IDÉES D'UN FORÇAT LIBÉRÉ AU SUJET DE LA RÉFORME PÉNITENTIAIRE
Au moment OÙ la législature française est saisie de l'importante question de la réforme des prisons, on sera sans doute curieux de connaître les impressions ressenties dans les lieux où se sont jusqu'à présent expiées les fautes les plus graves, par un honune qui a lui-même été l'objet des rigueurs de la loi, et d'apprendre comment il est, suivant lui, possible de moraliser les malfaiteurs eu
les punissant : de là peut, en effet, jaillir un jour nouveau sur une niaiière délicate autant que difliciie, et qui doit nécessairement gagner à être envisagée sous tous ses aspects.
Le 28 novembre 48^3, une lettre m'arriva commençant par c es mots :
« Monsieur le procureur du roi, veuillez, je vous prie, me pardonner d'oser prendre la liberté de vous écrire. Pour l'amour de Dieu, pour celui de l'humanité, par tout ce cpie vous avez de plus cher au monde, daignez me prêter un instant d'attention ; car j'ai besoin de me rapprocher des magistrats pour être connu et jugé, besoin d'autant plus grand pour moi q'ie j'ai une épouse, ime famille, deux pauvres petits cnfans et un cœur de père!... Celui qui désire tant d'être protégé par ks lois, de se rapprocher des autorités chargées de leur maintien, d'en être connu, celui-là peutil être encore prévaricateur?
« Je fus coupable , j'en convic/s, et je fus puri. J'ai connu l'existence des bagnes, c'cst-à-dif-e le malheur et l'ignominie ; mais je suis repentant et veux me léconcilier arec la société que j'ai outragée, et de laquelle j*ose aaendre un généreux pardon en retour du ferme dessein que je forme d'opérer ma régénération morale. »
Toute la lettre était dans ce styie et renfermait d'excellentes pensées fort bien rendues pour la plupart.
Au bas se lisait la signature : Jean-Claude Ro:\iand , raillcitr d' habits a Monlrcal, près Aantiia.
Ces expressions choisies, ce style noble et toucliant me causèrent une agréable surprise; car nous autres gens de justice, nous sommes peu accoutiunés à un pareil langage delà part de ceux qui sont tombés sous nos coups. J'eus donc envie de connaître l'homme qui m'avait écrit, et je l'invitai à se présenter devant moi, toutefois en termes assez bienveilians pour qu'il ne pùl pas jK'nser que j'eusse à sévir contre lui.
Au jour manjué , je le vis paraître. C'était un homme dans la force de l'âge, au visage grave et mélancolique, au maintien liumbl».' et contrit, ù la paiole simple mais cxi)ressivc. Interrogé par
ET PIÈCES TUSTIFIC.VTIVES. a83
moi comment il avait pu se procurer les connaissances grammaticales qu'il paraissait posséder, il me ré|X)n(iit qu'il avait, dans son enfance, reçu des leçons du curé de sou village, et qu'il avait beaucoup hi depuis.
Je le fis causer principalement sur le motif et les circonstances de sa condamnation , et ensuite sur le régime des bagnes qu'il avait forcément fréquentés. Il m'édifia sur le tout avec une entière franchise, et en versant quelques larmes, (^e début me prévint en sa faveur et confirma dans mon esprit les bonnes dispositions où sa lettre m'avait déjà mis à soa égard. J'appris qu'un vol qualifié l'avait amené, en 1832, sur les bancs de la cour d'assises du Rhône, et que la peine de cinq ans de travaux forcés avait été prononcée contre lui. J'appris encore que précédemment il avait eu à répondre d'un crime politique , de sa participation en armes à la révolte des ouvriers de Lyon, en novembre 1831, et que pour cela une première condamnation l'avait atteint, condamnation beaucoup moins flétrissante que la seconde, à coup sûr, et qui semblerait prouver au contraire que , comme ii me l'a dit luimême , son cœur n'avait pas eu la plus grande part dans ses infortunes.
Quoi qu'il en soit, j'eus avec lui nue assez longue conversation , pendant laquelle il m'exposa sa manière de voir sur les changemens à apporter au régime actuel des prisons, dans l'intérêt de l'amélioration morale des condamnés. Je l'engageai à rédiger par écrit ses observations sur cet important sujet qui devenait de plus en plus à l'ordre du jour, et à me faire parvenir le fruit de son travail.
Romand se mit immédiatement à l'œuvre, et peu de temps après, je reçus de lui un manuscrit dont je vais offrir quelques extraits au lecteur.
Le sujet est traité en forme de lettres, ce qui me paraît convenable et naturel, puisque ce sont réellement des réponses aux questions que j'avais adressées à leur auteur. Son système peut se réduire à ces trois points principaux : 1" suppression des bagnes; 2° adoption du système d'emprisonnement individuel avec travail
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obligé; 3° organisation eu compagnies de travailleurs, qui seraient transportées partout où besoin serait, des détenus dont la conduite aurait été jugée bonne pendant un certain espace de temps.
Comme on le voit , les idées de Romand sur cette matière sont presque identiques avec celles qui ont inspiré au gouvernement le projet de loi déjà adopté par la chambre des députés. Et cependant il n'en avait pas eu connaissance , puisqu'il y a plus de six mois que ses lettres sont entre mes mains. Le seul point sur lequel il ne se rencontre pas avec nos législateurs est celui de l'organisation des détenus qui se seront bien comportés en compagnies mobiles de travailleurs ; car on sait qu'il a été décidé par la chambre qu'au bout de cinq ou de dix années, suivant la volonté des tribunaux , les condamnés seront extraits de leur cellule pour être transportés dans un lieu lointain au-delà des mers où ils achèveront de subir leur peine (1); toutefois, le principe est à-peu-près le même, puisque des deux parts il s'agit de rétablir la vie en commun ix)ur les détenus cellulaires , avant de leur permettre de se mêler de nouveau à la grande famille humaine.
Mais il me tarde de laisser parler Romand lui-même, dont on a déjà pu juger que le style n'était dépourvu ni de chaleur ni d'élégance. Voici ce qu'il dit des bagnes :
« Le bagne est une spécialité qu'il faut classer à part quand on est obligé de décrire la démoralisation des établissemens de pénalité en France. C'est une école de perfectionnement jwurle crime, une filière de corruption dont l'effet est de pervertir au suprême degré celui qui n'était encore qu'un coupable ordinaire , un vrai cloa(|ue, enfin, où les vices les plus hideux semblent s'être donné
rendez-vous Ilélas! pendant cinq malheureuses années, j'ai
été à même de sonder cet abîme de misère et d'infamie; je l'ai fait, et c'est le résultat de mes observations quotidiennes, durant
(1) Celle disposiliiii) uc so trouvait pas daii< le projet primitif Jii youvtrnenu-nl , mais i-llc fui aJopiée, du consputemi-nl dr reliii-ci, sur une proposiliou de l'illustre M. de Lamartine, faite par voie d'anieiidemcnt.
{Di'ote lie i'cditenr).
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ce laps de temps , que je viens sounicltre à un magistrat qui a daigné jeter un regard compatissant sur moi. »
Ici , Romand décrit en détail et d'une manière frappante l'effroyable corruption qu'il a remarquée parmi les forçais du port de Toulon ; il raconte les vols nombreux qu'ils commettaient , soit entre eux, soit au préjudice des ouvriers libres employés dans la rade, leurs monstrueuses relations, leurs projets de nouveaux crimes pour l'époque où ils seraient libérés; en un mot, il déroule avec énergie la série d'abominations dont se compose l'existence des bagnes, et il f;»it des vœux pour que ces immondes repaires soient bientôt supprimés , ce qui aura effectivement lieu , comme on ne l'ignore pas, d'après la loi dont j'ai parlé plus haut.
Ensuite Romand cherche à démontrer l'urgente nécessité qu'il y a d'établir l'emprisonnement solitaire , et il aborde ce sujet avec un certain bonheur d'expressions, à mon avis :
« Machiavel, dit-il, a posé en principe qu'il fallait diviser pour régner; mais il est bien plus digne de notre siècle, bien plus conforme aux inspirations de la morale de dire qu'il faut diviser pour amender. Et cette maxime nouvelle , dont ni la liberté des peuples , ni l'autorité des rois n'aura h souffrir, il convient de la mettre en pratique à l'égard des criminels frappés par la loi. Oui, que chacun d'eux expie à part et seul avec sa conscience les attentats qu'il a commis contre la société qui le repousse de son sein ; qu'il puisse méditer en silence sur son indignité personnelle , et , à force de remords , peut-être renaîtra-t-il à la vertu. L'homme qui a failli pour la première fois, et auquel il reste encore des sentimens d'honneur et de probité , ne sera plus ainsi éloigné de la bonne voie où il voudrait rentrer, par l'exemple et les conseils du scélérat endurci ; et ce dernier se consumera seul dans une rage impuissante , sans laisser d'élèves formés à son école. »
S'attachant à prouver sa thèse, l'auteur poursuit en ces termes :
« Dans les localités où il y a une plus forte réunion d'hommes règne toujours la plus grande perversité, et Paris a , sous ce rapport également , la suprématie sur le reste du royaume , comme
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i'eu ai pu juger à Toulon, où tous les condamnés qui nous arrivairnt (le celte ville étaient des bandits consommés. Raisonnant donc par analogie, on peut dire avec vérité, suivant moi, que plus les condanmés seront agglomérés, plus ils seront corrompus, et que le meilleur moyen de tourner au bien leur moral , c'est de les fractionner autant que possible et jusfju a l'individualité.
« Les liommes qui peuplent liabituellement les prisons se connaissent et s'entendent à première vue; dès-lors un pacte tacite, infernal les unit, celui du crime. Prévenir la formation de ce pacte dangereux est donc un devoir pour ceux qui sont placés à la tête de la société.
« iMais si les ciimiuels se comprennent si bien en se voyant seulement, qu'est-ce donc lorsqu'ils peuvent se conununiqucr leurs sentimens et leurs pensées? Leurs conversations habituelles roulent toujours sur les mêmes matières. Ils mettent une espèce de gloire à raconter leurs exploits de brigandage : c'est à celui qui en aura fait le plus; il est le héros sur lequel se portent tous les regards, que l'on estime, que l'on vante, et qui jouit, on peut le dire, d'une réputation colossale parmi ses pareils. U est aisé de se figurer quelle conduite tiendront dans le monde, dès qu'ils y seront rentrés, de tels héros et leurs admiratems. »
Romand fait ensuite les remarques qu'on va liie :
« Les forçats \ivent et agissent souvent en désespérés, parce qu'ils sentent en générîd toute l'ignominie dont ils sont couverts, qu'ils sont ravalés, qu'ils ne sont envisagés que comme uu néant; dès-lors, l'ai^iir-propre n'ayant jjIus de prise sur eux, il est très difficile de les amender. Le mal se propage plus vite que le bien, dans les bagnes surtout, où il faut peu de chose pour corrompre, et beaucoup i)our inculquer la morale.
« Le caractère du crime est empreint eu traits de feu sur la physionomie de la plupart des forçats. Tous ceux que j'ai remarqués ainsi stigmatisés, je me suis cnqnis de la conduite qu'ils avaient tenue dans le monde, et le résultat de mes questions est venu à l'appui de cette vérité proverbiale , que la figure est le miroir de l'àme. En elTcl , Us y avaient été des hommes vicieux et
|>ervers au suprême dcgié , et c'étaicnl encore les plus scélérals de tous dans les fers : vols h leurs compagnons d'infortune, vols dans le porl au gouvernement et aux ouvriers des chaniiers, vols aux marins; insubordination envers leurs chefs, projets de brigandage pour l'avenir, avec Aanleric de leurs scélératesses passées; ivrogneries, jeux, batailles jourualières : voilà la vie de ces êtres que ni la double chaîne, ni les cachots, ni les bastonnades ne corrigent. Il y a donc impossibilité de les ramener aux senlimens humains, et la société ferait bien de créer pour de tels scélérats des cellules éternelles. »
lùifm Romand expose de la manière suivante son système d'trganisation des détenus en compagnies de travailleurs :
« Tout condamné arrivant dans les prisons cellulaires doit d'abord être soigneusement séparé de ses compagnons de capliAilé, et n'avoir de communication qu'avec les personnes commises à sa garde, ainsi c^u'avcc les aumôniers dont le dévoûment chrétien s'occupera sans cesse de lui inculquer de salutaires doctrines. Cette période de temps sera une espèce de noviciat pour arriver à ce que plus lard le condamné qui montrerait de bonnes dispositions jouisse de la faveur d'entrer en libre pratique avec d'autres détenus amendés comme lui. Ces criminels, déjà meilleurs, je les transporte dans des ateliers qui seront formes sur diveis points du royaume pour l'exécution d'entreprises d'utihté publique, telles que routes, canaux, chaussées, chemins de fer, etc.; et là, organisés en compagnies, je les emploie à-peu-près comme on fait les soldats, sauf la discipline et la surveillance qui seront beaucoup plus sévères. Cette méthode doit nécessairement avoir de bons résultats moraux ; car il est impossible que la vue du ciel dont ils ont été long-temps privés , le contact avec d'autres lîommes , le travail en commun et ce je ne sais quoi qui remue le cœur à la première lueur de la liberté renaissante, que tout cela ne soit pas d'un salutaire effet sur eux. Créez en outre, dans ces compagnies, de petits emplois qui seront conliés à ceux des condamnés qui se distingueront par la meilleme conduite : ces derniers se feront, soyez-en sûrs, un point d'honneur de les obtenir.
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et do là naîtra en eux un sentiment d'émulation qui sera déjà un acheminement vers le bien. »
Romand termine son écrit par des considérations sur la surveillance des condamnés libérés. Sans repousser cette surveillance , qu'il croit nécessaire, il émet le vœu qu'à l'avenir elle soit exercée plus discrètement qu'elle ne l'a été jusqu'à ce jour, afin que celui qui en est l'objet n'ait pas à rougir de son passé devant les populations au milieu desquelles il risque même de manquer de travail , et par conséquent de pain , ce qui devient pour lui une puissante excitation à retomber dans le crime.
Mais une amélioration véritable, proposée par Romand, relativement à cette surveillance , est ce qui suit : Le libéré serait tenu de justifier à l'autorité qu'il a, ou des ressources personnelles suffisantes pour le faire vivre , ou du travail assuré. Au cas où il ne serait ni dans l'une ni dans l'autre de ces conditions, ce qui arrive assez fréquemment, il serait dirigé sur un des ateliers de travaux publics dont il a été question plus haut, et où il recevrait un salaire raisonnable. Tout libéré dépourvu de moyens de subsistance , qui laisserait écouler plus de quinze jours sans prévenir le maire de sa commune qu'il est sans ouvrage , deviendrait par cela même passible d'une peine d'emprisonnement qui, en cas de récidive de sa part, pourrait être doublée. Ce serait là une utile mesure.
Telle est, en résumé, l'œuvre d'un homme dont il faut d'autant plus déplorer les erreurs qu'il semble avoir reçu en partage les dons do l'intelligoncc et le sentimont du juste et do riionnête. Les mauvaises passions ont un instant obscurci en lui la lumière naturelle qui l'éclairait dans la route de la vie, à défaut de l'instruction qui n'était pas venue , ou qui n'était venue ([ue faiblement on aide à son esprit, et de la religion qui n'avait pas encore parlé à son cœur : de là la chute terrible qu'il a faite , de là le stigmate qui s'est empreint sur son front, siège |)ourtant de nobles et utiles pensées. Plaignons cet infortuné, consolons-le même au besoin, et songeons à la fragilité do la natiue humaine. S'il est réellement parvenu à se régénérer lui-même , s'il a retrouvé dans
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SCS larmes sa dignité primitive de créature de Dieu , alors voyons en lui un homme nouveau et traitons-le comme tel ; car aux yeux du chrétien , le repentir est un second baptême qui enlève les souillures de la v ie , comme le premier efface celle de la naissance.
P. S. Au moment où je terminais cet écrit, j'ai reçu de Romand une lettre qui m'a paru être le complément de celles qu'il m'a adressées sur le régime pénitentiaire. C'est un retour qu'il fait sur lui-même, une comparaison entre son existence actuelle, si calme , si sereine, et les temi)étes par lesquelles il a passé. Il y a du charme dans ce récit intime et personnel qui s'élève parfois jusqu'à l'éloquence , et le philosophe peut y trouver matière à méditations. Je crois donc devoir reproduirecette lettre en entier :
Montréal, le lo juillet i8i5.
Monsieur le procureur du roi ,
Puisque vous avez daigné accueillir favorablement mon travail sur la réforme pénitentiaire, je vous prie dem'excuser de prendre la liberté de vous écrire de nouveau. Cette lettre, que je considère comme un devoir pour moi, a pour but de vous faire connaître ma situation morale actuelle.
J'ai connu, dans la vie, deux hommes très distincts, l'ancien et le nouveau. Le premier, égaré par de mauvais conseils, par des lectures dangereuses, s'est fourvoyé ; le second, mûri pai- l'expérience et les malheurs, est revenu, ou du moins s'efforce de revenir à la vertu. Le premier, abusé par des chimères, impressionné par des doctrines subversives de tout ordre social, ayant ouï prêcher ces doctrines par des utopistes assaisonnant leur langage des mots pompeux de conviction, de profession de foi politiciuc ; le premier, dis-je, se laissant surprendre par d'intUgnes maximes, qui, dans certains cas, et de la part de certains individus, ne tendent à rien moins qu'à consacrer la spoliation du bien d'autrui, a di4 errer nécessairement. Errer , c'est sortir de sa sphère , sous
ago NOTES
quelque point de vue qu'on l'oinisagc ; c'est ce qu'a fait et ce que n'aurait jamais dû faire riionunc ancien. Le second, qui cherche à s'éloigner du faux et à se rapprocher du vrai, rend cncoregràce à la société de l'avoir désillusionné en lui appliquant la peine de l'outrage qu'il lui avait fait, et il s'incline devant Dieu qui a mis le repentir dans son cgeur. Ah ! pauvait-il persévérer dans la voie du crime, celui dont l'enfance fut profégée par la meilleure et la plus vertueuse des mères ?. . .
Revenir insensiblement à la pratique des devoirs religieux, remplir ses devoirs sociaux , est une jouissance que goûte surtout l'homme qui a eu le malheur de dévier du sentier de la vertu : il lui semble, eu effet, qu'une nouvelle vie l'anime, qu'un sang plus généreux circule dans ses veines, et qu'il est créé une seconde fois. C'est que le crime est un pesant fardeau qu'il est doux de pouvoir secouer le plus lot possible.
Je me plais, Monsieur le procureur du roi, à épancher les tribulations et les joies que j'éprouve, dans voire noble cœur, et je commencerai par ^ous instruire des circonstances qui ont accompagné ma réception dans mon village, après mes malheurs, afin que, par la publicité, des hommes frappés par la loi trouvent ici un exemple qui les encourage à revenir au bien.
Nouvel enfant prodigue , je rentrai dans mes foyers après ma libération (en janvier 1838). Je me présentai immédiatement chez M. Fan vin, maire de Montréal, et lui témoignai mon repentir d'avoir failli, ainsi que mon ardent désir de me signaler par la sagesse de ma conduite future. Ce magistrat m'engagea aussitôt à faire la demande pour obtenir le changement de ma résidence, qui était 5 Oullins, contre la résidence de mon pays natal ; j'eus la satisfaction devoir promptement, parles soins de ce digne fonctionnaire, se réaliser mon désir : c'était déjà pour moi un aciieminement marqué vers le bonheur!...
Je m'installai dans la maison paternelle ; mais, hélas ! le toit n'abritait plus les auteurs de mes jours ! L'impitoyable mort les avait enlevés à mes affections sur la terre. Le modique patiimoinc dont je jouis ne s'étend pas au-delh d'une très petite et chélivc ha-
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bitalion, avec jardin analogue. Quelles ressources pour subsister !. . . Aurai-je de l'ouvrage ou non?... Question terrible, et dont la solution était d'une importance capitale pour moi!
Qui m'a tendu la main le premier, dans mon village natal, et m'a donné de l'occupation? c'est encore monsieur le maire, et depuis ce moment-là, j'ai toujours travaillé... Béni soit l'homme généi'eux dont l'humanité s'est exercée à mon égard, et a protégé ma rentrée dans le monde! Je n'ouWierai jamais ce biejifail signalé.
Dix-huit mois ne sont pas encore écoulés depuis mon retour dans mon village, que déjà je possède une nombreuse clientèle des plus choisies. Il semble qu'à l'envi les maisons les plus respectables de notre contrée cherchent à m'être utiles, eu m'accordant confiance et travail. Aussi fais-je tous mes efforts pour justifier ce bon accueil par un labeur infatigable et par une conduite que je cherche à reudie exempte de blâme. Telle sera désormais ma ligne invariable. La vie dissipée n'est plus mon partage ; ma petite maison est un ermitage d'où je ne sors jamais que pour vaquer aux courses et démarches que nécessite mon travail. Mon petit jardin est toute ma récréation ; il est souvent témoiii de mes méditations et des pensées amères que m'inspire le souvenir de mon existence passée.
Dix-huit autres mois ne sont pas encore écoulés et déjà la régularité de mes mœurs (pardonnez-moi de répéter tout haut ce que ma conscience me dit tout bas) m'aiait contracter mariage avec une femme jeune et sage, possédant un petit avoir, appartenant à une famille honorable, nièce d'un ecclésiastique justement estimé dans ce pays, union qui me comble de félicité. Certes, ce ne sont pas mes antécédens qui sont venus cimenter le lien conjugal; ce n'est pas non plijs ma fortune, qui est à-peuprès nulle; encore moins la conformité des àgos. Mais que ne peut la sympathie naturelle qui existe entre deux êtres dont la rencontre , eu apparence fortuite, a dû être le résultat d'une faveur spéciale de la Providence, cette bonne mère qui ne permet pas que les infortunés restent seuls, de peur qu'ils ne s'abandonnent au désespoir!
Trois ans se sont à peine accomplis depuis mon mariage, Monsieur le procureur du roi , et je me vois père de deux jolis cnlans ! Et tous les deux sont venus au monde la veille de mes deux fêtes , c'est-à-dire des fêtes de mes deux patrons (saint Jean et saint Claude) ; quelle coïncidence ! Mais, ô cliers enfans, pauvres et innocentes créatures , Valérie et Benjamin , que deviendrezvous? La société, souvent injuste, ne le sera-t-eUe point à votre égard ? ne vous fera-t-elle jamais rougir du nom de votre père ? Idée poignante pour l'auteur de vos jours !,.. Mais non! la société tend la main à votre malheureux père en signe de réconciliation ; sa conduite actuelle fait oublier son passé ; cela semble le tranquilliser sur votre avenir ; car ce qu'on doit appeler la société ne se compose pas exclusivement de quelques êtres sans entrailles comme sans principes, n'ayant en partage que l'orgueil et la méchanceté ; non ! ils n'eu constituent que la plus faible partie : la véritable société est sage , indulgente, et n'accable pas de ses rigueurs ceux qui n'ont commis d'autre crime que d'être nés d'un père qui fut autrefois coupable.
Le tableau que je viens de tracer de mon ménage et de mon travail , Monsieur le procureur du roi , pourrait déjà seul donner l'idée du bonheur. En ciïet, affection pour des créatures qui vous doivent la vie , caresses qu'elles vous prodiguent de leurs mains enfantines , tendres soins d'une femme douce et aimante , voilà l)icn les joies paternelles et conjugales. 31ais il y a pncore le travail, le travail qui, en me rendant les heures légères, vient fournir aux besoins de la famille. Oh ! je ne demande autre chose à l'Auteur de l'univers que la continuation de ce qui existe dans l'intérieur de ma maison, et je me prosterne devant lui en versant des larmes d'amour et de reconnaissance !
Il a été (juestion plus haut du modeste jardin qui fait partie de l'héritage paternel ; je n'y reviendrais pas si ce coin de terre, mes délices, ne me ramenait naturellement au sujet que je traite.
Ce jardin contribue, par sa position, à embellir le site intéressant, pittores(|ue, de Montréal. l'Iacé dans des lochers, à la hauteur du beffroi du clocher de l'église, il est de\enu, par suite de
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mes soins , de mes récréations , une véritable petite oasis où l'on ne peut arriver que par un cliomin torliicux, en partie taillé dans le roc. Huit gros ceps de vigne furent plantés jadis par mon pore, et donnent beaucoup de beaux et bons raisins; je plantai de nouveaux ceps , il y a trois ans , et j'ai déjà eu la satisfaction d'en cueillir les produits. Cotte année, j'ai encore planté cent cinquantedeux pieds de vigne. Enfin, le jardin est petit, mais tout y est utilisé, jusqu'à une fissure de rocher, qui contient deux ceps. Il me fournit de l'iierbagc et des plantes potagères, suffisamment pour les besoins de ma maison. Cinq pommiers, deux poiriers, six pruniers donnent des fruits plus ou moins abondans, suivant les bonnes ou les mauvaises saisons; un noyer végète en ce lieu, resserré qu'il est entre des rochers qui compriment ses racines et ses branches ; de très grosses groseilles blanches, plusieurs buissons de cassis, de la luzerne pour mes brebis, des épis de blé, produit de mes essais (point de fleurs, je ne les aime plus depuis que j'ai perdu l'innocence dont elles sont l'emblème) : tel est l'ensemble de ce lieu champêtre , auquel il manque pourtant une fontaine pour y [Torter la fraîcheur durant la canicule.
Je viens de parler de blé et d'essais, voici en quoi cela consiste : Je prépare un petit espace de terrain, après avoir préalablement mis tremper mes grains de blé dans une eau chauffée par les rayons solaires ; là il y a fermentation intérieure sous la pellicule du grain , et dans dix à douze heures, il se trouve presque réunir toutes les conditions favorables à la germination ; je prends mes grains, un peu de fumier, je fais un petit trou en terre , j'y dépose gros comme un œuf d'engrais et un seul grain de semence immédiatement dessus, recouvert de deux pouces de terre bien foulée ; mes grains sont placés à six pouces carrés de distance; ])as un de perdu, tous germent et produisent de grosses touffes, témoin celles actuelles. Par ce procédé, qui le croira? j'ai obtenu \h et 19 épis pour un grain ; la touffe des quatorze épis a été comptée par ma femme, \U épis ont donné 327 grains, production étonnante et admirable! Si l'agriculture pouvait trouver un moyen mécanique pour ensemencer de cette manière, que
d'engrais, que de semences de moins! et quelle fécondité ! quelle richesse !
Venons au site de .Montréal. Placé sur le versant d'une montagne dont le côté opposé est un rocher taillé à pic , ai^pelé la Grande-Roche, ce village n'a pas pou d'agrément. Devant lui et à sa dioite est une prairie sillonnée par plusieurs fantasques contours de la rivière de l'Ange , rivière très poissonneuse en truites et en écrevisses; à gauche, le Finage ; en face, l'excavation existant enUe la montagne de Dom et celle de la Dray, excavation où coule , sur un fond de laves , un toircnt rapide dans les grosses pluies; dans la partie supérieure de Montréal, appelée la Ville, sont deux rangs de maisons dont les plus rapprochées de la montagne ont l'avantage de jouir d'un interstice, entre le village et le bois, où se trouve une pelouse toujours verte, parsemée d'arbres; au-dessus de la pdouse et au sommet de la montagne est un bois dépendant de l'ancien château qui a a})partenu aux sires de Thoire et de Villars, et qui fut ruiné par les armées victorieuses du maréchal de Vergy. Au-dessus du bois , on découvre les ruines du vieux manoir féodal qui, dans certains endroits, a résisté aux ravages du temps. Dans une partie de ce château , on dislingue encore des trous carrés percés dans le roclier, probablement i>our recevoir des pouti-es. Au sud et au nord de la montagne se font remarquer de longs pans de murs , restes de ceux qui venaient cnceindre le village ; à mi-côte, dans ces pans de murs, sont deux retranchemens, mourtiières ou bastions avancés, pour se défendre contre l'ennemi, mais qui sont loin, par leur structure, d'accuser le génie d'un Vauban. Sur une petite élévation et sur un autre tertre, au nord du vieux château , se voient aussi les vestiges d'un caste! {mr los Catelet). Tout cela est d'un effet très |)ittorosque.
Si la forêt de sapins de Montréal, vue du village, fra|^e agréablement le spectateur par sa sombre vei-dure , son intérieur ne le cède en riiMi h ce premier as|>ert. Tri'S )v»nplée, elle ressemblo, dans certains enrlroits, à une chenevière, tant les arbres en sont droits, serrés et d'une belle venue ! Son sol annonce un an-
ET Pii'CES JUSTIFICATIVES. agS
cien bouleversement ou des éruptions volcaniques. Des grottes s'y trouvent en quantité : les unes n'a\ ant rien de curieux que leur conformation ; les autres renfermant des stalactites amoncelées en colonnes qui , brisées , présentent le carbonate de chaux cristallisé , de la couleur des topazes du Brésil , soit en aiguilles quadi'angulaires, soit en lames plates à triangles aux extrémités, soit enfin en pointes triangulaires, etc. , etc.
Oh! que la campagne est belle, Monsieur le procureur du roi, pour une âme innocente, capable de l'apprécier tout ce qu'elle vaut ! Qu'elle a encore de charmes pour celui qui a traversé les orages de la vie , qui , dans le cours d'une conduite désordonnée, a senti aux battemens irréguliers de son cœur qu'il n'était pas dans son assiette naturelle et se trouvait violemment jeté en dehors de sa sphère ! C'est après avoir remonté à la con- ' dition d'homme , que l'être qui s'est dégradé apprend à estimer à leur juste prix les occupations rurales, ces occupations d'où résulte la paix intérieure qu'on rencontre si rarement dans le tourbillon des grandes cités. Que le calme , que le bien-être moral dont je jouis à présent soient un enseignement pour l'homme qui a eu le malheur de m'imiter dans mes mauvais erremens , et qu'il se dise une fois à lui-même ce que je me répète tous les jours : Quand on a violé les lois et outragé la morale, on doit se retirer du monde pour lequel on n'est plus fait , mener dans le silence des champs une vie irréprochable , et aspirer à descendre au tombeau pardonné des hommes et réconcilié avec Dieu.
Veuillez agréer, etc.
Romand.
La brochure qu'on vient de hre a été accueillie avec une favem* marquée par cette partie surtout du public qui s'occupe de choses utiles et se montre avide de connaître tout ce qui peut faire avancer l'humanité dans les voies de la morale et de la civi-
agô KOTEs
lisaiion. D'cxccUens articles ont paru à cette occasion dans différons journaux; mais je n'en citerai que deux. Voici d'abord celui qui est dû à Iai)lumc élégante et judicieuse à la fois de M. Milliet- Boltier, rédacteur en chef du Journal de IWin :
(' La posiiion des condamnés libérés au sein de notre société est un des grands problèmes qui restent à résoudre. Le préjugé du monde est si fort contre ces liomiues stigmatisés par la loi , ou plutôt la corruplion qu'ils rapporlejit du bagne offre des dangers si réels, que chacun se tient en garde, que personne ne veut leur donner du travail ni les prendre à son service. Et cependant , s'il arrive qu'un de ces individus ne soit pas encore entièrement vicié, s'il sent battre son cœur dans sa poitrine, si le souvenir de sa faute remplit son âme de honte et d'ignominie, qu'ad\iendra-l-il? Malgré son ardent désir de se régénérer, de mener une meilleure vie. il ne trouvera ni asile, ni travail, ni consolation. A toutes les lx>rtesoù il ira frapper on le rejettera coumie un paria, persoinu; ne lui tendra la main. Alors cet honmie ne scra-t-il pas en droit d'accuser à son tour la société qui, en le frapjiant, l'a mis dans l'impossibilité de vivre avec elle et de se réhabiliter? S'il retombe dans le crime, à qui la faute? C'est là, nous le savons, un cas exceptionnel, mais qui se présente quelquefois. Cela s'est vu.
3L le procureur du roi de Nantua reçut, il y a quelque temps, une lettre dans laquelle on lisait ces mots : « 3Ionsieur le procureur du roi, veuillez, je vous prie, me pardonner, etc. »
Au bas de celte lettre se lisait la signature de Jean-Claude Romand, tailleur d'habits à Montréal, près Nantua.
M. le procureur du roi de >antua, en magistrat bienveillant et qui désire voir le condanmé libéré rentrer en grâce avec la société, accueillit cet homme avec bonté, l'encouragea dans la voie du bien, et lui trouvant un esprit juste, lui fit plusieurs questions sm* sa vie présente et passée, lloniandlui raconta tout, sesantécédens^ses fautes, son repentir sincère , les larmes de honte qu'il avait dévorées en silence, la corruption des baignes, où il avait passé cinq années. El à ce propos, il lui coiiimuniciua des observations ([u'il ;i\ail
faites sur le régime des bagnes , sur l'utilité de leur suppression , sur les avantages du système pénitentiaire , sur le mode de surveillance auqufl il faudrait soumettre les condamnés libérés.
Frappé de la sagesse de ces réflexions, M. le procureur du roi de Nanlua a reproduit tout cela dans une petite brochure intitulée : Idées d'un forçat libéré au sujet de la réforme pénitentiaire, en l'accompagnant de quelques considérations.
Ce qui nous a encore spécialement attaché dans ce petit écrit, ce sont quelques lettres de Romand où il épanche ses douleurs et les marques d'un repentir sincère , dans un style quelquefois remarquable. Romand est aujourd'hui un des ouvriers laborieux du village de Montréal. Il décrit les charmes agrestes de son pays et la douceur de son existence actuelle après les orages qui l'ont assaillie. C'est peut-être parce qu'il s'est rencontié un homme pour lui tendre une main secourable qu'il est maintenant rentré dans la vie commune. Voici ce qu'il dit de M. Fauvin, maire de Montréal, auquel il avait demande assistance dès sa sortie de Toulon , et qui la lui a généreusement accordée :
« Qui m'a tendu la main le premier ? etc. »
Romand parle ici des heureux lésultats qui ont été la suite de la protection de 31. le maire de Montréal.
« Dix-huit mois ne sont pas encore écoulés, etc. »
Après avoir cité quelques fragmens qui attestent l'intelligence de Romand et l'instruction qu'il a acquise, M. Servan de Sugny ajoute ses propres réflexions , qui justifient sa participation à une régénération malheureusement trop rare.
« Telle est, dit-il, en résumé, l'œuvre d'un homme dont il faut « d'autant plus déplorer les erreurs, qu'il semble avoir reçu en « partage les dons de l'intelligence et le sentiment du juste et de « l'honnête. Les mauvaises passions ont un instant obscurci en « lui la lumière naturelle qui l'éclairait dans la route de la vie, etc. «
Dans un moment où l'on cherche les moyens de réformer le régime des bagnes et des prisons, on pourra trouver à mettre à profit les idées d'un homme qui en a fait lui-même la triste expérience ÇS" dulk juillet \%hh).
Voici maintenant ce qu'a écrit dans le Journal de Genève, au sujet de la même publication , un jeune écrivain de beaucoup de talent et d'aveuii-, M. Judicis de Mirandol , qui a été tellement bienveillant pour moi, que j'oserais à peine rapporter ses expressions si je ne pensais que le lecteur saura les réduire à leur juste valeur.
IDÉES d'un forçat LIBÉRÉ AU SUJET DE LA RÉFORME PÉNITENTIAIRE.
Sous ce titre , M. Sennin de Sugny , procureur du roi à Nantua , vient de publier une brochure qui mérite à tous égards une attention particulière de la part des esprits sérieux occupés des grandes améliorations sociales que notre siècle est appelé h réaliser. Cet opuscule est en même temps une théorie et une grande leçon de moralité pratique. L'auteur, magistrat penseur et éclairé, placé d'ailleurs dans une position qui le met à même déjuger en cette matière les hommes et les choses, n'a fait en quelque sorte que recueillir les idées d'un homme justement flétri par la justice humaine, hautement réhabilité devant la justice de Dieu.
Jean-Claude Romand , tailleur d'habits à 3Iontréal , près Nantua, fut condamné pour vol qualifié à cinq années de travaux forcés; voici comment il parle lui-même de sa faute et de son repentir, dans sa première lettre à M. de Sugny : « Je fus coupable, « j'en conviens, et je fus puni. ,)'ai connu l'existence des bagnes, « c'est-à-dire le malheur et l'ignominie ; mais je suis repentant n et veux me réconcilier avec la société que j'ai outragée , et de « laquelle j'ose attendre un généreux pardon en retour du fenne 0 dessein que je forme d'o|)érer ma régénération morale. Celui « qui tant désire d'être protégé par les lois, de se rapprocher des « autorités chargées de leur inainlicn, d'en être connu, celui-là '< peut-il être i)révaiicateur en^(•rs la société? >»
Non , sans doute, et il est d'autant plus digne de la générosité de cette société dont il imploie le pardon, que, par la seule force
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d'une volonté puisée dans les inspirations d'une nature momentanément viciée, mais non radicalement corrompue, il a triomplié des répulsions souvent insurmontables que rencontre à sa sortie des bagnes le condamné rendu à la liberté sans ressources , sans appui , et le plus souvent sans autre perspective que la misère inexorable ou la récidive du crime.
Mais si la société se montre cruelle et inflexible pour le condamné libéré, est-ce à dire qu'elle soit injuste et coupable? est-il vrai cju'elle soit par ses répulsions complice et moralement solidaire des rechutes de ces malheureux invinciblement repoussés dans l'amme? non, ses défiances sont légitimes, car le premier droit est celui de la conservation ; mais ce qui ne l'est pas, ce qui est d'une odieuse et navrante injustice, c'est qu'au lieu de porter remède au mal dans sa source, elle n'a, pour se mettre à couvert que des rigueurs sans pitié, des supplices sans espérance. — Telle est véritablement l'origine du mal ; le régime des prisons est le centre d'un cercle vicieux dans lequel tourne invariablement ce principe d'une désespérante logique : pour la société, repousser de son sein le condamné qui lui est rendu avec des vices de plus et des ressources de moins ; — pour le condamné, rentrer en guerre ouverte ou latente contre cette société qui lui impose de nides châtimeiis et ne lui donne en échange ni vertu qui écarte la pensée du crime, ni moyens d'existence qui éloi2;nent les impérieuses suggestions de la misère. C'est donc là que doivent se porter les réflexions de ceux qui consacrent leurs pensées à cette cpestion si pleine d'intérêt de la réforme des prisons : moraliser ceux que la justice a frappés, et leur fournir après l'expiration de leur peine les moyens de rentrer dans le sein de la famille humaine. Telle est aussi la double ix>nsée de l'auteur de la brochure , et tel est le but des recherches du malheureux Romand , dont l'intelligence ne pouvait trouver un plus noble sujet de méditation.
Or, pour atteindre ce but, il propose d'abord, comme moyen de coercition et de moralisation, un système qui tient le milieu entre le système d'Auburn elle système Pensylvanieu, l'un adoptant
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en principe le travail en commun sous la condition du silence ; l'autre, l'isolement absolu.
La suppression des bagnes, école de corruption et de raffinement dans le ciime, est la première mesure réclamée; puisl'emprisonncment cellulaire, sans contact du condamné avec ses compagnons de captivité, mais en communication habituelle avec les employés commis à sa garde, ainsi qu'avec les aumôniers des prisons, et les personnes étrangères dont les relations ne ix)urraient exercer sur lui qu'une influence salutaire. " L'homme C|ui a failli « pour la première fois, dit Romand, et auquel il reste encore des « sentimens d'honneur et de probité, ne sera plus ainsi éloigné de « la bonne voie où il voudiait rentrer, par l'exemple et les con- « seilsdu scélérat endurci, et ce dernier se consumera seul dans tt une rage impuissante, sans laisser d'élèves formés à son école. » — Yoilà, certes, de belles et nobles paroles dans la bouche d'un homme qui a failli une fois, et qui justifie par son propre exemple la haute portée d'un tel langage !
Tassant ensuite à la première période de l'amendement du condamné , Romand expose un plan d'organisation des détenus déjà quelque peu corrigés, en compagnies de travailleurs qui seraient formées sur divers points du territoire, et employées à l'exécution de travaux d'utilité publique, tels que routes, canaux, chaussées, chemins de fer, etc. « Cette méthode, dit-il encore avec un grand Il bonheur d'expressions, doit nécessairement avoir de bons ré- « sultats moraux, car il est impossible que la vue du ciel dont ils « ont été si long-temps privés, le contact avecd'autreshommes, le H travail en commun, et ce je ne sais quoi qui remue le cœur à la « première lueur de la liberté renaissante, que tout cela ne soit pas « d'un salutaire eiïel sur eux. » Le temps passé dans ces compagnies do travailleurs serait une sorte d'initiation à une liberté plus complète, qui n'exclurait pas, suivant Romand, une surveillance (ju'il considère comme nécessaire , mais qui serait organisée sur des bases moins restrictives.
Lue amélioration véiiiable, proposée par Romand, relativement à celle surveillance, est ce (pii suit : Le libéré serait tenu de jus-
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lifier à l'autorité qu'il a ou des ressources personnelles pour le faire vivre , ou du travail assuré. Au cas où il ne serait ni dans l'une ni dans l'autre de ces conditions, ce qui arrive assez fréquemment, il serait dirigé sur un des ateliers de travaux i)ul)lics dont il a été question plus haut, et où il recevrait un salaire raisonnable. . .
« Telle est, en résumé, ajoute l'honorable magistrat auquel nous devons cette intéressante communication, l'œuvre d'un homme dont il faut d'autant plus déplorer les erreurs qu'il semble avoir reçu en partage les dons de l'intelligence et le sentiment du juste et de l'honnête. »
Quant à nous, nous faisons des vœux pour que ces pensées éveillent la sollicitude des véritables philanthropes non-seulement en France, mais partout où la justice a un tribunal et l'humanité un sanctuaire ; et nous remercions de toute la foixe d'une vive sympathie le magistrat dont les loisirs sont employés à de si nobles travaux. Heureux celui qui sait, à des de voirs souvent pénibles, allier la charité qui en adoucit l'amertume, et à la sévérité qui aj)pelle la répression des lois, unir ce sentiment de la dignité humaine qui donne la conscience du juste et de l'honnête, conscience souvent assoupie, mais jamais éteinte dans le cœur des créatures de Dieu !... {N" dul^ septembre 1844. )
Enfin je ne puis résister au plaisir de citer une lettre remarquable qu'a valu à Romand la publication de ce même opuscule. La qualité de la personne qui l'a écrite en augmente encore le prix.
Genève, le ta novembre 1844.