‹ Confession d'une jolie femmeChapitre 17 sur 18 · LA FEMME AU DOUBLE MASQUE · texte numérisé non relu

LA FEMME AU DOUBLE MASQUE

Le duc d'Abelfura alla à la fenêtre, l'ouvrit, resta quelques minutes sur le balcon, plongeant un œil éperdu sur la campagne; puis, revenant à son frère :

«Monsieur.... dit-il, l'histoire que vous venez de me conter est très édifiante; mais... que prétendez-vous ?

— Je ne prétends rien, mais j'attends beaucoup, je vous l'avoue, de votre loyauté.

— Eh bien! Monsieur, voyez cette jeune fille, emmenez-la; qu'elle oublie l'adresse de cette maison, ce qui s'y est passé, et jusqu'à mon nom.

— Oh ! ce que vous faites là est bien, fit le frère du duc d'Abelfura. Où est-elle? s'écria-t-il , j'ai hâte de lui apprendre votre conduiteà son égard...»

Mais on se souvient que la princesse de San-

Martine avait fait enlever Eméreilda ; il fat donc impossible de la retrouver au château.

« Me donnerez-vous l'explication de cette disparition, Monsieur? dit le duc de Santa-Médina.

— Je ne sais rien plus que vous, dit-il.

— Alors, dit le duc de Santa-Médina , laissez-moi la chercher moi-même. »

Quelques minutes après, pâle, bouleversé, il revenait au duc d'Abelfura, l'entraînait sur le balcon donnant sur les fossés et lui désignait un petit point blanc dissimulé en partie dans le taillis.

« Qu'est-ce? » s'écria le duc d'Abelfura.

Il faisait nuit noire. Le vent soufflait avec violence. Un rayon de lumière glissant dans l'obscurité de la nuit bordait de sa guipure argentée la lisière de la forêt et le bord des fossés qui se creusaient sur la droite.

« Vous ne voyez pas là, dit le duc de Santa- Médina, quelque chose de noir et de blanc, comme une masse confuse qui se dessine dans le vague? Eh bien ! il y a là un homme... un homme étendu sans vie... »

Le duc d'Abelfura pâlit.

« Un homme assassiné! » dit le duc de Santa- Médina.

Et se saisissant du bras de son frère, qu'il serra avec convulsion.

« Cet homme a été envoyé ici par moi, dit-il.

— M'accusez-vous de ce crime? s'écria le duc d'Abelfura.

— Je vous accuse de tous les malheurs qui arrivent ici. Vous êtes le maître; or, rien ne doit arriver sans vos ordres... N'avez- vous pas déjà fait enlever Eméreilda ? »

Le duc se laissa tomber sur une chaise, et prit sa tête dans ses mains.

ce Non, dit-il, je n'ai pas fait enlever cette jeune fille ; elle a été attirée ici par une femme, son ennemie jurée. Cette femme connaissait ma passion. Elle m'offrit de la servir. J'ai accepté, voilà tout. »

Le duc de Santa-Médina eut une expression de dégoût qui fut remarquée par d'Abelfura.

« Mais, où est-elle ? s'écria-t-il, et que veut dire ce crime qui s'est accompli là, sous nos yeux ? »

En ce moment, un cri de détresse se fit entendre, un cri terrible, qui frappa de stupeur les deux ducs.

— Une bonne fois, croyez-moi, s'écria le duc d'Abelfura, je suis innocent de tout ce qui arrive.

Un nouveau cri se fit entendre, plus perçant et plus alarmant que le premier.

« C'est de ce côté, s'écria le duc de Santa-Médina, venez, venez vite, duc... »

Ils quittèrent immédiatement l'appartement.

« Je crois à toutes vos paroles, lui dit-il en descendant rapidement l'escalier, à tout; nemetrom-

pez pas. De plus, si Eméreilda est en danger, vous m'aiderez à la sauver ?

— Je vous le jure. »

Ils étaient dans le vaste jardin qui entourait la maison et s'étendait vers le sud dans un espace immense. Là, ils s'arrêtèrent. Soudain, un faible cri se fit entendre, si faible qu'à peine on l'entendit. Mais, si faible qu'il fût, ce cri était suffisant pour indiquer à une oreille exercée de quel côté il partait. Les deux frères aussitôt coururent; mais ils n'aperçurent rien. La lune, enveloppée de nuages sombres, n'éclairait plus les allées obscures. La nuit était profonde. Ce n'était plus clés cris, mais comme des gémissements qui s'entendaient.

«Oh! exclama le duc d'Abelfura, je sais d'où cela part à présent. »

Et il se précipita dans la direction d'une petite grotte située dans la partie sud-est du jardin. Le duc de Santa-Médina le suivit. Cris, gémissements, étaient distincts ; à travers les fentes d'une petite porte plantée dans les broussailles, ils aperçurent . Eméreilda. Derrière était la princesse de San-Martino, debout, droite et l'œil menaçant. Le duc de Santa-Médina frissonna de tout son corps. Ses pieds nageaient dans une mare de sang.

« Encore une victime, dit-il.

— Oui, dit le duc d'Abelfura, et ce n'était pas Eméreilda. »

Que s'était-il donc passé? Eméreilda, enlevée pendant son sommeil, avait été transportée au fond du parc, dans la grotte mystérieuse d'où les cris s'étaient entendus. Son sommeil s'était prolongé longtemps encore, et elle n'avait pu voir les trames de l'affreux complot dont les mailles serrées l'enveloppaient. Elle n'avait point assisté à la lutte mortelle qui avait eu lieu entre deux hommes, complices vulgaires de la princesse de San-Martino, et son plus dévoué protecteur. Elle avait bien entendu des cris, des gémissements; mais elle ignorait qu'on se battît et qu'on mourût pour elle.

Le héros et la victime de cette heure nocturne était André, auquel il avait fallu déployer de grands efforts pour parvenir à pénétrer dans l'intérieur de la maison, et qui, pour son malheur, y était enfin parvenu. La princesse de San-Martino avait remarqué le pêcheur à l'auberge où il était entré. Elle s'était gravé ses traits dans la mémoire, et s'était dit : « Cet homme m'est suspect. » Elle l'avait aperçu ensuite de la fenêtre de la pièce où était Eméreilda et n'avait plus douté que cet homme ne fût là pour elle. Il y eut alors méprise, et ce fut un malheureux homme de confiance du duc de Santa-Médina, qui, attaqué à l'improviste, succomba et roula clans les fossés. Pendant ce temps, André parvenait à escalader la muraille et à sauter dans le jardin. Mais, avant que le pauvre garçon

eût eu le temps de se précipiter en avant et d'arracher la victime aux bourreaux, il était renversé d'un coup de pistolet. Blessé, il se releva, se tint debout et lutta. Lutte inégale, qu'il essaya en vain de continuer. Il retomba bientôt, blessé plus grièvement, et un voile glissa devant ses yeux. Seul, au milieu de la nuit, étendu sur le sol humide, il attendit la mort, payant de la vie son dévouement absolu et son amour éternel.

Eméreilda n'avait rien vu et ne savait rien. Quand elle se réveilla, elle était dans la grotte, et la mémoire lui faisait défaut. Puis, peu à peu ses yeux s'habituant à la demi-obscurité, elle vit quelqu'un, un homme, un inconnu, puis un autre... puis la princesse de San-Martino.

« Que voulez -vous encore de moi?... s'écriat-elle avec stupeur.

— Votre mort ou votre fuite. »

Eméreilda pâlit.

« Si vous êtes réellement la femme légitime de Baggiani, dit-elle, je comprends votre jalousie; mais, en face de mon innocence et de ma résignation, je ne comprends pas votre haine et votre vengeance.

— Je suis réellement la femme légitime de Baggiani, prince Angelo de San-Martino, et, en cette qualité, je vous voue une haine éternelle; mais je suis plus encore, et si je ne vous écrase sous mon

pied, il peut arriver une heure où je tremblerai devant vous. Or, si vous ne consentez à suivre ces deux hommes, vous êtes morte.

— Et où me mèneront-ils, ces hommes ?

— Hors de France ; et alors, vous ne serez plus à craindre, car vous ne serez pas partie d'ici sans avoir apposé votre signature sur ces dossiers, que vous signerez sans lire, sans tourner les feuillets, sans arracher les feuilles blanches qui couvrent les parties écrites.

— Jamais !

— Une voiture vous attend. Dans trois jours vous serez hors de France. Au premier mouvement, je vous le répète, on vous tuera.

— Je refuse de rien signer.

— Alors, mettez-vous à genoux, et faites votre prière, car vous allez mourir. »

Eméreilda jeta un regard autour d'elle, et vit la princesse de San-Martino droite, le visage implacable, et, derrière elle, les deux hommes, un pistolet à la ceinture. Toute petite, elle se souvenait, alors qu'elle avait été entraînée à Londres, dans le quartier de la Cité, d'avoir assisté à des rixes épouvantables. Elle n'eut pas peur, et elle résolut de braver ses assassins.

« Vous m'avez entraînée ici pour me livrer aux mains d'un misérable; et comme vous voyez que votre crime n'a pas réussi, en ce moment vous

méditez quelque autre crime, peut-être plus grand encore, dit-elle.

— C'est que si tu avais été vaincue, Eméreilda, dit cette femme, moi, j'étais vengée et je ne te redoutais plus. Maîtresse du duc d'Abelfura, le prince Angelo de San-Martino t'eût méprisée et t'eût reniée. Maîtresse du duc d'Abelfura, tu n'aurais pu relever la tête, et le jour de la révélation t'eût trouvée trop basse pour que tu eusses l'audace de te hausser.

— Je ne comprends pas la moitié du sens de vos paroles, dit Eméreilda ; mais je me félicite d'avoir échappé à vos machinations.

— Mais, malheureuse, s'écria la princesse de San-Martino, ne vois-tu pas que j'ai tout à gagner à ta mort : fortune, honneur, considération, liberté! . . . et que ta vie étant entre mes mains, si je ne te tue pas, c'est que j'ai pitié de toi ? »

Elle prit une plume, et la lui présenta.

« Signez, dit-elle, signez vite, et partez. Épargnez-moi un crime, prononça-t-elle comme avec angoisse.

— Jamais je ne signerai ! » dit Eméreilda avec résolution.

La princesse se tourna vers un des hommes et se pencha à son oreille.

L'homme pâlit, ce Tuez, dit-elle, tuez; Dieu m'est témoin que je

voulais épargner ce nouveau sang, et que c'est elle qui Ta voulu. »

L'homme se leva, amorça son pistolet et le dirigea froidement sur la malheureuse enfant.

Celle-ci ne broncha pas; mais, au même instant, les broussailles qui obstruaient la porte s'écartèrent, les planches mal jointes volèrent en éclat, et le duc d'Abelfura et le duc de Santa-Médina parurent sur le seuil. A la vue de ce dernier, Eméreilda poussa un cri et courut se réfugier près de lui. Mais celui-ci regardait la princesse de San-Martino, et reculait comme saisi d'épouvante.

« Cette femme ! cette femme! s'écria-t-il.

— Eh bien ! dit le duc d'Abelfura, ne connaissezvous pas la princesse de San-Martino?

— Oui, oui, c'est bien elle, fit-il ; mais elle porte aussi un autre nom, un nom qu'elle a usurpé, et qui explique son infâme conduite... On vous a connue dans le monde, n'est-ce pas, Madame? dit-il, se tournant vers elle, sous le nom de la duchesse de Sanzia-d'Ara^on? »

La présence de Santa-Médina avait sauvé Eméreilda d'une mort imminente. Les deux complices de la princesse de San-Martino, se voyant découverts, avaient pris la fuite ; et celle-ci, en présence

du duc de Santa-Médina, n'avait point eu même la dignité du nom qu'elle portait, et avait tremblé comme un coupable devant ses juges.

Le duc de Santa-Médina, agissant au nom du père d'Eméreilda, et, vu la circonstance, s'érigeant en protecteur d'une femme si jeune encore, et que la fatalité avait poursuivie depuis sa naissance, prit Eméreilda sous sa protection et la ramena dans la nuit même à Paris.

Les deux frères, le duc de Santa-Médina et le duc d'Abelfura, avaient eu depuis un long entretien, et ce dernier avait renouvelé ses promesses auprès de son frère.

Le duc de Santa-Médina était donc tranquille de ce côté. Il ne restait plus que la princesse de San- Martino, contre laquelle il était bon de se prémunir. Le duc prit ses dispositions à cet égard, et fit veiller autour de la maison de sa protégée comme autour d'une citadelle qui serait observée par l'ennemi. Mais plusieurs mois s'étaient écoulés, et la princesse de San-Martino n'avait pas donné signe de vie. Le duc de Santa-Médina se croyait donc en toute sécurité et n'avait plus de craintes pour sa protégée. Elle avait repris le théâtre et y avait retrouvé ses anciens succès. Jetée dans cette vie de bruit et de popularité, elle pouvait oublier les alternatives douloureuses des années de sa jeunesse.

Quant au duc de Santa-Médina, il n'avait pu voir

Eméreilcla sans être frappé de sa beauté; il n'avait pu l'entendre sans être touché de l'harmonie de sa voix; il n'avait pu la fréquenter sans apprécier sa nature étrange et multiple, et sans envier pour une femme qu'il aimerait les qualités si brillantes qu'il rencontrait dans celle-ci. Bientôt il l'aima, il l'aima sans le lui dire, conservant au fond de son cœur une passion qu'il avait crue d'abord inavouable. A un grand nom, à une grande fortune, le duc de Santa-Médina joignait un physique avantageux et un caractère d'élite. Mais sobre dans l'explosion de ses sentiments, se méfiant de l'enthousiasme de sa nature, il luttait avec énergie contre ses penchants. Eméreilda fut touchée de cet amour délicat et discret. Elle avait dans le cœur une blessure profonde que le temps n'avait pas eu le loisir de cicatriser, mais sur laquelle les émotions nouvelles de la vie mettaient chaque jour un baume adoucissant. Elle aimait toujours Baggiani, et de toutes les forces de son âme ; mais, malgré elle, une arrière-pensée la torturait. Par quelle circonstance avait-il donné son nom à une autre femme? par quel enchaînement d'événements ce nom de Baggiani cachait-il un prince, et ce prince un homme marié? Tout ce qu'elle savait, c'est que Baggiani était mort pour elle. Elle couvrait son amour des cendres du souvenir, elle ne réchauffait plus son cœur qu'à la faible flamme qui s'en échappait. Elle

n'avait cherché à apprendre qu'une chose : c'était si cette femme avait dit vrai; et la réponse avait été affirmative .

Cette femme, qu'on avait connue dans le monde sous le nom de duchesse de Sanzia-d'Aragon, était bien réellement en effet la princesse de San-Martino, épouse d'un homme qui l'avait fuie aussitôt, et s'était consacré au théâtre, où il avait brillé quelque temps, pour disparaître ensuite.

Gomme on le voit, cette histoire ne pouvait être que celle de Baggiani. Un soir, qu'elle venait de jouer, Eméreilda en reçut l'aveu le plus formel. Elle rentrait dans sa loge, quand on lui remit une missive dont, au premier coup d'ceil, elle reconnut l'écriture. Elle était, en effet, de Baggiani, ou plutôt du prince Angelo de San-Martino. Il tombait aux pieds de celle qu'il aimait toujours, et, lui demandant un pardon suprême, lui faisait un éternel adieu. Puis, troublée par les larmes abondantes qui jaillissaient de ses yeux, Eméreilda avait lu tout un roman. Le voici réduit à sa plus grande simplicité :

Voyageant en Italie, un jour, le prince de San- Martino s'était arrêté à Rome. Séduit par les beautés de la grande ville papale, il avait résolu d'y séjourner quelque temps, et y avait fait d'assez nombreuses relations. Reçu dans un monde aristocratique, il s'était rencontré souvent avec un jeune

prêtre qui portait un nom célèbre, et à qui de hautes fonctions étaient réservées dans les ordres. Frappé par l'intelligence de ce jeune homme, le prince de San-Martino le voyait avec plaisir et lui avait souvent rendu visite dans l'intérieur du couvent où le futur évêque demeurait. Ce couvent était bâti près du mont Aventin, et, ceint de hautes murailles, n'avait aucune communication avec le monde extérieur. Peu, dans cette grande ville, on s'inquiétait du mystère qui enveloppait cette maison monacale. Il y en a deux mille ainsi. Les rues de Pvome sont tristes et silencieuses, et le soleil ardent qui darde ses rayons brûlants sur la voie Appienne n'éclaire que quelques groupes de lazzarones endormis ou quelques bandes d'hommes en grande robe égrenant leur chapelet, chantant des litanies, le front blafard et la pensée consumée par de décevantes ambitions. Mais si les rues de Rome sont silencieuses, c'est que la vie est à l'intérieur, derrière ces grands murs, qui laissent à peine pénétrer le soleil et jamais les regards des hommes. Le couvent où nous entrons était habité par quelques prêtres comme ce dernier et par quelques femmes toutes confites en Dieu et s'isolant du monde pour être plus au ciel. Ces femmes, à la vérité, étaient généralement d'un âge qui ne devait guère laisser de regrets au monde qu'elles avaient si durement abandonné. Mais il en était quelques-

unes d'un âge moins respectable et d'une beauté qui, pour être discrète, n'en était pas moins pleine d'attraits. Au nombre de ces dernières, il s'en trouvait une qu'on ne connaissait au couvent que sous le nom de la princesse Amélie. Celle-ci était, diton, une jeune veuve qui toute sa vie s'était dévouée à un mari infirme et d'un âge avancé; qui avait été pour lui un ange de dévouement et de douceur; qui avait prolongé sa vie, condamnée d'avance, d'un nombre incalculable d'années ; qui, l'ayant perdu et fermant son cœur à tout amour et à tout plaisir mondain, était venue se réfugier dans cette immense solitude creusée dans la ville éternelle. La princesse Amélie passait pour une sainte. Immensément riche, elle dépensait une partie de ses revenus pour les pauvres. Le couvent lui-même s'enrichissait des libéralités de la jeune veuve. Elle eût donné sa fortune entière, tant il y avait de générosité dans son cœur et tant la piété y avait ouvert ses portes toutes grandes.

Le prince de San-Martino vit cette femme; il fut, frappé de sa beauté et de sa simplicité. Peu à peu il lui fut permis -de se rapprocher d'elle, et alors ils eurent ensemble de longs entretiens. Elle pouvait paraître jeune encore, et elle s'enterrait vivante. Elle était belle, et elle s'isolait des hommes. Elle était riche, et elle se condamnait à une vie monacale. Au prince de San-Martino comme à tous

ceux qui l'entouraient, cette femme parut une sainte. Nature mystique, toujours porté au merveilleux, le prince de San-Martino était de ces hommes qui aiment plus une femme par le prestige qui l'enveloppe que pour elle-même. Les nuages l'attiraient, et il eût volontiers adressé ses hommages aux anges du ciel, tant il avait horreur du prosaïsme de la terre. Homme d'une bonté inaltérable et d'une tendresse inouïe, il avait aussi la noblesse des natures faibles et ne savait résister à aucune séduction. Il but bientôt goutte à goutte le poison mortel qu'une femme hypocrite distillait à plaisir. Il s'enivra du bruit de ses paroles et du prestige de sa vertu. Il crut à son cœur comme il croyait à sa beauté. L'amour, qui bientôt s'empara de lui, lui cacha même les quelques rides que son visage accusait déjà. Il crut à la première jeunesse quand déjà la seconde était au déclin. Il aima... Mais s'il aima tant, c'est qu'il ne vit pas surtout le piège qui lui fut tendu et dans lequel il tomba. Cette femme riche et séduisante n'avait pu manquer de trouver des complices autour d'elle. Elle était assez adroite pour faire servir à ses projets des femmes éloignées de tout esprit de ruse et d'intrigue. Elle était assez riche pour payer les autres et les intéresser à sa fortune. Le prince de San-Martino fut entouré, ne s'appartint bientôt plus, et, avant même qu'il eût dans sa pensée émis

une volonté, formulé un désir, il était considéré comme celui qui devait enfin faire cesser le veuvage de l'adorable femme.

«Vous êtes bien heureux, lui disait-on, et Dieu vous a protégé ; vous allez épouser la femme la plus vertueuse et la plus sainte de la terre. »

Et s'il se défendait d'un tel honneur, on arrêtait les paroles sur ses lèvres et on lui conseillait plutôt de se préparer dignement, par une retraite de quelques jours, à une confession générale.

Le prince deSan-Martino, qui, quoique peu éloigné des choses de la religion, n'était point de nature à se laisser endormir par les pratiques mystérieuses d'une classe intéressée, finit par s'indigner et se révolta. Il eût peut-être accepté le mariage, mais il ne voulait pas qu'on le lui imposât. Il fit d'abord une opposition douce et réservée; mais, par ce premier essai de révolte, il comprit qu'il ne s'appartenait plus et qu'on disposerait de lui, et malgré lui au besoin. Il résolut alors de prendre la fuite, quand une circonstance lui en démontra plus clairement encore la nécessité.

Un matin, un carrosse fermé s'arrêta à la porte de l'hôtel qu'habitait le prince de San-Martino, et une femme vêtue de longs habits de deuil en descendit. Cette femme n'était autre, on Fa deviné, que la princesse Amélie. Elle demanda le prince, se fit introduire dans son salon, et là, quand elle

fut seule avec lui, se jeta à ses pieds, lui parla de l'amour qu'il lui avait inspiré, et mêlant la béatitude céleste aux amours terrestres, jouant la comédie la plus infernale, comédie qui n'avait pu naître et se concevoir que dans l'intérieur d'un couvent et dans une ville comme Rome, elle finitpar déclarer qu'elle n'attendait plus que ce mariage ou la mort. Le prince de San-Martino fut d'abord ému; il ne pouvait croire à une telle hypocrisie, et sa nature droite et franche se révoltait à la pensée qu'on voulait se jouer de lui à ce point. Mais quand cette femme se fut éloignée et qu'il se retrouva dans le calme de ses réflexions, qu'il put peser toutes les circonstances qui s'étaient succédé depuis peu, tous les entretiens qui avaient été provoqués, toutes les paroles qui avaient été jetées, et qu'il en arriva à analyser la démarche que la princesse venait de faire, il se convainquit alors qu'il était le jouet d'une duperie et qu'on en voulait à sa fortune ou à son nom. Le soir même, une chaise de poste l'attendait, et il s'éloignait. Mais si, pour la première fois de sa vie , il agissait de ruse, il n'avait pas compté qu'il avait à lutter contre les disciples de Loyola, et que lui, homme simple et loyal, ne pouvait être de force. Il y avait huit jours que, sans qu'il s'en aperçût, il était suivi, épié, jour et nuit, et jusque dans l'intérieur de sa maison. Aussi, à peine la chaise de poste avait-elle

franchi un kilomètre de distance, qu'on était saisi de la nouvelle de sa fuite et qu'on se mettait à sa poursuite. Ce fait peut paraître étrange à ceux qui ne connaissent pas la police romaine; mais ce qui leur paraîtra plus étrange encore, c'est que ce furent des gendarmes, des gendarmes pontificaux, qui ramenèrent le prince de San-Marlino dans la ville qu'il venait de quitter. Il fut jeté dans un cachot comme un malfaiteur. Plus de huit jours se passèrent pour lui dans cet horrible état, et quand il lui fut possible enfin de voir quelqu'un et de se plaindre, on lui répondit qu'il avait compromis une femme d'une haute qualité, et qu'il ne pourrait se retirer du mauvais pas où il s'était mis qu'en rendant l'honneur à cette femme. Rendre l'honneur à la princesse Amélie, c'était l'épouser. Le prince de San-Martino pensa que c'était payer trop cher l'honneur d'une femme qu'il méprisait autant qu'il l'avait estimée, et continua la résistance. On le prévint qu'il ne sortirait pas de la forteresse avant d'avoir demandé pardon à Dieu et aux hommes de l'acte abominable qu'il avait commis. Le prince répondit qu'il se plaindrait aux autorités de son pays, et il se résigna à son sort, espérant bien que lorsqu'il serait prouvé qu'il n'était pas homme à se laisser intimider, on le rendrait à la liberté. Il se trompait... il resta là six mois.

Toutes les lettres qu'il put écrire restèrent sans

réponse, toutes les démarches qu'il fit faire n'amenèrent aucun résultat; seulement plusieurs fois il reçut la visite de grands personnages de l'Église, qui tous lui donnaient le même conseil. Le prince de San-Martino, ne pouvant correspondre avec aucun de ses amis, comprit qu'il ne sortirait de cette affaire qu'en passant par les fourches caudines du mariage. Ce n'était plus une femme qui le poursuivait, mais l'Église tout entière ayant à sa tête ses principaux pontifes, et au nom des principes sacrés de la religion. Le jeune prince, bien convaincu qu'il n'était pas de force à lutter, résolut de se résigner, se réservant, bien entendu, d'en rappeler près des tribunaux civils de cet abus du sentiment et de cette violation du droit des gens. Il écrivit ses dispositions, et on vint alors lui annoncer qu'il eût à se préparer par des prières dans la nuit qui allait suivre, et que le lendemain la cérémonie aurait lieu .

Le lendemain, en effet, dans la chapelle de la prison, les deux fiancés furent réunis; ils entendirent la messe et furent mariés par le cardinal Antoni-Salviati, devant plus de quarante témoins, parmi lesquels on citait des noms illustres et considérables, et qui tous signèrent un acte authentique dans lequel ils déclaraient que le mariage avait eu lieu selon la volonté formelle des deux époux, devant Dieu et devant les hommes, et que nul n'a-

vait le droit de délier ce qui avait été lié au nom du Dieu sauveur.

Le premier acte du prince de San-Martino, après sa sortie de prison, avait été, comme bien on le pense, d'abandonner sa nouvelle épouse et de prendre la fuite. Il remonta vers le nord de l'Italie et en appela aux lois de son pays de l'acte inique et arbitraire qui avait fait de lui un mari malgré lui. Mais cette affaire demandait des explications sans nombre, des preuves à l'appui, des consultations, de longs débats, et promettait, dès son début, de se prolonger au delà d'une année. C'est alors que le prince de San-Martino, qui depuis longtemps avait la passion du théâtre, s'y jeta avec frénésie, et, sous le nom de Baggiani, y remporta un succès immense et remplit de son nom toutes les villes européennes.

La princesse de San-Martino, à la vérité, ne le gênait aucunement. Outre qu'elle avait longtemps ignoré que Baggiani fût le même homme que celui qui lui avait donné son nom, elle avait peu d'intérêt à le poursuivre. Elle était riche, elle avait à elle une grande fortune, elle pouvait donc longtemps se passer de celle du prince de San-Martino. Sous les dehors menteurs et hypocrites de la pruderie, elle cachait des passions qui se trouvaient bien de l'absence d'un homme qui eût eu intérêt a veiller sur elle. Ce qu'il lui avait fallu, c'était un

nom; celui qu'elle portait, et qui était brillant, n'était pas le sien : c'était un nom d'emprunt, un nom volé. Le mariage la lavait de toutes les souillures de son passé, en lui donnant le droit de se présenter dans le monde et d'y paraître la tète haute ; elle n'en demandait pas davantage, elle n'avait pas regardé au prix que cette fantaisie lui avait coûté.

Quant au prince de San-Martino , sans plus s'inquiéter de sa femme, et en attendant que les magistrats eussent décidé de son sort, il avait continué sa carrière artistique, et était venu à Paris. On se souvient de la rencontre de Baggiani et d'Eméreilda. La discrétion du premier, ses réserves, sa disparition, ses sentiments, qu'il osait à peine exprimer, ses combats, ses luttes, son désespoir. Nos lecteurs ont tout deviné. Baggiani s'était tout de suite senti attiré vers la jeune fille; mais, au moment de lui déclarer l'amour qui s'était emparé de lui, il s'était rappelé le boulet qu'il traînait à ses pieds, la chaîne aux anneaux de fer qui le rivait à une autre femme, et il était parti dans l'espoir de taire casser son mariage et de revenir ensuite se jeter aux pieds d'Eméreilda et l'épouser. Cette situation explique les lettres mystérieuses que souvent il lui écrivit, ces lettres peignant non l'incertitude de son âme, mais l'incertitude de sa position, disant ses espérances et ses déceptions.

Ce fut en effet ainsi que, pour Baggiani, s'écoula

toute une année. Puis, au moment où il crut réussir, ce fut alors qu'il échoua complètement. En France, où la magistrature est si sévère, les lois si rigoureuses, le mariage considéré comme une institution si sérieuse et si indépendante, nous avons vu la justice française consacrer des mariages aussi étranges que celui-ci, des mariages contractés sans libre arbitre, sous l'influence ou la puissance du prêtre omnipotent dans la ville papale. Il n'est donc pas étonnant que, dans une de ces petites principautés de l'Italie, principautés qui ont disparu depuis, mais qui existaient alors, le prêtre ait en gain de cause. Il devait en être ainsi, et il fallait que le prince de San-Martino fût bien égaré par les idées modernes, pour avoir pu croire un instant qu'il triompherait contre l'Église toute-puissante.

Dans le même moment, la princesse de San- Martino apprenait ce qui s'était passé à Paris entre le prince et Eméreilda. Cette femme, qui n'aimait pas l'homme auquel elle était liée, mais qui eût été flattée de quelque sentiment qui ne fût pas la répulsion qu'il avait montrée pour elle, fut prise soudain d'un accès de jalousie sombre. Elle vint à Paris, épia l'existence de sa rivale, et, rencontrant le duc d'Abelfura et apprenant sa passion pour celle-ci, lui proposa d'agir de complicité et lui offrit de lui amener Eméreilda à ses pieds. Gomme

on le sait, le duc était alors sous l'empire d'une passion fatale, et c'est ainsi que fut conclu ce pacte infâme dont nous n'avons vu que trop les terribles conséquences. Mais le pacte conclu, il n'était déjà plus suffisant pour la princesse deSan- Martino. Une subite révélation venait de lui être faite. Eméreilda n'était pas seulement sa rivale, mais la femme qu'elle redoutait le plus, la femme dont elle avait tué la mère, la femme qu'elle avait condamnée au malheur, la femme qu'elle avait dépouillée, celle dont elle avait payé le meurtre, la fille du duc de Sanzia-d'Aragon, dont elle avait été vingt ans la concubine.

On sait la suite et comment furent déjoués les projets de cette horrible femme.

Mais ce qu'Eméreilda apprit par la lettre deBaggiani, ce furent les détails les plus circonstanciés de toute cette histoire étrange dont le dénouement appartenait désormais à l'avenir. « Eméreilda, concluait Baggiani, pardonnez-moi si je n'ai pas été assez maître de moi-même pour dissimuler l'amour qui remplissait mon cœur; si, rencontrant l'idéal de ma vie, je n'ai pas eu la force de vous fuir plus tôt. Marié malgré moi, je ne croyais pas à ce mariage, et j'espérais assez dans la Providence et dans la justice pour croire qu'il serait brisé et qu'il me serait permis de me jeter à vos pieds et de vous crier : « Soyez ma femme ! » Je me suis

trompé ; je ne suis pas libre, je ne m'appartiens plus. » Eméreilda, oubliez-moi, et, encore une fois, pardonnez-moi. Je vous aime toujours et nous ne nous reverrons jamais. Soyez heureuse, et, au fond de votre cœur, que le souvenir vous parle quelquefois de moi. C'est tout ce que j'implore de vous, de vous que j'aurais tant aimée I »

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