‹ Confession d'un homme d'aujourd'huiChapitre 2 sur 12 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Nous ne quittâmes la campagne qu'à la veille de l'hiver. La température était déjà inclémente, le vent aigre, et les glaciales pluies battantes alternaient avec les rafales de neige. Nous devions faire à Moscou une halte de cinq ou six jours; mais, dès la nuit de notre arrivée, le prince Serge tomba si malade que les médecins déclarèrent à première vue qu'il ne fallait point songer de longtemps à le transporter. C'est tout ce qu'ils trouvèrent à dire — dont la princesse et moi, entre parenthèse, eussions fort bien pu nous apercevoir sans leur aide. Quant à la maladie elle-même, ils ne démêlèrent point si c'était une fiè\Te typhoïde ou une façon de tuberculose généralisée à évolution galopante.

Dans ces conjonctures dramatiques, la princesse m'étonna par sa maternité, qui n'était point d'ailleurs un obstacle à son inconduite. Elle passait des nuits au chevet de son fils, mais il lui arrivait de

passer des journées dehors, et Dieu sait où. Elle fréquentait les théâtres, d'où elle revenait folle d'inquiétude à l'idée que peut-être bien Serge Nicolaïévitch aurait expiré en son absence. Elle pleurait avec moi, elle se tordait les mains, elle me témoignait la reconnaissance la plus touchante pour le dévouement dont il paraît que je faisais preuve, et sur lequel vous me permettrez de n'insister pas. J'ajoute que les témoignages de cette reconnaissance n'allaient point jusqu'à me gêner. Par contre, les médecins qui défilaient au chevet de notre cher malade étaient l'objet d'une gratitude plus effective, el je vous aurai assez fail entendre de quelles scènes je fus maintes fois témoin, quand je vous aurai dit que je me croyais à Venise, entre George Sand et le docteur Pagello.

Je me croyais surtout dans une maison d'aliénés, el je n'ai jamais pu depuis lors me représenter autrement ce Bazar Slave où nous restions en détresse, ni même, entre nous, toute la Russie. Le plus égaré n'était pas Serge, malgré sa fièvre à quarante degrés et sa continuelle exaltation. Pourtant je ne pense pas avoir jamais mi plus singulier n)alade, au moral comme au physique. Son mal, (pii, pour n'être pas diagnostiqué, n'en était pas moindre, ne lui retirait autant dire rien de sa vigueur; tout l'inutile de son corps avait fondu, mais ses muscles n'en paraissaient que pks

d'ux homme d'aujourd'hui 51

saillaats; et quand le froid des bains où nous le plongions dix ou douze fois par jour le saisissait trop désagréablement, il était encore capable, pour se détendre les nerfs, de tordre les cols- de cygne en cuivre de sa baignoire.

La vigueur intellectuelle n'était pas plus diminuée que la musculaire : la fièvre même aidait à l'activité du cerveau. L'idée de la mort hantait Serge. Il en discourait avec moi sans trêve, comme Socrate dans le Phédon, en métaphysicien, mais matérialiste, qui a la certitude et la peur du néant. Comme rien ne l'embarrassait moins que la contradiction des doctrines, il assaisonnait son matérialisme de christianisme, et s'aventurait dans les régions d'une mysticité si peu accessible que je ne distinguais plus les instants où il était lucide de ceux où il délirait. Il se désespérait de me quitter, surtout avant que j'eusse expié mes fautes, et il profita des avantages de l'agonie pour me tirer le serment que j'épouserais Louise Charrier dès<|u'il ne serait plus. Je jurai solennellement. J'avoue que j'usai de la restriction mentale. Comme Serge ne mourut pas, j'eus la double joie de ne pas perdre Un si bizarre, mais si précieux ami, et de ne me pas voir réduit, en conséquence, au parjure

La guérison déconcerta les médecins autant que la maladie. Mais il faut toujours qu'ils trouvent quelque chose à dire : le Pagello du moment

affirma que Serge pourrait malaisément supporter les froids russes. Ce docteur nous parut sagace. J'imaginai que j'allais être chargé de conduire le convalescent dans quelque station d'hiver, et je m'en réjouis, étant déjà excédé de la neige. Mais il paraît que la princesse n'en avait pas fini d'être mère. Elle déclara qu'elle ne quitterait point son fils, et qu'au reste elle souhaitait depuis longtemps de passer un hiver en Egypte. 11 fut résolu dans les cinq minutes — c'est comme j'aime que l'on décide les voyages — que nous irions tous trois, et que l'on partirait à la fin de la semaine.

Serge Nicolaïévilch se rétablit d'autant plus vite qu'il le fit de bonne humeur. 11 était ravi de n'être point mort : l'expression vous peut paraître bizarre, mais elle est rigoureusement juste. 11 riait à tout propos, d'un rire un peu forcé, comme un enfant qui a eu grand'peur et qui en est quitte pour la peur. Cela me gagnait, nous rajeunissions simultanément. Croiriez-vous que pendant l'assommant voyage de Moscou à Sébaslopol, nous ne cessâmes pour ainsi dire point de pouffer? Le steppe ne nous inspirait pas de mélancolie.

Nous nous rappelâmes au départ le gros bonhomme grisonnant avec qui je vous ai conté ,que nous avions voyagé naguère, qui prononçait le mot « spermatophilous », ciiaque fois qu'un de ces petits lapins qui foisonnent dans la plaine nous

d'un homme D AUJOURD HUl o3

montrait le bout de son nez ou de son oreille pointue, ou s'asseyait sur son derrière pour regarder passer le train. Nous montâmes cette scie à la princesse. Je ne vous demande pas d'en rire. IVIais les plus stupides plaisanteries devenaient plaisantes dès que la princesse en était le plastron, grâce à la façon qu'elle avait de ne les pas entendre ou de les prendre mal. Sa placidité, ses hochements de tête, ses grognements étaient impayables, et elle se laissait enfin aller à des colères furieuses mais inofïensives, qui lui produisaient le même effet de congestion que ses plus vifs désirs amoureux.

J'arrivai à Sébastopol si parfaitement abruti que je ne me rappelle rien de la ville. Serge pourtant, qui était seul à ne point sentir la fatigue, me força de la visiter, et notamment le cimetière français. C'est une politesse que les Russes nous font volontiers, pour nous témoigner, je pense, qu'ils ne nous gardent pas rancune. Nous embarquâmes dès le lendemain pour Constantinople et passâmes la mer Noire à travers un brouillard épais, qui se déchira juste comme nous entrions dans le Bosphore. Ce coup de théâtre était providentiel : c'est ainsi que les paysages qui sont des décors doivent être révélés soudain au voyageur qui les visite pour la première fois.

Jusqu'à l'apothéose finale, je veux dire jusqu'à

o4 CONFESSION ,

l'apparition de la pointe du sérail, de ses coupoles rondes, de ses minarets aigus, blancs parmi les grands cyprès noirs, la succession des tableaux est ménagée avec un art que je ne voulais pas croire fortuit. Ou bien c'est donc que le hasard ni les hommes n'ont point fait une faute de goiit. La courbe des collines est naïve, les arbres hauts et maigi'es, ou déployés en parasol, sont toujours à la place qu'il faut. Les architectures manqueraient aux sommets inachevés qu'elles couronnent, et leur beauté semblerait moins touchante si elles n'étaient ruinées, pour ainsi dire, à point. Le long des rives dont les courbes sont toujours aisées et charmantes, des palais neufs, vides, chauffent au soleil doux la blancheur et le marbre de leur nudité. L'eau calme est transparente jusqu'au fond, et lorsque le bateau fait halte, des poissons qui ressemblent aux dauphins de la fable se jouent sans peur autour de sa coque puissante, dans l'écume de son hélice apaisée... J'eus un véritable chagrin d'apjjrendre qu'il fallait partir tout de suite, .le fis de Constanlinople une visite encore plus sommaire que de Sébastopol. .le ne savais i)as que je me rattraperais bientôt.

Le regret, une traversée fâcheuse, le mal de mer m'indisposèrent d'avance contre l'ÉgyjJle. J'en voulus à Serge d'être beaucoup moins malade que moi. Quant à la princesse, elle fui divertie des

D UN HOMME D AUJOURD HUl 55

nausées par une curiosité que lui inspirèrent deux Cynghalais qu'elle dénicha aux secondes. La rive plate et morne d'Alexandrie ne me réconcilia pas avec le pays nouveau où j'abordais. Je trouvai aussi que la ville avait un aspect trop européen, je souhaitais plus de couleur locale. Mes yeux s'amusèrent davantage durant le trajet d'Alexandrie au Caire. Je ne me lassais point de regarder, à travers la vitre du wagon que la poussière nous obligeait de tenir close, les bandes de fellahs laboureurs, hommes, femmes et enfants, toujours courant, agiles dans leurs flottantes galabiehs bleues, qui sont pareilles quand elles sont neuves et diverses quand elles sont passées. Dès que nous fiâmes installés au Caire, dans un hôtel où tout, du haut en bas, était anglais, sauf les tapis et quelques domestiques arabes couchés le soir en travers des portes, je retrouvai l'Europe importune, je me crus dans une ville d'eaux. Mais je retrouvai l'Orient que je n'espérais plus quand je me décidai à errer dans le M ouski ; je m'épris de la foule égyptienne, des passants affairés sans but, riant sans cause, des ânes fringants, des chameaux maladroits qui, en balançant de droite et de gauche leurs fardeaux, heurtent et entament les murs des maisons, comme un bateau qui roule entame les berges d'un canal trop étroit.

Surtout ce qui me séduisit en dépit de

mes préventions et contre quoi je ne pus bouder longtemps, c'est la volupté de celte atmosphère. J'en goûtais la sécurité plus encore que la douceur. Sous ce ciel privilégié, on est certain de n'être point surpris par une ennuyeuse averse, ni offensé, au tournant d'une rue, par un vent aigre : cela, malgré que vous en ayez, vous oblige à l'humeur égale, à une gaîté d'enfance. On est certain aussi de ne jamais manquer du nécessaire parce qu'on n'a besoin vraiment de presque rien pour subsister. Je ne dis pas que les étrangers puissent, comme les indigènes, se nourrir de quelques dattes ou d'une tige de canne à sucre; mais on se déshabitue vile de songer à demain parmi des gens qui en ignorent le souci, même si l'on doit demain être ailleurs, où ce souci redeviendra pressant. Et c'est pourquoi je ne m'inquiétais plus di' l'avenir, je jouissais du facile présent, comme un enfant ou comme un fellah.

Je n'avais plus aucun désir de bouger inutilement; mais la princesse, qui ne tenait pas en place, voulut faire presque aussitôt l'excursion de la haute Égyi)tc. Il va de soi qu'une si magnifique personne ne se contenta point des bateaux Cook, cependant fort commodes. Nous eûmes notre dahabieh, à vapeur, et qui nous porta assez rapidement jusqu'à Assouàn : car on ne remontait guère alors plus haut que la première cataracte.

Ensuite nous redescendîmes lentement, en faisant , escale aux temples de l'une et de l'autre rive. Je ne goûtai pas moins la sérénité tropicale que la grâce aimable et printanière du Delta. Je ne perdis point ma gaîté : elle devint seulement plus grave, à mesure que se fonçait le teint des habitants sur le visage de qui je pouvais lire une joie de vivre pareille à la mienne. J'aimais la chaleur, qui est très supportable à cette époque de l'année. Elle atténue maintenant notre énergie, nous avons besoin pour agir d'être fouettés par les froids du nord : jadis pourtant c'est dans les régions voisines de l'Equateur que les premières civilisations s'épanouirent, et nos lointains ancêtres, plus favorisés que nous, purent s'évertuer dans des jardins de délices où nous ne pourrions plus aujourd'hui que jouir mollement et nous énerver.

Peut-être mes yeux de septentrional eussent-ils préféré plus de variété dans les couleurs. Le sable est uniformément jaune et le ciel uniformément bleu; mais cette monotonie est grandiose et en harmonie avec le calme, avec la continuité des lignes. Et puis, à l'heure où les rayons deviennent obliques, le divin Nil se pare soudain de mille couleurs délicates et tendres : on dirait qu'une invisible main y jette à profusion des pétales de fleurs qui demeurent à la surface de l'eau. La nuit est aussi une joie pour la vue. Elle est plus que

partout ailleurs riche d'étoiles, la lune est plus grande, les ténèbres sont bleues. Dès que la nuit vient, il faut accoster, car on ne navigue que pendant le jour. Alors on erre sur le rivage. On voit à peu de distance l'ombre de quelque village fait de cinq ou six huttes de boue séchée. Les riverains viennent à la rencontre des voyageurs et l'on se fait des signes d'amilié, faute de pouvoir autrement s'entendre : comme aux temps primitifs, lorsque deux tribus s'abordaient sans intentions hostiles, et ne pouvaient communiquer entre elles qu'au moyen de ces gestes propitiatoires d'où sont issues, par une transformation lente, les cérémonies de noire politesse.

Mais, encore un coup, ce n'est pas un itinéraire que je vous adresse : je ne raconterai donc point notre voyage et je m'abstiendrai de décrire; je veux me borner à vous dire l'essentiel de mes impressions, et comme elles modifiaient ma sensibilité. Carie milieu nouveau, bien que je ne fusse point destiné à y séjourner longtemps, ne laissait pas d'agir sur moi, et j'en mesurais d'autant mieux l'influence par le contraste de mes compagnons (lui, eux, demeuraient identiques à euxmêmes.

La princesse, ici comme ailleurs, était plus curieuse des gens ([ue des objets : au fail, j'en pourrais dire autant de moi, mais nos curiosités

n'étaient point de même nature. Il est vrai qu'une femme est excusable de prendre garde aux mâles du pays, qui sont beaux ; nous autres sommes moins bien servis, et l'expérience que je voulus faire d'une aimée ne me donna aucune tentation de récidive. M^* Yashvine n'avait point le sens de l'architecture comme elle avait celui de la plastique, surtout vivante, et je ne jurerais point qu'elle aperçût la différence qu'il y a entre la cathédrale d'Isaac et le temple d'Edfou. Mais, comme elle se prétendait artiste, elle voulait tout voir, sans rien omettre. Serge de même — non par snobisme : parce qu'il avait un fond de bon élève. l\ accumulait des notions, mais il ne philosophait point; et cela me surprenait de lui, que je savais si enclin à la métaphysique : car il ne me semblait point qu'au seuil du désert, et en foulant ce sol de vertigineuse antiquité, l'on put faire autre chose que méditer sur les questions éternelles.

Rien de plus faux que le fameux <■<■ cœluin non animum '■mutant,.. « du poëte latin; ou du moins il n'est applicable qu'aux gens du monde, qui retrouvent n'importe où ils se traînent leur même ennui et leur même vanité. Mais ceux qui pensent et qui sentent, ne pensent point ni ne sentent de même sous des ciels différents. Chaque fois qu'ils changent de place, ils changent de point d^ vue.

Tout leur est moyen de découvrir quelque nouvel aspect des choses. Ce que j'ai rapporté d'Egypte, c'est une certaine idée de la mort. Je ne connais point de pays où l'on puisse rêver sur la destinée humaine de façon plus consolante et plus noble. Certes, le colossal de l'architecture m'imposait : je ne me lassais point de promener mes regards sur la vaste plaine de Thèbes, que jalonnent si bien les débris épars qu'il suffit de la plus pauvre imagination pour évoquer le fantôme de la ville. Mais il suffit, pour en évoquer le peuple, d'ouvrir les yeux, de regarder les gens qui passent : ils sont demeurés pareils à leurs plus lointains ancêtres gravés sur les murs des temples, pareils de corps, pareils de visages; ils ont les mêmes attitudes, ils font les mêmes gestes, — ces attitudes, ces gestes qui nous semblent contournés, conventionnels, et qui ne sont que la fidèle copie de la réalité. Et j'étais plus ému de compter les siècles sur le visage des hommes que sur les pierres mornes des monuments.

Je me souviens qu'un jour, à Siout, je rencontrai dans une rue un de ces fous qu'on laisse errer sans vêtements ; et le reconnaissant, je me demandai où j'avais bien pu le voir déjà. Alors je m'avisai qu'il était pareil, comme un original à un portrait, à cette statue de bois, l'une des plus anciennes du musée, (lu'onaapj)eiée

le Gheik-el-beled , parce qu'elle était pareille, comme un portrait, au cheik du village où on la découvrit.

Vous savez que nulle race ne fut plus fréquemment vaincue, soumise et croisée que celle des fellahs. Pourtant c'est toujours elle qui a éliminé, en fin de compte, ses vainqueurs : son type est demeuré perpnanent et immuable. Ce beau spectacle d'une famille humaine indestructible, vraiment plus forte que la mort, me démontra que la participation à une immortalité collective peut satisfaire notre désir de survie. Gomment? Je ne me charge pas de vous le déduire, car ma raison n'y fut pour rien ; mais justement c'est notre raison qui d'ordinaire aperçoit que notre individu périssable fait partie d'un éternel tout, et notre cœur, qui ne s'accommode point de redevenir impersonnel et anonyme, ne discerne pas du néant l'Etre qui nous absorbera : dans l'antique demeure de Phtah, je ne raisonnai plus mon éternité, je la sentis.

Au surplus nous nous méprenons, quand nous croyons que notre peur de la mort, c'est la peur de n'être plus. L'on ne peut craindre ce qui est inconcevable, et la suppression de nous-même ne se conçoit point. Notre horreur de la mort est beaucoup moins métaphysique, plus terre à terre. Elle se réduit presque au dégoût de la corruption. Or,

en Egypte, non seulement les édifices humains subsistent par delà les limites de durée imaginables, mais la dépouille môme des hommes est conservée. Les innombrables générations de ceux pour qui mourir, c'était seulement aller de l'autre côté du fleuve, dorment encore intactes sur la rive gauche du Nil sacré. Mainte fois je suis allé rêver au seuil de cette nécropole, où je croyais entendre la voix confuse du passé, comme on entend celle du présent à l'approche des grandes villes, et nulle part je n'ai mieux compris que l'humanité se compose de plus de morts que de vivants.

Lorsque je faisais un retour sur moi-même, je me souvenais que, moi aussi, j'appartenais à une race, mais que je m'en étais détaché, que je m'en détachais tous les jours un peu plus. Un Français exilé en Egypte y retrouve encore la France à chaque pas. L'hypocrite domination anglaise n'a pas effacé notre emprein1,e. Mais les rappels de la pairie absente ne sont pas un remède à la nostalgie : au contraire, ils rentrelienncnt. Je ine découvris un motif personnel et pkis raffiné d'en souffrir (|uand nous descendîmes le Nil. Du temps de Bonaparte, le temple de Louqsor était enseveli : seuls les chapiteaux apparaissaient au ras du sable. Et maintenant on voit d'en bas, au sommet des colonnes dégagées, la trace des feux que nos soldais y allumèrent. Un de mes grands-oncles faisait

partie de l'expédition, il était membre de la Commission des sciences et arts, je possède même des mémoires inédits qu'il a laissés; et cette histoire de la campagne d'Egypte n'est pas, pour moi, pareille aux autres histoires que l'on connaît par des livres imprimés : c'est un peu une chose de famille. Je fus ému, lorsque l'ànier qui me guidait me désigna du doigt ce vestige : là peut-être l'un des miens s'était reposé. Je sentis que je tenais encore, par des fibres secrètes et délicates, à ceux de mon pays, de mon sang, que j'étais susceptible encore de ce patriotisme intime qui jadis m'avait fait tressaillir, tout enfant, pendant la guerre.

Je m'avouai que je désirais revoir ma terre natale et mon foyer; aussitôt je ne me dissimulai plus que ma vie était mal ordonnée, que je n'avais pas, à proprement parler, de carrière, pas d'avenir, et qu'il était tout juste honorable de me laisser appointer comme précepteur d'un grand diable de garçon qui aurait pu m'en remontrer. Je ne réfléchis pas davantage, et je m'ouvris le même jour à Serge de mon intention de le quitter. Pour éviter qu'il protestât, j'eus le front de lui faire accroire que j'étais bien près de me rendre à sa morale et d'épouser Louise. Cette feinte se trouva superflue et la rupture se fit tout naturellement dès notre retour au Caire, pour une autre cause. La princesse mère, blasée sans doute des passades égyptiennes,

se ressouvint des Cynghalais qu'elle avait admirés si fort durant la traversée de Constanlinople à Alexandrie, et résolut brusquement de partir pour Colombo. Je ne sais point comment je pus résister à la tentation d'un voyage aux Indes, mais enfin je ne faiblis pas. J'annonçai que j'accompagnerais la mère et le fils à Port-Saïd, où ils s'embarqueraient pour Ceylan, et moi pour France par le premier bateau des Messageries.

L'événement fut tout autre. Connue nous entrions en cortège dans la salle à manger du Shepherd, Serge et moi marchant à pas comptés derrière M"' Yashvine qui traînait un manteau de cour, soudain la princesse poussa une façon de petit cri d'oiseau et chanta un gracieux bonjour de sa voix la plus aiguë. Elle faisait tous ces frais pour un groupe de quatre personnes, deux hommes, une femme et un enfant, (jui, se trouvant fort espacés autour d'une table privée de diamètre excessif, s'empressèrent de nous y offrir trois places. Le gamin (il tirait d'abord l'attention à lui par sa turbulence et par son offensant défaut d'éducation) était le plus admirable modèle d'Eros qu'un Praxitèle eîit souhaité. Il avait aussi le regard qui mancjue aux statues. Cependant ses yeux d'Orient, ses grands yeux radieux et noirs, ne me séduisirent point : j'y lus trop vite rex|)ression d'une précocité malsaine, d'une sournoise malice, et je

n'éprouvai dès la première vue — moi si religieusement sensible à la splendeur des yeux, à la pureté des traits, à la grâce des attitudes — qu'une antipathie pour ce vivant chef-d'œuvre, que les anciens Hellènes, sans chercher si loin, eussent adoré.

La mère venait d'atteindre celte maturité de la trentaine si funeste aux Orientales. Elle était belle aussi, mais plantureuse. Il suffit de la définir pour la décrire : c'était la femme de harem dans toute l'acception du mot. Elle jouait distraitement de son fils comme d'un animal familier. Elle en supportait tout avec une indifférence nonchalante. Quand elle adressait la parole à son mari — l'un des deux hommes, minable et effacé, elle devenait elle-même enfant gâté : dans le ménage, cette odalisque devait porter les culottes. Avec les étrangers, elle coquetait à la parisienne : elle était parisienne à la façon des dames de Gonstantinople, qui, errant dans les couloirs ténébreux du Bézesteïn, se figurent qu'elles sont au Louvre ou au Bon Marché.

Notre quatrième convive était son beau-frère : je fus bien surpris de m'apercevoir que je le connaissais, et depuis dix-huit ans! Vous avez, je pense, oublié que le jour de mon entrée au lycée Bonaparte, en huitième préparatoire, je m'étais pris d'affection soudaine et craintive pour un de mes camarades, un Grec nommé Rodosto, grand

G6 CONF£SSIO!V

garçon de quatorze ans alors que j'en avais huit, qui, ne sachant pas alors deux mots de français, ne pouvait suivre une classe moins élémentaire. C'était lui : je le reconnus du premier coup. J'aime les visages qui ne changent point : ils m'aident à me persuader que je ne suis pas non plus changeant ni mortel. Je ne sais point où réside le secret de leur permanence : ils portent quelquefois des signes d'âge, et quand même ils demeurent tels qu'au temps de leur enfance première. Ainsi Rodosto, qui n'était pas bien vieux malgré ses six ans de plus que moi, avait déjà les cheveux presque blancs : il est vrai que cette blancheur taisait valoir la fraîcheur de son teint et n'altérait pas la jeunesse de sa physionomie. Sa figure était remarquable et charmante : elle avait dû plaire à bien des femmes. 11 me parut que la vivacité rieuse de ses yeux trahissait ingénument, mais sans fatuité, le secret de ses bonnes fortunes.

J'avais déjà trop circulé pour m'étonner d'une telle rencontre; je me disais, comme les Américains : le monde est petit. J'étais surtout flatté (jue la princesse me pût voir traitant d'égal à égal avec un homme (|u'elle semblait considérer beaucoup. C'était une façon de revanche de je ne sais au reste pas quoi, car je n'avais nullement à me plaindre des procédés de M"' Yashvine, (|ui me présentait toujours avec honneur comme l'ami le plus intime

de son fils et m'épargnait l'appellation de précepteur. Mais je passe sur le déjeuner, qui est sans intérêt, et veux sans tarder vous mettre au fait de tout ce que j'appris moi-même par la suite.

Il y avait dix-huit ans de différence entre mon ancien condisciple et son frère aîné, le minus habens, père du gamin. Ils se ressemblaient. C'étaient deux épreuves du même type : l'une réussie, l'autre manquée. La ressemblance d'une jolie figure et d'une laide est un spectacle offensant. Je jugeai de plus que l'aîné, qui avait le teint jaune, les cheveux rares, ternes et rebelles au peigne, était envieux autant que raté : car, n'en déplaise à la sotte sagesse des nations, il faut toujours juger des gens sur l'apparence — à condition de savoir interpréter l'apparence.

Rodosto aîné, qui portait le prénom anglais de John, avait épousé la fille, fort mal dotée, d'un banquier d'Alexandrie. Mon Rodosto, Constantin Rodosto, banquier, mais lui fort riche, veuf, généreux, entretenait son frère John, sa belle-sœur Phrùsô, c'est-à-dire Euphrosyne, et le jeune Péri clés son neveu. Il était récompensé de ces largesses par une cordiale en^^e, qui est la forme la plus naïve et la plus ordinaire de la gratitude.

Je fus informé de cette situation (sauf les commentaires, qui sont de mon cru) par Constantin Rodosto lui-même. Nous nous promemunes en-

semble toute la matinée du lendemain, et je pensai., en sa compagnie, visiter le Caire pour la première fois. L'on a beau n'être pas infecté de l'esprit ni des superstitions universitaires, on est toujours porté à ne pas augurer trop de bien de ceux que l'on a connus au collège et qui n'y étaient point notables. J'avoue que je ne m'attendais point à trouver chez celui-ci une si vive intelligence et une culture si étendue, avec une information si précise de toutes les choses d'aujourd'hui. C'était un véritable Athénien.

Je ne pus me défendre de faire un i)arallèle entre lui et le barbare avec qui je vivais depuis plus d'un an, que j'admirais certes pour son bouillonnant génie, mais que je n'admirais point sans eiïort ni sans prendre sur moi . Celui-ci était le fils des anciens Hellènes, qui ont institué le culte de la beauté raisonnable et qui se sont méfiés de l'infini. Ma raison et mon goût se réclament des mêmes ascendants lointains. Nous nous reconnûmes parents, cousins peutêtre sinon frères germains. Nous nous entendîmes d'abord, car nous parlions le même langage. Nous effleurâmes dès le premier entretien toutes les plus diverses questions, de même aussi que le jour où j'avais causé pour la première fois avec Serge Nicolaïévitch ; mais le Slave m'enq)orlait sans savoir où et je le suivais ahuri, l'Athénien me conduisait par des routes qui m'étaient familières. L'imprévu

D UN HOMME D AUJOUPiD HUI 69"

même de son esprit ne me déconcertait point. La fantaisie de nos propos n'était point dépourvue de méthode. Nous n'avions pas non plus besoin de nous expliquer trop. Nous pouvions nous comprendre à demi-mot. L'ironie nous était permise. Nous étions également civilisés.

Cette parenté de nos esprits ne pouvait manquer d'établir entre nous, de prime abord, une familiarité sans réserve. Les personnages des dialogues de Platon ne se font point de cérémonies. Le souvenir de nos enfances un instant rapprochées nous rajeunissait tous les deux; nous goûtions notre cordialité naissante, notre contentement d'esprit, avec un feu qui n'était déjà plus de mon âge, et de son âge moins encore. Nous nous plaisions réciproquement beaucoup, sans trop oser nous le dire : car la charmante gaucherie des adolescents est seule habile aux déclarations d'amitié. Mais nous n'avions pas besoin de proclamer nos sentiments, puisque de lui à moi les sous-entendus étaient possibles. Nous mettions en pratique le « rien de trop » qui est la devise de Fexquise discrétion des Grecs. J'admirais peutêtre un peu trop mon nouvel ami : mais c'était de très bonne foi, et vous savez qu'à l'égard des gens qui me plaisent, je suis coutumier de cet excès-là. D'ailleurs mon admiration, peut-être un peu excessive, était cependant très fondée. Je me sentais

iO CONFESSION

aussi admiré de lui, et je ne puis vous dire à quel point j'en étais fier. D'autant que j'avais conscience de n'être pas tout à fait indigne d'une telle estime, du moins lorsque je causais avec lui.

On ne se résigne pas à rompre au bout de trois jours une liaison si rapide, mais si précieuse. Lorsque nous rentrâmes à l'hôtel, j'avais déjà renoncé à mes projets de départ, ilodosto me proposait de demeurer auprès de lui comme précepteur du jeune Périclès : je n'hésitai pas, j'acceptai. Il ne me dissimula point que le caractère de l'enfant était intolérable. Mais il m'assura que j'aurais peu d'occasions d'en souffrir : caria maman n'autoriserait seulement pas une heure d'étude par jour. Je ne serais astreint qu'à suivre la famille dans ses périodiques déplacements ; or il n'est pas déplaisant de passer les plus rudes semaines de l'hiver en Egypte, l'été à Constantinople ou à Thérapia, le reste du temps en France, dont trois mois à Paris : bien des gens n'y demeurent pas plus, qui ne se jugent point pour cela retranchés de leur patrie. La sinécure de ce préceptorat m'offrait assez d'avantages pour que je l'eusse du en tout élat de cause accepter avec enthousiasme ; mais je l'acceptai surtout par sympathie pour Rodoslo.

Je me séparai de Serge sans déchirement. Nous quittons facilement ceux (|ui ne sont pas nos

semblables, même si, par occasion, nous nous sommes affectionnés à eux. Dès que la vie nous en éloigne, nous reconnaissons que celte rencontre fut fortuite, que notre attachement, peu justifié, fut précaire. J'étais aussi dans toute la nouveauté de mon intime liaison avec Rodosto. J'étais devenu officiellement le précepteur de son neveu, mais ce préceptorat, chimérique au delà de ce qu'on m'avait fait prévoir, ne modifiait en rien les termes de notre amitié. Je voulus, pour me donner une contenance, commencer dès lors mes leçons : j'eus peine à obtenir l'heure d'étude suivie tant que nous demeurâmes au Caire, en camp volant. Mais je n'obtins guère davantage lorsque la famille fut établie en son domicile de Gonstantinople. Phrôsô avait une façon à elle d'être mère : elle n'aimait pas son fils, mais elle tremblait pour lui continuellement. Elle ne lui témoignait sa tendresse qu'en lui tàtant le pouls. Elle me suppliait avec larmes de ne le point surmener, et parfois elle m'invectivait en prévision de la méningite qu'elle pressentait qu'il allait attraper par ma faute.

Cet accident n'était point problable. Le jeune Périclès apprenait sans effort tout ce qu'il lui plaisait d'apprendre. J'enrageais de ne pouvoir pas même lui reprocher son impudente paresse, et ses progrès me scandalisaient comme une injustice.

Son intelligence, non plus que sa beauté, ne me le rendait sympathique. Elle était vilainement précoce, de mauvais aloi, et plus ressemblante à une perversion qu'à une qualité. Le jeune Dieu s"apperçul dès le premier jour qu'il ne devait pas compter de me voir jamais à ses genoux. Mon indifférence l'étonna et me valut sa haine, mais son respect. Phrôsô ne me respectait guère moins; et surtout elle avait peur de moi. Elle me considérait comme une espèce de génie malfaisant, de qui dépendait la santé de son petit, et qu'elle devait donc se rendre favorable par tous les moyens possibles. C'est à peine si elle osait me regarder en face;. sa voix, (juand elle osait m'adresser la parole, se voilait ; et je ne doute point qu'elle ne se fût prêtée à tout ce que j'eusse exigé d'elle, avec une passivité froide d'esclave. Non qu'elle s'offrît : elle était trop femme de harem pour faire des avances. Elle attendait le mouchoir. Avec cela ma présence d'homme dans son appartement la gênait, l'irritait, offus(|uait sa spéciale pudeur d'Orientale. Sa pudeur pouvait être bien tranquille : vous savez queranq)le beauté des femmes de ces pays-là ne m'agrée point.

Ma vie n'eût guère été plaisante sans Rodosto. Je craignais de Tavoir moins à ma dévotion quand il serait repris par ses affaires; mais les siennes l'obligeaient plus à des négociations et à des visites

qu'à un travail de bureau. 11 allait, venait; il se montrait, il se cachait; il voyait ou évitait des gens, écoutait et disait beaucoup de paroles inutiles, et en chuchotait de mystérieuses dans les coins : en Turquie, les faiseurs d'affaires sont d'abord des diplomates, sans compter que les diplomates officiels ne se gênent pas pour y brasser des affaires. C'est en accompagnant Rodosto dans ses courses que j'explorai Conslantinople; je fis la connaissance des êtres en même temps que des objets, et je pénétrai dans l'intimité de cette merveilleuse ville, au lieu de la voir seulement de l'extérieur comme ceux qui passent.

Lorsque je l'avais entrevue pour la première fois, au début du dernier hiver, ce beau décor et surtout cette atmosphère limpide m'avaient séduit. J'avais emporté un souvenir vague et cependant ineffaçable, une voluptueuse nostalgie. J'aime le soleil, les ciels purs, l'air transparent; mais la sécheresse des végétations me gâte la sérénité du midi, et mes yeux ne s'étaient pas accoutumés aux tristes palmiers de l'Egypte. La première saison que je passai à Conslantinople fut belle et ardente ; mais le ciel bleu y est lavé par le continuel courant d'air du Bosphore, et il enveloppe un paysage orné d'arbres septentrionaux. Je me rappelle avec attendrissement certains platanes, les pins parasols de Thérapia, les cyprès géants disséminés dans le

jardin du sérail, el ceux qui abritent les tombes imnoiubrables dans le cimetière de Sculari.

J'ai la même façon d'aimer les personnes et les choses : je veux les posséder, au moins par le regard, continuellement. Je ne me lassais point de me promener et de voir. Je ne trouvais jamais qu'on tît assez de parties. Cependant les Rodosto avaient toute une bande d'amis riches toujours prêts aux pique-nique, et l'on n'omettait jamais de m'inviter. Nous allions déjeuner à Prinkipo. Des rameurs vêtus de blanc nous menaient en caïque jusqu'aux Eaux-douces d'Asie. Tous les tournants, tous les changements à vue du Bosphore me devenaient familiers. Chaque fois qu'un étranger était de passage, nous lui servions de guides; nous lui montrions tous les palais, le trésor; et à la (ki de la journée, dans le kiosque des faïences, nous prenions avec lui le café : un vieil eunuque en stambouline râpée nous apportait le plateau d'or et les coquetiers d'or pavés de diamants.

Souvent aussi je faisais seul avec Constantin Rodosto des excursions assez longues. Nous allâmes à rjrousse, ville de la mosquée verte dont le souvenir est doux et reposant aux yeux. Nous montâmes plusieurs fois ensemble au stérile mont Boulgourlou : c'est de là, disent les légendes, que Satan fit voir le inonde au Christ et le lui offrit. Satan avait bien choisi son point de vue. Car on découvre de ce

D U>' HOMME DAUJOURDHUI 73

sommet, sinon le monde tout entier, du moins ce qu'il y a au monde de plus beau : une ville orfévrie en manière de reliquaire, et plus loin, çà et là éparses sur l'eau soyeuse et unie de la mer de Marmara, les îles des Princes, pareilles à des cabochons trop précieux que nul joaillier n'a osé sertir.

Mais celles de nos promenades que je préférais, c'étaient encore les simples flâneries dans les rues de Péra ou de Stamboul. Rodosto n'était pas un de ces faux Parisiens de l'Étranger, qui ne rêvent que le Boulevard et ont le mépris de leur ville. Il sentait au contraire vivement le charme de la sienne : il m'apprit à le sentir. Vous ne me ferez jamais convenir après tant d'autres voyageurs que Constantinople, éblouissante de loin, de près ne soit qu'un égout. Je l'ai aimée sans bégueulerie ; et je n'ai pas aimé seulement son orgueilleuse façade : je me suis épris de sa misère, de son ordure, de son infamie.

Nous allions, comme deux bons Turcs, nous poster au bout du grand pont; et durant des heures, nous regardions la foule bigarrée qui fourmille, au carrefour de Balouk-Bazar-Kapou, parmi les éventaires de légumes et de friandises, devant les massives coupoles de laléni-Validé-Djami. Puis nous montions vers les hauts quartiers, en traversant le ténébreux labyrinthe du Bazar, et nous nous égarions dans les rues à peine tracées, bordées de masures à moucharabies. Nous étions sûrs de n'y

jamais rencontrer un Européen. Le sol était si défoncé que nous n'y pouvions marcher sans fatigue; mais j'aimais la couleur des maisons blondes, des maisons couleur de ruine sèche, sur le bleu pâle du ciel. Des femmes dissimulées derrière le pauvre grillage de leurs fenêtres sans carreaux nous épiaient. Des enfants de deux ou trois ans, comiques avec leurs haillons jaunes ou à mille raies, se roulaient à nos pieds dans la poussière ; d'autres, plus proches de l'adolescence, impudents et jolis, nous harcelaient de leur mendicité rieuse, et se moquaient de nous sympathiquement. J'aimais aussi, à la porte des casernes, les soldats sans façon qui montent la garde pieds nus, et se rechaussent vite, dès qu'un officier supérieur est signalé. J'aimais jusqu'à ces ligurants de la cour des miracles qui, (-à et là, exhibent de hideuses plaies, des infirmités obscènes. Que vous dirai-je enfin? J'aimais, de toute ma curiosité, de toute ma perversité, cette Conslantinople d'aujourd'hui, ileur magnifique et souillée, née des décombres et du fumier de Byzance.

J'aimais d'une passion plus avouable l'aiititiuité ensevelie sous les détritus et sous la lèpre des constructions neuves. J'étais énm de fouler aux pieds l'histoire, et, à la vue du moindre vestige d'autrefois, je sentais l'horreur sacrée. Mon imagination conq)laisanlc restaurait les décors mutilés,

d'ux homme d'aujourd'hui 77

ressuscitait les personnages : chaque fois que je pénétrais dans Sainte-Sophie, une hallucination miraculeuse me révélait la splendeur des mosaïques sous le crépi sordide qui les couvre; je restituais leurs visages aux quatre anges décapités; je voyais défiler les processions dans les galeries supérieures, et j'écoutais chauler sous la coupole des chœurs extasiés d'enfants. Je regardais superstitieusement la chapelle murée où l'on dit que s'est réfugié le prêtre avec l'hostie, quand les envahisseurs ont violé le sanctuaire; et je rêvais de me trouver là le jour où se rouvrirait la porte close, où sur l'autel purifié s'achèverait le sacrifice interrompu, où Sainte-Sophie serait rendue au Christ. Mais je redoutais les barbares chrétiens à l'égal des barbares musulmans, et d'avance j'étais désolé à l'idée que les minarets détruits ne marieraient plus leur blancheur à l'obscure verdure des cyprès.

Je ne me lassais point d'errer hors la ville, le long des murs, qui me faisaient penser à ces représentations naïves de villes fortifiées, que les vieux miniaturistes ont souvent peintes aux marges des manuscrits. Ils sont demeurés tels qu'après l'assaut des Turcs. Leurs brèches sont douloureuses à voir, comme des blessures de soldats tués, abandonnés où ils sont morts. Je ne sais pourquoi, j'étais particulièrement ému chaque fois que je passais devant une tour carrée, fendue de haut en bas

comme par le glaive d'un Roland, et dont les deux moitiés formidables pourtant restent debout. Même, au sommet, il y a un petit jardin, et au milieu du jardin une masure, que je faillis acheter.

Mais j'étais environné de plus de fantômes sur la place de l'Atmeïdan qui est l'ancien hippodrome. J'v allais souvent, comme en pèlerinag(% contempler le tronçon de celte colonne faite de trois serpents entrelacés dont Mahomet II trancha les têtes. On dit que ce bronze est le monument de la victoire de Marathon. Je le vénérais comme la plus ancienne relique de la civilisation dont je suis issu. Je vouais une piété moindre, mais une admiration qui ne se blasait point, au tombeau prétendu d'Alexandre, dont la plastique est si parfaite, et si délicate la polychromie fanée.

Dans mes excursions quotidiennes, Rodosto n'était pas seulement le plus aimable des compagnons, mais aussi le plus informé des guides. Je ne découvrais point de lacunes dans son érudition. Je me suis toujours défendu contre le {)réjugé des mandarins d'aujourd'hui, et je me refuse à ranger dans une caste inférieure tous les honmies qui ne sont pas officiellement littérateurs ou artistes. Il ne me déplaisait point de reconnaître une intelligence de premier ordre chez un simple faiseur d'affaires, d'ailleurs fort épris de son métier. J'estime les gens qui savent leur métier : il y a toujours à gagner à

leur commerce. Bien que Rodosto m'eût d'abord séduit par sa culture raffinée, ce n'est pas à titre d'intellectuel amateur que je le goûtais le plus : il m'intéressait bien davantage à titre d'homme d'argent professionnel.

Voici encore un préjugé classique auquel je me suis dérobé : je n'ai point de superstition contre l'argent ni contre les affaires. Je méprise, à l'occasion, les gens qui possèdent et qui spéculent : mais c'est quand je les juge indignes de la puissance admirable dont ils disposent, ineptes à la stratégie subtile et féroce qu'ils se flattent de pratiquer. Ma raison, en garde contre tous les sophismes, et particulièrement contre ceux qui' se masquent de délicatesse, n'admet point qu'il soit bas de désirer la fortune, et noble de désirer toute autre force d'où résulte iine supériorité sociale. Il est aisé de nous venir dire que l'argent est le plus vil des signes d'aristocratie : voyons ce que valent les autres ! On met la naissance en parallèle avec la fortune, et on feint de ne s'apercevoir pas que toutes les aristocraties de naissance tirent leur origine de la victoire, de la conquête et de la propriété.

Mais ce n'est pas la propriété même qu'on dénigre : c'est l'argent? Je vois bien pourquoi. Tandis que la noblesse, qui possédait d'abord, a perdu, une classe moindre s'est enrichie, par de petits moyens, et le capital est une conquête bourgeoise. Nous

demeurons aussi imbus d une façon de snobisme chrétien, qui nous inspire de mépriser de parti pris l'argent, comme, tout ce qui se rapporte au corporel de la vie. Moi, j'ai l'insolence de l'aimer, par réaction contre ce faux et imbécile désintéressement, par goût de tout ce qui m'accroît, parce que je veux être fort plutôt que faible, et parce que la force actuelle qui approche le plus d'ctre invincible, c'est l'argent.

Pour les affaires, elles sont la forme nouvelle de la lutte pour vivre, et je ne dis pas seulement entre les particuliers, mais aussi entre les états. Je sais que la plupart des hommes, étant inconscients d'eux-mêmes, le sont à plus forte raison de l'humanité dont ils font partie. Ils jugent de l'histoire qu'ils vivent d'après l'histoire qu'ils ont lue, et ils se figurent les relations contemporaines entre individus ou entre collectivités, comme au temps héroïque des républiques grecques, au temps de la conquête romaine, ou encore au temps des luttes féodales — qui n'étaient du reste que de sanglantes compétitions entre propriétaires. Je tiens, quant à moi, que toutes les rivalités de peuple à peuple sont maintenant économiques, et je ne me soucie |)as outre mesure fjue cela paraisse, k première vue, moins pittoresque.

Je ne me laisse pas davantage émouvoir par cette formule de théâtre, rédigée en mauvais français :

d'un homme d'aujourd'hui 81

« Les affaires, c'est l'argent des autres. » Je me représente plus volontiers, et peut-être plus aisément, les affaires comme une escrime; non point une escrime pour rire : il faut savoir le jeu de terrain. C'est sa peau que chacun défend. Je ne saurais mépriser un exercice, dépourvu, je l'avoue, de romantisme et de ce que les personnes iiien sentantes dénomment poésie, mais qui met en valeur toutes les qualités combatives de l'animal humain. Je crois, comme Stendhal, que le péril de mort quotidien est tonique, et que la vie fut si ardente au temps de la Renaissance, parce qu'on avait chance d'être assassiné au tournant de la rue chaque fois qu'on sortait de sa maison. Les conquérants de l'argent ne courent pas moins de risque, mais les assassins d'aujourd'hui sont, si je puis dire, moins voyants, parce qu'ils ne portent point des costumes d'opéra.

Ces opinions, qui sembleront peut-être paradoxales, et même scandaleuses — mais non point à vous, étaient celles de Rodosto. Ce n'est pas de lui pourtant que je les tiens, et je prenais plaisir à Tentendre les exprimer, parce qu'elles étaient alors déjà miennes, du moins confusément et en puissance. Je dois dire que, dans le pays singulier où Rodosto exerçait son industrie, les affaires gardent encore de ce pittoresque, dont j'ai avoué, mais sans regret, qu'elles sont dénuées ailleurs. Les gens qui auraient le désir un peu hésitant d'y prendre goût

82 co^'FESSlO^•

pourraient aller se former à Constanlinople, pour se ménager une transition. Vous pensez que je ne vais pas entrer dans des détails techniques : en deux mots, il s'agit toujours là d'obtenir des concessions, et on les obtient par le moyen de commissions. Cela ne se traite pas à l'américaine.

Rien ne m'amusait comme de faire antichambre dans les ministères : on y est pêle-mêle avec des hommes de toutes les conditions sociales, depuis les hauts dignitaires jusqu'aux marchands d'eaux de fruits et aux mendiants. Il y a toujours, dans un coin, un bout de tapis où les solliciteurs peuvent s'accroupir dans la direction de la Mecque, si l'heure de la prière sonne avant que leur tour d'audience soit A^enu. Je ne faisais pas qu'attendre avec Rodosto : j'entrais avec lui dans le cabinet des ministres, qui m'offraient le café, des cigarettes, et ne paraissaient pas autrement s'étonner de ma présence. Je ne m'étonnais pas non plus de me voir là. Je ne me gênais pas pour dire mon mot. Je croyais, en vérité, jouer un rôle et faire des affaires, moi aussi, comme Rodosto : la seule différence est qu'elles enrichissaient Rodosto et que je n'y gagnais pas un sou.

Il n'eût point manqué de ])réle\les pour m'associer à telle ou telle de ses entreprises : car je le voyais faire des attributions de parts à maints individus qui, assurément, n'y avaient pas plus de

titres que moi. Mais, comme il m'estimait, il ne voulait pas m'enrichir par complaisance ; et il attendait, pour me mettre, comme on dit, dans une affaire, que j'y fusse indispensable. Je ne faisais rien démon côté pour hâter cet événement. Je m'acclimatais, ma philosophie stoïcienne tournait au fatalisme turc; et lorsque ma condition se trompa changée du jour au lendemain, et qu'un inconnu nouveau s'ouvrit devant moi, j'acceptai sans émotion ni surprise ce qui apparemment était écrit.

Page 1