LETTRE I
Ceux de nos actes dont les causes enferment plus de signification sont les instinctifs, je veux dire qui échappent à notre volonté délibérante, et qui n ont point de motifs, mais bien une cause. Je recommence aujourd'hui de vous écrire, parce que je viens de voir la logique du caprice qui m'a fait suspendre, il y a plusieurs mois, notre correspondance et interrompre^où, à mon insu, je le devais, cette confession générale.
Je puis vous dire, comme Chateaubriand : « Vous savez que j'ai maintes fois changé de lieu en récivant ces mémoires. m) Je n'ai pas, comme lui,
dépeint ces lieux, ni « parlé des sentiments qu'ils m'inspiraient et retracé mes souvenirs, mêlant ainsi l'hisloire de mes pensées et de mes foyers errants à l'histoire de ma vie ». C'est pourtant le décor fortuit des derniers jours que je viens de vivre qui a rappelé ma pensée vers l'œuvre interrompue, et vers vous qui en êtes la destinataire.
N'imaginez pas une demeure d'aussi désirable mélancolie que Vlnfirmerie de Marie- Thérèse. Je n'apercevais pas « des fenêtres du salon ce que les Anglais appellent pleasure-ground » ; ni « vingt-trois chênes de Salomon et deux chênes de druides »; ni « un calvaire qui s'élève entre un noyer et un sureau » ; ni enfin « des sœurs de charité en robe d'étamine noire et en cornette de basin blanc, des femmes convalescentes, de vieux ecclésiastiques errant parmi les lilas, les azaléas, les pompadouras et les rhododendrons du jardin ». Mais ce tableau n'est point sans ressemblance avec celui qu'hier encore j'avais devant les yeux : appauATissez seulement les couleurs, dissipez la poésie et le charme, et représentez- vous, en la place d'une infirmerie de Marie-Thérèse, une froide et nette maison de santé moderne.
Je n'y ai resté que peu de jours, dans une de ces chambres nues et lavées dont les murs semblent de porcelaine. Je n'étais pas en péril de mort; mais je sentais la mort autour de moi, et j'ai
repassé ma vie comme aux heures où on la risque. Elle ne m'est point apparue, comme à ceux qui tombent, dans un éclair qui ne révèle que le pêlemêle des détails : j'avais plus de temps, elle s'est ordonnée, elle s'est résumée logiquement; j'ai vu moins d'images foisonnantes et superflues, mais, d'eux-mêmes, les repères se sont marqués.
Ce qui m'a frappé surtout, c'est la continuité de mon développement : ma destinée était fixée dès mon premier jour, et je n'ai fait, depuis lors, que réaliser chaque jour un peu plus la formule que j'impliquais. Vous la connaissez : j'appartiens, et je n'en suis pas autrement fier, à cette éhte qui est aujourd'hui légion, où les supériorités individuelles sont des inutilités sociales. J'ai su comprendre tôt le mal de celte excommunication, mais il n'était pas en mon pouvoir d'y remédier. Le milieu de bonne bourgeoisie où je suis né ne m'a pas retenu. Fils unique, dans ma famille composée de deux personnes et de moi, j'ai ignoré la famille. L'éducation classique, dont l'unique ressort est l'émulation, m'a enseigné la concurrence et point la sohdarité. J'ai désiré d'être un homme éminent, et point d'être un homme. La leçon de la guerre ne m'a fait citoyen que pour un temps. J'ai échappé au fonctionnarisme, plus par esprit d'indiscipline que par esprit d'initiative, et mon affranchissement ne m'a servi qu'à devenir une
espèce de vagabond sans port d'attache, vivant en marge, malgré son goût de l'ordre, sa superstition des existences normales et régulières. Vous m'avez vu, à vingt ans, lecteur d'une petite reine allemande, et près d'accepter, au retour du régiment, les propositions d'une princesse russe qui m'offrait le préceptorat de son fils. C'est à la veille de ce nouveau provisoire et de ce nouvel inconnu que j'ai coupé mon récit.
Je vous ai fait suivre au jour le jour les oscillations de mon être intellectuel, de l'irréligion au mysticisme, et d'une morale ascétique à l'anarchie. Mais je vous ai montré que ces incohérences prétendues lui venaient de subir tour à tour les hérédités contradictoires, et qu'il s'acheminait sûrement vers une doctrine éthique inégalitaire, où la nécessité d'une organisation morale est proclamée pour le commun, et le privilège d'être hors cette loi réclamé pour les individus dissociés comme moi. Au reste, vous avez vu que, dans la pratique, j'accommodais cela, je ne sais comment, avec la thèse stoïcienne que l'individu n'est que parcelle du Tout et qu'il faut vivre conformément à la nature.
Enfin je vous ai rendu témoin de l'éducation de mes sens, et vous m'avez vu fatalement aboutir au libertinage, qui est l'art pour l'art en amour; car le libertin désire et jouit, rien que pour exercer sa faculté de désirer et de jouir; au lieu que
l'amour normal, qui est utilitaire, nous ravit hors de nous-mêmes : il est la conscience émue d'un devoir de contribution à l'espèce et à la race. Vous m'avez vu, au hasard de mes aventures, rencontrer une humble femme et lui inspirer cet amour-là, sans moi-même pouvoir y répondre, signe nouveau de ma mise hors la loi naturelle. Je l'ai rendue mère : notre fille n'a pas vécu huit jours ; et je n'ai senti devant cette tombe que la joie de vivre, la joie âpre de n'être plus lié par un tel lien à la triste et douce Louise Charrier, de pouvoir suivre ma fantaisie et m'engager à la princesse Yashvine. Vous vous souvenez que, devant la porte même du cimetière, j'avais donné son adresse au cocher qui m'attendait.
L'activité morale des êtres ne s'applique jamais qu'à un seul problème, spécial, mais d'où l'ensemble de la moralité dépend : car tout est dans tout. Depuis un an, mon problème, à moi, c'était cet amour que j'avais inspiré, que je ne partageais point; et, si vous y prenez garde, toute ma doctrine, que je viens de vous résumer en deux mots, s'affirme en effet par cette conscience que j'avais de pécher contre la loi naturelle en n'aimant pas, encore que je n'en fusse pas responsable. Depuis lors, et durant toute la période que j'entreprends de vous raconter, c'est l'idée de paternité qui domine — à propos d'abord de cette paternité
naturelle, accidentelle et éphémère — que pour l'instant d'ailleurs j'oubliais bien scandaleusement, tandis que je me faisais conduire de Saint- Ouen à l'hôtel Bristol où était descendue la princesse.
J'avais peu de chances de la trouver, ou, au moins, d'être reçu, à celte heure de midi que je me figurais trop matinale pour une princesse russe, surtout ne l'ayant pas informée de ma visite. Mais j'étais si impatient de la voir que j'en étais siir; et déjà je m'amusais à imaginer son aspect et son accueil, bien que le double sérieux et sage que je porte toujours en moi me gourmandàt de cette puérilité.
Ce fut le moi puéril qui eut raison contre le moi raisonnable. J'appris du portier de Thôlel que la princesse venait de rentrer justement, étant sortie dès le matin à bicyclette. Je modifiai sur-le-champ l'idée anticipée que je m'étais forgée d'elle, qui ne s'accommodait pas trop bien à celle d'une bicyclette. Mais quand je la vis enfin en personne, il fallut revenir sur cette modification : car vous ne sauriez rêver rien de moins sportif que sa corpulence, la fâcheuse rougeur de son teint et le costume à falbalas dont elle s'était aflublée aussitôt sa culotte bas. Avec tous ces éléments de ridicule et de laideur, elle se composait une majesté; elle était bien autrement royale que ma vieille reine de Souabe;
elle était impériale, son profil rappelait celui de Catherine le Grand : celte ressemblance me fit douter de ses mœurs.
« Bonjour, monsieur », me dit-elle, d'une voix aiguë et si haute qu'on doutait que cette massive personne pût émettre de tels sons autrement que par un privilège de ventriloquie ; mais j'observai bientôt que ce parler de tête était sa façon d'être gracieuse. Elle me tendit une main si fort potelée que cela n'avait plus du tout figure de main: je m'en saisis comme du plus friand morceau, et j'y portai mes lèvres : je ne fus point fâché de lui montrer que j'avais l'usage des cours. Elle m'assura, toujours de la même voix enfantine, qu'elle était enchantée (!e causer avec moi ; et, après m'avoir enveloppé d'un regard investigateur qui suffisait à confirmer toutes mes préventions, elle me fit asseoir à côté d'elle sur un canapé Louis-Philippe en or drapé de damas rouge passé. Mais ensuite elle garda si obstinément le silence que je vis bien que ce qu'elle appelait causer ensemble, c'était se taire et m'écouter. Je me mis donc à parler seul, bien que ce fût elle plutôt qui eût quelque chose à me dire.
Je lui exposai ce qu'elle savait, que j'étais mis en rapport avec elle par notre amie commune M""^ Richter, dont le mari dirigeait le théâtre royal de Brenz, et que j'avais connue pendant mon
séjour à la cour de Souabe. Elle m'interrompit pour me demander, d'une façon à peine détournée, si j'avais été ou non l'amant de M""* Richter : je lui fis entendre que non, mais que notre intimité n'en avait guère été moins étroite, et que M""^ Richter personnifiait, résumait, symbolisait à mes yeux toutes les influences allemandes que j'avais subies. « Elle est très intelligente 1 » glapit la princesse Yashvine, qui semblait prendre le plus vif intérêt à ma conversation, surtout quand je pédantisais: d"()ù je conclus qu'elle tenait beaucoup elle-même à passer pour une intellectuelle.
Ses répliques ne consistaient cependant qu'en hochements de tête ou en grognements dépourvus de toute signification; et elle ne se donna plus la peine de me faire toute une phrase que pour in'interroger sur les mœurs de Brenz, que je vis (|u'elle souhaitait déplorables et pittoresques. Je ne voulus point qu'elle me jugeât sur le platonisme de mes relations avec M"^'' Richter, et je m'em|)ressai de lui donner des détails circonstanciés sur mon aventure avec la dame d'honneur, dont le voisinage au Château m'avait été si commode. La princesse goijta mon récit : elle en gloussait d'aise et elle me regarda de façon à me faire sentir qu'elle m'estimait. Malheureusement, l'émotion la congestionnait fort; elle se saisit d'un tout petit éventail Empire, qu'elle mania du même geste rythmique
et ample que si c'eût été le plus gigantesque des éventails^espagnols.
Elle ne paraissait pas songer le moins du monde à l'objet de ma visite. Voyant midi et demi passé, je jugeai à propos de prendre une fois encore l'initiative et lui rappelai que j'étais venu pour m'engager comme précepteur de son fils. Il n'en fallut point davantage pour rétablir les distances et je devins, du coup, à ses yeux, une façon de domestique. Elle m'annonça, sans nulle précaution oratoire, le chiffre de ce que je dois bien appeler mes gages ; et je le lui fis répéter, car il était si considérable que je n'en croyais pas mes oreilles. Elle me fit connaître qu'elle demeurerait encore assez longtemps à Paris, et que je partirais seul pour Pétersbourg, dans quinze jours au plus tard; que j'y séjournerais tout l'hiver; etquej'irais, dès le début du printemps, à la campagne, assez loin au sud de Moscou ; qu'enfin mon rôle de gouverneur consisterait à ne quitter son fils ni jour ni nuit.
Elle ne me parla pas de lui davantage; elle ne daigna pas même me dire son prénom. Je sentis qu'elle ne l'aimait guère, et qu'elle était honteuse de lui. L'on m'avait averti que le jeune homme était un peu bizarre, ou arriéré : je ne doutai point qu'il fût idiot, et je le pris en grippe d'ores et déjà. Mais je ne conçus pas plus de sympathie pour une mère qui méprisait son fils, et qui n'était pas mère
en dépit de tout. La princesse me remit pour mon voyage et les premiers frais une somme excessive : je pris cette remise pour une façon de me congédier, je baisai de nouveau la menotte épaisse, et je fus gratifié encore d'un regard passablement équivoque.
En retournant à la maison, je m'avisai que mes parents n'avaient pas le moindre soupçon des choses notables et diverses qui venaient de m'arriver depuis vingt-quatre heures. J'étais leur seule affection, leiu" unique bien, et j'avais pu cependant, à leur insu, avoir un enfant naturel, le perdre, résoudre de m'expatrier : tel est le mensonge des intimités familiales. Je souffris pour eux de me sentir séparé d'eux par la vie. Je les aimai tristement. Il m'en coûta de leur apprendre inojjinément qu'à peine revenu, j'allais rei)artir. Je leur laissai croire que j'y étais depuis longtemps décidé, que je craignais de leur être à charge : le motif était honorable, ils n'osèrent j)oinl nie faire des reproches.
Je craignais davantage les reproches muets de Louise Charrier, et d'avance je ne les tolérais point : de quoi se mélail-elle? J'allai lui annoncer mon exil avec une certaine raideur qui n'était vraiment pas de saison. Elle accepta ce dernier coup avec sa résignation habituelle, qui pouvait passer pour indiiïérence.
d'un homme d'aUJOURD HUl il
Durant mon bref séjour à Paris, je ne m'occupai que de futilités à peine croyables; je consacrai au moins une semaine au choix et à l'emplette des fourrures. Puis je partis dans les premiers jours de décembre, le cœur léger. Je fis halte à Berlin. jyjme fiichter m'avait envoyé une provision si abondante de lettres d'introduction que j'en aurais eu pour six mois à l'épuiser; mais, ne demeurant que quarante-huit heures, je n'y touchai point. Je visitai en conscience le musée, je bâillai sous les tilleuls, et comme Berlin n'était pas le but de mon voyage, je ne pus m'y intéresser à rien du tout. J'avais hâte de pousser plus loin.
Le lendemain soir, j'étais à la gare centrale au moins une heure d'avance. Je choisis un petit coupé à quatre places, et je donnai au conducteur quelques marks pour que Ton m'y laissât seul. Il m'y enferma; mais, au moment juste où le train allait partir, il rouvrit la porte et poussa dans mon réduit un vieux monsieur, accompagné d'une petite fille aux cheveux nattés. Je n'eus pas même le dédommagement de pouvoir donner cours à mon humeur, car ils se confondirent en excuses : la petite me faisait des révérences plongeons, et les obséquiosités du vieux m'interdisaient encore le sommeil à plus de minuit. Enfin il se rencogna pour laisser à l'enfant la place de s'étendre, et il se mit à la regarder dormir avec une expression sen-
timentale aussi invîn-iable que le sourire des danseuses. Cela me toucha, mais je m'étendis en face d'eux, et je ne tardai pas à dormir moi-même, sous son regard attendri.
Je ne retrouvai plus au matin l'Allemagne que je connaissais et que j'aimais. La plaine était au même niveau que la mer, toutes deux ternes, grises, enveloppées de brouillard, de mélancolie et de pauvreté. J'entr'ou vrais à peine les yeux et je n'osais pas faire un mouvement, ne me souciant point de renouer conversation avec mes compagnons de route et de donner prétexte à leurs politesses importunes. Je ne laissai voir que je ne dormais plus qu'au moment où je constatai qu'ils s'apprêtaient à quitter le train.
J'ai oublié le nom obscur de la station où ils descendirent; mais la mémoire de mes yeux a gardé l'image de la gare, qui était neuve, de briques et de pierres, ornée de créneaux inutiles et de ridicules mâchicoulis comme un chàleau-fort du moyen-âge. Sur le quai, un autre enfant, un garçon aux cheveux pâles, allendail le vieillard el la ])elite fille. Ils parurent enchantés de se revoir, mais ils ne faisaient pas de gestes : toute leur joie était dans leur regard el dans leur sourire, ils se donnèrent des baisers sur les lèvres. Je me sentis loin, je me sentis « à l'Étranger ». Ce mot d'étranger eut, une fois par exception, un sens pour moi. Mais
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j'éprouvais plus de tristesse que de curiosité. Je ne suis pas capable de pensées précises dans l'atmosplière d'un paysage vague. — Je passe : ce vague à i'àme est sans intérêt.
Je vous fais également grâce des impressions qui sont communes à tous les nouveaux venus en Russie, et du chtchi que je savourai au buffet de Wirballen en attendant que l'on voulût bien me restituer mon passeport et mautoriser à poursuivre mon voyage. Cette formalité me fit sentir, ni plus ni moins qu'au premier venu, que le pays où je me risquais n'est pas, comme on dit, une terre classique de liberté.
Nous avions la neige depuis le matin, mais ce n'est qu'après la frontière qu'elle devint véritablement russe, je veux dire formidable et magnifique. Les flocons énormes, qui tourbillonnaient et ne tombaient pas; occupaient tout le vide de l'espace, et l'on ne concevait point que l'air pût être respirable. Deux murailles de candeur splendide se dressaient de part et d'autre du train : il semblait qu'il suffît d'un coup de vent pour les rabattre sur nous et nous ensevelir. La'température intérieure des wagons était étouffante et je n'eus ma première impression de froid qu'en débarquant à Pétersbourg : elle est plus effrayante que pénible, on est muni contre l'ennemi, mais on le devine attentif, traître, guettant la moindre négligence
pour VOUS loucher mortellement. Les maisons basses et les enseignes peintes de Pélersbourg m'apparurent tremblantes à travers la nei^ie. De nouveau, je me sentis loin, seul, inconnu, libre. Je regrettai que mon imbécile élève dût me venir chercher à la gare, et je me pris à souhaiter qu'il ne vînt pas.
Je n'en fus pas moins surpris et froissé quand je vis qu'il avait négligé ce devoir élémentaire de politesse. Je sus bien me tirer d'affaire sans lui. J'avais appris à compter en russe : je débattis avec un isvochlchik le prix d'une course, et me fis conduire au domicile de la princesse, à la Fontanka. J'eus beau prononcer de mon mieux le nom d'Yashvine, qui n'est cependant pas si rébarbatif, j'eus toutes les peines du monde à me faire entendre du portier; et, quand il m'entendit, il me réj)liqua en russe, ce qui ne m'avança point. Enfin on m'alla quérir un domestique de la princesse, qui parlait allemand. Je sus de lui que la dame n'avait pas pris la peine de m'annoncer à ses gens, et que le jeune prince était à Moscou pour cinq ou six jours encore. J'en fus charmé, bien que piqué par le manque d'égards. Je traitai à part moi la princesse de folle et le prince de malappris. Je dis au domestique que j'allais loger à l'hôtel de France, et qu'on eût à faire savoir au prince que je l'y attendais.
J'employai deux jours à visiter la ville selon les
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indications du Bœdeker; puis je me considérai iiJ3re en conscience d'y errer à ma guise et rien que pour m'amuser. Mais j'étais déjà blasé de piétiner la neige durcie, d'admirer les jardins délicatement cristallisés de givre, ou l'immense Neva figée, en travers de lacjuelle sont tracées des rues jalonnées de réverbères, enfin de vérifier les descriptions de Théophile Gautier. J'étais plutôt curieux de cette humanité nouvelle que je coudoyais. 11 m'eût fallu un intermédiaire pour entrer en contact avec elle. J'avais une lettre pour un des comédiens français du Théâtre Michel. Un beau matin, je résolus de me présenter chez lui. Je m'apprêtai à sortir aussitôt après déjeuner. J'étais toujours fort long à m'équiper: ma pelisse me battait les taloi^c, j'en relevais le col, qui dépassait mon bonnet de loutre, je m'encapuchonnais d'un bachhk en poil de chameau dont les pans faisaient deux fois le tour de mon cou et se nouaient pardevant, je mettais des snow-boots, des gants fourrés à l'intérieur et à l'extérieur; ainsi ficelé, je ne pouvais faire un pas dans la maison, mais, une fois dehors, je ne sentais plus le poids de mes vêtements.
J'étais au moment où je le sentais encore, je traversais le vestibule et m'acheminais péniblement vers la porte, quand je fus croisé par un jeune homme d'une taille d'au moins un mètre
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quatre-vingts, et fort agile. Il était vêtu aussi confortablement que moi, mais avec élégance, portant un de ces manteaux à pèlerine amples et légers, dont le collet seul est de fourrure et toute la garniture intérieure d'édredon. Il interpella le portier. Je l'entendis prononcer mon nom. Je me retournai d'un bloc, à l'instant même où le portier me désignait à lui. II eut si vite fait de m'aborder que je rompis et faillis choir. « Prince Serge Nicolaïévitch Yashvine », dit-il, et il saisit ma main emmitouflée, qu'il broya. Je le regardais avec stupeur. Ce géant, cet athlète, c'était mon élève, c'était le jeune homme de dix-sept ans malingre pi arriéré !
Je me sentis humilié d'avoir à le regarder de bas en haut, et du même coup je devins soucieux du ridicule de mon costume. Je voulus d'abord me débarrasser du bachlik, mais il y avait un double nœud que je serrai davantage en voulant le défaire. J'enrageais et j'étouffais. L'obligeant prince ne fit pas mine de le remarquer, et me demanda sans plus de préambule, avec un juvénile enthousiasme, avec une ardente cordialité, si je voulais bien, tout de suite, quitter ce logis de hasard et venir, comme il le désirait tant, m'installer chez lui. Je lui repartis, d'une voix élouiïée, que je voulais bien. Il donna aussitôt des ordres pour mon déménagement, me tira dehors, me fit monter dans son
traîneau, et l'instant d'après nous étions à la Fontanka.
Dès le vestibule, les gens nous débarrassèrent de nos fourrures et de nos galoches. Je vis le prince nu-tête et je pus mieux juger de sa physionomie. Il avait le visage régulier, avec un nez kalmouk qui ne le gâtait point, et qui même l'animait d'une drôlerie naïve. L'expression de ses yeux gris était tendre et bonne à l'ordinaire ; ils se fonçaient à la moindre émotion et s'éclairaient d'une petite lueur vacillante; parfois aussi, mais rarement, ils devenaient froids, métalliques : et cette variabilité du regard traduisait avec une exactitude merveilleuse la composition instable de rame — primitive raffinée, mystique, puérile. Serge Nicolaïévitch n'avait aucun soupçon de moustache, et ses cheveux très blonds, coupés très court, n'étaient qu'une lumière autour de son crâne dont tout le dessin apparaissait. Ses joues étaient ce qu'on appelle de bonnes joues, et accusaient son adolescence en dépit de sa stature d'homme. Le corps me parut moins élégant, dépouillé du manteau avantageux où je l'avais d'abord vu drapé. Quand l'attention se relâchait, les épaules se voûtaient facilement. La poitrine n'était pas bien large, et il semblait que cette anormale force musculaire s'alliât à une inquiétante faiblesse de constitution. Le jeune colosse était
peiil-être bien tuberculeux. Ce contraste ne laissait pas d'être pénible; mais celui de son athlétisme avec son enfantillage était charmant.
Il eut une si CîHine façon de me présenter des excuses pour son retour différé, que je craignis qu'on ne lui eût rapporté mes propos de mauvaise humeur, et je me hâtai moi-même de m'excuser sans savoir au juste de quoi. Je n'arrivais pas à me mettre avec lui sur le pied de l'égalité; son aisance me mettait mal à mon aise comme s'il eût été le premier prince avec qui je me fusse entretenu, et je lui en donnais même le titre : il m'invita gentiment à l'appeler Serguéï Nicolaïévitch, Puis il ajouta que mon prédécesseur allait jusqu'au diminutif et l'appelait Séréoje ; ce disant, il rougit comme une fille.
Nous allâmes d'un bout à l'autre de l'appartement. Toutes les portes étaient ouvertes à deux battants. La décoration me parut du style des palais royaux. Les meubles étaient si massifs qu'ils devenaient immeubles par destination, et il semblait que les bibelots eussent été achetés au poids. Il y avait abus de malachite. Je souhaitai de voir ma chambre, mais il fallait dire: la notre, car la princesse Yashvine n'avait parlé qu'à la lettre en disant que je ne quitterais mon élève ni jour ni nuit.
Gel arrangement me déplut fort, mais je craignis
de peiner l'enfant et je ne prolestai point; ensuite je n'y pensai plus, car nous nous trouvâmes tout d'un coup embarqués dans une conversation qui durait encore à plus de minuit et quand nous étions déjà couchés tous les deux, la plus ondoyante, la plus incohérente, mais aussi la plus diverse et la plus vaste où il me souvienne d'avoir jamais tenu ma partie et donné la réplique. Je ne suis pas à même de vous la reproduire : il n'y faudrait pas manquer un mot, nous n'avions pas de point de direction et les idées se succédaient au petit bonheur; mais je pense que nous les touchâmes toutes, et même quelques autres.
Vous connaissez mon esprit latin, amoureux d'ordonnance, et vous 3evinez que ce chaos m'étourdissait; mais je savais, par mes fréquentations de voyage, qu'il est des intelligences construites sur un autre plan que la mienne, et je me targuais d'avoir acquis l'imparlialilé nécessaire pour les juger sans faire état de mes répugnances de race. En présence de celte érudition confuse, mais énorme, mon effarement ne nuisit pas à mon enthousiasme, et je crois même qu'il y servit. L'adolescent que l'on m'avait dit arriéré, avait bien lu quelque mille volumes de plus que moi, et pratiqué toutes les littératures jusques aux plus baroques, sans compter l'histoire, les sciences naturelles, surtout la chimie, et enfin la métaphysique, dont il
était entiché comme moi. La manie du scrupule avait suppléé chez lui, dans une certaine mesure, à la faculté de l'ordre, et il avait approfondi mille questions que je n'avais, moi, qu'effleurées. Il avait, ainsi que moi, revécu pour son compte toutes les religions et toutes les morales de l'humanité, mais par crises successives, et chaque fois y risquant sa raison ou sa vie. Par miracle, il avait tiré de là intacte sa foi naïve et même ses superstitions de Slave. Il était profondément pieux, d'une vertu ascétique et farouche, d'une charité ensemble mystique et positive jusqu'à la mesquinerie.
A chaque fois qu'une face nouvelle de ce caractère, si déconcertant pour moi, m'apparaissait, j'en faisais avec le mien des comparaisons (pu' ne m'étaient point avantageuses. J'apercevais, entre le moral de Serge et le mien, la même différence de stature qu'entre nos corps. J'étais humilié — j'étais ravi. Mon cœur se mettait de la partie, mon admiration tournait en amitié. Je m'exagérais la supériorité do Serge, et mon honhour, d'avoir trouvé, au hasard de ma route aventureuse, ce compagnon de vie pour plusieurs mois ou pour plusieurs années.
Il se lassa, il s'endormit le premier : je veillai longtemps. Je repassais les souvenirs de ma visite à la princesse. Ah ! je m'expliquais à présent pourquoi cette somptueuse et stupide personne mépri-
sait son fils : elle ne se reconnaissait pas en lui. L'écart entre les générations qui se suivent n'est nulle part si marqué que chez ces Slaves. Chez nous déjà, les enfants comme les pères souffrent de la mésintelligence fatale qui n'est le fait ni des cadets ni des aînés : je me représentai ce que Serge avait dû souffrir, sevré d'estime et de tendresse, avec un cœur si fier et si tendre. C'est pourquoi il s'était livré à moi d'abord; je ne méconnus point la tâche qui m'incombait, et l'amitié improvisée que je lui avais vouée d'abord se fit tutrice et maternelle. Je m'endormis dans la joie. L'air était tiède; on avait bourré les poêles au début de la nuit, j'oubliais l'hiver extérieur, et je n'avais sur mon lit étroit qu'une couverture légère comme en été. Il était déjà fort tard lorsque je fus tiré de ma torpeur par la voix de Serge qui m'appelait gaiement. Il m'avait précédé dans le vaste cabinet de toilette conligu à la chambre. Nous reprîmes, tout en faisant nos ablutions, le grave entretien d'hier soir; mais nous traitions des sujets les plus ardus avec des plaisanteries et des éclats de rire, comme de vrais enfants. Nous déjeunâmes ensemble : enfin je me conformai aux ordres de la princesse et ne le quittai pas plus que son ombre. Il ne fut point d'ailleurs question d'études, et je me demande ce que j'aurais appris à ce garçon, de qui j'apprenais au contraire à toute minute.
Celte vie me parut, à la vérité, pleine d'agrément; elle ne laissa pas cependant de me fatiguer un peu après quelques jours. Je goûte la métaphysique; mais mon cerveau, si je puis dire, se délabre, quand je ne le nourris que d'abstractions et de généralités. Noire amitié même n'était pas, à proprement parler, humaine : nous ne nous communiquions rien l'un à l'autre de ce moi, qui est sans doute haïssable, mais bien intéressant, et nous n'avions pas d'intimité, sauf cette promiscuité matérielle, qui ne gêne point les Slaves, et qui nous choque toujours un peu, nous autres Français.
Je recommençai de souhaiter un honnête divertissement, ainsi qu'il sied à cet âge; et comme l'âge de mon pupille n'était pas fort différent du mien, je ne crus rien faire de monstrueux en lui ))roposant de retrancher quelques heures chaque jour à l'idéal pour les consacrer à la réalité. Je lui démontrai qu'il était plus sain de ne se point casser la tête le soir, et d'aller, entre le dîner et le coucher, où Ton s'amuse. A vrai dire, je comptais sur lui pour me servir de guide. La réponse que j'en reçus m'ôta toute velléité de récidive : car nous faillîmes nous brouiller à ce sujet. Je (is amende honorable, et je respectai mieux désormais cette farouche vertu; mais je la trouvai bien intolérante. J'ai peu de dispositions à la pureté, rexenq)le de
Serge ne me piquait point, et je me demandais avec une anxiété grandissante comment à la fin je pourrais invoquer pour mon compte Vhabeas corpus. Je n'étais déjà plus si monté contre la princesse, et une Catherine le Grand qui a enfanté un chaste Hippolyte me paraissait excusable de le méconnaître.
Je fus charmé d'apprendre qu'elle arrivait. Nous allâmes la recevoir à la gare. Elle portait un costume tailleur, qui, j'ose dire, la signalait, et, pardessus, une façon de mante de nourrice en velours cerise doublée d'hermine. J'observai l'abord de la mère et du fils. Ma pitié était toute prête. L'indifférence de la princesse fut ce que j'attendais : pourtant, elle fit sa petite voix pour souhaiter le bonjour à son fils ; au reste, à moi aussi. Mais je n'en revins pas de voir Serge gambader et japper autour d'elle avec une sorte de joie animale, comme un bon chien osseux et maladroit. A la maison, les domestiques accueillirent leur maîtresse avec un cérémonial asiatique dont je faillis mourir de rire, car elle n'était pas en tenue pour être adorée. Mais je retrouvai sa majesté impériale à Theure du dîner, où elle parut aussi enharnachée et empanachée que je avais vue à Paris.
Il y avait un quatrième convive, un de ces vieillards momifiés de qui l'on ne saurait dire l'âge à trente ans près, et qui sont peut-être bien centenaires. Le visage était plutôt mort que vieux, mais
le corps, conservé par dessèchement, gardait une certaine jeunesse dégoûtante. On appelait ce sinistre vieillard comte Korf. Imaginez le type classique, ou mieux le poncif du vieux diplomate. Sa perruque grise était coiffée comme le toupet de mon grand-père, à la mode d'il y a un demi-siècle. Elle était parfaite, mais si visiblement perruque qu'on ne pouvait se défendre d'en faire abstraction par la pensée et de se représenter le comte Korf crâne nu. J'en dirai autant du râtelier, qui était une merveille d'art, mais qui suggérait par contraste l'image de la bouche vide. Au reste, ce comte Korf levait le cœur tel quel, sans le secours de ces associations d'idées. Non qu'il fût précisément laid : ses traits même avaient une certaine régularité; mais sa distinction faisait froid, et je n'ai rien vu jamais de plus significatif de tous les vices ignobles que ses lèvres et que ses yeux. L'on se sentait souillé dès qu'il vous touchait la main.
11 ne laissa pas toutefois de m'intéresser, durant ce premier dîner. 11 était fertile en anecdotes : il savait toutes celles, non seulement de la cour de Pétersbourg, mais des petites cours allemandes, et les dessous de ce monde, à pari de l'humanité, qui se conqiose exclusivement des tètes couronnées et de leurs satellites. Il avait tort de ne pas savoir autre chose; mais ces gens-là ne vivent pas, ils
n'ont pas le sens des valeurs. J'en attribuai une documentaire aux historiettes du comte, et les écoutai pour cette fois sans impatience, bien qu'il les dît d'une voix glacée comme sa personne et en les assaisonnant des plus ineptes réflexions.
Mais quand je vis qu'il récidivait le lendemain et les jours suivants, et qu'il était un convive inamovible, je le jugeai insupportable; au point de feindre parfois la migraine pour dîner dans ma chambre, où l'aimable et fidèle Serge venait toujours me tenir compagnie. Quant à la princesse, elle n'était jamais lasse de son Rorf, elle l'écoutait avec une déférence voluptueuse, en hochant la tête et en grognant sans dire mot ; elle allait même jusqu'à pousser parfois des gloussements qui •taientsa façon de rire.
J'avais compté de voir défiler dans les salons de la princesse Yashvine toute la haute société russe, pour mon instruction : je fus fort déconfit de n'avoir à me mettre sous la dent, en tout et pour tout, que ce comte Korf. La princesse était reçue avec honneur partout (vous pensez qu;^ je pris soin de m'en informer) ; mais, sauf le Korf, elle ne recevait chez elle personne de marquant.
Je ne veux point dire qu'elle ne reçût personne. L'on voyait apparaître de temps en temps d'autres hommes, ceux-là fort jeunes et de la plus fière mine; mais ils sortaient on ne sait d'où. Ils
venaient dfner un beau jour; la jmncesse nous les nommait du bout des lèvres, si bien que nous n'entendions pas, la plupart du temps, leur nom; et ils se trouvaient du coup intimes à ne plus manquer un repas. L'intimité durait, pour chacun, environ une quinzaine, rarement davantage, et souvent moins; après quoi il disparaissait comme il était venu, pour être aussitôt remplacé.
Ni le comte, ni Serge Nicolaïévitch ne semblaient choqués, ou même surpris, de ces allées et venues; je les expliquais, comme bien vous pensez, par la ressemblance de la princesse avec Catherine II. Je ne fus pas réduit longtemps aux hypothèses. Je vous ai dit que les portes restaient toujours ouvertes à deux battants : il m'arriva de traverser certaines pièces mal à propos. Pour moi, cela était de peu de conséquence; mais il se pouvait aussi bien que Serge devînt un jour ou l'autre témoin des débordements maternels. Je pensais qu'il en fût mort de honte, et cela m'indisposait contre la princesse.
J'étais aussi fort monté contre elle pour un autre motif, que j'ai peine à confesser : je me trouvais tout aussi bien que ces passants, et je me formalisais que la princesse ne daignât pas s'en apercevoir. Le plaisant est que j'eusse été avec cela fort gcné qu'elle y prît garde : car, outre (ju'clle me plaisait peu, j'étais trop attaché à son
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fils pour me prêter à de telles complaisances, même dans la condition assez ridicule d'abstinence où je vous ai dit que je me morfondais.
Au fait, j'étais bien niais de m'y résigner. Je prétendis me ressaisir, et méditai quelque tentative nouvelle pour entrer en relations avec les comédiens français». Mais Serge ne me quittait pas plus que son ombre. L'indiscrétion de son amitié, tout en me flattant, me donna sur les nerfs. Je subis en même temps l'action déprimante du froid prolongé. Je tombai en plein marasme, je me détraquai : j'étais sans défense contre un retour offensif des souvenirs troubles. Les imao'So de Louise Charrier, de l'enfant morte, m'obsédèrent; je fus en butte aux remords anciens, et j'éprouvai le besoin éperdu de me confier à quelqu'un.
Mais à qui? J'étais exilé, j'étais seul. A qui, sinon à cet adolescent dont la purelé ne me faisait plus sourire, et à présent m'intimidait, dont je tremblais de perdre l'an'ection si je me révélais à lui dépravé, coupable et repentant? J'avais le cerveau si malade, que j'en arrivais à souhaiter de le détacher de moi par cette confidence : il me semblait qu'en le perdant, j'expierais mon problématique péché. Je n'eus pourtant pas le courage de risquer une amitié qui m'était si secourable et si chère; et, par une dernière bizarrerie, je désirai de surprendre mon élève en faute, pour qu'il
n'eût point le droit de me jeter la pierre si enfin je m'ouvrais à lui.
Ce désir étrange se réalisa contre toute attente. Serge Nicolaïévitch, malgré son goût de la retraite, était parfois contraint d'aller dans le monde, et même de fréquenter des jeunes gens de son âge, moins recommandables que lui. Il a^fait, depuis ma venue, tenté de couper court à ces relations. Je Fen avais dissuadé sans peine, car il me cédait toujours; mais alors il s'était mis en tête de me faire lier connaissance avec ses rares amis et de m'imposer à eux. Je ne fréquente pas volontiers les gens qui se pourraient croire d'un rang supérieur au mien, sauf s'ils me marquent qu'ils reconnaissent ma supériorité en toute autre matière; mais l'attitude du prince à mon égard était si respectueuse, et même si excessivement humble, que je n'avais point lieu de redouter qu'en sa présence personne me manquât de considération.
J'acceptai donc, entre autres, un dîner d'adieu offert, chez Palkine, par un cousin de Serge Nicolaïévitch, tout frais sorti du corps des pages, et qui avait eu la singularité de choisir un régiment de Sibérie malgré la modestie de l'uniforme. Serge fut si heureux de mon acceptation qu'il se fit fête de ce dîner. Je ne l'avais jamais vu de si joyeuse humeur. Tout en revêtant son habit, il riait, il jouait comme un enfant; il se moqua de mon atti-
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rail contre la froidure, que je vous ai décrit; et d'abord que nous arrivâmes chez Palkine, il me parut de beaucoup le plus lancé des huit ou dix jeunes gens qui étaient là. C'est lui qui se mêla de choisir dans la vasque les sterlets pour le potage ensuite il fit honneur aux zakouski, et même aux alcools.
Le grand salon de Palkine présentait un aspect fort disparate. Les Russes dînent volontiers de bonne heure, ou affectent de dîner tard. Les uns se mettaient donc à table, et les autres achevaient, ou avaient dès longtemps achevé leur repas. Les retardataires, lents à émouvoir, observaient une correction, une froideur toute britannique, et les autres, fort émus, menaient un vacarme assourdissant.
On ne dîne guère,f chez Palkine, en cabinet particulier : d'autant que les cabinets y sont de dimensions imposantes et paralysantes, et que les garçons y pénètrent à tout propos sans crier gare, comme s'ils avaient une mission de surveillance. En revanche, on ne se gêne guère plus dans la salle commune que nous dans nos cabinets particuliers. Les Russes ont la griserie affectueuse, et les témoignages d'amitié qu'ils se prodiguent étonnent toujours un peu les Occidentaux, moins caressants. La table voisine de la nôtre était occupée par des officiers qui^ se chamaillaient] à' tue-tête et qui
sembrassaient à bouche que veux-tu. Un soldat venait d'emmener, avec les marques du plus profond respect, l'un de ses supérieurs qui s'était oublié jusqu'à trop boire.
L'ivresse est contagieuse. Serge, qui était novice, perdit la tète dès le potage. Je tins bon un peu plus longtemps : ma curiosité en éveil me préservait. Mais après que j'eus absorbé une nourriture compliquée, lourde, divers vins commandés sans choix et rien que pour leur prix exorbitant, ma raison s'obscurcit au point que je ne me rappelle rien avec suite, à partir d'environ huit heures un quart. J'ai seulement les oreilles cassées du souvenir confus de nos cris. Il me semble que nous alternions, à l'exemple de nos voisins, entre la dispute et la cordialité; et je dus manquer d'avoir une aflaire, pour m'être insolemment égayé aux dépens d'un de nous, qui parlait français avec un accent et des fautes impayables.
Ensuite je me revois errant à travers les îles, faisant de vertigineuses glissades sur les montagnes russes, harcelé d'heure en heure par un appétit que le froid réveillait sans dissiper mon ivresse. Je traverse la Neva dans une troïka où j'ai trois compagnons inconnus, mais intimes, que je crois bien qui n'étaient pas du dîner, et que j'ai sans doute ramassés à Krestovski ou ailleurs. Le froid nous endort, et nous nous obli-
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geons à parler tour à tour, pour ne pas céder à cet engourdissement pernicieux. Il est singulier que je ne me rappelle plus du tout avoir traversé la Neva pour aller aux îles, et que je me rappelle fort bien l'avoir traversée pour en revenir. Nous échouons tous quatre, à une heure indue, chez Palkine, où nous prétendons souper. La porte est close. Nous la heurtons à la briser. Peu s'en faut que le portier ne nous fasse conduire à la police. Et pour finir, mes compagnons de hasard, moins austères que Serge Nicolaiévilch, m'emmènent faire, dans les luxueux bas-fonds de Pétersbourg, ce que nous appellerions à Paris une tournée des Grands-ducs.
Lorsque, sur les quatre heures du matin, je rentrai chez la princesse, je me demandai pour la première fois ce que mon élève pouvait bien être devenu depuis le dîner. Je le trouvai rentré avant moi, déjà couché et endormi; mais à la façon dont il avait jeté ses vêtements à travers la chambre, je ne jugeai point qu'il eût employé le temps depuis notre séparation à dissiper les fumées qui lui troublaient le cerveau et à rassurer son sang-froid .
Je fis une bien autre découverte le lendemain matin : ses airs tragiques, ses demi-aveux me donnèrent à entendre qu'il avait précisément terminé la nuit comme moi-même. J'imagine que ses malicieux amis, le voyant dépossédé de son libre
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arbitre, avaient trouvé drôle de le faire par surprise faillir à ses principes. Je le consolai ironiquement, je plaidai la responsabilité atténuée. Enfin je haussai les épaules, et je lui affirmai de toutes mes forces que l'œuvre de chair est sans importance et qu'on exagère beaucoup.
Je n'arrivai pas à le persuader; mais, par contre, ses scrupules éveillèrent les miens. Je me repris à penser avec remords à ma maîtresse lointaine. Je n'avais plus de raison pour ne point confier mon péché à Serge Nicolaïévitch, qui n'avait plus le ■droit d'être inexorable. Je lui fis donc ma confession.
Il l'écouta avec tristesse et ne me répondit d'abord pas un mot;, ce qui ne m'étonna point, car il n'était pas homme à exprimer une opinion avant d'avoir réfléchi mûrement. Mais il en fut presque aussitôt diverti par une nouvelle invitation de ce cousin qui nous avait eus à dîner chez Palkine. Le jeune officier, avant de partir pour la Sibérie, allait passer quelques jours chez les siens à la campagne, et désirait d'y emmener Serge. Je n'aurais pas cru que Serge acceptât, après l'accident de l'autre soir; mais il estimait son cousin. Il parla bien, timidement, de me faire inviter aussi. Mais la princesse Yashvine s'avisa tout d'un coup que cela était indiscret, et le défendit. Je me trouvai donc séparé de mon élève pour une semaine.
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Le soir même, les façons de la princesse à mon égard se modifièrent sensiblement. Il faut vous dire que, depuis plusieurs jours, nous n'avions pas eu de « passant » à dîner. Nous dînâmes seuls avec le comte Korf; il était couche-tôt, il se retira de bonne heure, et je dus demeurer à faire salon avec la princesse. Elle me pria aussitôt de « venir causer », tout comme naguère à l'hôtel Bristol. Sa voix était aiguë et engageante : je frémis ; mais je ne pouvais qu'obéir, et j'allai m'asseoir à côté d'elle sur un canapé qui, pour les commodités de la conversation, était plus massif qu'inquiétant. J'eus soin de me tenir à distance respectueuse ; mais cette réserve ne me servit point. Le cœur de la princesse se mit à battre avec force, et cela se voyait fort bien extérieurement; elle eut le sang au visage; elle agita son petit éventail.
J'affectai de n'y rien comprendre et de croire que causer avec elle, c'était, comme d'habitude, parler seul. Je me hâtai donc de prendre la parole, décidé à ne plus me taire tant que j'aurais de souffle; mais il paraît que M""' Yashvine était d'humeur ce soir à donner la réplique. Elle me coupa, et, avec une habileté dont je ne l'aurais point soupçonnée capable, elle mit d'abord l'entretien sur son fils. Elle fit les allusions les plus claires, et j'ose dire les plus indécentes, à la récente frasque de Serge. Elle daigna en rire.
Puis elle passa prestement aux généralités. Elle débita un discours assez hardi sur les passions de Tariiour. A propos des exigences de la jeunesse, elle me laissa entendre qu'elle était toujours prête à les pardonner; qu'elle ne savait pas gré aux jeunes hommes de se contenir trop; et, pour le faire court, que je n'avais qu'à étendre la main.
Vous avouerai-je que je fus flatté d'être enfin distingué par elle? Mais j'étais aussi résolu fermement à me contenter de cet honneur pour l'honneur. Je surveillais avec l'attention la plus soutenue les manœuvres de mon entreprenante princesse, et je mesurais de l'œil le terrain qu'elle avait gagné : il ne m'en restait guère plus pour rompre. Cependant je ne me sentais pas en sérieux danger : un homme n'est pas toujours sur de pouvoir disposer de soi, mais il l'est qu'une femme n'en peut disposer malgré lui.
Je comptais sans l'incroyable toupet de la dame. Elle fut dupe de la niaiserie que je jouais. Elle sourit avec indulgence, et se mit en devoir de me forcer dans mon retranchement. Elle déclara que toutes les créatures humaines ne sont pas, comme on pourrait croire, égales devant les lois de la galanlerie; et qu'ainsi l'usage est, dans le vulgaire, que l'homme prenne l'initiative, au lieu que, dans les s[)hères aristocratiques, ce sont toujours les princesses qui font les premiers pas.
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J'eus l'impertinence de lui répondre que, moi qui avais vécu dans les cours, je savais la fausseté de c^ette assertion; que j'avais eu des bonnes fortunes assez flatteuses et, pour tout dire, audessus de ma condition, et que certainement je les eusse refusées si elles se fussent offertes. Sur ce, je me levai, un peu étourdi de mon audace à rebours, et ne doutant point qu'on m'offrît le lendemain un billet de première classe pour Paris. Le bonsoir menaçant de la princesse me confirma dans cette prévision. Comme je n'y pouvais rien, je n'y rêvai point davantage, e* je m'en allai sur l'heure m'amuser où j'avais dernièrement appris que l'on s'amusait. La princesse aurait enragé si elle l'avait su.
Contre mon attente, elle ne me témoigna pas, le lendemain, la moindre rancune. Elle outra même ses grâces. Je vis clair dans son jeu : l'autorité ne lui ayant pas réussi, elle allait tenter de me séduire. Cela ne laissa pas de m'inquiéter, car la résistance me paraissait plus désobligeante et plus malaisée dans cette condition. Par bonheur, la princesse, qui était superbe dans le commandement, manquait de doigté pour séduire; elle ne me prêta guère qu'à rire, et je pus atteindre sans dommage la fin de la semaine, où Serge revint se placer entre nous. Je me réjouis doublement de son retour; mais j'eus le chagrin de lui trouver je ne
sais quel air contraint et méfiant. Se doutait-il de quelque chose? Ou jugeait-il a priori que je n'avais pu demeurer une semaine en tête-à-tète avec sa mère sans qu'elle entreprît sur moi ? Vous conviendrez qu'il ne m'était point permis de tirer cela au clair. Dans celte incertitude, je me trouvai moimême fort mal à mon aise. J'avais ma conscience pour moi, mais je m'aperçus qu'elle ne sert de rien ; et je ne m'étonnai plus que les accusés innocents soient toujours les plus prompts à l'aveu.
J'attendais avec impatience notre départ pour la campagne. Nous devions, Serge Nicolaiévitch et moi, précéder de longtemps la princesse, et je complais que la délivrance de sa vue suffirait à restituer notre intimité fraternelle. Je ne me trompais point. Dès que nous fûmes installés cote à côte dans les excellents fauteuils à tiroir du wagonsalon de Moscou, nous recommençâmes de nous parler l'un à l'autre sur le môme ton que naguère et avec le même timbre de voix. Au réveil, Serge me salua d'un sourire enfantin et candide, et mes regards enfin assurés ne se détournèrent plus des siens.
Cette réconciliation muette me fut infiniment douce. J'étais aussi prédisposé à la joie par le retour en surprise du printemps. Nous avions quitté Pétersbourg en plein dégel, en pleine boue. Dès le point du jour, la campagne, à travers la
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buée (les vitres, m'apparut dépouillée de neige, nue et noire. En débarquant à Moscou vers neuf heures, nous revîmes le soleil. Et quand nous rassortîmes du Bazar Slave, après y avoir choisi nos chambres et retenu nos places pour déjeuner contre la vasque des sterlets, il faisait chaud, le ciel était bleu, ardent, les profils guerriers du Kremlin étaient nets, les coupoles d'or et d'argent resplendissaient, la lumière diffuse dans l'atmosphère pure et légère se jouait le long des chaînettes ({ui pendent aux bras des croix.
J'avais regretté de voir Moscou cans neige : je décidai vite qu'à ce décor oriental, il fallait du soleil et de la chaleur. Mais j'étais moins ému de curiosité que de tendresse. Le miracle de ce printemps soudain me ravissait. Je ne me lassais pas de voir des fleurs pousser en pleine terre. Peu de jours après notre arrivée, je vis les rues toutes parées de fleurs jaunes, vulgaires mais éclatantes.
Dès cette semaine, nous pûmes dîner en plein air. Nous allions à la montagne des oiseaux, d'où l'on découvre ce qu'il y a de plus charmant à Moscou : les tours et les murailles crénelées, les toits verts environnés de jardins, et les pâles clochers métalliques. Nous restions à table longtemps, amusés par le mouvement des garçons en Tivrée de toile toute blanche, avec une ceinture de cordonnet de soie rouge. Nous ne savions
jamais l'heure. La nuit est faite de deux crépuseules.
Nous descendions vers la Moskwa, dont les méandres rappellent ceux de la Seine. Nous allions au hasard, à pied. Nous nous égarions souvent, mais on ne se sent pas égaré quand la nuit n'est ni froide ni obscure. Nous écoutions les veilleurs de nuit qui tambourinent sur de petites planchettes, nous écoutions les divins rossignols, nous écoutions les mélopées des étudiants et des paysans noctambules. Enfin nous rentrions le long des boulevards déserls, où, à la devanture des trai<:tirs, une lampe à pétrole projette sa lueur crue sur un samovar de cuivre. Nous nous couchions tard, et nous nous levions tard; et le jour nous ramenait encore au bord du ileuve, où déjà l'on voyait des hommes, des enfants, des femmes, comme au temps de l'innocence première, se baigner naïvement nus.
.le me plaisais fort à Moscou et aux environs, j'\ aurais volontiers séjourné davantage; mais Serge était impatient d'arriver sur ses terres et de reprendre contact avec ses paysans. Nous partîmes donc après une quinzaine, |)ar la ligne de Sébastopol. Ma tristesse de partir s'aggrava quand je vis le charmant paysage en (piekiues heures se transformer, et l'enchantement s'évanuuir des eaux, des, verdures, des lleurs. Mainlenanl nous traver-
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sions le steppe et, sauf des ^^llages de quelques huttes pareils à des campements dans un désert, rien n'arrêtait plus le regard jusqu'au mélancolique horizon.
Je ne dis pas quatre paroles durant cette première journée. Nous avions un compagnon de voyage inconnu, gros homme grisonnant qui ne savait point le français. Il causait en russe avec Serge, il l'accaparait. II s'adressait cependant à moi, de temps à autre, par politesse. Il m'expliqua en mauvais allemand que le steppe foisonne en rongeurs semblables à de petits lapins, et qu'on appelle spermatophiles parce qu'ils se nourrissent de semences; et ensuite, chaque fois qu'il apercevait un de ces animaux, il ne manquait pas de me le désigner du doigt, en prononçant le mot « spermatophilous )>.
A chaque station, des moujiks se précipitaient en se bousculant dans notre wagon, retiraient nos valises des filets et les posaient sur les banquettes afin de marquer nos places. Nous leur donnions une dizaine de kopeks, puis nous allions au buffet manger des zakouski et boire du thé parfumé de citron. Nous bûmes notre dernier verre à dix heures, après quoi nous dormîmes ou fîmes semblant. Je revis le jour sans plaisir, le décor n'ayant point changé. Mais, à la deuxième station de la matinée, notre wagon fut envahi par des moujiks
de tout âge et des deux sexes, qui se jetèrent sur Serge Nicolaïévitch avec des démonstrations de tendresse et de servilité. Il ne témoigna pas une moindre joie de les voir, et il subit sans répugnance leurs embrassades à la russe.
On mit nos bagages sur une espèce de chariot primitif, et nous suivîmes à pied jusqu'au village. Notre escorte grossissait ta chaque pas. Tous ces gens parlaient avec volubilité une langue que je n'entendais point. Je me sentis à part, inutile. Quand on a un peu de pratique de l'observation personnelle, on démêle vite si ces sortes d'impressions ne sont que l'effet passager de notre arrivée dans un pays inconnu, ou si elles présagent définitivement qu'il n'y a point, en ce lieu nouveau, de place ni de rôle pour nous. Je ne doutai pas dès ce premier jour, et moins encore les jours qui suivirent, qu'entre Serge et ses paysans je n'étais qu'un tiers importun.
Je ne m'accoutumais pas à la maison, j)ourtant simple, vaste, commode, et dont le vieux style russe m'avait d'abord amusé. Serge avait des préoccupations qui m'étaient étrangères : notre familiarité en souffrait; et il le sentait bien aussi, puisqu'il m'accablait de gentillesses moins naturelles. Il insistait tro|) pour m'emmener avec lui chez ses paysans; je faisais moi-même trop d'efforts pour m'intéresser à l'œuvre d'éducation
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qu'il avait entreprise et qui le passionnait. Y pouvais-je participer? Je n'entendais point leur langage. Je recommençai donc à ne m'intéresser qu'à moi dans ma solitude, et les images de mon passé d'hier redevinrent obsédantes. J'éprouvai aussitôt le besoin de me communiquer : je ne pouvais recourir qu'à Serge Nicolaïévitch, hélas! si différent de moi, et moins que jamais à présent capable de me pénétrer. Mais je n'étais plus maître de me taire. Je repris un jour l'entretien interrompu. Je lui reparlai de mon enfant morte et de ma maîtresse lointaine.
11 me dit en rougissant que, depuis ma première confidence, il avait beaucoup réfléchi à l'histoire que je lui avais contée : il savait maintenant, avec une certitude entière, quel était mon devoir, et il me demandait la permission de me l'indiquer. Je l'en pressai. Il me déclara sérieusement que je devais renoncer au monde et épouser la pauvre fille qui m'aimait.
Vous ne me croiriez pas si je vous disais que je ne tombai pas de mon haut en recevant la proposition de ce baroque mariage. Serge Nicolaïévitch ajouta vivement, et en rougissant encore plus, qu'il fallait qu'il fût bien sûr de ses déductions pour me donner un tel conseil : car il se faisait malaisément à ridée que je pusse le quitter si vite. Je ne pus me défendre de lui repartir, avec cette ironie
française qui choque tant les étrangers, que, si je n'avais point d'autre motif pour le quitter, nous n'en étions pas là. Il me gourmanda de traiter à la légère une matière si grave, et d'exposer en riant tout mon avenir terrestre, sans compter mon salut éternel. Il m'annonça d'ailleurs que, persuadé, quant à lui, que ce mariage était mon devoir, il considérerait comme le sien de me le rappeler à tout instant.
Vous pensez si je fus consterné de cette menace. Le pire est qu'il la mit à exécution et que, dès lors, le tête-à-tête me devint insupportable. Je poussai des soupirs de soulagement quand la princesse nous fit annoncer sa venue prochaine. Nous allâmes la chercher à la gare, comme les moujiks étaient venus nous chercher; mais nous y allâmes seuls, sans les moujiks, moins affectionnés, paraîtil, à leur maîtresse qu'à leur maître. M""" Yashvine portait une robe blanche fort courte, une blouse rouge, et un chapeau de bergère en paille d'Italie. Le soir, elle vint dîner aussi magnifiquement vêtue qu'à Pétersbourg, et j'eus la fatuité de penser que cette coquetterie était à mon intention. Mais, dès le lendemain malin, elle prit des façons résolument campagnardes. Elle ne craignit pas de se présenter devant mes yeux en tenue de bicycliste : sa plus grande force était qu'elle n'avait nul sentiment ou nulle peur du ridicule, ne pensant point qu'une
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princesse Yashvine y pût prêter. Elle m'assura d'autorité que je ne prenais aucun plaisir aux visites apostoliques de Serge chez ses bêtes brutes de paysans, et me requit de le lâcher pour la suivre sur les routes. ,
Depuis qu'elle m'avait donné barres sm elle par ses étranges propositions, j'affectais des allures d'indépendance qu'il était surprenant qu'elle tolérât : car elle regardait comme esclave-né tout ce qui n'était pas prince, et surtout prince Yashvine. Je n'osai toutefois me dérober. Je ne doutais point qu'elle renouvelât ses tentatives contre ma vertu; mais je me demandais avec curiosité de quel procédé elle userait cette fois, et si ce serait du commandement ou de la séduction.
Elle était bien trop intelligente, du moins en fait de stratégie amoureuse, pour user de l'un ni de l'autre, qui avaient déjà échoué tour à tour. Elle s'arrêta à un moyen terme, qui n'était qu'à demi honorable pour elle, et dénotait peu de vanité féminine. Elle n'avait guère d'illusions et ne se croyait pas irrésistible; mais elle savait qu'en revanche les circonstances la servaient, et elle entendait en profiter. La saison chaude, dans ces pays froids, est singulièrement voluptueuse et suggestive. La princesse avait des idées trop dogmatiques sur le tempérament des hommes pour admettre que mon innocence pût ne point me peser. Elle pensait, et
non sans raison, qu'une femme a bien des chances de plaire quand elle est seule de son sexe, et elle ne redoutait point la concurrence des paysannes. Enfin elle comptait sur le tête-à-tête pour arriver au corps-à-corps, et elle possédait si bien la topographie des environs qu'elle savait m'y promener des journées entières sans jamais traverser un vilage ni croiser un passant importun. Elle choisissait ingénieusement les lieux de halte, et c'était au pied d'une meule, ou dans l'oasis d'un bouquet d'arbres, ou bien au bord de la rivière, où je vous ai dit comme les Russes se déshabillent avec facilité.
Elle se gardait de m'attaquer franchement : elle mettait la conversation sur les sujets scabreux. J'avoue qu'elle me traitait en collégien. Mais elle me troublait beaucoup moins qu'elle ne se troublait elle-même, et ces montées soudaines de sang qui lui empourpraient le visage en donnaient la preuve la moins équivoque. Elle essayait aussi de me piquer par des moqueries sur mon abstinence; ou|bien elle alTectait de n'y pas croire; el, à ce propos, elle ne se faisait pas faute de certaines plaisanteries d'un tour particulièrement russe, que je ne i)uis vous rapporter, tant vous les trouveriez choquantes de la part d'une si grande dame, et môme de n'importe quelle dame. J'y répondais avec toute l'importinonre dont je suis capable; et, comme
le désir lui donnait une façon d'esprit, ces entretiens ne laissaient pas d'être animés, ils devenaient même parfois brillants. Après tout, je m'amusais fort, mais pas du tout de la manière que la princesse Yashvine eût souhaitée.
L'attente n'émoussait point sa fantaisie ; je craignais continuellement qu'elle ne hasardât quelque démarche plus directe et qu'il me fût plus malaisé d'esquiver avec honneur. Je sentis l'approche du danger une après-midi du mois d'août. Nous avions fait une course fort longue, et nous goûtions l'ombre et le frais au bord de l'eau, familièrement assis l'un près de l'autre comme un étudiant et une grisette dans les bois de Meudon. La princesse avait une palpitation prolongée que je voulus attribuer à l'essoufflement; mais je vis bientôt que ce n'est point l'haleine qui lui manquait. Je me résignai à subir un nouvel assaut.
Elle ne me le donna point du tout comme je l'attendais. Elle s'émut soudain. Ses lèvres tremblèrent comme celles d'un enfant prêt aux larmes ; et elle me demanda sans détour, avec l'humilité la plus touchante... Ma foi, je ne me rappelle pas les termes au juste; mais cela revenait à me demander par quelle fantaisie de cruauté invraisemblable je lui refusais obstinément une chose qui lui eût procuré tant de plaisir et à moi si peu de peine. En y réfléchissant depuis, je me suis aperçu que cette
formule, dont usent plus souvent les hommes qui sollicitent les faveurs d'une femme, est beaucoup plus convenable aux femmes qui sollicitent les faveurs d'un homme. Elle me parut sans réplique, et je restai penaud, n'imaginant point, vu mon âge, d'excuse ni même d'explication à la rigueui de mes refus.
Heureusement, ce fut la princesse elle-même qui me tira d'un embarras où j'aurais fini par succomber. Elle s'avisa soudain qu elle venait d'oublier les distances, et elle devint furieuse par Peffet d'une réaction instantanée. Elle se mit alors à m'accabler d'invectives si grossières que vous me permettrez de n'en point salir mon récit. Pour finir, elle me cassa sur le dos le petit éventail de prix qu'elle portait toujours, même dans ses promenades sportives. Le bris de cet objet détermina une nouvelle réaclion en sens contraire : il y suffit d'une pause fort brève. La princesse me demanda l'heure, et, sans me donner le loisir de répondre, elle me déclara de son air le plus impérial qu'il était temps de rentrer.
Il va de soi que^ jusqu'à la maison, notre conversation ne fut guère animée; mais au dîner, et ensuite, la princesse parut si fort à son aise que je pensai avoir rêvé cette scène grotesque et violente.
Nous demeurâmes longtemps assis dans le jardin, elle, Serge et moi. Nous goûtions la soirée chaude,
nous admirions les étoiles et nous écoutions les chants lointains. Je regardais la mère, le fils tour à tour. Je me rappelai le regret que j'avais eu de ne pouvoir nouer à Pétersbourg plus de relations, ni étudier de plus prés cette humanité différente. Mais il me semblait à présent que je la connaissais très bien, aussi bien que peut counaître un voyageur qui passe. Et elle se résumait à mes yeux en ces deux personnes, issues l'une de Tautre, marquant par leur opposition l'instabilité d'une race inquiète aux évolutions trop rapides : en cette mère autocrate et dépravée, en cet apôtre chaste et ardent — son fils — qu'elle méprisait.