CHAPITRE XII
Le mercredi , 28 novembre, au matin , j'étais debout et armé. Je me disposais à sortir, pour m' instruire de ce qui s'était passé durant le reste de cette dernière nuit , et me réunir aux hommes de la Croix-Rousse , lorsque un teneur de livres de mes amis se présenta à moi et me dit que la ville était au pouvoir des insurgés, qui triomphaient sur tous les points. Comme il vit mon arme , il me demanda si j'avais pris part au combat. Sur ma réponse affirmative, il me fit observer qu'il devenait inutile de sortir, vu que tout était terminé. Il ajouta que si je voulais lui rendre service , je lui prêterais ma carabine , parce que les commis du magasin où il était employé avaient l'intention de former un poste dans leur-maison, afin de maintenir l'ordre. Cette demande me fit froncer le sourcil , car je ne voulais me dessaisir de ma carabine que lorsque j'aurais été assuré du succès de la cause que j'avais embrassée ; mais la raison si légitime qu'il me donna parvint à ébranler ma
lOO CONFESSION D UN MALHEUREUX.
résolution négative , et je lui promis mon arme. Il redescendit l'escalier avec moi, et nous nous acheminâmes vers le quai du Rhône, où de nouveaux troubles commençaient à se manifester.
Un grand feu était allumé sur le quai, au bas de la maison Oriol; l'intérieur était rempli d'insurgés qui jetaient péle-méle au feu, depuis les croisées , meubles, glaces, linges, vaisselles, pendules, soieries, etc. , etc. C'était la m.rtison d'où la veille on avait le plus combattu les oiivriers; ceux-ci, devenus vainqueurs , voulaient se venger ; mais cette vengeance était ignoble. Je cherchai , mais inutilement , à en arrêter les effets: je parvins seulement, et non sans peine encore, à'empécher que quelques hommes cupides ne dérobassent aux flammes plusieurs des objets que l'on y précipitait. Car, pensaisje , il vaut mieux qu'on dise de nous que nous sommes des séditieux que des voleurs : oubliant, hélas! que j'avais moi-même antérieurement mérité cette fatale qualification, mais, il est vrai, par suite de circonstances bien impérieuses!
Je montai à la Croix-Rousse. I.e bruit de ma victoire de la veille sur le poste de la rue Grenette m'y avait précédé , et je fus reçu par des acclamations et des transports inexprimables. On me louait de mon courage, on me félicitait sur mon adresse, et des cris de vive Romand! sortirent même de plusieurs bouches. Un sentiment de joie mêlé d'orgueil dilatait ma poitrine.
Rien que les (actions eussent compté sur ce mou-
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vement insurrectionnel pour le triomphe de leur cause, je n'aperçus rien dans les sentimens du peuple qui dût me faire penser qu'il apj)uierait de son concours les vues du parti républicain , de manière que nous allions nous trouver réduits à nos propres forces. Les ouvriers en soie avaient la victoire; mais ils ne savaient déjà plus qu'en faire, et ils se croisaient les bras, regardant leur tâche comme finie; tandis que les hommes qui les avaient excités , et qui espéraient s'en servir comme d'un marche-pied pour monter au pouvoir, s'indignaient de les voir rentrer si vite dans leur repos. Étrange situation que celle-là !
Je redescendis à Lyon, et pénétrai dans l'Hôtel-de- Ville; mais je n'y rencontrai aucune figure de connaissance. L'autorité était entre les mains d'hommes que je n'avais jamais vus ; quelques noms cependant étaient arrivés jusqu'à mon oreille, mais pas assez particulièrement pour que je pusse dire : « Voilà un homme qui sympathise d'idées avec moi. » Je parvins à la salle où siégeait le soi-disant gouvernement. Je voulus entrer en conversation avec quelques-uns de ceux qui le composaient.,.. On ne m'entendit même pas; bien plus, on m'adressa des paroles rudes et blessantes, et je fus obligé de me retirer. O douleur! ô déception cruelle!...
Ainsi, de proche en proche, les intrigans qui étaient parvenus aux degrés supérieurs de l'échelle sur le dos de malheureux tels que moi, repoussaient du pied jusqu'au dernier échelon tous ceux qui
n'avaient eu que le mérite trop vulgaire à leurs yeux de verser leur sang pour le triomphe d'une cause dontFégalité avait pourtant formé le drapeau. J'ai peu étudié l'histoire , mais on m'assure que toutes les révolutions ont produit ce résultat. Vous donc, artisans mes pareils, et même vous qui , d'une condition supérieure, n'êtes cependant pas d'un rang ou d'une capacité à pouvoir diriger les affaires de l'Etat, abstenez-Yous soigneusement de vous mêler à ces intrigues , à ces complots dont la ruse et l'ambition tiennent les fils et où vous n'êtes que de pauvres marionnettes qu'elles font mouvoir à leur gré. Abstenez-vous-en, je vous le crie du fond du coeur, il y va de vos plus chers intérêts. J'aime à croire qu'en lisant ce qui précède , vous m'avez reconnu quelque énergie et quelque courage, et avez jugé que je n'ai pas marchandé ma vie au milieu des événemens dans lesquels on m'avait lancé; que je suis même pour quelque chose dans le succès de l'insurrection. Eh bien! voyez aujourd'hui le triste abandon où l'on me laisse, comptez les rebuts, les humiliations qu'on me fait subir, et dites s'il valait la
peine que je me sacrifiasse pour ces ingrats !
Je fis encore quelques tentatives pour me faufiler parmi les autorités révolutionnaires de Lyon , pour chercher du moins à en tirer de quoi soutenir une existence que j'aurais été plus heureux de perdre dans un des engagemens auxquels j'avais pris part; mais ce fut toujours en vain. Ces nouveaux parvenus affectaient déjà des manières plus hautaines ,
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montraient des idées plus aristocratiques que les anciens magistrats de la cité dont ma carabine avait tant contribué à jeter bas le pouvoir. Je n'étais pour eux qu'un simple tailleur, qu'un prolétaire, qu'un de ces instrumens dont on se sert pour les briser après; je ne devais donc participer en rien aux bénéfices de la révolte lieureuse. On me le prouva trop; car pour peu que j'eusse insisté , je devenais un factieux qu'il fallait punir!... L'esprit en proie à mille sentimens divers , tous plus pénibles les uns que les autres, et le cœur rempli d'amertume, je me retirai entièrement de la scène politique , bien décidé à n'y plus jamais reparaître.
Ainsi se termina pour moi ce drame funeste dans lequel j'ai joué un rôle malheureusement trop actif; car il est toujours déplorable de répandre le sang humain, même dans une guerre légitime, à plus forte raison dans une insurrection organisée contre le gouvernement de son pays!