diatribe, avec des épigrammes au couteau, ne ressemblaient gu( re à des controverses d*école : c'étaient des façons de lutte à mains plates ou de corridas philoso])]nques. J'y aimais jouer un rôle actif, mais celui (le simple spectateur ne me déplaisait pas non plus : je comptais les coups, je flairais le sang, et je jouissais de sentir tous mes appétits s'assouvir ensemble, depuis les plus nobles jusqu'aux plus animaux.
Max Eberfeld acheva ensuite mon christianisme : c'est le plus inoubliable service qu'il m'ait rendu.
28i CONFESSION
J'avais des rancunes toutes fraîches contre celte religion, par qui, récemment, je nrélais encore ivu |)rcs d'ôlre repris. Aussi je jubilais, quand je Ten tendais lancer contre elle des brocards, au prix desquels ceux de Voltaire ne sont que des gamineries. Sa haine du Christ était directe, immédiate, personnelle : il était vraiment l'Antéchrist. Je dois dire qu'il passait la mesure du goût et môme du bon sens. N'eût été la transcendance de ses discours, Ton eût parfois cru entendre un conseiller municipal de petite ville. Je l'appelais, à ces moments-là, le Surhomais,
Mais les fautes de goût ne diminuent point la valeur d'une argumentation, et j'étais persuadé par la sienne, si j'étais, de temps en temps, écœuré de ses lazzi. Sa critique historique est ce qui agissait le plus efficacement sur moi. Je lus en (|uclqnes jours, sous sa direction, une masse formidable d'ouvrages traitant de notre religion, de ses origines, de sa physique, de sa théologie; et (juand je vis d'ensemble comment on avait de bric et de broc, dans toutes les écoles dégénérées et abêties, parmi les détritus informes de toutes les pliilosophies mortes cl en travail de décomposition, ramassé, pillé les éléments du futur dogme, pour en composer un des touts les plus pauvres et les plus incohérents qui soient dans Thistoire de la pensée humaine, alors je sentis enfin mon alTran-
d'un enfant d'hier 285
chissemenl délinitif, rimpossibilité enfin assurée (le toute rechute de foi.
Je me passionnais à ces lectures comme au temps de mon premier éveil d'esprit, je me sentais reporté aux heures fiévreuses et fécondes de ma puberté intellectuelle, et je tressaillais d'aise de nio retrouver jeune par miracle, j'en aurais pleuré de tendresse. Je lisais, je travaillais avec ardeur, mais sans nul recueillement. Je m'enfermais dans la bibliothèque : j'y étais dérangé à tout propos. C'est la Reine qui m'appelait, c'est Augusla dont l'amour ne respectait aucun asile. Les exigences de ma maîtresse ne m'importunaient pas. D'ordinaire, mes crises de travail s'accompagnent de frigidité ; mais ce n'était pas une crise comme les autres : je vous ai dit que je répétais ma puberté, qui n'est pas un âge où le physique se laisse dominer par le moral. Je vous |)rie de croire que mon corps voulait aussi être de la fête. Je ne boudais pas quand Augusta venait me divertir de mes bouquins. Au vrai, je ne me laissais pas divertir : je me laissais aimer, ce n'est pas un si grand embarras, et j'ai dû m'en acquitter plus d une fois avec un livre à la main. J'y mettais bien un peu de pose et de sadisme ingénu. J'étais cynique et gai.
Le soir, j'emportais des douzaines de volumes dans ma chambre. Couché, dormant à demi, je
lisais encore. J'avais observé que cette lecture, à peu près inconsciente et automatique, n'était point perdue pour le cerveau. Souvent je n'avais pas encore souffle ma bougie que mon insomnieuse Souveraine me faisait lever, et je passais sans ménagement d'un apologiste à Thcodelinde ou les inconséquences de la chasteté. Mais c'était surtout Max Eberfeld qui venait me relancer chez moi. Il y faisait invasion à tout propos, et comme pour noter d'heure en heure où j'en étais. Je n'ai jamais vu pareille ardeur de propagande, bien (|u'il se vantât au contraire d'écarter les disciples, et qu'il eût pour devise: « Ne me suis pas, c'est la vraie façon de me suivre. » Il haïssait en phtisique, comme ils aiment, avec une sorte de priapisme morbide : et son visage ravagé, livide, hirsute, devenait, par éclairs, d'une sinistre beauté. 11 était impatient de m'en voir finir avec le dogme, il me niéprisait d'avoir besoin de revenir sur des questions depuis si longtemps réglées. Allons! je [)erdais mon temps, il me gourmandait. Ce qu'il avait haie d'extirper de moi, c'est la morale chrétienne : elle lui semblait le type môme de la morale, la plus perfide invention des parias de Thumanilé en révolte contre leurs maîtres, et ayant, pour l'abaissement de l'Kspoce, triomphé d'eux.
Il ne se contentait pas de proclamer que le christianisme fut une maladie et une décadence, doi
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rappeler que celle religion fut celle des esclaves, des névroses et des femmes, qu'elle nia la vie, qu'elle propagea la haine du genre humain, et qu'elle empesta le monde occidental du malsain relent de l'Orient d'où elle venait : il expliquait aussi pourquoi, comment, ces esclaves, ces névrosés, ces femmes avaient pu triompher d'une civilisation et l'anéantir. Il prétendait que Darwin a superficiellement vu, mal formulé les lois de la concurrence vitale et de la sélection : ce n'est pas les forts qui suppriment les faibles, c'est la coalition (les faibles qui supprime les forts. Je n'adoptai |)()int sans restriction cette critique de Darwin. Eberfeld s'indigna de cette dissidence : je ne faisais pourtant qu obéir à son précepte de « le suivre en ne le suivant pas ». Mais je vous ai dit qu'il était homme, inconséquent, passionné, c'était son (*harme.
Donc, je me permis de trouver que le point de départ de sa critique était juste, mais qu'il ne la poussait pas assez loin, et qu'il se trompait ainsi (|ue Darwin sur le rythme de la sélection. J'admis (jue, par une sorte de flux et de reflux, les plus forts triomphent d'abord des plus faibles, et ensuite la coalition des faibles triomphe des forts : mais la lutte se poursuit au sein de la coalition triomphante, les meilleurs y éliminent les pires, et une fois de plus c'est l'élite qui triomphe, pour