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CHAPITRE IX

Vers l'époque de mon crime, la fermentation régnait à Lyon parmi les ouvriers en soie. Ils avaient suspendu leurs travaux et demandaient un tarif aux fabricans. Des hauteurs de la Croix-Rousse ils étaient descendus processionnellement dans la ville. Une grande réunion eut lieu sur la place de la Préfecture; des syndics avaient été respectivement nommés par les fabricans et par les ouvriers. Une commission de délégués se rendit chez le préfet ; l'assemblée fut présidée par M. Bouvier-Dumolard. Un tarif fut consenti de part et d'autre ; les ouvriers obtinrent une augmentation du prix de main-d'oeuvre , et pour le moment .tout rentra dans l'ordre. C'était au mois d'octobre t83i.

J'avais suivi toutes les phases de ce mouvement, pai*ce que mes sympathies pour la cause populaire et pour les ouvriers en particulier m'y engageaient. Je n'étais pas d'ailleurs un des derniers à profiter de

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l'effervescence du peuple dans un intérêt purement personnel.

Deux chefs d'atelier que je connaissais beaucoup pour les avoir fréquentés dans les réunions secrètes tenues à l'auberge du Mouion- Couronne, faubourg de Vaise, et dont l'un fut plus tard tué par un biscaïen lors des premiers coups de canon tirés siu' la Croix-Rousse, m'assurèrent qu'un nouveau mouvement des ouvriers en soie devait avoir lieu incessamment, parce que le tarif ne s'exécutait pas; que cette fois il pourrait y arriver un conflit sérieux. Je cherchai à me procurer des nuuiitions, pensant que plus tard je pourrais m' armer, s'il devenait nécessaire.

Le dimanche, 20 novembre i83i, à 10 heures du soir, sur les tapis de la Croix-Rousse, quatre chefs d'atelier, parmi lesquels se ti^ouvait un ex-sergent de la garde nationale qui avait refusé le service et rendu ses armes, et un tailleur d'habits, se disaient mystérieusement : ^dieu! à demain ! .... Ils avaient soiqié ensemble et en compagnie assez nombreuse au Mouton-Couronné. Ces cinq hommes s'étaient détachés de la compagnie pour causer plus à leur aise... Ils se séparèrent.

Huit heures du matin sonnaient à l'église des Cordeliers le lundi, ai novembre; l'ex- sergent et le tailleur cheminaient à grands pas pour se rendre chez un lieutenant des canonniers de la garde nationale, demeurant sur le quai du Rhône, dans le voisinage de l'hôpital. Ils trouvèrent ce chef occupé à fourbir ses armes et à déployer son uniforme.

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« Vous êtes donc de service ? lui dit le tailleur. —

Oui, j'ai reçu des ordres des instructions... il

est malheureux nous aurons peut - être des affaires!... — Mais, reprit le précédent, les ouvriers en soie pensent obtenir l'exécution du tarif par une manifestation de suspendre les travaux , et cela sans aucun acte hostile; veut-on en faire une révolution ? et en ce cas y prendrez-vous part contre le peuple ?. . . — Je vous l'ai dit, j'ai reçu des ordres, mon devoir... — Votre devoir peut plier lorsqu'il s'agit d'être en présence de ses frères ! — Je ne promets rien. — En ce cas, nous nous trouverons en présence.-. Ce n'est pas bien à vous, Monsieur, qui connaissez une grande partie des ouvriers en soie ! Adieu! » Le tailleur d'habits qui parlait ainsi, c'était moi 1

Au commencement de l'action du mardi, 22 novembre, on avait refoidé les ouvriers qui avaient pris position au-dessus de la côte Saint-Sébastien, et on parvint à s'emparer de la place qui forme un plateau au-dessus de cette côte. On y établit une batterie avec laquelle on se disposa à faire feu sur les ouvriers. Le lieutenant des canonniers commanda la décharge; aucun ouvrier ne montra encore l'intention de vouloir tirer un seul coup de fusil, mais tous se tinrent prêts à riposter.

Ils reconnurent dans le lieutenant le chef d'un établissement public (d'un café) qui avait été le lieu de rendez- vous de la plupart des ouvriers en soie. C'étaient eux qui l'avaient mis dans l'étal de prospé-

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rite où il se trouvait, et maintenant il venait les mitrailler ! Cette idée les exaspérait au dernier point- Cependant tout était encore tranquille ; les canonniers hésitaient à allumer l'étincelle électrique qui allait lancer la mort sur des flots de peuple. Alors le lieutenant arrache la mèche de celui qui la tient et met lui-même le feu à la pièce. Les ouvriers ont vu ce mouvement; ils font feu en même temps, et

bien des victimes restent svu- le carreau! De ce

nombre se trouve le lieutenant qui est tombé blessé à la cuisse ; il se relève pourtant, fait recharger les pièces et commande une nouvelle décharge; les ouvriers ripostent, etle lieutenant reçoit une seconde et, cette fois, mortelle blessure.

Cet homme avait servi sous l'Empire et fait la campagne de Russie ; sur sa poitrine brillait l'étoile de l'honneur. C'était un brave dans toute la force du terme , et qui méritait un meilleur sort. Malgré le mal qu'il nous avait fait, nous le plaignîmes sincèrement et honorâmes son couraae.

« Que se passe-t-il ? demandèrent trois chefs d'atelier de la Croix-Rousse que nous étions allés rejoindre dans une maison de la rue du Mange ?

— Ricnde bon, ditl'ex-sergent; il faut se mettre sur la défensive , car nous aurons affaire à forte partie. La garde nationale est en mouvement ainsi cpie la troupe de ligne. Cependant notre inlention n'est pas d'en venir aux mains.... Romand, serez -vous des nôtres ? — Vous coimaissez mes senlimens, répondis -je, j'endurasse avec clia-

leur la cause populaire , car je la crois juste. » Après plusieurs autres propos de ce geure , on se sépara.

Dans la journée du lundi il y eut quelques escarmouches, prélude d'engagemens plus sérieux.

Un poste de militaires de la ligne occupait le corpsdc-garde de la barrière de la Croix-Rousse, près la place des Bernardines. Le 21 novembre, au matin, il fut relevé par un piquet de la garde nationale. Ceux-ci, immédiatement après leur installation, en voulant fraterniser soit entre eux, soit avec les militaires, burent ensemble quelques bouteilles de vin. Non loin du corps-de-garde est la place de la Croix- Rousse, où se trouvaient rassemblés bon nombre d'ouvriers en soie. Ces derniers s'étaient réunis, comme on sait, dans le but de descendre à Lyon ; ils étaient sans armes. Les gardes nationaux , en vidant leurs verres, furent assez imprudens pour porter des toasts humilians aux ouvriers en soie qui n'étaient

qu'à quelques pas d'eux : v^ jita santé ^ canut l

yi ta santé, ventre de fromage blanc! (grossière allusion au genre de nourriture que les ouvriers avaient été forcés d'adopter) ^h! tu veux du tarif l on t'en f.Ara^ il est là - dedans , ton tarif! Et en prononçant ces derniers mots, ils montraient leurs gibernes. Telles furent les premières provocations.

Quelques invectives furent alors proférées de part et d'autre ; puis un coup de fusil partit des premiers rangs du poste sur les ouvriers qui s'armèrent de

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pierres. On força le poste, on s'empara des armes, et bientôt on prit position sur la place des Bernardines. Des barricades furent formées pour intercepter l'entrée de la Croix-Rousse, sur ce point, à l'armée et à la garde nationale. La générale battit en ville pour réunir les forces dont pouvait disposer l'autorité, et ces forces arrivèrent peu de temps après sur le théâtre de la lutte qui venait de s'engager.

Comme les ouvriers avaient pressenti à l'avance et dès que l'idée leur était venue de faire une manifestation analogue à celle du mois d'octobre, qu'une vigoureuse résistance leur serait opposée, beaucoup d'entre eux étaient déjà armés, et le premier coup de feu fut un signal général pour faire mouvoir les masses. C'est où les hommes de parti voulaient en venir.

Je n'étais pas encore armé et ne pris part à ce conflit préliminaire que par la parole et par la plume; je haranguai le peuple et composai des proclamations. En outre, quand le préfet Dumolard et le général Ordonneau se présentèrent vers les ouvriers le lundi, sur les deux heures de l'après-midi, c'est moi qui contribuai le plus à les faire retenir prisonniers l'un et l'autre pour nous servir d'otages. C'est moi aussi qui proposai d'inscrire sur le drapeau des ouvriers ces mots qui sont devenus fameux depuis: Vivre en

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