CHAPITRE XXIX
Ayant pris place dans la diligence qui fait le trajet de Lyon à Nantiia, je voyageai toute la nuir. Vers le matin, la voiture s'arrêta un moment au milieu du pont placé sur la petite rivière de l'Oignin, qui traverse Maillât; de là, on peut apercevoir mon village. Je mis pied à terre pour jouir par anticipation de la vue des lieux où j'avais reçu le jour. Il y avait déjà si long-temps que je les avais quittés ! Et puis, que de tristes événemens s'étaient accomplis pour moi dans l'intervalle ! Quel profond abîme s'était creusé entre les deux parts de mon existence! D'un côté, l'honneur, la liberté, la possession de tous les droits civils; de l'autre, la déconsidération , une captivité infamante, la mise à perpétuité en état de suspicion légale. O funestes passions, voilà votre ouvrage!...
Je remontai bientôt dans la diligence , et deux heures après j'étais arrivé au seuil de la maison paternelle, autour de laquelle régnaient un silence et
une solitude qui me glacèrent d'effroi. J'augurai que personne ne l'habitait plus, que la mort et peut-être aussi la réprobation publique l'avaient rendue déserte. Néanmoins, voulant m'en assurer positive- «jaent, je frappai àla porte. Une vieille femme, toute courbée et tremblotante vint m'ouvrir ; c'était ma belle-mère, cette femme qui autrefois avait été mauvaise envers moi jusqu'au point de me refuser la nourriture; mais ce souvenir ii 'exerça aucune fâcheuse influence sur mon esprit, et, content de retrouver quelqu'un qui me rappelât la famille, je me jetai à son cou et Tembrassai cordialement. Elle me dit que le bruit de mon décès avait couru dans le pays , et qu'elle-même ne me croyait plus de ce monde : « Vous aviez bien i-aison , lui répoiulis-je avec une intention qu'elle ne saisit pas; car je n'en suis guère plus aujourd'hui! » Elle ajoura fort adroitement qu'elle s'estimait heureuse d'avoir soigné mon héritage dont elle était toute disposée à me rendre compte, à quoi je répondis que je la remerciaisd'avoir agi delà sorte, et que je m'en montrerais recoimaissant en la gardant auprès de moi sans rien exiger d'elle pour son entretien. Tout contestable que fût le service dont elle se vantait à mon égard (car elle avait touché les revenus de la propriété sans faire au bâtiment les réparations nécessaires), je ne lui en ai pas moins teiui religieusement depuis la parole donnée, et maintenant encore elle est ma commensale gratuite, comme elle le restera jusqu'à sa dernière heure.
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J'aj3pris alors que, depuis deux aunées environ , mon père était mort, osant à peine prononcer le nom d'un fils qui l'avait déshonoré, mais s'en occupant toujours néanmoins, dans le fond de son cœur de père, avec une sollicitude inquiète. Le chagrin avait miné sa constitution natxirellement robuste et hâté la fin de ses jours. Ingrat que j'avais été! A.n lieu de m'étre fixé auprès de lui pour protéger de ma force virile sa vieillesse défaillante et adoucir l'amertume de ses dernières peines, j'avais couru les aventures , je m'étais lancé dans les entreprises politiques, laissant ainsi à des étrangers le soin pieux de recueillir son dernier soupir et de lui fermer les yeux ; mais aussi que j'en avais été cruellement puni!...
Ma première démarche fut de me présenter devant M. le maire , poiu' lui justifier de mon arrivée et en même temps, lui faire la déclaration que je choisissais Montréal pour le lieu de ma résidence. Ce digne magistrat, que je ne saurais louer autant qu'il mérite de l'être , me reçut avec une bonté à laquelle je n'étais pas en droit de m'attendre d'après ma conduite passée ;, et qui n'a pas peu contribué à me fortifier dans la résolution que j'avais prise de mener à l'avenir une vie irréprochable. Pour le coupable qui n'a pas abjuré tout sentiment d'honneur, le favorable accueil d'un homme de bien est cent fois plus moralisant que toutes les réprimandes, toutes les rebuffades qu'on prodigue ordinairement aux malheureux qui ont failli.
Je voulus revoir tous les lieux qui avaient été chers M.
aGo CONFESSION d'un malheureux.
à mon enfance, et dont j'avais si souvent rêvé au milieu des angoisses du bagne; semblable au voyageur qui , échappé aux sables brûlans du désert , se repose avec délices sous les ombrages d'une fraîche oasis qu'il avait eu l'imprudence de quitter. Mes pas errèrent d'abord sur les rives sinueuses du ruisseau de l'Ange, puis je les portai sur la montagne de l'Anteyssard, dont je visitai les grottes vraiment curieuses, et enfin, prenant une direction contraire, je m'enfonçai dans les profondeurs delà belle foret de Montréal, que j'avais si souvent parcourue autrefois avec mon père, lorsqu'il était garde forestier. Parvenu au lieu dit la Fontaine des Oiseaux , lieu tout-à-fait retiré et solitaire, je m'assis sur une pierre couverte de mousse qui se trouvait auprès, et là, m'abandonnai deux heures durant à des méditations d'une ineffable mélancolie. Le murmure des eaux , l'ombre ténébreuse des sapins , le vent qui gémissait à travers leurs branches grêles et effilées, tout parlait à mon âme un langage à-Ia-fois élevé et sévère, tout semblait me dire que le bonheur ne se trouve qu'au sein de la nature, auprès d'une famille bien-aimée et dans l'application des forces de l'esprit et du corps aux travaux champêtres; que tout le reste est chimère , illusion , mensonge , et n'apporte à l'homme que tourmens secrets, sollicitudes sans j)ombre et trop souvent aussi honte et remords!... Lorsque je redescendis dans le village, je remar- (jnai j)armi ses habitans nn mouvement extraordinaire dont il ne me lut pas difficile déjuger que la
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curiosité était le motif. Car qu'avaient à faire ce jour-là, qui n'était pas un jour férié, dans les rues et sur la place de Montréal, ces hommes, ces femmes, ces enfans se promenant ou stationnant par groupes et chuchotant entre eux ? Il était évident qu'on attendait mon passage pour savoir ce que c'est qu'un ex-galérien, pour juger si quelque signe n'était pas resté empreint sur mon front, si mon regard, mon allure , toutes mes manières enfin ne décelaient pas l'être malfaisant par excellence. On conçoit quelle peine ce fut pour moi de passer ainsi par les verges, c'est le mot, et dans mon propre pays encore!... Je dirai donc à ceux qui sont assez aveugles pour tenir une conduite qui les expose aux châtimens : Si vous ne craignez pas le séjour des prisons et des bagnes, craignez au moins les yeux de vos concitoyens, alors que plus tard, sortis de ces ignobles lieux, il vous faudra rentrer dans la demeure de vos pères!
Cette première impression du public ne fut pourtant pas de longue durée, et je reconquis peu-à-peii l'estime de mes compatriotes aussi bien que l'affection de mes anciens amis , qui me procurèrent de l'ouvrage soit pour eux-mêmes , soit pour de bonnes maisons du voisinage dont ils me facilitèrent l'accès. Toutefois, ni la bienveillance générale qui se manifestait déjà visiblement envers moi, ni l'aisance que me donnait le travail , ne pouvaient combler le vide qui se faisait de plus en plus dans mon cœur, et je me répétais souvent avec l'Ecriture : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. »
a6a COIVFESSÏOIV d'un 3IAI,1IEUREUX.
Oui, mais comment , dans ma fâcheuse position , trouver une compagne qui ne soit pas le rebut de la société, une de ces femmes perdues dont je ne voudrais à aucun prix? L'entreprise était difficile à exécuter, l'obstacle à vaincre insurmontable en apparence, car les Césarines sont rares, me disais-je, et aucune fille lionnète ne consentira à te donner sa main, à toi, pauvre forçat libéré! Je me tenais donc coi à ce sujet, lorsque la Providence, jugeant sans doute que j'avais suffisamment bu à la coupe d'absinthe qu'elle avait, dans un but d'expiation, présentée à mes lèvres, vint à mon aide d'une manière assez visible , ce me semble, pour l'impoitant objet dont il s'agit.
Un jour que je revenais de rendre de l'ouvrage dans les environs, je me trouvai , à la sortie du village de Volognat,en présence de trois habitans de la campagne occupés à charger des gerbes de blé sur une voiture. Ce petit groupe se composait d'un homme d'un certain âge, d'un garçon de seize à dix-sept ans et d'une jeune hllequi pouvait en avoir vingt-deux. Le premier dit à haute voix aux deux autres : «. Maintenaiit, je n'ai plus besoin de vous; vous pouvez aller devant. )>
La jeruie fille seule profita de la faculté qui lui était accordée, et se mit en roule, précisément dans la direction que je suivais. J'avais quehpies pas d'avance sur elle, mais je ralentis ma marche à dessein. Elle se trouva donc bientôt à la même hauteur que moi, et je pus remarquer sa taille avantagjiMiie , ^a belle chevelure noire ainsi qu'uii grand air de santé
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répandu sur toute sa personne; elle paraissait en outre simple et modeste. Cette vue me charma, et je liai conversation avec elle par quelques-unes de ces paroles insignifiantes que prononcent ordinairement les voyageurs qui se rencontrent. Elle y répondit poliment et sans affectation. Bientôt on voulut de part et d'autre savoir avec qui l'on se trouvait, et j'appris qu'elle se nommait Adélaïde Mutin, qu'elle était fille d'un cultivateur de Martignat, qui avait été maire de sa commune en i83o, et qu'elle avait pour oncle un ecclésiastique, curé de paroisse rurale dans le diocèse de Belley. Je déclinai à mon tour mes nom et prénoms, en indiquant Montréal pour le lieu de ma naissance et de mon domicile actuel. « Ah! me dit-elle, c'est peut-être vous dont o|i parle tant pour avoir figuré dans les troubles de Lyon ? — Oui, lui répondis-je, c'est moi-même, et l'on a du vous apprendre que j'avais été condamné pour cela (allant ainsi au devant d'une question qu'elle n'eût pas manqué de me faire). — C'est vrai , reprit-elle, mais d'après ce que j'ai entendu dire, les condamnations politiques ne déshonorentpas comme les autres. » Ces derniers mots n'étaient pas de nature à me peiner, loin de là; mais ils me donnaient cependant à réfléchir que, si la jeune fille eût connu toute mon histoire, elle se fût peut-être immédiatement séparée de moi. Je cherchai donc à imprimer un autre tour à la conversation, et j'y parvins.
Tout-à-coup, apei'cevant un volume que je tenais sous mon bras et qui venait de m'être prêté
a64 co^•FEsslO^' d'un malheureux.
par M. Rossand , notaire et homme de lettres àNurieLix-Mornay(i) : « Il paraît, me dit Adélaïde, que vous aimez la lecture ; moi aussi je l'aimerais beaucoup, mais il n'y a presque point de livres chez mon père. — Je serai heureux de vous en prêter, mademoiselle, rép!iquai-je vivement, car j'en ai un certain nombre à ma disposition. — Oui, mais votre offre obligeante ne serait acceptée par moi, qu'autant que ce seraient de bons ouvrages , et non de ces médians romans qui courent le monde , qu'on a souvent voulu me prêter, mais que j'ai toujours refusé de lire. — Cela vous fait honneur, mademoiselle , et me prouve que la bonne opinion que j'ai tout de suite conçue de vous est fondée. Poiu' vous donner un échantillon du genre d'ouvrages que j'affectionne, permettez-moi devons lire quelques lignes de celui que j'ai là sous mon bras. Et, ouvrant aussitôt mon volume , j'y lus ce qui suit :
« L'cix)usc du chrétien n'est pas une simple mortelle: c'est un être extraordinaire , mystérieux, angélique; c'est la chair de la chair, le sang du sang de son époux. L'homme, en s'unissant à elle, ne fait que reprendre une partie de sa substance; son âme ainsi que son corps sont incomplets sans la femme: il a la force, elle a la beauté : il combat l'ennemi et laboure le champ de la pairie; mais il n'entend rien aux détails domestiques, la femme
(1) M. Rossand est auteur de Fableff en quatrain et d'un voliiine de poésies légères iiubliécs sous le titre àEylanlvm. Il y a de la grâce et de l'esprit dans ces prorluclions, mais là où il s'est vraiment révélé poète, c'est dans ses épigrammes connues sous le nom àa Coups de /(juc/, et qui eurent beaucoup de succès il y a cinq ou six ans.
{Note de l'éditeur.)
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lui manque pour apprêter son repas et son lit. Il a des chagrins, et la compagne de ses nuits est là pour les adoucir; ses jours sont mauvais et troubles, mais il trouve des bras chastes dans sa couche , et il oublie tous ses maux. Sans la femme il serait rude , grossier , solitaire. La femme suspend autour de lui les fleurs de la vie, comme ces lianes des forêts qui décorent le tronc des chênes de leurs guirlandes parfumées. Enfin l'époux chrétien et son épouse vivent, renaissent et meurent ensemble , ensemble ils élèvent les fruits de leur union, en poussière ils retournent ensemble, et se retrouvent ensemble par délaies limites du tombeau (1). »
Je voyais, en faisant cette lecture, que la jeune villageoise en était singulièrement émue. « Eh bien! lui dis-je. comment trouvez-vous cet ouvrage? — Très bon et très intéressant, me répondit-elle; quel en est le titre? — Le Génie du Christianisme, ou les Beautés de la religion chrétienne , par M. de Chateaubriand. 11 s'y trouve beaucoup d'autres choses qui vous plairont également, et je vous prie de le prendre avec vous pour le méditer à loisir, car il en vaut la peine. Permettez-moi d'aller plus tard vous porter les autres volumes. — Volontiers, monsieur, et avec bien des remercîmens pour votre bonté. » Nous nous séparâmes à ces mots, et j'entrai dans mon domicile à la porte duquel nous étions arrivés tout en causant. Elle poursuivit sa route jusqu'à Marti gnat.
Comme on peut le penser, ma tète se monta beau- , coup au sujet de la charmante rencontre que je venais de faire, et je me promis à moi-même de ne
(1) Génie du Christianisme, tome i, chap. x, Du Mariage.
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rien négliger pour la faire aboutir, s'il était possible, à un mariage. Aussi, dès le lendemain matin, courus-je chez ]M. Rossand , poui- lui demander les trois autres volumes de l'ouvrage mentioimé plus haut, que je portai immédiatement à mademoiselle Mutin , à Marlignat, Je la trouvai occupée à lire le tome que je lui avais remis la veille; elle se leva, me fit asseoir et me présenta à son père, dont l'air vénérable me pénétra de respect. On voulut bien me retenir à.dîner. Pendant le repas, j'eus soin de glisser quelques phrases sur les avantages qu'offre le séjour de la campagne , bien préférable sous tous les rapports à celui des villes, dont j'étais dégoûté pour toujours , aussi bien que de la politique qui m'avait à moitié perdu. Je finis par dire que je m'étais détinitivement fixé à Montréal, où j'avais déjà une jolie clientèle qui , s' accroissant de plus en plus, me promettait lui favorable avenir. Cette déclaration me parut produire un bon effet.
Je renouvelai mes visites dans cette maison à différens intervalles et plusieurs mois durant. Comme j'y étais toujours parfaitement reçu , qu'en outre je remarquais dans Adélaïde une véritable sympathie pour moi, je me décidai enfin à formuler ma demande en mariage... O bonheur! elle fut accueillie le plus gracieusement du monde, et, après quelques pourparlers au sujet de nos faibles apports respectifs, le jour de la cércinonie fut fixé aw i'"" mai iSJig.
l)ej)uis cet heiueux moment, la sérénité est rentrée dans mon Ame d'où mes désordres semblaient
lavoir à jamais bannie; j'ai senti que je redevenais homme, et j'ai compris le but élevé de la vie, ce précieux don du ciel qu'on jette au vent des passions comme une paille aride, tandis que c'est un pur froment qu'on devrait faire germer pour l'éternité. Dieu a été bon pour moi jusqu'au bout : la paternité a par deux fois daigné me sourire, et je presse avec ravissement dans mes bras deux innocentes petites créatures (une fille et un fils) qui me doivent la lumière; je leur souhaite , non la richesse et les talens qui ne préservent ni du vice, ni de l'adversité, et qui même y conduisent trop souvent, mais des goûts simples et vertueux, la tempérance, l'anioui- de leur condition et ime existence moins tourmentée que ne l'a été celle de leur infortuné père !
N'y a-t-il pas vraiment quelque chose d'extraordinaire, de providentiel même, comme je l'ai déjà dit , dans la manière dont mon mariage s'est préparé et accompli? La circonstance surtout que c'est la lecture d'un passage du Génie du Christianisme, qui a commencé à disposer en ma faveur une jeune persoiuie à moi inconnue, rencontrée par hasard sur ini chemin pubUc, ne lui imprime-t-elle pas lui caractère en quelque sorte sacré? Ainsi le chef-d'œuvre qui, au commencement du siècle, révolutionna la France dans le sens religieux, devait, quarante ans plus tard, ajouter un bien particulier au bien général qu'il a produit, changer en repos et en félicité la situation jusque-là troublée, inquiète et pré-
Caire d'un homme frappé par Ja justice et exclu par l'opinion du commerce de ses semblables ? Grâces vous en soient rendues , illustre auteur d'un livre qui a trouvé tant d'admirateurs depuis son apparition dans le monde, mais dont moi, je devrais baiser chaque page avec reconnaissance et respect; oui, c'est vous qui m'avez rendu heureux. Merci donc, monsieur de Chateaubriand !