‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 20 sur 65 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mon but en écrivant cet ouvrage n'est point d'offrir au lecteur des tableaux capables de remuer son âme d'une manière contraire aux principes de la morale. On ne trouvera pas ici le vice, le crime érigés en théorie et présentés sous des couleurs en harmonie avec les passions sataniques dont on semble se faire gloire aujourdhui d'être possédé. Mon livre n'est destiné qu'à reproduire mes écarts et les revers qui en ont été la suite inévitable; c'est un naufragé qui vient indiquer à ceux qui doivent tenir la mer

a CONFESSION DUN iMALUKUREUX.

après lui les éciieils contre lesquels on risque le plus d'échouer.

Ma position vis-à-vis la société est assez humiliée déjà, sans que je cherche à l'abaisser encore davantage par un orgueil hors de saison. Je n'aspire donc point au renom d' auteur. En prenant la plume, je n'ai d'autre intention que de raconter avec simpli-^ cité les vicissitudes de ma. vie, les passions qui l'ont bouleversée, et d'établir^ <(|u'en déviant de ses devoirs envers Dieu et envefS'lés hommes, on s'expose aux plus terribles catasti^phes , sans compter les tourmens affreux d'une Hmuvaise conscience. Heureux de ressembler en quelque chose aux chrétiens des premiers siècles, c'est une confession publique que j'entends faire. ' =

Dans le jeune âge, égaré par la fougue des sens, on se jette souvent dans des entreprises dont on n'apprécie pas bien la moralité, et dont surtout on ne calcule pas toutes les conséquences. Arrivé à un âge plusmùr, on réfléchit mieux, et la raison s'étant dégagée des prismes trompeurs qui la fascinaient, on reconnaît les fautes dans lesquelles on est tombé; on en gémit amèrement, on voudrait les racheter de son sang; mais, hélas! le mal est fait, mal ordinairement irrémédiable. Au moins celui qui a failli peut s'offrir en exemple à ceux ([ui lui succéderont, et c'est le seul moyen qu'il lui soit donné de réparer ses torts.

(iombien de fois, dans le cours de mon orageuse vie, n'ai-je pas vu des yeux de la pensée un tableau qui résumait mes idées et messentimens sur la des-

tinée humaine! — Je distinguais une foule d'hommes partis du même point et tendant vers un même but par des chemins divers très rapides qui aboutissaient tous à un gouffre. Je les voyais trébucher à chaque pas, et se retenir aux branches des arbres qui bordaient ces sentiers périlleux, La branche, trop faible, échappait des mains de ces malheureux, et ils finissaient par rouler au fond de l'abîme. Quelquesuns cependant se débattaient, surnageaient et parvenaient à saisir une main secourable qui leur était offerte d'en haut. Ils étaient sauvés!.... Ah! pourquoi cette main providentielle ne s'est-elle pas étendue jusqu'à moi? Je ne serais pas aujourd'hui le rebut et l'effroi du monde.

Il est des êtres au cœur sensible, à l'imagination ardente, qui, au début de leur carrière, se trouvent sans guide , sans conseiller. Ces êtres sont presque toujours exploités par la fourberie et par la cupidité, qui les poussent à leur perte en faisant briller à leurs yeux les chimères les plus décevantes , en étourdissant leurs oreilles des grands mots de fortune, d'indépendance, de bien-être sans travail. Voilà l'image de mon sort depuis que j'ai eu le malheur de perdre ma tendre mère, et le malheur non moins grand d'être entraîné, comme malgré moi, dans le tourbillon d'un certain monde.

Que riiistoire qu'on va lire, aussi pure de

fictions et de mensonge, aussi vraie que la parole de Dieu, soit un enseignement pour la jeunesse, et la prémunisse contre les dangers qu'il y a

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à se laisser emporter au courant de ses instincts déréglés.

Sage comme lui ange dans mon enfance , qui fut protégée par une bonne et vertueuse mère , je remplissais mes devoirs religieux et de famille avec un véritable enthousiasme. Dieu et le désir d'être aimé des auteurs de mes jours faisaient seuls alors battre mon innocent et jeune cœur. Ah ! si lorsque j'allais succomber à la tentation, j'eusse un instant reporté ma pensée sur les premières leçons de vertu que j'avais reçues de mes parens. et sur cette vie paisible de mon enfance, combien de chagrins amers et de remords cuisans je me serais épargnés !

J'ai vu le jour à Montréal, dans le Haut-Bugey. Ce village, situé au nord-ouest de Nantua et à une lieue de cette ville, est assis sur le versant d'une montagne dont le côté opposé est une roche perpendiculaire. Par sa position, il reçoit dans tous les temps de l'année les premiers rayons du soleil, ce qui en rend le séjour des plus agréables. Ce fut Ilumbert IV, sire de Thoire et de Villars, qui fonda Montréal en 1287; la construction du château qui le dominait et dont on aperçoit encore quelques ruines au sommet de la montagne , remonte à une époque plus éloignée et est due à Etienne II, père de ce seigneur. Grâce aux franchises étendues qui lui furent accordées et qui y attirèrent bon nombre d'habitans des localités enviroiniantes, le bom-g de Montréal s'éleva au rang de ville, et devint la capitale de toutes les terres que la

puissante maison dont je viens de parler possédait dans le Bugey. Il y avait là bailliage et marché. La ville de Montréal se maintint dans cet état jusqu'en i4oi, que Humbert VII, dernier des sires de Thoire et de Villars, ayant refusé hommage à Philippe-le- Hardi, duc de Bourgogne, ce prince y envoya une armée sous les ordres du maréchal de Vergy, qui s'empara du château et le rasa. Aujourd'hui Montréal est redescendu à l'état de village, et ne compte guère plus de neuf cents âmes.

Les fondateurs du manoir féodal donnaient, diton , une mesure de blé pour une mesure de sable qu'on apportait à l'endroit delà construction. Si le fait est réel, il faudrait en conclure, selon moi, que les bras étaient rares alors dans le pays, car je crois que le sable n'y a jamais manqué. On raconte encore une singulière histoire dont Montréal aurait été le théâtre. Deux frères, tous deux hommes d'armes , ayant à se diviser l'héritage paternel, y procédèrent de la manière suivante : Chaque objet impair qui pouvait être partagé avec une épée l'était par un de ces frères , et chacun prenait sa portion. Quand tout fut terminé, une servante attachée au service de la maison allait subir le même sort que les autres objets impairs, lorsque cette pauvre fille prit le sage parti de se sauver à toutes jambes, pour ne pas devenir la victime de ces insensés qui, imbus des idées féodales de l'époque, parodiaient dans un sens peu humain le fameux jugement de Salomon.

Ma famille, du côté maternel du moins (car mon

j)ère venait de la Franche-Comté) était une des plus anciennes du village, et sans être jamais sortie dune condition inférieure, elle y était très considérée. Le commerce qu'elle faisait était considérable pour être exercé dans une commune rurale. INIarcliand de bois, cabaretier, boulanger, cordonnier, boucher, toutes ces professions se trouvaient réunies sous mon aïeul et mou bisaïeul , ainsi que le constatent d'anciens livres de compte que j'ai vus dans la maison. Comment, avec un tel commerce, ma bonne mère

ne fut-elle dotée que d'une somme de 4oo livres?

Mais en revanche, elle possédait un trésor immense de vertus, dont il eût été à souhaiter que son malheureux fds héritât !

Mon père entra dans le château de feu M. le comte Douglas, en qualité de cocher; précédemment, en la même qualité, il avait servi dans la respectable maison de M03 ria. Il m'a souvent rappelé la devise de cette ancienne famille : Invia virtuti nulla est via, qu'il m'expliquait ainsi, d'après ce qu'il avait entendu dire : « Rien n'est impossible à la vertu. » Belle devise pour qui sait la mettre en pratique !

Je vins au monde la septième année seulement du mariage de mon père, un premier janvier au soir. J'ai été seul d'enfant. Aussi ai-je été choyé tout autant que le fils d'un riche; ma mère surtout m'idolâtrait. Rien ne signala le temps de ma première enfance, si ce n est un développement précoce de mes facultés et une mémoire des plus heureuses. I^e croira-t-on? A dix mois , | articulais déjà une grande quantité de

mots, et trouvais les expressions propres à rendre mes petites idées. Je fus sevré à cette même époque, et. ce qu'il y a d'étonnant, c'est que je m'en souviens comme d'un fait qui aurait eu lieu hier. Peu d'hommes cependant povirraient se rappeler ce qui leur est arrivé à l'âge de dix mois. Il est vrai qu'une circonstance particulière, de nature à faire impression sur un enfant, vint hâter pour moi le moment du sevrage. C'est moi-même qui ne voulus plus sucer le lait maternel. Quelle en fut la cause? Un jour ma mère me donnait à téter en dehors de la maison; elle était assise sur le hord d'un petit mur de fondation qui se trouvait auprès : je vois d'ici la place. Un voisin arrive et se met à causer, à rire avec ma mère; puis^ prenant une pincée de tabac, il en dépose quelques grains sur le sein qui m'allaitait. Il n'en fallut pas davantage pour me dégoûter à tout jamais de ce qui avait fait jusqu'alors mes délices. Je poussai des cris aigus en prononçant les mots de Bébé! poïvro! et ne voulus plus retoucher au lait nourricier. Hélas! c'était peut-être pour moi un avertissement du ciel que ma vie était réservée à de grandes amertumes !

Dois-je voir aussi un présage funeste dans cette autre circonstance, qu'un jour une araignée tissa une large toile dans le cintre qui surmontait mon berceau, toile que j'aperçus en m'éveillant, et qui me causa un tel effroi qu'on fut forcé d'assigner un autre asile à mon repos? Etait-ce une image des ténèbres morales qui devaient obscurcir mon jugement

s CONFESSION J)'llN M.VLHEUREUX.

et me précipiter clans les erreurs de conduite qui m'ont rendu si malheureux ?

Mon père, atteint de la maladie de la pierre, fut transféré à Nantua , pour être plus à portée de recevoir les soins que réclamait son état. Un jour ma mère, accompagnée d'une voisine, alla le visiter, et elles me portèrent avec elle, alors âgé de dix-huit mois. Une circonstance que je me rappelle parfaitement, c'est que, par le chemin qui conduit de la Cluse à cette ville, je vis des fleurs jaunes qui croissaient au bord du lac, et dont les pétales, d'une teinte éclatante, ne me laissèrent de tranquillité que lorsque j'eus en main quelques-unes de ces fleurs. La femme qui accompagnait ma mère descendit sur le rivage, et mes caprices d'enfant furent satisfaits. Cette ténacité de vouloir est restée inhérente à mon caractère : heureux si elle avait toujours eu un objet aussi innocent que celui-là !

Un grand-oncle à moi, ancien caporal d'un régiment d'infanterie, décoré du médaillon à deux épées en sautoir sur un fond rouge, et ayant fait les guerres de Hanovre, tomba malade chez mesparens. Un voisin, assez goguenard de son naturel, vint le voir et chercha à le plaisanter sur son âge en lui disant que le moment approchait où il allait prendre son dernier congé. Mon oncle lui fit avec beaucoup de sang-froid une réponse analogue à celle du grand maître dès tem- ])liers au roi Philij)pe-le-bel : « Mon cher, lui dit-il, il est vrai que je vais ])rendre mon congé, mais toi, tu prendras le tien immédiatement après moi. » La pré-

VIE r>R T.-C. ROMAND. Q

diction se réalisa. Voilà des faits qui frappent l'esprit d'un enfant et se gravent pour toujours dans sa mémoire.

Les premières et grossières leçons de lecture que je reçus me furent données par un tisserand du village. J'atteignais alors ma cinquième année. Je me pris d'un goût très vif pour l'étude, et ne cessais d'épe- 1er mes lettres dans les heiu'es mêmes consacrées à la récréation. Aussi fus-je bientôt en état de lire couramment. Il en fut de même pour l'écriture à laquelle je m'exerçai sans relâche jusqu'à ce que je me visse capable de tracer des pages entières. Plus tard, je fus aussi très assidu aux instructions du catéchisme , et je possédais bien les principes de ma religion. Le jour de ma première communion fut un jour de véritable bonheur pour moi.

C'étaient là sans doute d'heureux commencemens : pourquoi la suite n'y répondit-elle pas? Hélas! on le verra.

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