CHAPITRE VIII
Les ordonnances de juillet i83o avaient paru dans la capitale, et dès que la nouvelle en parvint à Lyon, un mouvement s'y inanifesta, mouvement défensif, il est vrai, plutôt qu'agressif, mais qui n'en causa pas moins une assez grande agitation dans la ville. Les citoyens prirent les armes, et se rangèrent en bataille sur les quais et sur les principales places. En outre, les magasins se fermèrent , et tout le monde se tint prêt aux événemens les plus graves, à une révolution même.
Cet état de choses répondait parfaitement à ma disposition d'esprit, et j'avais tout ce qu'il fallait pour devenir un excellent instrument des meneurs politiques ; j'étais ruiné de fond en comble et désirais avec ardeur d'arriver à une position indépendante.
Je me trouvais un jour sur le quai du Rhône, près du café de la Perle, au milieu d'un groupe nombreux, lorsque arriva le courrier do Paris qui apporta
GG CONFESSION d'un MALHEUREUX.
et déploya à nos yeux iiii polit drapeau tricolore, qui fut salué par les acclamations de la midtitude. Je m'élançai.... Un homme déjà âgé, et plus rapproché que moi du drapeau , me prévint ; il l'embrassa à plusieurs reprises ; je ne fis que le toucher. Cet homme était, à ce qu'il me parut, un ancien soldat de la Grande Armée ; il était juste qu'il eût les prémices de ce baiser patriotique.
I^a garde nationale ne tarda pas à s'organiser, et je fus immédiatement armé d'un fusil et incorpoié dans la a" compagnie de grenadiers de la 3" légion. Je fus commandé pour la première garde au poste de i'hotel-de-ville. Il va sans dire que j'étais encore en biset, mais pour être mieux équipé, j'empruntai
un grand sabre de cavalerie à M' M , avocat à la
Cour royale de Lyon (celait un sabre d'honneur qu'il avait reçu, je ne sais pour quelle action d'éclat, quand il était miUtaire sous riimpire). Je le suspendis à ma ceinture avec une large lisière noire, et portai mon fusil sur l'épaule. Je me rendis à mon poste dans cet accoutrement, et fis ma faction le lendemain matin de 8 à 9 heures. J'étais placé à l'entrée de ril6tel-de-Ville, du coté de la place des Terreaux. Un monsieur décoré et couvert d'un chapeau à larges bords, se présente : « On n'entre pas! disje. — Je suis le maire. — Je ne vous connais
pas w En ce moment arrive le chef du poste :
« J^aissez entrer , dit-il , c'est M. le maire. » Je porte les armes .et ouvre le i)abbage. C'était M. Pru-
VIK DK J.-C. ROMANI). 6'7
nellcj nommé maire depuis peu, et que je ne connaissais pas encore.
Cette nuit de garde fit prodigieusement fermenter mon cerveau. Je voyais, par la révolution qui venait d'avoir lieu , se réaliser une partie des idées républicaines qui avaient souvent fait l'objet de nos conversations dans les conciliabules que j'avais fréquentés. L'égalité, voilà ce qui me séduisait le plus; car, par là j'entendais, non l'égalité devant la loi, la seule raisonnable et la seule possible, mais celle qui consiste à prendre à ceux qui ont pour donner à ceux qui n'ont pas. Les considérations morales qui m'avaient arrêté lors de mon monologue de Provins s'étaient complètement évanouies à mes yeux, et je ne voyais rien de plus beau et de plus juste même que le partage des biens entre tous les citoyens de la future république. C'est ainsi que, sous le double empire des passions politiques et de l'intérêt personnel, le jugement de l'homme se pervertit, et que le sentiment naturel d'équité , qui le guidait d'abord, lui échappe tout-à-fait.
J'allais souvent aux exercices de la garde nationale et aux revues. La première que l'on passa fut sur la place Bellecour , et la seconde à Perrache, sous le commandement de S. A. R. M. le duc d'Orléans. A cette dernière revue, des sabres furent distribués aux gardes nationaux^ afin de compléter leur armement; le capitaine de ma compagnie m'en délivra un.
Mon temps entier, ou à-peu-près, était ainsi ab-
68 r.O>FKSSION n'ilN 3IALHEURETIX.
sorbe par des parades militaires el des gardes de sûreté ou d'honneur. C'était fort bien pour ma vanité que flattaient tout ce mouvement et tout cet éclat, mais ma bourse s'en trouvait beaucoup plus mal. Comme il fallait vivre cependant, et que le travail ne fournissait plus à mes besoins , je fus obligé d'avoir recours à la générosité de personnes recommandables que je connaissais à Lyon, surtout d'ecclésiastiques plus ou moins haut placés, hiérarchiquement parlant, mais dont l'âme était d'une élévation égale, puisque l'appel du malheur ne les trouva indifférens ni les uns ni les autres. Mgr. de Pins, administrateur apostolique du diocèse de Lyon, et M. de Forcrand, chanoine de la métropole, furent particulièrement poin- moi d'une bonté qui leur assure des droits à mon éternelle reconnaissance. Je dus aussi beaucoup ^ l'esprit de charité qui animait M. l'abbé Servan, ancien antonin , et M. Ferrand, curé d'Ainay.
Néanmoins, cette vie d'aumônes me parut fâcheuse pour un homme jeune et d'une bonne santé, et dégradante pour im soldat , car je l'étais réellement alors, par goût et par toutes les habitudes de la vie. Je songeai donc à redemander à l'exercice de ma profession, sans toutefois renoncer au service de la garde nationale, ma subsistance de tous les jours. A cet effet, je m'adressai à un tailleur de Lyon, qui occupait beaucoup d'ouvriers, et qui consentit à me prendre chez lui comme premier garçon, à raison de 3 Ir. fiioc. par joui, el d'un intérêt sur les ventes
VIK 1)K T.-C. llOMliND. (>()
que je ferais faire. Heureux d elre sorti de l'rtat dt; pénurie où je venais de me trouver, je travaillai aussi assidûment que le permettait mon service militaire. J'avais attiré au magasin quelques-unes de mes anciennes pratiques, et accru par mon labeur personnel les gains du patron qui aurait dû, en bonne justice, m'en tenir compte, ou tout au moins avoir pour moi quelque reconnaissance , manifestée au dehors par un peu d'égards. Mais combien ces sentimens étaient loin de lui ! La vanité et la jalousie le dominaient exclusivement, ainsi que j'en fis la triste expérience.
Un jour, en effet, qu'on vint me commander de garde: «Diable! dit- il, en remarquant la politesse avec laquelle on me parlait , vous serez bientôt plus
considéré que moi! Je ne veux plus que vous
restiez ici ; allez-vous-en tout de suite ! » Qui pourra expliquer ce langage, quand Dieu m'est témoin que je ne l'avais provoqué en aucune manière par ma conduite? Ce n'était donc que le résultat d'un orgueil froissé sans raison. Que de faiblesses renferme le cœur humain ! Quoi qu'il en soit, sans vouloir entendre aucune explication, sans même régler avec moi, il m'expulsa brutalement de chez lui, en me retenant même ma redingote, un pantalon, un chapeau et deux petits tableaux que j'y avais portés. Je n'avais sur moi qu'un pantalon et un gilet de travail, et rien sur les épaules. Un voisin du tailleur me procura une veste poiu' me rendre à mon logement, et me donna, en outre,
■yO CONFESSION 1) UN MALHEUREUX.
une pièce de l\o sous, pensant que je pourrais en avoir besoin. C'était une attention délicate à laquelle je fus sensible, et qui me prouva que s'il y a dans le mondé des hommes injustes et méchans, il s'y trouve aussi beaucoup d'âmes généreuses et compatissantes.
N'étant pas assez riche pour intenter un procès à cet homme inique, afin de l'obliger à me rendre mes habillemens qu'il n'avait pas le droit de me retenir, et, en outre, à me payer mes salaires, je désespérais de pouvoir obtenir raison de lui. Toutefois, j'allai demander une audience à M. le maire, et, après lui avoir exposé mes griefs, j'en obtins une lettre pour M. le procureur-général qui chargea un avocat de ma cause, et justice me fut rendue. Cela me réconcilia un peu avec messieurs les gens du roi, que' jusqu'alors je n'avais pas beaucoup aimés, je l'avoue.
Cependant, mes ressources allaient toujours diminuant ; car, me sachant lancé dans le parti républicain, on craignait de se compromettre en se mettant en rapport avec moi , ou seulement même en me donnant de l'ouvrage. Aussi, dès le commencement de l'année i83i, fus-je réduit pour vivre à vendre le peu de mobilier qui me restait. C'était ma dernière planche de salut dont je faisais usage, et je voyais déjà s^1vancer vers moi la faim avec toutes ses
horreurs!
Plus je m'acheminais vers le dernier terme du dénuement, moins j'avais d'énergie, et cela devait
VIE DE J.-C. ROMAND. ni
être; car rhommes'aniollitet s'énerve graduellement parla misère, et les haillons ont rarement couvert une âme ferme et vigoureuse. La mienne avait fléchi, et le fier républicain, l'homme de parti, soidisant inébranlable dans ses résolutions, n'était plus qu'un infortuné brisé parla souffrance, plongé dans le désespoir et roulant dans sa tète des idées de suicide. Oh' que de fois alors je maudis, comme Job, le jour où j'avais reçu l'existence ! Qui avait obligé les auteurs de mes jours à me tirer du néant, et à me lancer sur les flots orageux de la vie sans me fournir les moyens d'arriver au port? Pour un éclair de plaisir qu'ils avaient goûté, quelles longues souffrances ils avaient départies à un être pensant ? Le monde eût-il moins marché vers le but que le Créateur lui avait assigné, quand il se fût trouvé un malheureux de moins sur la terre?.,.. Mais, après tout, ce malheureux ne pouvait-il pas sortir par sa volonté du lieu de torture où il avait été placé sans sa participation? Qui l'en empêchait? Dieu se montrerait-il inexorable pour le faible mortel qui irait le rejoindre avant le moment fixé par la nature, lorsque cette vie lui serait devenue non-seulement
insupportable, mais encore impossible? Non,
sans doute, autrement il ne serait pas le Dieu juste et bon par excellence. Il pardonnerait donc à l'acte par lequel j'avais résolu d'en finir avec mes maux, et il daignerait me recevoir dans son sein miséricordieux.... Oui, mourons donc!.... ;Mais quoi! s'il pardonne à cet acte même , ce qui n'est pas encore
J1 CONFESSIO.% D lUN MALHEUREUX.
bien prouvé pour moi, pardoimera-t-il aussi à tous mes désordres passés, que je n'ai pas encore expiés? Pardonnera-t-il à mes adultères sans nombre, à mon amour du bien d'autrui , à mon orgueil immodéré , à tous mes vices enfin? — Non! et alors je tomberai donc pour toujours entre les mains de sa colère et de sa vengeance... Tout bien considéré, il vaut mieux accepter le fardeau temporaire qui m'est imposé, vivre dans l'amertiune et les pleurs, que de risquer mon éternité tout entière !....
Et avec ce dernier raisonnement, puisé dans le souvenir des simples leçons que me donnait autrefois le curé de mon village, je me reprenais un peu à Texistence. Tant il est vrai que, dans les grandes infortunes, iln'\ a que la religion pour sauver l'homme de sa propre fureur!
Durant plusieurs jours je vécus en quêtant des secours de différens cotés, notanunent à la ferme de la Part-Dieu, commune delà Guillotière, où de gros morceaux de pain m'étaient donnés. Enfin, après m'étre abaissé au rôle de mendiant, j'en vins à franchir la limite de l'honneur, et, malgré ma répugnance , il faut que je raconte cette déplorable histoire.
Un soir , vers le milieu de l'autonuie, je restai fort tard sur le quai du Rhône, n'osant rentrer dans mon logement (\v peur d'être obsédé par mes nombreux créanciers. Plongé dans les plus tristes réflexions, j errais, je m'asseyais, j'errais encore et m'asseyais de nouveau. I/ennui, la faim. I;t l.ili<;ue aj)pes;nilirenl
un instant mes paupières; je sommeillai; mais, la soirée étant froide, je me levai et entrai clans la ville par la rue Neuve, sous la voiite du Collège : il était minuit passé. Je longeai la rue sans but arrêté. Je voulais tuer le temps jusqu'au jour en me promenant. Cependant j'étais las. Arrivé sur la place de la Fromagerie, j'entrai dans l'AUée-des-Images et montai au deuxième étage d'une maison par un large escalier en pierre qui se trouve à gauche du passage. U«, je me couchai, non sur la plate-forme de cet escalier, mais sur la pente des marches et le corps en long. Je laisse à penser si je dus me sentir brisé en
m'éveillant, car je m'endormis presque aussitôt!
J'ignore si mon sommeil fut long, mais ce qui est positif, c est que j'en fus tiré par le bruit que fit une personne en passant près de moi; elle poussa un cri , me prenant sans doute pour un ivrogne — Hélas ! mes entrailles étaient vides d'alimens et de boisson depuis plus de vingt-quatre heures!... Je me levai tout froissé et grelottant de froid, le contact de la pierre humide ayant glacé mes membres. Je descendis pour errer de nouveau dans la ville en attendant le jovir qui, à mon gré , tardait beaucoup à paraître, comme s'il ne devait pas me trouver encore sans travail et sans pain ! Je marchais au hasard... Arrivé sur la place de l'Iïerberie (périsse la mémoire de cet instant!) j'aperçus une planche de la fermeture d'un magasin qui remuait. Je ne pouvais deviner la cause de cet ébranlement, lequel était en réalité occasionné par un peu de vent qui souf-
7*1 CONFESSION I) UN MVLHEUREUX.
fiait alors. M'étant approché , je vis que la barre de fer qui d'ordinaire assujettit les fermetures de magasin , avait été oubliée. Je ne sais comment la planche était fixée par le haut, puisqu'elle était comme suspendue et en équilibre; je l'écartai et vis, à la clarté d'un réverbère placé dans la rue, briller l'intérieur d'un magasin de quincaillerie. A cet aspect ,
une pensée criminelle me vint Dieu m'avait
abandonné!.... J'ôtai tout-à-fait la planche et, par un mouvement convulsif, sans m'inquiéter autrement du bruit que je pourrais faire, je donnai un grand coup de poing à un carreau de vitre qui vola en éclats; j'allongeai le bras, et un vol fut consommé! ... Un vol!.... moi voleur!... quelle dégradation! La plume tombe de ma main , et je n'ai
paslaforcedecontinuer.il faut pourtant que j'ajoute qu'avec le produit de ce vol, qui monta à huit FRANCS CINQUANTE CENTIMES, j'cus l'avantage, si c'en était un pour moi , de ne pas mourir littéralement de faim durant quelques jours encore !
-•^^sgo-