‹ Confession d'une jolie femmeChapitre 18 sur 18 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Jamais, depuis, Eméreilda n'avait entendu parler de Baggiani et ne l'avait revu. Elle continuait le théâtre, et en dehors de la scène, où elle apparaissait presque tous les soirs, elle se renfermait chez elle et fuyait le monde comme si elle eût dû rencontrer dans tout homme un duc d'Abelfura et dans toute femme une princesse de San-Martino. Une seule personne faisait exception et avait l'accès de sa maison. Celui-ci était accepté comme un frère; c'était le seul ami qui restât à la pauvre fille, le seul qui lui inspirât de la confiance et une amitié à toute épreuve. C'était le duc de Santa- Médina.

Un jour, ce dernier était venu trouver Eméreilda et lui avait révélé que son véritable nom n'était pas plus Eméreilda que la Griselli, mais qu'elle se nommait bien certainement Marie-Caroline duchesse de Sanzia-d' Aragon. Eméreilda apprit en même temps toute l'histoire douloureuse de sa mère et la vie condamnable du duc son père. Elle

— 4S5 — comprit pourquoi on avait voulu l'assassiner dans son enfance, elle qui paraissait si inoffensive, et se rendit compte de la haine et de la conduite infâme de cette malheureuse, qui, après avoir, pendant près de vingt ans, porté impunément le nom de sa mère, se faisait appeler aujourd'hui, avec un autre genre d'impunité, la princesse de San-Martino.

Le premier mouvement d'Eméreilda fut, elle aussi, de respirer le sentiment de la justice et de la haine. Venger sa mère, revendiquer tous ses droits à la face du ciel, poursuivre l'odieuse femme, délivrer du même coup et la société et le prince de San-Martino, qui pour elle était toujours Baggiani. Mais quand le duc de Santa-Médina eut tout raconté, tout expliqué, et qu'Eméreilda eut le loisir de méditer sur tout ce passé et sur l'avenir qui allait s'ouvrir, elle frissonna et répondit : « Non, je ne ferai rien. — Veuillez bien remarquer, lui dit le duc, que vous abandonnez tous vos droits, vos titres et l'immense fortune de votre père; qu'en épargnant cette femme, vous vous fermez les portes d'un monde qui eût été honoré de vous recevoir; que vous restez Eméreilda, la fille abandonnée, la Griselli, la cantatrice. Songez encore, insista le duc, que vous avez là, dans ce dossier, tous les titres, tous les papiers qui prouvent votre identité et mettront à néant les protestations de vos ennemis.

— - Oui, dit Eméreilda, mais en même temps ces papiers mettent au jour la conduite malheureuse de mon père. J'apprends au monde qu'il est une fille du nom de Sanzia-d'Aragon, mais en même temps je fais le scandale autour de ce nom et je ne peux m'en parer qu'après l'avoir traîné dans la boue. Ma mère, est morte de misère. Un procès scandaleux ne lui rendra ni la vie ni le bonheur. Sa mémoire ne peut rien gagner à la publicité de cet abandon, et celle de mon père sera condamnée. Monsieur le duc, je refuse.

— Eh bien! Eméreilda, dit le duc de Santa- Médina, visiblement ému, je suis jeune encore, je suis presque aussi riche que Sanzia-d' Aragon, et le duc lui-même me trouverait d'assez bonne noblesse pour m'appeler son frère. Je vous aime, je vous demande votre main. »

Eméreilda, depuis longtemps, avait deviné les sentiments du duc, mais ne s'attendait pas à une demande aussi instantanée ; elle eut un mouvement d'étonnement.

« Eméreilda, dit le duc, votre père m'a confié une somme importante, dans le cas où vous refuseriez de revendiquer devant les tribunaux la fortune qui vous appartient. Vous êtes donc riche, et je ne fais aucun sacrifice du côté de la fortune en vous épousant. Maintenant, s'il faut vous le dire, je vous aime, je vous aime ardemment depuis le

jour où je vous ai vue. Mais faisant taire mon amour, jamais je n'aurais épousé la fille du duc de Sanziad'Aragon dont le nom eût reçu une publicité éclatante et eût paru en public, mêlée dans une affaire de cour d'assises. Mais j'épouse Eméreilda avec joie; Eméreilda, l'ouvrière havraise, la petite chanteuse de la place publique, la Griselli, la cantatrice eélèbre dont le talent n'a jamais fait tort à la vertu et que la calomnie n'a seulement jamais pu atteindre. J'épouse la fille honnête et pure qui a vécu, qui a souffert, et qui, par l'obscurité de sa vie, ?ait sauver la mémoire de son père. »

Eméreilda laissa tomber sa main dans celle si franche et si sincère du duc de Santa-Médina.

« Que cela fait du bien! dit-elle, de se rencontrer avec des natures aussi belles, aussi fières et aussi sympathiques que la vôtre! Mais, ajouta-t-elle avec une profonde tristesse qui assombrit l'âme du duc, vous savez bien que la première raison d'un mariage, c'est l'amour... Et j'ai trop aimé pour pouvoir aimer jamais.

— Oh ! dit le duc avec un sourire dont il dissimula toute l'amertume, je vous aimerai tant, moi, que vous finirez bien par m' aimer un peu.

— Si vous vous trompiez ?

— J'attendrai tout le temps que vous me demanderez.

— Voyons, duc, dit-elle, pas d'enfantillage; les

partis les plus brillants vous sont offerts : ne vous sacrifiez pas à une pauvre fille comme moi, qui ne peux presque plus rien pour vous.

— Je veux espérer... »

Malgré le premier refus d'Eméreilda, il ne se rebuta pas, et, si son amour grandit encore dans l'attente, celui de la jeune fille commença à naître. Elle songeait malheureusement toujours à Baggiani! mais • son amour, en s'éloignant, perdait, sinon de son prestige, au moins de sa force. Elle l'aimait comme on aime un mort, c'était un culte qu'elle lui vouait, des fleurs qu'elle arrosait sur sa tombe, des prières qu'elle adressait pour lui au ciel, et peu à peu cet amour-là s'isolait plus au fond de son cœur, qui, tout doucement, s'entr'ouvrait à une vie nouvelle. Elle devait céder, elle céda. Le mariage eut lieu à l'église Saint-Philippedu-R.oule, au milieu d'un concours immense. Le grand monde accourait pour Santa-Médina. Eméreilda avait derrière elle tout- ce que Paris compte de célébrités littéraires et artistiques.

Le lendemain ils partirent pour un long voyage et ne revinrent que deux ans après à Paris. La Griselli avait quitté le théâtre, où elle avait laissé de profonds regrets et où depuis on ne l'a jamais remplacée. Ils vécurent sept ans à Paris. Le duc était fou de sa femme. Il l'aima avec cette folie du premier jour jusqu'à sa dernière heure.

Il mourut, emporté par une phthisie pulmonaire, dont les soins délicats de la duchesse avaient toujours su éloigner les crises violentes et le redoutable dénouement.

Elle le pleura longtemps, et le grand deuil de ses vêtements ne dit jamais au monde tout ce qu'il y avait de douleur dans son âme, et tout ce qu'elle versa de larmes en souvenir de cet homme simple et bon, qui avait été son compagnon de route pendant neuf années de sa vie.

Elle avait un château en Bretagne, elle s'y enferma. Deux ans après, elle commença seulement à sortir et à reparaître dans le monde, où sa beauté, qui s'était transformée, mais avait toujours conservé sa pureté idéale, son esprit, son savoir, son histoire qui avait transpiré, lui avaient fait une nouvelle célébrité. Reine et martyre, elle avait pour elle un prestige que nulle femme n'aurait pu lui disputer. Quand, après ces deux années de veuvage, elle reparut pour la première fois, on fêta sa bienvenue comme si la joie s'était retrempée à des sources vives. Mais là où tout était bonheur, elle n'apportait plus que larmes discrètes et sourire attristé.

C'était alors en 1864. Dans la saison qui suivit, elle alla à Trouville et apparut une fois au brillant Casino. On connaît le dénouement. Une nuit suivit; le lendemain, elle était morte. Son regard s'é-

tait croisé avec le regard d'un homme dont le souvenir était enfoui au profond de son cœur, mais dont le visage sombre et pâle n'avait jamais quitté ses yeux. Le regard de cet homme avait été pour elle comme une lame aiguë qui eût poignardé son cœur. Elle n'avait pu en supporter les rayons ardents, et elle s'était repliée dans la tombe pour mieux retrouver l'ombre des dernières années de sa vie.

Le prince de San-Martino était veuf cependant, lui aussi. La malheureuse que le monde appelait sa femme avait été tuée d'un coup de couteau par un amant jaloux, et il avait appris sa délivrance à l'heure même où il n'attendait plus que la mort.

La soirée du 24 juillet 4864 fut pour lui comme une caresse du soleil dans une journée d'hiver. Il espéra. Ils étaient libres tous deux. Toute la nuit il eut la fièvre et le délire; mais il est des bonheurs que la mort dispute, et Dieu ne permet pas la réalisation d'un rêve trop tardif.

Le lendemain, il suivait la voiture de deuil qui emportait son éternelle fiancée à son éternelle demeure. A lui aussi, six mois après, on rendait les derniers devoirs.

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