CHAPITRE X
Le mardi matin 22, à la pointe du jour, j'étais sur pied, et, après avoir placé dans mes poches quelques cartouches que je possédais, je me disposais à sortir, lorsque entra dans ma chambre une jeune femme avec laquelle j'avais des relations et que j'aimais véritablement. Elle avait l'air égaré et tremblait de tous ses membres. « Mon ami, me dit-elle, j'ai appris que vous aviez envie d'aller vous battre?... Je vous en conjure, restez chez vous. — Césanne, lui répondis -je, je vous aime du fond du cœur, mais votre empire sur moi ne s'étend pas jusqu'à m'empécher de remplir mon devoir. Ainsi, brisons au plus vite là-dessus. Seulement, si vous voulez me donner une dernière preuve d'attachement, et puisque maintenant je ne peux voir aucune autre personne qui me porte intérêt Vous connaissez mon père, vous savez son adresse.... si je
ne reparais pas, écrivez-lui que j'ai i)ris part aux 0,
8/| coNFFssioiv d'iiiv malhettreux.
événemens de Lyon on vrai républicain et pour la cause du peuple.... que je suis peut-être mort!.... Voilà ce que je demande de vous en ce moment; adieu ! »
En achevant ces mots, je m'élançai hors de mon domicile, y laissant ma maîtresse que j'entendis de loin sanglotter et se désespérer.
Je me rendis promptement au lieu qui m'avait été indiqué la veille; mais je ne pus parvenir à aucun desaboutissansde la Croix-Rousse, à cause des haies de soldats de la ligne, de dragons et de gardes nationaux qui interceptaient les passages vers ce point. Je parcourus successivement les quartiers de la place Neuve-des-Carmes, près de la Grande - Côte, le bas de la montée des Carmélites, et je revins essayer le passage par la rue du Griffon, et de là par la cote Saint-Sébastien. Je ne pus réussir. En redescendant le Griffon, j'eus même beaucoup de peine à obtenir d'un officier de dragons qu'il me laissât pénétrer dans la rue Puits-Gaillot. C'est en traversant cette rue que j'entendis le premier coup de canon, tiré non loin de moi. Je tournai brusquement la tête, et vis qu'il avait été dirigé sur les Brotleauxpar la batterie
placée à l'entrée du pont Morand Les ouvriers
des Brotteaux sont en mouvement, on les repousse à
coups de canon, — et moi je suis dans l'inaction!
Telle est la pensée qui me traversa l'esprit. J'entendis iiiconfiiicnt la canonnade et la fusillade engagées de divers cnlés. .le \uv liAt.ii d(> me rallier, et cherchai un posie. .Te vins passer par la rue du Garet, pénétrai
dans la rue Henri, et, arrivé à l'entrée de la place du Collège, aperçus un sieur P., marchand tailleur de ma connaissance, qui faisait en ce moment le service de la garde nationale. Il mecriadeloin : « N'avancez pas, Romand! » et en même temps il me coucha en joue. 3e ne tins compte ni de l'injonction ni du geste; javançai, et le sieur P. ne fit pas feu sur moi ; il croisa seulement la baïonnette. Quand je fus près de lui : « Vous êtes bien téméraire, me dit-il; où allezvous ? — Quoique je n'aie pas à vous rendre compte de mes actions, répondis-je, apprenez cependant
que je circule, repoussé de côté et d'autre
d'ailleurs , vous voyez fjue je suis sans armes »
Il me laissa passer. Je traversai la place, allai prendre la rue Gentil (le quai du Rhône était occupé par les dragons ) , et montai jusqu'au haut de la rue de la Gerbe, où un petit groupe de personnes sans armes essuya ainsi que moi une décharge des soldats de la ligne. « Il faut chercher à s'armer et à se défendre! » m'écriai -je avec vivacité. H n'y eut dans la foule , à ces mots, ni approbation ni improbation.
Je quittai cet endroit, et me rendis sur le quai de la Saône, au bas du pont de la Rouchcrie-des-Terreaux. Là encore se trouvait un groupe d'hommes, et toujours sans armes ! On reçut la décharge des soldats qui étaient arrivés sur le quai, ayant débouché par la rue des Augustins. Dans le groupe où je me trouvais alors était un nommé M , mon compatriote. «M , il faut se défendre, lui dis-je; cherchons
86 CONFESSION b'tîlV MILIIFATRI'IIX.
à nous procurer des armes. ^) Il me répondit qu'étant lié d'intérêt avec les fabricans en soierie, il ne pouvait se déclarer contre eux. « Au diable soient vos intérêts ! Vous laisserez-vous donc tuer sans vous défendre? » repris-je brusquement. En ce moment, luie nouvelle décharge blessa une personne du groupe et le dispersa.
Je rentrai dans l'intérieur de la ville, et, étant arrivé rue Basse-Grenette, je me trouvai encore dans un nouveau groupe, également sans armes. Un peloton de militaires était placé comme poste avancé au milieu de la rue Grenette, à l'aboutissant des rues de l'Aumône et des Quatre-Chapeaux. Il faisait feu sur le rassemblement du fond de la Grenette. Je quittai brusquement la place et me dirigeai vers la rue Saint-Dominique. Un nombre considérable de personnes se trouvaient devant le magasin de M. Bruhé'el, armurier. Je demandai s'il était possible d'avoir des armes. On me répondit qu'on s'était déjà emparé de celles qui se trouvaient au magasin, que maintenant il était fermé , et qu'il n'était pas possible d'armer de nouveaux combattans. Cette réponse he the satisfit pas, et j'émis l'idée de monter au premier étage où étaient situés les appartemens et les ateliers; puis aussitôt passant de la parole à l'action jfe montai et frappai à la porto. On vint m' ouvrir. « Je demande ime arme, dis-jc. — On m'a tout pris ce matin, répondit le propriétaire, la populace a dévalisé mon magasin. — C'est possible, mais moi, je ne viens point ici pour vous dévaliser, et je dois
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faire exception. Ainsi il me faut une arme, car je ne ])uis de sang-froid rester inactif en présence de ce qui se passe Et puis, tenez.... vous me connaissez peut-être de vue pour avoir habité le quartier des Célestins où j'avais un établissement de tailleur d'iiabits. Je me nomme Romand. levais vous remettre mon porte-feuille qui me fera connaître encore mieux.... Je vous rendrai votre arme, si je ne suis pas tué dans l'action. »
On alla me chercher une carabine, et on me fit observer qu'elle était bonne et en parfait état de service; mais on me recommanda de la cacher en sortant , autant que je le pourrais , sous ma redingote , afin de ne pas attirer de nouveaux solliciteurs. On m'aida même à la placer ainsi. Je boutonnai exactement ma redingote jusqu'au m.enton, et sortis.
Enfin je suis armé! pensai -je en me dirigeant rapidement du côté de la rue Grenette; mais , pensai-je aussi, les émeutes populaires ne triomphent qu'autant que les masses des insurgés sont très compactes, et je n'ai encore pu me rallier ! Si mes camarades restent ainsi disséminés, notre cause est perdue! J'avais remarqué que le poste de militaires de la Grenette était placé vis-à-vis de la rue des Quatre-Chapeaux ; je me rendis dans cette rue. Un groupe d'ouvriers s'était formé à l'entrée près la place Grenouille; il était sans armes; ma carabine était encore sous ma redingote, mais on l'aperçut : « Il faut le désarmer! H faut le désarmer! se mit -on à crier de toutes parts, c'est un commis- négociant ;
88 CONFESSIOJV d'uJN MALtlJiUREUX.
il va se battre contre les ouvriers ! » Et on s'approchait déjà de moi. Je fais deux pas en arrière, saisis ma carabine à deux mains par le bout du canon et, élevant la crosse en l'air : « Le premier qui approche va s'en repentir ! dis-je avec force. Insensés ! croyez-vous donc que je vienne stupidement ici pour vous combattre? — Non, je suis du peuple et pour le peuple !... » , A ces mots, la confiance renaît sur toutes les figures ; on m'apprend que les militaires ont déjà fait feu. Je charge mon arme, m'avance quelques pas dans la rue, et la détonnation de ma carabine est saluée par les acclamations de ceux qui un instant auparavant voulaient me désarmer.
Le poste de militaires, surpris de ce côté, s'efface de manière à n'être plus aperçu de l'endroit où j'étais. « Au fond de la rue Grenette ! criai-je au groupe d'ouvriers, et qu'on cherche à s'armer ! » Je reviens en arrière, cherchant à gagner l'endroit que j'avais désigné. Plusieurs personnes me suivent. J'avais rechargé mon arme au pas de course, et, arrivé aux halles de la Grenette, je franchis le portail et suis en présence du peloton de soldats. Mon coup de carabine part en même temps que la fusillade du poste, et de nouveaux bravos se font entendre... Hélas! un pauvre militaire venait d'être atteint par un plomb français !... Cinq autres tombèrent ainsi successivement.... Malheureuse guerre civile !....(i).
(1)11 a été dit dans l'ado d'accusation dresse; contre moi (et le bruit en est devenu public plus tord) : « Sa personne élait a l'abri de tout
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Plusieurs décharges furent faites de part et d'autre ; enfin, soit que le poste de la ligne fût affaibli, soit que des ordres eussent été donnés pour battre en retraite, il se replia du coté de la place des Cordeliers. Il était environ trois heures de l'après-midi. Je quittai l'endroit où j'étais pour me diriger du côté du quai du Rhône parla rue Grenette, suivi du groupe d'ouvriers qui m'avait entouré aux halles et qui ne cessait de m'encourager. Un bruit de voix dans le lointain me fit juger, avec raison, que la retraite des forces opposées aux insurgés s'opérait graduellement.
Comme je longeais la rue de Grenette et passais devant la pharmacie Guilliermond, on m'y fit entrer pour me faire boire un verre de vin mêlé d'eau. C'est là que les militaires blessés avaient été portés. Quelques hommes du groupe qui me suivait entrèrent aussi dans cette pharmacie, et adressèrent des paroles offensantes à ces soldats, leur reprochant d'avoir tiré sur le peuple. Mais j'eus bientôt réprimé ces injures, aussi contraires à l'humanité, dans une pareille circonstance, qu'antipathiques au
danger, ses coups étaient assurés. « Je ne pouvais pas être à l'abri de tout danger, puisqu'il fallait bien me montrer et sortir des halles de la Grenette pour pouvoir faire feu; tout Lyon connaît la position. Les jours qui suivirent les malheureuses journées de novembre , il fut facile de remarquer l'empreinte des balles à côté de moi, dans l'endroit où j'étais placé à découvert pour tirer. Il est vrai de dire pourtant ([ue je rechargeais mon arme sous les halles, .le ne sais d'où me vint une légère écorchurc à la main, mais je puis bien dire avec certitude que deux trous dans la jupe de ma redingote étaient des traces de balles; assez de gens les ont vus et reconnus pour tels.
()0 CONFESSION D TN iMALHEIIREUX.
caractère français ; je déclarai hautement que les soldats avaient été fidèles à leur consiijne et s'étaient parfaitement conduits. Tout le monde se tut et approuva mon langage. Cependant je fis saisir les armes et les munitions dont ces militaires étaient porteurs, et les répartis entre les insurgés. Je continuai ensuite mon chemin.
A l'entrée de la rue des Générales, je rencontre un garde national en biset , n'ayant d'insigne de sa qualité qu'un shako en carton verni. Il était désarmé et se sauvait à toutes jambes. La populace l'avait deviné, et voulait le houspiller, peut-être même le mettre à mort. Je me présente , et le garde national est sauvé ! J'aime aujourd'hui à me rappeler les deux faits que je viens de rapporter et qui prouvent, d'une part, que j'avais acquis une certaine autorité sur les masses et, d'une autre, que je n'avais pas abjuré tout sentiment d'honneur et d'humanité, comme le ministère public m'en accusa plus lard.
A mon arrivée au bout de la rue Grenette, près la place des Cordeliers , quelques gardes nationaux placés dans les angles de la maison où est situé le café du Concert, font une décharge sur moi et sur le groupe qui m'environne ; mais les baraques des marchands de volailles et d'herbages qui se trouvent sur la place des Cordeliers, nous protègent contre les balles, et personne n'est atteint. Alors, je soutiens un nouveau combat, mais secondé cette fois parles hommes que j'avais armés et pourvus de munitions.
vu: DE l.-C. ROMAND. QI
Harcelée par nous, la troupe évacue en sens divers,
dans les rues et dans les allées «Il est blessé!
criait-on. — Non, ce n'est rien, » dis-je. La légère écorchure que j'avais à la main saignait; mais, emporté par la chaleur de l'action, je ne m'en étais pas même aperçu. Je pris un foulard , cpie j'avais dans ma poche, et en enveloppai ma main ; le maître de l'hôtel du Cheval-blanc, sur la place des Cordeliers, lia les nœuds.
J'avais été devancé sur la place du Concert, au bas du pont Lafayette, par une troupe considérable d'insurgés et de curieux dont beaucoup étaient armés; car le lieu était un point de jonction naturelle pour les forces des ouvriers. J'arrive, et l'on m'accueille par ces cris : « Voilà celui qui , seul , a repoussé le poste de la rue Grenette. Bravo ! bravo! » On me demande si j'ai assez de munitions ; sur ma réponse négative, des cartouches me sont présentées avec profusion ; une cravate de couleur me sert de giberne et me donne quelque air de ressemblance avec un chasseur tyrolien.
« Voyons où en sont les affaires ? » demandé-je. On me répond que la retraite des troupes paraît s'effectuer sur tous les points , et que les dragons eux-mêmes ont abandonné le quai du Rhône, mais que l'on croit que des soldats de la ligne et des gardes nationaux sont encore retranchés dans la maison Oriol, près du pont Morand. Il y a une espèce de délibération, dont le résultat est qu'il faut suspendre pour quelque temps les hostilités , attendu qu'en
92 CONFESSION D UN MA.LHEUllliUX.
avançant trop précipitamment sur le quai, du côté tUi pont Morand, on court risque d'être surpris par l'ennemi, qui peut déboucher par les rues adjacentes.
Un ouvrier tireur d'or, mon compatriote , s'approche alors de moi, et me propose de traverser le pont I^afayette pour aller aux Brotteaux prendre de la nourriture. J'en avais grand besoin, en effet, car on ne peut pas toujours guerroyer sans manger. J'accepte donc la proposition qui m'est faite. On m'entoure, on me donne le bras, et, à vrai dire, je suis porté plus que je ne marche pour atteindre la rive gauche du Rhône.
CITAPITRE XI.
Le repas fut court; j'avais hâte de revenir en ville, où je pensais être de quelque utililé. On s'était arrêté un instant sur le quai du Rhône, aux Brotteaux, devant le chantier de bois du sieur Mil lardon. En rentrant dans Lyon, je voulais observer ce qui se passait sur l'autre rive. Une forte détonnation se fait entendre. « Ahie! ahie! je suis blessé! » crie un homme qui venait d'être atteint d'une balle à la cuisse. Plus loin, un autre homme, donnant le bras à une dame, se laint d'avoir la main transpercée d'une autre balle. Ces deux faits exaltent mon âme jusqu'à la fureur!
Revenu sur le quai du Rhône, dans la ville, je vois la place du Concert et le bas du pont Lafayette toujours encombrés de monde. Je décide qu'il faut marcher en avant contre le pont Morand, afin d'accider les forces ennemies. J'ouvre moi-même la marche. IM'èsde la voûte du Collège gisaient trois cada-
vres de dragons ( un officier et deux soldats). Un de ces hommes-vautours qu'on trouve si souvent sur les champs de bataille, principalement dans les guerres civiles, et qui ne viennent là que poussés par l'instinct du pillage; un de ces misérables, dis-je, s'attache aux basques de l'habit de l'officier de dragons, et, avec son couteau, s'apprête à en couper les insignes brodés. « Scélérat, lui dis-je, ne viens-tu te mêler à la cause populaire que pour la souiller? » Et, accompagnant ma parole du geste, j'appuie le bout de ma carabine sur son estomac, en lui intimant l'ordre de respecter la dépouille des morts. Bien plus, je l'oblige à réunir les trois corps de dragons et à les couvrir de quelque peu de paille qui se trouvait non loin delà. Mais d'autres vautours prirent mieux leur temps, car le lendemain matin, ayant eu occasion de repasser sur le quai , je vis qu'il manquait à l'officier son pantalon et ses bottes.
Une baraque en planches , construite près de la voûte du Collège, sur le quai, et contenant un salon de figures en cire à la Curtius, fut sur le point d'être incendiée par le peuple qui prétendait qu'elle pouvait gêner ses opérations. J'éprouve aujourd'hui une joie bien douce en songeant que c'est à moi qu'est due la conservation de celte propriété, l'unique ressource peut-être de toute une famille.
Il aisail déjà sombre, la nuit approchait. Je vois briller du fou du coté du pont Morand. Ce ne j)eul encore être un feu de bi vu uuc, dis-je en moi-niêmc.
Je m'avance, et reconnais que ce sont des fagots qu'on a entassés devant la porte du café de la Perle j3our l'incendier, et qui commencent même à s'en» flammer. Je fais disperser les fagots, et l'établissement est sauvé. Ce café avait recelé des soldats et des gardes nationaux, qui, de là, avaient tiré sur les ouvriers. Je le préservai donc ce jour-là, comme je viens de le dire ; mais le mercredi matin la populace n'eut plus de frein, et il fut dévasté.
Cependant, les forces réunies de l'armée étaient concentrées sur l'IIôtel-de-Ville et dans les rues adjacentes. Plusieurs décharges étaient encore faites sur les insurgés, maîtres du quai et de l'extrémité des rues qui y; aboutissaient. On essaya quelques barricades pour éviter d'être circonvenu par la cavalerie. C'est ainsi que je fis fermer l'entrée d'ime petite rue (la rue Basse-Ville) dans laquelle la dernière décharge venait d'être faite. Une carriole de teinturier, trouvée sur le quai , forma la barricade. Je fis feu trois à quatre fois dans la rue , au hasard ; il était nuit.
Je proposai d'établir des postes, et il y eut, sous ce rapport, simultanéité de détermination sur tous les points occupés par les insurgés. Des feux furent allumés, et ce fut une véritable nuit de bivouac. Je faisais partie du poste établi sur la terrasse Tolozan.
Trois coups venaient de frapper lentement sur le timbre de l'Hotel-de-YiHe. Assis près du feu , ma carabine placée perpendiculairement entre mes genoux,
96 CONFESSiON d'tIiV TMALnEIIRETlX.
mes deux mains collées sur cette arme et soutenant ma tête , je réfléchissais profondément sur ma situation personnelle et sur l'issue probable des événemens auxquels je prenais part , lorsque je fus tiré de ma rêverie par les cris : « Aux armes! aux armes ! » En ce moment , l'armée débouchait du côté de l'Hôtel-de-Ville. Je fis faire face un instant à ma troupe; quelques coups de feu furent échangés; mais, forcés de céder au nombre, la plupart de mes honnnes se dispersèrent , sans qu'il me fût possible de les rallier.
Je rétrogradai sur le quai jusqu'à la hauteur de l'église des Cordeliers; mais quelques ouvriers seulement étaient restés près de moi; peu d'entre eux étaient armés. Leur langage trahissait la crainte; ils se croyaient au moment d'être enveloppés par l'ennemi. Je leur dis qu'au contraire l'armée battait en retraite ; qu'à cette heure avancée de la luiit il était improbable que l'on voulût en venir à une attaque; que ce serait, en effet, une bien fausse manœuvre, puisque tous les coups porteraient dans le vide. Voilà ce que je tâchai de leur faire comprendre , mais je ne trouvai guère que des incrédules....
Cependant, le général Rogiiet opérait sa retraite par le faubourg Saint-Clair I. . . Je m'étonnai qu'il prît cette direction et me dis que le général ne faisait pas preuve d'expérience et d'habileté, qu'il commettait, au contraire, une faute énorme; carson armée, qui cnl |)u si farihinient s'évacuer par le pont Morand, allail , pendant trois grands (piarts de lieue, passer
VIE DE J,-C. ROMAND. qn
SOUS les feux de file des insurgés (i). Ma manière de voira cet égard reçut bientôt de l'événement, comme on sait, une triste et sanglante justification. Toutefois, je ne crus pas devoir me joindre à ceux des insurgés c{ui, embusqués derrière les maisons du quai Saint-Clair , fusillèrent les troupes dans leur retraite ; car j'ai toujours préféré combattre un ennemi qui peut se défendre.
Comme il n'y avattfien autre chose à faire dans la ville, je regagnai mon domicile. Là, je me jetai tout habillé sur mon lit-, au chevet duquel je plaçai ma carabine, par u,i>'e mesure de précaution que les circonstances rendaient nécessaire.
(1) Une beule chose pouyait excuser la conduite du général Roguet, c'est qu'en se retirant sur les hauteurs de Lyon du côté de Reilleux, il conservait ses rommunications avec Paris d'où il attendait du secours; mais il eût épargné bien du monde en passant aux Brotteaifrc, d'où il lui était dHtiUeurs facile de regagner le point où il s'est rendu directement; quelques bateaux lui auraient suffi pour cela.