‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 54 sur 65 · ET DERNIER · texte numérisé non relu

ET DERNIER

Voilà ma vie; voilà par quel fatal enchaînement de désordres, d'infortunes et d'ignominies j'ai passé. J'ai tout révélé avec franchise et sans dissimulation aucune, et me suis montré tel que je paraîtrai devant le souverain juge dans ce grand jour où l'univers entier sera muet d'effroi en sa présence! Soulager mon cœur du poids énorme qui l'oppressait et en même temps détourner tout jeune homme à imagination vive, à passions ardentes et aventureuses, de la voie funeste dans laquelle je me suis engagé : tel a été le double motif qui m'a mis la plume à la main. Le premier de ces buts est déjà atteint , je le sens en descendant dans mon intérieur; quant au

second, fasse le ciel qu'il réponde également à mes désirs î Ce sera la plus douce récompense que je puisse obtenir de mon entreprise.

Politique de club et d'estaminet, triste mère des guerres civiles, sois à jamais maudite! Car c'est à toi, c'est à tes mauvaises inspirations que sont dus ma honte et mes malheurs; c'est toi qui m'as fait ce qire je suis. Insensé î je prétais l'oreille à ta voix perfide comme à celle de la vérité même , tandis que tu n'étais que mensonge et fourberie! Je te croyais sur parole quand, au nom de la liberté et de l'égalité, tu me promettais des biens sans nombre, et je ne m'apercevais pas, dans mon aveuglement, que je courais à une perte assurée. Une fois que j'ai été au fond du gouffre, qu'as-tu fait pour m'en tirer, ou du moins pour adoucir l'horreur de ma position? Rien; seulement, poussant jusqu'au bout l'hypocrisie, tu as versé sur moi et sur mes compagnons de misère quelques feintes larmes , destinées, dans ta pensée , à faire germer de nouveaux adeptes de la doctrine auxquels serait réservé un sort pareil au notre. Sois donc maudite, et puisses-tu ne plus trouver personne à tromper!

Mais aussi, que le sang se glace dans mon cœur avant que le pur amour de la patrie et de la vraie liberté l'abandonne; que ma main se sèche avant qu'elle renonce à saisir une arme pour repousser le premier ennemi qui oserait mettie le pied sur notre territoire. Oui, tout ex-forrat que je suis, si le malheur voulait que les affronts de i8i4 et de i8i5

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nous fussent encore réservés, que l'Anglais , FAutrichien ou le Russe, ou tous ensemble comme cela s'est déjà vu, vinssent de nouveau fondre sur nous pour nous asservir, qu'on fasse un appel à mon ancienne énergie, et l'on verra si elle est éteinte à ne pouvoir se réveiller poiu^ défendre une aussi belle cause ! Ma carabine de Lyon se retrouverait peutêtre dans quelque coin ignoré, et il pourrait bien arriver que les rangs des barbares en fussent éclaircis; mais le sentiment qui m^animerait alors ne serait plus celui d'un remords trop légitime; d'autres idées surgiraient en moi d'une action que tous les peuples du monde proclament juste , sainte et sacrée ! . . .

A défaut d'événemens de cette nature, dont le ciel daigne nous préserver, c'est la retraite que je désire, c'est au calme laborieux des cliamps que je veux consacrer le reste de mes tristes jours. L'éducation de ma naissante famille sera l'objet constant de mes soins et de ma sollicitude, et, n'ayant malheureusement pas été un bon citoyen moi-même, je tâcherai d'en donner à mon pays qui lui soient aussi utiles que possible. Je songe également à mériter chaque jour davantage l'amour et l'estime de l'honorable personne qui n'a pas craint d'associer sa vie pure et paisible à une des existences les plus déplorablement 'compromises qui se pussent rencontrer, et j'ai la douce confiance de n'avoir pas entièrement échoué dans mon projet (G).

îJn nouveau devoir m'est imposé. Coupable envers

la société, dont j'ai méconnu les bienfaits et cherché à dissoudre les liens , je dois donner l'exemple de toutes les vertus contraires aux vices qui dominaient en moi; je suis tenu d'être humble, réservé, tempérant, d'une probité sévère et délicate, et de ne plus me permettre aucune de ces discussions irritantes sur le droit de propriété et de transmission des biens, discussions dont l'effet le plus sur est d'échauffer les tètes de ceux qui vous écoutent, sans compter celle de l'orateur lui-même. Les affaires publiques ne doivent m'occuper désormais qu'autant qu'elles se rattacheraient directement à l'indépendance nationale sur laquelle il n'est permis à aucun Français de rester indifférent , fût-il même comme moi, je le répète, privé du beau titre de citoyen. Oui , voilà quelles sont les principales obligations qui me sont tracées par ma position actuelle et que j'aurais grand tort de ne pas remplir exactement.

Mais il en est d'autres encore, plus étroites que celles-1^, et qui regardent le for intérieur, auxquelles c'est un besoin pour moi que de me soumettre également. Le Dieu qui avait parlé de si près à mon cœur durant mes jeunes années, et que j'ai depuis irrité contre moi par mes déréglemens, semble me solliciter de revenir à lui et me tendre ses bras paternels comme à un nouvel enfant prodigue qui a reconiui ses erreurs. Eh bien ! oui , je retournerai à ce bon père qui ne demande qu'une larme d'un fils coupable pour oublier ses fautes, si graves et si nom-

breuses qu'elles aient été. Déjà je suis tombé aux pieds d'un de ses ministres dans le tribunal de Ja pénitence et j'ai eu le bonheur d'entendre sortir de sa bouche sacrée des paroles d'indulgence et de rémission. Je persévérerai dans cette voie, et j'espère être enfin pardonné du Dieu que j'ai outragé.

Mais les hommes! les hommes ne pardonnent

pas aussi facilement, et un long temps s'écoulera sans doute avant que je cesse d'être un objet d'éloignement, de réprobation pour eux. J'accepte leurs rebuts, je me soumets à leur mépris, pourvu que chacun d'eux, la main sur la conscience comme un chef de jury, déclare hautement qu'aucune des faiblesses auxquelles j'ai succombé ne l'a atteint, qu'il est toujours resté ferme et inébranlable parmi les tentations du monde, froid au milieu des ardeurs de la politique^ et qu'en dernière analyse, il eut consenti à se laisser mourir de faim, plutôt que de dérober une parcelle du bien d' autrui!...

Il m'est toutefois doux de le dire: en présence des preuves de repentir que j'ai données et du changement d'habitudes qui s'est opéré en moi, nul de ntes compatriotes ne m'a refusé des témoignages marqués de justice, de bienveillance et souvent même (le véritable sympathie. Oui, les personnes les plus lionorables et les plus considérées du pays, les Douglas, les Fauvin , les De Mornay, les Poysat (i), les

(I) Originaire du village de Montréal, M. Poysat s'est créé par se*^ talens, sa conduite et son travail une fort belle position à Paris. In-

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De Forcrand, etc., n'ont pas craint d'attester, sous la responsabilité de leur signature, que le Romand d'aujourd luii n'était plus le Romand d'autrefois, qu'il avait dépouillé le vieil liommCj et méritait d'être réintégré dans la classe des honnêtes gens (H). Quelle ingratitude de sa part, s'il donnait par la

suite un démenti à ces généreux témoignages!

Mais non, la chose est impossible.

Oh! si quelqu'un de ces encouragemens que je reçois de simples particuliers pouvait émaner aussi du pouvoir ; si, descendant sur moi à la voix de cette noble magistrature dont je m'attirai jadis les trop justes rigueurs, la clémence royale daignait eflacer la souillure dont je suis couvert; enfin si je devenais jamais l'objet d'une réhabilitation (l), quelle joie dilaterait ma poitrine 1 Comme je me sentirais grandi à mes propres yeux, et quel tribut d'actions de grâce je paierais à l'auguste auteur de cette faveur signalée ! Je n'ai rien, je ne suis rien, je ne peux rien, mais le ciel m'a accordé deux pauvres petits êtres, Valérie et Benjamin , que je chéris de toutes les forces de mon àme; eh bien !... je les prendrais l'un et l'autre par la main, je les conduirais au pied de ce trône fondé par la volonté nationale et que, dans un jour de démence, je m'efforçai de faire crou-

dépendaniiDeiil (Je la graiiile fortune qu'il possède, il est major diins une I^■.^i(nl(lola L;;ir(k! iialiuiial('i);itisi('mie, et' ijui conlribiii' à aiiizincnter son inlUioiice donl il fait le mcillour usage. M. Poysal a été pour moi d'une bonté que je ne saurais trop reconnaître, et dont je le remercie du fond du cœur.

1er , et là, tombant avec eux à genoux devant le sage couronné qui l'occupe si dignement , je lui dirais dans l'effusion de ma reconnaissance : a Sire, vous « méritez de régner et de fonder une glorieuse dy- « nastie , car vous êtes grand et bon, vous savez « pardonner comme votre aïeul Henri IV ! C'est en « pardonnant à ses ennemis qu'un roi se bâtit des « forteresses dans le cœur de ceux qu'il est appelé « à gouverner, et vous venez d'en élever une inex- « pugnable dans le mien et dans celui de ces jeunes « enfans que je vous offre en gage de mon sincère « retour aux vertus du citoyen. »

Voilà quel langage je tiendrais au monarque issu des journées de juillet, et ce langage ne serait point menteur.

Mais, qu'un pareil bonheur m'advienne ou non , je n'en persisterai pas moins dans la résolution que j'ai prise de vivre fidèle observateur des lois de mon pays, aussi bien que des préceptes de la religion et de la morale.

« Celui qui n'a pas souffert, que sait-il? » a dit Salomon; en ce cas, je dois savoir beaucoup, car nul peut-être n'a plus souffert que "moi. C'est par ma faute, me dira-t-on ; j'en conviens et en suis déjà convenu plus d'une fois dans le cours de cet écrit; cependant qu'on me permette de rappeler ici un a|)ologue qu'on m'a appris dans mon enfance,, mais dont le sens profond ne fut pas alors saisi par moi, une expérience, chèrement acquise depuis , ne m'ayant pas encore éclairé.

^rii CONFESSION D UN MALHEUREUX.

Un homme très misérable et couvert de haillons rencontra, après une longue course, un ruisseau limpide au bord duquel il s'assit et se reposa. Admirant la transparence de ses eaux : « Voilà pourtant, dit-il, ce qu'était ma vie à son début! comment s'estelle souillée au point d'être un objet de dégoût pour tout le monde et pour moi-même? » Le ruisseau lui répondit : «C'est que tu n'as pas étésoigneux d'éviter comme moi tout ce qui pouvait corrompre ta pureté primitive. — Eh ! le peut-on toujours? reprit l'homme en soupirant. — Oui, sans doute, dit fièrement le ruisseau. — Va, pauvre ruisseau, répondit l'autre, tu n'es pas au bout de ta carrière; attends un peu , et tu verras ! »

Le voyageur prend son bâton, se lève et franchit une grande capitale qui était proche. Retrouvantalors ce même ruisseau, mais sale, dégoûtant , tout chargé des immondices qu'il avait forcément reçus en traversant la cité: « Eh bien! lui dit-il, es-tu pur maintenant?— Ce n'est pas ma faute, répond tristement le ruisseau , car la pente du terrain m'a poussé vers cette grande ville qui a corrompu mes eaux. — Et moi aussi, réplique l'infortuné, un penchant irrésistible m'a fait prendre une direction analogue, et tous deux nous sommes devenus des bourbiers immondes qu'on évite avec autant de soin qu'on nous recherchait d'abord. »

L'auteur de l'apologue dit que ce ruisseau reprit peu-à-peu, en roulant à travers les campagnes, sa première limpidité. Puissé-je aussi, vivant au sein des

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champs, y déposer par degrés les souillures morales que j'avais contractées dans la fréquentation des hommes de désordre dont les grandes cités abondent ! Puissé-je redevenir ce que j'étais avant d'avoir quitté mon village natal, auquel je dois aujourd'hui une exemplaire édification !

Mon dernier vœu est enfin qu'une main amie grave sur ma tombe, qui peut s'ouvrir quand elle voudra, ces simples mots : Ci-gît, dans ï espoir de la miséricorde divin^.l un coupable qui s'est re» penti. :.:.;

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