LETTRE VII
La vie singulière et voluptueuse que je menai à Gonstantinople fut un rêve digne du féerique décor où il s'encadrait; et je m'en souviens comme au réveil on se souvient d'un rêve, avec une vibration continuée, une mémoire presque hallucinante et cependant insaisissable, des images qui me hantent mais qui me fuient, ou qui s'évanouissent, dès que je veux les retenir et les enchaîner en un récit. Mes souvenirs de ce rêve m'apparaissent dans l'espace, mais dans un autre espace qui est celui des rêves, et ils sont affranchis de la loi du temps. Leur succession me paraît, si je puis dire, simultanée ; leur durée — il faut bien que j'emploie ce mot, faute d'un autre, mais qu'il est impropre! — leur durée ne me paraît pas excéder celle d'une nuit, et je sais qu'elle fut d'environ sept mois.
La vision d'alors qui ressuscite en moi le plus fréquemment est celle de nos promenades en
caïque sur le Bosphore. Un souffle, la moindre houle suffisent à faire chavirer ces embarcations longues, étroites, instables; et dans le tortueux corridor qui sépare la mer Noire de la mer de Marmara, le vent s'élève parfois si brusquement qu'on ne sait jamais, quand on part, si on pourra revenir. Nous allions loin exprès, et nous nous attardions, parce que nous aimions ce danger, cette menace. Je me rappelle des retours hasardeux sur une eau clapotante et méchante. Nous allions le plus volontiers aux Eaux-douces d'Asie, les jours où elles ne sont pas fréquentées. Personne ne trouvait à redire à ces promenades : nous n'étions jamais seuls, même lorsque nous descendions à terre ;'si nos huit rameurs vêtus de blanc demeuraient dans le caïque, notre somptueux kawas nous accompagnait. Mais dans ce pays, les inférieurs ne comptent pas; nous nous sentions seuls.
Souvent aussi nous allions à la résidence d'été de l'Ambassade, à Thérapia. Nous y trouvions un peu plus de liberté, mais non une liberté entière. Nous ne pouvions nous rencontrer en secret qu'à Péra même, et avec de terribles difficultés. Nous étions en butte à un espionnage véritablement provincial. Soumise à la plus incommode étiquette, ma maîtresse me devenait inaccessible comme une souveraine. Elle avait cependant pris soin d'aiïecter dès les premiers jours dos allures d'indépendance
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fort peu orientales. Elle sortait fréquemment à pied sans être suivie. Elle pouvait ainsi, après avoir longtemps erré dans la grande rue de Péra, guetter une occasion de s'échapper par une des ruelles transversales, et se glisser dans une maison où nous avions une chambre.
Nous n'avions pas même pu louer cette chambre, ne pouvant, ni elle ni moi, donner notre nom, craignant la police si nous donnions un nom supposé; mais nous trouvions notre asile libre chaque fois que l'un ou l'autre de nous à tout hasard s'y présentait. La propriétaire était une vieille impotente, dont je ne devinais que trop les moyens d'existence. Vous êtes allée à Constantinople : vous vous représentez la masure, sa haute façade sordide, l'étroite porte et, tout de suite derrière, l'embûche de l'escalier; dans la chambre, le mobilier français de la Restauration, et la guipure douteuse aux fenêtres, par où on voyait la Corne d'Or. C'est dans ce coupegorge, c'est dans ce mauvais lieu que parfois nous pouvions tomber aux bras l'un de l'autre. Partout ailleurs la publicité de notre vie nous réduisait aux désirs vains et au martyre de la tentation.
W^" de Theuil, si timorée, si prudente, prenait sans doute, à mon insu même, d'infinies précautions. J'en devais prendre de mon côté, mais alors machinalement : je rêvais ma vie, je n'étais point capable de peur ni de calcul, ne l'étant point de
prévision. J'étais comme un spectateur qui ne sait pas ce qui va arriver. Je m'abandonnais au kief des Orientaux, et aussi à leur fatalisme où me prédisposait déjà mon caractère. Nos relations coupables demeureraient-elles secrètes ou seraient-elles un jour révélées? Cela était écrit, et, comme je n'y pouvais rien, cela me devenait à la lettre indifférent. Je n'étais même pas curieux de ces lendemains, n'ayant nul moyen de les présager. Je me tenais pour irresponsable quoi qu'il advînt. Je me sentais le jouet de forces tellement supérieures à ma volonté, et à toute autre volonté particulière, que je n'avais pas la moindre idée de réagir; et il me semblait que tout le monde, y compris le marquis de Tlieuil, dût accepter ainsi que moi la nécessité. Sans rien formuler en termes exprès, j'étais au fond persuadé que cette nécessité trop évidente ne pouvait être méconnue de personne, que Theuil tout le premier savait à quoi s'en tenir et s'inclinait. Le fait est que, vis-à-vis de sa femme et de moi, il avait ces façons d'imperceptible ironie, de réserve indulgente, qui sont communes à tous les maris philosophes, mais où les maris de sa caste sont inimitables : car ils possèdent la tradition.
A défaut de jjIus clairs indices, l'étrange figure que je faisais dès qu'il était question de mes affaires devait lui donner des soupçons. Notez que ces affaires étaient le principal objet de son ambas-
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sade et le motif unique de ma présence à Conslantinople. Or, je l'écoutais à peine, et avec une gène inexplicable, lorsqu'il m'en entretenait. De moimême je ne faisais aucune démarche, ou je les faisais négligemment, et si mal qu'il renonça bientôt à m'employer comme intermédiaire auprès de mes coparticipants. Je ne me tenais pas même au courant des négociations qu'il poursuivait avec sa méthode et son habileté coutumières. Mais il ne marquait nullement que ma conduite lui parût bizarre. 11 me traitait à vrai dire comme les gens parfaitement raisonnables traitent ceux qui ont le cerveau quelque peu dérangé : il pratiquait à mon égard le nil admirari, et ne sourcillait contre aucune de mes excentricités.
Étant donc si peu préparé, ce fut pour moi un coup de foudre quand un beau jour j'appris que nous louchions au dénouement, et quel était ce dénouement. L'Ambassadeur venait de poser au gouvernement de la Porte un ultimatum. Il exigeait le paiement sans délai d'un certain nombre de millions, une garantie sérieuse pour le reste, et il menaçait de son départ si ces conditions n'étaient pas acceptées dans les trois jours. Je ne vis dans tout ceci que le départ de l'Ambassadrice, et me demandai avec angoisse si je pourrais décemment la suivre ou s'il me faudrait demeurer. M. de Theuil mit par surcroît l'alarme dans ma conscience, en
m'annonçant qu'aussitôt après son départ, Ton rendrait officiel l'envoi d'une escadre française dans les eaux turques. J'eus la brusque vision de la contlagration européenne qui est toujours possible dès quune allumette, comme disait Bismarck, flambe en Orient. Je m'avisai que peut-être bien le mar(|uis de Theuil eût agi moins énergiquement et moins basardeusement si mesjntérôts n'eussent pas élé en jeu.
Vous pouvez juger d'après ce qui précède si j'avais aucun motif de croire cela, et de m'allribuer une part d'influence dans les conseils de l'Ambassadeur. Mais la conscience morale est sujette à des illusions et à des ballucinations comme les sens; la mienne possède en plus une faculté prodigieuse de création et d'agencement instantané. Je me représentai soudain tout le roman de mon prétendu crime : mon amour déslionoré par une arrière-pensée d'intérêt, l'infâme complaisance du mari, l'Europe mise à feu et à sang pour n)a fortune. Je me vis classé parmi les grands scélérats liisloriques. Je connus leur orgueil et leurs remords. Je me traçai mon devoir, qui était d'empêcher à tout prix les définitives cataslro|)hes; je tremblai (|u'ilne fût trop tard : je voulais (|u'il fût lenqjs encore au moins de délib rer. Je me flattais que le sort du monde civilisé dépendît^de moi : je li'entendais pas avoir si tôt fini d'en être l'arbitre.
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C'est à ce chimériqae débat de conscience que j'ai fait allusion, quand je vous ai dit dans ma première lettre, non sans quelque emphase, que j'avais tenu, comme Fabius, la guerre et la paix dans le pli de mon manteau.
J'osai, au mépris de toute prudence, plaider auprès de l'Ambassadeur contre ma propre cause. Avec l'éloquence la plus véhémente, la plus pathétique, je lui remontrai qu'il était peu français de risquer une guerre pour de l'argent, et qu'au surplus nos prétentions financières étaient exorbitantes, injustifiables. La marquise, présente, m'écoutait avec terreur. L'Ambassadeur, qui avait sujet d'être étonné de ma sortie, n'en témoigna, à son ordinaire, rien du tout. Son imperturbabilité ne se démentit point. Il me marqua seulement, avec une ironie un peu plus âpre que de coutume, que je me mêlais de choses qui ne me regardaient point, ou qui ne me regardaient plus. Il ne me demandait pas avis : il m'annonçait son départ pour le surlendemain. Je décidai sur-le-champ, par humeur de représaille et à la façon d'un enfant contrarié, qu'alors moi aussi je partirais, « puisque c'était comme ça. » Mais je passai ces deux derniers jours dans une détresse affreuse, indifférent à mon amie, uniquement occupé de la réponse du Sultan, qui n'arrivait pas. Mon innocence devait s'ensuivre, ou ma culpabiHlé. S'il capitulait, l'orage
était conjuré, je n'étais plus criminel. J'attendis jusqu'à la dernière minute, comme le condamné attend sa grâce.
J'eus une lueur d'espérance sur le quai de la gare, où deux envoyés d'Yildiz-Kiosk, deux officiers chamarrés, vinrent se cramponner aux basques de l'Ambassadeur. Avec ces courbettes turques dont vous savez la servilité, la main pieusement posée sur le cœur, sur les lèvres, une sueur d'angoisse perlant à travers leur vilaine peau jaune et coulant le long de leurs joues bouffies, ils suppliaient Son Excellence au nom de leur auguste maître , ils la suppliaient de rester. Ils lui apportaient la promesse, l'engagement, la parole de leurdit auguste maître, que tout ce qui était humainement possible pour arranger les choses serait fait à la première occasion.
Theuil répondit avec hauteur, et en termes d'une grossièreté inouïe, mais qui, proférés desabouche, semblaient à peine excéder l'imperlinence. Il répondit qu'il ne voyait qu'une façon d'arranger les choses, qui était que la Porte cédât; qu'il ne s'en souciait d'ailleurs aucunement, ses dispositions étant prises pour partir tout à l'heure, en sorte même que si, au dernier moment, il devait rester, , cela rinconimoderait fort; (juant aux promesses .. du Sultan, il en connaissait la valeur et se moquait de sa parole auguste. Il ne dit pas pré
cisément qu'il se moquait, et le mot qu'il osa ne me fit pas faire un moindre sursaut qu'aux envoyés du Grand Seigneur. Je fus secoué d'un rire nerveux, mais qui cessa brusquement. Je compris que tout était perdu et je montai dans le sleeping comme dans la charrette, tout en prenant un soin machinal des petits colis de l'Ambassadrice, que me passait un à un le Rawas armé jusqu'aux dents, faisant fonction de femme de chambre.
Lorsque le train partit, les deux envoyés impériaux restés sur le quai n'interrompirent point leur mimique; et combinant les gestes du désespoir avec les marques extérieures du respect, ils levèrent les bras au ciel tout en se courbant jusqu'à terre. Nous ne pijmes nous défendre d'en rire; mais la présence de deux ou trois gêneurs nous contraignit. Il ne fallait tout de même pas nous donner en spectacle. L'Ambassadeur s'en alla fumer dans le corridor et je demeurai seul avec la marquise.
Nous ne desserrions pas les dents. Elle semblait aussi bourrelée que moi. J'ignorais son souci, ne l'ayant pas entretenue seul à seule depuis deux jours; mais je ne pouvais prendre sur moi de l'interroger, j'avais la bouche cousue. J'évitais même son regard, je me détournais vers la fenêtre. Je considérais avec une attention morose les faubourgs de Stamboul que traverse la voie ferrée :
masures lépreuses, pavoisées de linges, de loques multicolores que le soleil a fanées et les lavages ; ruines habitées ; chambres entrevues à travers les moucharabies, vides de toutmeuble, ornées parfois d'un portrait du Sultan ou de TEmpereur d'Allemagne que l'on a découpé dans un journal et collé à plat sur le mur blanc; devant la porte des cafés borgnes, groupes de fumeurs accroupis autour d'un seul narghilé; et marchant à pas maladroits, pieds nus, sur les détritus séchés des ruelles, des bébés comiques, charmants, costumés comme des poupées de collection, empêtrés dans leur caftan vert et rose, dans leur longue robe à mille raies.
L'Ambassadeur venait d'achever son cigare : il reparut, mais un instant, s'excusa de nous abandonner et s'enferma dans la case voisine pour travailler avec son secrétaire. Le silence étant rompu, je me sentis obligé de parler à mon tour. Moins par intérêt que par contenance, je demandai à M"''' de Theuil ce qu'elle avait. Je le lui demandai en anglais; même à l'Étranger, parmi des gens de toutes langues, il nous semble toujours (jue nous courons moins de risque^ d'être entendus lorsque nous traduisons noire pensée dans une autre langue. J'employai l'expression bizarre, compliquée, un peu ridicule, dont usent les Anglais pour demander aux gens ce qu'ils ont. M"° de Theuii
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me répondit d'un geste vague, dénué de toute signification. Je recommençai de regarder dehors. Nous traversions maintenant l'affreuse banlieue de Constantinople, la plaine déserte où la voie va, revient sur elle-même, contourne les plus faciles obstacles, parce que l'entrepreneur a voulu « tirer au kilomètre ». Et j'avais une vision — je fermais les yeux pour ne plus voir, mais alors j'étais encore plus à la merci de mes images — j'avais la vision d'armées innombrables, tous les soldats de tous les pays peuplant cette plaine aride jusqu'à déborder l'horizon et s'entre-déchirant là — par ma faute. Ma raison révoltée me criait l'absurdité de mon remords, mais elle n'arrivait pas à dissiper la vision qui en était cause. Tous mes sens s'hallucinaient à la fois. Les bruits de la bataille m'assourdissaient et l'odeur de la boucherie me donnait la nausée.
Je me levai brusquement, je quittai mon amie sans rien lui dire. J'errai de voiture en voiture. Ma torture devint intolérable à la nuit, aux lumières. J'avais un cercle autour du crâne. Je ne pus toucher au dîner. D'ailleurs, les fâcheuses denrées que le cuisinier s'était procurées chez les marchands turcs n'étaient pas pour solliciter l'appétit. Je trouvai heureusement du vin, du Pommery brut, je bus. Je prétextai ma migraine pour me coucher aussitôt. Je tombai dans ce demi-sommeil
OÙ la sensibilité ne s'abolit point, mais s'atténue et s'altère : si bien qu'elle fournit de nouveaux fantômes l'imagination délirante, au lieu de rectifier ses erreurs en maintenant le contact entre le monde extérieur et l'intime. Les idoles nocturnes de l'enfance revinrent me visiter; j'étais environné de larves hideuses tapies dans les secrets coins d'ombre ou sous les rideaux palpitants, j'entendais des grondements d'artillerie.
Je fus réveillé de mon cauchemar à Andrinople, où l'arrêt se prolongea. Il y avait des allées et venues sur le quai, dans le wagon. Je finis par sauter à bas de mon lit pour voir ce qui se passait. J'eus peine à ouvrir la porte de ma ^cabine : le couloir était obstrué de personnages en uniformes, qui entouraient l'Ambassadeur et le suppliaient de rebrousser chemin. M. de Theuil m'expliqua qua l'on venait de lui remettre des dépêches du Sultan, qui protestaient des intentions les meilleures, mais n'annonçaient point celle, pure et simple, de céder. En conséquence, et malgré les gesticulations suppliantes de tous les mamamouchis ici présents, malgré leurs lamentations, malgré leurs transpirations d'agonie, nous poursuivions notre voyage purement et simplement.
J'étais si hébété que c'est tout juste si je compris ce que me dit l'Ambassadeur. En revanche, comme je ne perds jamais la vision du détail,
j'observai que M. de Theuil et moi portions, au saut du lit, des pyjamas du même modèle, à dessin cachemire de grandes palmes bleues, jaunes et rouges sur fond rouge-sang. Et cela me tranquillisa soudain : car il me parut que deux hommes affublés de si frivoles costumes ne pouvaient être des instruments de la Providence ni décider du sort de l'Europe.
Je dormis ensuite parfaitement et ne me réveillai plus que fort tard. Nous nous retrouvâmes tous au déjeuner de midi, qui fut fort animé. L'Ambassadeur nous déclara que, toutes réflexions faites, il n'avait nulle envie de pousser jusqu'à Paris, pour en repartir selon toute apparence la semaine prochaine. Il avait donc résolu de faire halte à Budapest, où il attendrait les nouvelles. J'étais libre naturellement de m'y arrêter ou de poursuivre, mais la question ne fut pas même posée, et moi, je n'hésitai point. Je m'installai donc à l'hôtel Hungaria, où je passai une soirée, et, le lendemain, une journée charmantes. J'ai beaucoup de goût pour Pest. C'est une ville luxueuse et confortable, toute neuve avec un aspect ancien. On mange proprement à Hungaria, en écoutant les seuls tziganes qui se puissent supporter. J'y choisis toujours une chambre sur le Danube , et j'aime à regarder le soir les lumières qui, vis-à-vis, dessinent la colline de Bude sommée de son château royal.
L'Ambassadeur s'enferma to.ule l'après-midi avec son secrétaire pour je ne sais quel travail, et je promenai M"° de Theuil. Nous allâmes au jardin zoologique; puis nous revînmes au Danube, que nous traversâmes par le pont suspendu; nous fîmes l'ascension de Bude. J'eus enfin l'idée d'aller goûter à l'île Margit, et, n'y rencontrant pas une âme, nous nous avisâmes tout à coup que nous étions amant et maîtresse, ce que nous avions oublié totalement depuis huit jours.
A l'heure du dîner, aucune nouvelle n'était encore arrivée de Constantinople. Par contre, on avait déjà les journaux de Paris annonçant la retraite de l'Ambassadeur, et aussi le départ inopiné d'une escadre pour ^uné destination inconnue. L'indiscrétion était certainement voulue, et il est à croiil"e que ces renseignements émanaient du quai d Orsay. Mais nous ne trouvâmes rien qui nous put indiquer l'état de l'opinion en France : car les deux ou trois journaux que nous pûmes lire étaient d'entre les plus réservés. Enfin, le surlendemain, nous eûmes du chargé d'afl'aires une dépêche longue et explicite, d'où il résultait que le Sultan ne jugeait pas à propos d'attendre nos cuirassés, et qu'il cédait sur tous les points. Le plus prompt retour de l'Ambassadeur était désirable. Tlieuil résolut de partir le même soir; mais comme il avait l'intention de prendre, aussitôt
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l'alîaire réglée, un congé fort long, il engagea la marquise à ne point faire d'allées et venues inutiles et à continuer sa route sur Paris. 11 me pria de l'y accompagner.
Ce bonheur inespéré ne nous combla ni l'un ni l'autre d'autant de joie que nous voulûmes bien croire : nous ne faillîmes point de nous en témoigner une fort vive, mais par bienséance, et sans être dupes de nos protestations. Nous expédiâmes l'Ambassadeur, et ne partîmes que le lendemaia, pour nous arrêter encore tout un jour à Vienne. Les feuilles viennoises nous apprirent que l'escadre avait déjà reçu des contre-ordres en cours de route et remis le cap sur Toulon. Mais je ne pus me procurer aucun journal de France plus neuf, et ce manque de nouvelles authentiques m'irrita les nerfs singulièrement. Je me raisonnais pour me convaincre que je n'avais plus désormais aucun sujet d'inquiétude ; mais on ne vient pas à bout d'un malaise par des déductions et par des preuves, même défait. M""' de Theuil, constamment muette, avait un air d'égarement et presque de démence qui m'épouvantait. Par superstition peut-être, nous ne profitions pas de notre liberté. Nous avions des arrière-pensées vagues. Nous étions contraints. Le voyage par étapes me harassait, et j'étais découragé sans cause, sans autre cause que cette lassitude qui diminuait ma vitalité.
Quand nous arrivâmes à la gare de l'Est, le niatin, ce fut une délivrance pour moi, et, je crois, pour elle aussi, de nous quitter. Je me sentis plus à mon aise, plus à l'abri, dans la voiture où j'étais seul. Aussitôt rentré, j'allai droit à mon cabinet, je tombai assis devant mon bureau, le chapeau sur la tête, le manteau sur les épaules ; et je restai longtemps sans penser à rien, sans bouger, sans regarder, sans voir. Et puis je vis les journaux, qui étaient là, tous, à portée de ma main. Mon soigneux valet de chambre les avait rangés par ordre de dates. Machinalement, je fis sauter les bandes.
Vous savez comme c'est vite fait de lire un journal, tous les journaux, quand on a un peu l'habitude. Il ne me fallut pas dix minutes pour dépouiller toute cette presse, et pour connaître l'opinion. En une semaine, elle avait varié trois fois. D'abord, elle avait accueilli avec une satisfaction una^iime la nouvelle de l'envoi d'une escadre dans les eaux ottomanes. Le moindre simulacre de manifestation belliqueuse ravit toujours les Français. Chez nous le peuple est vif, moins à la façon d'un i)euple, amateur de guerres et de conquêtes, qu'à la façon d'un monsieur peu commode, amateur de duels, qui ne se laisse pas marcher sur le pied, et pour un oui, pour un non, envoie ses témoins. L'oppolition môme avait suivi le mouvement, et ses journaux aj)prouvaient de mauvaise humeur,
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mais enfin ils approuvaient. Ils se ressaisissaient dès le lendemain, et jouaient de l'argument que j'avais développé moi-même au marquis de Theuil, qu'il était peu français de risquer une guerre pour de l'argent. C'était la deuxième cloche: la troisième sonnait le glas du ministère. Le rappel brusque de l'escadre avait dérouté ses partisans autant qu'il avait indigné ses ennemis ; et l'on trouvait à bon droit insensée cette reculade, avant que les promesses du Sultan eussent reçu aucun commencement d'exécution.
Tout cela m'était fort égal : je ne m'intéressais point au sort du ministère. Mais je ne perdais rien pour attendre et j'allais aussi avoir mon paquet. Ayant commencé ma revue des journaux par les plus sérieux et les plus décents, je n'y rencontrai point de commentaires trop absurdes, et une seule allusion — incompréhensible — à certains dessous prétendus de l'affaire. Mais le journal qui la risquait, qui se targuait de traditions de bonne tenue, refusait jusqu'à plus ample informé de donner créance à de certains bruits, et s'excusait de s'en faire l'écho. Je recourus aussitôt à une gazette moins bégueule et j'y trouvai un réquisitoire contre l'Ambassadeur, l'Ambassadrice et moi, qu'on eût dit que j'avais inspiré moi-même : il reproduisait point par point l'acte d'accusation que ma conscience chimérique avait naguère dressé contre
nous. Il ne le reprocUiisait pas mot pour mot : la diatribe était écrite en langue verte, et je vous fais grâce des épithètes que nous y essuyions tous trois, qui n'ont cours que sur les boulevards extérieurs. Cela s'intitulait: « Une affaire de canapé ». Il y avait de l'esprit. Il y avait aussi le pédanlisme actuellement à la mode dans cette littérature : car elle amalgame volontiers la doctrine à l'ordure du pamphlet, et les écrivains qui s'y emploient sont des espèces de penseurs-arsouilles.
La lecture de cet article fit sur moi un singulier effet. Encore une fois il ne contenait rien que de faux, sauf la révélation de mon intrigue avec la marquise de Theuil; mais je n'en pouvais nier la vraisemblance, dont j'avais été moi-même récemment dupe : je recommençais de l'être en voyant mes propres divagations couchées par écrit sous la signature d'un autre. J'eus de nouveau l'hallucination du crime, le vertige d'une certitude que je savais mensongère. .Je sentis un grand froid, et ma raison s'échapper. Le détail de mes relations avec la marquise de Theuil était rapporté si exactement que je n'osais plus dire, je n'osais plus croire que le reste fût inventé. Le lieu même, les heures de nos rencontres, le nom de la vieille infâme qui nous prêtait son logis, tout y pétait. (^est à se demander si nous n'avions pas été surveillés conlimiellement par une police;") la solde du
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pamphlétaire. Ah! quant à ma pauvre amie, son sort était bien réglé, elle était bien déclassée, bien perdue... L'entrée de mon domestique interrompit mes réflexions brusquement. Je dus lui remettre mon chapeau, mon paletot. Et quand je restai seul après cette brève diversion, alors seulement je m'avisai des conséquences premières, fatales, de l'outrage que j'avais reçu. On ne poursuit pas ces gens-là devant les tribunaux : ce serait faire leur jeu. On ne risque pas le scandale d'un procès. Rien n'était possible que ce que l'on appelle — improprement — une réparation parles armes. L'idée d'un duel nécessaire, qui aurait dû me remonter — car je suis assez batailleur — , me déprima encore plus. Je me sentais si peu atteint par les grossièretés de mon insulteur que je n'avais, à franchement parler, aucune animosité contre lui. Le vocabulaire de la polémique est devenu si poivré qu'on se blase, et les plus chatouilleux ne s'affectent guère de voir accolés à leurs noms d'intolérables adjectifs. La mesure étant cette fois un peu dépassée, la formalité du combat singulier devenait inévitable : je m'y soumettais parce que je sais vivre, mais je manquais de conviction. Je ne pensais même pas à me soulager par des représailles verbales ou par des voies de fait : je n'étais pas altéré de vengeance. Je me rendais seulement compte qu'il m'eût été com-
mode que le drôle fût supprimé. Si je l'avais tenu là, peut-être qu en dépit de ma répugnance k tuer, je lui aurais enfoncé un couteau dans le cœur bien tranquillement, mais aussi sans raffinement, d'une main nonchalante: j'eusse préféré d'ailleurs qu'un autre se chargeât de la corvée, ou même la Providence, qui dispose des morts subites. J'avais intérêt à sa suppression : je la souhaitais donc; mais je ne me souciais aucunement d'en être l'auteur ou non, pourvu que le résultat fût acquis.
Je me mépris à cette mollesse et me soupçonnai de manquer de bravoure. Aussitôt, je réagis, par respect humain : c'est un sentiment que j'éprouve surtout quand je suis seul; car je ne pose jamais pour la galerie, mais pour moi-même quelquefois. Je décidai brusquement que tout serait réglé dès ce matin et, vers onze heures, j'allai chez la princesse Yashvine. Je trouvai Serge dans l'atelier : il me sauta au cou. Ce geste, qui d'abord me surprit, me rappela que j'arrivais de voyage après une absence de plusieurs mois. Je mis un terme aux effusions et, sans préambule, j'exposai mon affaire avec un sang-froid dont je fus content. Serge, par contre, ne put dissimuler son trouble que je jugeai excessif. Il est vrai que, dans son pays, tous les duels sont sérieux et la plupart mortels. Celte pensée me suggéra par contraste une soudaine et absolue certitude que j'échangerais le lendemain
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avec mon [adversaire deux balles sans résultat. Il m'apparut que, dans ces conditions, cela ne me coûterait pas davantage, et serait plus convenable, d'en échanger quatre ; et je fus dès lors résolu à exiger ce chiffre.
Serge subit enfin la contagion de mon calme. Il acheva de détendre ses nerfs en me pressant les deux mains avec une meurtrière violence; puis il se mit à discuter posément et sagement le choix de mon second témoin. Il me proposa un sien cousin, qui l'était également du marquis de Theuil, et me remontra l'avantage moral d'être secondé sur le terrain par un membre de la famille du mari. Cette juste remarque me fil repenser à ma maîtresse, que je vous avoue que j'oubliais. Je sentis la convenance de l'aller voir au plus tôt, et je quittai Serge après lui avoir donné mission de s'assurer de son cousin. Je devais, à midi et demi, revenir à l'hôtel Yashvine pour déjeuner.
Je ne doutais point de trouver la marquise dans les Iranses, et ce spectacle ne me paraissait pas excellent pour un homme qui doit s'épargner les émotions ; mais comme il ne m'était pas permis de m'y soustraire, je préférai en finir tout de suite. Je fus presque désappointé de constater dès les premiers mots que mon amie ne savait rien du tout. Elle ne s'était encore occupée que de ses rangements. Je n'allais point la tirer de sa quiétude,
et je ne prolongeai point ma visite, qui était dès lors sans objet. Rentré chez moi, je compulsai de nouveau les feuilles, et je vis que le fâcheux article avait été reproduit un peu partout. Il n'est plus d'usage que l'on discute sérieusement des accusations de cette sorte : on les admet ou on les rejette sans examen, suivant que Ton est ou que Ton n'est pas du parti de celui qu'elles visent. Aussi mes ennemis politiques étaient-ils unanimes à crier haro sur moi ; seulement, mes alliés d'hier, qui se méfiaient de ma tiédeur, avaient une façon de me défendre qui équivalait à me lâcher. J'en fus impressionné assez péniblement, et j'eus appétit de revoir Serge, de qui au moins j'étais sûr.
Il ne rentra que fort tard, et je fus obligé de me mettre à table en tête-à-tcte avec la princesse. Je me serais passé de sa présence. Et puis je n'avais faim que pour un déjeuner ordinaire, et la seule lecture de l'interminable menu me désespéra. Mais je pris sur moi, j)our éviter les questions de la dame, qui était fort tourmentante quand on ne mangeait pas de tout. Je me forçai et m'en trouvai bien. Je me réparai malgré moi. Le pire ennui fut de subir une de ces conversations qui étaient la spécialité de M"" Yashvine, et où il fallait que son partenaire ne tarît point, tandis qu'elle-même ne faisait que hocher du nez et mugir sourdement. Par chance, je ne manquais pas de matière, revenant de
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voyage. J'en fis des récits à tort et à travers, et les grognements de mon hôtesse me témoignèrent qu'on me goûtait. J'avais peur qu'elle ne m'interrompît pour me mettre sur 1' « affaire » : mais elle ne lisait pas les journaux et n'était jamais au courant de rien.
Elle se retira enfin à l'instant même où Serge arrivait, et j'eus sans languir le récit des démarches qu'il venait de faire. 11 les avait déjà poussées bien plus loin que je n'eusse osé croire. Non seulement il avait obtenu le consentement de son cousin, mais tous deux s'en étaient allés aussitôt chez mon adversaire, et l'ayant, vu l'heure, rencontré chez lui, à table, avaient pu requérir un rendez-vous pour l'après-midi avec ses témoins. — Je pense que cet homme de précaution en gardait de tout prêts dans la coulisse.
Dès que je sus le principe de la rencontre accepté, le peu d'agitation que me causaient encore l'incertitude et l'attente cessa, mon calme devint extraordinaire. Il se fit en moi comme un grand silence. Serge déjeuna en quelques minutes : il n'avait que le temps de courir à la conférence des témoins. Je lui répétai mes instructions, en maintenant mon exigence de quatre balles, et notre prochain rendez-vous fut fixé à cinq heures, chez moi.
D'ici là je n'avais absolument rien à faire : je me rendis chez la marquise de Theuil. Je n'éprouvais
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nul désir de lavoir, et je vous confesse que j'y allais par cabotinage, pour utiliser mon pouvoir de dissimulation. J'étais très fier de mon assurance et de ma tenue : il me plaisait de jouer la difficulté. Je ne m'exagérais d'ailleurs point la valeur ni le mérite de mon courage; j'en reconnaissais deux espèces : le vrai, qui est une exaltation de la vitalité, et un autre, qui peut, à l'occasion, n'être qu'un indice d'atonie. J'attribuais modestement le mien à une extrême fatigue, physique et morale. J'avais comme une envie de dormir, qui était peut-être une envie de mourir. Déjà les choses m'étaient indifférentes, comme à ceux qui ne peuvent plus ouvrir les yeux. Il faisait beau, la saison était ardente et précoce, et le renouveau parisien me rappelait les impatiences du printemps russe. Je marchais à tout petits pas, pour lentement jouir de cette volupté de l'air : elle m'était indifférente. Et je me demandais si cette indifférence n'était pas le présage d'une mort prochaine : et cela encore m'était indifférent.
Je trouvai cette fois M™* de Theuil consternée : elle venait enfin de lire les journaux. Une Française n'aurait pu les lire sans deviner que j'allais me battre; mais ces procédés-là n'étant point usités dans les pays de langue anglaise, elle ne soupçonnait point que je courusse le moindre risque, et ne pensait qu'à elle-même, qu'elle jugeait perdue. Je ne me sentis point capable d'avoir sérieusement pitié
d'elle. Son malheur ne me paraissait point comparable à celui de mourir pour de bon, et je me répétai à part moi la plaisanterie bien connue, « qu'il n'est aucune personne sensée qui ne préfère de beaucoup le déshonneur à la mort. » ,1e lui débitai, sans aucun entrain, les banalités qui sont de mise en pareil cas. Je lui protestai que je ne l'abandonnerais jamais, et que mon amour lui tiendrait lieu de considération. A vrai dire, je ne l'aimais pas plus à cette heure que je ne m'aimais moi-même. On ne tient à autrui qu'en fonction de soi, et l'abolition chez un être de la tendance à persévérer dans l'être implique, si je puis dire, le suicide de ses sentiments en même temps que de sa personne.
Cette idée de suicide me fit faire une petite digression, et j'observai que l'on a raison de nier le courage à ceux qui se tuent — j'entends le vrai courage : car la perte de l'instinct d'être, qui rend concevable et possible une mort volontaire, est une dépression de la vitalité, et l'espèce d'intrépidité inhumain-e qui en résulte est ce même courage négatif, d'où je tirais alors mon sang-froid.
Je fis ensuite réflexion que nous avons deux moyens contraires, mais également efficaces, pour vaincre la douleur, qui sont, l'un de l'endurer, et l'autre d'en supprimer la sensation : je demandai à M"* de Theuil pourquoi elle ne s'était pas délivrée de sa peine en prenant, comme d'habitude, de
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l'éther. Dans son désarroi, elle n'y avait seulement pas songé. Elle en absorba aussitôt une forte dose et m'en offrit. J'en faillis prendre, mais je m'avisai que Todeur me trahirait auprès de mes témoins, et qu'ils me" soupçonneraient peut-être d'avoir eu quelque faiblesse. Je m'abstins donc; puis celte odeur à laquelle je venais de prendre garde, qui flottait autour de moi, me devint insupportable. Je me sentais aussi des impatiences : il me parut que cela n'était pas bon pour mes nerfs, que je devais ménager; je me retirai assez brusquement. En disant adieu à M""^ de Theuil, je n'omis point que nous nous voyions peut-être pour la dernière fois, et cette remarque ne me causa nulle émotion.
Je respirai toutefois plus à l'aise quand je fus dehors. Je rentrai chez moi, où j'atlendis mes témoins environ cinquante minutes. Ils arrivèrent et me dirent dès la porte que c'était pour le lendemain onze heures. Je me trouvai encore mieux de cette certitude, et je descendis un degré de plus dans l'indifférence. J'invitai Serge et lecousinàme rendre compte de leur mission, mais ce fut plutôt par politesse.
J'appris que l'on n'avait contesté en aucune manière ma « qualité d'offensé », et que l'on s'était soumis de bonne grâce à toutes mes exigences. Quatre balles seraient donc échangées, au commandement régulier d'un à la seconde, et à la
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distance de vingt mètres. Ces vingt mètres devaient être mesurés exactement, à la chaîne d'arpenteur. Les pourparlers, fort brefs, étaient devenus presque cordiaux quand mes témoins, se trouvant en présence de gens qui faisaient autorité en la matière, avaient spontanément propose de s'en remettre à l'un d'eux de la direction du combat. L'on devait, au reste, se réunir encore une fois dans l'après-midi pour faire charger les pistolets et sceller les boîtes. Quant au lieu de la rencontre, les relations sportives de mon adversaire lui avaient permis d'obtenir le parc de Saint-Ouen. Il était convenu que les portes nen seraient ouvertes qu'à notre arrivée, et refermées sur nous, pour éviter autant que possible l'intrusion du public. L'engagement était pris de part et d'autre de ne communiquer aucun procès-verbal avant le dael ; mais il y avait peu d'apparence que le secret pût être gardé.
Je remerciai mes témoins avec l'effusion qui est de règle. Serge me proposa son chirurgien; mais j'en ai un et je m'avisai qu'au fait il vaudrait mieux le lendemain partir de chez lui que de chez moi, pour dépister les curieux qui pourraient me guetter à ma porte. Je voulus aller sans délai l'avertir que je comptais sur lui, et je m'apprêtai à ressortir. Serge me demanda si je ne jugeais pas aussi à propos de passer chez Gastine Renette pour me faire un peu
la main. Je lui repartis cjue cela ne m'avancerait pas à grand'chose, attendu que je n'avais touché un pistolet de ma vie. Mes témoins me regardèrent avec stupeur et me demandèrent pourquoi j'avais exigé précisément le pistolet et des conditions si rigoureuses. Je ne sus que répondre. Je ne pouvais pourtant pas leur avouer que je m'étais décidé tout à fait par hasard, pour avoir pensé la phrase : « deux balles échangées sans résultat », que cela m'avait suggéré d'en échanger quatre, et qu'au surplus je n'attachais aucune importance à rien. Je vis qu'ils me considéraient comme un peu fou, mais que celte incroyable insouciance leur arrachait de l'admiration : je ne pus me défendre de m'admirer à leur exemple, encore que je ne fusse point dupe de ma vertu.
Après ma visite au docteur, j'allai pourtant rejoindre Serge chez Gasline Renette. On me donna un pistolet, on me dit comment il fallait tirer au commandement, et je mis ma première balle en plein dans la silhouette : ainsi des autres; je finissais par y prendre goîit, et je riais de voir que cela fût pi facile, sans réfléchir que cela Tétait sans doute pour mon adversaire autant que pour moi. De temps à autre je me tâtais pour vérifier si j'étais toujours aussi calme : je l'étais de plus en plus. Je me demandai si par hasard je ne jouais pas la comédie. Sans le décider précisément, je songeai
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combien j'y devais avoir de mal si je la jouais, et je refusai de dîner avec Serge, préférant soi-disant me recueillir. Je rentrai chez moi, je me commandai un repas léger mais appétissant, et, comme disent les militaires, je « fis suisse w : cette locution est vulgaire, mais je trouve qu'elle exprime à merveille les petites jouissances égoïstes du célibat.
Après dîner, je m'installai dans un bon fauteuil, et je relus le duel de René Mauperin, qui ne troubla pas ma digestion. Satisfait de cette nouvelle épreuve, je feuilletai, pour changer, un livre assez gaillard du dix-huitième siècle, qui ne m'intéressa point du tout. Je glissais même tout doucement au sommeil lorsqu'il survint un incident fort bizarre, du moins vu la circonstance. L'électricité s'éteignit dans toutes les pièces à la fois, il fut impossible de rétablir le courant, et je dus m'éclairer d'une seule bougie, qu'on retrouva, par chance, au fond d'une armoire. Cette extinction brusque avait bien l'air d'un funèbre présage, et un homme superstitieux en eût conçu de l'épouvante. Je n'en fus point affecté : je pensai toutefois, par association d'idées, qu'il pouvait être raisonnable de mettre mes affaires en ordre et de rédicrer un bout de testament; mais cela m'ennuya et je me couchai.
On dit que la position horizontale suggère de cruelles images à ceux qui vont se battre le
lendemain : je ne notai rien de tel dans l'espèce. Je dormais déjà debout : je dormis encore mieux au lit. Trois ou quatre heures plus tard je m'éveillai, une minute, juste le temps qu'il fallait pour constater que cette nuit se passait en vérité très bien. Je m'étais éveillé sur le côté gauche, je me retournai sur le côté droit, je me rendormis, et je me réveillai de nouveau, exactement comme d'habitude, au premier coup de huit heures.
J'eus plaisir à penser quo tout serait terminé bientôt. A neuf heures et demie, je sortis. Quelques reporters me guettaient. Je pris un fiacre à l'heure et me fis conduire d'abord chez Gastine. Cinq ou six fiacres me suivirent jusqu'à l'avenue d'Antin; mais on eut la discrétion de me laisser entrer seul au tir. Je m'exerçai avec autant de bonheur que la veille. Seulement, comme il faisait grand vent dehors, je ne doutai pas que, sur le terrain, mon habileté inattendue ne fût de nul effet.
J'allai ensuite chez mon chirurgien, toujours escorté. Je le trouvai dans une agitation qui me surprit. 11 se donna la peine de m'expliquer comment je devais me tenir, m'effacer, me servir de ma hanche droite comme d'un bouclier; il m'étourdit de détails analomiques sur les organes internes qu'il est plus ou moins intéressant de garantir, .le l'écoutais docilement, posément. Je n'avais pas môme de répugnance à imaginer, si je puis dire, la violation de
mon domicile corporel par un corps étranger. Je me figurais nettement tous les endroits où la balle pourrait se loger sans lésions graves, et d'où elle serait extraite sans douleur grâce aux anesthésiques. II paraît que les patients n'ont pas d'ordinaire le sens chirurgical si développé : mon hon docteur me déclara, avec une familiarité émue, que j'étais « renversant ». Mes témoins, qui venaient d'arriver, me félicitèrent dans les mêmes termes. J'allumai une cigarette et nous partîmes pour Saint-Ouen. Nous avions bien maintenant douze voitures à nos trousses, et je dis que notre cortège avait l'air d'une noce. On s'extasia sur la drôlerie de cette remarque, ce qui me parut trop complaisant.
Les grilles du parc ne s'ouvrirent, comme il était convenu, que pour les deux landaus, et furent aussitôt refermées; mais tous les journalistes trouvèrent moyen d'être du bon côté quand on les ferma, sauf un seul, un Américain fort ventru, qui d'ailleurs risqua l'escalade. Nous trouvâmes aussi plusieurs photographes installés d'avance sur le lieu du combat. Le spectacle me parut pittoresque, mais j'étais surtout curieux du visage de mon adversaire, que je ne connaissais pas. Il me déplut — sans parti pris. 11 était fort vieux et d'une pâleur livide. U avait un foulard noir autour du cou, sa redingote noire semblait faite e.>près pour la cir-
constance, enfin on sentait un professionnel du duel. Nous nous saluâmes courtoisement.
Puis nos témoins nous démunirent de nos portefeuilles, de nos porte-cigarettes, de notre argent et de nos montres. Pour dissimuler le col blanc de ma chemiseje relevai le collet de ma redingote, que je fixai d'une épingle qu'on me prêta. J'étais un peu frileux : un gros nuage cachait le soleil, le vent soufflait toujours, et la place était fort découverte. Des buissons bas l'entouraient, il n'y avait aucun repère. On tira au sort les places, on mesura la distance, on nous plaça enfin. Le directeur du combat prit position très loin, à ma droite; les témoins, médecins et spectateurs, de l'autre côté, et beaucoup trop près.
Le directeur nous répéta les conditions de la rencontre, et que nous devions tirer entre le commandement « Feu! » et le commandement « Trois! » Puis il revint vers nous et nous remit, en commençant par moi, les pistolets. Je le remerciai à voix haute. Il reprit son poste et demanda si nous étions prêts. « Oui », dis-je tout aussitôt. Mon adversaire tarda un peu de répondre : « Oui ». A ce moment le vent souffla avec force dans la direction des témoins et des spectateurs. Ces derniers, instinctivement, s'abattirent tous dans l'herbe, et je souris de leur peur que je ne partageais pas. Les témoins, émus, oublieux de leur propre danger,
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étaient restés bravement debout. J'entendis la syllabe « Feu », et je fis ce raisonnement instantané : si je tire tout de suite et que je le descende, il ne tirera pas. Je pressai la détente au commandement « un », ma balle se perdit, et je dus attendre exactement deux secondes, avant de voir là-bas la petite fumée, d'entendre la détonation, de me rendre compte que je n'étais pas atteint. Le directeur du combat me retirait déjà le pistolet des mains et m'en donnait un autre. Je le remerciai comme précédemment, d'une voix assurée, mais un peu trop haute.
Le second échange de balles s'opéra comme le premier, sauf que la récidive éveilla en moi, à l'improviste, l'appétit héréditaire de meurtre, et que j'employai ces trois interminables secondes à bien viser, avec le ferme propos de faire mouche. J'en perdis bien une supplémentaire à regretter d'avoir raté mon coup. Mais je sentis monter à ma gorge, comme un flot qui noie tout, et qui me suffoquait, une prodigieuse joie de vi^Te. Cette joie fut le premier sentiment depuis la veille dont j'eusse à dissimuler l'inconvenance. J'y réussis ; je crois que mon visage demeura impassible; et je n'avais pas bougé. Je rendis mon pistolet; de l'autre main, je détachais l'épingle, je rabattais mon col. Lorsque je fus rajusté, correct, je fis un grand salut et je me retirai en arrière de quelques pas.
Mou médecin, mes témoins m'entouraient, me serraient les mains. D'autres, qu'il ne me semblait que très vaguement reconnaître, vinrent aussi me féliciter de ma tenue. Je souriais comme un enfant sage à qui on fait des compliments. J'étais dans un état d'âme de distribution des prix. Je me rappelai celle de l'année de la guerre, supprimée en raison des événements; et j'eus, par association avec ce souvenir de guerre, le sentiment d'être un soldat qui vient de se battre, et dont les camarades sont morts, et qui est joyeux de survivre, joyeux comme un enfant. Les sympathies inespérées qui se manifestaient autour de moi me touchaient; j'étais bon, j'étais optimiste; je remerciais au hasard tout le monde, mais j'aurais bien voulu être seul. Enfin les gêneurs disparurent; les quatre témoins s'enfermèrent dans une maison de garde pour rédiger le procès-verbal; je demeurai seul, longtemps; — oh ! je ne m'ennuyais pas; je ne me lassais pas de vivre; vivre me suffisait, sans autre divertissement. Et je regardais avec tendresse les premiers petits bourgeons sur les arbres.
Mes témoins revinrent. Ils me lurent le procèsverbal, auquel je ne prêtai pas la moindre attention. Je les remerciai encore de tout mon cœur. Mais comme on ne peut pas éternellement se congratJiler et cprils avaient chacun quelque chose à faire, on se quitta. Il se trouva que seul je n'avais
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lien à faire — qu'à déjeuner. Je m'aperçus que j'avais terriblement faim, et je me mis en quête d'un bon restaurateur, le plus proche possible du ([uartier perdu où j'étais. J'allai chez le père Lathuile, où je me festoyai moi-même comme l'hôte le plus honoré, près d'une heure et demie durant. La griserie du cigare me portant à philosopher, j'esquissai mentalement un essai sur le duel, où je n'évitai pas le lieu commun. « Qu'est-ce que ça prouve? » murmurai-je; et cela me fit soudain penser que mon duel, en effet, ne prouvait rien du tout. Pour avoir échangé quatre balles sans résultat, je n'en étais pas moins un homme moralement tué. Qui oserait me recevoir? J'étais seul au monde.
Groiriez-vous que celte idée, loin de m'accabler, me flatta? J'étais seul, mais je me sentais capable d'être seul. J'étais seul, ainsi que « l'homme le plus grand est le plus seul. » Et puis M'"'' de Theuil me restait, .le sentis que j-e devais l'aller voir : je différai, craignant de la trouver moins ferme que moi, et en des dispositions peu en harmonie avec les miennes; mais toutes mes facultés actives avaient ressu|cité en même temps que ma tendance à persévérer dans l'être, hier provisoirement abolie; ridée d'un devoir, même importun, fouetta ma volonté, et j'allai chez la marquise, tout en me promenant.
Je passai devant la loge du concierge, sans «l'arrêter; je montai Tescalier rapidement. A mon coup de sonnette, un inconnu vint m'ouvrir, qui n'était pas un domestique. Il me demanda mon nom ; puis il me dit que je ne pouvais pas entrer, parce qu'on était en train de reconstituer la scène du drame. Je n'eus pas le temps de lui demander quel drame, ni même de m'étonner de celte expression; car la porte du salon qui donnait sur la galerie, et où j'entendais plusieurs voix, s'ouvrit : je vis toute la pièce d'un regard instantané; et Ton avait si bien reconstitué en effet le drame que j'en eus la soudaine, la totale vision en même temps que l'intelligence — l'intelligence, si je puis dire, ensemble nette et slupide.
La marquise était étendue sur la même chaise longue où, la veille, je l'avais laissée à demi grisée d'éther; mais l'odeur de l'éther se combinait aujourd'hui avec celle du chloroforme. Un mouchoir cachait le visage, et je compris qu'elle avait bu l'éther d'abord, pour s'étourdir, puis qu'elle avait déplié ce mouchoir, qu'elle l'avait posé sur son visage, qu'elle avait versé le chloroforme, et qu'elle s'était endormie et ne s'était plus réveillée. J'entrai dans le salon d'un pas automaticjue. Le cadavre m'attirait. Je le contemplais de mes yeux agrandis, fixes. Le choc brusque avait aboli ma sensibilité, laissant l'intelligence entière. Je n'éprouvais
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aucune surprise, aucun sentiment de deuil et d'amour ; mais je me rendais compte des choses. J'entendais ce qu'on disait tout autour de moi, les réflexions, les hypothèses qu'on faisait, et à part moi je les critiquais. Je savais à quoi m'en tenir. On doutait encore du suicide. On pouvait à la rigueur supposer une imprudence, un accident; moi, je savais bien qu'elle était morte de propos délibéré. Et je comparais nos destinées : le même scandale nous avait atteints tous les deux ; seulement elle en était morte, moi non. Et le contraste de sa mort me faisait apprécier davantage le privilège de vivre. La phrase d'hier me revint : « Il n'est aucune personne sensée qui ne préfère de beaucoup le déshonneur à la mort. »
Je sortis du logis funèbre, je m'en allai dans la rue, à lair, avec la satisfaction féroce de vivre, de vivre quand même — déshonoré, paria, au ban de la société, n'importe : vivant. Je voyais bien qu'il était révoltant de ne pas être ému, quand je venais de perdre dans des circonstances effroyables la femme que j'aimais... C'est qu'il faut que je vous avoue : à cette minute-là, justement, je ne l'aimais pas. J'étais trop vivant, particuyèrement aujourd'hui : la mort mettait entre nous trop de différence, et comme une mésintelligence. Je me disais en parodiant le style liturgique : « Elle n'est plus, et moi, je suis celui qui suis. » Je vais vous avouer encore une chose abo-
minable : je lui en voulais de me gâter tout de même un peu, par samort, la joie de vivre dont je prétendais jouir au moins aujourd'hui avec plénitude.
Je rentrai cliez moi, j'étais las; je nie reposai sans dormir, mais ma pensée s'interrompit. Les commentaires que je lus dans les journaux du soir sur le duel et sur l'autre fait-divers m'éclaircirent de l'état de l'opinion à mon égard : elle était ce que j'avais prévu. Je lus aussi qu'on avait télégraphié à l'Ambassadeur, naturellement, et cela me fit pour la première fois penser qu'il allait venir. -J'étais bien sûr qu'il affecterait de ne prêter aucune créance aux mauvais bruits et qu'il ne me chercherait pas querelle; mais je ne pouvais cependant pas me trouver face à face avec lui. Alors je n'aurais donc même pas le droitdallerà renterremenl? Les premières larmes me vinrent aux yeux, mais j'étais trop las.
Ce n'est que le lendemain matin, au réveil, que mon cœur se détendit. Je pensai tout simplement que je ne verrais plus celle que j'avais tant aimée, et je me nus à pleurer comme un enfant, comme le jour où mon enfant était mort. Mon égoïsme odieux de la veille était bien vaincu. Ah ! comme cela m'était égal de vivre, maintenant! Et le reste aussi m'était égal : je me moquais bien d'être un iiomme taré, fini! Mais j)artir! partir! Puis je- m'avisai que, si je ne devais pas me montrer, je ne pouvais
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pas non plus avoir l'air de fuir. Il fallait rester en France, à Paris, jusqu'après l'enterrement. Je m'enfermai chez moi, et j'attendis. J'attendis cinq jours. M. de Theuil n'arriva de Gonstantinople que le troisième jour; la cérémonie eut lieu ce jour-là; et j'attendis deux jours encore, pour lui laisser le temps de me provoquer, si par hasard il lui plaisait. Je ne faisais à la lettre rien que compter les heures lentes. Je regardais ma montre. De temps à autre, je pleurais, à peu près machinalement. Ou bien je lisais, comme un enfant à qui on a recommandé de s'occuper pour ne pas faire de bruit.
Le cinquième jour, je me sentis libéré : je fis mes malles. Je voulais d'abord me dépayser, aller loin. Je poussai d'une traite jusqu'à Naples. J'y arrivai très fatigué; mais je comptais trouver un bon gîte au Grand Hôtel : il y avait foule, je ne trouvai qu'une chambre misérable. Alors je repartis le soir même pour Palerme, bien que la mer fût démontée. Je passai une affreuse nuit, et au matin je débarquai sur un quai morne où des enfants déguenillés marchaient dans la boue les pieds nus, et où des chariots peinturlurés de scènes mythologiques ou romantiques roulaient cahotés parmi les flaques, sous la pluie.
Je hais l'insécurité de la température : je voudrais, lorsque que j'ai quitté Paris pour aller vers une contrée méridionale, y trouver tout de suite le
ciel serein, le soleil ardent. Je ne reconnus pas la Sicile que j'avais imaginée, où il ne pouvait pas pleuvoir; et capricieux comme je suis, surtout en voyage, peut-être aurais-je quitté Palerme aussi vile que j'avais quitté Naples, si je n'eusse, un peu par hasard, élu domicile à la Villa Quisisana, qui me plut par son éloignement et sa séparation de la ville. Malgré la foule des voyageurs que j'y sentais vivre autour de moi, j'y goûtai cet isolement, cette joie d'être inconnu aux autres ou indifférent, cette liberté qui n'est possible qu'à l'hôtel. J'aimais aussi ce luxe à prix fixe, tous ces objets desquels on use et qui ne vous appartiennent pas, qu'on ne ménage pas, que l'on peut briser sans chagrin. Je résolus de ne plus vivre qu'à l'hôtel comme certains Américains, et, après plusieurs mois d'absence, je retournai à Paris pour faire une définitive liquidation.
Je n'osai point donner congé de mon appartement, par préjugé, ou par respect humain ; mais je fis mettre les meubles au milieu des pièces, sous de grands draps, et je tins les persiennes closes. Je m'occupai d'Euphorion, à qui je donnai mon notaire pour correspondant; je le jdaçai dans nne maison d'éducation à la mode nouvelle; j'ordonnai qu'on l'expédiât chaque année pour plu sieurs mois en Allemagne et en Angleterre. Puis je repartis, cette fois pour l'Egypte. Je me rappelai
que j'avais désiré à Gonslantinople une (jetite maison juchée avec son jardin au sommet d'une des tours du rempart, comme un bouquet de gui à la plus haute branche d'un chêne. J'avais fait ce rêve romanesque de l'acheter sans qu'on le sût, et d'y vivre disparu, ignoré. Je réalisai mon rêve ancien, mais ailleurs, près de Louqsor, au seuil du désert.
La Thébaïde, où les premiers solitaires chrétiens ont rêvé, prêta ses âpres horizons à mes rêveries de solitaire anti- chrétien. Dans cette retraite, j'atteignis la quiétude équivalente au bonheur, ou préférable. Le secret de mon ataraxie est que j'étais véritablement libre. Plusieurs prétendent s'affranchir, ils ne s'affranchissent jamais totalement de la gêne sociale : ils demeurent les esclaves de quelque préjugé moral, de quelque principe traditionnel, ou au moins de leur bonne réputation. Moi, j'avais un magnifique privilège : j'étais déshonoré.
J'étais « par delà le bien et le mal », et non pas en théorie seulement, mais en pratique. Il est certain que les gens du peuple, qui n'ont pas le sentiment du point d'honneur, sont bien plus libres que l'élite, qui l'a raffiné : j'avais reconquis cette liberté du peuple sans me ravaler à son rang, et sans abdiquer aucune de mes prérogatives.
J'étais heureux et orgueilleux de mon déshonneur de fait : il ne diminuait en rien le respect que
j'avais de moi-même. J'examinais fréquemment ma conscience, pour le plaisir de la trouver nette. Je ne me reprochais plus rien, pas même de n'avoir pas aimé Louise — j'avais racheté le péché ancien en adoptant Euphorion — , pas même de négliger mon fils adoptif : car je le négligeais justement, pour le punir d'avoir osé un jour entrer en concurrence dans mon cœur avec M"" de Tlieuil que j'aimais.
Mais à présent je n'aimais plus rien ni personne; je n'avais point d'aiïeclion, point de regret. Je ne m'occupais que de mon intelligence : je la jugeais parvenue à son degré suprême. Je m'en allais l'admirer parmi les ruines de Thèbes auxquelles je la trouvais ressemblante. J'étais fier de son architecture massive et stable, de ses lignes droites, de ses ornements sobres, et du bel ordre de mes idées qui se développaient comme des processions le longdès portiques.
Mes pensées abstraites étaient aussi claires et aussi définies que mes perceptions des objets. La lumière de ce pays précise les contours comme la lumière du nord les enveloppe. L'esprit s'y simplifie. Tout se dessine avec netteté, dans la réalité comme dans le rêve. Les couleurs sont tranchées, heurtées, sans nuances.
Souvent je pensais à la mort, sans crainte aucune, comme je vous ai dit qu'on y pense en
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Egypte, parmi tant de morts dont les restes ne sont pas anéantis ni corrompus. J'en arrivais à ne pas plus concevoir la peur de n'exister plus, que l'absurde et rétrospective peur de n'avoir pas encore, si longtemps, existé. Tout ce qui me donnait un avanl-goùt de la mort me devenait plaisant. J'aimais l'été insupportable, qui brise les forces, qui suffoque et qui procure l'inconscience. J'aimais le sommeil estival, comparable au sommeil hivernal des animaux que, dans nos climats, le froid tue périodiquement, provisoirement.
Nulle vie ne pouvait sembler plus définitivement close que la mienne. Jetais dans mon tombeau. Je ne songeais pas, je n'aspirais pas à en sortir... Et pourtant, je devais renaître encore, d'une façon si imprévue, si brusque, si totale!...
Diverses affaires m'appelèrent à Paris. Je n'y avais été vu de personne lors de mes précédents voyages, grâce aux précautions que je prenais, ou par chance. Le hasard ne me ser\it pas de môme cette fois, et je ne pus mettre le pied dehors sans rencontrer d'anciens amis. Je ne remarquai point qu'ils hésitassent le moins du monde à me saluer.
11 n'y eut d'hésitation que de mon fait : car aux deux ou trois premières épreuves, c'est moi qui, redoutant l'affront, balançai à prendre l'initiative de reconnaître. Mais je lus sur le visage de ceux que je coupais une expression si quêteuse de
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saluls quelconques, même du mien, un tel effroi des secrets motifs de ma réserve si, par hasard, je ne les saluais pas, que je les devinai tous véreux, à la merci d'une révélation, précairement considérés, ou tolérés par le monde jusqu'à nouvel ordre en vertu d'une espèce de loi de sursis. Je me rappelai que les théoriciens modernes de la civilité puérile et honnête recommandent bien de ne jamais dire par plaisanterie, dans la meilleure société : « Le torchon brûle », parce qu'on risquerait de voir trop de gens s'évanouir de terreur.
En somme, je jouais là une variante des innombrables saynètes intitulées Les deux sourds, Les deux timides, etc., et je faisais peur aux gens que par peur je ne saluais pas. Vous pensez que je ne tardai guère de recouvrer toute mon assurance. Après le coup de chapeau, je risquai la poignée de main. La plupart des gens avec qui j'échangeai quelques mots me semblèrent ignorer toul à fait que j'eusse disparu de la circulation depuis plusieurs années. Les autres, qui voulurent bien prendre garde qu'ils ne m'avaient pas vu depuis longtemps, ne conservaient aucun souvenir des causes de mon éciij)se; et quand je leur disais que j'avais voyagé hors frontières, ils me marquaient ce naïf étonnement des Parisiens, qui ne conçoivent pas que l'on se puisse passer d'eux.
Je démentis en une minute toule la pliilosopliie
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d'ermite sur laquelle je vivais depuis mon expatriation, et je m'avouai que la vie sociale est une part importante de la vie. J'eus le sentiment d'un renouveau, que peut-être je n'avais pas souhaité, mais qui m'était bien agréable. Il me parut que, selon la formule à la mode, « tout s'arrangeait ». J'avais été bien sot de croire que les anciennes, les strictes lois de l'honneur pussent rester en vigueur dans l'état présent de la société : je compris enfin, comme je vous l'écrivais dans ma première lettre, qu'aujourd'hui « on n'est plus déshonoré qu'à temps ». J'avais purgé ma peine, je revenais, le monde me faisait accueil en souriant. Je ne boudais pas, je profitais de ses excellentes dispositions ; mais je trouvais mes contemporains bien veules ; et je renonçais à la misanthropie, mais non pas au mépris de l'humanité. Je me montrai dans les lieux publics, au théâtre, je réclamai mes services de premières, je revis mon nom cité dans les journaux sans nul commentaire malveillant. Je savourai toutes les joies de l'impudence et de l'arrogance.
Vous savez qu'elles ne me suffisent point. Du moment que je recommençais de vivre, je recommençais d'aimer mes amis autant que de mépriser le reste. J'avais rompu toute correspondance avec Serge Xicolaïévitch : je voulus lui faire la surprise de reparaître devant ses yeux tout d'un coup. Je
me rendis à l'hôtel Yashvine : Thôlel avait changé de locataire, el j'appris que la princesse était retournée s'établir h Pétersbourg, où Pavait suivie le prince Serge. J'en eus beaucoup de peine, et je désirai si vivement de revoir mon ancien élève dans le plus bref délai que je pensai partir impromptu pour la Russie. Mais l'idée seule m'en fatigua, et je constatai que j'étais en train de perdre ma faculté de déplacement.
Pour la première fois peut-être de ma vie, la solitude me parut mélancolique; et je pensai enfin à Euphorion qui était dans une école anglaise près d'Oxford. J'eus l'idée de le rappeler : je ne fus pas bien sûr que j'en avais le désir. Mon étrange rancune sulisislait. Mais ce sentiment ne me parut point justifiable, et je ne m'autorisai point à y persévérer. J'arrangeai une pièce de mon appartement en chambre à coucher; j'y fis une dépense excessive, j'y voulus mettre tout ce qu'un jeune homme peut souhaiter de confortable et de luxe. Quand tout fut prêt, j'écrivis à mon fils que je l'attendais, et je fus au moins impatient de sa venue. Je me faisais la leçon, je me représentais combien il serait gcné de se trouver mon fils du jour au lendemain, après n'avoir eu avec moi que des relations d'obligé à bienfaiteur. Je me disais qu'il ne devait rien comprendre à mes façons, que maintenant il faudrait me mettre à sa
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portée, lui ouvrir mon cœur tout de suite, dissiper ses justes préventions.
C'est moi qui fus décontenancé lorsque nous nous trouvâmes en présence. Il était si grand, si fort, qu'il paraissait vingt ans plutôt que dix-sept. 11 était toujours beau — et toujours étranger ; il avait subi toutefois une métamorphose que jamais je n'aurais préjugée possible : l'enfant méridional était devenu un adolescent du nord, son éducation anglaise l'avait naturalisé anglais. Et d'abord cela me mit de mauvaise humeur : puisqu'il faisait tant que changer de physionomie, il aurait bien pu s'en tenir à la française.
Mais ses allures, plus caractéristiques encore que la beauté de son visage, m'imposaient. Il était dépourvu entièrement de ce savoir-faire, de cette autorité mondaine et de cette coquetterie des enfants gâtés, que je hais tant chez les nôtres. Il n'avait aucun aplomb ni aucun embarras. L'aisance et l'harmonie de ses gestes me démontrèrent à sa première vue l'heureuse influence d'une éducation sportive sur le moral. Il était conscient de sa force, hardi et timide. Sa gaucherie était sa seule grâce. Il rougissait, mais il ne baissait jamais les yeux : on lui avait appris à regarder en face. Il était franc, candide, honnête, de cette honnêteté qui se voit; jamais je n'avais senti si vivement le devoir de respecter l'enfance. Devant lui
j'étais gêné, honteux, presque éperdu, je respirais mai, comme on respire mal d'abord Tair pur et léger des montagnes, lorsqu'on s'est accoutumé trop longtemps à l'air empesté des villes.
Sa poignée de main me fit mal, comme autrefois celle de Serge rvicolaïésMtch, et je lui sus gré de m'a voir rappelé ce souvenir; mais quelle différence entre eux! Comme il était plus simple que Serge, moins tourmenté de philosophie! Il n'avait reçu que des leçons de choses, on lui avait enseigné la valeur positive des faits, et peut-être l'inutilité de la critique. Moi qui me flattais d'avoir agacé son intelligence, suscité ses méditations précoces par la bizarrerie de ma conduite à son égard, par ma bonté, par mon indifférence, par cette adoption suivie d'un abandon inexplicable! Maintenant, je voyais bien qu'il n'avait jamais dû rêver à ces choses — ni rêver à rien. Il pensait, dans la proportion où, sans doute, il est normal de penser, c'est-à-dire assez peu. Il avait toujours très convenablement travaillé; ses notes, que l'on m'envoyait régulièrement, |;étaient satislaisanles; il devait être instruit, intelligent : ce n'était pas un intellectuel. Je ne sais pas si j'avais souhaité un intellectuel, mais j'aurais voulu qu'il ne lût pas si dinérent de moi.
Cette première journée se traîna pourmoi lamenlablement. .le ne le quittai pas une minute. Je l'em-
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menai dîner, puis au théâtre. Il s'amusa fort, il causait gaîment, mais d'un ton qui n'était pas familier à mon oreille. En rentrant, j'aurais voulu qu'il m'ouvrît son cœur un peu mieux, qu'il se plaignît, qu'il me reprochât de l'avoir rendu malheureux longtemps, pour me permettre de lui demander pardon, de lui affirmer ma bonne volonté d'être désormais vraiment son père : mais il n'y avait qu'à le regarder pour voir que les scènes de ce genre n'étaient pas possibles avec lui. Nos chambres étaient contiguës, la porte ouverte; et ce voisinage, cette camaraderie me montra, mieux (jue tout, l'illusoire d'une paternité, que rendait déjà peu waisemblable la trop faible différence de nos âges.
Je me mis au lit le cœur saignant. . . Je ne m'attendais pas à être guéri si vite de cette suprême blessure. Mais la santé est peut-être plus contagieuse encore que la maladie : dans le mystère nocturne, le charme de cette vie neuve et ardente qui sommeillait à mon côté commença d'opérer sur moi Lorsque j'entendis, au ,lieu de l'absolu silence où ma solitude m'avait accoutumé, la respiration égale d'Euphorion endormi, je sentis un contentement, qui n'était pas cette tendresse tumultueuse que peut-être j'avais désirée, mais qui m'emplissait le cœur bien davantage et le pénétrait plus profondément. Mon cœur n'était pas seul
influencé. Tout mon être se rafraîchissait ausouffl^e diin renouveau plus puissant que celui de la saison printanière, plus sacré parce qu'il émanait d'une jeunesse vivante, du frisson d'une plante humaine.
Alors, comme le poète prête sa voix aux objets inanimés qui l'émeuvent, je prêtai la mienne à cette conscience obscure, vivante mais plus végétative que mbi, qui ne savait pas aussi subtilement sentir ni s'exprimer. Et j'imaginai qu'Euphorion me disait :
« Tu ne m'aimes pas encore, et, pour les dissemblances que tu aperçois entre nous, tu ne te sens pas mon père, tu ne me reconnais pas ton fils. Tous les fils pourtant sont ainsi dissemblables de leur père, et il n'est pas un père qui ne souffre de ne pas se reconnaître ni se comprendre en celui qui lui succédera. Mais à quoi te sert la supériorité de ton esprit, si tu te révoltes comme le commun des pères contre ce malentendu qui est fatal? Tu prétends dominer la vie, et tu serais à la merci de ta sensibilité brute! Ton cœur est bien vulgaire s'il ne réussit pas à s'ouvrir pour moi. C'est justement parce que je suis à tes yeux l'inconnu, l'inintelligible, l'étranger, que je porte le signe d'être tonfils et que tu dois m'aimer comme tel. Sinon, tu n'es que la souche stérile où s'achève une végétalion épuisée, et le passé peut aboutir en toi, maislu ne porles pas l'avenir. »
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Ces paroles que j'inveatais moi-même et que je m'adressais au nom d'un autre, me donnaient une joie singulière faite d'espérance infinie en même temps que de définitif renoncement. Je me glissai hors de mon lit, j'allai voir dormir celui que j'avais élu pour mon fils. Et je me consolai de tous les déboires, de toutes les douleurs — de la mort, en regardant ce qu'il y a de plus beau et de plus réconfortant au monde : un être jeune, gage de l'éternité des existences, comme chaque aurore nouvelle est le gage de l'éternelle lumière et du temps iliimité.